INTERVIEW DE FERHAT MHENNI

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

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Interview Primo de Ferhat Mehenni
Président du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie

Partie 1 : l’histoire du mouvement autonome

Ferhat Mehenni, bonjour. Rentrons dans le vif du sujet. Depuis combien de temps ce combat pour l’autonomie de la Kabylie est-il mené ?

Ferhat Mehenni : Le combat pour l’autonomie de la Kabylie est relativement récent. Nous n’étions qu’une poignée à l’assumer le, 5 juin 2001, lors d’une conférence de presse tenue à la « Maison des droits de l’homme » de Tizi-Ouzou. C’était au plus chaud des événements qui secouaient le pays kabyle et que l’on commençait déjà à appeler le « printemps noir » en référence aux dizaines de morts que les tirs des gendarmes sur nos jeunes manifestants avaient occasionnés. Nous n’y sommes venus qu’une fois édifiés que, pour protéger nos enfants de la violence armée de l’État, nous ne pouvions compter sur la solidarité des autres Algériens.

En effet, aucune association, aucun parti ou syndicat algériens n’avait exprimé, ne serait-ce que du bout des lèvres, de la compassion pour nos morts. Nous venions de réaliser à notre grande détresse que nous n’étions pas des Algériens comme tous les autres.

Nous venions subitement de reprendre conscience qu’en tant que Kabyles, nous étions un peuple distinct et dont la première patrie est la Kabylie.

Et avant 2001 ?

Ferhat Mehenni : Avant 2001, si l’on excepte la guerre, qualifiée alors de « sécession » par le pouvoir algérien, menée au lendemain de l’indépendance de l’Algérie par Hocine Ait Ahmed, du 29 septembre 1963 à avril1964, la Kabylie n’avait de revendications que culturelles : identitaires et linguistiques. Même celles-ci étaient diluées dans un générique « berbère » qui n’assumait pas expressément notre kabylité.

C’était le temps du Mouvement culturel berbère (MCB), né de la révolte pacifique d’avril 1980, et qui a servi de base idéologique et humaine aux deux partis politiques Kabyles autorisés à partir de 1989 : le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) dont, au passage, j’étais un membre fondateur, et le Front des forces socialistes (FFS) qui venait de renaître de ses cendres.

Quelles sont les raisons qui ont fait que la Kabylie ne redécouvre sa singularité qu’en 2001 ?

Ferhat Mehenni : Il y a eu perte de mémoire en cours de route. L’investissement de la Kabylie pour recouvrer son honneur à travers le combat pour l’indépendance de l’Algérie était tel qu’elle avait oublié qu’elle se mobilisait d’abord pour elle-même. Ensuite, le fait que son entreprise armée au nom du FFS se termina en fiasco contre le pouvoir algérien avait castré chez elle toute velléité d’affirmation de sa personnalité, surtout dans un climat de terreur politique stalinienne qui a duré jusqu’en 1990.

Ses prudentes revendications postindépendance sont donc le fait de son histoire, puis de l’idéologie de ses élites. La Kabylie qui avait achevé la formation de sa personnalité au Moyen-âge, vers le XIIe siècle de notre ère, avec l’édification d’un État confédéral, vivait en intelligence avec son environnement. L’Empire ottoman (1516-1830) n’avait jamais réussi à l’entamer.

Par contre, du traumatisme subi après ses deux défaites face à la France (1857 et 1871), ses élites ont gardé une volonté de revanche chevillée aux tripes, au point de partir à la recherche de n’importe quelle alliance avec ses voisins, dans le but de recouvrer coûte que coûte son indépendance.

Ce sont ces mêmes élites, réalisant tout de suite la méfiance de son voisinage envers tout ce qui est kabyle, qui vont, à partir de 1926, redoubler d’efforts et de zèle pour convaincre de leur bonne foi ceux qu’elles démarchaient, faire comprendre qu’elles n’étaient pas à la recherche de l’intérêt de la Kabylie, mais de toute l’Algérie.

C’est à force de vouloir se disculper de leur kabylité, de vouloir apporter la preuve de leur engagement désintéressé dans leur combat pour l’indépendance de l’Algérie que les Kabyles ont hypothéqué leur liberté postindépendance.

La mise en parenthèse volontaire de leur être collectif et de leur identité s’est muée, les idéologies jacobine et stalinienne faisant, en leur négation avant d’être leur enterrement. C’est vous dire combien a été dur et laborieux le chemin de notre retour à la vie, de notre résurrection. Pour éviter l’échec, pour ne pas tomber de nouveau à terre, comme ce fut le cas avec la défaite armée du FFS (1963-65), tels des malvoyants, nous avons avancé prudemment, par tâtonnements.

C’est ce qui explique, entre autres raisons, notre enracinement dans des revendications purement culturelles pendant des décennies. En arriver à la re-prise de conscience de notre existence en tant que peuple et revendiquer notre autonomie régionale tient presque du miracle.

Ce combat a-t-il des répercussions en Algérie, parmi la population ? Rejet ? Sympathie ?

Ferhat Mehenni : Le combat identitaire a eu des répercussions sur l’ensemble du monde berbère. Tous les peuples amazighs ont fini par revendiquer dans le sillage de la Kabylie et de son printemps de 1980, la langue amazighe comme langue nationale et officielle (Algérie, Maroc et, dans une moindre importance en Libye). En Algérie, en plus de la Kabylie, il y a au moins six régions berbérophones : l’extrême Sud touareg, le Mzab, les Aurès, le Chenoua à l’ouest d’Alger, l’Adrar et la bande de Bechar, frontalière du Maroc. Sur toutes ces aires linguistiques, le combat kabyle a eu un impact plus ou moins important.

Par contre dans les régions arabophones nous n’avons jamais réussi à avoir l’adhésion ou la sympathie recherchée, si ce n’est à titre marginal, chez des individualités dont la plus illustre était sans conteste l’écrivain Kateb Yacine. La méfiance, quand ce n’est pas la défiance, vis-à-vis de la Kabylie est toujours une donnée qui se rencontre çà et là. La classe politique algérienne impliquée dans la gestion du Système nourrit volontairement la haine envers la Kabylie et ses revendications.

Pendant trois décennies (1970-2000), nous nous disions que nos compatriotes arabophones allaient un jour, par nos efforts permanents d’explications, prendre conscience de leurs origines amazighes et finir par fraterniser avec nous, être plus sensibles à nos attentes. La désillusion s’est produite au printemps noir 2001.

Nous nous sommes rendu compte qu’une prise de conscience identitaire amazighe chez eux est, pour des décennies au moins, du domaine de l’utopie. En fait, le rejet de l’amazighité n’était en réalité que celui de la kabylité. Il était le prélude à la diabolisation de sa revendication d’un statut de large autonomie.

Cela dit, il n’y a pas que les autres Algériens qui nous sont hostiles; il y a aussi des nôtres qui nous combattent toujours aussi farouchement qu’au premier jour de notre apparition, notamment les partis kabyles (FFS et RCD) qui voient en le MAK non seulement un rival, mais surtout la preuve de leur maladie honteuse : le séparatisme, dont l’opinion algérienne les accuse sans cesse et contre laquelle ils déploient, à longueur d’année, de vains trésors d’efforts.

Ainsi, la revendication d’une autonomie pour la Kabylie n’est rien d’autre que leur mise à nu, le flagrant délit de mensonge par lequel on les a piteusement confondus, responsabilité collective oblige ! Malgré leur attitude négative à notre endroit, le MAK ne leur garde pas rancune. La plupart de leurs militants sont de vrais autonomistes.

Quant à la population kabyle, réticente au départ, elle n’a cessé, depuis 7 ans, de venir grossir les rangs des convaincus de notre projet, et ce, malgré la désinformation de l’opinion par tous les acteurs politiques (à commencer par l’État) qui, tous en chœur, essaient de faire passer l’autonomie pour ce qu’elle n’est pas : du séparatisme !

Mais même si le MAK n’a pour lui que sa conviction d’aller dans le sens des exigences de l’Histoire, et malgré les moyens colossaux déployés contre lui, il a réussi à convaincre l’écrasante majorité des Kabyles du bien-fondé de sa revendication. Notre congrès constitutif du 14 août 2007, au cœur de la Vallée de la Soummam, en une preuve concrète.

Êtes-vous combattu par les médias algériens ?

Ferhat Mehenni : Au début, probablement prise de court, la presse indépendante francophone n’avait pas encore de position arrêtée et l’information sur la demande d’une autonomie régionale kabyle était passée de manière factuelle. Ensuite, nous avons eu de l’hostilité de la part de la quasi-totalité des rédactions. Il s’est même trouvé un quotidien qui avait mis ma photo à la « une » avec en grosse manchette, comme un avis de recherche contre un criminel : « CET HOMME EST DANGEREUX ! », ce que personne n’avait jamais fait jusque-là contre les plus sanguinaires des terroristes islamistes.

Quant à la presse arabophone, en sept ans d’existence, il n’y a eu qu’un seul article favorable pour nous en 2002. À ce jour, elle ne cesse de diaboliser et le MAK et surtout ma personne. Je reste pour cette presse-là l’ennemi public nº 1.

À la lire, les terroristes islamistes seraient, à côté de moi, de sages enfants de chœur. Plusieurs journaux francophones ont fini par modérer leur attitude et par lever le pied de temps en temps sur notre censure. Enfin, les médias publics, eux, nous sont entièrement hermétiques et, à la limite, je préfère ce black-out total au lynchage médiatique auquel je suis régulièrement soumis dans les journaux arabophones dits « indépendants ».

Comment voyez-vous l’avenir politique de l’Algérie ?

Ferhat Mehenni : L’Algérie va à sa perte. La situation n’a cessé de se dégrader depuis le premier jour de son indépendance. Les responsables des destinées du pays n’ont conscience ni des crimes qu’ils commettent contre celui-ci, ni de leurs graves conséquences pour demain. Il n’y a aucun signe avant-coureur d’un éventuel redressement de la situation.

Tout porte à croire que toute évolution dans le sens du respect des droits humains et de la démocratie demeure utopique. Les sphères décisionnelles sont si accaparées par la sourde lutte des clans visant le contrôle du pouvoir qu’il n’y a pas de place pour des préoccupations sur l’avenir des libertés de nos citoyens. Le seul avenir important pour chacun de ceux qu’on appelle les « décideurs » est celui de son clan.

Toutefois, j’ose espérer que le sens des responsabilités finisse par l’emporter et voir, dans la proposition d’une autonomie régionale que nous formulons, un début de solution, non seulement pour la Kabylie, mais pour l’ensemble des régions du pays.

Cela désamorcerait, peut-être à temps, les terribles tensions en train de se densifier entre Algériens livrés à la danse des couteaux des uns et à la cécité politique des autres. Dans tous les cas, j’en appelle d’ores et déjà à la prévention d’une nouvelle agression contre les Kabyles et la Kabylie dont les apprentis sorciers du régime veulent faire les boucs émissaires du chaos qui règne en Algérie depuis plus de 15 ans.

L’autonomie

Comment définiriez-vous l’éventuelle autonomie de la Kabylie ?

Ferhat Mehenni : L’autonomie régionale est un statut en vertu duquel une région devient un État aux prérogatives limitées, qui gère, néanmoins, l’essentiel de la vie de ses citoyens en dehors de la défense nationale, de la frappe de la monnaie et des affaires étrangères qui restent du domaine de l’État central.

L’autonomie n’est pas que, comme la France a tendance à en pervertir le sens, le transfert des charges à une région, mais aussi, et surtout le transfert de moyens pour répondre à l’ensemble des besoins de fonctionnement des institutions autonomes, de l’économie, de l’enseignement et de la culture, de la sécurité civile, des services sociaux, des transports, de la fiscalité et de la protection de l’environnement, de l’agriculture, de l’énergie et des infrastructures de bases qu’elles soient maritimes, terrestres ou aériennes…

Cela relève d’un contrat bilatéral après référendum régional. Politiquement, c’est en fait le droit reconnu à un peuple, sur un territoire limité, d’avoir un parlement et un gouvernement articulés sur l’État central.

Préconisez-vous les mêmes rapports qui existent entre le Pays Basque et l’Espagne ? La Corse et la France ?

Ferhat Mehenni : La Corse et le Pays Basque demandent leur indépendance et ont des rapports violents avec l’État central. Le type de rapports que nous souhaitons développer entre la Kabylie et l’Algérie est d’une autre nature : Nous voulons des rapports qui renforcent le dialogue et la complémentarité, conjuguent négociation et sens des responsabilités. Nous prenons pour exemples la Catalogne, l’Écosse, la Flandre et la Wallonie, le cas suisse ou québécois.

Toutefois, il n’est pas exclu qu’un jour, de désespoir, nous soyons débordés par une jeunesse excédée qui voudrait vite du concret, emploierait d’autres moyens et revendiquerait plus qu’une autonomie régionale. Le pouvoir algérien n’a vraiment pas intérêt à jouer avec le feu, mais en a-t-il au moins conscience ? Sait-il que nous sommes le dernier rempart contre le chaos, la dernière chance d’une évolution pacifique des rapports entre la Kabylie et le pouvoir algérien ? Pour le moment, je ne le pense pas.

En tout état de cause, nous voudrions qu’il sache que nous n’avons pour objectif ni de jouer aux pompiers en cas d’incendie, ni aux prolongations qui fatiguent l’espoir. Ou le MAK réalise son ambition, à court ou moyen termes, ou il passe la main. Dans les deux cas de figure, il doit quitter la scène politique.

Pourrions-nous parler d’une autonomie de responsabilité ?

Ferhat Mehenni : Il n’y a pas d’autonomie sans responsabilité, de part et d’autre. La Kabylie souffre le martyre depuis 1857. Elle n’aspire qu’à la paix et à la prospérité pour l’avenir de ses enfants. Sa démarche s’inscrit dans le sens de ses intérêts vitaux qui sont en harmonie avec ceux de son environnement et des règles de droit régissant ses relations avec ses partenaires officiels.

Cette autonomie est-elle transnationale ? Concerne-t-elle, dans votre projet, d’autres pays du Maghreb ?

Ferhat Mehenni : Tous les pays issus de la colonisation (PIC) sont des poudrières à ciel ouvert. Il suffit d’une étincelle, allumée par mégarde, pour y faire tout exploser. Les seuls paravents, à portée de la main de leurs autorités respectant la démocratie et les droits humains, sont l’autonomie régionale ou le fédéralisme. Mais on dirait que personne dans les instances internationales ne tire les leçons du Rwanda, de la Somalie, du Kenya et de la Côte d’Ivoire, de l’Afghanistan ou du Cachemire…

Je prépare une réflexion sur le sujet en espérant, le moment voulu, bénéficier de l’écoute nécessaire pour prévenir des guerres atroces dont le ciel du monde est en train de se charger.

Un dernier détail ! Nous rejetons l’appellation de « Maghreb » pour désigner notre terre dont le nom authentique est Tamazgha. Le nom de compromis que nous acceptons est celui d’Afrique du Nord.

Existe-t-il une aspiration à une Kabylie indépendante ? Est-ce souhaitable ?

Ferhat Mehenni : Il n’y a pas, à notre connaissance, de formulation officielle d’une demande d’indépendance. Aucune organisation revendiquant un tel objectif n’a, jusqu’ici, vu le jour. Cependant, la rencontre, sur le net, d’avis personnels préconisant l’indépendance de la Kabylie est le signe que l’idée, certes marginale, est quand même présente dans la société.

En cas d’échec du MAK à obtenir une autonomie régionale dans des délais raisonnables, la Kabylie ne manquera pas d’opter pour la solution de l’indépendance.

La suite partie 2 : Géopolitique et les Kabyles en France

© Primo, 31 mars 2008

Ferhat Mehenni, né le 5 mars 1951 à Mareghna Illoulen Oumalou en Kabylie dans l’actuelle Wilaya de Tizi Ouzou (Algérie), est un chanteur et homme politique algérien d’origine kabyle.

Diplômé en sciences politiques de l’université d’Alger, il commence alors sa carrière de chanteur contestataire, hostile à la fois au pouvoir algérien et aux islamistes. Arrêté en 1977, il le sera une douzaine de fois par la suite. Condamné à trois ans de prison ferme en 1985, torturé, il sera gracié en 1987.

Il est l’un des quatre fondateurs, avec feu Mustapha Bacha, Mokrane Ait Larbi et Said Sadi du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Il en a démissionné fin mai 1997.

En 2001, suite aux assassinats de jeunes du Printemps noir par la gendarmerie algérienne en Kabylie, il prôna comme solution à la sortie de crise dans laquelle se débat depuis l’Indépendance de l’Algérie, l’autonomie régionale. À cet effet, il a fondé le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). L’assassinat de son fils aîné Améziane, le 19 juin 2004 à Paris, qui n’a pas été élucidé est lié à son engagement autonomiste.

Auteur d’un livre, Algérie : la Question kabyle, publié en 2004 à Paris aux éditions Michalon.

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