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PETITE BIO DE CHEIKH AHMED SAHNOUN(ALLAH IREHMOU) PAR MOSTAFA BRAHAMI

Posté par algeriedemocratie le 16 décembre 2008

Cheikh Ahmed Sahnoun
ou l’indépendance incarnée dans ses plus nobles dimensions

Dr. Mostafa Brahami, Mars 2004

PETITE BIO DE CHEIKH AHMED SAHNOUN(ALLAH IREHMOU) PAR MOSTAFA BRAHAMI dans FIS(11) moz-screenshot-2sahnoun dans FIS(11)

Sommaire
Préambule
1. À l’école de l’Association des Oulémas : la remise en valeur de l’identité algérienne
2. L’opposition à la dictature du parti unique et au socialisme importé
3. Cheikh Sahnoun, la référence obligée
4. Le rassemblement pacifique de 1982
5. Octobre 1988
6. La création du FIS
7. La création de la Ligue de la prédication islamique (Rabita da’wa islamya)
8. La grève du FIS de mai 1991
9. La fin

Préambule

Je voudrais livrer ici quelques pages d’histoire de Cheikh Ahmed Sahnoun que j’ai connu en 1972, et qui fut la dernière personne à Alger que j’ai saluée avant ma sortie du territoire algérien en novembre 1993. Il faut dire que ce n’est qu’à partir des années 1980 que mes visites chez lui sont devenues plus régulières et plus assidues. C’est en 1982 que j’ai eu l’insigne honneur de vivre, en compagnie d’un certain nombre de frères dont Cheikh Mohamed Saïd, Hadj Hami, Mohamed Tidjani et quelques autres, des moments d’histoire commune en participant sous la direction, la bienveillance, les conseils, les orientations de Cheikh Sahnoun à de grands projets.

La répression de novembre 1982 et notre arrestation en décembre de la même année avaient fini de sceller notre sort et notre chemin communs. Tous les évènements qui suivront nous rapprocheront d’avantage sur les plans humain, intellectuel et militant.
Si certains d’entre nous, qui lui étaient les plus proches, avaient aussi milité politiquement au sein d’un parti (le FIS en l’occurrence) sous la contrainte conjoncturelle, Cheikh Sahnoun, pour sa personne, ne pouvait et ne voulait être embrigadé sous aucun étendard partisan. Il jouissait certes d’un profond respect de la part des responsables du FIS et il me semble qu’il avait une plus grande inclination pour ce parti que pour d’autres mais il ne voulait en être membre sous quelque forme que ce soit et de quelque manière que ce soit. Il se voulait rassembleur et tout un chacun pouvait trouver chez lui conseil et assistance. Le politique, pour lui, était partie intégrante de son combat continu pour un meilleur avenir de la société musulmane et tout aussi important que les aspects éducationnel, culturel et spirituel inhérents à la globalité de l’Islam. Ce combat politique n’était pas nécessairement, à son niveau, partisan.

À cela, il avait ajouté une touche des belles lettres qu’il chérissait et qui émanaient , d’une sensibilité extrême, car il était aussi poète, comme son maître Cheikh Bachir Ibrahimi. Il fut pour moi et mon épouse un second père, plein de tendresse et d’attention.
Je ne peux relever dans ce modeste article, de manière bien imparfaite et incomplète, que l’un des aspects de sa vie, le militant. Et encore ! Car je ne l’ai accompagné qu’une vingtaine d’année sur une vie qui en a compté nonante quatre (94). Je peux témoigner que c’est un véritable don, une gratification d’Allah qu’Il m’ait permis de connaître et accompagner un saint homme, « waliyoullâh », tel que Cheikh Ahmed Sahnoun. Ces quelques pages ne sont qu’un témoignage parmi d’autres, sur celui qui vient de nous quitter alors que la crise algérienne n’est pas encore résorbée de la meilleure manière qui soit.

Et si j’écris ces quelques lignes, c’est par amour pour mon cheikh, par fidélité à son enseignement et engagement, c’est par témoignage et reconnaissance de ce qu’il a été pour moi, pour nous, pour l’Islam et l’Algérie.

1. À L’ÉCOLE DE L’ASSOCIATION DES OULÉMAS : LA REMISE EN VALEUR DE L’IDENTITÉ ALGÉRIENNE

La mort de cheikh Ahmed Sahnoun, qu’Allah l’agrée près de Lui, sonne comme un tocsin de l’avant-dernier représentant de l’illustre école de l’Association des Oulémas fondée en 1931, mais dont les membres fondateurs avaient activé bien avant cette date, de fait, dès les années 1924. Avec Cheikh Sahnoun, s’est éteint le dernier témoin de cette école de l’indépendance totale et intégrale, une indépendance civilisationnelle et culturelle, et non point seulement politique ou territoriale.

Car ceux qui ont pris et accaparé le pouvoir politique en Algérie dès l’indépendance politique en 1962, non seulement n’ont pas assuré l’indépendance complète du pays, ils n’en avaient ni les compétences ni les ambitions, mais ont permis et assuré la pérennité du pire des colonialismes européens. L’actuel ‘président’ algérien n’a-t-il pas reconnu que l’Algérie indépendante a fait plus pour la langue et la culture françaises que 130 ans de présence française ! Et ne parlons surtout pas , ni de la souveraineté nationale, ni de celle de la défense…

Cheikh Ahmed Sahnoun, ainsi que ses pairs, voulaient asseoir un véritable renouveau civilisationnel, en promouvant une identité algérienne, fière de ses origines, y puisant ses inspirations et ses valeurs, et ouverte sur le monde extérieur. Ce à quoi il va consacrer sa vie, dans la lignée de l’école des Oulémas.

En effet, cette école, dès sa fondation, avait œuvré pour la réalisation de trois grands objectifs:
· La remise en valeur de l’identité algérienne, face à la barbare et brutale entreprise coloniale d’effacer quatorze siècles d’imprégnation islamique, et d’appartenance à cette vaste Umma musulmane,
· La réappropriation de cette identité algérienne,
· Enfin le combat pour une Algérie libre et indépendante dans le cadre de l’Islam, de ses valeurs et institutions.
Après avoir vaincu militairement et dans le sang et la désolation toutes les révoltes populaires depuis 1830, la France coloniale s’était attelée à changer la face et les racines de l’Algérie par l’intermédiaire de deux politiques majeures :
· Un changement du rapport démographique de population, et cela par l’importation d’une population étrangère très diversifiée (France, Suisse, Malte, Espagne, Chypre, Grèce, Italie etc.) en leur octroyant la nationalité française et des terres agricoles expropriées aux ayants droits séculaires.
· Une destruction systématique et planifiée des composantes de la culture algérienne à travers l’effondrement des institutions socialisatrices et sociales, l’interdiction de l’enseignement religieux et de la langue arabe, la mise au ban des références algériennes.

Pour ce faire, les massacres de populations (estimée à plus de huit millions de victimes algériennes durant les 132 années du colonialisme français), les déportations (des dizaines de milliers de personnes en Calédonie, Cayenne…), les expropriations systématiques des meilleures terres, et des moins meilleures par la suite, le bannissement des chouyoukhs et des lettrés faisaient partie de la panoplie des moyens employés de manière systématique et institutionnelle.

C’est contre cette destruction de la personnalité algérienne et de la nation algérienne (on disait plutôt musulmane en ce temps !) que se sont rassemblés certains oulémas en créant en 1931 à Alger leur association.

Il faut dire que cette œuvre coloniale de décérébration et de déconnexion de la culture algérienne a quelque peu porté ses fruits durant la nuit coloniale. Le taux d’alphabétisation était pratiquement nul, les structures traditionnelles détruites, des Algériens, formés à et par l’école française, pouvaient alors dire et écrire : « l’Algérie n’existe pas » après l’avoir cherchée dans les cimetières, les montagnes et les livres d’histoire des Gaulois.

C’est alors que s’éleva le cri de Cheikh Ben Badis, et de son école : « Moi aussi, j’ai questionné les montagnes, les vallées, l’histoire et la géographie, et j’ai trouvé que l’Algérie existe, qu’elle a sa personnalité et son histoire, sa mentalité et sa culture. Et qu’elle n’est pas la France. Et qu’elle ne pourrait être la France ».
Il affirma alors : « l’Algérie est ma patrie, l’Islam est ma religion, et la langue arabe est ma langue » et il se faisait appeler Ben Badis Es Sanhadji, pour affirmer sa dimension amazigh.
Alors que la France fêtait spectaculairement son siècle de colonialisme en Algérie (1930), Ben Badis et ses compagnons créèrent l’association des Oulémas Algériens, en affirmant que l’identité algérienne à travers ses composantes amazigh, musulmane et arabe ne saurait se départir de sa culture, et cela en opposition avec la « religion » indiscutable de ce siècle (le 19e), le colonialisme, non décrié par les humanistes et démocrates.

L’association des Oulémas va s’atteler à la grande œuvre de réappropriation de cette identité en oeuvrant sur trois axes principaux :
· retour de la mosquée à ses fonctions d’éducation, de culturation et de conscientisation, en lui assurant son indépendance vis-à-vis de l’administration française,
· en essaimant un réseau d’écoles indépendantes et leur prise en charge par la communauté en y intégrant des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes,
· évacuer les séquelles accumulées durant la décadence et cent années de colonialisme, (dont la résultante, la colonisabilité, avait fait le lit du colonialisme) en redonnant à l’Algérien la confiance en soi et en ses capacités de résistance et de reconstruction civilisationnelle, au travers de cours, conférences, journaux, meetings…

C’est à cette école, et au contact des hommes tels Cheikh Ben Badis et surtout Cheikh Bachir Ibrahimi, dont il a été le disciple, le secrétaire et le confident, que Cheikh Sahnoun va se former et poursuivre la longue marche. C’est dans ce contexte de combat, de militantisme, d’activités incessantes que va grandir Cheikh Sahnoun, d’abord enfant, puis jeune homme.
Il va recueillir l’héritage de ce savant encyclopédique qu’était Cheikh Bachir Ibrahimi, vice-président puis président de l’Association des Oulémas après la mort de Cheikh Ben Badis en 1940. Et tout comme Cheikh Ibrahimi, il ne sera pas le diplômé d’une quelconque université, mais celui de la mosquée. Comme son cheikh, consacré par l’académie de la langue arabe au Caire qui le fera membre pour la beauté, l’excellence, l’érudition de son verbe arabe, Cheikh Sahnoun sera, lui aussi, consacré par les nombreux recueils de poésie qu’il publiera dans cette belle et si pure langue arabe, la langue du Coran qu’il avait mémorisé, étant encore enfant.

Cheikh Sahnoun va alors consacrer sa vie à la liberté et l’indépendance apprises à travers sa foi, le devoir de critique (naçiha), si cher à notre Prophète Mohamed (saws), l’indépendance de la fonction et l’indépendance du projet de société qui le faisait vivre et auquel il avait dédié sa vie. C’est ce que nous verrons dans les paragraphes qui suivent, et qui retraceront quelques pans de son militantisme musulman.

2. L’OPPOSITION À LA DICTATURE DU PARTI UNIQUE ET AU SOCIALISME IMPORTÉ

En Algérie, le régime brutal de Ben Bella s’était installé à la faveur du coup d’État contre le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) en juillet 1962. Débutait alors un long crépuscule fait de privation des libertés individuelles et publiques, d’emprisonnement brutal, de tortures et de règlements de comptes. Un régime qui, au nom d’une pureté révolutionnaire marxisante importée d’on ne sait où, va combattre les expressions diverses de l’Islam et permettre aux staliniens de tout bord de s’ancrer dans les centres de décision économique, syndicale et sociale du pays. Et qui va, après la France en 1940, emprisonner Cheikh Ibrahimi en 1964 (il mourra quelques semaines après sa libération) et prononcer l’interdiction de l’association des Oulémas, afin de donner des gages à ses soutiens « progressistes » et mieux asseoir son règne. Le pouvoir va aussi essayer de mettre au pas les oulémas encore vivants et fidèles à la ligne de Cheikh Ben Badis, en leur imposant de choisir entre la mosquée et l’enseignement; ou en domestiquer ceux qui voulaient rester à la mosquée. Une bonne partie des oulémas choisirent l’école, et délaissèrent la mosquée, à l’exception notable de Cheikh Sahnoun. Mais rapidement Cheikh Abdellatif Soltani, Cheikh Mosbah, Cheikh Omar Larbaoui le rejoignent. Avec Cheikh Soltani, il va s’opposer avec force à l’importation des différents « socialismes » de la part de Ben Bella d’abord et de Boumédiène ensuite. Ils prennent publiquement la parole dans les mosquées en dénonçant les déviations politiques, les atteintes aux libertés, le verrouillage de la société et les tentatives de déculturation entreprises par le régime en place. Ce qui leur vaut d’être expulsés des mosquées d’abord en 1964 puis en 1966.

Néanmoins les efforts de Cheikhs Sahnoun et Soltani ne vont pas s’arrêter là. Ce serait méconnaître l’école badissienne. Ils vont fonder, à côté d’autres compagnons (Hachemi Tidjani, Amar Talbi, Abassi Madani et d’autres), une nouvelle association en 1963, El Quiyam el islamya (les valeurs islamiques), qui va reprendre le travail de conscientisation du peuple algérien. Ils publient aussi une revue en langue arabe et française « Humanisme musulman « .À la suite de la dénonciation de la condamnation et de l’exécution de Sayid Quotb par l’autre régime brutal et policier de Gamal Abdel Nasser en Égypte en 1965, Boumédiène ordonne l’interdiction de l’association et de ses activités en 1966.
L’activité de Cheikh Sahnoun ne va cependant pas s’arrêter, puisqu’il reprend du service dans une autre mosquée, cette fois-ci indépendante du pouvoir en place.


3. CHEIKH SAHNOUN, LA RÉFÉRENCE OBLIGÉE

Cheikh Ahmed Sahnoun était en relation forte avec Malek Bennabi jusqu’à la mort de ce dernier en 1973. Ils s’étaient connus bien avant, dans les années 1940 lorsque Malek Bennabi fréquentait les cercles de l’Association des Oulémas aussi bien en Algérie qu’en France. De plus Malek Bennabi écrivait régulièrement dans le journal en français de l’Association des Oulémas (Le Jeune Musulman). Les deux personnalités avaient en commun l’admiration de Cheikh Bachir Ibrahimi et de son prédécesseur Cheikh Ben Badis. Malek Bennabi avait critiqué durement en 1936, l’initiative du Congrès musulman (coalition présidée par Ben Badis et formée par des partis et des personnalités algériennes ainsi que l’Association des Oulémas), qui se contentait de demander quelques droits politiques au gouvernement français de gauche d’alors, présidé par Léon Blum. Mais cela n’avait pas entaché les très bonnes et intenses relations entretenues par Malek Bennabi et ce mouvement, qui, tous, se rattachaient aux efforts entrepris pour assurer la nahda depuis Djamal Eddine El Afghani et ses disciples Mohamed Abdou et Raschid Rida. Tout ce passé de luttes avait raffermi les rapports entre Malek Bennabi et Cheikh Ahmed Sahnoun, d’autant plus que ce dernier exhalait une respectabilité et une spiritualité reconnues de tous.

Si les mêmes objectifs – la préoccupation du renouveau musulman, l’indépendance de l’Algérie et la lutte contre le colonialisme français- réunissaient les deux hommes, leur formation et leurs méthodes, et donc leurs productions intellectuelles, étaient fondamentalement différentes, tout en étant complémentaires à plus d’un titre.

En effet, Malek Bennabi posait le problème en termes de culture et d’efficacité (il disait qu’il ne s’agissait pas de faire découvrir au musulman sa foi, mais de lui faire retrouver son efficacité); le musulman devait donc se reforger une mentalité conséquente avec le message coranique, dont les interprétations et les compréhensions devaient être dépouillées des oripeaux de la longue décadence par un retour au salaf salih authentique. Cheikh Ahmed Sahnoun posait le problème des musulmans de manière bien plus classique, à savoir un retour aux sources (salaf salih) par un enseignement coranique, la purification du dogme et des pratiques religieuses de toute forme de superstitions et de syncrétisme, l’acquisition des connaissances nécessaires et un engagement dans la vie quotidienne. La complémentarité des démarches apparaît ainsi clairement. Les deux personnalités voyaient la nécessaire implication du musulman dans le combat politique, mais de manière différente.

De même, cheikh Mohamed Saïd comptait parmi les fidèles du séminaire hebdomadaire (tous les samedis) de Malek Bennabi de la fin des années 60 et début des années 70. Il sera lui aussi fortement influencé par les thèses et la méthodologie de ce dernier.

C’est dans cette période aussi que les liens de Cheikh Sahnoun avec certaines personnalités (Abassi Madani, Mohamed Saïd, Abdellatif Soltani) vont se raffermir et se pérenniser. Un grand projet (1971) est lancé en commun avec Abdellatif Soltani et Mohamed Saïd pour la construction de la Mosquée El Arkam. Un comité se met en place Pour le lancement et la réalisation de ce grand projet qui va renforcer les liens entre Cheikh Mohamed Saïd et Cheikh Ahmed Sahnoun.

Les vastes connaissances islamiques de Cheikh Mohamed Saïd, la beauté de son écrit, la puissance percutante de son verbe et sa mesure, son militantisme hors pair, ses hautes qualités morales, tout cela fera que Cheikh Ahmed Sahnoun le choisira, parmi des dizaines d’autres, comme son disciple, son secrétaire et son fils spirituel. C’est le début d’un long cheminement entre les deux personnes jusqu’au 11 janvier 1992, date du coup d’État qui va pousser Cheikh Mohamed Saïd dans la clandestinité jusqu’à son martyr en novembre 1995.
Cheikh Sahnoun, malgré son âge avancé et ses yeux qui faiblissaient, lisait tout, ou presque comme livres, journaux, revues. Il ne laisse pas une journée passer sans écouter les informations de plusieurs stations de radio et de plusieurs chaînes de télévision. Et sa maison ne se vide jamais des jeunes et des moins jeunes.

C’est cette proximité du cheikh avec l’actualité quotidienne à travers les journaux et revues, et ses visiteurs, les jeunes surtout, qui fera de lui ce qu’il a été, un cheikh non seulement au fait des évènements quotidiens, mais qui va s’impliquer à chaque fois que nécessité se fera sentir, et que le devoir l’y obligera. C’est cette prise avec le quotidien, en plus de son érudition et de son indépendance, qui feront de lui la référence en Algérie. Référence qui imposera à beaucoup de monde de passer par lui, afin d’obtenir qui, un aval, qui un conseil… Et pourtant il ne quittera que rarement son domicile et les mosquées dans lesquelles il officiait.
Son refus de se laisser domestiquer par le pouvoir en place, la mesure de ses positions, le pacifisme de son combat – il croyait fermement en la puissance du verbe et en le changement de l’homme – son indépendance vis-à-vis de l’administration algérienne (il avait à chaque fois refusé d’être pris en charge par l’État pour la fonction d’imam), sa modestie, un train de vie des plus modestes, tout cela et bien d’autres lui avaient donné ce statut de passage obligé sur bien des questions nationales.

Cheikh Sahnoun avait ce principe vital de ne pas faire de courbettes au prince, ni de solliciter une quelconque bienveillance de sa part pour sa propre personne. Il maintint ce cap jusqu’à sa mort. Et pourtant, Boualem Benhammouda (secrétaire général du FLN, proche du pouvoir) avait puisé chez lui l’essentiel de sa thèse de doctorat en lui prenant beaucoup de son temps. D’autres ministres le courtisaient pensant tirer profit de sa notoriété. À tout un chacun, il distribuait la bonne parole, l’abreuvait de ses connaissances, faisait profiter de son expérience, sans rien attendre en retour. Il connaissait trop les hommes pour en être ou en devenir dépendant. S’il pouvait conseiller, exhorter au bien, pousser au meilleur, il le faisait avec la plus grande énergie et le plus grand bonheur. S’il pouvait aider quelqu’un, c’est avec plein d’espoir qu’il le faisait. Mais il n’attendait rien de quiconque. Il chérissait sa liberté et son indépendance plus que tout au monde.

C’est cette liberté et son indépendance qui lui feront refuser de cautionner la sortie armée de Moustapha Bouyali venu lui demander son aval et une fatwa dans les années 80. C’est cette même indépendance de jugement et de position qui le tiendront éloigné de toute activité politique partisane.

Dans les années 80, la situation algérienne connut beaucoup de bouleversements. La légitimité « révolutionnaire » qui gouvernait l’Algérie s’essoufflait. L’alliance « critique » de Boumédiène avec la gauche prenait de l’aile avec la venue de Chadli. Les mouvements protestataires aussi bien sociaux que politiques commençaient à prendre de l’ampleur. En particulier la « çahwa » (Réveil) islamique s’ancrait aux niveaux populaire et estudiantin, et dérangeait la mainmise gauchiste dans les enceintes universitaires, en particulier.
Quelle n’a été la joie de Cheikh Sahnoun quand il fut invité, avec son compagnon Cheikh Soltani, à tenir conférence dans les enceintes universitaires (1980). En effet, l’université algérienne pouvait enfin inviter en son sein d’autres personnalités que les gauchistes, les pontes du FLN etc. Cheikhs Ahmed Sahnoun, Abdellatif Soltani vont être accueillis en héros et vont faire salles combles lors de mémorables conférences dans les cités universitaires. On y vient de partout pour écouter ces cheikhs reprendre leur place dans la société algérienne.

4. LE RASSEMBLEMENT PACIFIQUE DE 1982

Le pouvoir algérien va tenter de « nationaliser » les mosquées en y plaçant ses imams et en contrôlant les prêches. Mais des mosquées qualifiées de « libres » vont bientôt voir le jour pour plusieurs raisons. D’abord un peu partout dans le pays le nombre de mosquées était trop faible, ce qui poussa les croyants à prendre l’initiative de construire des mosquées, dont certaines vont échapper au contrôle de l’État. Ensuite, au vu de la main mise de l’État sur les mosquées, des croyants vont tout simplement transformer des lieux (hangars, usines désaffectées…), à l’origine non destinés à la prière (çalât), en mosquées libres. Les jeunes vont s’y investir pleinement et diffuser les valeurs musulmanes, reprenant en cela les moyens employés par l’Association des Oulémas pour se dégager du cadre colonial imposé aux mosquées et des muphtis nommés pour sa cause.

Dans tous les quartiers notamment populaires, l’on assistait à un grand bouillonnement, des mosquées libres se multipliaient où des jeunes imams officiaient, des cours d’appui scolaire étaient organisés et des manifestations culturelles islamiques apparaissaient un peu partout.
C’est dans ce cadre que Cheikh Sahnoun deviendra imam dans une de ces mosquées libres, la mosquée Oussama de Birmandreis (Alger), dans les années 70, après avoir officié dans celle de Bologhine (Alger). Le comité local de la mosquée Oussama va lui construire une demeure modeste et dans laquelle il va installer sa vaste bibliothèque qui ne cessera de s’agrandir.

Visiblement, le pouvoir militaire en Algérie ne pouvait laisser cette liberté dans le ton, l’expression et l’organisation prendre de l’ampleur et dépasser le cadre étriqué du parti unique et ses avatars d’organisations nationales et de publications. Le régime va attendre la moindre occasion pour « remettre » de l’ordre dans « sa maison Algérie ». Le recteur de l’université d’Alger, en octobre 1982 va lui donner cette occasion, en décidant de ne laisser entrer à la mosquée de l’université d’Alger, le vendredi, aux fins d’effectuer la prière, que les seuls étudiants, alors que, jamais, depuis l’ouverture de cette salle de prière en 1969 (ou 1968) cette interdiction n’avait été imposée.

Cette mosquée drainait, non seulement les très nombreux étudiants, mais de nombreuses autres personnes, car elle constituait l’un des hauts lieux de réflexion et de formation de jeunes musulmans épris de leur projet de société islamique. C’était un lieu de la contestation politique. Elle symbolisait du fait de son initiateur, Malek Bennabi, un foyer de rencontres entre universitaires, un lieu de l’élaboration de la pensée bennabienne, où les idées de la nahda se côtoyaient et se fructifiaient mutuellement. Cette mosquée était aussi visée pour son rôle de lieu de naissance d’un mouvement islamique universitaire clandestin (mouvement du Renouveau civilisationnel, El Binâ’i el hadârî) qui essaimait partout et dérangeait notamment l’ordre gauchiste dans l’université algérienne.

Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que ce mouvement avait, dès ses débuts en 1972, comme référents l’Association des Oulémas Algériens et Malek Bennabi, alors que des mouvements islamiques qui verront le jour bien plus tard, renieront ce double héritage. Cependant il ne s’enfermera pas dans ce seul héritage, et puisera de partout et de tous les savants le meilleur de ce qu’ils avaient produit, comme l’avait d’ailleurs fait l’Association des Oulémas. Ce mouvement refusera cependant toute allégeance organique ou intellectuelle aux autres mouvements, en faisant sienne la spécificité algérienne. Et c’est parce que Nahnah Mahfoud avait fait allégeance au mouvement internationaliste des Frères musulmans, et que nous avions refusé de le faire, qu’il avait alors fabriqué le sobriquet de la Jaz’ara pour désigner ce mouvement qui ne se reconnaîtra jamais dans cette appellation. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que durant des années (en fait jusqu’au début de la guerre civile en 1992) Mahfoud Nahnah ne se référa jamais à l’Association des Oulémas, ni à son président Cheikh Ben Badis ou ses disciples, mais plutôt à Mahfoudi (de Blida) qui lui avait prodigué un enseignement dans une école créée à Blida (avant la guerre d’indépendance), l’école El Islah, qu’il citait volontiers publiquement.

Mais quelques années plus tard, Nahnah se ravisera, nécessité politique oblige, et commencera à citer Ben Badis, Malek Bennabi, Ibrahimi…Et il parlera alors volontiers de la spécificité algérienne dont il se moquait auparavant et dont il fit son cheval de bataille contre le mouvement du Renouveau civilisationnel.

Revenons aux incident de l’année 1982 : Le vendredi 29 0ctobre, le recteur de l’université d’Alger, Slimane Cheikh, ferme la porte extérieure de la mosquée de l’université, et ne laisse entrer par la grande porte de l’université que les seuls étudiants sous le contrôle de vigiles, en refoulant les non-étudiants. Un attroupement de plus en plus grand de fidèles venant à la prière se forme à l’extérieur de l’enceinte de l’université. Les voisins commencent alors qui, à amener des tapis, qui, à jeter des tapis et des draps de leurs balcons pour permettre aux hommes et femmes rassemblés d’effectuer leur prière. Et ils la feront sur la voie publique, sur les trottoirs.

En fait cet incident s’était greffé sur un autre, bien plus dramatique, qui avait eu pour lieu, la cité universitaire de Ben Aknoun où s’étaient tenus des élections pour le renouvellement du comité universitaire, en ce début du mois de novembre 1982 (le 2 novembre). Les élections avaient donné une écrasante victoire aux islamistes quelques jours plus tôt, ce que ne pouvaient digérer les berbéro-communistes qui avaient depuis de très longues années la haute main sur les affaires de la cité. Ces derniers vont alors mobiliser leurs troupes avec des complicités au sein des directions des cités universitaires et du CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et sociales) leur permettant de drainer leurs troupes avec les cars de transports universitaires. Arrivés à la cité universitaire de Ben Aknoun, les vives discussions dégénérèrent et les berbéro-communistes en vinrent aux mains aux fins de reprendre « leur cité ». Il y eut malheureusement un mort, Amzal Kamel (militant trotskiste de la Quatrième Internationale SUQI) qui, non seulement, n’habitait pas dans cette cité, mais était venu de l’extérieur (de Boumerdès exactement) pour soutenir ses camarades et agresser les membres du comité de cité régulièrement élu. La police n’arrêta que des étudiants islamistes et d’autres personnes non-étudiantes, en laissant les autres protagonistes en liberté. Ces derniers reconnaîtront plus tard qu’ils avaient été instrumentalisés par le régime en place pour casser de l’islamiste. Ce parti pris flagrant de la police et des services de sécurité mit en émoi tout Alger. Et c’est sur ce fond que vint la deuxième provocation de la fermeture de la porte extérieure de la mosquée universitaire.

D’autres provocations vont avoir lieu, des mosquées seront souillées, certaines verront un début d’incendie (Leveilley, Alger). C’est dans contexte, créé par le régime militaire, que la machine répressive s’emballa.
Cheikh Abassi Madani, qui sillonnait Alger et ses environs, prit alors la décision d’organiser pour le vendredi 12 novembre 1982 un meeting pacifique, au sein de la mosquée de l’université d’Alger. Consultés après coup, Cheikhs Sahnoun et Soltani donnèrent leur accord de principe. Les trois se réunirent alors avec cheikh Tidjani et Mahfoud Nahnah dans la demeure de Cheikh Sahnoun. Cheikh Abassi proposa alors la rédaction d’un manifeste dont la responsabilité de la rédaction lui fut confiée. Cheikh Sahnoun donna ensuite délégation à Mohamed Saïd (en compagnie de Hadj Hami) de rejoindre cheikh Abassi et d’y apporter, en son nom, toutes les corrections nécessaires. Ce qui ne fut pas facile, Cheikh Abassi tenait fortement à son texte. Il en résulta, après de longues heures de discussion, un manifeste de 14 points.

Le rassemblement eut donc lieu le 12 novembre 1982. Plusieurs milliers de personnes firent la prière du vendredi, non seulement au sein de l’université d’Alger (le recteur étant entre temps revenu sur sa décision), mais aussi à l’extérieur. Cheikh Mohamed Saïd fit le prêche. Le manifeste des 14 points fut lu par le regretté Salim Kelalcha et distribué par la suite aux quatre coins du pays. Il faut dire que ce manifeste était incohérent, trop faible et n’avait pas grande envergure, à cause de divers facteurs et résistances rencontrées lors de sa correction. Mais c’était le plus grand rassemblement pacifique de l’Algérie indépendante, puisque plusieurs dizaines de milliers de personnes y participèrent pacifiquement, sous haute surveillance de la police. Le pouvoir interpréta cet évènement comme une démonstration de force. Effectivement il fallait compter dorénavant avec les aspirations islamiques.

Le pouvoir décida alors de frapper très fort. Après presque dix jours d’observation et de surveillance et d’autres provocations, il fit arrêter les Cheikhs Sahnoun, Soltani, Abassi, Mohamed Saïd, le comité de la mosquée universitaire, ainsi que diverses personnes qui n’avaient aucun lien avec le dit manifeste ou le rassemblement (en tout 21 personnes). Après une dizaine de jours passés dans les locaux de la Sécurité militaire de Bouzaréah (là où les Français avaient assassiné Larbi Ben Mhidi) pour certains, puis au Commissariat central d’Alger, ils furent traduits devant la Cour de Sûreté de Médéa.

Plusieurs frères furent torturés lors de ces arrestations, notamment Abdelhamid S., Mohamed T. A., Mostafa B., Brahim D., certains dans les locaux de la Sécurité militaire à Bouzaréah, et les autres au sein même du Commissariat central d’Alger. Le Dr. Mohamed T. A., à cause de coups portés sur sa tête, aura un hématome dans le crâne qui, tout au long des jours qui passèrent, enflera jusqu’à comprimer des parties essentielles de son cerveau. Les conséquences seront très graves. Il sera opéré chirurgicalement sous une fausse identité à l’hôpital Maillot (Alger) dans lequel une cellule prison fut aménagée dans laquelle il passa plusieurs mois.

Pendant les longues heures que dura le passage devant le procureur de la dite cour, nous avons pu voir les hautes vertus et qualités des cheikhs Sahnoun et Soltani, leur patience, leur assurance et leur certitude. Ils furent mis en résidence surveillée, et les autres furent incarcérés dans la prison de Berrouaghia.

Après 18 mois (en mai 1984) d’emprisonnement, tous furent libérés et graciés par le président Chadli. Cheikh Soltani entre-temps mourut durant son emprisonnement. Une foule immense se rassembla lors de son enterrement et suivit sa dépouille.
Cheikh Sahnoun, en retrouvant sa liberté, reprend son intense activité, dont l’un des pôles sera d’essayer d’unifier les rangs des différents mouvements islamiques, divisés en raison de leurs fortes compétitions et des volontés d’hégémonie totale de la part des représentants des Frères Musulmans en Algérie (Nahnah).

De manière succincte, la préoccupation islamique en Algérie était le fait d’individus et de groupes clandestins. Parmi ces personnalités, on relève bien sûr Cheikh Sahnoun et ses pairs de l’Association des Oulémas, Cheikh Soltani, Cheikh Abassi Madani, Ali Benhadj et d’autres.

Mais il y avait aussi d’autres organisations clandestines (nécessité oblige) constituées dans le but de porter cette préoccupation de la nahda, qui s’inscrivaient dans la lignée historique des tentatives de restauration de la société et civilisation islamique. La première de ces organisations, le mouvement du Renouveau civilisationnel (El Binâ’i el hadârî) est celle mentionnée plus haut. Deux autres mouvements ont par la suite vu le jour, tous deux se réclamant des Frères musulmans, la première étant la tendance internationaliste représentée par Mahfoud Nahnah, et la seconde représentée par Djaballah Abdallah. Une compétition sourde s’installa entre ces trois mouvements dans les années 80, au sein d’abord des mosquées universitaires, puis dans les autres mosquées. En même temps s’implantait petit à petit le mouvement salafiste avec ses diverses composantes et obédiences et entra lui aussi dans cette lutte d’influence.

5. OCTOBRE 1988

Les évènements d’octobre 1988 (5 octobre et jours suivants) vont voir les jeunes sortir dans la rue pour crier leurs ras-le-bol du système en place. Les commissariats de police, les permanences du parti unique le FLN, les symboles de l’État (en particulier les supermarchés) sont attaqués et beaucoup seront détruits. L’armée algérienne, sous le commandement de Khaled Nezzar, tire dans le tas, sur une jeunesse innocente et désarmée. Plus de 500 personnes trouveront la mort.

Le 5 octobre, Cheikh Mohamed Saïd rejoint Cheikh Sahnoun pour discuter de la conduite à tenir. Une cellule de crise se constitue de fait. Et le 6 octobre 1988, la cellule publie un communiqué signé par Cheikh Sahnoun. Ce communiqué s’élève contre la répression à outrance menée par le pouvoir en place, en insistant sur le fait que les causes du soulèvement ne sont pas fortuites ou une réaction localisée et temporaire, mais qu’elles relèvent du déficit de libertés, de la gabegie du pouvoir et de la corruption. Il ajoute que la solution ne réside point en une répression des jeunes, mais plutôt dans la prise en considération de leurs revendications de manière sérieuse, dont notamment un retour conséquent à l’Islam, une juste redistribution des richesses, des garanties sociales aux plus démunis, la sécurité et les libertés d’expression et de pensée, en cessant de considérer le peuple algérien comme mineur.

Le 9 octobre 1988, Ali Benhadj lance un appel à une grande manifestation pacifique pour le 10 octobre, qui doit partir de la mosquée sise au quartier de Sidi M’hammed (Alger). Les raisons de cet appel nous sont inconnues. Rapidement une consultation se tient dans la demeure de cheikh Sahnoun avec Mohamed Saïd et ses compagnons, ainsi que Bouslimani, le second de Nahnah (ce dernier était parti précipitamment à l’étranger).

L’avis qui se dégagea alors était de ne pas pousser les gens à la manifestation car l’armée avait quadrillé la capitale, les morts s’entassaient dans les hôpitaux et la torture était pratiquée systématiquement dans les commissariats et la gendarmerie. Le drame était que pour la première fois depuis l’indépendance, l’armée algérienne avait retourné ses armes aussi massivement contre la population civile désarmée. C’est ce qui explique cette prise de position de la part de Cheikh Sahnoun et de la cellule qui était avec lui. Ali Benhadj ne fut point consulté sur la décision d’annuler la marche à laquelle il avait appelé. Il faut dire aussi qu’il n’existait pas de cadre de consultation.

Cheikh Sahnoun se rend donc en compagnie de Mohamed Saïd , Bouslimani et Cheikh Cherrati à la mosquée Sidi M’hammed (Belcourt, Alger) dans le but de lire un bref communiqué résumant la décision prise de ne pas manifester. Après la lecture de ce communiqué, il demande aux manifestants de se disperser pacifiquement ,ce que fait la majorité des personnes présentes. C’est alors qu’un groupe important d’entre eux, en revenant à Bab El Oued, est intercepté par les policiers au niveau du Lycée Émir Abdelkader, face à la Direction générale de la sécurité algérienne (DGSN) qui tirent dans la foule désarmée. Trente-trois personnes trouvent la mort sous les balles assassines des policiers et des parachutistes de l’armée.

Des personnes présentes lors de ce carnage ont rapidement informé Cheikh Sahnoun du drame qui venait de se produire. Ce dernier, choqué par cette nouvelle, écrit, avec son fidèle Mohamed Saïd, une lettre de réprobation au président Chadli lui faisant endosser la responsabilité de cette tuerie, et demande l’ouverture d’une enquête sur ces morts ainsi que sur tous les évènements. Il envoie sa requête par l’intermédiaire de Mohamed Saïd et Mostafa B. à la présidence, où ces derniers rencontrent Larbi Belkheir (chef de cabinet de la présidence) ainsi que Abdelhamid Mehri. C’est la remise de cette lettre qui fera dire à de nombreuses personnes qu’il y a eu une rencontre entre Chadli et le trio formé par Cheikh Sahnoun, Ali Benhadj et Nahnah Mahfoud. Ce qui est absolument faux, Ali Benhadj était très malade ce jour-là et alité, quant à Nahnah, il était à l’étranger comme nous l’avions précisé plus haut.

Quelques jours après, et sur la foi de témoignages décrivant l’utilisation systématique de la torture de la part des services de sécurité, Cheikh Sahnoun et la cellule publient un communiqué dans lequel ils condamnent l’usage de la torture par les forces de sécurité contre les jeunes arrêtés lors de ces manifestants  du 28 octobre 1988).
La cellule de crise constituée ces jours-là, va continuer son suivi des évènements. Effectivement l’actualité en Algérie était chaque jour, porteuse de nouvelles, et l’on assistait à un changement important.


6. LA CRÉATION DU FIS

Les évènements d’octobre 1988 aboutirent à la récréation démocratique que l’on sait. Une nouvelle constitution verra le jour en mars 1989 qui reconnaîtra pudiquement le multipartisme (les partis étant considérés comme des associations à caractère politique !), les contraintes exercées sur la création d’associations seront levées, les publications périodiques libres autorisées. Un vent de liberté souffle, et l’on voit l’éclosion d’une multitude d’associations, de partis et de journaux.

Des bruits de plus en plus insistants circulent sur la création d’un parti islamique. La demeure de Cheikh Sahnoun est le lieu de convergence des informations allant dans ce sens. À ma connaissance, aucun des fondateurs du Front Islamique du Salut ne tint à le consulter, ou à l’informer officiellement. Néanmoins nous parvinrent des informations insistantes sur certains préparatifs, dont nous fîmes part à Cheikh Sahnoun. Les noms de Abassi Madani, Ali Benhadj, circulaient. D’autres noms étaient cités comme éléments fondateurs de ce parti, éléments à propos desquels, nous, au sein du mouvement du Renouveau (bina’i hadârî), avions de très grandes réserves. La suite des évènements (lors de la grève du FIS de mai 1991et par la suite) nous donnera raison pleinement. Pourquoi Cheikh Sahnoun ainsi que notre mouvement (bina’i hadârî) n’avaient été ni consultés ni associés ? La question reste posée encore aujourd’hui.

Lorsque l’information de la réunion à la mosquée Sunna devant aboutir à la création du Front Islamique du Salut arriva chez Cheikh Sahnoun, sont réunis avec lui Mohamed Saïd, Hadj Hami et d’autres compagnons. Cheikh Sahnoun dépêche alors Mohamed Saïd au lieu de la réunion afin de demander aux promoteurs de l’idée d’attendre quelque peu afin que ce parti puisse être le fruit d’un travail plus consensuel et l’aboutissement d’efforts plus assidus et d’une choura plus large et plus profonde. Un tel parti ne saurait exclure un certain nombre de personnalités. La création d’un parti islamique, mais à une autre échéance et d’une autre envergure, était dans les projets de nombreuses personnes et notamment d’un noyau au sein du mouvement du Renouveau civilisationnel.

Mohamed Saïd se rend alors à la mosquée Sunna de Bab El Oued où il demande à prendre la parole en son nom et au nom de Cheikh Sahnoun. Il demande aux présents de patienter encore quelques jours afin d’étendre la consultation (choura) et de rassembler le plus d’énergies. Ceci lui fut refusé bien sèchement et publiquement de la part de Hachemi Sahnouni et d’autres présents. Il fut malheureusement presque hué, par ceux-là mêmes qui retourneront leurs vestes et travailleront main dans la main avec la Sécurité militaire algérienne pour casser le FIS, quelques dix huit mois plus tard (mai 1991), au moment de la grève du FIS.

7. LA CRÉATION DE LA LIGUE DE LA PRÉDICATION ISLAMIQUE (RABITA DA’WA ISLAMYA)

Le FIS créé, il fallait s’adapter à la nouvelle donne. D’autant plus que beaucoup d’associations musulmanes voient progressivement le jour. La nécessité d’élaborer un cadre unificateur pour ces mouvements islamiques ainsi que le nouveau parti devint encore plus impérieuse. C’est la raison pour laquelle la cellule de crise, constituée depuis octobre 1988 chez Cheikh Sahnoun, et qui comprenait ce dernier ainsi que Cheikh Mohamed Saïd et certains de ses proches collaborateurs, proposent un cadre formel où doivent se rencontrer les mouvements islamiques, le Front Islamique du Salut et des personnalités indépendantes connues pour leur influence sur le terrain, leur probité et leur préoccupation islamique. C’est ainsi que naquit ce cadre sous le nom de Ligue de la prédication islamique (Râbita da’wa islâmya).

Avec l’accord de cheikh Sahnoun, des contacts furent établis avec diverses personnalités. Toutes acceptèrent l’invitation. Le jour inaugural, il y avait, en plus de Cheikh Sahnoun et du frère Abdelkader B. qui l’aidait comme secrétaire :
· Cheikh Mohamed Saïd, Mostafa Brahami, Lahbib H., représentants du mouvement Renouveau civilisationnel (binâ’i hadârî),
· Nahnah et son second, Bouslimani, alors président et vice-président de l’association caritative et culturelle El Islah wal irchad créée par leurs soins,
· Abdallah Djaballah et son adjoint, président de l’association caritative et culturelle Nahda,
· la direction du FIS en les personnes de Cheikh Abassi Madani et Cheikh Ali Benhadj,
· Cheikh Tahar Aït Aldjât, membre de l’Association des Oulémas et ancien qadi de la willaya 3 (Kabylie, durant la guerre de libération sous la direction du colonel Amirouche)
· ainsi que d’autres personnes invitées à titre individuel.

De manière globale, la majorité des présents avaient vu d’un bon œil ce cadre unificateur, à l’exception notable de Nahnah qui était très méfiant. Il n’avait pas vu d’un bon œil la création du FIS, et ne concevait l’activité islamique qu’à travers des associations culturelles et caritatives. Il le dit d’ailleurs plusieurs fois publiquement, en insistant sur le fait que les conditions pour une activité politique partisane islamique n’étaient pas réunies.
Sa participation dans la Râbita fut surtout physique. Il refusa d’émettre le moindre avis, la moindre parole des mois durant, jusqu’à ce que Cheikh Sahnoun lui en fasse la remarque, ce qui ne changea rien d’ailleurs. Il faut souligner que Mahfoud Nahnah, comme ses amis des Frères Musulmans internationalistes en Algérie et dans certains pays, étaient prisonnier du schéma monopolistique de l’action islamique sous la seule bannière des Frères Musulmans, et que toute activité, tout mouvement ne pouvaient que se fondre dans ce qu’ils appelaient « la jama`a oumm » (le groupe–mère). Il nous avait proposé cela, ainsi qu’à Djaballah, à Constantine en 1986 lors des tentatives d’élaboration d’une plate-forme commune d’actions, et nous avions refusé cela catégoriquement, comme l’avait d’ailleurs fait aussi Djaballah. Nahnah visait le leadership du mouvement islamique en Algérie. Et c’est ainsi que le présentaient, et le présente encore aujourd’hui, les publications des Frères musulmans internationalistes, en Égypte, Koweït et en Europe.

Il faut franchement reconnaître franchement que l’idée première de la Râbita, la logistique déployée, les moyens mis en œuvre, les contacts établis étaient l’œuvre de Mohamed Saïd et du mouvement qu’il dirigeait à ce moment, et ce en accord avec Cheikh Sahnoun.

Mais il n’était nullement dans l’intention de ce mouvement de diriger ce cadre. En effet, si l’objectif final de la Râbita était clairement défini, à savoir unifier les rangs islamiques lors des grands évènements(votations, élections, pressions sur le pouvoir, les grands dossiers politique, économique et sociaux) et éviter d’aller en rangs dispersés, les buts intermédiaires, le processus de prise de décision, les moyens à engager, les décisions d’ouvrir encore plus ce cadre, tout cela devait être discuté et avalisé de manière consensuelle ou, du moins, majoritaire. Après ces premières rencontres de préparation des textes fondateurs et institutionnels, on devait préparer une assemblée générale. Liberté était aussi laissée à chaque organisation d’activer comme elle l’entendait. Il ne s’agissait pour la Râbita ni de chapeauter l’ensemble des activités, ni de se substituer à l’une des organisations, mais de promouvoir des canaux de consultation entre ces dernières, d’éviter des heurts qui étaient prévisibles (et qui avaient déjà eu lieu) et donc de remplir aussi un rôle d’arbitrage, en plus des missions mentionnées plus haut. Je me dois de souligner l’engouement de cheikh Ali Benhadj pour la Râbita.

La création de la ligue fut un grand moment et permit de grands espoirs, car elle représentait l’un des objectifs ultimes de la nation : l’unité des rangs islamiques. Cette unité, qui était l’un des leitmotivs des mouvements islamiques, semblait à portée de main, ou presque.

Cette unité va être vécue pleinement lors du grand rassemblement féminin islamique du 21 décembre 1989. En effet, depuis plusieurs semaines, des mouvements féministes laïques, tentaient vainement de mobiliser l’opinion publique contre toute référence islamique dans le code de la famille. Avec beaucoup d’efforts et de complicités, elles rassemblèrent quelques centaines de participantes et participants lors de manifestations près de l’assemblée nationale. La Râbita, sous la direction de Cheikh Sahnoun, lança alors un appel aux femmes, le premier du genre dans le monde musulman, appel à manifester leur attachement à l’Islam et à un code de la famille d’inspiration musulmane, et montrer que toute l’agitation laïco-communiste était insignifiante. Plus de cinq cents milles femmes défilèrent, et un podium devant le parlement algérien réunit notamment les représentants du FIS (Abassi Madani), du Renouveau civilisationnel (Mohamed Saïd), El Islah wal irchad (Bouslimani), Nahda (Djaballah) et d’autres individualités . Après le discours de Cheikh Sahnoun et la lecture du communiqué de la Râbita, la place fut laissée à un groupe de sœurs qui prirent la parole en arabe, français et berbère.

Une pétition fut ensuite remise au vice-président de l’assemblée nationale de l’époque.
Cette manifestation fut un moment très fort de la Râbita. Mais cette dernière va bientôt se trouver devant des intérêts trop contradictoires, et des volontés trop personnalisées pour déboucher sur des positions unitaires. En effet, El Islah wal irchad, association créée par Nahnah et son mouvement, et Nahda, association créée par Djaballah avaient d’abord affiché leurs préférences de rester dans le champ associatif, et n’avaient pas donné long feu au FIS. Les deux dirigeants estimaient qu’il n’était pas encore temps pour l’action politique, et se moquaient ouvertement du FIS. Ce qui ne les empêcha pas pourtant, en sous-main, de présenter des candidats lors des élections locales et régionales, sous forme de listes indépendantes en juin 1990. Mais une fois la victoire du FIS déclarée lors de ces élections, les appétits politiques surgirent, aiguisés par le régime militaire prêt à tout pour casser la suprématie du FIS sur le plan politique. Ces deux associations déclarèrent alors ouvertement leur volonté de créer leurs propres partis, encouragés discrètement par le pouvoir en place.
D’autres individualités, dérangées par le succès éclatant du FIS, jouèrent un rôle négatif dans la Râbita. Entre temps, le mouvement du Renouveau civilisationnel s’était aligné politiquement sur le FIS considérant que ce moment politique devait voir l’unification des rangs face à l’opposition constituée par le régime en place et la coalition laïco-communiste, en précisant toutefois un certain nombre de conditions. Parmi ces conditions figurait le fait que le FIS ne pouvait se considérer comme « jama`atoul mouslimin », c’est-à-dire le représentant de toute la communauté musulmane, qu’il devait s’ouvrir aux autres mouvements et personnalités qui le désiraient, ainsi que l’institution de la choura obligatoire …

Tout cela fit que le congrès qui devait se réunir pour désigner ses institutions n’eut jamais lieu. La Râbita se trouva bloquée. Ce qui explique que quatre de ses membres (Cheikh Sahnoun, Cheikh Tahar Aït Aldjat, Mohamed Saïd, Ykhlef Cherrati, publièrent un communiqué le 15 septembre 1990  dans lequel ils appellent à l’unité en relevant les difficultés rencontrées par la Râbita aux fins de tenir son congrès. Malgré quelques petits pas, quelques réalisations, la Râbita ne pût finalement réaliser ses objectifs ultimes.

8. LA GRÈVE DU FIS DE MAI 1991

Finalement, ce que voulait éviter la Râbita, à savoir aller aux élections parlementaires en rangs dispersés, se réalisa : les partis de Nahnah (Hamas) et Djaballah (Nahda) présentèrent des candidats aux élections parlementaires qui devaient avoir lieu en juin 1991. Je me dois de dire que la direction du FIS n’avait montré aucune souplesse dans ses positions au sein de la Râbita pour réaliser cette union des forces.

Mais les élections parlementaires prévues pour juin 1991 n’auront pas lieu car le FIS décida de les empêcher en lançant un appel à une grève générale illimitée à partir du le 25 mai 1991. En effet, le gouvernement avait procédé à un nouveau découpage des circonscriptions électorales sur la base des résultats des élections de juin 1990 faisant la part belle au parti du FLN, et s’était préparé pour l’organisation d’une fraude massive, en excluant la présence des partis politiques algériens durant le déroulement et pour le contrôle des élections. Ce qui avait conduit d’autres partis (le groupe des huit 8) à avancer la menace d’une grève. Mais ces derniers ne purent mettre leur menace à exécution faute de troupes. C’est le FIS qui reprit cette idée de grève avec l’objectif d’imposer un nouveau découpage électoral, un temps équitable dans l’utilisation de la radio et de la télévision, la présence et le contrôle effectif du déroulement des élections de la part des partis.

Le FIS n’a associé ni la Râbita, ni ses partenaires au sein du mouvement du Renouveau civilisationnel aux discussions sur les objectifs, les moyens et les modalités de la grève générale. Tous se trouvèrent devant le fait accompli. Néanmoins les militants politiques du Renouveau civilisationnel prirent part de façon très active à cette grève.

La grève commença dans une atmosphère bon enfant. Si des secteurs économique et sociaux très importants furent touchés par la grève, elle ne fut pas totale cependant. Néanmoins elle tint sa promesse d’une grève pacifique qui n’a vu sur tout le territoire national aucun débordement de la part des grévistes. Mais elle révéla la division au sein de la direction du FIS. En effet, ce parti vivait une grave crise interne, un certain nombre d’éléments fondateurs (Kerrar, Mérani, Sahnouni, Fqih …) voulaient faire sauter Abassi Madani de la direction du parti, afin d’atteler le parti à la sécurité militaire (le DRS, Département du renseignement et de sécurité qui a succédé à la Sécurité militaire).

Lorsque la grève dérape suite à l’agression de la gendarmerie (la nuit du mardi 28 au mercredi 29 mai 1991) contre les manifestants en voulant les déloger des places publiques d’Alger, Nahnah et Djaballah, en particulier, ainsi que certaines autres personnes au sein de la Râbita, voulurent utiliser cette dernière pour discréditer et stigmatiser le FIS et son « extrémisme » et prendre langue avec le pouvoir. Ils mirent une très grande pression sur Cheikh Sahnoun pour constituer une délégation aux fins d’aller à la présidence pour « montrer patte blanche » et se laver les mains des agissements du FIS. Ils voulurent utiliser la Râbita pour ce faire. Le pouvoir avait tout intérêt à isoler le FIS et négocier avec ceux qui voulaient s’afficher « modérés ».

Il faut dire que le FIS n’avait rien fait pour expliquer ses positions, sa stratégie, recueillir les avis des autres, encore moins les consulter. Une position que beaucoup comprirent comme du mépris. Cheikh Sahnoun, de guerre lasse, autorisa alors la formation d’une délégation qui se rendit chez Chadli aux fins de désamorcer la crise et lui porter un certain nombre de doléances (ne pas utiliser la violence, amorcer un dialogue avec le FIS et les autres parties, recherche d’une solution politique). Cette délégation comprenait Bouslimani (le second de Nahnah), Djaballah, et une ou deux personnes dont notamment M.S.. Le plus étrange est que Nahnah se trouvait déjà à la Présidence et nous passait des coups de téléphone impatient de ne pas voir la délégation J’étais personnellement présent à la rencontre à la Rabita avec le frère A.G., pour représenter notre mouvement qui s’opposait fermement à la création de la délégation, lorsque nous reçûmes les coups de téléphone de Nahnah. À ma grande surprise, Bouslimani nous informa que Nahnah les avait déjà précédés auprès de la présidence où il s’impatientait de les recevoir.

Personne de la délégation ne fit part à Chadli des doléances convenues. Mais selon le témoignage du Dr. MS, présent dans la délégation, Nahnah, Bouslimani et Djaballah profitèrent de leur présence pour discréditer et stigmatiser le FIS, et faire étalage de leur « modération », tolérance » et leur conformité avec la loi. À leur sortie de la présidence, les membres de la délégation, sous les efforts conjugués de Nahnah et Djaballah, pressèrent les autres membres de ne point dévoiler à Cheikh Sahnoun et aux autres membres de la Râbita le contenu de leur entrevue avec Chadli, et le fait qu’ils n’ont point porté les doléances convenues; tout cela au nom de « l’unité » disaient-ils.

C’est effectivement ce qui se passa, lorsqu’ils revinrent auprès de la Râbita pour exposer ce qui aurait été dit à la présidence ! Deux ou trois jours après, MS vint voir Cheikh Sahnoun et Mohamed Saïd et leur raconta la réalité des choses et des propos. Cheikh Sahnoun n’en crut pas ses oreilles. Avoir tout ce toupet et affronter les gens avec ce mensonge ! Il reçut, de ce fait, un coup terrible qui le rendit malade des jours entiers, et qui diminua encore plus sa confiance en les gens.

Ce coup signifia aussi la fin de la Râbita, ses espoirs, ses engagements, son projet audacieux.. Mais les positions partisanes et les allégeances étaient plus fortes que les principes déclamés et affichés. Les appétits personnels avaient aussi fait écran à cette unité.
Cheikh Sahnoun tentera encore une fois de dénouer la crise née de la grève du FIS et des agressions meurtrières des forces de sécurité contre les grévistes. Les évènements s’accéléraient et la crise s’exacerbait sans que nous en connaissions alors les finalités tragiques et dramatiques programmées par les généraux putschistes. Ayant appris l’arrestation de Abassi Madani et Ali Benhadj (30 juin 1991), nous suggérâmes à Cheikh Sahnoun de rencontrer, en sa demeure, le premier ministre d’alors, Sid Ahmed Ghozali) aux fins d’arrêter la spirale de la violence qui se dessinait. Il faut dire que Sid Ahmed Ghozali avait bien caché sa véritable personnalité qui n’apparaîtra réellement que des années plus tard.

Grâce à des connaissances personnelles, l’initiative fut communiquée à Ghozali qui accepta de se déplacer chez Cheikh Sahnoun. Il vint effectivement en compagnie de Ali Haroun, Belkaid et deux ou trois personnes, dans la semaine qui suivit l’arrestation des chefs du FIS. Ils firent assaut d’amabilité, mais ne s’engagèrent sur rien, à part la promesse de Belkaid de ne pas s’opposer à un congrès du FIS. Cheikh Sahnoun insista sur une sortie pacifique du conflit, et demanda avec force la libération des deux chouyoukhs, en précisant que le pas franchi était très dangereux pour le pays. Jamais, et j’en suis personnellement témoin, Cheikh Sahnoun n’a stigmatisé le FIS, mais au contraire à ses yeux, l’entière responsabilité des évènements incombait au pouvoir en place.

C’était le début de l’escalade voulue par le régime militaire en place, et nous ne voyions rien venir en ce temps. Le pouvoir avait osé, et avait franchi cette première limite, celle d’arrêter les deux chefs du plus grand parti politique algérien, car le FIS avait refusé de se laisser domestiquer, comme nombre d’autres partis. Le régime algérien en franchira allégrement et tragiquement celles qui suivront « sans aucun état d’âme » (Boudiaf dixit).
Des réunions informelles eurent lieu par la suite dans la demeure de Cheikh Sahnoun auxquelles participèrent diverses personnalités (notamment le regretté Benkhedda, A. Brahimi et d’autres) dans le but d’aider à la résolution du conflit qui, chaque jour, prenait de l’ampleur.

Mais les évènements se succédèrent très rapidement. La violence du pouvoir ne faisait que s’amplifier, les morts s’entassaient par dizaines chaque vendredi durant les mois suivants l’arrestation de Ali Benhadj et Abassi Madani, suite à la volonté de confiner les Algériens dans leurs quartiers pendant les prières, et celle du vendredi en particulier. Le fidèle disciple de Cheikh Sahnoun, Mohamed Saïd, en lequel il avait déposé son entière confiance, était en prison depuis le 7 juillet 1991. Cheikh Sahnoun n’avait que très peu d’espoir.

Cheikh Sahnoun resta en contact permanent avec nous, alors qu’une entreprise de reconstruction du FIS s’élaborait, après la réunion clandestine qui avait donné le jour à un bureau provisoire clandestin, la fin de la première semaine de juillet 1991.

Pourtant une lueur surgit lorsque le peuple algérien donna sa confiance au projet sociétal islamique sous la houlette du FIS en décembre 1991. Cela confirma le travail long, patient, méthodique, d’abord de Cheikh Abdelhamid Ben Badis et l’association des Oulémas, puis de ceux qui avaient repris le flambeau après l’indépendance, à leur tête Cheikhs Sahnoun et Soltani. Car le FIS n’est pas sorti du néant, il a continué une œuvre commencée bien auparavant, et par des milliers de personnes. Le FIS parvint à cristalliser un certain nombre de revendications, et parvint à mobiliser un très grand électorat grâce à la confiance déposée en certains responsables intègres au sein du FIS, ainsi que beaucoup de personnalités, non liées organiquement au FIS, qui avaient pourtant cautionné son projet, sachant faire la différence entre partis islamiques. Je n’en veux pour exemple que le mouvement du Renouveau Civilisationnel.

Cette victoire électorale redonna de la confiance au vieux patriarche algérien, le référent de plusieurs générations de musulmans. Mais plus pour longtemps. Ce qu’il avait craint par-dessus tout, la dépossession du peuple algérien de sa victoire et tous les dérapages qui s’ensuivraient, tout cela arriva. Quand les généraux algériens prirent directement le pouvoir en janvier 1992, sans passer par l’écran civil, il sut alors que le pays allait s’engouffrer dans un tunnel sombre pour plusieurs années. Il sera alors dépossédé de son ambitieux projet, la mosquée Dar El Arkam, qui sera « nationalisée » et dans laquelle officiera un imam du pouvoir.

9. LA FIN

Vieux, peu de gens de niveau et de confiance à consulter, ses plus proches compagnons morts, en prison ou en exil, il verra le pays aller à la dérive, une dérive de violence extraordinaire. Il s’isolera alors petit à petit des évènements, même s’il va continuer à diriger la prière dans sa mosquée Oussama (Birmandreis), et recevoir des fidèles. Un attentat contre sa personne, ordonné par le DRS va ébranler sa santé de plus en plus défaillante.
Son enterrement, suivi par plus de dix milles personnes, sera à la mesure de son aura et de l’influence prépondérante dont il aura imprégnée l’Algérie et son histoire récente. De sa génération, il ne reste que Cheikh Tahar Aït Aldjat qui lut le discours d’adieu.

Cheikh Sahnoun était une personnalité pacifique. Même s’il s’était engagé personnellement contre la présence coloniale française, dont il fit les frais en faisant deux années de prison. Cependant cet aspect pacifique ne signifiait pas pour lui la peur de la répression ou de la mort. La souffrance, la mort, il ne voulait en prendre la responsabilité que pour sa propre personne, pas pour celle des autres. C’est pour cela qu’il affronta directement Ben Bella et sa machine répressive du haut du minbar de la Grande Mosquée d’Alger et de celle de Ketchaoua. C’est ce qui explique aussi sa constance dans l’opposition face à l’illégitimité des gouvernants algériens qui se suivront. Il avait repris, ce faisant, la mission dévolue aux savants musulmans, depuis l’avènement de l’Islam. En effet, de tout temps, au sein de la société musulmane, les savants constituaient le contre-pouvoir nécessaire à la survie des nations, ils étaient la voix de la naçiha, de la critique, de la contestation. Cheikh Sahnoun citait toujours ces savants comme référents, les imâms Abû Hanîfa, Mâlik, Ahmed Ibn Hanbal, Ibn Taymiya…

Il suffit à Cheikh Sahnoun d’avoir été le continuateur de son maître Cheikh Ben Badis qui avait défié la puissance coloniale occupante en 1939, lorsqu’elle lui intima l’ordre de signer un chèque à blanc dans sa guerre contre l’Allemagne, lorsqu’il dit : « je ne signerai aucune déclaration de soutien à la France, même s’ils me coupaient la gorge ». Il lui suffit d’avoir été le disciple du grand Cheikh Bachir Ibrahimi que la France avait tenté de soudoyer (en 1940) face à l’intransigeance de Cheikh Ben Badis et qui lui avait valu l’exil. Il lui suffit d’avoir perpétué ces messages de résistance contre le colonialisme, ces prises de position courageuses contre la mégalomanie des présidents algériens successifs, quand bien d’autres avaient balayé d’un revers de la main les principes et leur dignité, et avaient été opportunistes jusqu’au bout des ongles.

Jamais Cheikh Sahnoun n’avait eu la moindre idée d’opportunisme. Cela contredirait son indépendance de mouvement et sa liberté de parole. Et il était jaloux de cette indépendance et de cette liberté.
Si jamais je ne l’avais entendu élever la voix face aux autres, cela ne l’empêchait pourtant pas de discuter de tout, d’avoir des positions et des avis bien à lui, et de rester sur des positions qu’il pensait être les meilleurs.
Je ne l’ai jamais vu fermer sa porte et refuser de recevoir quelqu’un, même s’il connaissait la duplicité du visiteur et son opportunisme.
Mais ceux qu’il aimait –ils n’étaient pas très nombreux- il leur faisait partager son intimité, ses émotions et ses sentiments, son goût jamais rassasié de la lecture, l’amour de la poésie qui l’habitait depuis son jeune âge et qui dépeignait sa sensibilité extrême. Il partageait avec eux et avec délectation les meilleurs moments de sa vie, et ses meilleurs souvenirs. Une grande tendresse se dégageait de lui.
Malgré le non accomplissement de certaines de ses œuvres telles la Râbita, ou la mosquée d’El Arkam, Cheikh Sahnoun aura rempli pleinement son contrat avec le peuple algérien, l’Islam et la langue arabe.
Qu’Allah l’agréé auprès de Lui, et lui fasse partager le voisinage des prophètes, messagers, des sincères, des martyrs et des pieux. Amin.


 

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