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AIT MENGUELLET

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

AÏT MENGUELLET ENTAME SA TOURNÉE EN FRANCE
Le poète exporte son verbe
27 Octobre 2008 Aït Menguellet sur scène

«Je ne suis ni savant, ni philosophe, ni amusnaw. J’essaie de dire les choses qui me tiennent à coeur. Je les dis de la manière que je connais le mieux, par le verbe et par la chanson», confie-t-il.

Après une longue éclipse due aux propositions et à l’organisation de spectacles, le chanteur Lounis Aït Menguellet a renoué avec son public, hier à l’occasion d’un concert qu’il a donné dans la prestigieuse salle de l’Olympia, à Paris.
L’artiste avait l’habitude de s’y retrouver régulièrement dans le passé. Déjà 41 années de carrière et de présence sur la scène artistique au compteur, mais le chanteur ne regrette pas son parcours. «C’est une carrière que je n’ai nullement planifiée. Je pense avoir fait ce qu’il fallait faire, honnêtement et professionnellement. Si c’était à refaire, je ferais le même parcours», affirme Aït Menguellet. Se défendant d’une quelconque autosatisfaction, il estime que son bilan est «très positif» et dit qu’il en est fier. Dans l’oeuvre du chanteur, c’est le verbe qui prime, la mélodie n’est là que pour accompagner musicalement le texte. En «cisailleur de mots», le verbe retrouve tous ses sens et toute sa force pour devenir plus percutant et frapper les esprits. Les qualificatifs ne manquent pas pour désigner Aït Menguellet: poète, chanteur, philosophe, savant et amusnaw (le Sage). Le chanteur ne se laisse pas griser par toutes ces bonnes intentions.
«Franchement, je me méfie de ces qualificatifs qui me flattent et qui me font plaisir. Je ne suis ni savant, ni philosophe, ni amusnaw. J’essaye de dire les choses qui me tiennent à coeur. Je les dis de la manière que je connais le mieux, par le verbe et par la chanson», confie-t-il. Le chanteur explique également qu’il a une autre vision de l’engagement, pas dans le sens où les gens le définissent généralement. «Je m’inspire de la société, de ce qui m’entoure, de notre vécu. Quand le quotidien nous interpelle pour dénoncer des situations, pour exprimer des préoccupations, je le fais mais pas dans le but d’être enfermé dans une catégorie quelconque. Je n’aime pas être catalogué. Je n’aime pas les étiquettes. J’essaye de dépeindre ma société et même de déborder de ce cadre en traitant de sujets universels. Ne dit-on pas que la planète est devenue un grand village?», dit-il.
Aït Menguellet reconnaît aussi qu’il n’ambitionnait pas de s’adresser à un public particulier. «Mes chansons s’adressent à qui veut les écouter. Je ne choisis pas mon public, tout comme je ne fais de choix dans mes chansons. Elles viennent comme cela, toutes seules. Je me contente de les écrire seulement sans me soucier de la catégorie de gens qui va les écouter», précise-t-il. L’artiste estime que «la chanson algérienne en général et kabyle, en particulier, se portent bien». «Comme pour tous les genres musicaux, la chanson kabyle connaît des hauts et des bas. Il y a de beaux textes, de belles voix et de bons et de moins bons chanteurs. Actuellement, la tendance est au rythme et à la chanson d’ambiance. C’est un phénomène mondial. Je pense qu’il faut donner à nos jeunes ce genre musical pour éviter qu’ils n’aillent chercher ailleurs ce dont ils ont besoin», considère-t-il.
En revanche, Aït Menguellet s’insurge contre le phénomène de la reprise. «Des chanteurs naissent et ne vivent que de reprises. Ils s’approprient, toute honte bue, les oeuvres des anciens. Ils n’apportent aucune nouveauté. Nul ne peut interpréter une chanson aussi bien que son premier créateur», selon l’artiste, qui voit en ce phénomène un moyen d’appauvrir le patrimoine musical national et «un obstacle» pour la création. «Pourtant des compositeurs et des auteurs talentueux existent chez nous. Ils sont prêts à proposer leurs oeuvres aux autres chanteurs. Pourquoi ne les sollicite-t-on pas? Pourquoi cette facilité à pirater des oeuvres d’autrui?», s’interroge-t-il. Pour lui, «l’Onda tente, par ses moyens, d’endiguer ce phénomène. Il fait ce qu’il peut. Mais c’est une question qui interpelle toutes les instances qui doivent s’impliquer dans cette tâche de longue haleine: défendre et protéger la création et les créateurs». Après son spectacle parisien, le chanteur se produira, à la fin de ce mois, à Saint-Etienne, puis, en décembre, à Amiens, au nord de la France.

Idir AMMOUR

L’EXPRESSION

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HACHEMI ASSAD-ANIMATEUR AMAZIGH

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Entretien avec Hachemi Assad, commissaire du Festival du film amazigh“Nous nous engageons à faire de la 9e édition un succès retentissant”HACHEMI ASSAD-ANIMATEUR AMAZIGH dans kabylie(60) 1993_64317

Hachemi Assad, commissaire du Festival du film amazigh, revient dans cet entretien sur le festival consacré au cinéma amazigh. Il a souligné que les festivités seront placées «sous le slogan de l’Unesco. “Pour une libre circulation des idées par le mot et par l’image.» M. Assad a, aussi, abordé la 9e édition du festival qui aura lieu du 12 au 15 janvier prochain dans la capitale de Mekirra, Sidi Bel Abbés.

La Dépêche de Kabylie : L’édition de Sétif (8e) a- t-elle atteint les objectifs escomptés ?

Hachemi Assad : Tous les commentaires de la presse le confirment fort bien.

A Sétif, la barre a été relevée de quelques crans  et bien entendu cette 8e édition s’est terminée en apothéose après cinq jours d’intenses et riches activités, marquées par un niveau de qualité supérieure à tous les plans, du fait de la conjonction d’un certain nombre de facteurs dont principalement la mise en place d’un jury international composé d’éminentes personnalités, l’ouverture de la compétition aux cinéastes maghrébins, la collaboration étroite avec les ateliers d’initiation et de formation à l’image des encadreurs étrangers et nationaux de haut niveau, la participation effective d’associations de professionnels du 7ème art (telles l’ARPA et Lumière), l’organisation d’activités connexes (telle la tenue d’un colloque international) auquel ont pris part d’éminentes personnalités.

Quels sont les volets pris en considération en vue de la prochaine édition de Sidi Bel Abbès ?

Fort du soutien du ministère de la Culture, des professionnels du cinéma, des cinéphiles amis du Festival du film amazigh, nous  nous engageons à faire de la 9e édition un succès retentissant. Nous avons préparé sereinement cette édition dans le calme absolu.

Le rythme d’évolution très rapide et l’ampleur grandissante de la manifestation nécessitent davantage de moyens humains, matériels et financiers. Notre festival depuis son institutionnalisation est considéré comme l’événement culturel cinématographique phare.

Q’en sera-t-il concernant les films qui seront en compétition et hors compétition ?

Côté programme cinématographique, nous avons cette fois aussi la chance de voir beaucoup de films.

Au titre des films en compétition, nous avons visionné avec le comité de sélection soixante-trois (63) films et seulement dix-neuf (19) sont retenus dont neuf courts métrages, quatre documentaires, quatre longs métrages et deux films d’animation.  C’est pour vous dire que la rigueur était de mise. Toutefois, nous regrettons de ne pas disposer de beaucoup de films en pellicule comme en 2007 avec l’événement exceptionnel de «Alger, capitale de la culture arabe.» En ce qui concerne les films en hors compétition, on dénombre vingt-quatre (24) films classés sous quatre registres : Panorama amazigh avec six (06) films, films par le biais des cinébus six (06) et en fin films de nationalités étrangères avec douze (12) réalisations. A ce propos, il nous sera donné de voir des films iraniens, turcs, français, suisses, etc., pour certains en présence de leurs réalisateurs/et ou auteurs d’œuvres adaptées comme le Gone de chaâba, Un Amour à Istanbul, etc.

On dit que le cinéma national souffre de bureaucratie et du manque de moyens, qu’en pensez-vous ?

Ecoutez nous vivons aujourd’hui les prémiceses d’une vraie relance du secteur cinématographique national. Un travail de fond est entamé depuis quelques années par  Khalida Toumi, ministre de la Culture. Les premiers fruits sont là, il suffit seulement d’ouvrir grands ses yeux. Nos jeunes ont préféré aller de l’avant, tracer des pistes et redonner au cinéma national un nouvel essor. Ils donnent la preuve qu’il est possible de trouver en Algérie, un certain nombre de talents qui ne demandent qu’à se perfectionner et à s’épanouir. C’est la raison pour laquelle nous nous investissons, en tant que Festival du film amazigh, sur le volet formation. Pour répondre à votre question, je crois que le meilleur moyen d’avancer c’est d’écrire des scénarios et de faire des films. Au lieu de cultiver regret et nostalgie sur les heures de gloire du cinéma national, il faut faire confiance au présent et au futur.

Quels sont les objectifs de l’édition de Sidi Bel Abbès ?

Ce sont les mêmes objectifs pour toutes les éditions : présenter la production filmique nationale et internationale sous une optique culturelle, artistique et sociologique ; refléter les expressions nationales dans leur diversité de mosaïques, conquérir d’autres espaces festivals en intégrant la cinématographie nationale. Nous avons choisi l’itinérance pour dire le plus simplement du monde, via le 7e art, que la promotion de la diversité linguistique, composante essentielle de sa diversité culturelle, passe par le partage des valeurs communes, au premier rang desquelles se trouvent l’ouverture et le respect des autres langues et des autres cultures.

Un mot pour conclure ?

Aujourd’hui le festival a arraché ses galons et s’impose comme un espace d’expression cinématographique incontournable en Algérie, mais aussi depuis peu au Maghreb. Je suis fier de cette réalisation qui fait honneur à l’Algérie. Pour terminer je peux affirmer que Sétif a été l’escale de la professionnalisation, Sidi Bel Abbès sera celle de la maturité ! 

Entretien réalisé par Kahina Idjis

DEPECHE DE KABYLIE 18 DECEMBRE 2008

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AMDJAHED HAMID PAR ABDENOUR ABDESSALAM

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Hamid Medjahed , l’excellence musicaleAMDJAHED HAMID PAR ABDENOUR ABDESSALAM dans MUSIQUE ALGERIENNE(35) 1564_43161

En musicien chanteur compositeur de renommée, Hamid Medjahed , tout au long d’une carrière humble, discrète et effacée, s’est plutôt consacré à la promotion de la musique kabyle. Toute son attention s’est portée sur l’équilibre indispensable qui s’impose entre la voix, la musique et la thématique. Son répertoire personnel témoigne d’un travail fourni avec beaucoup d’adresse. Medjahed s’est distingué à ses débuts particulièrement par sa chanson combinée avec la voix de Taous Amrouche sur le rythme d’une berceuse. En effet, le compositeur, après une introduction distinctive, fait glisser dans une agréable continuité la voix majestueuse de la diva de la chanson kabyle. Il conclut le chant avec le célèbre appel d’un vieux conte de chez nous qui fait implorer la roche de s’élever encore plus haut pour voir apparaître la maison des parents de l’égarée. La sollicitation à l’élévation est en fait le symbole permanent dans notre culture toujours à la recherche invariant des horizons élancés vers la liberté. Tout au long du répertoire Medjahed domine justement cette quête de la liberté de toujours aller plus loin dans la perfection  dans l’harmonie et les harmoniques. La plupart de ses chansons sont restées des enregistrements radio diffusées sur des intervalles par la Chaîne II. Une fois devenue à son tour le principal animateur de la célèbre émission radiophonique “Les Chanteurs de demain” “Icennayen uzekka”, après le maître Chérif Kheddam, Medjahed se fait intraitable et non complaisant. Il sait, lui, que la chanson est un domaine où on ne trompe pas où l’olifant n’a pas cours. Tout en mettant à l’aise les nombreux prétendants à une carrière artistique, Hamid n’hésite pas à stopper net un bruitage musical, non sans prodiguer les conseils d’arrangement et de redressement nécessaires. Grâce à cette attitude clairvoyante, nous disposons aujourd’hui d’une pléiade de bons chanteurs kabyles.  Pour l’année 2007, Medjahed nous revient avec son unique album enfin mis sur le marché. L’engouement du public, ancien et nouveau, qui s’est rué sur cette œuvre musicale et artistique est l’expression de toute l’admiration qui lui est portée.

Ecouter ou réécouter Hamid Medjahed , c’est le plaisir d’entendre la très belle chanson kabyle.

 

Abdenour Abdessalam

DEPECHE DE KABYLIE LE 18 DECEMBRE 2008

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AIT AHMED SAISIT KOFI ANNAN POUR LA LIBERATION DE SALAH-EDDINE SIDHOUM

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

INCARCERATION DE SALAH-EDDINE SIDHOUM

Aït-Ahmed saisit Kofi Annan

L’Expression, 6 octobre 2003

L’homme, en grève de la faim depuis quatre jours, risque de trépasser dans l’indifférence.

Le président du FFS, Hocine Aït-Ahmed, a adressé, samedi, une lettre ouverte au secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, à propos de la détention du professeur Salah-Eddine Sidhoum, éminent défenseur des droits de l’Homme en Algérie. L’homme, rappelle Aït-Ahmed, a mené un combat acharné en faveur des droits de l’Homme durant les terribles années. Il est l’un des principaux artisans de la liste des «disparus forcés» remise à la commission onusienne des droits de l’Homme. Il rappelle aussi que «le pouvoir a décidé en
1997 de le condamner par contumace à 20 ans de réclusion criminelle pour soutien à activités subversives et atteinte à la sécurité de l’Etat».

Après plusieurs années de clandestinité et suite aux« appels de menace contre sa famille», il a décidé de se livrer à la justice en date du 29 septembre dernier. Le jour même, un véritable calvaire a commencé pour lui, comme nous l’avaient confirmé dans une précédente édition ses défenseurs. Il a été placé dans une cellule humide dans les sous-sols de Serkadji, sans lit ni matelas, privé de tous ses effets personnels et même de son eau minérale, avec une lampe allumée H24. Sa grève de la faim totale, entamée au lendemain de son incarcération, le 30
septembre, menace sa vie, aucun secours médical ne lui a été administré, alors que les autorités carcérales semblent se refuser à améliorer ses conditions de détention. Aït-Ahmed, dans sa lettre à Annan, tire la sonnette d’alarme.

« Aujourd’hui, son état physique (Salah-Eddine Sidhoum. Ndlr) s’est considérablement détérioré. Aucun médecin n’est venu l’examiner et l’administration pénitentiaire refuse de le placer sous surveillanceà l’infirmerie». Il est demandé au secrétaire général de l’ONU «d’intervenir le plus rapidement possible auprès des autorités algériennes pour que Sidhoum – qui bénéficie de la présomption d’innocence et qui a montré qu’il est prêt à se soumettre à la justice». Sa mise en liberté provisoire est donc requise en attendant son jugement, comme le stipule la loi.

De son côté, la Laddh que préside Ali-Yahia Abdennour, a rendu public un communiqué abondant dans le même sens. Il est, notamment précisé que «le docteur Salah-Eddine
Sidhoum, qui est connu pour être un militant des droits de l’Homme depuis de nombreuses années, s’est vu refuser le statut de détenu politique». La Ligue apporte ainsi «son soutien au combat que mène le Dr Sidhoum et fait appel à la solidarité des organisations nationales et internationales». Des nombreuses ONG, figures de proue internationales, ainsi que SOS disparus, avaient déjà apporté leur soutien à cet infatigable militant. De son côté, la Laddh exige que soient assurées «sa sécurité et l’intégrité physique durant sa détention, que sa
dignité comme sa présomption d’innocence soient respectées, que le statut de détenu politique lui soit accordé et (enfin) la tenue d’un procès rapide,é quitable et public conforme aux normes internationales».

On apprend, aux dernières nouvellesé manant de son collectif d’avocats, que le prévenu se
trouve en phase précomateuse. Une plainte est en préparation contre le directeur de la prison pour non-assistance à personne en danger. L’affaire n’en finit pas de faire des vagues.


Mohamed ABDOUN

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notes de Dilem Ali sur facebooook

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Dilem President

Na Fatma, sa défunte mère – qu’elle repose en paix – me racontait les traits
de génie qu’elle « diagnostiquait » chez son fils dès les premières manifestations de
son espièglerie : « Depuis qu’il était enfant, il était déjà précoce. Il avait quelque
chose qui le distinguait de ses frères. C’était un mokh, un cerveau. Il était très
éveillé. Il dessinait sans cesse, il n’épargnait aucun mur du quartier. Il dessinait
partout, où qu’il se trouvait.

Pour revenir à ce fameux dessin « initiatique », Ali en garde plutôt un
mauvais souvenir. Et pour cause : « J’avais copié donc un dessin de Haroun sur
mon cahier de classe aux feuilles tramées. C’était le dessin d’un type « ancienne
génération », genre belda. Mais j’ai modifié la bulle. J’avais mis : « Toutes les
femmes sont des putes, sauf ma mère par respect ». Crois-moi si je te dis qu’en
écrivant ça, je ne savais pas ce que voulait dire le mot « pute ». Je ne sais plus où
est-ce que j’avais recopié ce mot. Je me souviens qu’il y avait une surveillante dans
la classe qui passait dans les rangs. A un moment donné, elle était debout audessus
de ma tête. Elle a vu le dessin et s’est écriée : « Vous n’avez pas honte ! »
J’en étais mort de gêne. Je n’étais pas fier de ce que j’avais fait. Ce n’est donc pas
un souvenir enchanteur que je garde de l’un de mes premiers dessins ».

octobre 88

- Tu étais où dans la nuit du 4 au 5 octobre 1988 ?
- Quand ça a éclaté, on est montés à Belfort en bande. On s’est mis à lancer
des pierres sur le commissariat de Belfort. On était à trente mètres, sur un
truc surélevé. Les flics commençaient à nous jeter des pétards, des lacrymos,
et pour un Oulid el Harrach à l’époque, voir un flic se barricader, c’était
énorme. A l’échelle d’un quartier, c’est voir un pouvoir totalitaire mettre un
genoux à terre. Nous étions dans un état d’excitation inexplicable. A
posteriori, je peux dire qu’il y avait un vent de révolte. Pas mûre, pas
réfléchie, car c’était aussi pour une question de touayeche (gags). On le

[...]

- Quelque part, la solution ne vient-elle pas de la Kabylie ?
- Non, je pense qu’il n’y a pas de tradition de révolte à proprement parler. La
Kabylie, c’est plutôt le phénomène des minorités. Quand une population est
parquée dans un milieu géographique et culturel donné et que tu l’enfermes,
elle se sent frustrée, et ça devient une cocotte-minute.
- Je veux dire que le fait d’occuper, de récupérer la rue en tant qu’espace
d’expression citoyenne par excellence, n’est-il pas un prélude au
changement ?
- Ça s’est exprimé un peu partout, pas qu’en Kabylie. La particularité de la
Kabylie vient du fait qu’elle a été martyrisée et niée. Et ça a décuplé de sa
force. Mais le danger, et ça arrangerait les généraux, c’est cette ombre de
séparatisme qui plane sur le mouvement en Kabylie.

Le 14 juin, [...] Mais quand un pouvoir est aussi
machiavélique, qui va jusqu’à monter des Algériens, des gens de la Capitale,
contre ceux de la Kabylie, c’est un pouvoir qui ne va reculer devant rien.
Bouteflika est allé jusqu’à remercier les gens d’Alger d’avoir repoussé les Kabyles.
Si c’était pas un âne, ça m’aurait étonné de lui, mais comme il n’en est pas à sa
première connerie. Qui écoute Boutef, franchement, aujourd’hui ? Qui prend au
sérieux Bouteflika ? Un président qui dit ce qu’il dit par rapport à un tas de sujets
sans que personne ne réagisse ! D’ailleurs, même les grands de ce monde ont
compris qu’ils ont affaire à un petit rigolo. L’Algérie est une affaire trop sérieuse
pour être confiée à des gens comme Bouteflika. »

Said Mekbel

« C’était un lundi, je me souviens, j’avais bossé toute la nuit pour présenter
quelque chose à Mekbel. On rentre à la Maison de la Presse et je découvre un
monsieur avec des lunettes comme ça qui flirtaient avec le bout de son nez. Il
me regarde par-dessus ses lunettes. Il faisait genre…intimidé lui aussi. Entre
temps, Martinez m’avait briefé sur Mekbel. Il m’avait prévenu que j’avais
affaire à un Monsieur. Saïd me fait : « Alors, comme ça, tu dessines ! » Il me
demande de m’asseoir et de dessiner. J’ai fait un truc sur Chadli. Il le regarde
et me dit : « Ça, j’aime bien. On va le publier dans l’édition de demain ». Le
lendemain, je trouve effectivement mon dessin sur le journal. Pour la première
fois, on croquait un Président en exercice. »

Toufik expliqué à ma mère

Combien de fois je parle des généraux ? Une fois peut-être.
Ils ne me fascinent pas. Je parle du quotidien des Algériens et il n’est pas toujours
beau. C’est pourquoi mes dessins semblent cruels. Je n’ai pas la capacité de créer
des évènements. Je dessine le drame du peuple algérien. Le quotidien des Algériens
est fait de ce drame-là. De cette tragédie-là. Et cette tragédie a un nom, des noms :
Toufik, Larbi Belkheir, Lamari, Nezzar, Bouteflika…Ce n’est pas de ma faute.
Qu’est-ce que j’aurais aimé dessiner sur les fleurs et les oiseaux ! Mais ce serait
berner les Algériens, ce serait insulter l’intelligence de ceux qui chaque matin
donnent 10 DA pour le journal. Un couple vient de se faire égorger à Alger et le
pouvoir reste de marbre. Rien n’a changé. Ils ne veulent ni éliminer les terroristes,
ni modifier l’avenir des Algériens. Comment épargner des dirigeants qui ne
respectent pas la vie de leur peuple ? Cent morts en Kabylie et tous les chefs sont
encore en poste. Qui a été démissionné ? Il y a eu mille morts dans une capitale et
personne ne répond de quoi que ce soit. Le Président qui met trois jours pour aller
à Bab El Oued…La vie humaine, pour eux, c’est peut-être quelque chose de
virtuel. Peut-être ne savent-ils pas ce que c’est qu’un mort…Je cherche à
comprendre…Je n’ai rien à foutre de ce qu’ils pensent de mes dessins. Je
n’accorde pas de noblesse à ce que je fais. L’actualité est comme ça, elle est
méchante, elle est terrible. J’essaye donc de faire des dessins terribles et méchants.
Le seul hommage qu’on peut rendre à nos morts, c’est de ne pas tricher, c’est de ne
pas mentir. »

Elections en algerie

« Je pense que ça
relève du misérabilisme de parler d’élections dans un pays comme l’Algérie. Un
pays où les généraux t’imposent un président. Je suis contre cette constitution déjà.
A part le premier article qui dit que l’Algérie est une république démocratique et
populaire et encore, je conteste tout le reste. Non. Je ne me sens pas concerné par
les élections. Je n’ai pas un minimum de garanties sur l’organisation d’élections
libres. Déjà, celui qui décide de l’élection est quelqu’un d’illégitimement porté à la
responsabilité. Comme si un voleur te donne le code du coffre-fort. Tu ne peux pas
tenir des élections crédibles organisées par des institutions et des responsables pas
crédibles. Wech idjik men oulid el kelba ! (Qu’attendre du fils de la chienne?) » Et
de renchérir: « Tu te sens représenté, toi ? Est-ce que tu connais un seul Algérien
qui se sente représenté ? On est en plein dans une crise institutionnelle, on la vit
depuis 1962. Une crise institutionnelle vient du fait que la représentation n’est pas
le fruit de la proportionnelle populaire. Soit tu as un Parlement qui n’est pas
représentatif, soit tu as un régime qui ne l’est pas, qui fraude. Aujourd’hui, dismoi
: où est la majorité et où est l’opposition ? »

Il a dit d’eux…

Toufik ?
- Toufik c’est l’incarnation du mal. Toufik est derrière toutes les merdes, du
fait même qu’on pense, à tort ou à raison, qu’il est à l’origine de tous les
maux du pays. Toute l’Algérie attend que Toufik foute le camp…

Lamari ?
- Pareil. Toufik, c’est un peu le Goebbels. Le chef de la propagande. Lamari,
c’est son éternel complice. Dans le haut de la hiérarchie, chacun est le
dauphin de l’autre…

Un mot sur Boudiaf ?
- Je suis tombé dessus vingt-quatre heures avant sa mort. Je l’avais croqué
juste avant…Je peux dire que c’est plus notre sentiment de culpabilité au
lendemain de son assassinat qui lui vaut notre affection à titre posthume.
Quand on regarde un petit peu ce qu’il a fait, on voit qu’il était dans la
posture du père de famille qui est venu pour mettre un peu d’ordre dans la
maison. Et je pense qu’il l’a fait honnêtement.

Chadli ?
- Je suis sûr qu’il est d’une bêtise innée. Maintenant, dire qu’il a ça dans ses
gènes, ce serait méchant pour ses parents. Il porte en tout cas sa bêtise en lui.

Zeroual ?
- Il est de loin, de loin, de loin, le plus correct. J’ai beaucoup de respect pour
ce qu’il est humainement. Manque de pot, il est tombé avec ces rapaces. Je
pense que c’est le seul qui a eu une réelle volonté de sortir l’Algérie de la
crise…

Mohamed Betchine ?
- Il y a un mot qui n’a pas son égal dans la langue de Shakespeare, c’est
« âdayssi ». C’est vraiment le type vulgaire, gras. Betchine, c’est l’exercice
vulgaire du pouvoir. Il a pratiqué le pouvoir d’une manière animale.

Fella Ababsa ?
- Je persiste à dire qu’elle était la maîtresse de Bétchine. Je considère qu’il est
parfaitement normal dans les us d’un pouvoir de corrompus et de goujats
d’avoir des maîtresses. Pour moi, Fella était la maîtresse la plus populaire du
pays et je voulais sortir un peu de cette hypocrisie.

Ahmed Ouyahia ?
- C’est quelqu’un elli ma ândou la din, la mella. Il n’a ni foi, ni loi. Ce n’est
pas méchant ce que je dis. C’est un politique dans le sens inhumain du
terme. C’est quelqu’un qui n’a pas d’adjectif. C’est une machine politique.

Ait Ahmed
S’aventurer aujourd’hui à discuter du patriotisme d’Aït-Ahmed, voilà une chose que je ne ferai jamais ! Bien que je pense que c’estun type qui a tout raté. C’est le looser type. Mais c’est quelqu’un quand
même qui a porté l’Algérie pendant longtemps, et qui a participé à l’édifice
contestataire, en termes politiques, de ce pays. Ça, c’est un truc sur lequel je
ne reviendrai jamais. Ça ne m’empêche pas de dire que c’est quelqu’un qui a
fait rater aux démocrates algériens plusieurs fois le coche.

les « démocrates »…
A eux d’être assez intelligents pour accepter mes critiques. Force est de
reconnaître qu’ils se sont prêtés au jeu sans rechigner. Ils n’ont jamais eu à
discuter mes dessins. Je n’ai jamais eu de problèmes, ni avec mes amis du
PT, ni ceux du MDS, ni ceux du RCD. Une seule fois, le FFS a failli

Un petit mot sur Boutef ?
- Boutef, c’est l’exercice pervers du pouvoir. C’est quelqu’un qui a un compte
à régler. Je t’assure que c’est très freudien, ce qui se passe avec Boutef. C’est
quelqu’un qui traite l’Algérie comme une pute ! Un jour, il lui fout une gifle,
le lendemain, il se pointe avec des fleurs.

« Tentation » de suicide

- As-tu déjà essayé de te suicider ?
- Oui, c’est normal.
- Ça s’est passé à quel âge ?
- J’ai fait deux tentatives : une fois j’étais jeune, une autre fois j’étais moins
jeune.
- Tu as utilisé quoi ?
- Des trucs.
- Quels trucs ?
- Des trucs, ça ne peut être que des cachets. Quand je dis des trucs, ça ne peut
pas être des gaz.
- Peut-on savoir pourquoi ? Pourquoi tu l’as fait ? Comment en étais-tu arrivé

[...]

- Crois-tu au Mektoub ?
- C’est de la merde !
- Es-tu attaché à ton matériel de travail ? Es-tu, disons…fétichiste ?
- Non, d’ailleurs j’adore offrir mes feutres…Ce truc, je dessine avec depuis
deux mois, et si je vois une gamine qui flashe dessus, je le lui donne. Je n’ai
pas de rapport affectif à ça. Je ne m’attache jamais au matériel. Comme ça,
quand je m’en sépare, je suis moins déçu. Mais ça, c’est le fruit d’un travail
sur moi-même, je ne suis pas né comme ça.
- C’est quoi ton matériel de tous les jours ?
- Une feuille blanche si possible. Un bidule qui laisse des traces noires…
à une telle extrémité, Ali ?
- C’était un tout.
- Après, on t’a fait un lavage d’estomac j’imagine.
- Non, non. J’ai dormi. J’ai dormi, mais j’ai prononcé la Chahada avant de
dormir.
- Et la deuxième tentative ?
- Ça remonte à pas très loin.
- Tu étais sous pression ?
- Justement, je fais tout pour ne pas être sous pression. Je préfère encore
speeder parce qu’il faut que je rende un dessin. J’obéis plus à ce genre de
pression.
- Ta deuxième tentative, c’était à Paris ?
- Je pense que ce serait bien si je crevais maintenant. Tu sais, la géographie, ça
n’a pas d’importance.
- C’est beau de mourir à Paris, et en même temps, c’est un gâchis de mourir à
Paris. Sacré dilemme !
- C’est de la merde ! En entreprenant de se suicider, on pense autant à ce qui
nous pousse à mettre fin à nos jours – sans se l’expliquer, parce que si on se
l’expliquait, on comprendrait tout de suite qu’on allait faire les cons – qu’à
l’après. Je ne pense pas qu’il y ait de candidat au suicide qui n’ait pas
imaginé la tête de sa mère apprenant sa mort.
m’attaquer en justice.

Matoub Lounes

- Il y a un énorme incontournable dans ta vie, c’est Matoub Lounès. Comment
tu l’as rencontré ?
- C’était lors d’un concert à Paris, au début des années 90, au Palais des
Congrès. On s’est croisés dans les coulisses. Il passait. J’étais avec un ami.
Ça s’est passé normalement, on a été présentés : « C’est toi Dilem ? »,
« C’est toi Lounès ? » Moi, je ne le connaissais que de nom et, honnêtement,
tel qu’on me l’avait présenté, ce n’était pas un enchantement que de le
rencontrer. J’avoue que je ne connaissais pas trop sa musique à l’époque. Le
type, du moins si je devais m’en tenir à ce qu’on me disait de lui, me rebutait
chouiya. Le soir même, il y avait un dîner organisé par des amis, et on s’est
retrouvés face à face. On a discuté, et je l’ai trouvé excellent mais excellent
sous tout rapport. Il était d’une spontanéité, d’une authenticité,…Pour ça, il
fallait le connaître. Matoub, on ne peut pas en parler. Ni en bien, ni en mal. Il
faut le connaître. Point. C’est quelqu’un qui t’apporte forcément quelque
chose. C’est quelqu’un auprès de qui tu apprends beaucoup. Ce n’est pas
tellement par sa sagesse, il était d’une connerie monumentale. C’était
mais…putain ! C’était un type qui n’avait pas froid aux yeux. Il disait
toujours ce qu’il pensait. C’est l’une des rares personnes, c’est pratiquement
la seule personne que j’ai rencontrée jusqu’au jour d’aujourd’hui, qui ne
pouvait pas mentir.
- Vous êtes tous les deux des francs-tireurs…
- Franchement, je ne peux pas me comparer à lui. Matoub, c’est autre chose.
- Tu écoutais ses chansons par la suite ?
- Pas que écouter. Il les composait devant moi, ses chansons. Il me les
expliquait, on les commentait ensemble. Ça a fait plus que nous rapprocher.
On était amis dans la vie. C’est pas du tmenyik, ce qu’il y avait avec lui, c’est
pas du tout du tmenyik. Il connaissait mes amis, mes copines, il faisait partie
de mon univers le plus intime.
- Après l’assassinat de Mekbel, tu m’as dit que tu t’es réfugié chez lui, à
Thawrirth Moussa, c’est bien ça ?
- Oui. Je suis resté chez lui un peu plus d’un mois. Sa sœur Malika et sa mère
m’ont gâté. Elles me lavaient mon linge, elles s’occupaient de moi comme
de leur propre fils. C’est Mustapha Hammouche qui me l’a présenté, tiens !
- Tu penses que la colère suscitée par l’assassinat de Matoub n’est pas prête de
s’apaiser ?
- Si seulement la colère pouvait nous rendre des gens comme Matoub ! C’est
pour ça que je trouve qu’il y a un côté désespérant dans le martyre. Tu
moutes et tous ceux qui ont fait que tu moutes sont là. Pourquoi tu moutes
alors ?
- Tu ne lui en veux pas d’être rentré en Algérie ?
- Non, non, non.
- Mais il se savait condamné à mort…
- Il n’en était pas inconscient. Mais il voulait vivre cette vie. Il voulait avoir ce
vécu. Il ne pouvait pas vivre autrement que comme ça, il ne pouvait pas. Il
ne serait pas Matoub, sinon. Tu te rends compte du bien qu’il fait à tous ces
gens-là ? Ne serait-ce qu’en termes de prise de conscience ! C’est grégaire,
c’est tribal. Mais elle est là. C’est un type qui te fait sentir que tu existes.
- Tu n’écoutes plus ses chansons ?
- Non. Tu mettrais des cassettes de ton père –Allah yarhmou – pour l’écouter ?
C’est pareil.

d’autres personnes…

- Il y a aussi d’autres personnes, des gens plutôt connus, qui t’étaient proches,
je pense par exemple à Allalou.
- Allalou, c’est une référence. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, j’ai avec Allalou
un rapport des plus respectueux, et là, je m’incline bla Rabbi. Il a eu un rôle
novateur. Ce qu’il nous a fait gagner comme temps, Allalou, c’est terrible.
Ça nous aurait pris cinquante ans pour connaître la liberté de ton qu’il avait.
- Sid-Ahmed Semiane ?
- Lui, franchement, c’est l’artiste m’kawed par excellence. C’est l’artiste.
Point. C’est vraiment un artiste au sens fort du terme. Qu’est-ce que je
pourrais te dire de lui ? C’est SAS. Je ne sais pas comment te définir SAS.
SAS, normalement, dans le dictionnaire, si tant est qu’un jour, je ne le
souhaite pas à l’humanité, il entre dans le dictionnaire, on mettrait : SAS,
deux point, SAS.
- Djaout ?
- Tahar Djaout ikhachaâ. Il avait une telle aura ! Il inspirait la prosternation
rien que par l’immense sérénité qu’il dégageait. J’étais un misérable
Harrachi de merde, j’étais un morpion quand je l’ai connu. La dernière fois
où je l’avais vu, c’était moins d’une semaine avant son assassinat, plutôt
avant qu’on l’assassine, car, en fait, la formule « son assassinat », n’est pas
correcte en bon vieux français…Bref, je l’ai vu, je devais commencer avec
lui dans l’hebdomadaire Rupture. Le jour où il a été assassiné, ou la veille,
j’étais en train de bosser sur des dessins pour Rupture.

Le tombeur malgré lui

- Est-ce que la question : « Dilem, as-tu une copine ? » est une question
idiote ?
- Non. A partir du moment où tu me dis en quoi ça te regarde que je te le dise,
je peux te le dire.
- A partir du moment où tu es un grand artiste, beau gosse, classe, et que tu es
un cœur à prendre…
- C’est quoi ça, une copine ? C’est à dire, est-ce que je suis amoureux ?
- Si tu veux…
- Non, pas pour l’instant.
- Depuis combien de temps tu n’es pas amoureux, sachant que tu es un cœur
d’artichaut ?
- Depuis trois ou quatre jours. Ce qui m’embête, en fait, c’est que je ne peux
être amoureux que d’un amour caractériel. Je suis quelqu’un qu’on doit faire
souffrir pour qu’il aime. C’est un peu chiant, c’est un peu pervers.
- Il y a un type, un écrivain, Drieu la Rochelle pour ne pas le nommer, qui dit:
« La seule façon de posséder une femme, c’est de la faire souffrir ». Ça ne
s’applique pas un peu à toi ?
- C’est de la merde ! Ça n’a rien d’intelligent. Ça peut être vrai comme ça peut
être faux. Je pense qu’un truc est inintéressant à partir du moment où même
son contraire peut être juste. Moi aussi je peux te dire : la seule façon de
perdre une femme, c’est de la faire souffrir.
- C’est un écrivain pro-nazi qui le dit, ça s’explique.
- Moi je rejoins plutôt ceux qui disent : « Aimer, c’est ne faire qu’un mais
lequel ? » Ça, c’est beau !
- Pourtant, tu as la réputation d’être un bourreau des cœurs.
- Non, ce n’était pas voulu. Ce sont plutôt les nanas qui m’ont fait ça. J’ai une
conception très platonique de l’amour, tu sais ? En tout cas, les filles, je n’en
ai pas eu des masses, pas d’une manière excessive, je ne pense pas. Un de
ces quatre, il faut bien que j’en parle d’ailleurs avec quelqu’un sur le nombre
de nanas qu’il a aimées ou qui l’ont fait souffrir. Je ne pense pas avoir connu
plus de nanas qu’un Allalou par exemple. Il ne passe pourtant pas pour un
tombeur.
- Et toi, tu ne te considères pas comme un tombeur ? Tu es original, tu as du
bagou, tu as une belle gueule…
- Ça n’a rien à voir, ni avec le bagou, ni avec la belle gueule. Tu crois qu’une
nana va craquer pour quelqu’un simplement parce qu’il a du bagou et une
belle gueule ? Mes couilles !
- Est-ce que tu n’as pas l’impression que ton statut fausse parfois tes rapports
avec les filles ?
- Depuis quand un caricaturiste a un statut ya l khawa ? Non, je ne pense pas.
- Tu ne souhaiterais pas retomber dans l’anonymat et faire une vraie
rencontre ?
- Mais je suis un anonyme ya errab!
- Je suis désolé, tu es connu, Ali, sois un peu objectif. Dans la rue, Dilem, tout
le monde connaît.
- C’est pas vrai !
- Tu n’étais pas au courant ?
- Ça, je ne le savais pas.
- Alors, replonger dans l’anonymat, tu serais partant?
- Oui, oui, oui, oui !
- Tu ne serais pas un célibataire endurci ?
- Je vais te donner une réponse, et tu l’écris, et tu arrêtes de m’emmerder avec
ce sujet : JE VAIS ME MARIER QUAND JE N’AURAI QUE ÇA A
FOUTRE ! Je te jure que c’est vrai. Franchement, j’ai peur que ça me
bloque. Il ne faut pas se responsabiliser par rapport à ça ya l khawa. Un
mariage, c’est beaucoup trop sérieux pour qu’il soit confié à des
inconscients ! Il ne faut pas jouer avec ça. Si je me marie, ça serait pour
rendre heureuse une personne.
- Avec toi, ça risque d’être difficile : tu m’as l’air bouffé par ta passion.
- Pas que, pas que. Mais il y a des jours où j’ai envie par exemple de dormir
ici (sur le divan du salon), chose que je ne peux pas m’expliquer. Je ne peux
pas lui dire que j’ai envie de dormir seul. Je ne sais pas si tu vois ce que je
veux dire…Je prends ce sujet dans toute sa gravité, c’est pour ça qu’il faut
que je fasse un travail sérieux sur ma misérable personne. Putain, je ne suis
pas le genre d’hommes à divorcer, ça me tuerait. Quand j’aime, c’est à la vie,
à la mort. Je n’aime pas à moitié, je ne suis pas sérieux à moitié, je ne suis
pas dévoué à moitié…Même quand je déconne, je ne déconne pas à moitié.
Ma netmenyekche à moitié. Sur ce plan là, je suis entier jusqu’à tricher avec
ça, jusqu’à m’obliger à être entier. Si on revient à mon rapport à l’argent,
j’adorerais prendre des milliards et niquer tout avec mes milliards ! Ennique
edenya bel’mlayar ! Mais je rejette tout ça, avec un effort de rejet. Ce n’est
même pas naturel…Qu’est-ce que j’ai envie d’être riche putain ! Mais pas au
détriment de mon âme.
- Tu te sens seul ?
- Putain ! Il y a des moments où t’as envie de serrer une nana et dormir …On
revient toujours au choix que tu as fait. Personne ne m’oblige à faire ça.
Personne ! C’est vrai que ça aurait été plus facile si je faisais un autre métier
ou si j’étais…tant pis, je vais la lâcher !…moins l’objet d’autant d’intérêt,
alors qu’il n’y a pas lieu. C’est vrai que ça m’aurait facilité les choses. Et
puis, j’adore le confort. Je suis malheureux à l’idée que si je me mariais
aujourd’hui, j’aurais plus de cinquante ans quand ma fille ou mon fils en
auraient dix. Ça me fait flipper.
- Je vais te poser une dernière question et j’arrêterai de t’emmerder : est-ce
que tu te sens comblé ?
- Du tout ! Tu sais, quand on est comblé, on arrête de produire, on arrête
d’être créatif, on arrête tout. Je pense qu’il faut toujours douter. Il faut
toujours se dire qu’on n’est rien. Qu’on n’a rien fait. Que tout est à faire.
Quitte à se mentir. Il faut se dire tout est à bâtir. Plus rien n’est acquis
d’avance. Tout est à conquérir parce que rien n’est conquis d’avance.
- Je peux te dire un truc ?
- Un truc con ?
- Un truc que j’emprunte aux dédicaces que tu fais à tes fans.
- Vas-y !
- Merci d’exister.

Ils ont dit de lui…

Sa mère : « Je n’ai jamais eu peur pour mon fils. Il aime tout le monde et tout le
monde l’aime. Sa place est ici, dans son pays. C’est mieux quand il est ici. Il est
populaire et aime les gens. Je n’ai jamais vu aucun de ses dessins sur le journal. Je
n’ai jamais acheté le journal pour voir ses caricatures. Je n’apprends ce qu’il fait
que par le biais des gens qui viennent me dire Ali a fait ceci ou cela. Quand il a été
convoqué par la police, je ne me suis pas vraiment inquiétée pour lui. Je lui fais
confiance. Mon souhait, à présent, c’est qu’il se trouve une brave femme pour que
je voie ses enfants. »

Rachid Boudjedra : « Tous les matins, je lis Liberté à l’envers. Je commence par
la dernière page où la caricature de Dilem éclate, transgresse le cadre qui lui est
imparti ; dévore le papier, ravage tout sur son passage. Il y a cette férocité qui
bondit des personnages, jaillit du texte et nous frappe tel un coup de gong qui
résonne longtemps en nous.

Mohamed Benchicou: « Bouteflika-Atika, c’est lui. Khalida Lewinsky, c’est lui. La
caricature du général moche, bedonnant et corrompu qui ressemble étrangement à
Mohamed Lamari, c’est encore lui. Outrances incontrôlées, traits forcés d’un génie
pas comme les autres ou excès assumés ? Ali Dilem, le plus célèbre caricaturiste
du pays,

Hakim Laâlam : « D’une tête bien faite, respirant l’intelligence et la perspicacité
artistique, j’ai entendu dire un jour d’un dessin de Dilem : « Il exagère ! ». Tenté,
dans un premier réflexe empreint d’un mélange de colère et de furie
proportionnelle à mon gabarit, de corriger cette appréciation et son auteur, je me
suis finalement ravisé, mon côté Luthérien l’emportant sur mon côté Tysonien. Et
j’ai même fini par trouver que ce « Il exagère ! » sonnait comme le plus beau des
compliments que l’on pouvait lancer à un caricaturiste. Alors, exagère Ali,
exagère !… »

Publié dans DILEM(16), intellectuels algeriens(48) | Pas de Commentaire »

tahar djaout

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

TAHAR DJAOUT

Tahar Djaout est né le 11 janvier 1954 à Azzeffoun, en Kabylie maritime. Il passe son enfance et son adolescence à la Casbah d’Alger. Il fait des études en mathématiques (Licence à l’ Université d’Alger, 1977) et en sciences de l’ information et de la communication (D.E.A. à l’ Université de Paris II, 1985). Journaliste professionnel depuis janvier 1976, il est actuellement chroniqueur – éditorialiste à l’ hebdomadaire Algérie-Actualité où il était en 1983 -1984 responsable de la rubrique culturelle. Depuis 1976, Tahar Djaout prend part d’une manière continue aux débats politiques, linguistiques et culturels de l’ Algérie.

LA POÉSIE

C’est avec la poésie que Tahar Djaout entre dans la littérature. Dès 1975, un recueil de poèmes, Solstice barbelé est publié au Canada, puis c’est L’ Arche à vau-l’ eau à Paris en 1978, Insulaire & Cie (1980) et L’ Oiseau minéral (1982) à Alger et enfin Pérennes à paraître prochainement.

Poète insoumis, adversaire de toutes les entraves Tahar Djaout utilise le langage avec bonheur pour fustiger tout pouvoir castrateur. Mais à ces textes ironiques, sarcastiques qui accusent l’ ordre social devant lequel ni le poète ni son écriture ne plient, se mêlent des textes pleins de tendresse et de sensualité.

Certains poèmes disent la recherche de soi – volontiers tournée vers l’ enfance, vers la terre – mais ils disent aussi le cri, l’ errance solitaire du poète et ses espoirs.

Espoir
embrayeurs des nuées
Poètes
et le Temple des Clartés
bâti de vos vertèbres
donnera-t-il enfin
le Pain que nous cherchons ?
(L’ Arche à vau-l’ eau p.11).

Parfois, l’ aventure poétique s’ arrête sur le verbe, comme ce poème dédié à N. Farès

Verbe
Réinventer à tout moment
le sens d’une aura passagère
(…)
Et je bégaie
MOI L’ APHONE
un semblant de protestation
contre le cercueil prématuré
gros de mes syllabes rétrogrades
(…)
Avec mes mots INCULTES
ma rage à ruiner la syntaxe
et mes doigts nus face au Langage
TERRORISER LE VERBE
(Solstice barbelé p.19).

Certains poèmes parlent l’ amour et privilégient l’ espace marin, comme ce petit texte tendre et flamboyant,

Viens
Viens
nous allumerons un feu à l’ orée des vagues
pour attirer les goélands
(Solstice barbelép.38).

D’autres travaillent les contrastes pour dire ici encore l’ amour et le désir.

L’ ombre Traquée
Soleil protubérant
comme une ocelle de midi.
(…)
Le soleil frappe
justesse des traits
cri des arbres harponnés.
Tu es cachée là, quelque part,
devançant les raids de l’ astre,
devançant sa main silencieuse
qui porte l’ incendie dans les feuilles.
ah, surprendre l’ ombre bifurquée,
surprendre ta peau dénudée,
fusion de feux et de gels.

Ici, c’est en cinq verbes terribles que le travestissement de l’ Histoire par l’ Histoire officielle est dévoilé.

Histoire
régler la parade des squelettes
refaire les dates à sa guise.
retoucher les biographies.
effacer le précédent.
le patriotisme est un métier.
(Pérennes).

*

Déjà très présente dans les poèmes et donc très condensée dans les fulgurances qu’exige la forme courte poétique, l’ écriture rebelle et récalcitrante de Tahar Djaout développe ses stratégies dans des textes plus longs : nouvelles et romans révèlent une entreprise de déconstruction systématique des stéréotypes scripturaux et de tous les tabous sociaux que ces premiers induisent et reproduisent.

Bien évidemment cette déconstruction s’ effectue à la faveur d’une forme éminemment poétique dans laquelle les figures analogiques (métaphores et comparaisons) nous font pénétrer – par les thèmes récurrents de l’ enfance, de la mémoire et de l’ amnésie, de la communication charnelle avec la terre – une nature frémissante d’odeurs et de volupté : territoires à reconquérir où la nature prend la place de Dieu, où l’ écriture poétique de l’ imaginaire prend le pas sur les discours politiques de la représentation et sur son vassal, le réalisme.

LES NOUVELLES: Les Rets de l’ oiseleur (1984).

Le recueil de nouvelles – 13 en tout – offre des textes émouvants, drôles, fantastiques dans lesquels l’ auteur, jouant sur une alternance subtile entre éléments poétiques et éléments dénotés tisse avec habileté ses rets d’écrivain rétif au sens avéré du signe.

Certaines de ces nouvelles sont en apparence toutes simples. Le guêpier par exemple conte l’ errance joyeuse de l’ enfance à la campagne. De très belles pages imprégnées d’une nature lourde de sensualité.

Nous revînmes vers la plaine. Durant notre marche, la tête me tournait de joie.La sève pesante des figuiers et des lauriers aux feuilles amères coula bientôt en moi.J’étais oppressé par un poids si lourd de beauté. Je m’assis à l’ ombre opaque et clémente d’un figuier et me pris à écouter les mêmes bruits de la terre. Un bourdonnement confus (quel insecte l’ engendrait ?) fait de musiques superposées m’empêchait de concentrer mon ouïe. Bientôt mon corps lui-même ne fut qu’un immense champ jonché de chaume et de fleurs fanées. Je laissais les couleurs m’envahir. (p.77).

Mais, Le guêpier est aussi l’ histoire de cet oiseau captivé, enfermé « dans un silence obstiné » puis libéré par le narrateur. En parallèle à ce récit, se dessine celui de la rentrée scolaire. Berger pendant l’ été, écolier dès la rentrée, le narrateur signale à travers l’ image de l’ oiseau, celle de l’ air, matière de la liberté, et enfin celle de l’ écriture: « Tayeb et moi suivîmes très haut le vol des guêpiers. Le ciel tout à coup vacillant et l’ écriture stridente de leurs cris entrecroisés.« (p.76). Dès lors cette percée de l’ écriture traversant le paysage devient une piste à suivre car toutes les « images » vont converger vers une mise en abyme de l’ écriture : l’ écriture scolaire codée par une école qui, au nom du réalisme, contraint et estropie.

Le reporter est une nouvelle particulièrement intéressante : long tâtonnement de reportage sur une ville en T (africaine ?) le texte ne cesse de changer de facture, procède par énigmes, enchevêtrements, inachèvements, digressions… En fait il s’ agit d’un « reportage » sur l’ écriture au cours duquel tous les stéréotypes de l’ écriture réaliste et de la vision exotique seront mis à mort. C’est seulement au terme de ce travail de déconstruction qu’un texte terrifiant surgit : la scène d’un repas en famille à la fin duquel le rituel familial se transforme en rituel cannibale, signalant la pulsion de dévoration qui anime les corps sociaux comme le geste d’écriture. « Celui qui termine son morceau de viande le premier pourra s’ attaquer à celui du voisin (…) Le plus jeune des enfants – 5 ans – se démenait aux prises avec un morceau cartilagineux (…) » (p.40-41). C’est en fait le retardataire qui est à son tour dévoré. « Quand les huit personnes se retirèrent une à une du recoin de table devenu inutile un petit corps déchiqueté lardé de coups de couteau et dévoré à moitié formait un amas difforme… » Le reportage sur les anthropophages est-il enfin écrit ? « Mais qu’est-ce que la nécrophagie à côté des hécatombes de l’ Anahnac, de Sétif, de Madagascar et de May Laï, pense-t-il, ce qui est horrible ce n’est pas de manger les hommes morts, c’est de tuer les vivants) (…) »

Toujours dans son questionnement sur l’ écriture lié au questionnement sur les comportements sociaux et les grandes questions de l’ humanité et toujours dans un élan particulièrement poétique Tahar Djaout joue aussi avec les textes littéraires préexistants qu’il imite, transforme, pervertit ou contredit : savoureux pastiches; par exemple celui de Canicule dans lequel on reconnaîtra sans difficulté l’ écriture camusienne de L’ Etranger concentrée ici dans ses thèmes. L’ épisode du meurtre de l’ Arabe, le procès qui s’ ensuivit et la phrase de Meursault : « C’est à cause du soleil » :

Je fermai mes yeux irrités, mais il restait toujours cette image d’une boule de feu surnageant dans un brasero en mouvement. J’aurais dû apporter d’Alger mes lunettes de soleil….(p.144).

ou encore le début de L’ Etranger :

Je me rappelle le lendemain du jour où mourut ma mère. Je n’étais pas triste. Je ne pensais à rien. Je mangeais des dattes. Je ne pensais pas. Juste une machine qui partageait chaque datte en deux et qui la fourrait dans une bouche. Je ne me demandais pas s’ il existe une condition humaine. Pour moi, la condition humaine consistait à manger des dattes sans penser à rien. (p.149).

Dans « Le dormeur » et « Le train de l’ espérance« , La Métamorphose de Kafka se trouve métamorphosée par le personnage Blarass enroulé dans son rêve. « Il ne tarda pas à être pourvu en effet d’une belle carapace annelée de cloporte ». Nous retrouvons entre autres poètes, Rimbaud, dans « Royaume »« les bateaux » objets d’insomnie du narrateur « boivent à la source de leurs rêves (…) et reviennent ivres. »

Ce n’est pas un hasard si, enfin, la dernière nouvelle donne son titre au recueil. « Les Rets de l’ oiseleur, dès la première ligne font éclater le mot, pris au piège de l’ espace de l’ écriture: « …Ciel/  une césure emprisonne la mer tassée à l’ horizon (…) »(p.167).

Le recueil prend fin pour mieux se continuer sur cette image métaphorique de l’ enfant qui arrache les oiseaux traqués aux grilles de l’ oiseleur; un oiseleur impuissant face aux bateaux des rêves, à la poésie:

L’ enfant sans prendre son élan, enjamba les arbres qui bordaient la rivière et se mit à cueillir comme des marguerites, les barques de pêche qu’il dépouillait soigneusement de leurs voiles avant de les mettre dans sa poche.(p.173).

LES ROMANS

L’ Exproprié (1981) [1] n’est ni un roman ni un poème. Ce serait plutôt un texte qui aurait décidé de jouer la contradiction entre l’ un et l’ autre. L’ univers en est chaotique et son agencement apparaît comme un agglomérat de discours hétérogènes et de lieux glissant les uns sur les autres. Les premières pages nous informent par la voix du narrateur, qu’il s’ agirait d’un voyage dans un « train-assises ». Les inculpés seraient jugés durant le voyage et descendraient du train selon le lieu assigné par le verdict. Cependant, l’ espace déployé par le voyage ne marque jamais les étapes d’un itinéraire. C’est d’ailleurs dans un espace intemporel que se déroule ce voyage dont on ne parle plus beaucoup au fil des pages. La flèche de Zénon reste suspendue au-dessus du train…

Comme toujours dans les écrits de Djaout, le déjà-dit se trouve subverti : le texte est émaillé « d’expressions figées » (maximes, proverbes, énoncés religieux) détournées. Parfois les figements se trouvent parasités dans « une pratique d’hygiène » de l’ usage de la langue :

A deux… nous avions formé un drôle de trio
Il prit son courage à trois mains
Une paire de chaussettes à un âne trijambiste
Je ne peux pas jouer triple jeu.

A d’autres moments les expressions figées soient travesties, accusant un comique tendancieux portant essentiellement sur la parole immémoriale de l’ autorité religieuse. Par exemple :

Mon prophète – expert- comptable.
Il s’ en essuie les mains et les testicules.
Sexedieu.
Sacré nom de diable.
Un verset bien placé.
Que Dieu refuse son âme.
Les dieux – trompent – la misère

Dans ces cas, la pratique critique semble bien dépasser le jeu salutaire de « nettoyage » de la langue pour entrer dans une entreprise contestataire. Il s’ agit en fait pour le poète, l’ écrivain, de construire des assertions opposées, négation de l’ énoncé de l’ autre, réagissant à des assertions présentées comme évidents ou objectivement vraies.

Ainsi, tous « les discours de la vérité », politiques, religieux, historiques sont-ils pris à partie par le narrateur. Ici, interrogé par « Le Missionnaire » le narrateur s’ insurge contre le discours « unaire » qui a toujours raison.

Mais le Missionnaire musela tous les judas donnant sur le monde le Missionnaire relent outrecuidant de tous les opiums distillés à la lumière des encensoirs m’obligea à m’agenouiller et à orienter mes lunettes vers la lumière aveuglante de Sa Vérité (…) Monsieur le Missionnaire je suis de l’ AUTRE RACE celle des hommes qui portent jusqu’au tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil (p.43).

Réagissant à tous les discours de la vérité, le narrateur s’ interrogeant sur son histoire (de quoi est-il accusé ?) interpelle aussi l’ Histoire. El Mokrani, l’ Emir Abdelkader, la Kahena, se trouvent évoqués dans une écriture fortement questionneuse qui brise tout discours épique:

Ne reste de (et sur) Ali Amoqrane (= ?) Mohand Ath Moqrane – El Moqrani qu’un poème équivoque qu’une vieille femme(sa descendante ?) aux pieds gercés et aux cheveux cendrés portait parfois comme un brandon éteint de foyer en foyer. Une épopée passive qui jouxtait la réalité sans jamais réussir à s’ y intégrer.(p.11).

La recherche des origines, la revendication d’une culture berbère, l’ usurpation historique ne s’ élaborent pas sur une gloire et une valeur passées :

Ici
à l’ ombre de la
Kahena, seule iconoclaste de notre histoire
je dis mon anti-manifeste
et rends hommage à M.K. E. qui le premier
décida de jeter son sang aux latrines
et de faire peau neuve (p.71).

La reconnaissance de la Kahena n’est pas celle d’une héroïne mythique collective (référence à l’ authenticité signalée par le « sang ») mais celle d’un personnage à ne pas sacraliser. On reconnaît ici toute la démarche iconoclaste de Djaout qui nie irrémédiablement tout discours figé et déjoue la stratégie du discours monologique.

Outre cette recherche sur l’ Histoire – l’ amnésie du narrateur pervertissant le lieu du savoir constitué par la mémoire collective, y installe une réflexion neuve qui du même coup devient problématique. Des scènes tout à fait fantastiques animent cet ouvrage : dispute entre le BON DIEU et le MAUVAIS DIEU, ou encore « l’outrageant » comportement d’ »une vieille folle qui déversait une bordée d’injures (…) et qui défaisait les discours de persuasion des notables (…) »(p.79).

Mais au-delà de tout ce travail de déconstruction s’ élaborent des espaces-vertige, territoires de l’ enfance qui peu à peu envahissent tout le texte. Passages souvent non ponctués dans lesquels le narrateur tisse des rapports privilégiés avec la mer, avec la nature – ses partenaires amoureuses – tous ces passages relèvent d’une écriture émotionnelle et érotique. Investissement pulsionnel, il y a dans tous ces passages une sorte de battement de vie, et le paysage comme l’ écriture métaphorique qui le fait exister semble être soumis à la même onde du désir, dans une rythmique qui engage le corps et produit toute la sensualité de ces pages:

Et l’ enfant enfoncé dans l’ herbe jusqu’aux aisselles s’ emparait de la prairie(…) et bientôt un tremblement se communiquait à toute la plaine l’ enfant se sentait tout-à-coup secoué d’un long frisson et tremblait au rythme de la forêt (…) la prairie le culbutait (…) implacable dans son amour elle entourait l’ enfant de ses herbes calines (…) elle inventait des danses en cimaise et des tremblements inédits dans toute la Contrée des Cîmes amour et goinfreries se mêlaient dans ces ébats de la prairie (…) quelques buissons pudiques refusaient avec force vélléités les attouchements de la nuit ( p.123).

La rêverie érotique s’ achève éveillant la sexualité du jeune narrateur. Le corps de femme de la prairie se concrétise dans celui de la trayeuse :

Ce qui l’ attirait vraiment dans l’ enclos c’était la grande trayeuse corps fustigé de biais par le soleil matinal le corps comme un ruissellement de séguia se baissant puis se relevant dans un mouvement grâcieux et déchaîné de copulation (…) le corps pliait dans une cassure de mousseline (…) le regard de l’ enfant s’ y attardait rondeur en cimaise puis long frémissement comme croupe de pouliche pourfendue et saignante (…) (p.130).

Dans ce rythme sans entrave,s’ insinue une sorte de violence – mise à nu des instincts sexuels – et de provocation du corps devenu onde et tourbillon. L’ irruption du refoulé et du désir réprimé se déclare contre toute la tradition lyrique de bon ton. Les thèmes du plaisir et de la mort, de la folie et de la menace féminine, de l’ amour et du dégoût, de l’ érotisme et du sacrifice marquent une rupture fondamentale et une revendication de la subjectivité.

Le problème du refoulé n’est-il pas le même, qu’il s’ agisse de l’ écriture, de sexe, de l’ histoire individuelle ou de l’ Histoire ?

Les Chercheurs d’os (1984) est un roman d’allure linéaire qui s’ appuie sur un fait historique : la quête des ossements des combattants de la guerre de libération tombés un peu partout sur le territoire national. Le lecteur suit les pérégrinations d’un adolescent – il s’ agit de retrouver les « restes » de son frère – d’un vieux parent et d’un âne. Sur le plan de la structure romanesque, ce roman rompt donc absolument avec L’ Exproprié. Cependant qu’on ne s’ y trompe pas : même si le discours paraît « pacifique « et homogène, il est en fait dialogique et conflictuel. En effet la lecture « facile » de l’ ouvrage est trompeuse car l’ ironie et l’ humour traversent une naïveté insistante qui devient très vite suspecte. En effet le choix du narrateur – un adolescent qui n’a jamais quitté son village – intègre un regard neuf, étonné, interrogateur et critique.

- Da Rabah, à quoi donc serviront tous ces papiers que les citoyens pourchassent avec âpreté ?
- L’ avenir, mon enfant est une immense papeterie où chaque calepin et chaque dossier vaudront cent fois leur pesant d’or. Malheur à qui ne figurera pas sur le bon registre ! (p.39).

Mais cette situation initiatique permet de mettre en place une sorte « d’orchestre de voix » sociales que le texte s’ emploie à faire surgir dans les discours codés – religieux, politiques, de l’ armée – et qu’il s’ amuse à confronter les uns aux autres, à les faire se contredire. Ainsi par exemple, un paysan rencontré en cours de route déclare à Da Rabah et au jeune narrateur tous deux étrangers à ce village: « Comment des étrangers ! On peut encore être un étranger dans le pays revenu à la religion de Dieu et aux mains des croyants ! » (p.123).

Discours politico-religieux tout à fait stéréotypé – sorte de matrice – dont l’ écho déformé quelques pages plus loin contredit ce « produit fini » inapte à assumer les phénomènes sociaux. Le même personnage s’ écrie :

Je me console d’avoir perdu un fils, mais je n’accepte pas de le perdre pour rien. Il faut que je prenne ma part des biens de ce monde pour que mon fils ne se morfonde pas dans cet au-delà auquel il ne croyait pas. Ils ne me font pas peur, ces messieurs croulant sous les galons qui veulent tout prendre pour eux…(p.128).

D’autres stratégies narratives sont mises en oeuvre pour dénoncer cette quête « sacrée » qui devient au fil des pages une sorte de course au trésor qui, si elle aboutit, permettra de percevoir une pension : ainsi le titre, « Les chercheurs d’os »-qui exhibe ostensiblement le paradigme  » les chercheurs d’os »- prolifère-t-il et se transforme-t-il pour devenir au fil des pages « Les convois chercheurs de squelettes », « Les voleurs d’os ». Jeu sur les mots, couplages syntaxiques et lexicaux, juxtaposition des contraires, l’ expression « un amas d’os à conviction » renvoie à « pièce à conviction » pour devenir « un précieux butin », « les os de mon frère attendent comme un trésor », « les os s’ entrechoquent comme des pièces de monnaie »…

De même, les métaphores liées au soleil mortifère qui poursuit les prospecteurs et ponctue la marche travaillent tout le texte et recouvrent la stratégie contaminante de l’ écriture pour dire que finalement ce voyage est voué à la négation de la vie. Le roman se clôt sur cet amer constat:

Combien de morts, au fait, rentreront demain au village ? Je suis certain que le plus mort d’entre nous n’est pas le squelette de mon frère qui cliquette dans le sac avec une allégresse non feinte. L’ âne, constant dans ses efforts et ses braiements, est peut-être le seul être que notre convoi ramène.(p.155).

Le voyage s’ est effectué sur un parcours circulaire : départ du village, retour au village et ce voyage cyclique établit une statique du mouvement qui rejoint la statique des discours de l’ Histoire, une histoire qui tourne en rond, ou mieux qui tourne à vide. C’est donc ici un mouvement tournoyant que le texte reproduit et qui est bien celui de la mort, celui des chercheurs d’os.

De façon fort heureuse, la deuxième partie, au centre du roman éclaire, dans des métaphores toujours chatoyantes et éblouissantes, tout l’ ouvrage. Une fois encore les territoires de l’ enfance alimentés par les rêves du grand frère et les escapades du narrateur enfant qui nous entraînent vers des glissades affectives faites de fraîcheur vers un temps où le monde se donne comme spectacle immédiat et possession sans réserve. De très belles pages :

C’est vrai que mon frère avait dix ans de plus que moi, mais jamais auparavant il n’avait fait montre de cette assurance protectrice et de cette maturité. Il parlait et les forêts, les oiseaux, les oliviers, la violence, le sang et le pardon prenaient à mes yeux d’autres contours et une autre densité. Je comprenais en l’ écoutant, qu’on pouvait être tout à la fois nu et riche, adroit et humble, fort et généreux(…) (p.105).

L’ Invention du désert (1987) est encore un ouvrage qui défie la catégorisation des genres – Roman, L’ Invention du désert est aussi un long poème.

Au départ une commande éditoriale : le narrateur se trouve chargé d’écrire un épisode de l’ Islam médiéval. Il choisira le prophète Ibn Toumert, théologien intransigeant, prêcheur rigide, féroce et exalté, combattant forcené de la foi dont nous suivrons les errances. Puis, de façon assez inattendue, Ibn Toumert se trouvera catapulté dans le Paris du XXème siècle…

En plein Champs-Elysées, parmi les touristes nordiques et japonais, Ibn Toumert promène sa hargne dévote que le soleil de juillet rallume chaque fois qu’elle s’ assoupit. Il est ébloui et multiplié, il est des milliers à la fois. Il descend à foulées nerveuses l’ avenue large comme une hamada et se retrouve tout-à-coup face à la Maison du Danemark. Femmes blondes dénudées, offertes au désir telles des proies. La morale du monde s’ est liquéfiée. (…) Quelle rutilance de couleurs, d’horreurs et de tentations ! que de femmes lachées sur le monde comme des tigresses altérées de sang et de scandale ! Comment les peuples peuvent-ils vivre en paix avec une telle dynamite dans la rue ? Le bâton noueux d’olivier aura beau s’ abattre et meurtrir, comme au temps de Bejaïa la Hammadite déliquescente, il n’arrivera jamais à redresser cette civilisation du péché.

Histoire impossible à écrire. Le narrateur finit par prendre congé des Almoravides et nous entraîne vers d’autres espaces : ceux de la mémoire, de l’ espace fascinant des sables – souvenir de ses voyages en Orient – des rêves et enfin le récit s’ enlise dans d’éblouissantes pages sur l’ enfance, territoire de prédilection, lieu où le langage se donne le spectacle de sa propre fête:

Parfois l’ aube m’écartèle, fait trembler mon coeur comme une proie. Je suis le peuplier assailli(…). Je suis l’ oiseau tôt levé. Dans l’ odeur énervante du café et des bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l’ ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi. Puis la lumière nomme les choses, efface leurs noirs contours effrayants, assure la franchise des ossatures. L’ oiseau cesse d’être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d’acrobate. L’ oiseau récupère le ciel, le signe d’un chant, victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d’essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités. (p.128-129).

Les Vigiles (1991) est un roman qui s’ organise autour d’un personnage – professeur et inventeur d’un métier à tisser d’un nouveau genre – pour dire de façon plus déclarée que précédemment la société algérienne d’aujourd’hui.

« A petits pas » Tahar Djaout – nous faisant suivre les nombreuses démarches et tracasseries subies par Mahfoud Lemdjad pour faire breveter son invention – exténue et mine, d’une écriture « tranquille » et corrosive l’ appareil administratif bureaucratique :

Vous venez perturber notre paysage familier d’hommes qui quêtent des pensions de guerre, des fonds de commerce, des licences de taxi, des lots de terrain, des matériaux de construction; qui usent toute leur énergie à traquer des produits introuvables comme le beurre, les ananas, les légumes secs ou les pneus. Comment voulez-vous, je vous le demande, que je classe votre invention dans cet univers oesophagique ? (p.42).

Tout occupés à contenir une population qui déferle devant les nombreux guichets de la mairie, à régler des affaires louches de l’ appareil politique, les agents sont aussi les vigiles qui suspectent l’ inventeur « D’avoir libéré cette terre leur confère-t-il le droit de tant peser sur elle, de confisquer aussi bien ses richesses que son avenir ? »(p.111). Ces réflexions sont celles du bouc émissaire Menouar Ziad qui devra endosser l’ erreur commise à l’ égard de Mahfoud Lemdjad (finalement primé à l’ étranger pour son invention). De beaux passages, dans cet ouvrage, qui renvoient à des épisodes passés de Menouar : flash-back pleins de poésie, aventures simples d’un paysan amoureux de la campagne et, de sa terre odorante, alternent avec les discours-fossiles officiels, tel cet article journalistique, reprise exemplaire des clichés éculés de la langue de bois:

A la suite des manifestations provoquées par des groupuscules d’étudiants, le Secrétariat national de l’ Union générale des travailleurs a tenu une réunion mardi. Il a analysé la situation politique actuelle marquée par un climat de troubles dus à certains éléments tendancieux oeuvrant pour les intérêts de l’ impérialisme, de la réaction et de leurs valets, et proclamant des slogans allant à l’ encontre de la marche et la continuité de la Révolution. Après les cuisants échecs que lui ont fait subir les masses populaires fondamentales de la Révolution, la réaction n’a pas cessé de multiplier les manoeuvres et de lancer des défis à ces masses qui ont remporté tant de victoires et réalisé d’importants acquis dans les domaines industriel, agricole et culturel. En réapparaissant aujourd’hui sur la scène des événements par de nouvelles méthodes, la réaction a choisi cette fois-ci comme bouclier le patrimoine populaire national principe clairement énoncé dans la Charte nationale et pour la sauvegarde et la préservation duquel les masses populaires oeuvrent.

Tahar Djaout, écrivain de la nouvelle génération, propose des textes construits sur une collision de mots et de formes qui ont l’ avantage d’orienter la lecture vers des modes de pensée en perpétuelle questionnement, agitatrice et rebelle. Cette élaboration critique repose sur une motivation purement esthétique et propose un monde en état de rupture pour dire que ce n’est que sur la discontinuité que les conflits peuvent se développer, marquant ainsi la poursuite insistante de la question de l’ écrivain: celle de l’ écriture entendue comme trajet conflictuel.

Janine FEVE-CARAGUEL

(Extrait de « La littérature maghrébine de langue française », Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA & Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).

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FERAOUN vu par DJAOUT

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

FERAOUN vu par DJAOUT
Le Le 10/01/2008
Présence de Feraoun, par Tahar Djaout
Article paru dans la revue Tiddukla n°14, Eté 1992.
Un cimetière en pente à l’entrée de Tizi-Hibel. C’est là que Mouloud Feraoun repose à côté d’autres morts de son village. Quelques uns des modèles de « La Terre et le sang » ou des « Chemins qui montent » vaquent encore à leurs affaires à des dizaines de mètres de là, où s’empoignent en d’inexorables parties de dominos dans un café proche.
Un café tapissé de posters multicolores qui fixent dans une intenable promiscuité les chanteurs et les vedettes sportives qui faisaient ou font la gloire de la Kabylie.
Mouloud Feraoun se distingue par bien peu de choses des villageois au milieu desquels il vivait. Ceux-ci vous ouvrent leurs portes et leurs souvenirs avec cette hospitalité campagnarde qui n’est pas dénuée de méfiance. Ils sont tout de même un peu gênés par cette théorie de gens inconnus, universitaires, journalistes ou simples curieux, qui viennent enquêter avec tant de sérieux, qui viennent perturber la paix et la discrétion d’un de leurs plus modestes concitoyens. Feraoun leur avait donc caché quelque chose, lui qui avait pourtant l’air en tous points semblables aux autres? Il les avait donc joués ?
Lors d’un passage à Tizi-Hibel en 1982, nous avons recueilli le témoignage d’un enseignant qui avait été en contact quotidien avec Mouloud Feraoun de « 1919 à 1927, c’est-à-dire la partie de sa vie décrite dans « Le Fils du pauvre »". Ce témoignage nous aide à comprendre ce premier roman qui fonde en 1950 la littérature algérienne contemporaine, ce roman que Feraoun a écrit presque pour s’amender, pour s’excuser de la chance qui lui a été donnée de s’arracher à la misère et de pouvoir s’exprimer au grand jour. Voici le témoignage de l’enseignant : « Mouloud venait me réveiller le matin, on buvait du lait de chèvre, puis on partait à l’école. C’était un enfant très doux, très calme, il ne jouait jamais, même pas durant les récréations. Il allait à l’école pieds nus quelle que soit la saison. Toujours premier de la classe, il était indétrônable. La seule matière où il ne brillait pas, c’était le dessin. Je l’aidais parfois à faire un dessin et lui m’aidait en calcul. Il était maigriot, très pâle, mais il était tellement fort dans les études que le maître évitait de l’interroger. Admis au C.E.P. en 1925 à Larba Nath Irathen, Feraoun et moi avions décroché en 1927 la bourse des cours complémentaires. Lui avait la bourse entière parce que son père ne possédait rien ; moi, je n’ai pu avoir qu’une bourse partielle et c’est pourquoi j’ai interrompu les études ».
C’est dans ce monde de l’enfance démunie et rude que « Le Fils du pauvre » nous introduit. Rédigé entre 1939 et 1948, le livre parut en 1950 à compte d’auteur aux Cahiers du Nouvel Humanisme (Le Puy). Les mille exemplaires du premier tirage se vendirent assez vite et le roman est réédité au Seuil en janvier 1954 avec quelques modifications : la troisième partie de l’édition de 1950 disparaît, remplacée par un chapitre de conclusion rédigé par Feraoun en 1953.
Que représente Mouloud Feraoun pour un lecteur maghrébin d’aujourd’hui ? Il est intéressant de tester le cheminement de l’œuvre d’un écrivain qui a joué un rôle primordial en ces années 50 où il a grandement contribué à faire connaître au monde les dures conditions de vie de ses compatriotes. Mouloud Feraoun était jusqu’à il y a une vingtaine d’années, l’écrivain le plus fréquenté par les écoliers d’Algérie – et peut-être de tout le Maghreb. « Le Fils du pauvre » demeure, malgré quelques rides gravées par les années, l’un des livres les plus attachants et les plus vrais de la littérature maghrébine.
L’œuvre de Mouloud Feraoun a toujours eu ses détracteurs, mais aussi des défenseurs convaincus. Même des écrivains beaucoup plus « violents » que l’auteur des « Chemins qui montent », tels le Marocain Driss Chraibi, se sont manifestés à l’occasion pour souligner la valeur de l’œuvre et la probité de l’auteur.
Paradoxalement, les reproches adressés à Feraoun de son vivant et dès le début de sa carrière, sont les mêmes que certains exhibent aujourd’hui encore, comme si les outils de la critique n’avaient pas évolué depuis et comme si le contexte socio-politique et culturel de l’Algérie, était demeuré immuable. Le plus tenace des griefs s’attache au cachet trop régionaliste que d’aucuns décèlent dans l’œuvre.
Mouloud Feraoun écrivain régionaliste ? Ce qui circonscrit un écrivain et détermine sa dimension, c’est beaucoup moins l’aire où évoluent ses personnages que la profondeur et la véracité de ceux-ci. S’étant juré d’écrire une oeuvre réaliste et populiste (ce dernier terme n’est pas forcément péjoratif) notre romancier l’a tout naturellement située par souci de vérité, dans sa Kabylie natale, région d’Algérie qui lui est la plus familière. Le rapport de Jean Giono à la Haute Provence, celui de William Faulkner au Mississipi, celui de James Joyce à Dublin ou celui de John Steinbeck à Salines n’ont jamais fait de ces écrivains des écrivains régionalistes. Mais ce qui a longtemps caractérisé la critique en Algérie – aussi bien la critique universitaire que la critique journalistique – c’est sa subordination à l’idéologie du pouvoir dont l’une des hantises opiniâtres est celle de l’unité nationale. On ne peut pas s’enraciner impunément dans une région donnée – surtout quant cette région est la Kabylie.
Il est toutefois indéniable que la côte de Mouloud Feraoun a aussi baissé ces deux dernières décennies pour des raisons objectives qui sont essentiellement au nombre de deux :
1) La mort l’a empêché d’approfondir son oeuvre et de lui trouver des axes neufs comme Mohammed Dib, par exemple, l’a fait après l’indépendance de l’Algérie ;
2) Il est apparu dans le champ de la littérature maghrébine des thèmes et des styles (Mourad Bourboune, Nabil Farès, Rachid Mimouni, Mohammed Khair-Eddine, Abdellatif Laâbi, Abdelkebir Khatibi, etc.) plus adaptés aux réalités et aux interrogations du lecteur maghrébin.
Le Journal, dernière oeuvre élaborée par Mouloud Feraoun, laisse apparaître toutes les énergies créatrices, la puissance du témoignage et la ressource d’écriture que le romancier-conteur mort à 49 ans aurait pu investir dans les travaux littéraires ultérieurs.
Quoi qu’il en soit, Mouloud Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb, un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord-africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, Mouloud Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucun y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est en réalité un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et de vérité.
C’est pourquoi, cette oeuvre généreuse et ironique inaugurée par « Le fils du pauvre » demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine arrache peu à peu le droit à la reconnaissance.
Revenons à Tizi-Hibel. La djemaâ dont avait parlé Mouloud Feraoun est toujours la même, mais beaucoup de vieilles maisons n’existent plus. Sur l’emplacement de l’ancien pressoir, des décombres où l’herbe triomphe. Il a fallu à l’écrivain une ingéniosité d’acrobate pour donner une certaine ampleur à cette « place des danseurs » grande comme la paume de la main, pour situer des aventures et des drames dans ces ruelles où n’existe même pas assez d’espace pour que deux pensées se croisent.
Quelques personnages du « Fils du pauvre » et de « La Terre et le Sang » sont toujours là. Mouloud Feraoun, cet homme imbattable au jeu de « tiddas » (sorte de jeu de dames qui consiste à placer trois pions côte à côte) était un homme au destin historique ? Allons donc. Ils ne s’en laissent pas conter si facilement. Pour la plupart, l’image qu’ils gardent de Feraoun, l’idée qu’ils se font de lui est celle d’un fils modeste et irréprochable du village, avec sa chéchia et son burnous, avec son opiniâtreté de Kabyle dur à l’ouvrage. Si Feraoun a été grand pour eux, c’est surtout par sa conduite irréprochable de citoyen de Tizi-Hibel, par ses grandes qualités de cœur. Le reste est littérature…
Tahar DJAOUT, article paru dans la revue Tiddukla n°14, Eté 1992.

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BIO & BIBLIO DE K;YACINE

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

BIO & BIBLIO DE K;YACINE dans intellectuels algeriens(48) yaphotogPhoto Domingo Djuric  

 

 


Kateb Yacine est né en 1929 à Constantine, dans l’Est de l’Algérie. Son père avait une double culture, française et musulmane. Après l’école coranique, il entre à l’école et au lycée français. Il a participé, lorsqu’il avait 15 ans (1945) à Sétif à la grande manifestation des musulmans qui protestent contre la situation inégale qui leur est faite. Kateb est alors arrêté et emprisonné quatre mois durant. Il ne peut reprendre ses études et se rend à Annaba, puis en France. De retour en Algérie, en 1948, il entre au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu’en 1951. Il est alors docker, puis il revient en France où il exerce divers métiers, publie son premier roman et part à l’étranger (Italie, Tunisie, Belgique, Allemagne…). Ensuite, il poursuivra ses voyages avec les tournées de ses différents spectacles. Il est mort en 1989.


 

Bibliographie :

Nedjma, Edition du Seuil, Paris, 1956, Points roman, 1981.
Le cercle des représailles, Edition du Seuil, Paris, 1959.
Le Polygone étoilé, Edition du Seuil, Paris, 1966
L’homme aux sandales de caoutchouc, Edition du Seuil, Paris, 1970.
L’oeuvre en fragments, Edition Sindbad, 1986.
Théâtre en arabe dialectal algérien :
Mohammed prends ta valise, 1971.
Saout Ennisa, 1972.
La guerre de 2000 ans, 1974.
La Palestine trahie, 1972-1982.

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AIT MENGUELLET A LA DEPECHE DE KABYLIE

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Aït Menguellet ou la lucidité inquièteQuoi de nouveau sous le soleil ? AIT MENGUELLET A LA DEPECHE DE KABYLIE dans AÏT MENGUELLET(54) 1992_64268

Interrogé au cours de ses dernières apparitions en public sur un éventuel produit artistique qu’il couverait dans ses carnets, Aït Menguellet répond simplement qu’il n’est pas encore inspiré. Une réponse simple au contenu complexe, et pour cause. Être inspiré, recevoir une ‘’révélation’’ de l’intérieur de soi, n’a visiblement rien à voir avec le jeu des anagrammes ou du scrabble.

Plus que des mots à aligner et des prépositions à installer pour les mettre en relation, Aït Menguellet nous a habitués à l’exploration de nous-mêmes pour faire l’aventure intérieure. Il dit pour nous les inquiétudes de l’être et du monde face à une réalité en perpétuelle métamorphose.

Le dernier produit d’Aït Menguellet remonte à 2005. La profondeur et la portée de Innad Umghar semblent venir couronner un parcours, une réflexion et une méthode. Dans un premier travail, nous situons au moins trois poèmes dans le champ d’investigation sur lequel nous nous sommes engagés jusqu’ici, à savoir la réflexion philosophique sur l’être et le monde. D’abord, les deux chansons qui justifient le titre même de l’album : Amghar azemni mi t id nesteqsa  et Maci di tesleb ddunit, ensuite Tekkerd sbah gher ceghlik. Cette dernière traite de la fuite du temps, du déroulement d’une vie faite de labeur et de simplicité à la manière de pauvre Martin de Brassens immortalisé en kabyle par Mohia dans Amuh n’Muh wwet aqabac. C’est un thème qui a fait l’objet de profondes études menées par des philosophes comme Bergson et par des écrivains dans leurs œuvres de fiction et dont la plus importante sans doute est Le désert des Tartares écrite par Buzzati. Baudelaire, dans son poème L’Horloge, traduit parfaitement ce sentiment de la fuite du temps en nous jetant dans l’absurde d’où sont exclues hypocrisie et illusions.

Les deux poèmes qui font intervenir, dans un dialogue, le peuple qui constate l’âpreté et le flou de la vie actuelle, et le vieux sage qui répond que “cela  a été toujours ainsi’’, constituent la substantifique moelle d’une pensée qui, en ces temps de médiocrité et de mépris, se veut vigoureuse, vigilante et, de surcroît, esthétiquement éthérée et haute en couleurs. Même si, comme le soutient un penseur, tout a été dit par le passé, y compris, pouvons-nous ajouter, dans la culture kabyle, le plus important pour

la société-qui, en fin de compte ne fait qu’écrire le même livre depuis toujours- est la nouvelle formulation, l’appréhension personnelle que fait le poète des problèmes de toujours, la nouvelle esthétique qui prend en charge tous ces questionnements et ces observations.

Démence du monde

Pour revenir au dialogue établi par Lounis entre la société et le vieux patriarche, il importe de dire qu’il touche à tous les aspects de la vie : cognitif, social, politique, individuel,…

 » Le monde n’es-il pas pris de démence ?

L’erreur surpasse la rectitude ;

Où s’arrêtera la tragédie

Lorsque des hommes en arrivent à tuer leurs semblables ?

Le ciel même a subi un changement ;

Nous l’apprîmes de ceux qui se souviennent encore.

Vieux, nous voulons savoir

Ce qui aujourd’hui est en train de voir le jour.

Nous voyons le temps comment il est bâti ;

Démoli, nulle trace de lui.

Ce que nous estimons être bon,

On nous ordonne de l’abandonner, car ‘’altéré.’’

Les interrogations de l’ ‘’assemblée’’ continuent en citant tous les travers, incompréhensions et impasses qui se dessinent devant les horizons des hommes. La justice? Elle est chassée et remplacée par l’arbitraire. Le pauvre ? Il subit son sort dans le silence et l’indifférence des riches. L’amour? L’âge mûr l’a éloigné des horizons même si, paradoxalement, on en rêve toujours. La santé ? Elle est malmenée par les épreuves et les vicissitudes de la vie.

 » A chaque fois que nous nous lavons,

Nous reprenons nos saletés.

Comment voulez-vous qu’il vous écoute,

Celui qui a subi un lavage de cerveau ?

(…) Vieux, nous voulons savoir

Ce qui aujourd’hui est en train de voir le jour.  »

Dans l’erreur, ils continuent leur chemin

Les réponses du patriarche sont trempées dans la sagesse ancestrale, qui ne se fait pas trop d’illusions sur le monde, le sort de l’humanité, les destins individuel et collectif. La même course du soleil, la même terre supportant les hommes, les mêmes problèmes qui se posent à l’humanité depuis qu’elle existe. ‘’Vanité des vanités, tout est vanité !’’ dit l’Ecclésiaste, en ajoutant que ‘’il n’y a rien de nouveau sous le soleil’’, citation que Lounis reprend dans une interview. Les problèmes se déplacent, se transforment, prennent d’autres aspects ; mais, ils ne disparaissent jamais. C’est, sans doute la raison pour laquelle on a imaginé le péché originel. A la recherche éperdue de bonheur, l’homme mourra sans en avoir connu la teneur. C’est le désir de l’absolu. Ce bonheur existe-il seulement ? Tchekhov nous apprend que le bonheur n’existe pas, seul existe le désir d’y parvenir. A moins que cela soit, comme le suggère le philosophe Alain, de petits instants fugaces que peu d’hommes savent happer dans la foulées des épreuves et de la démence du monde. Dans sa réponse, le patriarche avance :

« Ce qui advient, même si c’est d’une autre façon,

C’est déjà produit jadis.

Rien de nouveau n’a eu lieu.

Le toit du ciel recouvre la terre ;

Il la regarde depuis qu’elle est là.

Il observe les jours qui font les siècles.

Il sait ce qui est déjà arrivé et ce qui arrive.

Il a vu des hommes tuer leurs semblables,

Et ceux qui, dans l’erreur, continuent leur chemin.

(…) La justice est une parole en l’air ;

Un membre forcé de la famille.

L’arbitraire a toujours mené le monde.

Lorsqu’il a pris place parmi vous,

Il est bien sustenté par la peur « .

Dans un éternel recommencement, l’humanité retombe dans les mêmes travers, n’arrive pas à faire émerger ni encore moins à faire régner la justice, le bonheur et le bon sens.

 » Ceux qui aspirent à la paix,

N’en trouvent nulle trace.

Ceux qui en jouissent,

N’en connaissent pas la valeur.  »

Retrouvant ses excellentes tournures qui expriment la dialectique de la nature, Aït Menguellet nous replonge dans une sorte d’aporie grecque où l’effet et la cause se mêlent pour créer une situation d’absurdité indépassable :

 » Avec de l’eau propre, tu t’en vas te laver.

L’eau sera salie, et tes mains seront nettoyées.

Vous salissez ceux qui vous souhaitent propreté.

Vous lâchez la bride de ceux qui sont tordus. « 

Nous retrouvons évidemment dans les anciennes chansons de Lounis ces exemples de métaphores où les contraires se nourrissent les uns les autres en donnant lieu à des situations d’apparence absurde.

 » Sans doute que c’est le couteau qui nous  a égorgés

Qui pourra nous faire relever  » (1989)

 » Celui qui a bien vu a fini par dire :

Pourquoi le soleil a dévoré l’eau,

Et l’eau a voilé le soleil « 

 in album Awal 1994.

En abordant des thèmes aussi profonds, et qui réellement constituent une continuité de la réflexion de l’auteur depuis une trentaine d’années, Lounis Aït Menguellet projette incontestablement la poésie kabyle dans l’arène de l’universalité la plus raffinée. C’est, assurément, en partant de l’héritage culturel kabyle- que Mouloud Mammeri place dans le panthéon de la pensée humaine- que Lounis a su donner une autre dimension à cette littérature qui rejoint aujourd’hui, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus fondamental, la grande littérature mondiale. Le théâtre de Samuel Becket, ‘’Le Mythe de Sisyphe’’ de Camus, La Conversation de Claude Mauriac et les romans de Kafka ne sont pas les seules œuvres de l’expression du sentiment de l’absurde. Il faut ajouter à ce panel une forme rare de la formulation de cette catégorie philosophique : la poésie d’Aït Menguellet. Car, en poésie, seul Baudelaire a pu dire de la façon la plus pertinente les sentiments de la déchéance de l’homme, du sens équivoque des choses et du non-sens de la vie.  » C’et le privilège splendide des poètes que de savoir parer de rythmes la prose des jours et exalter l’action des prestiges de la parole « , disait Mouloud Mammeri.

Amar Naït Messaoud

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10ème anniversaire de l’assassinat du Rebelle

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

window.google_render_a25 Juin 2008,   La Dépêche de Kabylie

Matoub, la légende,… un repère

Le bouillonnement culturel et militant ayant caractérisé le combat pour l’amazigité au milieu des années 70 ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.

A la fin des années 60 et tout au long de la décennie qui suivra, une véritable renaissance culturelle s’est développée dans un système underground, en dehors des circuits administratifs, de la bureaucratie et de la censure du parti unique.

Les cours informels de berbère assurés à l’université d’Alger par Mouloud Mammeri étaient assidûment suivis par des étudiants engagés dans le combat culturel ; ces cours seront brutalement interrompus par l’administration et la fougue de l’élite kabyle prit d’autres relais.

Un point de ralliement sera consigné par Bessaoud Mohand Arab en fondant, avec des amis, l’Académie berbère de Paris. Autour de cette institution bénévole graviteront des étudiants, des chanteurs émigrés et de simples travailleurs.

Des relais seront implantés en Algérie, particulièrement à Alger et en Kabylie, par l’intermédiaire d’étudiants, de lycéens et de certaines personnes plus ou moins instruites acquises à la cause de la défense de la culture berbère. Mohamed Haroun, étudiant au lycée technique de Dellys, sera un fervent et efficace ambassadeur de cette institution au niveau de la Kabylie.

L’arbitraire du pouvoir avait interdit toute expression publique de la culture berbère : des élèves de lycées de Kabylie ont plusieurs fois été contraints de jouer des pièces de théâtre en arabe classique ; la télévision d’Etat ignorait complètement la dimension berbère de la culture algérienne en faisant l’impasse sur cette langue et en faisant un matraquage propagandiste sur et dans la langue arabe ; tous les signes qui renvoient à cette culture sont pourchassés, y compris par les forces de répression.

La provocation alla jusqu’à programmer des chanteurs arabophones au cours d’une édition de la Fête des Cerises de Larbaâ Nath Irathène, ce qui entraîna de graves troubles et une féroce répression des populations.

Cette attitude ségrégationniste avait, comme de bien entendu, renforcé la conviction des femmes et des hommes de culture, des lycéens et des étudiants, quant à la justesse du combat amazigh. Cela se traduisit par un travail encore plus profond et plus élargi de tous ceux qui, souvent avec des moyens dérisoires, s’étaient investis dans la culture.

Loin de nous l’idée de procéder à un inventaire des œuvres et des personnalités qui allaient constituer le ferment de la lutte pour la culture berbère pendant les années qui ont précédé l’explosion d’Avril 1980 ; on ne peut cependant faire l’impasse sur certains hommes et certains symboles qui ont fini par faire corps avec la société : le chanteur et militant Ferhat Imazighen Imoula, Aït Menguellet, Ben Mohamed, Mohia, Slimane Azem, Mammeri, la JSK…

C’est dans ce contexte que surgit une voix rocailleuse, porteuse de rébellion et d’espoir à la fois. Matoub Lounès agrégera dans son action et son travail artistique les plus-values culturelles de ses prédécesseurs en y apportant sa touche personnelle faite de fougue, de combativité exceptionnelles.

On ne pourra jamais dresser une liste exhaustive pour une période qui a fait intervenir également des anonymes, des militants sans ‘’statut’’ particulier. En tout cas, chanteurs, écrivains, animateurs d’associations et de revues interdites, animateurs villageois, tous ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à l’éveil de la conscience berbère en Kabylie.

Même les organes officiels de l’Etat ont été investis, d’une manière subtile et intelligente, par les défenseurs de la démocratie et de la culture berbère ; nous faisons particulièrement allusion à la Radio d’expression kabyle, la Chaîne II, où ont pu s’exprimer des hommes et des femmes de grande valeur à l’image de Benmohamed, Boukhalfa, Hadjira Oulbachir, …etc. et à l’hebdomadaire “Algérie Actualités’’ où travaillaient des plumes prestigieuses comme Tahar Djaout, Abdelkrim Djaâd…qui ont pu éclairer l’opinion sur un certain nombre de sujets complexes liés à la culture.

Il s’ensuivit alors un bouillonnement culturel sans précédent suite auquel la société kabyle a renoué avec les grands symboles de sa culture et de son histoire : Massinissa, Jugurtha, Juba, Jean et Taos Amrouche, Feraoun, Abane Ramdane, Krim Belkacem, etc.

Presque tous ces symboles ont servi dans la chanson de Lounès pour illustrer le combat des ancêtres, tirer les leçons de erreurs du passé et tracer des voies nouvelles pour l’émancipation politique, sociale et culturelle de la jeunesse algérienne en général et kabyle en particulier.

Une esthétique de la rébellion

Trop rares sont les poèmes de Matoub Lounès où la vie privée du chanteur soit assez éloignée des thèmes majeurs qu’il a eu l’occasion de traiter dans sa courte mais exaltante vie.

Au cours d’une carrière artistique qui s’étale sur environ vingt ans- et que seul son destin tragique a pu arrêter à Tala Bounane un certain 25 juin 1998-, Matoub a carrément bouleversé le cours de la chanson kabyle en lui apportant un souffle nouveau marqué par la fougue et le rythme de la jeunesse, l’esprit rebelle et une sensibilité à fleur de peau.

Pourtant, en venant à la chanson, il n’a pas trouvé le terrain vierge. Au contraire, une génération post-Indépendance, pleine d’énergie et d’imagination, a pu s’imposer auprès d’un auditoire assoiffé des mots du terroir et des rythmes ancestraux, catégories artistiques niées et malmenées par la culture officielle imposée par le parti unique.

Ainsi, Aït Menguellet, Ferhat Imazighène Imula et Idir ont pu se mettre au diapason des aspirations de la jeunesse de l’époque, et le cours des événements a fait d’eux- peut-être à leur corps défendant- des ‘’porte-paroles’’ attitrés d’une population déçue par l’ère de l’après-indépendance faite d’arbitraire, de népotisme, de négation des libertés et de l’identité berbère.

C’est dans ce contexte, dont le début de maturation peut être situé aux alentours de 1977, année du double trophée de la JSK (Coupe d’Algérie et championnat) qui a vu une jeunesse kabyle enthousiaste et déchaînée cracher les quatre vérités au président du Conseil de la révolution présent sur le stade du 5 Juillet à Alger.

Pour punir la région pour une telle ‘’indiscipline’’, le gouvernement rebaptisa la JSK du nom de la JET (Jeunesse électronique de Tizi Ouzou), sujet qui fera l’objet d’une chanson de Matoub.

Sur ce terrain déjà abondamment fertilisé par une prise de conscience de plus en plus avancée, Matoub évoluera en apportant sa touche et son style personnels et qui se révéleront par la suite comme une véritable révolution dans la chanson kabyle en général.

Après les premières chansons où se mélangent amour, ambiance de fête et rébellion primesautière, thèmes bâtis sur des textes généralement courts et des rythmes vifs, Matoub Lounès épousera la ‘’courbe’’ des événements en s’en faisant parfois le ‘’chroniqueur’’, le commentateur et l’analyste.

Et le premier et le plus important événement que Matoub a eu à vivre dans sa région, alors qu’il était âgé d’un plus de vingt-cinq ans, était bien sûr le Printemps berbère d’Avril 1980.

Pour toute la population de Kabylie, et même pour l’ensemble du pays, Avril 1980 est considéré comme le premier mouvement sortant des entrailles de la population après l’indépendance du pays en 1962. Tout ce qui s’est passé avant cette date- fussent-elles des émeutes- était circonscrit aux luttes du sérail et était géré en tant que tel.

Le Mouvement Berbère de 1980, qui a commencé en mars et dont les plus gros troubles se sont étalés sur quatre mois- en vérité, ce Mouvement n’a jamais pris fin et tout ce que vivra la Kabylie des décennies plus tard est frappé du sceau d’avril 80-, allait constituer le bréviaire et le champ d’action de la poésie de Matoub.

“L’Oued Aïssi’’, “Si Skikda i t n id fkène’’, et d’autres chansons aussi émouvantes et fougueuses les unes que les autres, sont le point de départ d’un parcours de chanson engagée que ne démentiront ni le temps ni les événements.

‘’Engagé’’, une épithète certes galvaudée, par le pouvoir politique d’abord- car il place et classe tous ses courtisans, artistes ou autres faux intellectuels, dans cette catégorie tant ‘’convoitée’’- et ensuite par de médiocres chansonniers à la recherche d’une hypothétique gloire qui viendrait, si c’est possible, de la débordante générosité du sérail. Mais tel que défini initialement, Matoub répond parfaitement- et jusqu’au drame- aux canons de l’engagement.

Partant de ce constat irréfutable, il s’avère que c’est sans grande surprise que l’on découvre à quel point la vie personnelle, et même intime, du chanteur vient se mêler, s’imbriquer et parfois se confondre au destin collectif que Matoub met en scène dans ces poèmes.

Et ce n’est pas par hasard que les chansons qui excellent dans se genre d’ ‘’amalgame’’ volontaires soient les plus volumineuses, les plus longues. Que l’on s’arrête sur ‘’Azrou n’Laghrib’’ (1983), ‘’Ad Regmegh qabl imaniw’’ (1982) et l’inénarrable ‘’A Tarwa n’Lhif’’ (1986). Toutes les trois portent la marque d’une errance de l’auteur- où se mêlent éléments réels et quelques séquences de fiction poétique- associée à l’épopée de toute une région, un pays, une nation.

D’autres textes plus courts adoptent la même architecture : ‘’A y ammi aâzizène, ayn akka tghabedh ghef allan ?’’, ‘’Tkallaxm-iyi di temziw, xellasgh awen ayn ur d ughagh’’, ‘’Ugadegh ak Rwin…’’, …etc.

Toujours présent

La Kabylie ne se résout pas encore à vivre sans la voix rocailleuse de vrai montagnard et sans la sensibilité fougueuse de l’écorché vif que fut Matoub Lounès. Sa pesante absence s’est imperceptiblement muée en une formidable et indicible présence auprès d’une jeunesse qui se reconnaissait totalement en lui et qui n’arrive pas encore, dix ans après son lâche assassinat à Tala Bounane, à faire son travail de deuil.

Plus qu’un simple phénomène culturel exclusivement lié à la chanson et à son mode d’expression, loin du show biz connu sous les cieux agités de l’Occident, l’attachement à l’idole Matoub est un fort symbole, une forme d’identification historique et culturelle, une plongée dans les mythes fondateurs de la Kabylie et un porte-étendard de la résistance à l’oppression et à l’arbitraire.

La vérité est que le travail accompli par les maîtres et les savants (les amusnaw modernes), à l’image de Mouloud Mammeri, pour la réhabilitation et la promotion de la culture berbère n’était pas accessible directement au commun des citoyens.

Bien que Dda Lmulud eût déployé des efforts surhumains au début de l’ouverture démocratique- alors qu’il avait allègrement franchi le cap des 70 ans- pour porter le plus loin possible le message d’une renaissance amazigh, la mission avait bien besoin de médiateurs culturels agissant directement sur le terreau social existant sans sophistication intellectuelle ni complication conceptuelle. Ce fut le rôle joué naturellement par les hommes d’art et de culture de la trempe de Matoub Louenès.

Avec les mots simples de la tribu- auxquels il redonna sens et puissance -, il parvient à toucher toutes les franges de la société par ses belles métaphores, ses colères justifiées ou circonstancielles, ses envolées lyriques, ses poésies épiques et ses mélodies alliant authenticité et originalité.

Matoub devint un mythe de son vivant auprès des jeunes kabyles à la recherche de repères et de confiance en soi. Ses chansons étaient et sont toujours exécutées et répétées dans les fêtes, dans les écoles, dans les ateliers de travail. Elles sont écoutées à la maison, dans la voiture et sur la voie publique.

Elles sont psalmodiées sur le frêne qu’on effeuille, sur l’olivier qu’on gaule et sur les bancs de l’école qu’on boude. Elles sont entonnées à gorge déployée et à poitrine bombée pendant les marches et manifestations.

Elles sont susurrées a capella dans les chambres nues d’adolescents chagrinés, dans les cuisines de jeunes filles déscolarisées et dans les turnes et piaules silencieuses des cités universitaires.

Aucun espace public ou privé n’échappe à la matoubania. Son assassinat a été ressenti comme l’un des plus grands drames qu’ait  eu à connaître la Kabylie depuis l’Indépendance du pays. Il faut avoir un cœur d’airain et une foi qui ébranle les  montagnes pour ne pas désespérer, pour ne pas faillir, pour ne pas défaillir.

Et c’est tout l’enseignement de Matoub, allant dans le sens de la pugnacité, de la bravoure et du dévouement total, qualités que s’est appropriée la nouvelle jeunesse de Kabylie pour forcer les horizons à s’ouvrir et le destin à s’accomplir.

Amar Naït Messaoud

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