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mohamed zertal parle à elkhabar du proces de Chaabani

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2008

Mohammed Zertal : « J’ai prononcé le verdict de la peine de mort contre Chaabani et je ne le regrette pas »

le 27 décembre 2008

Le juriste M. Mohammed Zertal, âgé de plus de 80 ans, exerce toujours sa profession d’avocat dans son cabinet où l’on sent l’odeur du vieux meuble et du vieux dossier. Me. Zertal qui était le président du tribunal de la Révolution algérienne qui a condamné le colonel Chaabani Mohammed à la peine de mort en 1964. Après avoir longuement insisté, l’ex-magistrat a accepté de s’adresser au quotidien arabophone El Khabar, en affirmant qu’il a agi dans le dossier de Chaabani en tant que magistrat et pas en tant qu’un homme politique, et qu’il ne ressent, de ce fait, aucun regret.

C’était vous Mohammed Zertal, le magistrat qui a condamné le colonel Chaabani, n’est-ce pas ?

Oui, c’était moi qui ai présidé le procès en 1964 en tant que président du tribunal de la révolution, et c’est à l’Histoire de juger cette affaire.

Est-ce que vous regrettez d’avoir été impliqué dans la condamnation du colonel Chaabani après qu’il soit avéré que ce qui s’est passé était un crime politique commis au nom de la loi ?

Il ne faut pas voir cette affaire de cet angle, cependant, il est nécessaire de la classer dans son contexte Historique. Les circonstances étaient, alors, floues et le climat était révolutionnaire et exceptionnel. J’étais également président du tribunal de la Révolution algérienne, ce qui signifie que j’étais un haut fonctionnaire au sein de l’Etat algérien. De ce fait, j’ai agi dans le dossier de Chaabani, alors à quoi bon regretter cela aujourd’hui ?

Est-ce qu’à n’importe quel moment, vous avez senti que la condamnation à la peine de mort était préparée à l’avance ?

Vous êtes maintenant entrain de me drainer au fond d’un sujet sur lequel je ne veux pas me prononcer, toutefois, soyez certain que je n’aurais jamais accepté la présidence de ce tribunal si j’avais senti que les choses étaient préparées à l’avance.

Quelles sont les personnes qui ont composé le jury ?

Le jury dont j’ai été le président était composé de quatre colonels : Chadli Bendjedid, Abderrahmane Ben Salem, Said Abid et Ahmed Ben Chérif. Les quatre colonels étaient concernés par le procès de Chaabani. Il y avait également un procureur général, dont je ne citerai pas le nom, qui est actuellement décédé (Ahmed Draya).
Lors du procès, est-ce que vous aviez l’impression que vous aviez affaire à un dossier politique et que vous jouiez un rôle politique ?

Dans de telles circonstances, il est difficile de concevoir qu’il s’agit d’un procès politique en ma qualité de juriste et non pas un politique. Le procès était, selon moi, objectif et s’est passé dans le respect de la loi.
Le colonel Chaabani a été accusé par le procureur général de rébellion et d’insoumission suite à la grande anarchie qui a eu lieu au sein d’une armée dans le Sud et dont il était responsable. Il a été mis en garde par le haut commandement du pays, qui l’a appelé à arrêter la rébellion. Après qu’il ait refusé d’obtempérer, il a été arrêté et poursuivi en justice.
Je confirme une nouvelle fois que pour ce qui est de la forme de procès, elle était objective, quant à son fond, c’est une chose dans laquelle je ne veux pas m’aventurer.

El Khabar (Traduction)

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ADDI LAHOUARI ANALYSE LA DERNIERE SORTIE DE CHADLI BENDJEDID

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2008

Souveraineté nationale et souveraineté populaire : A propos des déclarations de Chadli Bendjedid

par Lahouari Addi

ADDI LAHOUARI ANALYSE LA DERNIERE SORTIE DE CHADLI BENDJEDID dans Addi Lahouari(29) spacerLa prise de parole publique de Chadli Benjedid, rapportée par les journaux du 29 novembre 2008, lors d’un colloque sur l’histoire de la base de l’Est, est un événement politique en soi.

Ses propos ont créé de tels remous dans les cercles dirigeants qu’il a dû faire marche arrière pour apporter des rectifications et se limiter seulement au passé, n’évoquant ni la période de son mandat ni celle d’aujourd’hui (El Khabar, 4 décembre 2008).

Le président algérien, en exercice ou à la retraite, ne doit pas dépasser des lignes rouges qu’il connaît parfaitement. En Algérie, les anciens chefs d’Etat s’imposent un devoir de réserve et aucun d’eux ne s’est aventuré à écrire ses mémoires. Chadli Benjedid a peu dit ou trop dit. Il a néanmoins apporté une confirmation du rôle politique de l’armée comme détentrice de légitimité dans un système qui s’est bâti sur la notion de souveraineté nationale, et trouvant des difficultés à construire un autre sur la base de la souveraineté populaire. Au-delà des comptes qu’il a voulu régler avec Ben Bella, Tahar Zbiri, Khaled Nezzar, Chadli Benjedid a cherché à faire passer d’abord un message à l’actuel président pour lui signifier qu’il n’a pas été le successeur illégitime de Boumediène. C’est ce dernier, sur son lit d’hôpital à Moscou, qui aurait indiqué à un personnage important – dont Chadli taira le nom, mais on devine que c’est Kasdi Merbah – qu’il souhaitait qu’il soit désigné pour lui succéder. Ce choix de Boumediène a été entériné par un conclave d’officiers supérieurs qui l’ont intronisé comme nouveau chef d’Etat. Chadli rappelle ces circonstances pour souligner qu’il avait une légitimité en tant que président de la République, légitimité sur le critère du régime bien sûr. Il ajoute cependant qu’il avait été gêné dans l’exercice de ses fonctions à la magistrature suprême et empêché de mettre en place un régime parlementaire. Ce sont là les deux points essentiels du message de Chadli qui, pour les appuyer, évoque son appartenance à la base de l’Est comme officier de l’ALN. En tant que maquisard, semblait-il dire, j’avais une légitimité à être président, et j’ai aujourd’hui le droit de donner mon point de vue sur le régime dont j’ai été un acteur comme officier de l’ALN, chef de région militaire, membre du Conseil de la Révolution et enfin chef d’Etat. Chadli a senti le besoin de parler, de se défendre et de libérer sa conscience.    En tant qu’ancien président, même s’il a été empêché de remplir sa mission comme il le dit, l’histoire le jugera sévèrement car il porte une lourde responsabilité sur ce qui s’est passé. Il n’a pas été capable de s’imposer à ceux qui l’ont fait roi, et n’a pas pu réaliser les réformes nécessaires pour mettre fin aux dysfonctionnements de l’économie. Pour l’Algérien moyen, Chadli Benjedid a été un responsable honnête et intègre, mais il n’a pas été un président à la hauteur de sa tâche. Visiblement, Chadli répond à cette opinion pour affirmer qu’il avait voulu créer un régime parlementaire et ouvrir l’Etat aux jeunes générations, mais le «pouvoir réel» l’en aurait empêché. Dans sa rectification parue dans le journal El Khabar, il n’a pas démenti explicitement cette version.

L’armée pourvoyeuse de légitimité

Après ces déclarations faites par un ancien président, il faut convenir que le roi est nu. Ce que les dirigeants réfutent quotidiennement est confirmé par Chadli Benjedid : l’armée est seule pourvoyeuse de légitimité et elle est dépositaire de la souveraineté nationale. Ceci est le trait le plus caractéristique du système politique algérien d’où découlent les dysfonctionnements de l’Etat et l’inefficacité de l’administration gouvernementale. Dans sa réponse à Chadli, Khaled Nezzar reproche à ce dernier de donner des munitions à ceux qui prétendent que l’armée détient le pouvoir réel. «Seize années se sont écoulées depuis le départ de Chadli, sans que celui-ci ne daigne jamais infirmer les allégations selon lesquelles il aurait été poussé vers la porte de sortie par les militaires. Ce silence complice est la brèche à travers laquelle les partisans du �’qui tue qui’ se sont engouffrés pour semer le doute dans l’esprit des Algériens et porter le discrédit sur l’institution militaire occupée à combattre l’hydre terroriste» (El Watan, 4 décembre 2008). Ne se rendant pas compte de son incohérence, Nezzar cependant confirme les propos de Chadli et va encore plus loin pour dénuder le roi. Les chefs militaires, dit-il en substance, n’étaient pas unanimes dans le choix de Chadli, mais la Sécurité militaire l’a imposé.

«A ma connaissance, écrit-il, la personne pressentie pour être portée au sommet de l’Etat était le président de la République en poste actuellement. Chadli ne se serait-il pas laissé manipuler par les défunts Kasdi Merbah et Abdelmadjid Allahoum, respectivement patron de la SM et chef du protocole de la présidence de la République, à des fins qui restent à élucider ?» (idem). Nezzar confirme qu’à l’intérieur de l’armée, la Sécurité militaire joue un rôle politique prépondérant. Ja yas’a, oueddar tes’a, dirait mon père. C’est important pour le débat public que des acteurs du système apportent des informations et donnent leur version des faits et, à cet égard, l’intervention de Chadli, ancien président durant 13 ans (en termes d’années, il a autant régné que Boumediène), est un matériau de sociologie politique du régime dont l’opacité est légendaire. Ses propos confirment que le commandement militaire exerce les prérogatives de la souveraineté nationale sans que cette prérogative ne soit institutionnalisée. Ils confirment aussi que l’Etat est marqué par la bipolarité du pouvoir puisque Chadli affirme qu’il a été empêché par le «pouvoir réel» de mettre en place un régime parlementaire. Il témoigne ainsi que le président algérien, depuis la mort de Boumediène, n’exerce pas ses fonctions comme le stipule la Constitution. Sur ce point, il faudrait peut-être préciser certains aspects pour convaincre les sceptiques. En politique, le pouvoir ne se divise pas et ne se partage pas. Ou bien on est le chef, ou bien on ne l’est pas. Evidemment, un chef consulte ses subordonnées et tient compte de leurs intérêts ; il compose aussi avec les différents clans pour obtenir leur fidélité. Cependant, s’il est un chef, la décision finale lui appartient. Or celle-ci n’a jamais appartenu à Chadli, ni à ses successeurs comme l’indiquent la démission de Liamine Zeroual et l’inactivité de Bouteflika. Concernant Chadli, il y a eu au moins où il a montré qu’il n’avait pas l’autorité du chef. En juin 1990, il a été contraint de se séparer de son Premier ministre Mouloud Hamrouche à qui il était reproché d’avoir supprimé la «Fiche bleue» par laquelle toute désignation aux fonctions de l’Etat devait avoir l’aval de la Sécurité militaire.

Les attributions de la souveraineté de celle-ci ne se limitaient pas au choix du président de la République. La deuxième occasion a été l’annulation en janvier 1992 des élections législatives contre l’avis du président amené à quitter sa fonction comme un simple fonctionnaire congédié pour faute professionnelle par son supérieur hiérarchique. C’est là l’explication de la hargne contre Nezzar, à l’époque ministre de la Défense et porte-parole du pouvoir réel.

Un système construit sur la notion
de souveraineté nationale

Les propos de Chadli soulèvent le problème du fondement de l’autorité en Algérie, de sa structure et de sa traduction dans le droit public, en rapport avec l’armée, issue du mouvement national. Le système politique algérien repose sur une culture politique héritée de la lutte anti-coloniale. Dans cette culture, la notion de souveraineté nationale, empruntée paradoxalement à l’ancienne métropole, est centrale, et c’est autour d’elle que le mouvement national s’est constitué. Pour les militants du PPA-MTLD ou de l’UDMA, la souveraineté nationale signifiait l’affirmation de la nation algérienne à libérer de la domination coloniale. Il faudra alors interroger ce concept sur le plan théorique et analyser son usage après l’indépendance pour comprendre le fonctionnement et les contradictions du régime algérien. Selon R. Carré de Malberg, professeur français éminent de droit public du début du XXe siècle, le concept de souveraineté appartient à l’histoire de la France et n’a pas d’équivalent dans d’autres langues, notamment l’anglais et l’allemand (R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’Etat, Librairie Sirey, 1920, tome 1, p. 73).

Ce concept a néanmoins marqué le discours des élites nationalistes en Algérie qui en ont fait un slogan mobilisateur contre la domination coloniale. Cependant, il montrera ses limites à construire un système politique cohérent après l’indépendance. Il faut rappeler qu’en France, la notion de souveraineté nationale s’est opposée à celle de souveraineté populaire. De la Révolution de 1789 à la IVe République, l’histoire politique de la France a été marquée par cette opposition de deux conceptions de la légitimité (Cf. G. Bacot, Carré de Malberg et l’origine de la distinction entre souveraineté du peuple et souveraineté nationale, éditions du CNRS, Paris, 1984). La Constitution de 1946, suivie par celle de 1958, opère une synthèse des deux en stipulant dans son article 3 que «la souveraineté nationale est exercée par le peuple». Les Constitutions algérienne de 1963 à 1996 reprennent mot à mot cet article, mais il n’a aucune traduction institutionnelle dans la vie politique. Le fonctionnement de l’Etat en Algérie n’obéit pas à la Constitution, et c’est pourquoi la dernière modification s’est déroulée dans l’indifférence des citoyens qui n’ont même pas été consultés.

Pour un sociologue, la Constitution n’est pas d’un grand secours dans l’analyse du système politique algérien à qui elle sert d’écran de fumée. Il lui faut tenir compte des rapports réels d’autorité qui se dévoilent dans la pratique quotidienne et dans les événements que rapporte la presse.

A cet effet, il faut partir de l’hypothèse – que les déclarations de Chadli et Nezzar ont confirmée – que l’armée exerce les prérogatives de la souveraineté nationale. Boumediène avait institutionnalisé ces prérogatives à travers le «Conseil de la révolution», organe composé des anciens chefs de wilayas et des chefs en exercice des régions militaires. Boumediène ne cachait pas que son pouvoir provenait de la légitimité historique, de la nation que l’ALN a libérée de la domination coloniale. Il a essayé de faire relayer cette légitimité historique par la légitimité populaire en réalisant un programme d’industrialisation ambitieux dont l’échec a créé une situation économique inextricable pour avoir gaspillé les ressources provenant de l’exportation des hydrocarbures. Chadli Benjedid a eu à gérer le bilan de Boumediène avec un prix de baril de pétrole à 12 dollars à partir de 1985. Trois années plus tard éclataient les émeutes d’Octobre qui allaient introduire des réformes menant vers le multipartisme.

Mais le régime a accepté le multipartisme tout en refusant l’alternance électorale. A cet effet, il contrôle plusieurs partis qui ne sont indépendants qu’en apparence et bannit ceux qui n’acceptent pas sa logique.

Dans le système politique, l’armée, dépositaire de la souveraineté nationale, est au-dessus de l’Etat, dont les fonctionnaires, à leur tête le président, sont mandatés par elle pour diriger les services du gouvernement. Le président reçoit mandat de l’armée pour exercer une autorité destinée à remplir une mission précise : renforcer la souveraineté nationale en créant les conditions économiques, sociales et culturelles de son épanouissement. Dans ce schéma, la nation a une prééminence sur l’Etat comme si l’une pouvait exister sans l’autre. Ceux qui parlent au nom de la nation s’attribuent la légitimité de désigner ceux qui dirigent l’Etat. Mais la distinction entre les deux est une fiction et tous les spécialistes de droit public sont d’accord pour dire que la nation est l’Etat et l’Etat est la nation. Celle-ci n’a aucune existence juridique en dehors de l’Etat, et c’est pourquoi le concept de souveraineté nationale est insuffisant pour construire un système politique cohérent et viable.

Que signifie aujourd’hui la notion de souveraineté nationale dans un monde soumis aux flux transnationaux sur lesquels les Etats ont peu de prise ? Quel est le poids politique des armées dans un monde post-westphalien où la guerre entre Etats est désormais illégale du point de vue international ? Quel est le devenir d’une nation si elle n’a pas d’Etat à qui la population fait confiance ? Les spécialistes de relations internationales, de science politique et de droit public se demandent si la notion de souveraineté nationale n’est pas dépassée dans un monde qui a radicalement changé durant les 50 dernières années (Cf. les travaux de B. Badie en France et de S. Krasner aux USA). Si l’on définit la souveraineté nationale comme la capacité d’un pays à assurer son indépendance, il faudra convenir que l’Algérie n’est pas un pays indépendant. Savons-nous que la société algérienne est aujourd’hui plus dépendante de l’extérieur que sous la colonisation sur le plan alimentaire, pour prendre cet exemple ? Savons-nous que cette dépendance est en train de s’approfondir sur les plans culturel, technologique, militaire… ?

Dès l’indépendance, le régime a lâché la proie pour courir derrière une ombre. Au lieu de bâtir un système politique sur le socle de la souveraineté populaire, il l’a bâti sur les sables mouvants de la souveraineté nationale que s’est appropriée l’armée. C’était une impasse parce que la nation, à l’inverse de l’Etat, n’est pas une catégorie opératoire dans le droit public. Tous les spécialistes de droit public en conviennent : la nation n’a pas de personnalité juridique en dehors de l’Etat. N’importe qui peut parler au nom de la nation, alors que seules les personnes mandatées parlent au nom de l’Etat. Qui a permis à Chadli Benjedid de parler au nom de l’Etat quand il était en fonction ? C’est l’armée, bien sûr. Qui permet à l’armée de choisir le président au nom de la nation ?

Les martyrs. La nation est une collectivité qui rassemble les générations passées, présentes et futures. Dans ce cas, elle est une idée abstraite, à l’opposé de l’Etat qui exerce l’autorité sur des vivants qui lui imposent d’être représentatif et de rendre compte de l’usage de l’autorité qui leur appartient en tant que peuple souverain.

Nous devrions savoir gré à Chadli Benjedid pour avoir ouvert ce débat dont l’enjeu est le passage indispensable de la souveraineté nationale à la souveraineté populaire.

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Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2008

le quotidien d’oran 27 decembre 2008

Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal

par Ahmed Abi-Ayad *

Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal dans histoire(16) spacerSi l’Histoire nous renvoie à plus de deux siècles avec le colloque sur l’Emir Abdelkader, la Mémoire est encore là, bien vivante, comme nous l’avons constaté tout au long du mois de novembre, à travers la presse. Elle nous rappelle, bien évidemment, certaines réalités et attitudes des acteurs de la Guerre d’Algérie.

L’ouvrage de l’Uruguayenne Sophie Vidal de Magarinos, l’Algérie : le Martyre d’un peuple,1que nous avons présenté succinctement dans Le Quotiden d’Oran, tout dernièrement, présente par ailleurs, un témoignage important et révélateur, d’une entrevue que le Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, lui avait accordée à Tunis.

Voici la traduction du texte intégral de cette entrevue:

Avec ma visite à Tunis, se termine définitivement une étape. Commencée il n’y a pas longtemps, elle me paraissait pourtant très longue. Les endroits visités et les paroles entendues étaient nombreuses, diverses et les impressions reçues si intenses. Je pensais à tout cela pendant que j’attendais d’être reçue par le Président du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie, M. Ferhat Abbas, qui m’avait accordé une entrevue particulière dans sa résidence.

J’ai beaucoup entendu parler de ce chef révolutionnaire, dont le nom est cité quotidiennement à travers le monde. Nombreuses et très diverses sont les opinions que j’avais entendues à son sujet dans les cercles français. Alors que certains le considéraient comme une personnalité modérée, c’est-à-dire « traitable », d’autres lui imputaient l’échec de toutes les négociations initiées jusqu’à présent. Il en est même qui l’accusaient ouvertement de livrer l’Algérie au communisme et quelques-uns l’appelaient le pantin de Moscou ou de Pékin, d’où précisément il venait d’arriver. J’ai eu l’occasion de connaître personnellement quelques chefs du FLN, entre autres, Maître Ahmed Boumendjel, qui traînait l’échec des négociations de Melun, et le ministre des Affaires extérieures, Krim Belkacem, dont la réputation de « cruauté et d’intransigeance », bien cultivée dans la presse, ne me paraissait pas justifiée à simple vue.

Au bout de quelques minutes d’attente dans la résidence, précédé par un serviteur porteur d’un plateau avec les inéluctables tasses de café — signe invariable de bienvenue dans tout foyer arabe —, je vis apparaître le président. Avec de cordiales paroles, il s’excusa du retard motivé par une réunion. Je savais qu’il était très occupé ces derniers jours depuis son retour, qu’il ne recevait aucune visite mais avec moi, il avait fait une remarquable exception pour laquelle je l’ai vivement remercié.

Le Président du GPRA est un homme de taille moyenne, je dirais vieilli un peu prématurément, dont le sourire affable et la parole reposée font qu’on se sent immédiatement à l’aise à son côté. Il dégage une authentique suggestion de sincérité et de conviction et, par moments, son regard croise quelque chose comme un scintillement de préoccupation, comme s’il reflétait le poids de la grande responsabilité qu’il supporte et qui est sans doute celle qui fait que ses épaules paraissent légèrement courbées.

A la suite de quelques chaleureuses paroles sur l’Uruguay, dont il avait visité la capitale, il y a quelques années, selon ses dires, il me demanda avec intérêt le motif de mon voyage et ce que je désirais savoir. Oubliant complètement les questions que j’avais préparées à l’avance qui, en ce moment, me parurent froides et impersonnelles, je me suis laissée aller à suivre simplement le fil d’une conversation qui devint vite passionnante.

Sophie Vidal: Je connais très peu M. le Président, lui dis-je, au sujet des causes qui conduisirent à la Révolution. Nous n’avons pas dans mon pays beaucoup de sources d’information de toutes les provenances…

Ferhat Abbas : Ce n’est pas facile, répondit-il, de vous l’expliquer en quelques mots. La meilleure définition est peut-être celle que formule Alain Savary dans un livre que je vous recommande de lire : « Nationalisme Algérien et grandeur française », qui dit plus ou moins ceci : « Une insurrection ne peut être considérée comme un phénomène sans relation avec le milieu, uniquement provoquée par l’inconduite de quelques hommes, dont la seule préoccupation est tout simplement celle de causer du mal à son prochain par méchanceté ou fanatisme. Elle ne peut également être causée par une agitation diffusée et exploitée par une propagande étrangère aux buts impérialistes au sein des populations dépourvues de maturité politique… C’est plus profond que tout cela et ses racines sont toujours économiques, sociales et politiques».

S.V.: Cela est facilement compréhensible, mais quelles furent les causes concrètes qui déterminèrent le soulèvement final ?

F.A.: Le comportement des Français en Algérie et, sur le plan politique, le constant échec de toutes les tentatives d’évolution de la part des musulmans.

S.V.: Vous vous référez aux colons ou aux Français en général ?

F.A.: Aux Français en général, mais principalement aux colons. Ceux-là ont toujours peur que toute tentative d’amélioration ou d’évolution des musulmans apportera tôt ou tard une remise en question de leurs droits et privilèges, base de leurs fortunes, et aussi de leur influence politique très puissante dans certains cas.

S.V.: C’est pour cette raison qu’ils se sont toujours opposés à toute mesure tendant à atténuer les dures conditions dans laquelle vivait la population ?

F.A.: Oui. Malheureusement, ceux qu’on appelle aujourd’hui les « ultras » ont toujours existé. Pour eux, ils considéraient comme d’une importance vitale leur lutte pour empêcher la compétence musulmane dans toutes ses formes ; et cela ne pouvait que continuer à nous maintenir dans un état de totale sujétion.

S.V.: Je crois pourtant que le Gouvernement français a essayé de sanctionner quelques lois plus ou moins progressistes, surtout après la Libération. Est-ce exact ?

F.A.: Oui, admit le Président d’un léger haussement d’épaule, mais ils ont toujours échoué, ils ne sont jamais passés à de véritables projets. Savez-vous quel fut l’argument que les colons ont donné à l’Assemblée française lorsque, en 1894, on a parlé d’augmenter l’enseignement dans les milieux musulmans ? : « Il n’y a pas de besoin d’écoles pour montrer notre force et la générosité est inutile dans un pays qui ignore la reconnaissance.» (Il cite un Français, C.H. Favrod). Et ainsi, les projets de loi n’étaient pas approuvés, les statuts ne s’étaient pas accomplis et les élections étaient forgées.

Par contre, il ajouta :

Toute manifestation de protestation de la population était réprimée brutalement. Parfois, de façon tragique, comme à Sétif, en 1945, quand moi-même je fus incarcéré. Contre cent deux morts européens, on a parlé de quinze mille musulmans victimes de la répression menée par l’Armée. Vous croyez que cela s’oublie facilement ?

Pendant que moi je l’écoutais sans perdre un mot, il continua :

et malgré tout, pendant longtemps, nos revendications consistaient seulement à demander l’intégration à la France, pas l’indépendance. Si un jour, on écrit avec impartialité l’histoire de ces faits, on pourrait l’intituler : « Histoire des occasions perdues ». Après avoir combattu au côté de la France dans plusieurs guerres, nous croyons avoir le droit, pour le moins, d’obtenir la nationalité française, la suppression de l’indigénat, la diminution des pouvoirs disciplinaires des administrations, une grande représentation à l’Assemblée, l’accès aux fonctions publiques, le développement de l’enseignement, la liberté du culte…

S.V.: Et l’avez-vous obtenu, au moins partiellement ?

F.A.: Jamais. Tout fut systématiquement rejeté depuis toujours.

S.V.: La passionnante conversation menaçait de trop se prolonger et il me restait encore beaucoup de questions à poser. Moi, je voulais savoir quelle serait la situation des colons européens une fois l’Algérie libérée, point fondamental chaleureusement discuté. Pour toute réponse, le Président m’a remis une brochure intitulée : « Appel aux Européens d’Algérie », datée du 17 février 1960.

F.A.: Permettez-moi de mentionner quelque chose de plus sur ce que j’ai dit ici : je peux vous assurer que ce ne sont pas des paroles vaines. Par ailleurs, n’avez-vous pas rencontré par hasard des Français résidant au Maroc, ou ici même à Tunis ? N’avez-vous pas parlé avec eux ? Se sentent-ils malheureux ? Il y a des années que les Français d’Algérie se disent Algériens. Personne ne leur dispute cette appartenance. L’Algérie appartient à tous, quelle que soit leur origine, leur langue ou leur religion. Aujourd’hui, les colons ont peur de l’indépendance et pourtant, c’est la seule chose qui nous unira et nous réconciliera tous, en nous libérant enfin de la servitude, de la peur et de la haine. Dans l’Algérie de demain, il y aura place et travail pour tous et toutes les valeurs et intérêts légitimes seront respectés.

S.V.: La sérénité avec laquelle Ferhat Abbas m’avait parlé jusqu’à maintenant changea brusquement lorsque j’ai fait remarquer :

J’ai lu plusieurs fois que le GPRA est en train de compromettre l’Algérie avec le communisme, en acceptant l’armement et l’aide chinoise et soviétique, ce qui signifie un danger pour la paix…

F.A.: Et que prétendent-ils que nous faisions ?

Censuriez-vous un homme qui est sur le point de se noyer si, pour ne pas mourir, il saisit la première planche qui flotte à son côté ? Nous avons en vain tenté d’attirer l’attention du monde sur la justesse de notre lutte, nous avons fait appel chaque année aux Nations unies, en nous soumettant au préalable à leur arbitrage pour qu’on nous accorde le droit à l’autodétermination… Je sais que l’Occident se demande quel a été le résultat de nos conversations avec Pékin et que, probablement, cela aura la vertu de susciter leur intérêt envers nous. Plusieurs pays nous ont fait la faveur de nous avertir « amicalement » contre les dangers de l’aide chinoise. Selon eux, il est préférable de se laisser tuer par les armes occidentales que de se défendre avec les armes orientales… Cela vous paraît juste ?

S.V.: Non, mais le communisme !…

F.A.: Le communisme ! (Il m’interrompit de nouveau), ce n’est qu’un épouvantail traditionnel destiné à tromper et effrayer les pays d’Occident. Il ne menace pas l’Algérie sauf dans la mesure où le colonialisme et ses méthodes inhumaines lui ouvriront les portes. C’est à Paris où les rares communistes algériens reçoivent des ordres, pas dans notre pays où la masse de la population le méconnaît complètement. C’est pour cette raison que le Parti Communiste Algérien (PCA) a disparu presque totalement, à cause de la prépondérance des éléments européens qui n’ont jamais su comprendre le véritable caractère national de la guerre de libération que soutient l’Algérie. J’ajouterai ceci pour vous le démontrer : Savez-vous qui, avec grande véhémence, était à la tête de la répression du soulèvement de Sétif dont nous avons parlé il y a un moment et qui a coûté tellement de vies ? Des dirigeants français du PCA… ! Ne croyez pas que nous l’avons oublié.

S.V.: Pourquoi l’ont-ils fait ?

F.A.: Simplement parce qu’ils ont cru à l’impossibilité de la libération nationale sans le triomphe de la révolution prolétaire en France et ils se sont toujours opposés avec ténacité à la rébellion armée, parce qu’ils refusaient le caractère révolutionnaire du mouvement et prétendaient défendre ainsi la classe ouvrière algérienne contre le « danger de tomber entre les mains d’une bourgeoisie arabe réactionnaire » ; parce qu’une révolution nationale qui n’obéit pas à sa direction ne les intéresse pas ; parce que le commandement communiste, bureaucratique, sans contact avec le peuple, tourne le dos à la réalité; finalement, parce qu’il est étranger à nos convictions et à nos aspirations. Regardez autour de vous, quel pays arabe s’est laissé influencer par les doctrines communistes ?

Ferhat Abbas resta un moment silencieux, il continua :

Il y a des moments où la cécité de l’Occident me remplit de stupeur. Croyez-vous que la France aurait pu supporter seule le poids de cette guerre colonialiste et les énormes dépenses qu’elle lui occasionne (6 000 millions de francs quotidiens), à moins que ce soit par les crédits américains et l’aide militaire des pays du Pacte de l’Atlantique, c’est-à-dire de l’OTAN ? Cependant, lorsque le Président Truman parla au Congrès des EE.UU sur le Pacte projeté, le 29 janvier 1949, il déclara à la fin de son discours : « Nos alliés sont les millions d’êtres qui ont faim et soif de justice ». Faudra-t-il croire que ce n’est que pure propagande ! ?

S.V.: Quelle est, concrètement, l’aide militaire et financière accordée à la France dans le cadre de OTAN ?

Le président se leva et, au bout d’un instant, revint avec un dossier qu’il commença à regarder :

F.A.: Voici le texte d’un « mémorandum » que nous avons distribué à tous les membres de la délégation aux Nations unies expliquant les raisons qui ont fait que nous dénoncions le Pacte. En vertu de celui-ci, la France s’est compromise à mettre à la disposition de l’ OTAN en Europe trois Divisions : deux à l’Est et une à l’Ouest. Ce sont des Divisions de l’infanterie motorisée et une Division Mécanisée Rapide. Les trois, totalement équipées par l’OTAN, et même le matériel sanitaire se trouvent aujourd’hui en Algérie. Quant à l’armement, jetez vous-même un regard sur cette liste (me dit-il en me la remettant). Tout cela a été fourni à la France par les Etats-Unis et leurs alliés.

S.V.: La liste était impressionnante et comprenait des armes, des hélicoptères et des avions de tous types et des bateaux de guerre, soit un total de près de cent mille tonnes ; presque le quart de la Marine française. Toutes les unités mises à la disposition de la France l’étaient avec une dotation complète de munitions et bombes, incluant celles de « napalm » de fabrication nord-américaine.

F. A.: En 1957 et 58 (continua Ferhat Abbas en regardant le « mémorandum »), les achats en armement de la France aux Etats-Unis s’évaluaient à 500 millions de dollars et les crédits qui lui furent accordés cette même année par les Etats-Unis et quelques pays de l’OTAN, le 30 janvier 1958, s’élevaient à 655 millions de dollars destinés à la poursuite de la guerre en Algérie. Il reste seulement à rajouter que la France utilise, depuis voilà six années, ses bases au Maroc et en Tunisie, principalement à Bizerte, pour survoler la frontière des deux côtés. Il est certain que les deux pays réclament incessamment l’évacuation de ces bases. Ne pourrait-on pas dire, en conséquence, avec justice, que c’est l’Occident qui nous fait la guerre ?

S. V.: J’ai évité la réponse qui me faisait mal et j’ai demandé :

Quel coût a-t-elle eu la guerre en vies humaines ?

F. A.: Plus d’un million de morts algériens, m’a-t-il répondu sans vaciller. Et il ajouta : croyez-vous que dans les pays sud-américains, ils ont une idée claire de ces faits ?

S. V.: Je ne le crois pas. Bien au contraire, presque tout le monde les ignore et si nos peuples sympathisent profondément avec votre cause, ils le font instinctivement, c’est-à-dire sans connaître à fond les réalités qui la justifient. Vous devriez les divulguer, en intensifiant la propagande.

F. A.: C’est difficile et c’est cher. Nos moyens sont limités. Comment rivaliser avec la parfaite organisation et les moyens dont dispose la France ?

S. V.: Je voudrais vous demander quelque chose de plus : la France a toujours proclamé qu’elle ira négocier seulement avec toutes les parties, refusant au FLN le droit de parler au nom de tout le peuple algérien…

F. A.: Il y a toujours ceux qui prétendent tirer profit des circonstances, répondit-il vivement, puis, sans me laisser terminer la phrase :

Mais dans une révolution, ont le droit d’être écoutés seulement ceux qui combattent et non pas ceux qui se limitent à parler. Sinon, quelle autre raison a invoqué le général De Gaulle lorsqu’il s’est octroyé le droit d’être le chef de la France Libre ? Et en France, il existait alors d’autres « tendances » et même un Gouvernement constitué et reconnu… Il est moins admissible encore de prétendre écouter, ou mieux faire parler des groupes ou des personnes supposément révolutionnaires, mais qui, en réalité, se sont rabaissées jusqu’à se prêter au jeu des oppresseurs. Personnes, qui, dans le meilleur des cas, n’ont pas lutté ni vécu en Algérie, mais qui résident confortablement en France même. Voulez-vous la preuve ? dit-il vivement.

S.V.: Il chercha entre ses papiers et ajouta en me montrant un :

F. A.: M. Soustelle a dit, textuellement en novembre 1955, au professeur Massignon : « Messali est ma dernière carte »… Non, croyez-moi, le futur de l’Algérie appartient aux jeunes. Eux sont du FLN. Aucun autre accord ne sera ratifié par la génération montante…

S.V.: Il faisait presque nuit. Ma visite avait duré beaucoup plus que je ne l’avais imaginé. Un peu confuse, je me levai pour faire les adieux. En s’inclinant devant moi, le Président ajouta ces quelques paroles :

F.A.: Dites, lorsque vous retournerez dans votre pays, que nous faisons confiance à la sympathie et à l’adhésion des peuples latino-américains et qu’ils ne devront pas oublier que leur lutte pour l’indépendance et la liberté fut très semblable à la nôtre.

S. V.: Cependant, je me sentais obligée de lui dire :

Tous ne l’ont pas montré ainsi aux Nations unies !…

F. A.: Je le sais déjà. Mais c’est que les gouvernements n’expriment pas toujours l’authentique sentiment de leurs peuples. Il y a malheureusement trop d’intérêts au milieu des compromis économiques, politiques… Mais viendra le jour où ils ne pourront pas continuer à les ignorer. J’ai foi que cela ne tardera pas trop, ajouta-t-il en souriant.

Je descendis les escaliers qui conduisent au jardin. Avant de monter dans l’automobile, je me suis retournée pour saluer une dernière fois cet homme qu’attendaient encore des moments très difficiles. Le Président leva lentement sa main droite et la ramena à son front en disant : « Que la paix soit avec vous…»

S. V.: Quand vont-ils l’atteindre eux !…

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