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temoignage et texte de kate yacine

Posté par algeriedemocratie le 31 décembre 2008

amedi 19 novembre 2005, par Faiza

HOMMAGE À KATEB YACINE Yacine et Tamazight… Voiçi quelques extraits d’un entretien de Tassadit Yacine (1987).

Jamais un poète n’a été aussi visionnaire, aussi à l’avance sur les questions de son temps, il a représenté l’honnêteté d’un combat, la clairvoyance des idées, l’esprit de rebellion le caractérisait. C’était un homme de refus et non de compromis. Kateb Yacine de ces écrivains poète qui n’avait pas peur des mots. Seulement deux ans après cet entretien en 1989 il est mort d’une leucémie, laissant son peuple en plein désarroi, l’Algérie avait basculé dans la violence et la tragédie.L’auteur voyait venir. Nous proposons par le biais de ces mots, un débat d’idées sur des questions de fonds qui sont toujours d’actualité , elles sont posés mais elles restent toujours à discuter bien sur. F SED


Article : Yacine et Tamazight…

HOMMAGE À KATEB YACINE Yacine et Tamazight… Entretien de Tassadit Yacine (1987).

Tassadit Yacine. – Si vous voulez bien, essayons de définir ce que vous apelez la « patrie », l’Algérie.

Kateb yacine. – Nedjma, c’est l’Algérie, la quête de l’Algérie. Est-ce que nous l’avons trouvée ? A mon avis, non. Nous ne sommes même pas capables d’appeler notre pays par son nom. « L’Algérie », ce n’est pas le vrai nom de notre pays. C’est un terme touristique. Ldjazaïr, c’est quoi ?

-  »Les Iles »…

- Vous avez vu un pays s’appeler « les Iles » ? Ce sont les Arabes qui l’ont appelé ainsi.

- Oui.

- Nous continuons à nous désigner en termes étrangers, parfois hostiles et même méprisants ou sinon indifférents.

- Vous l’auriez appelé comment ?

- Moi, je préférerais l’appeler Tamazight…

- Tamezgha, c’est le lieu où se pratique le tamazight, qui est la langue… Je crois que Tamezgha a déjà été employé par quelques-uns pour désigner, semble-t-il, un ensemble plus vaste.

- Ldjazaïr ne peut pas être le nom de notre patrie ! C’est touristique.

- Même par rapport au nom ancien de l’Algérie, il y a eu comme une amputation. Au Xe siècle, c’était Djazaïr-Bani-Mazghena, « les Iles » ou « les Ilots des Mazghena » (qui est la forme arabisée d’Imazighen,). [...] Avec le temps, Mazghena a complètement disparu, seul le terme El-Djazaïr est resté.

- Un jour, l’Algérie retrouvera son véritable nom.

- Vous pensez réellement qu’il est bon de revenir sur un fait établi et largement admis…

- Nécessairement. Il suffit de le savoir.

- De ne pas rester dans l’ignorance, c’est bien cela ?

- L’ignorance n’est rien quand on commence à savoir. L’ignorance, c’est quelque chose qu’il faut secouer. Jusque-là, il y a des gens, ça ne leur venait même pas a l’idée Notre tâche, c’est de leur mettre la puce a 1 oreille. C’est de poser enfin ces problèmes-là. Autrefois, on nous disait : « Non, ce n’est pas le moment. » Les gens qui nous disaient cela le disaient au nom de quoi ? Au nom de l’unité. On nous disait : « Il ne faut pas diviser. » On parle toujours d’unité… Je veux régler ce problème une fois pour toutes.

- Sur quelles bases voulait-on réaliser cette union ? De plus, parler d’ »union » voulait dire qu’il y avait désunion. Je ne comprends pas pourquoi ce problème s est pose à votre génération en ces termes…

- Est-ce qu’on doit s’unir sur la base du mensonge et de l’ignorance ou bien sur celle de la connaissance et de l’espérance ? Il faut poser le problème comme ça. Est-ce qu’on doit s’unir pour tuer une langue ou pour la taire vivre ? Est-ce qu’on doit s’unir pour connaître son histoire ou pour l’ignorer ? C’est nous qui sommes pour l’unité, ce ne sont pas eux. Encore faut-il qu’elle se fasse sur quelque chose de vrai ! A ce moment-là, tous ces pseudo-nationalistes apparaissent comme de faux patriotes comme des ennemis même de l’Algérie, parce que, s ils étaient des patriotes, il ne leur viendrait pas à l’idée de se mer eux-mêmes, de nier l’essence même de la patrie ; justement, en tant que bourgeois, ils ont besoin de l’arabo-islamisme parce qu’ils sont complices des envahisseurs étrangers, pour la bonne raison qu’ils veulent continuer à dominer ce peuple. Ils ne veulent pas que ce peuple comprenne parce qu’ils savent que la conscience est une chose qui va loin. Si la conscience s’éveille, elle aboutira nécessairement à la perte de leur pouvoir. Mais la conscience commence à s’éveiller, ça y est, c’est parti.

- Vous êtes peut-être optimiste.

- C’est sûr, c’est parti.

- Vous voulez dire que la méconnaissance de l’histoire, c’est une méconnaissance de soi ?

- C’est un complexe d’infériorité.

- Il est peut-être difficile de voir les choses en face…

- Justement dans ce cas.

- Votre Nedjma, c’est à la fois le pays, l’histoire, la conscience. En arabe, Nedjma, c’est le nom d’une femme. Dans le même ordre d’idée, on peut dire que l’histoire est aussi niée. Comme on a oublié aussi le rôle des femmes pendant la guerre, ils nient l’existence des femmes comme êtres humains. Il y a par conséquent, à mon avis, ce refus de voir les femmes chez nous telles qu’elles sont. Le refus de reconnaître les femmes participe aussi de ce refus de soi. On ne peut pas bâtir une société, une nation, sans l’autre qui est aussi une partie de soi. Comment amputer une partie de soi ? Comment amputer ce pays de ce qui le fait ? Ça revient, comme vous le disiez tout à l’heure, à le nier et à se nier soi-même par la même occasion.

- Qu’est-ce qui est à la base de ça ? Pourquoi en sommes-nous là ? Comment a commencé le malheur ? Il a commencé par les invasions étrangères, et c’a été une suite d’invasions étrangères… Les Romains. Commençons par là, car c’est une période relativement connue. N’oublions pas qu’à un certain moment l’Algérie a été dite « romaine ». Combien de temps les Romains sont-ils restés ?

- Cinq siècles.

- L’Algérie romaine. L’Algérie chrétienne, on en a parlé. On a présenté Saint-Augustin comme un Algérien et, moi, j’ai eu la terrible surprise, après l’indépendance, de voir des personnages officiels faire des conférences à Souk-Ahras sur Saint-Augustin.

- Et alors ? Est-ce une surprise agréable ou désagréable ?

- Moi, j’ai ressenti ça comme un crachat. Pour moi, saint Augustin, c’est Massu, parce qu’il a massacré les Donatistes, ceux qui étaient des chrétiens sincères. Ils avaient pris position pour les insurgés et les ouvriers agricoles qui se battaient contre les latifundia, contre les colons romains, exactement comme nous contre les Français. Saint Augustin a appelé à la répression et la répression a été atroce. C’a été des massacres. Fêter Saint-Augustin, qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi ? Parce qu’il est né en Algérie ? Dans ce cas-là, Camus aussi est né en Algérie. Et beaucoup de gouverneurs généraux…

- Vous pensez toujours la même chose ? Dans tous les pays du monde, il n’y a pas que les bons, les purs, les courageux qui soient citoyens…

- Bien sûr. Mais, pour moi, c’est un ennemi et c’est tout. Il faut rejeter ça avec la plus grande énergie. Bien sur qu’il ne suffit pas de naître en Algérie pour être un Algérien, surtout si on a travaillé contre son histoire, contre ceux qui l’étaient vraiment.

- A vous entendre, il y aurait encore de nombreux Saint-Augustin aujourd’hui…

- Et l’aliénation vient de la religion, encore une fois. De la même manière, quand on présente la Kahina comme une juive, qu’est-ce que cela veut dire ? Ça, c’est une invention des Arabes.

- Ce serait donc une reconstruction d’après la vision dominante, la vision des vainqueurs ?

- Oui, parce que, pour les Arabes et pour les musulmans, être juif, c’est être le diable. C’est une manière de lui coller une autre religion. Et, de toute façon, elle n’est pas entrée dans l’histoire comme ça. Si elle était entrée dans l’histoire comme juive, ça se saurait. La Kahina n’est pas entrée dans l’histoire parce qu’elle aurait lutté pour le judaïsme… A ma connaissance, non. Elle est entrée dans l’histoire comme nationaliste.

- Lutter pour une religion peut être aussi une forme de nationalisme. Pour ceux qui ont la foi, c’est déterminant.

- II faut réfuter ça énergiquement. C’est pour ça que je suis contre les mythes. Il y a l’histoire, quand même !

- De toute façon, il faut aussi admettre que ce peuple a connu avant l’islam les religions qui étaient là.

- Mais ces religions ont toujours joué un rôle néfaste. Il faut s’y opposer avec la dernière énergie. On les voit maintenant à l’œuvre. On les voit en Israël, en Palestine, on les voit partout. Ces trois religions monothéistes font le malheur de l’humanité. Ce sont des facteurs d’aliénation profonde. Voyez le Liban. Ça se passe devant nous. Regardez le rôle des chrétiens, des musulmans et des juifs. Il n’y a pas besoin de dessin. Ces religions sont profondément néfastes et le malheur de nos peuples vient de là. Le malheur de l’Algérie a commencé là. Nous avons parlé des Romains et des chrétiens. Maintenant, parlons de la relation arabo-islamique ; la plus longue, la plus dure, la plus difficile à combattre.

- Parce qu’elle est constitutive de la culture du peuple ?

- C’est dur de lutter contre une telle couche d’aliénation. Pendant ces treize siècles, on a arabisé le pays mais on a en même temps écrasé le tamazight, forcément. Ça va ensemble. L’arabisation ne peut jamais être autre chose que l’écrasement du tamazight. L’arabisation, c’est imposer à un peuple une langue qui n’est pas la sienne, et donc combattre la sienne, la tuer. Comme les Français quand ils interdisaient aux écoliers algériens de parler arabe ou tamazight parce qu’ils voulaient faire l’Algérie française. L’Algérie arabo-islamique, c’est une Algérie contre elle-même, une Algérie étrangère à elle-même. C’est une Algérie imposée par les armes, parce que l’islam ne se fait pas avec des bonbons et des rosés. Il s’est fait dans les larmes et le sang, il s’est fait par l’écrasement, par la violence, par le mépris, par la haine, par les pires abjections que puisse supporter un peuple. On voit le résultat. Quand on prend Ibn Khaldoun… pourquoi on n’a jamais fait une édition populaire d’Ibn Khaldoun ? Je vous propose ça, maintenant : prenez L’Histoire des Berbères, faites une édition populaire d’Ibn Khaldoun. On me dit que c’est dur, etc. Il y a des côtés un peu ardus : les origines des tribus. Si on enlève ces pages-là, il y a des pages lumineuses sur l’histoire. Tenez, par exemple, quand on dit que ce peuple a apostasie douze fois… Ça prouve bien que la pilule n’est jamais passée.

- Il y a eu le phénomène des Bergwata, qui est une prise de conscience manifeste de ce que certains ont appelé une « forme de nationalisme nord-africain ». Mais vous ne pouvez pas dire que ces faits culturels islamiques et, par voie de conséquence, arabes ne sont pas assimilés par le peuple. Ils sont partie intégrante – que vous le vouliez ou non – de la culture algérienne et du Maghreb.

- Je ne suis pas d’accord. Les gens croient parce qu’ils n’ont rien d’autre. Il y a beaucoup de choses à dire. Nous sommes pris dans un océan de mensonges. Nous avons un fil pour retrouver la vérité, il y a des siècles de mensonges, et Ibn Khaldoun, c’est très important, parce qu’il était en plein arabo-islamisme, mais il avait l’esprit scientifique.

- Il voyait la réalité telle qu’elle était.

- Pour nous, c’est une source extraordinaire. Il faut la répandre. Il faut que L’Histoire des Berbères d’Ibn Khaldoun soit enseignée. C’est elle qui nous concerne le plus. C’est ça son œuvre fondamentale. Quand on lit ça, on peut arriver aux autres questions aussi.

- Pouvez-vous nous en dire plus ?

- On peut arriver aux femmes. Comment se fait-il que ce peuple ait été dirigé par une femme. Et puis, attention ! Ce peuple, ce n’était pas seulement l’Algérie…

- C’est normal, puisque l’Algérie, la Tunisie, le Maroc sont des créations récentes.

- … c’était l’Afrique du Nord. Une Afrique du Nord bien plus large que celle qu’on nous apprend, parce qu’elle allait de la Libye jusqu’à l’Afrique. Le Maghreb lui-même est trop restrictif. C’est africain qu’il faut se dire. Nous sommes africains. Tamazight, c’est une langue africaine : la cuisine, l’artisanat, la danse, la chanson, le mode de vie, tout nous montre que nous sommes africains. Le Maghreb arabe et tout ça, c’est des inventions, de l’idéologie ; et c’est fait pour nous détourner de l’Afrique. A tel point qu’il y a maintenant une forme de racisme. D’ailleurs, moi, j’ai découvert avec vraiment beaucoup d’étonnement ici – ce qu’on appelle le Bureau arabe de travail, où l’on organise des séminaires – cette partie de l’Afrique. Un jour, j’ai entendu la musique malienne, j’étais bouleversé d’ignorer ça. C’est honteux. Et pourtant, avec le Mali, nous sommes sur le même palier. Il y a le Niger, le Mali, l’Afrique. Là aussi, on voit l’arabo-islamisme sous sa forme maghrébine occulter l’Afrique, occulter notre dimension réelle, profonde. C’est ce qui est important.

- Revenons un peu aux femmes, voulez-vous ?

- En ce qui concerne la femme, comment se fait-il que ce pays, ce sous-continent, ait pu être dirigé par une femme ? Et comment se fait-il que la femme en soit là aujourd’hui ? Ce n’est pas difficile : c’est l’arabo-islamisme qui a abouti à l’asservissement et à la dégradation de la femme chez nous.

- Je crois que ce n’est pas aussi clair que vous le dites. Les raisons sont hélas multiples et les problèmes complexes.

- C’est très clair. Je ne vois d’autre source que celle-là. Je n’en vois pas d’autres. Au nom de quoi ? Comment se fait-il qu’un peuple qui a été dirigé par une femme puisse aujourd’hui être ce qu’il est ? Je connais une femme qui veut divorcer parce que son mari a pris une seconde femme et qu’il veut la lui imposer chez elle. Elle veut demander le divorce. Or jamais le procureur n’a voulu la recevoir. J’ai vu une fois de mes propres yeux, ici, au Clos Salembier, une femme sauvagement battue, en pleine rue, à coups de pied dans le ventre, devant tout le monde, à midi. Personne n’a bougé. Pourquoi ?

Parce qu’elle lui appartient, c’est sa femme. Il en fait ce qu’il veut. On ne pourrait jamais voir ça dans aucun autre pays du monde. Ici on appelle ça « être un homme » ! Est-ce que ça fait partie de ce que nous sommes réellement ?

- Je ne crois pas. Mais peut-être faut-il prendre la question autrement : la misère, l’inculture, le passé colonial, la perte de ses racines, etc., tout ça contribue à travestir la culture.

- C’est ça la fameuse redjla, le culte de la virilité, le culte de la force.

- Mais ce culte de la virilité existe aussi ailleurs…

- Le socialisme n’a plus la même force chez nous. Les pouvoirs publics ne s’en réclament pas. Ils ont besoin pour exister de lutter contre les forces de progrès. Ces forces nationales et populaires peuvent être représentées grosso modo par les syndicats, les ouvriers d’un côté, de l’autre par les Kabyles, les Chaouïas, les Imazighen ; voilà les deux ennemis du pouvoir. Puisque ces deux forces, à l’heure actuelle, on veut les combattre, eh bien ! il ne reste plus qu’à s’appuyer sur l’arabo-islamisme. C’est ce qu’on a fait, même si on craint que les démagogues religieux ne prennent le pouvoir. En définitive, le véritable ennemi, c’est nous. Et ça, c’est une logique à laquelle personne ne peut échapper parce que ce pouvoir a peur de deux forces : il a peur du mouvement national et il a peur du mouvement ouvrier. Il a peur qu’il y ait un éveil réel dans les montagnes. Il a peur d’un deuxième Tizi-Ouzou, mais à l’échelle algérienne. Devant les difficultés économiques et, évidemment, les inévitables conflits sociaux qui se profilent à l’horizon, il a peur des syndicats, des ouvriers. A ce moment-là, le pouvoir est condamné à faire le jeu de ses ennemis. Il est condamné à se diviser en forces antagonistes, et c’est comme ça qu’on voit le mouvement intégriste attaquer des écoles de police. C’est comme ça qu’on voit dans les rues des quêtes pour les mosquées, c’est ainsi qu’on voit des privés construire des mosquées, et le pouvoir renchérir à son tour en construisant des mosquées, et les privés de renchérir à leur tour. Ça devient aveuglant, mais il y aura tôt ou tard un phénomène de rejet. Ce peuple a subi bien des assauts de forces qui se croyaient plus grandes et qui apparemment étaient invincibles, mais il n’y avait rien à faire. Le peuple reste lui-même, car les forces sont là.

- Avant d’en arriver à Tizi-Ouzou, voulez-vous dire comment vous avez pris conscience pour la première fois du fait culturel berbère ?

- La première fois ?

- Quel âge aviez-vous ?

- C’était quand j’avais neuf ou dix ans. Nous sommes partis du pays Chaouïa, c’est-à-dire par l’est puisque les Arabes sont arrivés par l’est (ils sont arrivés plus tôt chez nous), l’Est est arabisé plus tôt aussi. A Sedrata, où j’ai passé ma petite enfance, je n’entendais pas parler tamazight. On le parle plus loin mais pas à Sedrata. Ce que je savais sur les Kabyles quand j’étais petit, c’était plutôt péjoratif. Le Kabyle, c’était presque un juif, c’était un étranger, quelqu’un pas comme nous. On ne le percevait pas comme ça. Il y avait même des mots pour le désigner. Tenez : « Leqbayel, leqbayel/Tous, tous/Lgemla ged Ifellus ! »

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

-  »Les Kabyles, les Kabyles/Tous, tous/Le pou gros comme le poussin ! » C’est vraiment péjoratif, et pourtant c’est des Chaouïas qui disent ça. C’est les Imazighen eux-mêmes qui disent ça. Ça peut s’expliquer de mille manières.

- Comment l’expliquez-vous ?

- II faut le comprendre. Ce qu’on sait des Kabyles là-bas…

- On leur reproche d’être paysans, frustes, un peu sauvages…

- Non, souvent ce sont des bourgeois. A Sedrata, il y avait un nommé Azouaou qui représentait les Kabyles. Et Azouaou, c’est une grande ligne d’autocars. Donc ça suscite des jalousies. Les Kabyles qu’on voyait là-bas, c’étaient des Kabyles qui avaient réussi. Il y avait une espèce d’animosité bâtie sur l’ignorance. Je suis parti avec cette enfance-là.

- Quand les avez-vous perçus autrement ?

- Plus tard. Mon père, étant oukil, était muté très souvent. On l’a envoyé à Sétif. Près de Sétif, vers Bougaâ, en Petite Kabylie. Là aussi, c’est un peu arabisé, on ne parle plus tamazight. On arrive au village. Je me souviens, ma mère a vécu ça comme un exil. Elle est éloignée de sa famille. Aller chez les Kabyles, là-bas, c’est un peu dur. Il n’y avait pas de fontaine à la maison. Il y avait une fontaine publique. Une jeune fille nous amenait de l’eau. Elle ne parlait que tamazight. Elle vient et dit à ma mère : « A d-awigh aman smmat » ou quelque chose comme ça…

- Oui. .. « Je vais apporter de l’eau fraîche. »

- Mais non… ma mère a compris samet (« saumâtre », « fade »).

- A Bougaâ, le « d » avec emphase se prononce « t » avec emphase, bien sûr…

- Quand mon père est rentré, ma mère lui a dit : « Tu vois, tu m’as emmenée en exil dans ce pays. Il y a une fille qui m’a proposé de l’eau fade, saumâtre… » Mais, heureusement, mon père parlait bien la langue… Il parlait même l’hébreu ! Il avait un don pour les langues. Il lui a expliqué. Pour moi, c’a été une espèce de coup de foudre. J’ai découvert mon vrai peuple. J’ai découvert la générosité, la beauté aussi. Tout ce que nous sommes.

- Vous avez vécu dans un village kabyle. Est-ce que ce n’est pas ça qui vous a mené vers le marxisme ? Vous avez été sans doute marqué par cette espèce d égalité apparente, mais trompeuse, qu’il y avait…

- Attention, ce village n’est pas comme ça, c’est un village de colonisation.

- Ça change tout en effet car, dans les villages des montagnes, c’était un peu une forme d’égalitarisme « primitif », mais qui cachait de grandes inégalités sociales. Le berger, le forgeron, le boucher n’ont pas le même statut que le paysan.

- La démocratie peut-être pas, surtout la générosité.

- La solidarité ?

- La générosité, c’est-à-dire que c’était un bon peuple/Mais mon père aussi était très généreux, c’était un peu l’avocat des pauvres. Très souvent, il ne faisait pas payer ses clients. Chez nous, par exemple, à la période de lekhrif (automne)…

- Vous receviez des corbeilles de figues ?

- … on n’arrivait pas à rentrer à la maison, c’était plein de guêpes. On était envahis de fruits. Tous les fruits de la Kabylie atterrissaient à la maison, des produits de la chasse (perdrix…). Mon père lui-même aimait beaucoup les Kabyles, et puis lui-même était chaouïa. On l’appelait d’ailleurs « le Chaoui ». J’ai commencé à comprendre, mais je ne peux pas dire que j’ai tout compris… En tout cas, je sentais que, l’Algérie, c’était ça et pas autre chose ; par la suite, j’ai mieux compris.

- A quelle période ?

- Surtout dans l’émigration. Comme par hasard, à chaque fois que des gens me soutenaient, c’était toujours des Kabyles ou des Chaouïas.

- Pouvez-vous nous relater un de ces moments ?

- Quand je suis arrivé à Paris, j’avais un peu d’argent, mais je l’ai tout de suite dépensé. Un matin, je me suis retrouvé sans un sou, je devais quitter l’hôtel. Je ne savais pas quoi faire. J’ai rencontré un copain avec qui j’avais été en prison. J’étais catastrophé. Il me dit : « Ne t’en fais pas, il y a des compatriotes ici. » Les Algériens de ce temps-là se connaissaient tous entre eux. Ils étaient presque regroupés par quartier. Les gens de Petite Kabylie, c’était le XIIIe. C’était rue du Château-des-Rentiers. C’était quelqu’un de l’Étoile nord-africaine, un vieux militant, analphabète, tuberculeux, vivant avec une femme de l’ancienne France, aristocrate qu’il appelait « Mme Jeanne ». Elle était très cultivée. Elle était paralytique… C’était formidable. Ils avaient un café dans une espèce de cave. C’était le refuge de tous les Algériens en Europe : les chômeurs, les malades, les tuberculeux…

- C’est une rue qui porte bien son nom.

- C’était au numéro 213. En ce temps-là, il y avait beaucoup de bistros algériens. La plupart, c’étaient des Kabyles. C’étaient les plus pauvres qu’on retrouvait dans l’émigration. Petit à petit, avec la chanson et tout ça, je commençais à me sentir bien parmi eux ; je suis devenu l’écrivain public.

- Il s’appelait comment, le mari de Mme Jeanne ?

- Slimane. C’était pathétique. Il avait plus de soixante ans. Il m’a pris chez lui, c’était très pauvre, on mangeait des pois chiches sans viande, etc. Il n’empêche que, tous les jours, il me payait un paquet de Gauloises, mes journaux… Il était assoiffé d’informations, de politique, de nouvelles du pays. Et, comme il a vu que je m’intéressais à la politique, nos intérêts convergeaient. Il se serait ruiné rien que pour m’acheter des journaux. En retour, j’écrivais des lettres, je leur lisais les journaux, et puis, petit à petit, on s’est organisés pour le Front. A l’époque, c’était le Parti communiste algérien qui voulait créer le Front national démocratique (une des préfigurations du FLN). Un jour, j’ai décidé de faire un meeting et les nationalistes (les messalistes) me sont tombés dessus à coups de bâton. Bref, l’expérience a mal tourné, mais, à ce moment-la, j’ai vu ceux qui avaient eu maille à partir avec le Parti parce qu’ils étaient berbéristes. Il y avait un grand du Parti (il était actif dans le nord et l’est de la France) qui s’est jeté dans la Seine après l’indépendance. Il y avait beaucoup de choses : plus ça allait, plus je commençais à comprendre. Une des choses les plus terribles, c’est que, le vieux, je ne l’ai plus revu par la suite. J’ai quitté la France, je suis venu en Algérie. Quand je suis reparti en France, la cave n’existait plus, j’ai retrouvé Slimane garçon de café dans un autre truc du XXe, il m’a servi. Il était tout tremblant.

- Il vous a reconnu ?

- Bien sûr… C’est terrible… Quand on rencontre des gens comme ça, on voit où en est l’Algérie. Evidemment, après l’indépendance, je voyais ce problème et naturellement, comment le poser. J’ai pensé à le poser au théâtre puisque je voyais que, dans la chanson, il y avait déjà un très fort mouvement. C’était au temps ou il y avait Idir ‘(A vava inou va). C’est là que j’ai compris le rôle de la chanson en Algérie. En tamazight, c’était frappant ; c’est dans cette langue-là qu’il y avait un très fort mouvement. Ce n’est pas un hasard… je connais bien ça. Et puis je voyais à Alger… Qu’est-ce que c’est, Alger ? C’est la Kabylie. C’est la différence avec l’Aurès. Les gens croient que l’Aurès, c’est moins sensible. Ce n’est pas vrai. L’Aurès a la même sensibilité, mais seulement l’Aurès est loin d’Alger. Ici, si quelque chose se passe en Kabylie, une demi-heure après, une heure après, tout Alger l’apprend.

- C’est-à-dire que l’Aurès n’a pas investi de façon systématique les grandes villes de l’Est.

- Oui, même si ce sont de grandes villes, ce n’est pas la capitale, et puis c’est plus loin. L’Aurès, d’Annaba, c’est loin, et même de Guelma. Mais, ici, la montagne est à côté ; si quelque chose se passe ici, les montagnards sont là une heure après. Ça, c’est une force. C’est ainsi qu’avec ma troupe j’ai pris contact avec les étudiants, et j’ai compris que ce problème devait être posé. Ainsi, pour le vingtième anniversaire de la révolution, on a fait La Guerre de deux mille ans. On a mis l’histoire de la Kahina au théâtre. On l’a traduite en tamazight. Il y a même eu une expérience en tamazight de Mohamed prend ta valise qui a été jouée avec le plus grand succès à Tunis. Mais il faut reconnaître que c’est mon séjour au Vietnam qui m’a renforcé dans cette idée. En revenant du Vietnam (en 1970), je suis allé en Syrie et, dans la rue Abd-el-Kader-el-Djazaïri, j’ai entendu parler en tamazight… En plein Damas ! Pourquoi ? Les Kabyles, les vrais compagnons d’Abd el-Kader, ceux qui l’ont suivi dans l’exil jusqu’à la mort, ils sont là-bas. Ce sont les femmes, les vieilles femmes, qui ont sauvegardé la langue, et c’est comme ça qu’on continue à parler tamazight à Damas. Toutes ces choses se retrouvent.

- Les Kabyles, c’est à croire qu’on les retrouve partout : en Tunisie (émigrés au siècle dernier), au Maroc, depuis l’entrée desTurco-Ottomans,etensuitedesFrançais,enSyrie, et même en Nouvelle-Calédonie !

- Une autre fois, je revenais de Bulgarie. Dans l’avion, au retour – l’avion s’arrêtait à Alger mais il allait aussi au Maroc. J’étais assis à côté d’un Marocain. On a commencé à parler, on a parlé de Tizi-Ouzou. Il m’a dit qu’au Maroc Tizi-Ouzou avait été un vrai coup de tonnerre. Ça a beaucoup frappé le peuple, le fait que le peuple algérien ait bougé pour sa langue. Là-bas, c’est la langue par excellence, surtout dans les montagnes, le Rif. J’ai appris très récemment qu’à Toulouse il y a une forte activité en tamazight. Ils ont fait salle comble dans un théâtre. Un type m’a dit que, là-bas, il y avait des Algériens, des Marocains, et même des Libyens. Tout ça, c’est très prometteur. Maintenant, c’est à nous de concrétiser cette force, de lui donner une expression, de la rendre évidente pour tous. Ça ne fait que commencer. De toute façon, nous, ce n’est pas le pouvoir qui nous intéresse, c’est plutôt la conscience, la prise de conscience detout un peuple. Que faire du pouvoir si on ne sait pas où on doit aller ni ce qu’on doit faire ? Et que sommes-nous exactement ? Il faut expliquer inlassablement les choses, les mettre au clair. Tout en sachant que ça durera certainement longtemps, car c’est une lutte de longue baleine. Mais les choses vont certainement plus vite qu’on ne le croit. Il faut aussi compter avec les erreurs de nos ennemis. Rappelez-vous ce qui a été à l’origine de Tizi-Ouzou… C’est cette balourdise incroyable d’un ouali qui ose interdire une conférence sur la poésie ancienne des Kabyles. C’est les erreurs de nos ennemis qu’il faut comptabiliser. Quand ils font des bêtises comme ça, nos ennemis parfois nous donnent de l’espoir. Oui, ils ne manquent pas de faire des bêtises, d’humilier les gens, de manifester leur mépris, leur ignorance, leurs préjugés, et c’est ça qui va préparer le terrain à la prise de conscience, puisqu’ils continuent. Ils n’ont pas compris, ils ne vont jamais comprendre, et, par là même, ils sont condamnés à commettre toujours les mêmes erreurs.

- Vous croyez ?

- Ah oui ! Les choses vont beaucoup plus vite à notre époque qu’autrefois. Il faut apprendre à manier les armes que nous avons. Il y a des armes comme le magnétophone.

- La caméra, la vidéo…

- La révolution a été beaucoup aidée par le transistor, la radio, etc. Puisque nous avons ces armes entre les mains, il faut nous en servir.

Propos recueillis par Tassadit YACINE.

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