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Itinéraire d’un importateur véreux

Posté par algeriedemocratie le 5 juillet 2009

Par Samir Azzoug
La Tribune
02 juillet 2009

L’économie algérienne se base essentiellement sur le commerce extérieur. Dans l’absence d’une politique globale, cohérente et consciencieusement audacieuse pour booster la production nationale, le domaine de l’import/export reste le quasi unique secteur garantissant d’un côté une entrée de devises et de l’autre un approvisionnement en produits de consommation alimentaires et non alimentaires.
La bonne santé financière du pays se reflète dans ses activités portuaires. Le nombre de bateaux en rade dans la baie d’Alger, par exemple, renseigne sur l’état des réserves de changes disponibles. Plus il y a d’argent, plus les navires porte-containers amarrés sont nombreux. Presque chaque jour, plus d’une quarantaine de bateaux attendent leur déchargement au niveau du port d’Alger.
Cela peut être plus perceptible par les dernières données chiffrées, communiquées par le Centre national de l’information et des statistiques des douanes (Cnis). L’excédent commercial ayant enregistré des pics positifs importants durant l’année 2008, les brides de l’importation ont été lâchées. En dix mois, le nombre d’importateurs inscrits au registre du commerce a connu une augmentation de 23% (passant de 22 000 à 27 000). Pour les quatre premiers mois de 2009, les importations ont enregistré une hausse de 5,90% par rapport à la même période de l’année précédente, menaçant la balance commerciale de déséquilibre d’ici la fin de l’année (les exportations connaissant une baisse de 46,62% pour la même durée).
Des approches pour encourager la production sont tentées de temps à autre sans que leurs répercussions aient des impacts directs sur le terrain. à des décisions franches et maturées, les annonces de nouveaux modes opératoires s’apparentent plus à des réflexions à voix haute. Nouvelle stratégie industrielle, plan pour relancer l’agriculture, mécanismes pour favoriser la création de PME/PMI, schéma directeur d’aménagement touristique, des formules flamboyantes qui commencent à s’obscurcir dès que l’étape de la pratique succède à celle théorique mettant à nu le décalage existant entre les technocrates algériens et les données socio-économiques et politiques du pays. Il est évident que bâtir une économie sur une plate-forme vierge est plus simple à réaliser que d’en faire émerger une, sur une base désorganisée et déstructurée.

Importation : un nid de vipères
Un axiome qui se révèle dans toute sa complexité à travers les différentes réformes et tentatives d’assainissement enregistrées depuis quelques années dans le domaine de l’importation. De 1981 à ce jour, près de 400 lois, ordonnances, décrets et arrêtés relatifs à l’importation ont été inscrits au Journal officiel de la République algérienne. Sans parler des différentes réformes engagées dans le corps des Douanes et autres systèmes financiers. Question de réglage. Pour les dernières décisions en date, on peut citer la tentative d’obliger les importateurs à s’organiser en société avec un capital social minimum de 20 millions de DA, élaboration d’un recueil de décisions de classement tarifaire 2002-2007, complété par celui de 2008, une nouvelle stratégie de lutte contre la corruption en tentant de limiter ou même d’écarter les douaniers des importateurs et opérateurs économiques, conventions d’assistance mutuelle avec plusieurs pays, accords d’association avec la Communauté européenne et plus récemment avec les pays arabes, contrôle de la conformité auprès des inspections aux frontières…
Il faut dire qu’assainir le domaine est une tâche ardue. Le monde de l’importation en Algérie est un véritable nid de vipères -ce reptile n’est pas choisi, ici par hasard, mais à cause de sa formidable faculté d’adaptation au milieu naturel-. Un chaos organisé. Une véritable mafia s’est érigée au fil du temps et des circonstances le droit de monopoliser l’exploitation de certains «créneaux» (produits). Et les mécanismes de fraude sont bien huilés. Fausses déclarations, faux registres du commerce, prête-noms, réseautage, lobbying (dans le sens obscur du terme), corruption, trafic d’influence, rien n’est omis.
Dans l’absolu, une opération d’importation n’est pas très compliquée. «Importateur» en Algérie est devenu un statut. Il fait partie de l’élite, convoitée et respectée. Pour ainsi dire : un nabab. Or, il ne faut pas sortir d’une grande école pour exercer ce métier. En l’absence de réelles études de marché, de visions économiques et stratégiques, n’importe qui peut s’improviser importateur en Algérie. Du moins pour ce qui est de l’aptitude. On achète et on vend.
A la différence d’un petit commerçant de quartier, l’importateur se procure la marchandise dans un autre pays. Mais, il y a tout le reste.
C’est-à-dire, l’argent et le réseau d’«amis».

Les pratiques frauduleuses
Rafik, un ancien agent en douane, retiré du milieu depuis quelques années, dévoile les pratiques de certains importateurs véreux. Etape par étape, il raconte les méandres de l’importation frauduleuse. «C’est tellement aberrant, grave et sombre que je ne peux me taire éternellement. Cela fait longtemps que je cherche à dire ce que je sais. Des gens sont en train de faire des fortunes sur le dos des citoyens et de l’Etat. Cela doit cesser un jour», plaide-t-il.
Farid, jeune gestionnaire d’une «boîte d’importation dissimulée (activant sans registre du commerce dûment établi [au noir]», comme Rafik, s’est retiré du monde des affaires par «acquis de conscience». «Je ne pouvais pas supporter que des personnes qui ont vendu leur âme pour de l’argent, puissent à ce point se désintéresser de la santé et du devenir de leurs clients. C’est un domaine malsain et dangereux, même pour ceux qui y travaillent», témoigne-t-il.
Comment se fait, généralement, une opération d’importation à la manière des trafiquants algériens ?
La prospection des marchés n’est pas nécessaire, le monopole sur certains produits fait que l’opération d’importation n’est régie que par l’état du stock.
Première étape : rassembler l’argent nécessaire. «La vente s’effectuant généralement à des acquéreurs ‘’de confiance’’, le payement se fait par tranches. A l’heure dite, la tournée des clients pour rassembler la somme est engagée. La devise est acquise sur le marché parallèle. La course au taux de change le plus attrayant s’engage», explique Farid.
Etape suivante : la recherche d’un registre du commerce compatible avec le produit visé. Le propriétaire du RC, de préférence une femme ou une vieille personne (handicapée est un plus), est rémunéré selon le nombre d’opérations effectuées à l’aide de son titre. «Généralement, la personne n’a aucune connaissance du produit importé ni de la quantité. L’importateur véreux possède une liste de RC à sa disposition», témoigne Farid. Un simple tri fait l’affaire. Le vrai importateur, dans la plupart des cas, possède une activité écran. «Un registre du commerce de grossiste ou de détaillant», poursuit-il. Au début du mois de juin dernier, lors d’une conférence de presse, M. Bouanane Mediber, directeur de la lutte contre la fraude à la Direction générale des Douanes, a relevé le cas d’une personne qui a utilisé son registre du commerce pour 540 opérations d’importation en une année pour un montant de plusieurs milliards de DA, et, comble de l’ironie, l’individu habitait dans un 20 m2 dans la wilaya de Boumerdès !
Le même responsable affirmait que 400 containers sont bloqués au niveau des différents ports d’Algérie, car leurs propriétaires ne se sont pas manifestés. On suspecte qu’ils se soient servis de prête-noms.
Une fois cette formalité accomplie (acquisition de RC), le choix du calendrier doit se faire avec minutie. «Il faut sécuriser le chemin et mobiliser les troupes», informe Farid. Premièrement, savoir si le jour J, un «ami» influent dans les services des Douanes, de la police des frontières ou autres corps d’Etat, est en poste pour pouvoir faire passer l’argent liquide, des dizaines de milliers d’euros, dans l’avion à destination du pays d’achat.
10 millions de dollars ont été saisis sur des voyageurs par les services des Douanes en 2008. «C’est une infime partie de l’argent qui passe frauduleusement la frontière. Cela ne représente guère plus qu’une centaine de petites opérations d’importation», assure notre interlocuteur.

Les réseaux d’«amis»
Une fois la PAF algérienne passée, l’importateur met en branle d’autres réseaux de l’autre côté (le point de chute). «Généralement, ce sont des Algériens résidant dans le pays de destination qui ont pour tâche d’établir des contacts avec les sociétés de production ou les revendeurs», poursuit Farid. Une espèce de courtiers touchant une commission sur la transaction. C’est à l’importateur, ensuite, de faire le tri et de choisir la qualité et la quantité du produit en
fonction de la somme qu’il veut débourser. «Le rapport qualité/prix se fait généralement au détriment de la première notion [la qualité]», ironise l’ancien gestionnaire. On n’abordera pas ici, en détail, les techniques de commande des produits contrefaits, car cela aussi est un autre monde. La contrefaçon touche de plein fouet le marché algérien. Elle est particulièrement perceptible dans les produits de consommation non alimentaires : les cosmétiques, les pièces de rechange, l’électroménager et toutes sortes de gadgets. «En général, les Algériens craignent les produits importés d’Asie. Mais il faut savoir que ce ne sont pas les Asiatiques qui travaillent mal. Ce sont plutôt les importateurs algériens qui se dirigent vers les sociétés spécialisées dans la contrefaçon. S’ils veulent acquérir les produits de marque ils sont en devoir de débourser les sommes qu’il faut. Ce ne sont pas les producteurs asiatiques qui vont faire la fine bouche.
Ces derniers vous fournissent la quantité que vous voulez au prix que vous voulez. Mais évidemment, cela se fait au détriment de la qualité. Il n’est pas rare de trouver sur la marché algérien un champoing qui provoque la chute de cheveux, des produits cosmétiques qui irritent la peau ou alors des espadrilles qui causent des eczémas», explique Farid.
Une fois la commande faite, la marchandise chargée est emmagasinée dans des dépôts portuaires des pays de provenance, l’importateur revient en Algérie avec un échantillon du produit. Là, le timing est très important. «Il faut préparer le terrain pour l’arrivée de la marchandise», lance Farid. Pour la domiciliation de la facture d’importation, des techniques particulières font que l’importateur véreux peut faire figurer les prix d’achat qui lui conviennent, pour éviter de payer des sommes importantes au Trésor public et justifier la partie du transfert de devises qui se fait par la banque (la plus grosse somme se paye cash). La première, c’est de dénicher un fournisseur aussi véreux que l’importateur, pour minorer le coût des produits et établir une facture de complaisance en se faisant graisser la patte. «Ce commerçant est doublement gagnant, par la vente de son produit et l’indue commission», s’offusque Farid. La deuxième technique, c’est de passer par l’un des courtiers établis dans le pays visité, possédant généralement plusieurs doubles de cachets pour légaliser la
facture dûment remplie par l’importateur lui-même. «Parfois, les doubles des cachets sont présents en Algérie. Il m’est arrivé d’établir moi-même des factures ici, que mon patron faisait signer et cacheter dans l’heure suivante», reconnaît Farid.
Le président de la Cellule du traitement du renseignement financier (CTRF), Abdelmadjid Amghar, informait en mars dernier que 130 déclarations de soupçon ont été transmises par des établissements financiers et des banques, le premier trimestre de l’année en cours, concernant des opérations de blanchiment d’argent. Ajouté aux 323 déclarations émises en 2008, le montant global de ces dossiers avoisine les 8 millions de dollars.
Une autre technique de fraude consiste à jouer sur le code tarifaire des douanes. «Trouver la meilleure formule et la définition idoine pour inscrire la marchandise importée. Déclarer une console de jeu vidéo comme jeu pour enfant n’est pas faux, mais les tarifs douaniers changent du tout au tout», intervient cette fois Rafik, il est vrai qu’entre une «Play Station 3» et un hochet, il y a quand même de la marge -Et là, on ne parle pas encore des fausses déclarations, c’est un troisième univers-. «Ce sont, généralement, des personnes bien introduites dans le domaine qui s’ingénument à trouver les failles», poursuit-il -la loi est faite pour être contournée, disaient certains- L’objectif étant d’obtenir le fameux document dit D3 élaboré par un commissionnaire en douane agréé (transitaire), soigneusement choisi et indispensable pour faire sortir la marchandise de l’enceinte portuaire.

La «chipa» n’est pas à la portée de tous
A partir de là commence le travail de concertation entre l’importateur et le commissionnaire en douane choisi. Qui est le contrôleur des conteneurs au niveau du port ? Est-il des nôtres ? Quels jours, nos amis seront-ils de service ? Ce sont principalement des questions que se pose l’importateur avant de donner le feu vert pour établir le choix du bateau à utiliser pour transporter la marchandise.
«Une fois que la cargaison arrive à bon port, l’importateur dispose de plus de quatre mois avant que sa marchandise ne soit saisie. Ce qui lui offre largement le temps de choisir le moment propice pour la dédouaner», explique Rafik. Alors, commence «l’arrosage» (sous-entendu : la corruption). «La ‘’chipa’’ dans ce domaine a valeur de taxe régulière. Le barème est fixe. C’est par exemple, 400 000 DA pour un vingt pieds (longueur du container) et 600 000 DA pour le quarante pieds. Et cela dépend aussi de la marchandise importée», poursuit-il.
A qui est remise la «chipa» et comment ? Sur cette question, l’agent en douane reste évasif.
«Cela dépend du niveau de l’importateur. Déjà, il faut savoir qu’il ne suffit pas de se présenter au port et distribuer l’argent. Là, on risque gros. Il faut connaître personnellement les agents corrompus ou alors être recommandé par quelqu’un», précise Rafik. Dernièrement, l’inspecteur général des Douanes, Abdelmadjid Mehrèche, annonçait que plus de 200 douaniers (entre agents et cadres) ont été arrêtés pour leur implication dans des affaires de corruption ou de pot-de-vin. Pour ce qui est du contrôle de la conformité du produit importé, Rafik affiche un sourire narquois : «C’est une simple formalité, quand on connaît les rouages», assène-t-il. Une fois toutes les formalités accomplies, la vente s’est faite généralement, avant l’arrivée de la marchandise. «Les clients sont au courant de l’opération d’importation avant même que l’importateur n’engage la procédure.
La marchandise est déjà vendue avant le dédouanement», explique Farid. A entendre nos deux interlocuteurs, l’impression que le domaine de l’import est régi dans un cadre «familial» se fait sentir. Dans son dernier rapport du Forum des chefs d’entreprise (FCE) sur le secteur de la distribution présenté en mai dernier, il est dit que 70% des importateurs sont domiciliés dans 5 wilayas. Il y aurait 2 importateurs pour 3 grossistes.
Lors de sa dernière sortie médiatique à Constantine, El Hachemi Djaaboub, ministre du Commerce, était menaçant à l’égard des importateurs véreux en annonçant le renforcement du contrôle au niveau des ports.
Notons que 900 commissionnaires en douane et 100 importateurs ont vu leurs activités suspendues pour non-paiement d’impôts en quelques années. Mais pour régler définitivement les problèmes liés à l’importation, il faut d’abord réfléchir à la meilleure manière de limiter la rentabilité de l’activité. «Les importateurs font des bénéfices dépassant tout entendement. C’est de l’ordre de 100, 200 et jusqu’à 250% de la somme investie.
Et quand on pense au préjudice causé à la production nationale qui ne peut résister à la concurrence, c’est effrayant», conclut Rafik.

S. A

Publié dans Economie(11) | Pas de Commentaire »

 

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