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poêmes de Tahar Djaout

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

RAISON DU CRI

s’il n’y avait ce cri,
en forme de pierre aiguë
et son entêtement à bourgeonner

s’il n’y avait cette colère,
ses élancements génésiques
et son soc constellant,

s’il n’y avait l’outrage,
ses limaces perforantes
et ses insondables dépotoirs,

l’évocation ne serait plus
qu’une canonnade de nostalgies,
qu’une bouffonnerie gluante,

le pays ne serait plus
qu’un souvenir-compost,
qu’un guet-apens
pour le larmier.

                      •  

Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983



 

                      •  

Soleil Bafoué

(…)

Faut-il avec nos dernières larmes bues
oublier les rêves échafaudés un à un
sur les relais de nos errances
oublier toutes les terres du soleil
où personne n’aurait honte de nommer sa mère
et de chanter sa foi profonde
oublier oh oublier
oublier jusqu’au sourire abyssal de Sénac
Ici où gît le corpoème
foudroyé dans sa marche
vers la vague purificatrice
fermente l’invincible semence
Des appels à l’aurore
grandit dans sa démesure
Sénac tonsure anachronique de prêtre solaire
Le temple
édifié dans la commune passion
du poète
du paria
et de l’homme anuité
réclamant un soleil

 

Tahar DJAOUT – Extrait de « Bouches d’incendies », édition collective, ENAP, 1983.



 

(…)

je pense à Feraoun
sourire figé dans la circoncision du soleil
ils ont peur de la vérité
ils ont peur des plumes intègres
ils ont peur des hommes humains
et toi Mouloud tu persistais à parler
de champ de blé pour les fils du pauvre
à parler de pulvériser tous les barbelés
qui lacéraient nos horizons

(…)

un jour enfin Mouloud la bonté triompha
et nous sûmes arborer le trident du soleil
et nous sûmes honorer la mémoire des morts
car
avec
tes mains glaneuses des mystères de l’Aube
et ton visage rêveur de barde invétéré
tu as su exhausser nos vérités
écrites en pans de soleil
sur toutes les poitrines qui s’insurgent

 

Tahar DJAOUT – Extrait de « L’Arche à vau-l’eau », Ed. Saint-Germain-des-Prés, 1978.



COMME AVANT

Elle ne viendra pas.
Le sourire, le soleil
Disparaîtront aussi.
Il faudra plier
Mes attentes, mes moignons
Et mon coeur habité
D’un battement sans pareil.
Le soir m’attend
Et le cafard ;
Puis la Route  

Toujours très longue.

 

  Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983



L’ARBRE BLANC

ma richesse,
c’est la neige,
et sa lumière aurorale.

j’accumule les fruits
d’arbres scellés de blanc
et j’envoie mes oiseaux
ausculter les cimaises.

oiseau,
mon messager
au creux secret des arbres.
oiseau
étoile mobile
qui incendie les neiges.

j’attends
- le ciel descend
sur les dents de la ville

j’attends -
et l’ombre emballe
les maisons engourdies.

quand saignera sur nous
le feu coulant
du jour ?
je tisonne,
dans l’attente,
les cendres
d’un été mort.

 

   Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983



POÈME POUR NABIHA

Je rentrerai de voyages
Et te trouverai endormie.
Le raffût des meubles se sera tu,
Les bêtes en douceur se seront éclipsées
Et tous les tambours de la maison
Seront devenus peaux vivantes mais discrètes.

J’arrive toujours dans la suspension juste des pulsations,
Quand la chaux, l’argile et leur blancheur ont tout réoccupé.

J’arrive
Et je vois peu à peu l’émersion :
Toi d’abord qui orchestres couleurs et mouvements,
Redonnes leur tapage aux bestioles,
Diriges des vols périlleux.
Puis les objets,
Fiers de leur prouesses,
Déclenchent l’élan des manèges.

Tu chercheras les chiens acrobates du rêve
Entre les draps étonnés,
Tu secoueras un à un les poudroiements de la lumière
Et la vie se réinstallera.

Tu te réveilles
Et la maison devient un carnaval

 

   Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983



TERRE FERME

Tes odeurs aquatiques
Et la noria me prend.
Il me revient des images de noyade comme lorsque la mer
Libère sa tendresse vorace de mère anthropophage.
Il me revient
Des insistances de sèves ruant dans les barreaux des peaux contraignantes.

J’aimais l’aventure sans issue,
Alors que j’étais déjà riche de tant de cargaisons
Arrimées à la proue de tes seins.
Mes mains arraisonnaient ton corps,
Nouant leur égnimes dévoreuses,
Débusquant l’or des florules.

Je savais, par exemple, que l’aréole sentait l’orange amère.

Je connaissais presque tout : tes marées tenues en laisse,
Ta cadence respiratoire, la résine de tes aisselles, ton odeur de mer lactée, tes ombres qui m’abritent le soir, tes gestes qui adoucissent mes angles.

Ton sexe, je l’appelais paradisier.

Tes odeurs submarines.
Et la noria m’entraîne.
Quand j’émerge tu es là
Pour amarrer le vertige.

Ton corps, c’est la terre ferme.

 

    Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983



SAISON TARDIVE

Le ciel hale son oeil de sang,
Soleil pris à tes genoux.

Te revoilà champs dénoué
Dans la suspension zénithale :
Midi fourbit ses cuirasses,
Le sang palpe l’épiderme.

Je veux retrouver sous la peau
Ces nerfs qui disent une jument folle.
Mais mes doigts n’ont plus ce flair
Qui lève des oiseaux affolés.

Je ne peux que contempler
L’envol des saisons migratrices.
Le temps entasse les amours mortes
Sur les falaises de l’oubli.

Voici que l’été abandonne
Ses errements de bête pleine.
L’appel du soir, irresistible.
De quel sommeil dormir :
Celui de la graine assoupie ?
Celui de la pierre sourde ?

Je regagne ma nudité :
Une pierre lavée par les crues ;
Je réintègre mon mutisme :
Un silence d’enfant apeuré.

Habiterai-je un jour
Cette demeure rêvée :
Ta blessure – ô délices ! -
Où le soleil s’assombrit ?

 

   Tahar DJAOUT – Extrait de « Perennes » – 1983

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LES FOURMIS ROUGES

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

LES FOURMIS ROUGES

Fallait pas partir.
Si j’étais resté au collège, ils ne m’auraient pas arrêté.
Je serais encore étudiant, pas manoeuvre, et je ne serais pas enfermé une seconde fois, pour un coup de tête.
Fallait rester au collège, comme disait le chef de district.
Fallait rester au collège, au poste.
Fallait écouter le chef de district.
Mais les Européens s’étaient groupés.
Ils avaient déplacé les lits.
Ils se montraient les armes de leurs papas.
Y avait plus ni principal ni pions.
L’odeur des cuisines n’arrivait plus.
Le cuisinier et l’économe s’étaient enfuis.
Ils avaient peur de nous, de nous, de nous !
Les manifestants s’étaient volatilisés.
le suis passé à l’étude. J’ai pris les tracts.
J’ai caché la Vie d’Abdelkader .
J’ai ressenti la force des idées.
J’ai trouvé l’Algérie irascible. Sa respiration…
La respiration de l’Algérie suffisait.
Suffisait à chasser les mouches.
Puis l’Algérie elle même est devenue…
Devenue traîtreusement une mouche.
Mais les fourmis, les fourmis rouges,
Les fourmis rouges venaient à la rescousse.
Je suis parti avec les tracts.
Je les enterrés dans la rivière.
J’ai tracé sur le sable un plan…
Un plan de manifestation future.
Qu’on me donne cette rivière, et je me battrai.
je me battrai avec du sable et de l’eau.
De l’eau fraîche, du sable chaud. Je me battrai.
J’étais décidé. Je voyais donc loin. Très loin.
Je voyais un paysan arc-bouté comme une catapulte.
Je l’appelai, mais il ne vint pas. Il me fit signe.
Il me fit signe qu’il était en guerre.
En guerre avec son estomac, Tout le monde sait…
Tout le monde sait qu’un paysan n’a pas d’esprit.
Un paysan n’est qu’un estomac. Une catapulte.
Moi j’étais étudiant. J’étais une puce.
Un puce sentimentale… Les fleurs des peupliers…
Les fleurs des peupliers éclataient en bourre soyeuse.
Moi j’étais en guerre. je divertissais le paysan.
Je voulais qu’il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je faisais le fou devant
mon père le paysan. Je bombardais la lune dans la rivière.

Kateb yacine

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Et ce serait de vivre à tes genoux.

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Et ce serait de vivre à tes genoux.
Parmi les éclats
De tes jeunes rires,
L’on entend siffler
L’oiseau des savanes,

Avec le murmure ailé du zéphyr
Et le chant plaintif des peuples d’amour…
Toi, mignonne aux yeux
Plus noirs que mon âme,
Fais ma place dans ta couche douillette,
Je te chanterai des refrains de feu!…
Au cœur de la rose on meurt de parfums,
Ma lèvre frissonne au vent des baisers…
Plus rouge que sang
Fais couler ta lèvre!

Femme obscure et dont l’œil égale la rancune,
Prends-moi, voici l’instant des mêlées furieuses.
Que se parent de sang nos chairs voluptueuses!
Regarde! Me voici plus pâle que la lune,
Agenouillé devant l’image de ton charme…
J’attends. Et mon cœur passe d’alarme en alarme.
C’est l’instant de mon malheur,
L’heure
Où Décembre, en sa pâleur,
Pleure.
Mais, quoique toute clameur
Se meure,
En moi ton rire charmeur
Demeure…

Kateb yacine

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Vous, les pauvres,

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Vous, les pauvres,
Dites-moi
Si la vie
N’est pas une *****!

Ah! Dire que
Vous êtes les indispensables!…

Ouvriers, gens modestes
Pourquoi les gros
Vous étouffent-ils en leur graisse
Malsaine de profiteurs?

Ouvriers,

Les premiers à la tâche,
Les premiers au combat,
Les premiers au sacrifice,
Et les premiers dans la détresse…

Ouvriers,

Mes frères au front songeur,
Je voudrais tant
Mettre un juste laurier,

A vos gloires posthumes
De sacrifiés.
- La grosse machine humaine
A beuglé sur leurs têtes,
Et vente à leurs oreilles
Le soupir gémissant des perclus !…

Au foyer ingrat
D’une infernale société,
Vous rentrez exténués,
Sans un réconfort

Pour vos cœurs de « bétail pensif »…
Et vos bras,
Vos bras sains et lourds de sueur,
Vos bras portent le calvaire
De vos existences de renoncement !

kateb yacine

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Nedjma ou le poème ou le couteau! poême de kateb yacine

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Nedjma ou le poème ou le couteau!

Nous avions préparé deux verres de sang Nedjma ouvrait ses yeux parmi les arbres
Un luth faisait mousser les plaines et les transformait en jardins
Noirs comme du sang qui aurait absorbé le soleil
J’avais Nedjma sous le cœur frais humais des bancs de chair précieuse
Nedjma depuis que nous rêvons bien des astres nous ont Suivis…
Je t’avais prévue immortelle ainsi que l’air et l’inconnu
Et voilà que tu meurs et que je me perds et que tu ne peux me demander de pleurer …
Où sont Nedjma les nuits sèches nous les portions sur notre dos pour abriter d’autres sommeils!
La fontaine où les saints galvanisaient les « bendirs »
La mosquée pour penser la blanche lisse comme un chiffon de Soie
La mer sifflée sur les visages grâce à des lunes suspendues dans l’eau telles des boules de peau de givre
C’était ce poème d’Arabie Nedjma qu’il fallait conserver!
Nedjma je t’ai appris un diwan tout-puissant mais ma voix s’éboule je suis dans une musique déserte j’ai beau jeter ton cœur il me revient décomposé
Pourtant nous avions nom dans l’épopée nous avons parcouru le pays de complainte nous avons suivi les pleureuses quand elles riaient derrière le Nil…
Maintenant Alger nous sépare une sirène nous a rendu sourds un treuil sournois déracine ta beauté
Peut-être Nedjma que le charme est passé mais ton eau gicle sous mes yeux déférents!
Et les mosquées croulaient sous les lances du soleil
Comme si Constantine avait surgi du feu par de plus subtils incendies
Nedjma mangeait des fruits malsains à l’ombre des broussailles
Un poète désolait la ville suivi par un chien sournois
Je suivis les murailles pour oublier les mosquées Nedjma fit un sourire trempa les fruits dans sa poitrine
Le poète nous jetait des cailloux devant le chien et la noble ville …
Et les émirs firent des présents au peuple c’était la fin du Ramadhan
Les matins s’élevaient du plus chaud des collines une pluie odorante ouvrait le ventre des cactus
Nedjma tenait mon coursier par la bride greffait des cristaux sur le sable
Je dis Nedjma le sable est plein de nos empreintes gorgées d’or!
Les nomades nous guettent leurs cris crèvent nos mots ainsi que des bulles
Nous ne verrons plus les palmiers poussés vers la grêle tendre des étoiles
Nedjma les chameliers sont loin et la dernière étape est au Nord!
Nedjma tira sur la bride je sellai un dromadaire musclé comme un ancêtre.
Lorsque je perdis l’Andalouse je ne pus rien dire j’agonisais sous son souffle il me fallut le temps de la nommer
Les palmiers pleuraient sur ma tête j’aurais pu oublier l’enfant pour le feuillage
Mais Nedjma dormait restait immortelle et je croyais toucher ses seins déconcertants
C’était à Bône au temps léger des jujubes Nedjma m’avait ouvert d’immenses palmeraies
Nedjma dormait comme un navire l’amour saigliait sous son cœur immobile
Nedjma ouvre tes yeux fameux le temps passe je mourrai dans sept et sept ans ne sois pas inhumaine!
Fouillez les plus profonds bassins c’est là qu’elle coule quand ses yeux ferment les nuits comme des trappes
Coupez mes rêves tels des serpents ou bien portez-moi dans le sommeil de Nedjma je ne puis supporter
cette solitude!

Kateb Yacine, in L’œuvre en fragments, éditions Actes Sud

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POUSSIÈRES DE JUILLET poême de kateb yacine

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

POUSSIÈRES DE JUILLET

Le sang
Reprend racine
Oui
Nous avions tout oublié
Mais notre terre
En enfance tombée
Sa vieille ardeur se rallume

Et même fusillés
Les hommes s’arrachent la terre
Et même fusillés
Ils tirent la terre à eux
Comme une couverture
Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir

Et sous la couverture
Aux grands trous étoilés
Il y a tant de morts
Tenant les arbres par la racine
Le cœur entre les dents

Il y a tant de morts
Crachant la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à la gorge
Avec ce vent de feu

N’ enterrez pas l’ancêtre
Tant de fois abattu
Laissez-le renouer la trame de son massacre

Pareille au javelot tremblant
Qui le transperce
Nous ramenons à notre gorge
La longue escorte des assassins.

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Toi, ma belle, poême de kateb yacine

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Toi, ma belle

Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t’a prêté de noirceur,
Mais je ne t’ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s’est tué !…
Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l’obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes
Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n’attendrai jamais l’avis des moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l’onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j’aurai le temps de boire à ta santé.

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poêmes de kateb yacine

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

BONJOUR

 

Bonjour ma vie
Et vous mes désespoirs.
Me revoici aux fossés
Où naquit ma misère !
Toi mon vieux guignon,
Je te rapporte un peu de cœur

Bonjour, bonjour à tous
Bonjour mes vieux copains ;
Je vous reviens avec ma gueule
De paladin solitaire,
Et je sais que ce soir
Monteront des chants infernaux…
Voici le coin de boue
Où dormait mon front fier,
Aux hurlements des vents,
Par les cris de Décembre ;
Voici ma vie à moi,
Rassemblée en poussière…

Bonjour, toutes mes choses,
J’ai suivi l’oiseau des tropiques
Aux randonnées sublimes
Et me voici sanglant
Avec des meurtrissures
Dans mon cœur en rictus !…

Bonjour mes horizons lourds,
Mes vieilles vaches de chimères :
Ainsi fleurit l’espoir
Et mon jardin pourri !
- Ridicule tortue,
J’ai ouvert le bec
Pour tomber sur des ronces

Bonjour mes poèmes sans raison…

 

 

KATEB Yacine -Extrait de Eclats et poèmes



 

                      •  

Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t’a prêté de noirceur,
Mais je ne t’ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s’est tué !…

Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l’obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes

Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n’attendrai jamais l’avis des moissonneurs.

Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l’onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j’aurai le temps de boire à ta santé.

 

 

KATEB Yacine – Extrait de L’Oeuvre en fraguements, inédits rassemblés par Jacqueline Arnaud.



 

 

 C’est vivre
Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois source vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour

 Et qui faisaient entendre 

 Le murmure angoissé  

 Des luttes souterraines 

 Fanon, Amrouche, Feraoun 

 Eux qui avaient appris 

 A lire dans les ténèbres 

 Et qui les yeux fermés 

 N’ont pas cessé d’écrire

 Portant à bout de bras

 Leurs oeuvres et leurs racines 

 Mourir ainsi c’est vivre 

 Guerre et cancer du sang 

 Lente ou violente chacun sa mort 

 Et c’est toujours la même 

 Pour ceux qui ont appris 

 A lire dans les ténèbres, 

 Et qui les yeux fermés 

 N’ont pas cessé d’écrire 

 Mourir ainsi c’est vivre.

 

 

Kateb Yacine (Paru dans Jeune Afrique, Paris, n°107, 5-11 novembre 1962).



POUSSIÈRES DE JUILLET

 

 Le  sang
Reprend  racine
Oui
Nous  avions  tout  oublié
Mais  notre  terre
En  enfance  tombée
Sa  vieille   ardeur  se  rallume

 Et  même  fusillés
Les  hommes  s’arrachent  la  terre
Et  même  fusillés
Ils  tirent la  terre  à  eux
Comme  une  couverture
Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir

 Et  sous  la  couverture
Aux  grands trous  étoilés
Il  y  a  tant  de  morts
Tenant  les  arbres  par  la  racine
Le  cœur  entre  les  dents

 Il  y  a  tant  de  morts
Crachant  la  terre  par  la  poitrine
Pour  si  peu  de  poussière
Qui  nous  monte  à  la  gorge
Avec ce vent  de  feu

N’ enterrez  pas l’ancêtre
Tant  de  fois  abattu
Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre

Pareille  au  javelot  tremblant
Qui  le transperce
Nous  ramenons  à  notre  gorge
La  longue  escorte  des  assassins.

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Héritages de Kateb ?

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Héritages de Kateb ?

Habib Tengour (poète et anthropologue – Université d’Evry)

Journée d’études Kateb Yacine, Nedjma

 

(Ce texte est la retranscription d’une intervention orale de l’auteur)

Kateb Yacine est le seul écrivain maghrébin et un des rares écrivains du XXème siècle à être entré vivant dans le mythe. En ce sens, on l’a souvent comparé à Rimbaud. C’est un point important pour comprendre l’impact de Nedjma. Ce livre inclassable n’est pas un texte achevé, clos, mais une œuvre en progrès qui intègre dans son étoilement Le cadavre encerclé, Le Polygone étoilé, les poèmes épars, etc. Par ailleurs, l’homme est indissociable du texte, il est lui-même corps-poème de l’œuvre. Yacine est le prénom de l’auteur. Kateb Yacine était l’appellation de l’école primaire et de toute l’administration coloniale : Nom, prénom. Le génie de Yacine (qui dénote d’une oreille musicale sûre) est de l’avoir conservé à l’édition.  Tout cela participe et renforce le statut mythique de l’œuvre et de son auteur.

Nedjma, a totalement bouleversé l’écriture maghrébine. Il y a un avant et un après Nedjma. Que l’on s’y réfère ou pas, après Nedjma on ne pouvait plus écrire sans tenir compte de ce roman-poème fulgurant, même si on ne le connaissait pas vraiment. Beaucoup n’ont pas obligatoirement lu Nedjma, c’est sans importance, le livre est là malgré tout. C’est comme ça. L’évidence du mythe est qu’il travaille tout un chacun, consciemment ou inconsciemment.

C’est en ce sens qu’il y a une généalogie et un texte fondateur. Cela peut ne rien à voir avec des itinéraires particuliers. Le mythe travaille autrement l’écriture. Il ne s’agit pas de filiations directes, décelables par une critique littéraire.

C’est une chose extraordinaire et dure à porter. Kateb a été broyé par cela même qui l’animait en lui donnant les mots pour le dire : le peuple (algérien, mais pour Yacine, il s’agit aussi du peuple vietnamien, sud-africain, français, etc. le peuple opprimé) obscur émergeant à la conscience historique et poétique.

Mais le peuple algérien ne parle pas français et Kateb Yacine le sait. Son trésor inaliénable c’est sa langue, que la colonisation cherchera vainement à éradiquer. Conquérir la langue française était-ce aliéner ce trésor ? De son butin de guerre, Kateb fera une œuvre, non pas hybride mais étrange, pour exorciser la dépossession. Nedjma doit certainement beaucoup à Faulkner, mais on ne saurait comprendre le texte si l’on n’a pas présent le râle des ancêtres refusant de se laisser museler, intimant l’ordre au jeune lycéen de poursuivre la quête de la tribu. Nedjma est la mise en scène de cette parole ancestrale ressurgie dans le drame de la lutte de libération.

A peine entamée, la tâche est interrompue. Kateb Yacine abandonne l’écriture en français pour se lancer dans l’expérience théâtrale en langue dialectale.

Je voudrais rendre hommage à Jacqueline Arnaud, puisque c’est elle qui m’a fait connaître Kateb personnellement et qui m’a fait entrer dans son univers d’écriture. C’était à la fin des années 70. Pour dire la vérité, je n’avais pas lu Nedjma mais seulement Le cadavre encerclé et L’homme aux sandales de caoutchouc. J’avais déjà trente ans quand j’ai commencé à lire Kateb. J’ai immédiatement accroché. Nedjma m’a semblé évident. Le texte est réaliste et fantasmatique à la fois, il mobilise la littérature française et internationale en même temps que la poésie populaire algérienne, la tradition orale, etc. L’intertextualité n’est pas un procédé savamment élaboré mais une nécessité de la narration. Rien n’est jamais forcé mais demande une attention et une écoute naïve pour se laisser (sur)prendre.

Il y a ici toute une tradition poétique à la fois classique et populaire, qui s’imprègnent l’une de l’autre. La tradition poétique arabe remonte au VIème siècle avec les Mu’allaqât, ces fameux poèmes suspendus de l’anté-islam. Kateb ne l’ignorait pas. Son père était un lettré en langue arabe. La tradition du conte, il la tenait de sa mère… Kateb est d’abord dans la tradition poétique quand il écrit Soliloque en 1945. Il est dans Rimbaud. Le conte est peut-être là en arrière-fond, mais c’est superflu. Quand il a commencé à écrire, c’est d’abord Rimbaud, puis Faulkner, Dos Passos, etc. Il était très imprégné par les auteurs américains, comme Dib, d’ailleurs, et il va écrire dans cette direction-là.

Le conte ne l’a pas vraiment mobilisé. Il est beaucoup plus préoccupé par la saga familiale, les mythes d’origine de la tribu. Moi, je croyais qu’il racontait n’importe quoi. Puis, au cours de recherches aux archives d’Aix, j’ai trouvé le dossier de son ancêtre, Keblout, avec les rapports de police qui le poursuivaient à Tripoli, à Istanbul. Ce personnage mythique de la tribu avait réellement existé. Kateb a grandi (je peux très bien le comprendre, ayant moi-même grandi dans le même univers) dans ce qui peut paraître de l’univers du conte mais qui relève de cette tradition de résistance qui était la geste tribale à l’époque coloniale.

Nedjma est l’œuvre d’un jeune homme de 20 ans. Ce n’est pas une œuvre parfaite, mais c’est ce qui fait la beauté d’une œuvre. Comme les poèmes de Rimbaud ne sont peut-être pas parfaits si on les compare à ceux de poètes plus mûrs. Mais, c’est justement cet aspect fragmentaire du mythe. Nedjma n’existe pas simplement dans le texte qui porte ce titre. Elle existe avec Le Polygone, avec les Ancêtres, etc… ce sont toutes ces bribes de textes en construction et élaboration qui forment Nedjma. Jacqueline Arnaud avait commencé une première recension des œuvres de Kateb avec ce titre éloquent : l’œuvre en fragment. Il se trouve que pour des raisons d’édition, ça a été découpé d’une certaine façon. Aujourd’hui, on ne reproduit plus la préface « ethnocentrique » qu’il y avait autrefois. Nedjma va devenir une œuvre importante malgré ses imperfections et même à cause de ses imperfections parce qu’elle explore de l’inconnu.

Youcef Sebti a dit une fois, lors d’une poésiade à Bédjaïa, que Ndejma était la mise en forme romanesque de la pensée de Maurice Thorez sur l’Algérie, la société en formation. On peut lire le texte comme ça. Kateb était au parti communiste à l’époque. Mais je pense que c’était une boutade même si Sebti semblait très sérieux. Kateb n’a pas construit le roman dans une optique politique ou symbolique. Il n’y a aucune conception volontariste dans l’économie du texte. Le texte doit aller au-delà des intentions de l’auteur, il doit parler sans se soucier de la rationalité du propos. Nedjma nous parle sans fioritures ni joliesse avec le lyrisme sauvage de la jeunesse.

Kateb a arrêté d’écrire pour revenir au peuple, à la langue populaire, ça c’était son problème. Il rejetait Nedjma, la langue française, mais Nedjma ne lui appartenait plus. Ce qu’il pouvait en dire n’avait pas d’importance. Il ne se reconnaissait plus dans Nedjma, empêtré dans le populisme de l’époque. Il n’empêche, ce texte est celui qui permet de comprendre tout le traumatisme du syndrome colonial analysé par F. Fanon.

Kateb a quitté le lycée après son arrestation pendant les émeutes de 1945. Il était en Troisième mais il avait une culture littéraire très forte et une culture populaire orale de la tradition maghrébine. Le journalisme va aussi jouer un rôle important dans sa formation. Le bouillonnement littéraire et politique mêlé au dérèglement de tous les sens va permettre à Kateb d’entrer en possession de la clé qui fera jaillir la formule de façon évidente. C’est l’évidence de son écriture qui me frappe. Il disait les choses comme elles venaient, et elles venaient juste. C’est une des rares personnes, même quand il parlait spontanément, il avait toujours le mot juste. Il parlait peu, mais quand il parlait, toujours le mot juste. Même quand il avait bu, il avait toujours le mot juste. Il avait ce sens de la précision. C’est important qu’aujourd’hui on le reconnaisse.

Tout écrivain maghrébin a un rapport bizarre d’admiration et d’envie avec ce texte. Et c’est rare dans la littérature, quelqu’un qui entre dans le mythe de son vivant. La France a eu Rimbaud, l’Algérie a eu Kateb.

Quant à ce que j’ai pu, comme écrivain, hériter de Kateb, je ne saurais pas le dire. Il faut interroger mes textes. Ayant grandi en France, ayant été dans un lycée parisien, etc… je ne connaissais pas les auteurs algériens à cette époque-là. J’en ai vaguement entendu parler parce qu’il y avait la guerre de libération qui faisait que je m’intéressais aux quelques bribes que je pouvais trouver mais toute ma formation était quand même une formation de n’importe quel jeune français des années 50-60. Quand j’ai commencé à écrire, bien sûr… c’est Victor Hugo, les romantiques, le surréalisme. Tout ça va baigner mon travail d’écriture. Au fur et à mesure que j’écrivais, j’en suis venu aux écrivains algériens parce que je voulais voir comment ils réglaient le problème de la langue, le problème de l’espace d’écriture, la question du personnage romanesque, comment ils pouvaient parler d’amour dans la réalité dans laquelle on vivait, … alors que les héros stendhaliens ne me satisfaisaient pas pleinement. Mais un personnage algérien : comment il va se comporter ?

J’ai eu la chance de rencontrer personnellement pratiquement tous les écrivains. Dès que j’ai commencé à écrire, je leur ai envoyé mes textes, et je voulais les rencontrer. J’ai eu de bons rapports avec certains, pas avec d’autres. Peu importe. Ce n’est pas le côté personnel. Mais j’ai été obligé de me confronter à leurs œuvres pour avancer moi-même dans l’écriture. Je ne pouvais pas réellement écrire si je ne savais pas comment eux avaient fait. A un certain moment, ce qui s’écrivait dans la littérature française ne pouvait plus m’apporter ce que je voulais. Donc j’ai cherché bien sûr dans la littérature internationale. Hélas, je ne parle pas toutes les langues.

Les auteurs maghrébins, même les jeunes aujourd’hui, je les lis pour voir comment ils se confrontent à certaines questions par lesquelles ils vont passer. Et je vois au bout d’un certain temps d’écriture, qu’il y a le point d’ancrage. C’est-à-dire qu’on écrit en français, mais c’est le français qui sonne étrangement, comme disait Aragon dans la préface à Ombre gardienne. Il dit : cet auteur parle notre langue. La langue de Villon. Mais ce n’est pas tout à fait la langue de Villon.

Tout mon travail d’écriture c’est cela.

Nabile Farès a dit de Nedjma : « c’est la mal-diction du français sur l’Algérie »

Kateb est celui qui a réussi à rendre compte de la présence coloniale et de la perturbation que la colonisation pouvait faire dans la société, dans le texte même. Il a résolu esthétiquement un problème qui continue toujours à se poser aux écrivains des anciennes colonies. Ecriture qui peut être réduite parfois à une écriture ethnographique. Par exemple, les textes de Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri. Je m’insurge contre ce jugement. Je les ai lus et relus attentivement. C’est une autre façon de subvertir la langue. Vraiment, quand on les lit aujourd’hui, Feraoun notamment, il y a énormément de choses qui sont pressenties, malheureusement, on l’a réduit à un écrivain folkloriste. C’est comme si on disait Mauriac, c’est un écrivain folkloriste, ou Giono… C’est vrai qu’il y a ce côté descriptif, ethnographique. Mais au fond, on trouve ça aussi chez Faulkner. On a vraiment sous-estimé l’écriture de ces écrivains et c’est parce que je les ai relus soigneusement que j’ai commencé à découvrir l’importance de leur apport. Heureusement qu’ils sont là pour nous permettre d’aller plus loin. On a parlé du roman de Mammeri La colline oubliée.… Ce sont des textes qui sont vraiment très forts et qui dépassent ce côté indigéniste de l’écriture.

Oui, il y a des écrivains folkloristes dans les années 20. On en était encore aux balbutiements. Mais dans les années 50, quand la littérature démarre vraiment, c’est une écriture « adulte » qui ne peut être comprise qu’avec le grand éclatement du pays.

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Pourquoi je ne suis pas héritière de Kateb Yacine

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Pourquoi je ne suis pas héritière de Kateb Yacine

Souâd Belhaddad (journaliste écrivain)

Journée d’études Kateb Yacine, Nedjma

 

J’ai beaucoup hésité à intervenir dans ce colloque, car  je m’y suis d’abord sentie comme une intruse. Un colloque dédié à Kateb Yacine, avec une intervenante disant que, justement, elle n’en est pas héritière, n’était-ce pas inconvenant ?

Or, il se trouve que les explications de ce non héritage révèlent peut-être quelque chose, sinon de l’œuvre de Kateb Yacine, de sa transmission… ou plutôt sa non transmission. Car, pour que je m’y reconnaisse, il eut d’abord fallu que je le connaisse. Or, durant toutes mes années d’école et de lycée, je n’ai jamais entendu parler de Kateb Yacine. Plus tard, lorsqu’enfin, pour les premières fois, je l’ai entendu désigné comme un grand écrivain, l’appellation était quasiment toujours  assortie de celle de «  langue française ». Ecrivain ou grand écrivain de langue française…

Cette précision, dans un premier temps, m’échappait totalement car de toute façon, les écrivains enseignés sur les bancs scolaires n’étaient que de langue française !… Puis, plus tard, j’ai compris : peut-être qu’en spécifiant que Yacine était de langue française, voulait-on souligner qu’il était algérien mais que, de cette identité là, l’élément principal à en retenir était… le français.

L’élément principal, de toute évidence, n’était pas le propos de son écriture, soit l’Algérie, l’histoire de la colonisation, la lutte pour l’indépendance. Cet objet  « Algérie » était  bien trop encombrant.

 

   Ce non-dit  sur l’Algérie, ce mal-amour, était historiquement si fort que même la littérature, à mes yeux, n’aurait pu prétendre le briser. Ainsi, lorsque pour la première fois, j’ai ouvert Nedjma, c’est cet embarras que j’ai éprouvé avant tout. L’écriture du roman de Yacine, ses protagonistes, sa trame,… tout m’encombrait terriblement… Un détail, surtout me perturbait : le prénom de ses personnages. Lakdar, Mouloud,… des prénoms à consonance très familière mais, justement, si familière qu’il me paraissait impossible de les retrouver dans un livre, impossible et même gênant. Comme si ces prénoms arabes ne pouvaient avoir le droit d’être livresques… Comme si user de la langue française revenait à gommer toute référence à l’origine algérienne.

 

 C’est, des années après, en éprouvant dès les premières lignes, comme Proust et sa petite madeleine, ce même sentiment de gêne que je suis parvenu à le nommer.

Alors, je me suis prêtée à un petit stratagème : durant ma relecture de Nedjma je me suis dit : «  Imaginons qu’il ne s’agit pas de Kateb Yacine, mais d’un quelconque autre auteur. Ecartons totalement le nom de Kateb Yacine afin d’éviter que ce  flash back ne parasite ma lecture et lisons cet homme comme un écrivain, point.

Cela a très bien marché. La raison en est simple : Kateb Yacine est, en effet, un grand écrivain… Dans lequel j’ai reconnu la brillance des descriptions de la petite bourgeoisie d’un Balzac, (un de mes auteurs fétiches), la construction littéraire riche et complexe d’un Boualem Sansal, écrivain algérien contemporain, le sens de moral d’un André Brink ou l’ironie d’un Yasmina Khadra, autre écrivain algérien, (honoré aujourd’hui comme écrivain français) Et j’ai éprouvé les mêmes moments de jubilation, de fascination, de lassitude, de poésie, de déroute, ces sentiments construisant un livre.

Pour considérer d’emblée Kateb Yacine, il aurait donc fallu aimer  l’Algérie, la transmettre, autrement dit s’aimer soi. Or, c’est sans doute parce que Yacine assumait fortement son identité d’algérien, avec toute sa complexité mais avec fermeté qu’il n’a pas été enseigné. Il eut été trop subversif de reconnaître que cet homme, loin de justifier la prétendue colonisation positive aujourd’hui clamée (là, il s’agirait, plus que de routes ou d’hôpitaux,  d’écrivains que la France aurait «  construits »), en avait était un pourfendeur, par la voie subversive de l’écriture…

Car, pour considérer d’emblée Kateb Yacine, il aurait surtout fallu comprendre la transgression que l’homme avait faite de la langue française, comment, en effet, il s’est servi d’elle pour dénoncer l’oppression de ceux qui le lui ont enseigné cet idiome. Malek Haddad, magnifique écrivain algérien (j’allais ajouter avec ironie « de langue française  »…) parle remarquablement de  cette transgression que tout auteur algérien, d’avant et après indépendance, ont opérée. C’est par la langue héritée  des colonisateurs qu’ils ont pu trouver les armes pour se rebeller contre ces derniers.

De même que c’est par le français que mes parents voulaient tellement que je maîtrise, que je manie avec excellence afin de trouver ma place en France, et indirectement la leur, que je me suis affranchie d’eux. C’est en réalisant leur désir que j’ai nommé le mien, individualisé, que j’ai pu construire un territoire à la première personne, salvateur pour moi certes mais qui leur  donné le sentiment, eux,  d’être un peu «  lésés ».

C’est ainsi que je déclare ne pas être héritière de Kateb Yacine mais plutôt héritière de cette ambivalence de la France à l’égard de ce chapitre de sa propre  histoire nationale. Je n’en suis pas héritière parce que sa transmission n’est passée ni par la famille, ni par l’éducation  nationale. J’ai aimé très vite, très tôt la langue française, je l’ai habité comme le pays qui ne serait jamais celui de mes parents mais cette langue française excluait dans mon imaginaire celle d’un Algérien…

Aujourd’hui, je suis soulagée et heureuse de me dire qu’il est inscrit à un programme comme écrivain français, mais surtout qu’il s’immortalise comme de la littérature, c’est-à-dire comme de l’universel.

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