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Rencontre avec Brahim Tazaghart-écrivain algérien

Posté par algeriedemocratie le 29 juillet 2009

Rencontre avec Brahim Tazaghart“Notre oralité nous a joué des tours” Rencontre avec Brahim Tazaghart-écrivain algérien dans intellectuels algeriens(48) 2183_74012

Brahim Tazaghart, romancier et poète, est l’un des rares militants de la cause amazighe dont la militance ne s’est pas confinée dans le “confort’’ et autre coquetterie politique pour dire et réinventer son identité.  Conscient que le terrain porteur est de loin celui de la production, il mettra sa muse et son talent de romancier au service de la littérature. L’auteur de Salas d Nuja ne s’arrêtera pas là : il investira le terrain, ô combien compliqué de l’édition avec l’ambition, encore plus compliquée de se spécialiser dans la littérature amazighe, tous genres confondus.  De cet univers, il nous parlera avec lucidité, une lucidité que le politiquement correct a l’habitude d’occulter.

La Dépêche de Kabylie : La toute jeune entreprise (Les Editions  Tira) que vous gérez vient d’éditer pas moins de 9 ouvrages, qui plus est sur tamazight. Ceux qui ont une idée de l’univers complexe et compliqué de l’édition en sont agréablement surpris (pour ne pas dire n’en reviennent pas).  Le fait que vous soyez écrivain expliquerait-il cet “exploit bibliographique’’ ?

Brahim Tazaghart : Je crois que sans la culture, sans les arts et la philosophie, nous n’avons aucune chance pour sortir du gouffre dans lequel nous nous trouvons depuis des siècles. Notre crise nationale n’est pas d’aujourd’hui, elle prend racines dans notre histoire la plus lointaine. En effet, depuis des millénaires, nous nous trouvons toujours face au même piège, celui de l’urgence, de l’immédiat ! Aujourd’hui encore, nous tournons le dos à la culture, nous sommes otage de “l’absolument utile”, au sens le plus élémentaire. La culture comme ensemble de connaissances qui nous permettent de vivre en harmonie avec notre environnement est déconsidérée, mal prise en charge, dévalorisée. C’est plus les aspects naturels que les aspects civilisés qui sont mets en avant. L’eau, le pain, le toit, déclassent la langue, le chant, la danse et le rêve. Nous avons réussi à créer des désaccords entre l’homme et ce qu’il a de plus beau en lui entre le sommeil et le rêve, entre le travail et le repos.

Notre oralité nous a joué des tours, et elle continue à le faire ! C’est une pensée fragmentaire, superficielle que nous développons, une pensée consensuelle, incapable de critiques fondamentales et de remises en cause !

Face à cette situation et convaincu que les deux critères essentiels qui définissent les peuples modernes sont l’écriture et la lecture, moyens privilégiés de progrès et de liberté, je me suis engagé dans cette entreprise du livre qui me donne énormément de satisfaction et de bonheur, malgré les difficultés. Il était temps que des hommes s’engagent pour le faire, que des solutions soient imaginées à des problèmes que connaissaient et que connaissent tous les peuples de la planète. Le problème n’est pas spécifiquement algérien ! La modernité est la capacité à dépasser des situations qui semblent infranchissables.

Je suis écrivain, militant de la démocratie et du progrès. A ce titre, je suis concerné par la situation que vit mon pays et mon peuple. Je ne peux être indifférent. Je crois que nous traversons des moments très sensibles, après les années de feu et de sang qui ont détruit beaucoup de repères et d’espoir. Il s’agit d’imaginer un avenir et de faire en sorte de le réaliser. Le livre participera pour une grande partie, c’est plus qu’une conviction, c’est une condition. Il participera d’autant plus que beaucoup d’écrivains (es) et de militants (es) des belles lettres se sont engagés dans sa fabrication et sa diffusion, à l’exemple de Lazhari Labter, Assia Moussi, Sofiane Hadjadj, Sid Ali Sakhri et autres. Le livre, ce n’est pas qu’une affaire d’argent, c’est aussi une affaire de passion et de savoir faire littéraire.

Tira Editions que je dirige tente de s’impliquer, de participer à cette dynamique qui aura d’ici quelques années des retombées très positives sur notre vie nationale. Tira travail à mettre la création littéraire en tamazight au diapason de ce mouvement, la faire connaître et la faire reconnaître. Akal d wawal de Djamal Arezki, Ghas de Djamal Iggui, Zik-nni deg Wat Dwala de Remdane Lasheb, Tizlit tuhzint n yimattaren n lqesba… de Ismaïl Aït Djaffer, traduit par Malek Houd… sont aujourd’hui en librairies. D’autres encore sont en fabrication, comme Haqbaylit n Tipaza, tajerrumt d yillugan n tira de Nadjia Bouridj et Abdellah Nouh. En plus des livres en tamazight, nous avons publié un roman en langue française de Rachid Oulebsir, sous le titre : Les derniers Kabyles et un recueil de nouvelles de Brahim Hadj Slimane : 29 visions dans l’exil. Ce dernier est édité avec le soutien du Centre culturel français.

Cette année, notre ambition a rencontré le projet du soutien au livre que pilote le département du livre et de la lecture publique du ministère de la culture. Et quand l’ambition trouve le soutien matériel qui lui fait défaut, le résultat ne peut être que meilleur. En plus du ministère de la Culture, nous avons collaboré positivement avec le HCA.

 

Au moment où des entreprises tournent franchement le dos à la littérature en général et au livre amazigh tout particulièrement et investissent le terrain mercantile de la gastronomie et celui du livre religieux, Tira se focalise sur la littérature (tous genres confondus) et a tendance  à se spécialiser dans le livre amazigh. Seriez-vous donc casse-cou ou, contrairement à ce que les éditeurs laissent entendre, la littérature a un lectorat ?

Je suis un militant de tamazight, j’ai organisé des marches et des grèves quand le moment était à la pression politique. J’ai écrit des poèmes et des nouvelles parce que la lutte c’était aussi le fait accompli. Je continue d’écrire parce que j’aime le faire, parce que sans les phrases, je me sens orphelin et inutile. Le monde est écriture. Il n’y a pas d’histoire sans l’alphabet. De ce fait, je ne peux me tourner vers l’argent facile, parasitaire, parce que ma destinée me l’interdit. Je ne peux vivre en dehors de moi-même, agent de l’absurde et de la faillite. Je suis le produit et l’aboutissement d’une vie liée à un rêve qui m’emporte ; celui de vivre dignement, en accord avec mon identité, fier de mes origines et de mon avenir.

Avec les éditions Tira, je vis mon rêve, au lieu de passer ma vie à rêver. Et comme tout investisseur, je suis en train de prendre des risques et de les assumer. Je travaille d’arrache-pied à créer les conditions de ma réussite. Dans ce sens, Tira c’est, en plus de l’édition des livres, un lieu de rencontre et d’échange qui a reçu beaucoup d’auteurs pour des ventes-dédicaces. Tira c’est le carrefour du livre de la ville de Béjaïa, c’est la rencontre scientifique autour de l’écriture du grand romancier Amar Mezdad. Tira c’est la collaboration au café littéraire de Béjaïa qui prend de plus en plus de l’ampleur et qui fait honneur à cette ville de savoir et d’histoire.

Vous voyez, je ne suis pas un casse-cou, même si j’ai besoin d’un grain de folie pour avancer. C’est problématique, mais c’est ainsi… Il m’arrive de temps à autre d’être traversé par le doute, d’être secoué par le quotidien qui est très pénible, de se dire à quoi bon lorsque la presque totalité se complaît dans son indifférence… Mais bon, rien n’est facile ni donné ! Certes, il n’y a pas un lectorat consistant, il n’y a pas de conscience sociale suffisante et à la hauteur des enjeux, mais le lectorat de base existe et sa consistance grandie de plus en plus. Le nombre d’étudiants est en perpétuelle progression, la scolarité en tamazight s’affirme de plus en plus. Et nous sommes là pour accompagner cet effort et cette évolution.

 

Il y a quelque temps, vous aviez, dans une projection  qui se voulait “littérairement” constructive, parlé d’un Nobel pour le roman amazigh. Y arrivera-t-on un jour ?

Le jour viendra ou tamazight aura sa place complète non seulement sur le double plan juridique et politique, mais surtout sur ceux du savoir scientifique et littéraire. Pour cela, la recette n’est pas compliquée. Il s’agit de se départir du complexe de « la panique de la fin du monde ». Si nous arrivons à le faire, tout sera du domaine du possible et du réalisable. Je m’explique. Ce qui menace tamazight et l’affaiblit depuis toujours, c’est l’homme amazigh et non pas l’autre (s) ! L’homme amazigh, depuis des siècles, refuse avec entêtement de laisser un héritage significatif à ses enfants, aux générations futures ! L’homme amazigh est convaincu qu’après lui, c’est la fin du monde, la fin de l’histoire. « Si ma mère meurt, que périssent toutes les femmes ! » Il le dit avec conviction, foi et certitude ! Incapable de se départir de sa fierté mal placée, il confond ses histoires avec l’Histoire. C’est pour cette raison qu’il passe souvent à coté de son destin. Que ferions-nous avec tamazight ? Cette question revient souvent chez nos concitoyens, comme pour se fuir, comme pour justifier son égarement, comme pour bien se noyer dans le vide qui est au fond de chacun. Cette question reflète l’impatience, l’emprise de l’instant, la panique devant la circulation du temps ! Cette question a été posée depuis toujours et des générations la poseront encore si une rupture n’est pas apporté à notre perception du monde et de nous-mêmes.

Il est temps que notre peuple se sépare d’avec le victimisme et qu’il assume sa part de responsabilité dans la situation dans laquelle se trouve notre langue, notre pays. L’avenir de nos enfants dépend de cette capacité à faire en sorte que le soleil cesse de se couche sur nos matinées. Il est temps de penser avenir lointain, de se mettre au travail sur la base de projets concrets et palpables. Tamazight dans l’enseignement, dans l’édition, dans l’audiovisuel…

L’intelligence, la patience et l’endurance seront nos meilleurs alliés. Car, il est admis que les langues sont le reflet de leurs locuteurs, et aucune langue ne peut être forte quand elle est utilisée par un peuple faible, des hommes et des femmes sans ambitions… Voyons l’amazigh arabisé pour exemple. Il ne cherche pas à comprendre pourquoi et comment il a perdu sa langue, comment et par quel moyen il peut se la réapproprier ; non, il s’acharne contre tamazight plus que le pire de ses ennemis, et dans sa dérive mentale, il focalise son effort pour la faire perdre à ceux qui l’ont sauvegardé !

Mais, contre vents et marrées, le Nobel sera à notre porté, pas seulement en littérature, mais aussi dans la médecine, l’économie et autres. Il suffit de se décider à vivre et à travailler dans sa langue.

 

Le politique, dans son sens le plus démagogique, est toujours  associé à tamazight. Cela ne freine-t-il pas son élan ? 

Il y a un temps pour aimer et un temps pour mourir, comme disait l’autre. La vie est facettes et instants. Quand tamazight était banni dans son pays, la politique comme action de l’homme pour changer une situation aberrante était notre tasse de thé quotidienne. Par le moyen d’un combat sans relâche, nous sommes arrivés à faire évoluer les choses, à changer le cours de l’histoire, à redonner à l’Algérie ce qu’elle a de plus beau, ce qui fait son algérianité. L’Algérie ne peut être algérienne, africaine, méditerranéenne, sans tamazight. Si l’arabe est une langue asiatique par naissance, le français une langue européenne, tamazight est une langue africaine par excellence ; l’une des grandes langues méditerranéenne. Grande et faible, telle est sa situation ! Le politique doit penser l’avenir. Le politique est adaptation aux nouvelles situations et anticipation. Tamazight a avancé constitutionnellement et institutionnellement. Il faut prendre acte, avancer avec, tout en étant conscient et critique.

La politique dans son sens démagogique est synonyme d’égoïsme, d’intérêt bassement mercantile, d’une notoriété assise sur le mensonge et la tromperie. Cette forme de politique est ennemie de la rationalité, de la raison. Elle est totalité aberrante, fuite du réel et entêtement à préserver des situations d’impasses profitable à des individus sans grande générosité.

Concrètement, et concernant tamazight, je dirais qu’ils sont démagogues tous ceux qui ont des parcelles de pouvoir acquis grâce à la mobilisation du peuple pour tamazight et qui lui tournent le dos sous prétexte d’urgences sociales et économiques.

D’ailleurs, et c’est là un autre problème sérieux, la plupart de ceux qui réclament haut et fort la reconnaissance de tamazight sont les premiers à l’ignorer, à se départir dans leur vie concrète. C’est là un aspect du problème qui rend la politique inefficace et dépourvu d’imagination créatrice.

 

La création tous azimuts ne serait-elle pas en fin de compte la donne fondamentale qui assure la pérennité d’une langue. Et dans ce sens, qu’elle serait l’apport du politique ?   

Nous l’avons dit au sein du MCB et nous le redirons aujourd’hui encore, le combat pour tamazight doit s’appuyer sur la production culturelle et la pression politique. La langue ne vaut que par sa capacité à porter une grande littérature, à transmettre la modernité, à permettre à l’homme de vivre pleinement son milieu et son temps. Tamazight n’est pas « passé », il est avenir. J’étais très heureux de lire dans les colonnes du journal El Fajr, la décision de Amara Lakhous, un grand écrivain algérien qui a eu dernièrement un grand prix littéraire en Italie – il écrit aussi dans cette langue en plus de l’arabe –, d’écrire un roman en langue amazigh. Lakhous est une grande compétence littéraire, son apport à tamazight sera certain. Et la même voie doit être prise par tous les écrivains dont tamazight est la langue maternelle… sans négliger bien sûr l’apport des langues étrangères.

Le politique lui, doit apporter les moyens, mettre en marche des stratégies de développement linguistique selon des dossiers élaboré par les spécialistes et praticiens concernés.

Le politique qui a en charge la gestion de l’Etat est appelé à créer une harmonie institutionnelle qui renforcera sa crédibilité. En effet, il est inacceptable que l’institution comme la télévision nationale ignore magistralement le travail que réalise l’université dans le domaine amazigh. Quelle compétence ont les gestionnaires de la chaîne amazighe pour décider de la transcription de tamazight ? Les portes du recrutement sont-elles ouvertes en premier chef au licenciés et magistères en langue et culture amazighes ? Créer des situations conflictuelles pour pouvoir trancher par la suite n’est pas très utile dans la situation actuelle.

Tamazight à besoin de se développer, de mettre l’Algérien sur le chemin du travail et de la réussite, il est un moyen d’ouverture sur l’Afrique, la Méditerranée, avec un contenu qui est le nôtre, un contenu qui prend en charge notre histoire et notre personnalité nationale.

 

Entretien réalisé par  T. Ould Amar

Publié dans intellectuels algeriens(48) | 1 Commentaire »

 

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