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Un ex-général de la junte argentine (76-83) condamné à perpétuité.

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Un ex-général de la junte argentine (76-83) condamné à perpétuité.

Par Salah-Eddine SIDHOUM

Santiago Omar Riveros, ex-général de la junte argentine, auteur durant la « sale guerre » (1976-1983) de crimes contre l’Humanité, a été condamné hier, mercredi 12 août 2009 par un tribunal de la banlieue de Buenos Aires à la prison à perpétuité pour atteinte aux droits de la personne humaine. Il est accusé d’être responsable de l’exécution sommaire en 1976 et après d’horribles tortures d’un jeune adolescent de 15 ans, Floreal Avellaneda.
Ce sinistre officier putschiste criminel était le responsable du non moins sinistre camp de tortures et d’exécutions sommaires qu’était le « Campo de Mayo » qui a vu défiler près de 5000 prisonniers politiques que le régime du général Videla voulait « éradiquer » dans le cadre du « processus de réorganisation nationale » pour « sauver l’Argentine et la démocratie » du « péril rouge » (le « péril vert » n’existait pas encore !).
Ce camp constituait avec la tristement célèbre école de Marine (ESMA), un des « hauts-lieux » de la répression sauvage qui s’était abattue sur une grande partie de la population argentine au lendemain du coup d’Etat de 1976.
Trente ans après ce crime imprescriptible et malgré toutes les lois scélérates d’autoamnistie proclamées par les putschistes (« point final » et « désobéissance due » des années 86 et 87) qui interdisaient toute plainte contre les militaires et services de sécurité de la part des victimes ou familles de victimes de la « sale guerre », la justice indépendante argentine décidera de mettre fin à l’impunité. Trente ans après ses crimes contre l’Humanité, ce général criminel sera rattrapé par la Justice ! Et plus de 350 plaintes sont en attente d’être instruites par la justice pour les seules victimes du « Campo de Mayo ».
Pour rappel, la dictature argentine instaurée par le général Videla et qui dura plus de sept ans, se soldera par près de 30 000 disparitions forcées (victimes probablement torturées puis exécutées sommairement). Cette stratégie des « disparitions » sera empruntée à la sinistre « Ecole française » employée durant notre guerre de libération nationale. Cette dictature aura ses centres de torture et de liquidation, ses escadrons de la mort et ses « vols de la mort » pour terroriser une grande partie de la population. Elle aura aussi sa justice d’exception pour envoyer ses opposants, sur la base d’aveux extorqués sous la torture et de dossiers judiciaires préfabriqués, croupir dans les centres de détention.
Mais malgré sa « puissance » O combien éphémère, cette dictature connaitra indubitablement sa fin, grâce au combat de la société, de ses intellectuels et politiques dignes, des familles de victimes (dont les mères courageuses de disparus qui ont joué un très grand rôle dans l’éclatement de la vérité) et des militants des droits de l’homme.
La phase de transition démocratique, grâce à cette mobilisation populaire et des élites politiques se déroulera pacifiquement, malgré les menaces voilées de coups d’Etat des résidus militaires putschistes. L’Etat démocratique et le pouvoir législatif (démocratiquement élu) annuleront ces lois scélérates d’autoamnistie en 2003 avant que ces dernières ne soient totalement abolies en 2005 par la Cour Suprême.
Ce cas argentin doit servir de leçon aux apprentis dictateurs résiduels d’Afrique et du monde arabe qui pensent pouvoir, par la répression sauvage, se maintenir éternellement au pouvoir et par des lois d’autoamnistie se protéger à l’avenir de toutes poursuites judiciaires pour les crimes imprescriptibles qu’ils ont commis contre leurs peuples soumis.
Il doit servir également de leçon à tous les citoyens libres qui ne doivent pas mettre la charrue avant les bœufs. Seule l’instauration d’un Etat de Droit pourra permettre l’éclosion de la vérité sur les crimes commis par ces régimes et pas avant.
Œuvrons à un changement du système politique, à l’instauration de l’Etat de Droit et que la justice indépendante fasse alors son travail dans la sérénité pour que plus jamais, nos peuples ne soient les victimes expiatoires de ceux qui veulent se maintenir ou accéder au pouvoir par les coups d’Etat et les baïonnettes. Vérité et justice ne signifient nullement vengeance. Le cas argentin en est un exemple éloquent.

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La langue kabyle risque de disparaître

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

La langue kabyle risque de disparaître
Le 5/10/2007

Une étude vient d’être finalisée par des spécialistes de l’Unesco, concernant la longévité des langues. Celle-ci a révélé que pas moins de 10 langues disparaissent chaque année dans le monde.

Le pays détenant le maximum de langues est l’Australie, qui a vu chuter le nombre de 400 langues parlées et écrites à seulement près de 25 actuellement.

L’étude poussée de cette survivance des langues, expliquent les chercheurs en la matière, fait savoir qu’une langue parlée par plus d’un million de personnes dispose d’une espérance de vie allant de 50 ans et plus. Cela est lié à sa praticabilité régulière, domaine d’application.

Les chercheurs ne se sont pas limités aux causes de la pauvreté linguistique ou au caractère scientifique pour expliquer ces disparitions. Les raisons politiques sont aussi mises en exergue, car ces dernières accéléreraient le phénomène de disparition des langues.

A y songer, la situation de la langue Kabyle, comme d’ailleurs le Mozabite, le Chaoui, le Chleuh, variantes de la langue Amazighe, ont toutes une existence provisoire, donc vulnérable, et sont menacées d’extinction. Nonobstant cela, pour ne parler que de la langue Kabyle, et, bien qu’elle soit parlée par plus d’un million de Kabyles, le retard qu’elle subit en matière de production et de rayonnement, est aggravé par les considérations politiques austères et les ostracismes dans lesquelles elle évolue. Cela l’expose inexorablement au processus de dépérissement, même si, quelque part, certains de nos intellectuels se sont sérieusement penchés sur le problème, à l’exemple de Mammeri, Djaout, Salem Chaker et bien d’autres, qui ont légué un outil pédagogique suffisant et nécessaire pour sa promotion.

Le Cameroun et le Niger sont cités comme cas de pays africains où, les dix dernières années, ont vu des langues totalement disparaître du champ parlé et écrit.

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Réflexion sur l’avenir de la langue kabyle

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Réflexion sur l’avenir de la langue kabyle
Le 23 Avril 2007
Nous publions ci-dessous la contribution de Malik At Amer Ouali

Le journal Le Monde a récemment publié [1] l’information selon laquelle un comité d’experts a été mandaté par l’UNESCO pour faire des recommandations pour lutter contre la disparition des langues minoritaires, qui, depuis les années 90, se poursuit à un rythme sans précédent. Selon cet article, d’ici un siècle, 90% de cette richesse pourraient avoir disparu.

Cette information m’a interpellé et m’a poussé à me documenter afin d’identifier les causes de cette mort annoncée et par la même occasion voir si la langue kabyle pourrait elle aussi se voir menacée. Dans ce qui suit, je me focaliserai volontairement sur la langue kabyle mais les idées développées sont à l’évidence transposables au reste des langues populaires (chaoui, m’zab, arabe dialectal, etc.).

Peut-être que ce sujet suscitera-t-il une prise de conscience et un débat entre les lecteurs.

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Un peu d’histoire
«Au commencement était le verbe, la langue commune à tous les humains, puis Dieu introduisit la confusion dans le langage» dit la bible (*).

«Au début existait une langue mère, qui se serait ramifiée au fil des millénaires en une multitude de parlers différents» affirment les chercheurs.

Aujourd’hui, entre 5000 et 6700 langues sont parlées de par le monde. Cependant, ces langues sont d’importances très inégales puisque 96% d’entre elles sont parlées par seulement 4% de la population.

Formulé autrement, on dira que 96% de la population se partage entre 7 langues dominantes: le chinois, l’anglais, l’hindi et l’ourdou, l’espagnol, le russe et l’arabe.

Quant aux langues restantes, les linguistes partagent la conviction que la moitié d’entre elles auront disparu d’ici la fin du XXIème siècle. Soit en moyenne la disparition d’une langue tous les quinze jours !

Une langue meurt quand son dernier locuteur meurt. Une étude réalisée en février 1999 par l’université du Dakota du nord recensait 51 langues parlées par une seule personne, près de 500 par moins de 100 locuteurs, 1500 par moins de 1000, plus de 3000 par moins de 10 000 personnes et 5000 par moins de 100 000 personnes. Il n’est donc pas étonnant qu’un aussi grand nombre de ces langues soient menacées de disparition. Cependant, une langue parlée par plus de 100 000 personnes est-elle hors de danger? Pas nécessairement selon David Crystal, professeur de linguistique à l’université du pays de Galles à Bangor. «Tout dépend des pressions qu’elle subit, notamment de la part d’une langue dominante. Cela dépend aussi de l’attitude des gens qui la parlent: sont-ils attachés à sa survie ou bien s’en moquent-ils complètement?
Le breton est l’exemple typique d’une langue ayant vu le nombre de ses locuteurs décliner de façon catastrophique. Au début du XXème siècle, ils étaient 1 million à le parler. Ils sont aujourd’hui moins du tiers. Si rien n’est fait, le breton pourrait disparaître d’ici à cinquante ans.»

Pourquoi les langues meurent-elles ?
Les raisons sont multiples, on peut citer :

- les catastrophes naturelles,
- les génocides,
- l’assimilation par brassage des populations,
- la domination économique et culturelle de certaines langues sur d’autres.
- la colonisation /décolonisation ( et de manière générale tous les conflits)

L’influence de la colonisation dans l’émergence de langues dominantes est prépondérante. En effet, selon David Crystal, «la crise actuelle tient pour beaucoup aux grands mouvements coloniaux amorcés voilà cinq cents ans, le colonialisme ayant propagé dans le monde entier une poignée de langues dominantes. En Amérique du nord et en Australie, l’anglais a détrôné de nombreuses langues autochtones. En amérique du sud, l’espagnol et le portugais se sont imposés. Dans le grand nord Asiatique ce fut le russe. Le colonisateur européen n’est pas le seul responsable de cette crise. L’arabe a également évincé bon nombre de langues au Maghreb.»

En définitive, exceptées les catastrophes naturelles, les autres raisons énumérées ci-dessus se rapportent toutes in fine à un enjeu de pouvoir .
En règle générale [3], les détenteurs du pouvoir au sein d’un pays l’obtiennent soit par la contrainte, en forçant les populations à se soumettre, soit par le consentement en essayant de convaincre la majorité qu’il est de son intérêt de les soutenir. Cependant, le consentement n’est pas nécessairement un choix conscient mais relève souvent d’un processus inconscient de dressage que l’on désigne par «pouvoir idéologique» .

C’est pour renforcer ce dernier, que les états vont mettre en place des politiques linguistiques définies comme «l’ensemble des choix conscients effectués dans le domaine des rapports entre langue, vie sociale et vie nationale». Ces choix peuvent être faits dans l’intérêt du peuple en l’aidant à se réapproprier son identité par la réhabilitation de toutes ses langues, ou bien dans le but de conserver un pouvoir acquis en favorisant la domination d’une langue sur les autres et par là même la mort de ces dernières.

C’est au nom de l’idéologie liée à l’unité nationale mais aussi de la modernité que la France a imposé le français et éradiqué les langues régionales, qualifiés péjorativement de patois. C’est toujours au nom de l’unité que la Turquie a marginalisé le kurde et que les pays du Maghreb n’ont pas officialisé l’arabe dialectale et tamazight.

Cela revient-il à dire que les plus homogènes des sociétés et les plus stables des régimes sont bâtis sur un système monolingue? Non, répondent les spécialistes, qui affirment le caractère naturel du plurilinguisme. Par ailleurs, l’histoire a montré que les principaux foyers de tension de ces dernières décennies étaient de pays unilingues: le Cambodge, le Vietnam, le Rwanda, le Burundi, la Yougoslavie, l’Irlande du nord, etc. Toutes les nations unilingues ont connu des guerres civiles.

Il est intéressant de noter que les origines du rapport entre la stabilité, l’unité et la force d’une part, et le monolinguisme d’autre part, remontent comme l’attestent les citations bibliques aux origines de l’humanité. De même, dans la conscience collective des musulmans, l’arabe est la langue parlée par Adam au paradis et que par ailleurs, c’est parce que l’arabe est depuis l’origine de l’humanité, la langue miraculeuse que Dieu s’est exprimé en arabe dans le Coran. Il en résulte que la langue arabe est la langue originelle et qu’elle est de ce fait supérieure à toutes les autres.

Il est intéressant, à ce niveau, de citer deux exemples de politiques linguistiques afin d’éclairer mon propos [2]:

1- La Guinée
A l’instar des pays du Maghreb, elle a entamé dès son indépendance une politique de décolonisation linguistique et refusé de faire du français une langue officielle. Ainsi, les autorités ont -elles déclaré les huit langues les plus parlées comme langues officielles et lancé des campagnes d’alphabétisation fonctionnelle en direction des adultes et des écoles. Ralenti par diverses entraves, ce programme sera abandonné au lendemain du décès du président Sékou Touré en 1984. Arrivé au pouvoir grâce à un coup d’état, le général Lansana Conté rétablira la totalité de l’enseignement en français, devenu langue officielle.

2- La Turquie
L’exemple turc offre une autre grille de lecture. La question linguistique a été posée pendant la révolution lancée par Mustapha Kemal. Ce dernier engagera une planification linguistique comprenant l’établissement, dès 1928, d’un alphabet fondé sur l’alphabet latin en remplacement des lettres arabes; la suppression de l’enseignement de l’arabe et du persan à l’école; l’imposition de noms d’origine turque et l’obligation de lire le coran en turc. Les millions de kurdes vivant en Turquie ont tout simplement été ignorés. Cette vision totalitaire, certes due dans le cas de Attatürk, à un véritable nationalisme linguistique, visant notamment à réduire au minimum la distance séparant la langue écrite de celle parlée par la majorité du peuple, est néanmoins comparable à la vision de la révolution culturelle en Chine et à celle du système politique algérien. Toutes trois se sont appuyées sur le postulat selon lequel un État égale une nation, une nation égale une langue.

Il ressort de ces exemples que les politiques linguistiques reflètent un premier conflit entre la pratique sociale et l’autorité politique, et un second entre les frontières linguistiques et celles de l’état. Les deux conflits se rejoignent car ils poursuivent un seul objectif: Le pouvoir.

Les langues: un patrimoine fragile

Selon David Crystal,
Lorsqu’une culture est assimilée par une autre, la langue menacée subit un processus qui passe généralement par trois étapes:

- Dans un premier temps, les locuteurs subissent une pression très forte (politique, sociale ou économique) pour parler la langue dominante. Ce phénomène peut venir d’en haut, sous forme de mesures d’incitation, de recommandations ou de lois, ou bien de la base, par la pression du groupe ou en raison de la nécessité économique.

- La deuxième phase correspond à une période de bilinguisme émergent. On maîtrise de mieux en mieux la nouvelle langue, tout en étant toujours compétent dans l’ancienne. Puis, souvent très rapidement, le bilinguisme commence à s’estomper et l’ancienne langue cède le pas à la nouvelle.

- Au cours de la troisième phase , la jeune génération s’identifie de plus en plus à la nouvelle langue, l’ancienne ayant à ses yeux moins d’intérêt. Souvent, à ce stade, parents et enfants éprouvent une certaine honte à utiliser l’ancienne langue. Les familles qui continuent de la parler voient diminuer le nombre de leurs interlocuteurs et, le domaine d’usage se rétrécissant, cela aboutit à la création de « dialectes familiaux ». En une génération, un bilinguisme salutaire peut évoluer vers un semi-linguisme gauche (on ne parle aucune des deux langues correctement), pour aboutir à l’unilinguisme.
Quel remède à cela? Selon les linguistes, dans le cas de beaucoup de langues, il est trop tard pour faire quoi que ce soit, parce que les locuteurs sont soit trop peu nombreux soit trop âgés, ou bien parce que la communauté linguistique est trop occupée par ailleurs à essayer de survivre. Mais bien d’autres langues n’en sont pas à ce stade et on peut encore dans bien des cas les revitaliser. Il existe des exemple probants en Australie, en Amérique du nord et en Europe. Mais il faut pour cela qu’un certain nombre de conditions soient réunies:

1. La communauté elle-même doit avoir envie de sauver sa langue

2. La culture plus vaste dans laquelle elle s’inscrit doit respecter les langues minoritaires

3. Il faut des fonds pour financer les cours, le matériel pédagogique et les enseignants»

Quel constat pour la langue kabyle?

Afin de rester le plus objectif possible, essayons de faire un état des lieux en superposant la situation actuelle de la langue kabyle et les critères énoncés ci-dessus:

« Les locuteurs subissent une pression très forte (politique, sociale ou économique) pour parler la langue dominante. Ce phénomène peut venir d’en haut, sous forme de mesures d’incitation, de recommandations ou de lois, ou bien de la base, par la pression du groupe ou en raison de la nécessité économique. »

La langue kabyle se trouve bien dans ce cas !

Les autorités algériennes post-indépendance, ont de tout temps exercé une pression politique visant à la disparition pure et simple des langues du peuple, en particulier le kabyle. Pour s’en convaincre, je propose d’une part de relire les citations de quelques responsables, et d’autres part de citer quelques faits marquants [3] (lire à ce propos l’excellent ouvrage de Mohamed Benrabah).

1- Quelques citations:

Propos de Ben Bella (1er président de la république) à l’adresse de Habib Bourguiba (aéroport de Tunis 14/04/1962)
« Nous sommes arabes. Nous sommes arabes. Nous sommes arabes »

Propos de Houari Boumédiene (2ème président de la république) :
« Comment feront nos enfants pour se faire comprendre par leurs frères du Caire ou de Bagdad si, au lieu d’apprendre l’arabe, on s’occupe d’enseigner le Berbère. »

Propos de Chadli Bendjedid (3ème président de la république), Paris-Match octobre 1981
« Le berbère n’existait pas puisqu’il recelait des mots arabes »

Propos de Mouloud Kacim Naït-Belkacem (pourtant d’origine kabyle):
« Les berbères n’existent pas; je sais de quoi je parle: j’en suis un ! »

Propos de Ahmed Taleb Ibrahimi ministre de l’Éducation de l’ère Boumediene :
« L’école algérienne doit viser en premier lieu à former en arabe, à apprendre à penser en arabe »

« …Si l’on continuait à maîtriser l’école, il y aurait bien un moment où le renouvellement des populations créerait une situation de fait. Toutes les forces vives du pays finiraient par être le produit de l’école islamiste.  »

« En Algérie, le problème de la langue Berbère sera résolu quand les enfants ne comprendront plus leurs parents et réciproquement « .

2- Quelques faits :

1962: Une fois au pouvoir, Ben Bella fait fondre l’unique alphabet berbère entreposé à l’imprimerie nationale.

1969: Pour l’ouverture du premier festival panafricain, Houari Boumediene déclarait:
« L’entreprise la plus noble passe d’abord par le souci d’être soi-même, non point un homme emprunté, mais un homme réel, tel qu’en lui même l’histoire, la géographie, l’économie et le sang de ses pères l’ont fait ».

Cependant, ce discours démagogique sera contredit par l’interdiction faite à Taos Amrouche de chanter lors de ce festival. Celle-ci ayant pourtant acquis une renommée internationale pour avoir sauvé de l’oubli des chants kabyles anciens.

1970: usage du berbère proscrit à l’école, interdiction d’utiliser des interprètes dans les tribunaux pour les non-arabophones, interdiction d’utiliser les prénoms d’origine berbère (Massinissa, jugurtha, etc.)

1973: Suppression de l’unique Chaire de berbère à l’université d’Alger occupée par Mouloud Mammeri.

1977: Pour étouffer la spécificité algérienne et tenter de gommer toute référence aux mots kabyle et Kabylie, les autorités vont renommer le club de football JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) s’appelant ainsi depuis 1947, en JET (Jeunesse Électronique de Tizi-Ouzou).

Avril 1980: Les autorités interdisent à Mouloud Mammeri de tenir une conférence sur les « poèmes kabyles anciens » à l’université de Tizi-ouzou. Révolte de la jeunesse kabyle et naissance du Printemps Berbère célébré chaque année depuis plus de vingt ans. Ces évènements auront servi à éveiller une conscience politique auprès de toute une génération de kabyles n’ayant pas connu la guerre d’Algérie.

16/01/1991: Loi n°91-05 portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe.
Article 32: Quiconque signe un document rédigé dans une langue autre que l’arabe, lors de l’exercice de ses fonctions officielles, est passible d’une amende de 1000 à 5000 DA.

Janvier 1992: Arrivée au Pouvoir de Mohamed BOUDIAF.
- Boudiaf, en tant que président, va s’adresser au peuple en arabe algérien. C’est une première dans l’histoire de l’Algérie indépendante.
- Il qualifie l’école de « sinistrée » et la trouve « indigne du peuple algérien ».
- Il gèle la loi n° 91-05 portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe.

Juin 1992: Mohamed BOUDIAF est assassiné.
Entre-temps, il aura réussi malgré son court passage, à « réconcilier les algériens avec eux-mêmes, avec leur histoire, avec leur image. »

25 juin 1998: Assassinat de Matoub Lounès figure emblématique de la lutte pour une Algérie démocratique et plurielle.

5 juillet 1998 (soit 10 jours après le décès de Matoub): entrée en vigueur de la loi 91-05 sur la généralisation de la langue arabe sans aucune considération des autorités pour l’ensemble des kabyles touchés dans leur chair par cette disparition.

« La deuxième phase correspond à une période de bilinguisme émergent. On maîtrise de mieux en mieux la nouvelle langue, tout en étant toujours compétent dans l’ancienne. Puis, souvent très rapidement, le bilinguisme commence à s’estomper et l’ancienne langue cède le pas à la nouvelle. »

Cette phase est déjà une conséquence des raisons précédentes. Outre les pressions politiques évoquées, il faudra rajouter la pression sociale et la pression économique.

La pression économique va pousser les kabyles à émigrer hors de Kabylie vers les bassins d’emplois répartis à travers le territoire. Le pouvoir ayant tout fait pour dissuader l’investissement en Kabylie par l’intermédiaire d’une pression fiscale insupportable, fera en sorte que les entrepreneurs kabyles se délocalisent eux-mêmes vers l’Oranie, l’Algérois et le Constantinois.

Quant à la pression sociale, elle va s’exercer par l’intermédiaire de l’école mais également de l’environnement comme la télévision ou tout simplement les concitoyens non kabylophones. Toutes ces raisons feront que les kabyles vont apprendre l’arabe tout en maintenant l’utilisation du kabyle à l’intérieur de la cellule familiale.

Au cours de la troisième phase , la jeune génération s’identifie de plus en plus à la nouvelle langue, l’ancienne ayant à ses yeux moins d’intérêt. Souvent, à ce stade, parents et enfants éprouvent une certaine honte à utiliser l’ancienne langue. Les familles qui continuent de la parler voient diminuer le nombre de leurs interlocuteurs et, le domaine d’usage se rétrécissant, cela aboutit à la création de « dialectes familiaux ». En une génération, un bilinguisme salutaire peut évoluer vers un semi-linguisme gauche (on ne parle aucune des deux langues correctement), pour aboutir à l’unilinguisme.

Comme précédemment, cette situation est clairement observable hors de kabylie. Que ce soit dans le cadre de l’émigration intérieure ou extérieure (la France principalement).

En effet, sous la pression économique les émigrés kabyles vont devoir acquérir rapidement soit l’arabe dialectal soit le français qu’ils vont retransmettre à leurs enfants. Claude Hagège parle alors [4] soit d’un « défaut radical de transmission » (les parents renoncent à utiliser le kabyle avec les enfants) soit d’un « défaut de transmission partiel » (les parents continuent à utiliser le kabyle, mais d’une part, les éléments qu’ils enseignent sont insuffisants et d’autre part, en n’assurant pas une transmission commençant dès le plus jeune âge comme il est courant pour toute langue vivante, ils lèguent des connaissances que leurs enfants n’acquièrent pas de façon continue).

Pour Claude Hagège, le défaut de transmission est d’ailleurs visible en premier lieu dans les famille dont les parents ont un niveau d’éducation qui leur a permis de bien assimiler la langue d’adoption. En France, des parents universitaires, parleront plus facilement français à leur enfants que des parents dont le père est ouvrier et la mère au foyer. Il parlera à ce titre de la langue comme « richesse du pauvre » car c’est dans les familles dont le niveau social est le moins élevé que la transmission se fait le mieux.

Il serait d’ailleurs intéressant de se pencher sur cette question afin de mieux comprendre pourquoi la transmission dans la communauté kabyle de l’émigration se fait moins bien que dans les communautés asiatiques ou juives.

En Kabylie, il y a tout de même lieu de signaler que l’intrusion de la télévision va induire une faille dans le processus de transmission. En effet, qui ne se souvient de ces longues soirées pendant lesquelles les mères ou les grands-mères, à la lumière de la bougie ou de la lampe à pétrole vont soit raconter des histoires soit prodiguer des enseignements aux enfants avant d’aller au lit.

L’intrusion de la télévision va d’une part, amoindrir voire interrompre ce mode de transmission et d’autre part, faire en sorte qu’en l’absence de contrepoids, les références culturelles des enfants, en dehors des éléments transmis par les programmes scolaires (en arabe), viendront des programmes télévisuels en arabe ou en Français.

Voyons à présent si les remèdes préconisés existent aujourd’hui.

1. La communauté elle-même doit avoir envie de sauver sa langue
La réponse est évidemment OUI. Ce qui fait dire à Michel Malherbe [5] que « la survie des langues berbères depuis plus d’un millénaire de tentatives d’assimilation est tout à fait remarquable ».
Les kabyles ont non seulement été de tout temps en avance sur les autres régions en matière d’éveil politique (révoltes de fatma n’ soummer et d’El Mokrani, participation active à la guerre d’Algérie, printemps berbère, mouvement citoyen, etc.), mais sont également fer de lance en matière de lutte pour la reconnaissance de toutes les composantes de l’identité algérienne sans exclusive (en particulier celle de tamazight comme langue nationale et officielle).

2. La culture plus vaste dans laquelle elle s’inscrit doit respecter les langues minoritaires

Ceci n’est évidemment pas le cas. Au contraire, Ahmed Taleb Ibrahimi propose par l’intermédiaire de l’école [3]  » d’anéantir ce mélange d’éléments de cultures disparates, et souvent contradictoires, héritées des époques de décadence et de la période coloniale, de lui substituer une culture nationale unifiée, liée intimement à notre passé et à notre civilisation arabo-islamique » (ignorant le passé berbère de la Numidie avant l’islamisation).

Par ailleurs, le pouvoir via son discours idéologique, a favorisé auprès des autres régions du pays un sentiment de suspicion à l’égard de tout ce qui émane de la Kabylie. Il a continuellement cherché à coller une étiquette régionaliste à toutes les initiatives venant de la Kabylie (même si, à l’évidence, elles sont à caractère national: voire la plate-forme d’El-kseur), en particulier la reconnaissance du statut des langues populaires.

3. Il faut des fonds pour financer les cours, le matériel pédagogique et les enseignants
Ce point s’inscrit dans un cadre plus global qui est : Quelle politique économique pour la Kabylie? Et plus globalement quel régime politique pour l’Algérie?

Le volet économique est la première condition: Une région de Kabylie prospère implique des flux migratoires inversés et par voie de conséquence une diminution de la pression linguistique que subissent les kabyles.

Par ailleurs, l’augmentation du pouvoir d’achat et par là même du niveau social, créera de facto un levier de consommation et générera une demande pour des produits culturels en langue kabyle. Laquelle demande suscitera à son tour une offre correspondante. Ainsi, l’émergence d’un marché dynamique de l’offre et de la demande pour les produits culturels kabyles est une garantie pour l’épanouissement, le développement et l’extension de la langue elle-même. Son officialisation permettra ensuite son enracinement sur l’ensemble du pays.

En attendant la réalisation de ces conditions en Kabylie, l’objectif devra donc être :

- Lutter pour l’officialisation de la langue kabyle afin de faire prendre en charge par l’état les moyens nécessaires à la généralisation de l’enseignement.

- Faire voter un plan de relance pour la Kabylie via une politique fiscale incitative pour attirer les investisseurs et favoriser le développement économique de la Kabylie.

- Enfin, et dans l’attente d’un marché économique favorable, produire en langue kabyle doit être un acte de militantisme car seule une production active et volontariste qu’elle soit littéraire, musicale ou cinématographique, permettra de faire vivre et prospérer notre langue. De la même manière la consommation de ces produits, notamment ceux concernant l’édition (romans, recueils de poésie, livres d’enfants) doit être un réflexe de survie. Fort heureusement les prémices sont là, il y a d’une part la chaîne de télévision BRTV qui commence à trouver son public (mais qui doit encore être soutenue par une cotisation volontariste) et d’autre part un début de production littéraire pour les enfants (car ce seront les consommateurs de demain). Bien que cette dernière soit encore au stade embryonnaire.

La deuxième condition est liée à la nature du régime politique car, force est de constater que le développement de la langue kabyle est tributaire de son officialisation, laquelle est indéniablement tributaire de l’instauration de la démocratie en Algérie. Ce pourquoi il est important de se battre pour la démocratisation du pays. En ce sens, le mouvement citoyen est en train de tracer la voie.

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(*) Dans le mythe de la tour de Babel, Dieu punit les hommes en introduisant la confusion dans leur langage et en les dispersant. Pour certains ce châtiment est tombé pour sanctionner la prétention humaine à vouloir atteindre les cieux. Le plurilinguisme est donc une malédiction.

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Références bibliographiques:

1. Le monde du 1/04/2003

2. Courrier International (hors série avril-mai), Cause toujours! A la découverte des 6700 langues de la planète

3. Mohamed Benrabah, Langue et pouvoir en Algérie, histoire d’un traumatisme linguistique,
Éditions Séguier, 1999

4. Claude Hagège, Halte à la mort des langues
Éditions Odile Jacob, novembre 2000

5. Michel Malherbe, Les langages de l’humanité, une encyclopédie des 3000 langues parlées dans le monde
Editions Robert Laffont, 1995

source:tizihibel.net

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“Fils du pauvre’’

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

La réédition de la traduction du “Fils du pauvre’’ aux Editions L’Odyssée de Tizi Ouzou est une occasion pour nous de replonger dans cet univers magique, un univers d’extase et de paradoxes qui fait que l’on reste muet devant la beauté de l’acte de création littéraire en kabyle.

Pour avoir goulûment bu les paroles de Féraoun ainsi reconstituées dans sa langue natale, l’entreprise nous paraît d’une prouesse et d’un talent peu ordinaires. Moussa Ould Taleb, handicapé-moteur originaire d’Agouni n’Teslent (commune de Ain El Hammam), mort le 4 février 2007 à l’âge de 50 ans, était un passionné du texte féraounien. A la lecture de la traduction du “Fils du pauvre’’ qu’il a fait publier en première édition au HCA en 2004, on a le sentiment que l’auteur venait de se libérer d’une tâche historique qu’il s’était assignée. En tout cas, l’effort a été récompensé par un accueil enthousiaste d’un public assoiffé simplement de lire et se lire dans sa langue maternelle. Que de chemin parcouru depuis que Belaïd Aït Ali, à la fin des années 40, montra qu’il était non seulement possible d’écrire des textes littéraires en kabyle mais également que c’était une voie à privilégier dans les œuvres de l’esprit chez les écrivains kabylophones ! Qu’est-ce que la littérature et les arts sinon la substantifique moelle de la culture d’une nation ou d’une société ? L’âme de la littérature kabyle ancienne est sans aucun doute la poésie orale chantée par la plèbe et les princes, les roturiers et les nobles dans un commun anonymat de l’histoire. Elle est aussi dite par des bardes et des ménestrels qui ont souvent involontairement laissé leur nom cheminer jusqu’à la génération de l’Internet et du téléphone portable. On a souvent cantonné l’héritage littéraire kabyle au seul fait poétique. Or, un legs d’une importance primordiale meuble aussi le champ littéraire kabyle : il s’agit du conte qui a constitué tout au long de l’histoire tumultueuse des Berbères le seul support prouvé du texte en prose. Le conte montre et démontre la capacité narrative d’une langue. C’est le lieu idéal où se déroulent le discours descriptif, les scènes de dialogue et les séquences d’action. C’est en quelque sorte “l’explosion’’ de la vie domestique dans une catégorie littéraire qui, sous d’autres cieux, a évolué en narration moderne avec les canons qui l’ont conduite en roman et nouvelle.

Un parcours et des écueils

Les premières tentatives d’écrire de la prose en kabyle après l’Indépendance ont subi le sort réservé généralement à toute manifestation culturelle berbère, à savoir la clandestinité et même la répression. C’est ainsi que des revues clandestines comme “Tafsut’’ en Algérie et “Tisuraf’’ dans les milieux de l’émigration en France ont pu amasser un certain nombre de textes kabyles de qualités littéraires diverses. D’autres textes circulaient sous cape en format polycopié comme certaines pièces de Mohya. Quoiqu’il en soit, les textes du cru étaient rares ; il s’agissait souvent de traduction de textes de la grande littérature européenne classique ou moderne. Ce n’est qu’un peu plus tard, après le Printemps berbère de 1980, que des tentatives sérieuses furent lancées avec “Faffa’’ de Rachid Alliche, “Askuti’’ de S. Sadi,…etc.
L’établissement des règles d’écriture (style, syntaxe propre au roman, néologismes,…se faisait pour ainsi dire dans le tas puisqu’aucune instance pédagogique ou académique n’existait pour produire des règles ou des canons en la matière, mais la volonté de dire le monde moderne en kabyle a dépassé toutes les considérations qu’on pourrait classer dans les retards ou “insuffisances’’ de la langue.

En kabyle dans le texte

Dans cette entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier qui mieux que l’œuvre de Mouloud Féraoun se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou “respire’’ partout la Kabylie mais aussi la langue kabyle. Les lecteurs kabyles du “Fils du pauvre’’ ou des “chemins qui montent’’ se retrouvent aisément non seulement en raison des scènes et tableaux familiers auxquels ils ont affaire mais également en raison d’une langue française au travers de laquelle défile en filigrane la langue kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures à la manière de l’écrivain lui-même situé- dans un évident déchirement- à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. Cette fidèle dualité lui a valu non seulement des inimitiés mais aussi fatalement l’irréparable verdict de l’extrémisme ayant conduit à l’assassinat de l’écrivain humaniste.

Presque tous les jeunes kabyles amateurs de traductions ont commencé par les textes de Féraoun. Dans leur penchant naturel à rendre Feraoun dans sa langue maternelle, ils ne se sont pas encombrés de cours de traductologie ni de la thèse académique qui dit : “Traduire, c’est trahir’’. Le travail accompli par Moussa Ould Taleb en traduisant en kabyle un des piliers de la littérature algérienne de langue française a le grand mérite d’ouvrir la voie vers cette “restitution’’ légitime de l’univers de Féraoun, Mammeri, Ouary et – pourquoi pas !- de Dib et Kateb. Édité en 2004 pour la première fois par le Haut Commissariat à l’Amazighité, l’ouvrage de Ould Taleb portant le titre “Mmis n igellil’’ (Le Fils du pauvre) est présenté dans une “Tazwert’’ par Youcef Merahi du HCA. La réédition di livre chez L’Odyssée de Tizi Ouzou démontre, si besoin est, que la demande en la matière est étendue. Les besoins de lecture en tamazight sont immenses, particulièrement à l’école où la qualité littéraire (style, syntaxe, esthétique générale) demeure une exigence pédagogique. On peut largement admettre comme percutante la traduction dès le moment où la simplicité et la rigueur ont visiblement présidé à cette entreprise. Il s’agit de taqbaylit timserreht (kabyle courant) avec une “dose’’ gérable et acceptable de néologismes. Beaucoup de “traducteurs’’ sont tombés dans le travers de l’emploi excessif de mots nouveaux tirés d’un lexique en cours de création.

Au moment où la langue berbère voit ses importance s’accroître dans l’institution scolaire et au moment où les supports technologiques de la culture modernes (télévision, multimédia,…) commencent à prendre en charge la Culture et la langue berbères, la production de textes comme celui de Moussa Ould Taleb revêt un caractère stratégique. Il s’agira de fournir à l’école un support narratif de qualité en langue berbère, un domaine très déficitaire jusque-là, et de “meubler’’ les instances de créations audiovisuelles en produits littéraires de fiction.

En tous cas, l’auteur de la traduction n’aura pas usurpé les encouragements qui lui ont été ou qui lui seront adressés. Son mérite est d’autant plus grand que son travail atterrit dans notre sphère culturelle dans un moment de vacuité effrayante où la question culturelle est devenue objet de calculs malsains et de positionnements idéologiques de stériles chapelles.

“Mmis n igellil’’- Traduction de Moussa Ould Taleb
Editions de l’Odyssée- Tizi Ouzou- 2005
Amar Naït Messaoud
Source : La dépêche de Kabylie

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Amitié (Feraoun – Monnoyer)3 par Mehenni Akbal

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Amitié (Feraoun – Monnoyer)3 par Mehenni Akbal

 

Adieu de Maurice Monnoyer à Mouloud Feraoun :

(Nord Eclair du 17 mars 1962)

 

 

 

Un de nos collaborateurs, Maurice Monnoyer, qui a longtemps vécu en Algérie, et qui était lié d’amitié avec l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, assassiné jeudi par l’O.A.S avec cinq collègues européens et musulmans des Centres Sociaux a écrit ces quelques lignes qui viennent du cœur…

 

 

″Je n’arrive pas à y croire, Mouloud. C’est trop atroce. Comment le pourrais-je ? J’ai sur ma table tes lettres émouvantes, j’ai dans mon coeur le souvenir d’un homme bon, droit, amical. Tu aimais la vie, tu étais courageux, tu travaillais de toute ton âme à construire une Algérie fraternelle.

 

C’est cela peut-être qu’ « ils » te reprochaient, Mouloud. Tu étais de la race des bâtisseurs. Et c’est une race terriblement gênante pour ceux qui ne cherchent qu’à détruire et à tuer.

 

Tu m’écrivais, il n’y a pas si longtemps : « Les temps qui courent sont bien durs. Il reste l’amitié. Que, du moins, elle soit notre recours ».

 

Je pense à tous ceux qui, aujourd’hui, te pleurent, en Algérie et en France. À Emmanuel Roblès, bien sûr, qui fit éclore l’écrivain dans le petit instituteur kabyle. Mais aussi à Jean Amrouche, Gabriel Audisio, Paul-André Lesort et combien d’autres qui ont eu le privilège de ton amitié. Je pense encore aux milliers de lecteurs du Fils du pauvre et de La Terre et le sang, ces romans admirablement écrits; qui vivront aussi longtemps que l’Algérie.

 

Pour moi, Mouloud, tu es par excellence celui qui a su, sans compromission, demeurer fidèle à sa terre natale – la Kabylie – et à l’amitié franco-algérienne.

 

Il a suffi d’une rafale de mitraillette pour t’arracher à notre monde déchiré. Mais tu demeures parmi nous. Nous avons tes livres pour retrouver ton idéal : la réconciliation entre les deux communautés algériennes. Ils nous aideront à bâtir la paix que tu as tant désirée.

 

Adieu Mouloud Feraoun″

 

 

 

 

 

 

AKBAL-Mehenni_Histoire-Amitie.jpgMehenni Akbal

Mouloud Feraoun – Maurice Monnoyer

Histoire d’une amitié

EDITIONS EL-AMEL

 

Pages73 et 74

source:timkardhit.hautetfort.com

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Amitié (Feraoun – Monnoyer)2 par Mehenni Akbal

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Amitié (Feraoun – Monnoyer)2 par Mehenni Akbal

 

Lettre de Mouloud Feraoun à Maurice Monnoyer

 

 

″Jeudi, 19 février 1953

 

Cher monsieur,

 

Voici une page (de La Terre et le sang publiée dans L’Effort algérien du 27 février 1953) qui, je l’espère, conviendra à L’Effort. Ce n’est pas le passage humoristique que vous attendez – vraiment trop long, 5 ou 6 pages – mais une page triste de la fin du roman. Je m’en excuse. J’ai du travail par-dessus la tête : travail administratif, correspondance, préparation de ma classe. J’ai trouvé deux lettres de revues me demandant des papiers…

 

J’ai rapporté une excellente impression de ma visite et je suis très à l’aise pour vous donner quelques précisions sur ce que vous aurez à dire dans le journal. Là encore je sais que vous ne m’en voudrez pas.

 

Notre entrevue comprend deux parties distinctes :

1 – Une interview – je n’ai pas le dictionnaire sous la main – au cours de laquelle vous avez pris des notes et destinée au public.

 

2 – Un entretien amical entre confrères qui nous regarde tous deux. Exclusivement. Voilà. D’ailleurs la chose était convenue.

 

3 – Ma fille proteste avec toute sa ferme énergie et ne veut pas que les gens sachent comment elle s’appelle. Ma femme ne veut pas que les mêmes gens soient exactement renseignés sur notre passé et notre existence actuelle. Alors écourtez s’il vous plait. Les miens estiment que j’en ai trop dit dans Le Fils du pauvre. J’ai oublié de vous le dire. Il ne faut pas que je remette cela. Bon : directeur d’école à Fort-National, père de six enfants, a toujours vécu dans son bled et exercé dans différents postes de Kabylie. N’est-ce pas suffisant ?

 

4 — Il faudra aussi souligner que si Le Fils du Pauvre et son succès m’ont encouragé à écrire, il y a quelqu’un qui m’a tout le temps tarabusté, qui m’a mis la plume entre les pattes, c’est mon ami Roblès. Chaque fois : « où en es-tu ? », « travaille sec », « j’attends ton roman », etc. Il est venu à plusieurs reprises me relancer à Taourirt et pour sa voiture ce fut chaque fois une expédition.

Dites bien que pour lui l’amitié n’est pas un vain mot. Et aussi que je le connais depuis 20 ans.

 

La visite chez Adreit a été charmante et il a eu l’amabilité de m’offrir le dessin, vous voudrez bien me l’envoyer. Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous remercier.

 

Bien cordialement à vous.″

 

 

AKBAL-Mehenni_Histoire-Amitie.jpgMehenni Akbal

Mouloud Feraoun – Maurice Monnoyer

Histoire d’une amitié

EDITIONS EL-AMEL

 

Pages 57 et 58

source:timkardhit.hautetfort.com

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Mouloud Feraoun, une voix par-delà les montagnes

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Mouloud Feraoun, une voix par-delà les montagnes

dimanche 9 décembre 2007, par rezki

Romancier, enseignant, l’un des premiers auteurs à collecter les poèmes kabyles de Si Mohand, Mouloud Feraoun est un témoin lucide et précis de son temps et un visionnaire. Dans son journal, Feraoun dénonce l’oppression coloniale et annonce déjà les « ennemis de demain », c’est à dire les nouveaux maîtres de l’Algérie indépendante. L’association de culture berbère de Paris a organisé un colloque autour des héritages de Mouloud Feraoun, dont nous racontons ici quelques aspects.


Le 15 juin 1962, un commando de l’OAS, une organisation terroriste opposée à l’indépendance de l’Algérie abat six membres d’un centre social à Alger. Parmi eux figure Mouloud Feraoun, un écrivain au sommet de son art, auteur de romans en français, collecteur de poèmes en kabyle, enseignant et observateur lucide de son époque. Lors du colloque Les héirtages de Mouloud Feraoun, le premier intervenant revient sur cet assassinat. Michel Lombard, vice-président de l’Association des amis de Max Marchand évoque les liens qui unissent Feraoun et ceux avec qui il a trouvé la mort. Dans le groupe figurent des Algériens et des pieds noirs tous engagés dans une même cause algérienne.

(JPG)

Témoin de son temps, Feraoun est aussi « l’un des fondateurs de la littérature algérienne » selon Nourredine Saadi, écrivain et chercheur. Comme ses romans ont pour thème la Kabylie, on a parfois injustement considéré cet auteur comme « régionaliste ». Personne n’oserait faire ce genre de procès d’intention à Giono, à Faulkner et à Steinbeck qui ont pourtant placé leur oeuvre dans un territoire de prédilection.

Tizi Hibel, « creuset de l’oeuvre » de Feraoun

Dans les textes de Feraoun, le lieu de référence, c’est le village où il est né en 1913. « Il a donné une dimension universelle à Tizi Hibel » déclare Mohand Dahmous, de l’association fondée ici en France par les habitants. Quand une personne ne connaît pas cette localité, les habitants répondent que c’est le « village de Mouloud Feraoun ». D’autres Kabyles de renom y sont nés, comme la chanteuse Malika Domrane, l’auteur Fatma Nat Mansour (mère de Jean et Taos Amroueche), et plus récemment Guermah Massinissa, le jeune lycéen dont l’assassinat par les gendarmes a provoqué les émeutes kabyles de 2001.
Tizi Hibel, dont le nom est étroitement associé de Mouloud Feraoun est également le « creuset de son oeuvre » comme le dit Mohand Dahmous.

Le FLN : « vos ennemis de demain »

Le Journal de Feraoun constitue un document d’une grande précision sur la guerre d’Algérie. Sur les conseils de son ami, l’écrivain Emmanuel Roblès, Feraoun note scrupuleusement les événements et ses réflexions. Denise Brahimi a centré son intervention sur cette oeuvre. Témoin de l’insurrection algérienne, Feraoun observe les rapports entre la population algérienne et les maqusards, les « terroristes » comme on les appelait alors officiellement. C’est d’abord l’adhésion : la population soutient d’elle-même le combat pour se libérer de la colonisation. Mais visiblement, les choses évoluent. On passe à un rapport de forces, les insurgés tentent de s’assurer d’un soutien sans faille, quitte à menacer et à tuer, pour l’exemple. Témoin des exactions du FLN (Font de libération nationale), Feraoun réagit aussi à la propagande, notamment celle d’un article d’El Moudjahid :
« Si c’est là la crème du F.L.N., je ne me fais pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leurs courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, … pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier. »
Celui qui parle ainsi souhaite l’indépendance de toutes ses forces, mais il sait aussi qu’il ne s’agit que d’une étape. A court terme, Feraoun est pessimiste, il n’attend rien de bon des dirigeants algériens. Mais il sait qu’un jour viendra où ce « peuple digne » recevra l’hommage tant mérité. Pour Denise Brahimi, il n’y a pas de contradictions chez Feraoun, « c’est la réalité de l’époque qui évolue et qui est contradictoire ».

La pulsion des origines

D’autres intervenants prennent la parole, notamment l’auteur Nabil Farès, qui fait l’éloge de la « pulsion de l’origine », cette force qui pousse les êtes à transmettre et donc à vivre. Selon Farès, la colonisation a causé une dépossession qui s’est poursuivie avec l’indépendance, une dépossession culturelle. Le public écoute religieusement l’intervenant, qui se met à raconter un conte kabyle, celui de Uccen (le chacal) et de Inisi (le hérisson).
Un peu plus tard, colloque a été l’occasion d’écouter des textes de Feraoun lus par le metteur en scène Belkacem Tatem, par le comédien Moussa Lebikiri et la chanteuse Malika Domrane. Le chanteur Idir, quand à lui n’est pas venu au colloque.
Dans le public, quelques personnalités : Naida Matoub (veuve du chanteur Lounès Matoub), le chanteur Yuba ou encore Hocine Benhamza, auteur de l’Algérie assassinée.

source:rezki.net

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Amitié (Feraoun – Monnoyer)1 par Mehenni Akbal

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Amitié (Feraoun – Monnoyer)1 par Mehenni Akbal

Mouloud Feraoun — Maurice Monnoyer : Histoire d’une amitié

″C’est par son Journaliste en Algérie ou l’histoire d’une utopie, édité, en 2001 chez L’Harmattan, avec une préface du Professeur Guy Dugas, que j’ai connu Maurice Monnoyer. Intéressant récit-témoignage à faire figurer parmi les ouvrages relatifs à l’histoire de la presse et du journalisme en Algérie durant la période coloniale. En 2007, je l’avais contacté pour la première fois, par courriel, en lui adressant un essai sur Mouloud Feraoun pour une éventuelle préface. Une quinzaine de jours après, il s’était empressé de la rédiger et de me l’envoyer accompagnée de quelques recommandations et corrections à apporter sur mon texte. Un texte dont j’ai abandonné le projet de publication quand je m’étais rendu compte, après sa relecture, qu’il était parsemé d’imperfections et de maladresses.
En marge d’un séjour scientifique en France, effectué en mars dernier, je suis parti à sa rencontre. En descendant du TGV qui me transportait de Paris, je découvre, à la gare Saint-Roch de Montpellier, un homme chaleureux, courtois et affable qui parait avoir une bonne vingtaine d’années de moins tant il est bien conservé et jouit de toutes ses facultés motrices et intellectuelles.
A ses côtés, j’ai passé dans sa résidence une journée inoubliable. Du haut de ses 89 ans, je l’ai écouté, avec un grand bonheur et un immense plaisir, parler, non sans franchise, spontanéité et sincérité, de son enfance, de sa jeunesse, de son emprisonnement en qualité de soldat de l’armée belge par les Allemands durant la 2e Guerre mondiale, de sa carrière de journaliste, de l’amour qu’il porte pour l’Algérie et son peuple, de l’amitié qu’il a entretenue avec les célèbres écrivains Algériens Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri et Mohammed Dib.
L’idée de ce livre, qui serait, je l’espère, d’un apport documentaire pour les chercheurs et universitaires, voire pour le grand public, est née de cette rencontre. Dans ce volume, on l’aura compris, se trouvent réunis, avec l’aimable autorisation de Maurice Monnoyer, des textes peu connus et inédits sur et de Mouloud Feraoun.″

Alger, le 18 avril 2009
Mehenni Akbal,
Maître de conférences à l’université d’Alger.

AKBAL-Mehenni_Histoire-Amitie.jpgMehenni Akbal
Mouloud Feraoun – Maurice Monnoyer
Histoire d’une amitié
EDITIONS EL-AMEL

Extrait : pages 9 et 10

source:timkardhit.hautetfort.com

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Mouloud Feraoun sera encore à l’honneur en octobre 2009

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun sera encore à l’honneur en octobre 2009 à 21-Plombieres, dans une journée sur les centres sociaux en Algérie.

 

 

la Maison de la Méditerranée, a organisé une soirée autour de cet écrivain pendant la semaine de « Grésilles en fête » de juin 2006

 

Mouloud Feraoun sera encore à l'honneur en octobre 2009 dans feraoun(16) feraoun

Par des projections, lectures et témoignages, la soirée nous a fait échanger sur Mouloud Feraoun et l’école, Mouloud Feraoun sur les deux rives de la Méditerranée, Mouloud Feraoun et la paix, Mouloud Feraoun l’écrivain.

Un mot sur Mouloud Feraoun, l’écrivain

«Mouloud Feraoun était un écrivain de grande race, un homme fier et modeste à la fois, mais quand je pense à lui, le premier mot qui me vient aux lèvres c’est le mot : bonté… C’était un vieil ami qui ne passait jamais à Paris sans venir me voir. J’aimais sa conversation passionnante, pleine d’humour, d’images, toujours au plus près du réel mais à l’intérieur de chaque événement décrit il y avait toujours comme une petite lampe qui brillait tout doucement : son amour de la vie, des êtres, son refus de croire à la totale méchanceté des hommes et du destin. Certes, il souffrait plus que quiconque de cette guerre fratricide, certes, il était inquiet pour ses six enfants mais, dans les jours les plus noirs, il continuait à espérer que le bon sens serait finalement plus fort que la bêtise… Et la bêtise, la féroce bêtise l’a tué. Non pas tué : assassiné. Froidement, délibérément ! …» (Germaine Tillion, 18 mars 1962)

Le 15 Mars 1962, Mouloud Feraoun ainsi que Robert Eymard, Marcel Basset, Ali Hammoutene, Max Marchand et Salah Ould Aoudia ont été méthodiquement assassinés par un commando Delta de l’O.A.S. Ils étaient six, Algériens et Français mêlés. Tous inspecteurs de l’éducation nationale, réunis le 15 mars 1962, trois jours avant la signature des accords d’Evian, à Château-Royal dans le quartier d’El Biar, près d’Alger. Le commando, semble-t-il sous les ordres de l’ex-lieutenant De Gueldre, les déchiqueta à l’arme automatique, ce jour-là, comme des chiens, dos au mur, pour qu’un dernier espoir s’éteigne. (Jean-Pierre Rioux)

Ses engagements

Mouloud Feraoun avait une passion commune avec les cinq autres personnes assassinées ce jour là : le sauvetage de l’enfance algérienne ; car c’était cela leur objectif, l’objectif des Centres Sociaux : permettre à un pays dans son ensemble, et grâce à sa jeunesse, de rattraper les retards techniques qu’on appelle « sous-développement ».

Apprendre à lire et à écrire à des enfants, donner un métier à des adultes, soigner des malades ; ce sont des choses si utiles qu’elles en paraissent banales : on fait cela partout, ou tout du moins, on a envie de le faire. [...] Et c’était de quoi s’entretenaient ces six hommes, à 10 heures du matin, le 15 mars 1962 … (Germaine Tillion)

Les autres assassinés

Max Marchand : Responsable du groupe d’inspecteurs assassinés. C’était un Normand passionné d’Algérie, Oranais d’adoption. Une de ses œuvres les plus émouvantes fut le «livre d’Histoire parallèle» Histoire de France et d’Algérie, cours élémentaire et moyen 1ère année, Librairie Hachette, 1950, qu’il rédigea avec A. Bonnefin.

Le fils de Salah Ould Aoudia, Jean-Philippe Ould Aoudia, a publié, une enquête sur l’assassinat de Château-Royal (éditions Tiresias). Il enquête minutieusement, recoupe les documents, vomit les clauses des amnisties successives qui rendent le crime innommable et font taire les proches des victimes. Il n’a qu’un but : traquer les assassins de son père à El Biar, relire cette tuerie planifiée, établir les complicités en hauts lieux, pointer du doigt les inconscients et les aveugles, reconstituer l’atmosphère d’affolement à Alger au printemps de 1962, qui laissait proliférer l’exécution à la raflette entre deux anisettes et l’attentat méthodique des commandos surentraînés. (d’après Jean-Pierre Rioux, Le Monde du 20 mars 1992)

Une association pour ne pas oublier : l’Association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons, 48, rue la Bruyère 75440 PARIS Cedex

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Mouloud Feraoun, La Terre et le Sang

Posté par algeriedemocratie le 14 août 2009

Mouloud Feraoun, La Terre et le Sang


Retour au pays natal :

L’impossible réconciliation avec la mère

Par Ali Chibani

 

 


 Mouloud Feraoun, La Terre et le Sang dans feraoun(16) Mouloud-Feraoun-La-Terre-et-le-Sang Dans La Terre et le Sang, Amer-ou-Kaci a quitté très jeune sa Kabylie natale pour aller travailler dans les mines françaises. Arrivé en pays d’exil, il décide de ne plus revenir dans son village et oublie ses parents dont il est le fils unique. Pour eux, celui qui est parti travailler pour préserver leurs derniers jours du dénuement n’est plus qu’« un enjeu perdu ». Quelques années plus tard, il revient dans son village. Son père est décédé ; sa mère a connu la famine et le froid mais a vécu dignement de son travail.

Le retour d’Amer en Kabylie veut rompre avec l’expérience ratée de l’exil. Ce retour s’avère être un mauvais choix car, désormais, il doit payer sa dette. En France, dans les mines du Nord, Amer tue accidentellement son oncle Rabah dont la famille fait semblant de pardonner au cousin son crime involontaire et sa trahison, à l’exception de l’oncle Slimane – frère du défunt – pour qui le retour de l’exilé est inespéré.

            Fidèle à la linéarité et au réalisme de ses récits, Mouloud Feraoun construit son roman autour des isotopies de la « terre » et du « sang ». Amer a rompu le lien ombilical avec sa terre et a laissé s’échapper son sang. Il doit maintenant les reconquérir. À son insu, il se coupera définitivement de la première et profanera encore une fois le second.

 

Histoire vraie

 

L’auteur insiste sur la réalité de son histoire. D’emblée, il annonce : « L’histoire qui va suivre a été réellement vécue dans un coin de Kabylie… » (p. 11). Il attire immédiatement après notre attention sur la banalité du lieu et des personnages qui y vivent. « Tout au plus, pourrait-on s’étonner que l’un d’entre eux soit une Parisienne. Comment supposé, en effet, qu’à Ighil-Nezman, puisse vivre cloîtrée une Française de Paris ? » Cela répond à la volonté de Mouloud Feraoun de dresser un portrait tendre mais véridique de ce qu’est son espace natal, la Kabylie. Au niveau diégétique, Ighil-Nezman est le chronotope (conditions spatiales et temporelles) qui met en image la destinée du récit :

 

Le village est assez laid, il faut en convenir. On doit l’imaginer plaqué au haut d’une colline, telle une grosse calotte blanchâtre et frangée d’un monceau de verdure. La route serpente avec mauvaise grâce avant d’y arriver. Elle part de la ville, cette route, et il faut deux heures pour la parcourir quand l’auto est solide. On roule d’abord sur un tronçon caillassé, bien entretenu, puis après, c’est fini : on change de commune. On s’engage, selon le temps, dans la poussière ou la boue, on monte, on monte, on zigzague follement au-dessus des précipices. On s’arrête pour souffler, on cale les roues, on remplit le réservoir. Puis on monte, on monte encore. Ordinairement, après avoir passé les virages dangereux et les ponts étroits, on arrive enfin. On fait une entrée bruyante et triomphale au village d’Ighil-Nezman. (p. 11)

 

La répétition du substantif « route », appuyé par l’adjectif démonstratif « cette », donne à cet extrait toute son épaisseur et l’établit définitivement comme mise en abyme de l’œuvre. Celle-ci met en scène une histoire « assez laide », dans un coin isolé ou, comme dirait Mouloud Mammeri, dans une « Colline oubliée », assez ascétique ou le rêve est à peine permis. Ses habitants sont acculés à la réalité et le temps de rêver ne prend dans leur vie que l’espace de ce « monceau de verdure » sur la colline : « un Kabyle, chez lui, est forcément un homme réaliste. » (p. 20). La destinée de l’œuvre nous fait passer par plusieurs lieux, plusieurs niveaux de passion. Si l’œuvre commence et se termine sur deux tragédies qui exacerbent la tension dans les relations entre les personnages et la relation du lecteur avec l’œuvre, elle connaît toutefois un apaisement au milieu du parcours. On change alors, non pas de commune, mais de lieu commun. En effet, la première tragédie a ouvert la voie pour une quête de la terre chez Amer. Mais celui-ci comprendra rapidement qu’elle l’a oublié ce qui met fin à la paix de sa conscience d’enfant ayant retrouvé son pays. Il vit de nouveau le choc d’être étranger et part à la quête, non plus de sa terre, mais de son sang, favorisant ainsi la « catastrophe » qu’il voulait repousser.

 

Là où j’espérais l’éclaircie, j’ai trouvé une pluie battante

 

C’est pour fuir la promiscuité des chambres d’hôtels parisiens, les contre-maîtres et les mauvais souvenirs qu’Amer et Marie ont décidé de s’installer en Kabylie. Ils re-trouvent un village pauvre – on est sous le colonialisme – où ils vont mener une vie de « petits-bourgeois […], ces gros fainéants de paradis qui peuvent faire travailler leur champ, paient une porteuse d’eau et achètent leur bois au lieu de couper un arbre. » (p. 167) C’est le genre de vie qui leur était refusé en France. En effet, ils arrivent avec toutes leurs économies. Mouloud Feraoun rappelle ici que, pour la société kabyle comme d’ailleurs pour toutes les sociétés des pays en développement, un émigré qui réussit est un émigré qui revient les poches pleines : « On le tâte, on le jauge, on l’estime et, en attendant, de déterminer le degré de considération qui lui est due proportionnellement à sa bourse, on reste aimable et affectueux. » (p. 18) Le respect dont lui feront montre ses compatriotes au pays est relatif à sa richesse.

Si Amer est fier de sa nouvelle situation, il est encore plus satisfait de constater qu’il lui a suffi de deux ans pour redevenir ce Kabyle qu’il a été. D’ailleurs, dès son arrivée au village natal, il sent que « Tous les devoirs dont il s’était brutalement délivré en s’en allant l’emmaillotent à nouveau, aussi nombreux, aussi fermes que s’ils ne s’en était jamais débarrassé. Il se reprend à aimer ou à haïr, à imiter ou à envier, à croire et à agir selon des directives précises, particulières à sa famille et à sa karouba. » (p. 20). Amer-ou-Kaci « comprend nettement qu’il redevient l’enfant du pays, sans transition. » (p. 17) L’émigré kabyle renoue les liens avec sa terre, des liens qui se manifestent à travers l’immersion dans la sagesse ancestrale transformant le rapport au monde et à la mort : « Bien entendu, l’attente n’est pas indéfinie car, quand quelqu’un meurt dans sa misère, sans aucune compensation, nous sommes convaincus que c’est la mort elle-même qui constitue cette compensation. Nous disons : la mort a délivré un tel et nous rejoignons l’éternelle sagesse. » (p. 33) Comme pour l’ensemble de ses compatriotes, le retour au pays natal est avant tout un retour au sens : « Beaucoup de ses compatriotes, prisonniers, comme lui, revinrent au pays se retremper dans leur milieu, revivre la vie des leurs, redécouvrir un sens à leur misérable existence et à leurs émigrations périodiques. » (p. 72)

 

La position d’Amer au village est des plus enviables. Il rachète toutes les terres vendues par son père pour survivre et sauve « l’honneur » de sa famille. L’héritage, dans le roman de Mouloud Feraoun, est important dans la mesure où il signe l’appartenance de l’individu à son groupe social comme la déshérence insiste sur la fin de cette appartenance. Ainsi, quand le père vend ses terres, il déshérite de fait son fils et, en quelque sorte, le déclare mort pour les siens. En perdant ses terres, l’émigré a perdu son Nom. Il est donc normal qu’en rachetant son héritage perdu, il rachète au même temps son droit au Nom parmi les siens :

 

Je ne critique pas ta situation actuelle, lui dit l’amin [le chef du village], parce que tu viens à peine d’arriver et ton passé, loin de nous, ne regarde que toi. Tu es un fils de famille, tu hérites d’un nom dans le village. C’est un héritage que tu as dédaigné longtemps mais qui est inaliénable, qui reste là à t’attendre. Maintenant que te voilà parmi nous, tu ne peux pas t’en débarrasser. (p. 42)

 

L’amin fait du Nom une peau de Nésus qui consume l’individualité sans qu’elle puisse s’en séparer. Le Nom est un véritable destin, une personnalité pré-établie par une mythologie et une histoire faite d’accords et de conflits qu’Amer doit assumer.

Dès lors que le fils prodigue rendosse son Nom, il découvre l’hostilité des villageois. D’abord les siens qui l’ont excommunié tacitement et qui ont convoité ses terres ; ensuite, les voisins jaloux et qui envient sa nouvelle position. Le retour d’Amer n’est jamais un retour apaisé, ni équilibré. En partant, il a définitivement coupé les liens avec sa terre et il ne peut plus  se réconcilier avec elle : « Notre terre est modeste. Elle aime et paie en secret. Elle reconnaît tout de suite les siens : ceux qui sont faits pour elle et pour qui elle est faite. » (p. 162) Elle a aussi une mémoire. Qui l’a reniée une fois, elle le renie pour toujours. C’est le cas d’Amer qui « … le cœur serré, comprit qu’il aimait bien Tighezrane mais que c’était fini : ils étaient étrangers l’un à l’autre. » (p. 163) Il est vrai que le nouveau notable d’Ighil-Nezman a reconquis Tighezrane, la plus belle terre familiale, mais son bonheur est rapidement altéré. Le personnage central s’aperçoit qu’il ne peut plus la travailler comme auparavant. Aussi décide-t-il de la confier à son oncle Slimane. La séparation d’avec la terre est une séparation avec le ventre maternel.

Conscient de son exil de l’espace natal, Amer va porter son désir de s’établir dans un lieu de confiance et de chaleur. Il détourne son attention vers le sang. Son ultime quête le mènera vers sa ruine.

 

Amour clandestin

 

Il faut dire que l’entrée d’Amer dans son village s’est passée comme une infraction. Il arrive avec ses meubles parisiens faisant entrer ainsi un monde étrange(r) pour violer « l’intimité » et l’austérité de son village : « Ils [les meubles] parurent bizarrement compliqués, inutiles et encombrants. » (p. 34) La plus grande infraction reste sa femme française. Marie, dont tout le monde ignore qu’elle est la fille illégitime de Rabah et d’Yvonne, est le personnage qui engage La Terre et le Sang dans l’histoire coloniale de manière implicite. Grâce à Marie, Mouloud Feraoun retourne contre les Français leur politique assimilationniste des populations « indigènes », mais avant cela, Marie lui sert à prouver que l’entente et la compréhension est possible loin du mépris de l’autre. En effet, la Parisienne cherchera d’elle-même à connaître la société d’accueil. Elle apprend rapidement la langue kabyle et adopte la même position que les femmes d’Ighil-Nezman. On est toutefois en droit de s’interroger : cette facilité, n’est-elle pas l’expression du pouvoir du sang paternel qu’elle porte en elle ? En tout cas, Marie n’aura jamais d’existence propre à elle. Elle perd son prénom et tout le monde l’appelle « Madame ». Elle n’existe donc plus que par ses liens avec son mari qui doit lui servir de transition avec ce nouveau monde. Les clichés exotiques surgissent nombreux de la bouche des Kabyles, hommes et femmes. Pourtant, Marie sera adoptée plus rapidement qu’Amer ce qui ne fait pas d’elle une fille du pays mais une étrangère pas comme les autres : « Madame n’est pas une étrangère au sens habituel du mot… » (p. 37) Dès son arrivée, la vieille Kamouma, sa belle-mère, lui jette ses nattes et lui fait un espace chaud et douillet comme le ventre maternel. Madame accepte aussitôt de s’installer dans cet espace intra-utérin. Rapidement, elle dit à son époux en pensant à la vieille Kamouma : « … allons voir ima [ma mère]. » (p. 50) Il faut dire qu’Amer est plus intempestif et plus maladroit dans sa quête d’un équilibre entre son passé d’étranger en France et d’étranger dans son village natal.

            Sa soif d’équilibre et de paix le mène à commettre des folies. Maintenant qu’il a pris conscience du rejet dont il est l’objet par Tighezrane, il va porter son attention au sang familial. Amer se déclare ainsi à la quête d’un espace sacré et risque d’être la cible de toutes les passions. Cela commence avec l’amour de Chabha. La femme de son oncle Slimane, qui résiste tant bien que mal à venger le sang de son frère, tombe vite amoureuse d’Amer. Il est aussi jeune qu’elle contrairement à son mari qu’elle n’a pas choisi. Elle va chercher à vivre la passion amoureuse qu’il ne lui a pas été donné de vivre avec son époux. Amer est sourd aux conseils de Madame qui a vite compris les intentions de son amie Chabha et le prévient contre elle. Il la rassure avec des propos qui mettent en exergue la gravité de sa situation : « Je ris, je plaisante avec elle. Mais elle est sacrée pour moi. Le sang de Slimane, c’est le mien. » (p. 171) Malgré tout, il ne pourra s’empêcher de répondre aux avances de la belle Chabha. Il profane ainsi le sang familial et, comme on peut s’y attendre, devient le bouc émissaire de tout un village jaloux et parfois hargneux. Plus que cela, cette relation secrète fait du fils prodigue un clandestin dans son village natal qui ne « … reconna[ît] aucun droit aux amoureux clandestins. » (p. 202) Amer ne doit pas manifester son véritable état d’esprit, son équilibre précaire et éphémère : « Il s’agissait de ruser avec les autres, de toujours se cacher tout en multipliant les rencontres. C’était la vie ardente, la folie, l’imprudence. Il lui fallait cela pour retrouver son équilibre. Il n’avait rien connu jusque-là d’analogue. » (p. 199)

Au village, Amer tait ses opinions et ne s’exprime que rarement. Le regard des Français qu’il a fui, il le soupçonne maintenant chez les siens. Cela change complètement l’image du village kabyle dans le récit car Amer-ou-Kaci dicte au narrateur son point de vue. Les moments de tranquillité du personnage irradient le texte qui devient exaltant et indulgent envers les comportements des villageois. En revanche, Amer déstabilisé, le récit tourne à l’aigre et au blâme. En tout cas, Mouloud Feraoun profite des expériences de son personnage pour établir des tableaux des comportements sociaux et individuels à la manière de Dostoïevski.

La relation d’Amer et Chabha nous installe violemment dans l’isotopie du « sang », parallèle à et complémentaire de l’isotopie de la « terre ». Le sang, dans ce roman, est un héritage à double connotation. Il est d’abord positif mais lourd, c’est le Nom, l’histoire familiale. Il est aussi négatif. C’est le sang de Rabah versé et trahi en France et qu’Amer doit payer d’après la loi des siens : « Mais le sang ! Leur sang a coulé ! La dette existe. Il y a une victime entre vous. » (p. 118) C’est la dette qu’Amer croit effacer en « recueill[ant] » Marie, la jeune femme qui perpétue le sang de l’oncle disparu : « Le sang de Rabah revient dans celui de sa fille. Oui, il revient dans notre terre. La terre et le sang ! Deux éléments essentiels dans la destinée de chacun. Et nous sommes insignifiants entre les mains du Tout-Puissant. » (p. 126) Le sang est enfin le signe exposé au feu de la passion et dont l’afflux est incontrôlable. Il apparaît donc que l’isotopie du « sang » est celle d’une double loi : la Loi établie par le groupe et la loi que veut établir Amer, pour retrouver son équilibre, avec la complicité de Chabha. Mais ce sont-là deux lois antagonistes car la seconde rompt la première et condamne Amer à son ultime exil :

 

Comment dire tout ce qu’il imagina, tous les raisonnements qu’il se tint, son repentir, ses colères, ses craintes, ses scrupules d’homme sage, de notable du village ? Mais il y avait aussi ce bonheur intense et fou qui s’était emparé de sa chair, de son sang et que toute la logique du monde ne pouvait apaiser. (p. 196)

 

Le début de sa relation amoureuse avec Chabha est marqué par des manifestations symboliques et occultes prémonitoires comme l’apparition de Rabah-ou-Hamouche ou « … le portail de Hocine qu’ils avaient dépassé de quelques mètres [et qui] grinça avec une musique bizarre qui pouvait évoquer un sifflement étonné, un rire méchant ou un cri de stupeur. Il se retournèrent vivement mais ils eurent beau écouter : le portail resta immobile et ils n’entendirent aucun pas. » (p. 195) Le récit de Feraoun s’oriente souvent vers l’autre monde, vers le point d’arrivée de sa destinée, et s’enracine dans le mystère qui exile le lecteur au même temps qu’il convoque la tentation universelle de donner sens à ce qui en est dépourvu a priori.

C’est donc une relation condamnée à se terminer tragiquement qui est vécue par Amer. Avant d’en arriver-là, il revit la même expérience de rejet qu’il a eue avec la terre. En effet, il éprouve pour Chabha un « sentiment intermédiaire difficile à définir… » (p. 173), celui du non-lieu, de l’entre-deux. Et c’est dans ce vide qu’Amer veut construire l’expérience qu’il lui manquait, l’attachement réciproque avec son espace natal. Cette position intermédiaire le situe donc comme étranger mais qui ne mérite pas l’indulgence des siens car il connaît leurs lois, une posture extérieure-intérieure explicitée par la vieille Kamouma qui dit à Madame : « S’il était resté en France, pour Kamouma il était perdu mais personne ne serait allé lui demander son sang. Maintenant qu’il est près du piège, tu dois veiller autant que lui. » (p. 224)

Rejeté par sa terre, rejeté par son sang, Amer a le sentiment d’être comme Marie, un être désincarné, dépouillé de son identité et assis entre-deux chaises. « Il lui semblait qu’ils formaient tous deux un couple étrange, ridicule, qu’il avait perdu à côté d’elle son caractère de Kabyle et qu’elle n’avait plus celui de Française. » (p. 95-96)

 

La Terre et le Sang ont établi leur Loi et c’est elle qui sera appliquée. Cela se manifestera par le retour de l’œuvre au motif du crime originel à travers la métaphore de « l’œil blanc » qui pend de la tête de Rabah écrasée par le train. Ce motif se répètera dans la mort d’Amer. Surpris à son insu avec Chabha par Slimane, celui-ci se venge en piégeant son neveu et rival dans une carrière où il fait exploser une mine. Slimane y perdra la vie aussi puisque sa tête est écrasée par un gros rocher. L’œil d’Amer, cet organe qui cherche et guide, métaphore de la circularité du récit, devient blanc. La désincarnation est totale ; la page est blanche. Dans sa mort, le visage d’Amer devient le lieu symbolique des retrouvailles de la terre et du sang – comme lien de filiation et comme dette enfin effacée : « Amer avait la figure barbouillée de terre et un gros caillot sur la tempe. […] Il était mouillé, souillé de terre, de sang, de sueur qui le rendaient affreux à voir. » (p. 241) Cette mort est une « délivrance » et sa monstruosité est à la hauteur de la violence de la rétention des désirs de s’établir quelque part, pour Amer, et de se venger, pour Slimane. L’émigré Amer rejoint les ancêtres dont il prouve l’infaillibilité de leur sagesse. Elle est une délivrance et non une perte comme ce sang qui s’échappe des claies pour être absorbé par la terre : « Le sang dégoulinait à travers les roseaux, du sang épais et noir qui s’était caillé sous les habits, dans le dos, et qui avait trouvé une issue pour s’échapper » (p. 243) retournant tragiquement dans le ventre maternel.

 

Finalement, le retour au meurtre originel est l’initiation d’un parcours palingénésique. Quand Chabha vient se recueillir sur le corps de son amant, Marie sent pour la première fois bouger l’enfant qu’elle porte dans son ventre. Si la mort d’Amer signe l’échec de l’assimilation de Marie qui se sent d’un coup étrangère au monde où elle se trouve, c’est sa main qui met fin au récit. Elle deoit en effet répéter un code local qui annonce qu’elle est enceinte. Cette fois-ci, Madame accepte en elle la Kabylie dont elle devient une fille active puisqu’elle compte participer à sa construction par le métissage et non plus par la force coloniale ou par la clandestinité des étrangers. Amer, lui, aura vécu deux fois le même destin d’étranger comme si, en s’engageant dans cette voie, il était impossible de s’en sortir indemne.

 


Mouloud Feraoun, La Terre et le Sang, Paris, Editions du Seuil, coll. Points, 1953 et 1961 pour la préface d’Emmanuel Roblès.

Mouloud Mammeri, La Colline Oubliée, Paris, éd. Plon, 1952.

Proverbe kabyle.

source:la-plume-francophone.over-blog.com

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