Les tailleurs de pierres se cachent pour mourir

Posté par algeriedemocratie le 14 mars 2010

T’kout, 12 mars 2010. L’atmosphère est lourde et chargée. D’habitude, les importantes chutes de pluie apaisent les esprits. Mais cette-fois-ci, il n’en est rien. Hélas ! La mort rôde et fauche des vies chaque semaine, parfois chaque jour. La silicose terrasse sans distinction d’âge, même si les jeunes figurent en tête de ce triste et lugubre tableau des victimes. Le malheur ne vient pas seul, la mort aussi.
Les tailleurs de pierres qui ne sont plus de ce monde, au nombre de 50, ont laissé derrière eux femmes et enfants. Au total, 27 veuves et plus de 50 orphelins. Aucune veuve ne dépasse la trentaine. Le 12 mars dernier, on a appris que 8 nouveaux cas se sont déclarés. Ces malades, dont 2 dans un état grave, sont alités. Les familles sont en deuil. Les T’koutis comptent leurs morts, avec un terrible sentiment d’impuissance, mais aussi de désespoir et de colère. Ceux que nous avons rencontrés, des parents de malades ou de défunts, nous ont dit n’attendre plus rien. Ils se disent eux-mêmes au bord du trépas. Et ces derniers d’expliquer : «Nous avons trop attendu ; on continue de nous gaver de tables rondes, de portes ouvertes et autres journées d’étude ; des médecins et spécialistes sont venus de Batna et d’Alger, et le représentant du ministre de la Santé a fait le déplacement à T’kout ; les derniers arrivés sont les gens de la télévision, mais rien, absolument rien n’a changé. Aucune amélioration de la situation n’est enregistrée. Notre revendication principale, à savoir le classement de la silicose en tant que maladie professionnelle, pour que les familles de tailleurs de pierres bénéficient du droit au capital décès, reste lettre morte. A croire que nous appartenons à un autre Etat !» Le maire de la petite ville de T’kout, M. Benchouri Messaoud, tente un discours plutôt diplomatique, profession et obligation de réserve obligent. Mais les mots trahiront cet équilibre. Il nous dira à ce sujet : «En tant que maire, je fais de mon mieux pour aider aussi bien les malades que leurs familles, car il faut comprendre qu’à un stade avancé de la maladie, les patients sont totalement dépendants de leur milieu familial : branchement de la bouteille d’oxygène ou mise en marche de l’appareil d’oxygénation. Dans une décision unanime au niveau de l’APC, nous avons accordé la priorité au recrutement, dans le cadre du dispositif du filet social, aux familles ayant un membre souffrant de silicose. Nous sommes en train de nous battre pour créer un numéro d’assurance pour les malades. Nous leur achetons certains médicaments et nous rechargeons, à chaque fois que c’est possible, les bouteilles d’oxygène des malades. Certes, ça ne règle pas le problème. Mais notre objectif, c’est d’alléger leurs souffrances, nous n’avons pas la prétention de faire plus. Nous demandons souvent aux journalistes qui viennent à T’kout de nous aider, de ne pas rechercher le sensationnel. Il y va de la vie et de l’honneur des gens.» Pour pouvoir rendre visite à un malade alité qui habite à quelques kilomètres de T’kout, à Chenaoura, une petite agglomération, Malik, fonctionnaire à la mairie, se porte volontaire, ainsi qu’un cousin proche du malade. Chez son oncle à Chenaoura, Noureddine Selami, 36 ans, nous attendait, en dépit de ses souffrances, le sourire aux lèvres. Noureddine nous informe qu’il a taillé la pierre pendant 6 ans, un peu partout, comme tous les tailleurs de pierres de T’kout. A Alger, Batna, Tajnent… C’est lors d’une consultation médicale à Alger, en l’an 2000, suite à des douleurs au thorax, que Noureddine a appris qu’il souffrait de silicose, «aghoubar» comme disent les jeunes de T’kout, en parlant de cette maladie. En dépit du diagnostic, il a repris le travail de taille de la pierre, pour pouvoir répondre aux besoins de sa famille, nombreuse, qu’il a laissée à T’kout, alors qu’il s’est installé provisoirement à Alger. On apprend que des donateurs, ainsi que la mairie de T’kout, s’occupent du remplissage des bouteilles d’oxygène ainsi que de l’achat de l’appareillage nécessaire. «Nous n’avons pas peur de mourir, mais c’est à l’idée de laisser des veuves et des orphelins que nous vivons le cauchemar !» Ce sont les premiers mots lancés par un jeune tailleur de pierres qui a accepté de nous parler pour exprimer son ras-le-bol. En plus de la maladie qui fait des ravages, s’ajoute la suspicion. Des idées du Moyen Age, nous dit Farid Aksses, 25 ans, qui totalise 10 années de travail dans ce créneau. Farid n’en est pas fier, mais il ne s’en cache pas. Il nous explique que sans ce travail, il serait dépendant, et il n’aurait jamais pu se marier. Dans un chaoui croustillant il nous explique que T’kout est un cul-de-sac. Les visiteurs autant que les habitants, prennent la même route… Histoire d’expliquer qu’il n’y a qu’une seule voie. Il faut alors aller ailleurs pour gagner son pain. Et comme les jeunes du village ne connaissent généralement aucun autre métier que celui de tailler des pierres, ils sont condamnés. Entre déception et colère, Farid ne comprend pas pourquoi, en dépit de tous les appels de détresse lancés, de la cinquantaine de décès et des centaines de malades, aucun signe des tutelles, c’est-à-dire ministères du Travail et de la Santé, n’est là pour signifier au moins une étude des dossiers ou des prises en charge. L’indemnisation reste un rêve, les veuves n’ont que leurs familles pour leur venir en aide, elles vivent dans la misère. Dans les cafés ou dans les modestes gargotes, où nous avons rencontré des citoyens de T’kout, le sentiment est le même. Et la même phrase revient : «Nous sommes moins algériens que d’autres. Nous sommes loin d’Alger, loin de la maison de la Presse. Si les personnes âgées ne parlent point, elles n’en pensent pas moins. On fait actuellement circuler une pétition pour demander au président de la République d’intervenir, car les expériences du passé ont prouvé leurs limites et leur inefficacité.»
Rachid Hamatou

source: le soir d’algerie

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