Le Soir d’Algérie 16 août 2010

Posté par algeriedemocratie le 17 août 2010

Le Soir d’Algérie 16 août 2010 dans Addi Lahouari(29) addi-300x279Addi Lahouari

Le Soir d’Algérie 16 août 2010

Un groupe de compatriotes m’a interpelé dans Le Soir d’Algérie du 8 août 2010 sur mes propos sur la langue amazighe tenus lors d’une interview donnée à un journal électronique. Pour permettre au lecteur de saisir ce qui m’est reproché, je reproduis la partie de l’interview.Question : Quel est ton point de vue sur la langue berbère ?Réponse : Le problème de la langue berbère ne se pose que dans le cadre de la formation de l’Etat-nation jacobin unitaire et homogénéisant. Dans le Maghreb d’avant la colonisation, la pratique du berbère ne posait aucun problème. Je pense que la langue berbère doit être officialisée et enseignée dans les régions berbérophones. Elle n’est pas en concurrence avec la langue arabe qui est celle de toute la nation. Si la langue berbère disparaît, nous aurons commis un génocide culturel contre nous-mêmes.

Ce qui m’est reproché, c’est de ne pas demander que la langue amazighe soit enseignée sur tout le territoire national. Voici le cadre du débat, en espérant ne pas avoir tronqué la position de mes contradicteurs que je voudrais remercier pour l’intérêt qu’ils portent à mes écrits, ce qui ne les a pas empêchés de me mettre un caillou dans le soulier (hajra fi soubat). C’est en effet un gros caillou dans le soulier car le problème n’est pas aisé à traiter compte tenu de la situation historique et culturelle du pays. La question est donc difficile et je vais essayer de la traiter en deux axes pour cerner la problématique de l’amazighité en rapport avec la construction de l’Etat-nation. Le premier axe est celui de la perception des langues vernaculaires par les arabophones en rapport avec la culture — comme vision du monde — et avec l’historicité. Le deuxième est celui du développement de la langue amazighe comme idiome formalisé (syntaxe, grammaire, alphabet…) en rapport avec un contenu qui correspond aux aspirations de la jeunesse à la modernité.

1. Langues vernaculaires, imaginaire et historicité

L’Algérie est une nation de formation récente qui se heurte à des représentations culturelles qui situent l’Algérien soit dans l’universel islamique soit dans le local ethnocentrique. La dynamique nationale issue de la lutte anticoloniale est encore en voie de cristallisation et rencontre des obstacles politiques et culturels.

La question linguistique n’est qu’un aspect de la complexité et des contradictions de la situation historique actuelle dont il serait vain d’attendre qu’elle soit dépassée en une génération, étant entendu qu’il s’agit de la transformation de la (ou des) langue(s) vernaculaire( s) en langue(s) véhiculaire(s).

Les anthropologues désignent par langue vernaculaire la langue de la communauté locale, celle des espaces lignagers par opposition à la langue véhiculaire de l’espace supra-local de l’empire ou de la nation. La formation de la nation est liée à ce passage où l’imaginaire le dispute à l’historicité.

Commençons par poser la question de la situation linguistique du pays ? Il y a au moins quatre langues dans le champ linguistique en Algérie : l’arabe scriptural du Coran, l’arabe moderne issu de la Nahda et adopté par le nationalisme arabe, l’arabe dialectal, et le berbère parlé dans les régions montagneuses (Cf. Khaoula Taleb-Ibrahimi, Les Algériens et leur(s) langue(s). Eléments pour une approche sociolinguistique de la société algérienne, les éditions Al Hikma, Alger, 1997). Un véritable imbroglio linguistique dans lequel K. Taleb-Ibrahimi nous apprend qu’il y a en outre plusieurs niveaux de langue entre l’arabe parlé et l’arabe classique (fusha). Il faut aussi ajouter le français utilisé par les dirigeants et les couches sociales supérieures urbaines. Savons-nous que le tirage de l’ensemble des journaux en langue française est l’un des plus forts des pays francophones ? Pourquoi le français persiste-t-il en Algérie à cette échelle ? C’est qu’il répond à des besoins cognitifs que ni l’arabe classique, ni l’arabe parlé, ni le tamazight ne satisfont. Dans ce tableau, il faut se demander quel est le statut de chacune des langues et surtout comment les locuteurs se les représentent. La première observation à faire, c’est que les Algériens ne valorisent pas et n’ont pas d’estime pour leurs langues vernaculaires. La Kabylie fait exception, mais cette exception est récente. Il est révélateur que la revendication de la réhabilitation de la langue berbère soit née dans le mouvement national, dans le PPA-MTLD secoué en 1949 par ladite crise berbériste. Détestant les archaïsmes de la société identifiés à l’arabité, les militants de ce courant souhaitaient une Algérie moderne et sécularisée.

Le populisme, fort en Kabylie comme dans les autres régions du pays, est arrivé à absorber cette crise pour se donner comme seul objectif l’indépendance. Mais ce courant est réapparu dans les années 1960 culminant dans la création de l’Académie berbère à Paris en 1967 animée par Mohamed-Arab Bessaoud dont le discours contre l’arabité était excessif pour ne pas dire plus, donnant une justification supplémentaire aux arabophones de rejeter et de se méfier de la revendication berbériste portée principalement par des francophones.

Cependant, l’hostilité des arabophones au tamazight ne s’explique pas seulement par l’extrémisme de l’Académie berbère. Cette hostilité a des racines plus profondes à rechercher dans l’imaginaire de la culture algérienne qui n’a pas intégré le caractère historique du monde social, et qui est enfermée dans une espèce de temporalité qui refoule tout ce qui est antérieur à l’islam.

La société algérienne reproduit l’héritage culturel de l’universalité que lui a fourni la civilisation islamique. Par conséquent, les arabophones ne sont pas hostiles à la langue berbère en soi ; ils sont plutôt attachés à un modèle atemporel où le passé n’a pas de place.

L’arabe dialectal est aussi victime de cet imaginaire, et est accusé — à tort —d’être le produit de la colonisation. Les langues vernaculaires, arabe dialectal et tamazight sont refusées parce que considérées comme incapables de véhiculer le savoir. Elles sont perçues comme les langues des ignorants, des femmes, des enfants ou de personnes qui n’ont aucune éducation et qui ne savent pas «parler officiellement».

Les locuteurs doutent que les langues vernaculaires puissent véhiculer la science et la parole divine du fait même qu’elles ne sont pas écrites. Il y a comme un déni de soi en rapport avec le complexe d’infériorité compensé par la survalorisation de la langue écrite, respectée pour la symbolique qu’elle renferme.

La langue vernaculaire est celle de la familiarité et des rapports infra-institutionnels. Mais dès que ces rapports s’éloignent de l’espace domestique, il est fait appel à une langue épurée qui cherche à se rapprocher de la fusha. Quand deux personnes, qui ne se connaissent pas et qui ne parlent que l’arabe dialectal, se rencontrent, elles formalisent leurs échanges langagiers.

Il y a une division linguistique singulière dans l’espace social d’une part entre l’officiel et le formel et, d’autre part entre l’usuel et l’informel, ou entre le public et le privé. Dès que quelqu’un prend la parole en public, il utilisera autant que possible des mots de l’arabe classique pour donner plus de crédibilité à son message.

Il n’y a qu’à voir à la télévision comment les personnes interrogées par les journalistes cherchent à parler l’arabe classique qu’ils ne maîtrisent pas. La fusha est la langue des activités publiques, comme si le groupe ne se concevait pas en dehors des références qu’elle véhicule. Elle a la charge de véhiculer l’universalité et d’exprimer la réalité enchantée du monde, tandis que la langue vernaculaire a pour vocation d’exprimer la dimension domestique et temporelle de la vie sociale.

L’arabe dialectal est désigné par le mot dévalorisant darijaet le berbère était encore appelé il y a quelques années chelha, ce qui est encore plus dévalorisant. Ceux qui prétendent que les Algériens arabophones sont contre la langue berbère parce qu’ils sont anti-kabyles ignorent totalement l’anthropologie linguistique du pays.

Il y a lieu de savoir que pendant des siècles, le sentiment religieux et la culture savante ont étouffé l’ethnicité, appelée en arabe chou’oubia. De grandes familles berbères bricolaient leurs arbres généalogiques pour se réclamer d’une ascendance arabe et pour se prévaloir du statut de chorfa et de mrabtine.

La Kabylie n’a pas échappé à ce mouvement puisque c’est là où on trouve le plus les noms comme Ramdane, Saïd, ‘Arab… Le prénom Lahouari a plus une consonance berbère que ceux de mes contradicteurs Mhand, Boualem, Tahar, Mouloud et Ali.

Il est vrai que cette arabité a été berbérisée comme l’indique le prénom Mhand dérivé de Mohamed. La Kabylie compte beaucoup de lignages maraboutiques qui prétendent avoir des ancêtres arabes établis d’abord à Saguiet el Hamra avant de s’installer au Djurdjura.

Cet héritage de plus de dix siècles ne peut être effacé par un trait de plume. Pour clarifier ce dont nous parlons, nous avons besoin de l’éclairage de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie et de la linguistique. Nous rendrons service à la situation linguistique du pays en ayant recours aux sciences sociales pour expliquer les dynamiques et contradictions de la société, ce qui aidera à terme à faire émerger chez nos compatriotes la conscience de l’historicité et surtout pour comprendre qu’une langue est un outil de communication qui exprime l’imaginaire et les aspirations.

2. Langue et aspirations à la modernité

Le deuxième axe est relatif à la langue berbère elle-même, handicapée par le fait qu’elle était principalement orale. Sa capacité à attirer les jeunes générations dépendra de ce qu’elle leur offrira. L’affectif ne suffit pas à faire vivre une langue, fût-elle celle des ancêtres.

Et surtout, il ne faut pas oublier que les langues appartiennent à la longue durée, ce que les linguistes appellent la diachronie.

Ce qui est frappant chez les acteurs, c’est l’absence de perspective historique, c’est-à-dire l’incapacité de projeter dans le futur les tâches à étaler sur plusieurs générations.

Boumediène voulait développer en 20 ans l’Algérie par décret, c’est-à-dire par en haut, et nous savons ce qui arriva à l’économie du pays. Les berbéristes veulent restaurer au niveau national la langue berbère par décision politique. De ce point de vue, il faut rendre hommage à Salem Chaker qui a préféré inscrire sa contribution dans la longue durée accomplissant un travail académique de linguiste.

L’histoire et l’anthropologie de la langue berbère sont à faire pour montrer pourquoi cette langue n’a survécu que dans les montagnes et pourquoi les locuteurs ne lui ont jamais donné la dignité des langues écrites savantes. Il faut rappeler que les dynasties berbères d’origines tribales et maraboutiques se réclamaient toujours de l’islam puritain et de l’arabité citadine.

Comme si le berbère ne reconnaissait pas à sa langue la capacité de véhiculer et d’exprimer l’universalité. Ceci est une tendance anthropologique lourde dans la société exprimée aujourd’hui par l’hostilité à la langue berbère dès qu’il s’agit de catégories universelles comme religion, Etat, nation… Les Berbères n’ont pas fait comme les Perses qui ont sauvegardé leur langue et qui se sont démarqués sur le plan culturel des Arabes.

La modernité a fait bouger les choses et a permis au Maghreb, en Algérie et aussi au Maroc, l’émergence de courants qui se réclament de la berbérité, militant pour le statut officiel de la langue berbère. L’imaginaire atemporel qui sacralise la langue arabe est battu en brèche avec la proposition d’un modèle de nation avec deux langues. Le projet est-il viable ? Idéalement il l’est, mais l’histoire est un processus marqué par la cohérence et souvent l’incohérence des imaginaires et par la conscience des acteurs.

Le projet de renaissance de la langue berbère et sa reconnaissance comme langue de la nation ne se réaliseront que si elle n’est pas mise en opposition avec la langue arabe classique qui, qu’on le veuille ou non, a été le véhicule de la culture savante du Maghreb depuis le 7e siècle. La Kabylie, comme d’autres régions, y a apporté sa contribution.

Les oulémas au 17e siècle appelaient la Kabylie « la montagne savante », du fait que le savoir scripturaire avait été recueilli par les zaouiate locales après le déclin culturel de Bougie (voir à ce sujet le livre de Houari Touati, Entre Dieu et les hommes : lettrés, saints et sorciers au Maghreb, Maison des Sciences de l’Homme, 1994). Il faut cesser de désigner l’arabité comme bouc émissaire, comme la cause du retard culturel du pays.

Dans ce débat, nous passons, me semble-t-il, à côté de l’essentiel : la langue n’est pas une fin en soi ; elle est le véhicule d’une culture et d’une civilisation. L’échec de l’arabisation, qui a d’ailleurs encouragé la revendication berbériste, provient de ce qu’elle est restée prisonnière du turath, du patrimoine culturel médiéval.

C’est ce qui explique que soixante ans après les indépendances, il n’y a pas de philosophe, de sociologue, d’anthropologue arabophone ou arabe de dimension internationale, de niveau de Habermas, Bourdieu ou Geertz. La langue berbère connaîtra le même sort si elle reste prisonnière de la culture locale passée et de la poésie. Son avenir se joue dans sa formalisation en langue écrite avec l’alphabet arabe, et dans la traduction de Homère, de Tolstoï, en passant par Les Mille et une Nuits, le Coran et Kant.

A quoi servirait la langue berbère si nous ne pouvons pas lire dans cette langue des œuvres universelles et des travaux scientifiques sur la société algérienne ? L’affectivité ne suffit pas pour créer le lien social.

C’est ce qu’avait vu Durkheim qui avait opposé la solidarité mécanique fondée sur le lignage, à la solidarité organique fondée sur la division sociale du travail, figure de la modernité. Il en déduit que la solidarité mécanique n’est pas suffisante à elle seule pour assurer la cohésion sociale.

Je voudrais faire remarquer à mes collègues qui m’ont interpelé que la problématique durkheimienne des deux solidarités, enseignée dans toutes les facultés de sociologie du monde, a été élaborée à partir des observations ethnographiques faites en Kabylie durant le dernier tiers du 19e siècle (Cf. A. Hanoteaux et A. Letourneux, Mœurs et coutumes en Kabylie, Paris, 1880). L’anthropologue britannique Ernest Gellner (1926-1996) l’a reformulée en lui donnant le nom de segmentarité et l’a appliquée aux Berbères du Haut-Atlas marocain.

Le monde académique occidental se représente le Maghreb comme le lieu par excellence de la solidarité mécanique, des rapports lignagers, de l’affectif…, ajoutant par ailleurs que ce n’est pas suffisant pour assurer la cohésion sociale dans une nation moderne.

Ce qui est à craindre, c’est que le berbérisme ne reproduise les défauts et les limites idéologiques du nationalisme arabe qui a étouffé l’individu dans une identité essentialisée. La nature humaine est une essence ; la culture est une construction historique faite de continuités et de ruptures.

En conclusion, je voudrais faire une remarque d’ordre méthodologique. Comme universitaire, je n’exprime pas une opinion personnelle ou un jugement de valeur.

J’essaie de produire des analyses, à confirmer ou à infirmer par l’échange académique, pour cerner les dynamiques sociales et politiques de l’Algérie. Mon opinion sur le principe d’enseigner la langue berbère à Mascara et à Tébessa importe peu. Ce qui importe, c’est de savoir si c’est réalisable aujourd’hui.

Je voudrais aussi ajouter que je ne suis ni anti-berbériste, ni berbériste. Je suis anti-anti-berbériste, c’est-à-dire que, dans le respect des valeurs démocratiques, je suis contre les anti-berbéristes. Enfin, je laisse le soin au lecteur du Soir d’Algérie d’estimer si je me suis débarrassé du caillou dans mon soulier et si je suis parvenu à le mettre dans les souliers des compatriotes qui m’ont interpelé et à qui je transmets mes cordiales salutations.L. A.

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Réponse de S.E Sidhoum à un internaute dans un forum

Posté par algeriedemocratie le 15 août 2010

Salah-Eddine SIDHOUM dit :

Au frère signant sous le pseudo Cherifi,
El Hamdou Lillah, vous avez l’honnêteté et la franchise de reconnaître que ce système politique « est bâti sur du faux par des analphabétes qui se sont appropriés et l’histoire et les richesses du pays ». Nous sommes sur ce point sur la même longueur d’ondes et c’est ce que je vous avais dit hier dans ma réponse et de manière claire et fraternelle.
Vous dites, mon cher frère, que vous avez été exclu du FLN en 1980 pour avoir dénoncé le mensonge. Mais vous avez tardé et attendu 18 ans pour le faire car le FLN était basé dès 62 sur le mensonge. Sa mission, grâce aux sacrifices de tout un peuple s’était terminée le 03 juillet 62 à minuit, date réelle de l’indépendance. Le peuple algérien sous la direction de ce Front avait libéré l’Algérie du joug colonial. Le FLN de l’après-indépendance était devenu un appareil de contrôle administratif et policier de la population sous la coupe du système militaro-bureaucratique qui se mettait en place et qui allait confisquer une indépendance chèrement acquise. Au nom de quelle légitimité des bravaches venus d’Oujda et de Ghardimaou ont imposé au peuple algérien un système politique étranger à ses valeurs et à ses traditions ? Au nom de quelle légitimité, un groupe d’imposteurs et d’aventuriers analphabètes avaient droit de vie ou de mort sur le peuple algérien ? Au nom de quelle légitimité, l’armée des frontières allait écraser ce qui restait de notre vaillante armée de libération nationale, laissant sur son passage, plus de 2000 cadavres de civils et de maquisards qui avaient échappé aux balles de l’armée coloniale ? Au nom de quelle légitimité, les sinistres Hamadache et Salah Vespa torturaient des algériens dans d’anciens centres de torture de Massu et Bigeard ? Au nom de quelle légitimité, Boudiaf a été kidnappé à Hydra par d’anciens collaborateurs de l’armée coloniale pour être déporté dans l’extrême-Sud ? Au nom de quelle légitimité, la justice aux ordres avait condamné Hocine Aït Ahmed à la peine capitale ? Au nom de quelle légitimité des aventuriers avaient assassiné lâchement Khemisti, Chabani, Khider, Krim et des dizaines d’autres algériens dignes qui s’étaient opposés à la dictature des analphabètes ? Au nom de quelle légitimité, un pantin politique allait priver de liberté Mohamed El Bachir El Ibrahimi, président de l’association des Oulémas ? Au nom de quelle légitimité, on avait nationalisé les terres d’Algériens pour les donner à de faux paysans pour jouer aux dominos ? Et la liste est longue, mon cher monsieur des méfaits de ce système au nom d’un faux FLN dont ils usaient et abusaient de la gloire pour dilapider les richesses de la Nation. Ne me dites surtout pas que ce sont les « barbus » et les « kabylistes » qui sont responsables de ces méfaits criminels !
Le résultat est là, un demi-siècle plus tard. Une Algérie à 2 collèges : celle des beggarines et haggarines de « l’Algérie utile » du Club des Lapins et des quartiers résidentiels interdits au « ghachi » et celle des bidonvilles et des cités dortoirs des « gueux », des « terroristes » et des harragas de « l’Algérie inutile ».
Le résultat est là, criard : une faillite sanglante qui a mené à un conflit fratricide avec son cortège de heurts et de malheurs et ses centaines de milliers de victimes.
Non, mon cher Monsieur, cette dramatique situation est le résultat d’une politique criminelle qui est à l’origine de la déliquescence de la société qui a perdu ses repères et qui s’est réfugiée dans une contre-violence multiforme en réponse à une violence du régime qui se confond avec l’Etat qui lui n’existe pas. L’extrémisme religieux est le résultat de la manipulation de la religion par ce pouvoir illégitime pour asseoir son pouvoir. N’est-ce pas les prêches officiels du vendredi à coups de versets et de Hadits qui nous disaient que le socialisme (importé de l’URSS) et la révolution agraire étaient d’essence islamique ? N’avaient-ils pas mobilisé des imams-CCP à la télévision pour nous expliquer tout cela ?
L’extrémisme berbériste ou ce que vous appelez le « Kabylisme » est le résultat du déni identitaire par des analphabètes qui voulaient imposer au peuple algérien une autre idéologie d’importation. Et il est naturel que l’extrémisme des uns provoque l’extrémisme des autres. Il est ahurissant aujourd’hui d’entendre une ultraminorité d’excités appeler à « jeter les arabes à la mer » et insulter l’Islam et notre Prophète. Même Lavigerie et sa perfide politique de division n’avait pu diviser les Algériens durant la nuit coloniale. Avez-vous oublié la propagande du régime en avril 80 et travers son organe télévisuel de propagande distiller le venin de la fitna en disant que les kabyles avaient déchiré le Coran et brûlé le drapeau national ? Une politique criminelle qui a donné l’extrémisme actuel qui n’aura, tout comme les autres extrémismes aucune chance d’aboutir, car les Algériens dignes qui constituent notre « ghachi » savent séparer le bon grain de l’ivraie. Et ce peuple que l’on traite de tous les noms est hélas en avance par rapport à ses « élites » fidèles à leur trahison historique depuis 54.
Vous dites, cher frère que « le combat ne se limite pas à des idées et à des écrits venus d’Outre-Mer ». Non nous sommes ici sur le terrain et nous ne quitterons jamais la terre de nos ancêtres pour la laisser à ces voyous sans foi ni loi. Et nous ne « résistons » pas à partir du Club des Lapins ou des « hôtels 5 étoiles ». Nos sœurs et frères qui ont été exilés par la médiocrité et la terreur sont partie prenante de notre lutte politique commune pour le changement. Et il n’est pas question de les dissocier de nous. Et ils participent, chacun (e) à sa manière à l’éveil des consciences. Ceux qui font de la politique à partir des « palaces » sont ceux qui « trainent dans leur for intérieur le complexe du colonisé ». ليسو منّا
« Le grand combat » nécessite une implication sans faille pour la lutte contre le système politique actuel et son pouvoir illégitime, cause de tous les malheurs de l’Algérie. Le changement radical et pacifique et l’instauration d’un Etat de Droit permettront à toutes les compétences dignes du pays et de tous les horizons politiques, sans exclusion, de construire une Algérie épanouie, apaisée et fraternelle comme l’ont souhaité nos dignes ainés de 54. Et Là tous les extrémismes s’évaporeront et toutes les institutions démocratiquement élues et issues de la volonté de notre brave « ghachi » œuvreront, lentement mais sûrement à l’édification d’une Algérie libre, ancrée dans ses valeurs civilisationnelles et ouverte sur l’Universel.
Un dernier point, si vous le permettez, cher frère. Vous dites « Peut-etre, un jour on se réveillant, nous trouverons le metro en marche ainsi que le tramway,les cités propres,aucun mendiant dans nos rues, une administration au service du citoyen,une justice équitable,une assemblée représentative et un président democratiquement élu »
Non, il ne faut pas rêver. Si nous persistons dans ce statu quo, nous continuerons à nous réveiller dans une Algérie de plus en plus cauchemardesque. Il faut agir, lutter et se sacrifier pour changer les choses. Dieu est certes capable de tout (ان الله على كل شيء قدير ) Mais « Dieu Ne Modifie l’état d’un peuple avant que celui-ci se soit transformé lui-même ».
Fraternellement.

Salah-Eddine.
Alger

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Salah-Eddine SIDHOUM — « En Algérie, on assassine l’intelligence ». mars 2003

Posté par algeriedemocratie le 4 août 2010

Salah-Eddine SIDHOUM

Algeria-Watch, mars 2003A la mémoire de mon Ami, le regretté Cheikh Benyoucef Benkhedda, président du GPRA, qui m’a appris la valeur et le sens de l’Ethique politique.
C’est par la vérité qu’on apprend à connaître les hommes et non pas par les hommes qu’on connaît la vérité.
Emir Abdelkader El Djazaïri
La société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil.
E. Zola.

« En Algérie, on assassine l’intelligence ».
Que de fois n’avons-nous pas entendu ce slogan clamé durant les années de braise, de part et d’autre de la Méditerranée, concernant les assassinats d’intellectuels algériens. Tel un leitmotiv, il était ressassé et martelé tant par les services de propagande du régime d’Alger et leurs plumitifs que par leurs relais en France dans un concert médiatique assourdissant d’une ampleur jamais égalée.
Par intellectuels, on entendait par-là seulement une minorité qui s’était ralliée par peur ou par calcul au régime militaire et s’était abritée derrière les blindés qui venaient de renverser l’urne de la «piétaille », des «gueux » et des «va-nu-pieds » qui avaient mal voté.
C’est cette malheureuse minorité élitiste, hautaine et méprisante, autoproclamée «intelligence du pays » qui sera utilisée par les services de l’action psychologique de la police politique dans la vaste campagne de manipulation et de désinformation, pour travestir la réalité du drame algérien et déverser inepties, insultes et mensonges, à travers, plus particulièrement une partie de la presse privée nationale et les plateaux de la télévision française.

N’est-ce pas feu Rachid Mimouni qui écrivait (1), s’adressant à l’opinion française:
« C’est la première fois dans l’histoire qu’on voit un mouvement terroriste se proposer d’éradiquer toute l’intelligentsia d’un pays, comme s’il s’agissait d’une mauvaise herbe ou d’une maladie. Le projet consiste à décerveler le pays. »

Et c’est un intellectuel français, François Burgat (2) de lui répondre :
« Les islamistes, nous ont longtemps expliqué en effet les plus médiatisés des analystes, avaient décidé de «décerveler » un pays où s’affrontaient «le camp des terroristes et celui des militaires », sous les yeux impuissants de la population. Est-ce vraiment de cela qu’il s’est agi ? Et si entreprise de «décervelage » il y a eu, qui en ont été réellement les acteurs et les victimes ? »

N’est-ce pas aussi un certain Rachid Boudjedra, se proclamant sans rougir «continuateur de Flaubert et de Proust » (sic) (3) qui traitera de «conglomérat de rats enragés et pestiférés» et de «charlatans de basse lignée et d’ignares semi-alphabétisés » (4), des citoyens, militants et sympathisants du parti que le suffrage universel venait de désigner première majorité politique en Algérie. Cette «hogra intellectuelle » n’est pas sans nous rappeler celle de certains colons, à l’image d’un Michel Morel, à l’encontre des «indigènes » traités de «huit millions de ratons sales et illettrés qui narguent la France » (5)
Plus de trois millions de citoyens algériens avaient voté pour des «rats enragés et pestiférés». ! Quel respect de la dignité et de la citoyenneté de la part de notre «élite » ! !

La propagande du régime et de ses troubadours médiatiques «omettra » de signaler que bien avant que certains intellectuels tombent sous les balles des islamistes, des centaines d’autres intellectuels avec des milliers d’autres citoyens, étaient embarqués de nuit et déportés dans les camps de concentration de l’extrême-sud, là où la France coloniale expérimentait ses armes chimiques et nucléaires (6). Ils étaient parmi les plus chanceux. D’autres moins chanceux, connaîtront les affres de la torture, mourront sur les tables d’«exploitation » du renseignement, seront exécutés sommairement et arbitrairement ou disparaîtront à tout jamais. Leur crime était d’appartenir à un courant politique à qui le suffrage universel venait d’accorder, pour la première fois depuis l’indépendance la légitimité de diriger le pays pour une période déterminée. De toutes ces victimes, personne n’en parlera. Ni en Algérie ni en Europe. De véritables parias ! L’esprit des deux collèges de la nuit coloniale qui resurgit. Triste recommencement de l’histoire !

Cette histoire revisitée nous rappellera cruellement que l’intellectuel algérien – le véritable intellectuel – hier comme aujourd’hui a payé, au coté de ses concitoyens, un lourd tribu dans les conflits qu’aura connu l’Algérie contemporaine. Nous sommes en droit de nous interroger si cette élimination de l’intelligence n’avait pas sa tradition dans notre guerre de libération ? Ce qui se passe aujourd’hui n’est-il pas la continuité de ce qui s’est passé hier durant la révolution et au lendemain de l’indépendance et de cette haine viscérale qu’avaient certains chefaillons vis-à-vis des intellectuels (purges sanglantes de la « bleuite » dans les maquis, assassinats de Abane, Allaoua Abbas, Chaabani, Khemisti, Mécili….) ?

Il serait honnête de rétablir avant tout la vérité en précisant que les intellectuels tués par les islamistes ne l’ont pas été en tant que tels mais pour leur prise de position en faveur du coup d’Etat et pour avoir accepté d’assurer, pour certains d’entre eux, la couverture idéologique de la répression sauvage qui s’était abattue au lendemain du pronunciamiento sur une partie de la population. Cette importante clarification ne signifie nullement que cela était une raison pour les assassiner.
Tout comme les intellectuels de « l’autre bord » ont été kidnappés, torturés et/ou exécutés dans le cadre de la politique planifiée d’éradication du courant islamique, porteur d’un projet constituant une alternative au pouvoir et qui avait, de par son ancrage populaire, sérieusement menacé les fondements du régime en place.
Les intellectuels des deux bords ont été victimes de ce qu’ils ont fait et non de ce qu’ils ont été.
Il est certain que durant les premières années de la guerre, la puissante campagne de désinformation menée par le régime et ses relais de part et d’autre de la Méditerranée a grandement désorienté l’opinion publique qui n’arrivait pas à s’expliquer certains assassinats. La faiblesse criarde du mouvement politique islamique sur le plan de l’information, a également grandement participé à la production de cette confusion. Cela facilitera le travail des services de l’action psychologique pour lui faire endosser tous les assassinats.

Tous ces facteurs ont permis, un certain temps, de mettre sous le boisseau une réalité : la volonté du pouvoir, sous couvert de la lutte « anti-terroriste », d’éliminer tout ce que comporte la société comme intelligence qui ne s’insère pas dans son projet diabolique d’éradication. Avec le recul, nous constatons que beaucoup d’intellectuels officiellement tués par les présumés islamistes étaient certes de farouches opposants au projet islamique, mais ne cautionnaient pas non plus les pratiques terroristes du pouvoir. Or, les véritables intellectuels et théoriciens de l’éradication, ceux qui lui ont donné une solide assise idéologique et s’en sont fait les ambassadeurs, ont été, en très grande partie épargnés. Ils se permettront même de s’accaparer des morts dont ils sont en partie responsables, en les transformant en leurs propres martyrs. Cela a été, avouons-le, doublement intelligent de la part des « cerveaux » de l’éradication : éliminer les voix critiques et en même temps imposer le silence aux amis et parents des victimes, puisque les « coupables » sont des ennemis, des « islamistes ».

Cette guerre a vu naître, au nom d’une certaine conception des droits de l’homme et de la démocratie, le honteux concept de l’indignation sélective. Une frange de notre élite, instrumentalisée par un quarteron de putschistes ignares et sans scrupules, pataugeait dans les marais du manichéisme, de l’imposture et de la déraison. Et en face, le monde dit libre, avalait les couleuvres de la désinformation et s’enfermait dans un silence affligeant.
Nous ne pouvons parler de cette indignation sélective sans évoquer le rôle joué par une poignée d’intellectuels français et l’éphémère comité international de soutien aux intellectuels algériens (CISIA), dans la campagne de désinformation de l’opinion publique. Bien avant d’apprécier à nos dépens l’élasticité de la notion des droits de l’homme dans certains cercles intellectuels et politiques de l’Hexagone et naïfs que nous étions, nous avions adressé, dès la naissance de ce comité, une lettre à son président (7) pour attirer son attention sur la situation d’une dizaine d’intellectuels algériens, torturés et arbitrairement incarcérés dans les geôles des «sauveurs de la démocratie et de la République ». Cette lettre, ainsi qu’une seconde adressée en 1995 (8), resteront sans réponse. En réalité ce silence en lui-même était une réponse : ce comité ne soutenait pas les intellectuels qui refusaient la soumission culturelle.
Nous n’étions pas les seuls à nous interroger sur les véritables desseins de ce comité. Des citoyens français qui refusaient de s’inscrire dans cette infâme campagne de désinformation, se poseront la même question et jugeront choquant ce soutien partiel et partial. C’est le cas de Ginette Scandrani (9) :
« Pourquoi faut-il soutenir uniquement les intellectuels alors que c’est le peuple qu’on assassine ?
Je me sens concernée lorsqu’on assassine des intellectuels, des journalistes ou des artistes mais pas plus que lorsqu’on assassine des ouvriers, des enseignants, des commerçants, des ménagères ou des chômeurs.
Pourquoi faire un catalogue des soutiens ?
Pourquoi ne soutenir qu’une partie des intellectuels alors que d’autres, ceux du FIS, sont soit en prison ou dans des camps ?
Pourquoi faut-il aller trier à l’intérieur de la société algérienne pour désigner les bons et les mauvais ? Ne sont-ils pas tous Algériens ? »

Pierre Guillard (10) écrivait en 1993 :
« J’ai écrit au CISIA : puisque le sort des intellectuels vous interpelle, demandez-vous la libération d’un prisonnier d’opinion, Abdelkader Hachani ? J’attends bien sûr toujours la réponse. A. Hachani n’est en effet qu’ingénieur en pétrochimie, francophone et arabophone, président du parti majoritaire d’un pays de 27 millions d’hommes, et docteur en Islam : autant dire une m….
Abdelkader Hachani n’obtiendra pas le label « intellectuel » délivré de professo par le CISIA. Car seuls seront reconnus «intelligence du pays » les hommes du 11 janvier et de la rébellion armée contre la démocratie ».

Non contents de se transformer en zélés propagandistes intellectuels de l’éradication, cette forme de barbarie à l’algérienne, certains membres de ce comité feront la chasse à tous ceux, qui en France, allaient à contre-courant de l’establishment intellectuel et de sa «pensée dominante » concernant la tragédie algérienne. Nous avons été abasourdis d’apprendre en 1996 d’un ami intellectuel français, qu’il avait été licencié à deux reprises de son emploi sur injonction du CISIA pour avoir dénoncé à travers ses prises de position et ses écrits, la politique de désinformation et les méfaits de ce comité.

Comme nous l’avons souligné dans un précédent article (11) et nous ne cesserons de le répéter, il n’est pas question pour nous de verser dans cette immonde indignation sélective, catégorielle ou dans un quelconque corporatisme en matière de droits de l’homme. Hier et sous d’autres cieux, c’était au nom de l’histoire, aujourd’hui, c’est au nom d’une certaine conception dévoyée de la démocratie et des droits de l’homme qu’on se permet de choisir les bonnes et les mauvaises victimes. La dignité humaine est une et nous ne pouvons admettre une telle classification ignoble tant pour la tragédie algérienne qu’ailleurs. C’est avec un profond respect que nous nous inclinons devant la mémoire de toutes les victimes du drame national provoqué par la politique criminelle d’un régime qui a voulu dresser des algériens contre d’autres algériens pour préserver son pouvoir illégitime et ses privilèges. Paix et miséricorde à leurs âmes !
Mais il est un devoir moral de lever le voile sur une partie de la vérité en affirmant haut et fort qu’à côté des intellectuels tués par les islamistes, il y a eu aussi d’autres intellectuels enlevés, torturés et exécutés arbitrairement par le terrorisme d’Etat qui s’était abattu sur l’Algérie au lendemain du coup d’Etat de 1992 et qu’on avait voulu cacher à l’opinion.

Cette étude n’a pas l’intention de tenir une comptabilité macabre ou la prétention d’énumérer les centaines d’intellectuels victimes de cette guerre, mais seulement de démystifier les menteries du régime et de ses commandos médiatiques de part et d’autre de la Méditerranée qui ont prévalu durant des années. Toute mystification a ses limites. Par des exemples précis et documentés, nous apportons sereinement des preuves irréfutables que le terrorisme d’Etat a amplement participé à la liquidation des hommes de culture et de science. Et cela n’est que justice pour celles et ceux qu’on a voulu effacer des tablettes du drame national.

Il est vrai qu’au début de la sale guerre, beaucoup de monde fut trompé par l’impressionnante machine de désinformation mise en branle par le régime dans le cadre d’une vaste stratégie de manipulation digne des Jacquin, Trinquier et Godard, de triste mémoire. Mais avec le temps, le lourd silence imposé sera rompu et des brèches seront courageusement ouvertes dans cet épais mur de mystification par quelques rares intellectuels, militant(e)s des droits de la personne humaine et officiers qui refusaient cette barbarie mais aussi cette défense des droits de la personne humaine à deux vitesses, aidés en cela par le courageux et admirable travail de témoignage des victimes et familles de victimes, malgré les malheurs et la terreur qui s’étaient abattus sur elles.

Les camps de concentration

Dès les premières heures du coup d’Etat, une vaste campagne d’arrestations fut menée par les services de sécurité et la police politique contre les cadres et élus du parti sorti vainqueur des premières élections législatives libres. Beaucoup d’entre eux étaient des universitaires. Ils seront déportés dans les camps de concentration du Sud.
Pour la seule année 1992, on comptait officiellement 1224 enseignants détenus dans les camps et geôles du régime.
Au camp de concentration de Reggane, situé à 1400 km d’Alger, on comptait en mars 1992 (12) :
· 45 ingénieurs.
· 600 enseignants d’écoles, collèges et lycées.
· 1 enseignant d’Université.
· 11 médecins.
· 5 pharmaciens.
· 4 avocats.

Pour le seul camp de Aïn M’Guel, on notait en mars 1994 (12) :
· 26 professeurs de lycée et de collège
· 5 enseignants universitaires.
· 7 ingénieurs.
· 1 médecin spécialiste, enseignant à la faculté de médecine d’Alger.
· 1 pharmacien.

Deux cas illustrent cette politique de déportation.
· Ouziala Messaoud, docteur en médecine, spécialiste en néphrologie et en transplantation rénale à l’hôpital universitaire Mustapha d’Alger, déporté au lendemain du coup d’Etat de janvier 1992 au camp de concentration d’Aïn M’Guel où il séjournera jusqu’en 1995. Il sera ensuite kidnappé le 8 juillet 1998 à la sortie de l’hôpital Mustapha par des civils armés de la police politique et séquestré durant quinze jours en un lieu secret. A sa libération, il s’exilera en Europe.

· Gahmous Abderrahmane, professeur d’université et chercheur, titulaire d’un PHD aux Etats-Unis, directeur de l’Ecole Nationale Polytechnique d’El Harrach. Déporté au lendemain du coup d’Etat au camp de concentration de Reggane durant plusieurs mois. Il sera contraint, lui aussi à l’exil.

La terreur des escadrons de la mort

En 1993, apparurent deux escadrons de la mort : l’OSSRA (organisation secrète de sauvegarde de la république algérienne) et l’OJAL (organisation de la jeunesse algérienne libre), éphémères branches de la police politique. Leur but était de terroriser le camp islamique. C’était la mise en pratique de la sinistre devise : »la peur doit changer de camp ». L’une d’elles, l’OJAL, se spécialisera dans la chasse et la liquidation des intellectuels du courant islamique. De nombreux universitaires recevront des menaces de mort, seront torturés ou exécutés par cette organisation terroriste. Parmi ses victimes, nous citerons :

· Boudjelkha Mohamed Tidjani, professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar d’Alger, avait reçu une lettre de menace de mort de cette organisation puis avait été kidnappé à son domicile en novembre 1993 par trois civils armés se présentant comme éléments de l’OJAL. Il sera séquestré en un lieu secret puis torturé durant plusieurs jours avant d’être libéré avec un message destiné aux intellectuels du courant islamique: la mort. Il sera contraint de s’exiler à sa libération.

· Mohamed Lahbib Haddam, docteur en médecine, spécialiste en chirurgie cardio-vasculaire à l’hôpital universitaire Mustapha et maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger recevra lui aussi une lettre de menace de mort de l’OJAL. Le 11 novembre 1993 à 20 heures, deux civils armés et cagoulés feront irruption à son domicile. Le chirurgien sera ligoté ainsi que son épouse et sa fille. Les deux hommes armés lui affirmeront qu‘ils appartenaient à l’OJAL, qu’ils lui avaient adressé une lettre le condamnant à mort et qu’ils venaient exécuter la sentence. Après avoir enfermé leurs trois victimes dans une pièce, et pris de doute sur l’identité de la cible, ils quitteront les lieux en emportant les clés de l’appartement, en volant une importante somme d’argent et en promettant de revenir durant la nuit. Le chirurgien et sa famille arriveront miraculeusement à se libérer et à fuir le domicile pour aller se réfugier chez des amis avant le retour des deux criminels. Il sera contraint lui aussi à s’exiler.

· Mohamed Saïd Moulay, professeur et doyen de l’Institut de mathématiques de l’Université de Bab Ezzouar, recevra lui aussi en mars 1993 une lettre de menace de mort de l’OJAL. En décembre 1993, deux civils armés feront irruption à son bureau à l’Institut de mathématiques. Devant les menaces, il se mettra à protester à haute voix afin d’attirer l’attention des secrétaires et des directeurs-adjoints de l’Institut. Affolés par l’attroupement des fonctionnaires et des étudiants devant le bureau du Doyen, les deux criminels prendront la fuite. Ce n’était que partie remise. En effet, cet universitaire sera kidnappé avec ses deux enfants en bas âge le 19 juin 1994 par des civils armés sur l’autoroute d’El Harrach puis séquestré durant 30 jours et torturé au commissariat central d’Alger (voir chapitre tortures).

· Ahmed Hambli, professeur à la faculté de droit de l’université de Tizi Ouzou est tué par balles le 2 octobre 1993 à l’entrée de l’université par des hommes armés qui réussiront à prendre la fuite. Ses proches amis accuseront l’OJAL de son assassinat.

· Necib Mohamed Arezki, maître de conférences à la faculté de Droit de Ben Aknoun, recevra à son tour en novembre 1993, une lettre de l’OJAL le menaçant de mort. Quelques mois plus tard, des hommes armés se présenteront à son domicile pour l’assassiner. Il réussira à leur échapper.

· Mohamed Bouslimani, homme de culture et théologien, président de l’association caritative El Irshad Oual Islah, enlevé à son domicile le 26 novembre 1993. Son enlèvement sera revendiqué simultanément par l’OJAL et le GIA (probablement une absence de coordination entre les deux organisations criminelles issues de la même officine). Son corps, en état de décomposition avancée, sera découvert dans la région d’El Affroun (Blida) le 28 janvier 1994.

La Torture

Les intellectuels comme des dizaines de milliers d’autres citoyens, ne seront pas épargnés par la torture, cette pratique dégradante et inhumaine qui sera institutionnalisée après l’annulation des élections législatives, dans l’ensemble des centres de détention. Nous citerons à titre d’exemple les cas de :

· Moulay Mohamed Saïd, professeur d’université et doyen de l’Institut de Mathématiques, kidnappé sur l’autoroute le 19 juin 1994 par des civils armés alors qu’il était à bord de son véhicule avec ses deux enfants. Gardé au secret durant 30 jours au commissariat central d’Alger où il sera atrocement torturé. Il s’en sortira avec un traumatisme crânien, un traumatisme de la main et une baisse de l’acuité visuelle.

· Sari Ahmed Mahfoud, docteur en médecine, professeur agrégé en pédiatrie à l’hôpital universitaire de Baïnem (Alger-ouest), arrêté le 2 mai 1993 alors qu’il assurait sa consultation de cardio-pédiatrie. Séquestré durant 12 jours au commissariat de Cavaignac d’Alger où il sera sauvagement torturé avant d’être arbitrairement incarcéré durant 6 mois à la prison d’El Harrach.

· Brahami Mostafa, enseignant de physique à l’université de Bab Ezzouar, titulaire d’un magistère en physique quantique et doctorant en management, arrêté la première fois en octobre 1992 et sauvagement torturé durant une semaine au commissariat central d’Alger. Arrêté une seconde fois en avril 1993 et séquestré durant un mois au centre de Châteauneuf où il sera à nouveau torturé avant d’être libéré, sans retenir aucune charge contre lui. Devant ces harcèlements et les menaces de liquidation physique adressées par les escadrons de la mort de l’OJAL, il sera contraint à s’exiler en Europe fin 1993.

· Lafri Khaled, docteur en médecine, chirurgien orthopédiste, ex-maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger. Arrêté à son domicile dans la nuit du 7 juin 1994. Gardé au secret durant 40 jours au commissariat central d’Alger où il sera atrocement torturé. Il présentera un traumatisme des jambes laissé sans soins. Incarcéré arbitrairement durant trois ans à la prison d’El Harrach puis de Serkadji.

· Lamdjadani Noureddine, docteur en médecine, épidémiologue, maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger. Arrêté au commissariat central d’Alger le 17 mai 1994. Gardé au secret durant 60 jours à Châteauneuf puis au commissariat central d’Alger où il sera torturé. A présenté lors de sa séquestration de graves problèmes de santé restés sans soins. Incarcéré arbitrairement durant trois années à la prison d’El Harrach.

· Kerkadi Ahcène, chirurgien-dentiste, demeurant à Larbaâ (Blida), arrêté la première fois à son domicile, en avril 1993 par des parachutistes. Torturé à la caserne de Bouzaréah puis de Ben Aknoun durant une semaine avant d’être jeté sur la route. Il en sortira avec une perforation du tympan. Arrêté une seconde fois en novembre 1993, il sera séquestré durant sept jours au centre de Blida où il sera à nouveau torturé. A sa libération et devant les menaces d’assassinat, il décidera de quitter l’Algérie.

· Hammoudi Nadir, architecte, arrêté dans la nuit du 9 octobre 1992 à son domicile. Séquestré durant 28 jours au commissariat de Bab El Oued où il sera atrocement torturé. Arbitrairement incarcéré durant 5 ans à la prison de Serkadji et d’El Harrach.

· Thamert Hocine, professeur au lycée de Dellys (Boumerdés), kidnappé le 24 avril 1994 dans la rue à Alger par des civils armés de la police politique. Séquestré durant 26 jours successivement au commissariat central d’Alger, au centre de Châteauneuf et à Haouch Chnou de Blida où il subira d’abominables tortures. Selon son témoignage l’un des tortionnaires de Châteauneuf tentera de lui sectionner les doigts avec des ciseaux de tailleur.

Les exécutions sommaires

Les hommes de savoir ne seront pas épargnés, à l’instar de milliers d’autres citoyens, par les exécutions sommaires.
Dans une étude réalisée à l’occasion du 10e anniversaire du coup d’Etat (13) nous avions répertorié sur une liste non exhaustive de 1100 exécutions sommaires :
· 42 enseignants (primaire, collège et lycée).
· 11 universitaires.
· 07 médecins.
· 02 avocats.
· 02 ingénieurs.

Quelques cas illustrent cette politique planifiée de liquidation physique
· Azizi Abdelkrim, professeur de langue arabe, demeurant à El Harrach (Alger), a été torturé dans la salle de bain de son domicile le 22 septembre 1993 sous les yeux de son épouse et de ses trois filles par des policiers dirigés par le commissaire de Bourouba. Il sera ensuite embarqué avec son fils de 18 ans, Abdessamad au dit commissariat où ils seront séquestrés durant plusieurs semaines avant d’être exécutés sommairement selon le témoignage d’un officier de police adressé en 2000 au président de la République.

· Bouchelaghem Moussa Fouad, Maître de conférences à l’université de Blida, titulaire d’un doctorat en physique, arrêté à son domicile à Alger le 3 juin 1994 par des éléments cagoulés de la police politique. Il sera localisé, suite à des témoignages concordants d’ex-détenus, au centre de Châteauneuf (cellule n°9) où il sera affreusement torturé. Le 8 septembre 1994, sa mère trouvera son nom sur le registre de la morgue de Bologhine où il aurait été transféré le 20 juillet. Selon la version officielle, il aurait été abattu suite à une «tentative de fuite ». Des ex-détenus, ses amis et sa famille sont formels : cet universitaire avait été sorti de sa cellule et exécuté sommairement.

· Bouhadida Seghir, journaliste et maître-assistant à l’Institut de journalisme de l’université d’Alger, a été kidnappé dans la rue le 11 juin 1995 par des agents de la police politique. Il sera localisé dans un premier temps selon le témoignage de sa famille au commissariat de Bourouba. En 1996, sa famille apprendra par le biais d’Amnesty international qu’il avait été abattu «suite à un accrochage avec un groupe terroriste » selon la correspondance adressée par les autorités à cette ONG des droits de l ‘homme.

· Boularas Ahmed, physicien, maître de conférences à l’université de Blida, arrêté en septembre 1994 à son domicile à Larbaâ (Blida) par la police politique. Selon le témoignage de ses proches, il aurait été affreusement torturé avant d’être exécuté. Son cadavre sera retrouvé quelque temps après à la morgue. Un ancien agent de la police politique, Tigha Abdelkader exerçant au CTRI de Blida et réfugié détenu en Thaïlande confirmera dans une interview à l’AFP en août 2000, qu’effectivement, cet universitaire avait été exécuté sommairement par la sécurité militaire. (14)

· Chenafa Djillali, avocat, demeurant à Sidi Ali (Mostaghanem) arrêté le 3 novembre 1994 par la police politique selon le témoignage de ses proches. Son cadavre sera retrouvé à la décharge de Beni Haoua, quelques jours plus tard.

· Dahab Omar, ingénieur en électronique, demeurant à El Oued, enseignant à l’école de formation professionnelle, arrêté en mars 1994 ainsi que dix de ses élèves. Il sera remis dans un cercueil à sa famille. Il avait été exécuté ainsi que les dix élèves du centre de formation professionnelle.

· Taleb Abderrahmane, docteur en médecine, demeurant à Larbaâtache (Boumerdés), précédemment arrêté en avril 1993, séquestré et torturé au commissariat Cavaignac d’Alger puis arbitrairement incarcéré durant 07 mois à la prison d’El Harrach, sera exécuté sommairement le 19 juin 1994 à son domicile par des militaires selon le témoignage de sa famille.

· Haddoum Kouider, docteur en médecine, demeurant à Hassasnia (Aïn Defla), arrêté par des gendarmes en janvier 1994 et exécuté ainsi que trois autres citoyens en février 1994 dans la forêt de M’Ghazi, selon le témoignage de sa famille.

· Rosli Mohamed, doyen de l’Institut des sciences sociales de l’Université de Blida, arrêté le 30 octobre 1993 par la police politique à l’université et devant ses collègues universitaires et ses étudiants. Deux ans après son enlèvement, il adressera un message à ses parents par l’intermédiaire d’un codétenu libéré signalant qu’il avait été sauvagement torturé et qu’il était séquestré à la prison militaire de Blida. Sa famille n’aura jamais l’occasion de le voir. En août 2000, un ancien agent de la police politique, Tigha Abdelkader, réfugié en Thaïlande et dans une interview à l’AFP, affirmera que cet universitaire avait été exécuté. (14)

· Boucherit Lotfi, 28 ans, demeurant au quartier Belle Vue de Constantine est docteur en médecine. Enlevé le 26 septembre 1995 à 1h du matin du domicile de sa tante (11, rue El Kadi, Casbah, Constantine) par les services de sécurité. Ces derniers auraient dérobé, selon le témoignage de sa famille, une veste en cuir neuve, un poste radio, des livres de médecine, des livres de théologie, une somme de 50 000 DA, un appareil photo et une médaille d’ancienne combattante de la guerre de libération nationale de sa tante. Mort sous la torture et enterré le 30 septembre 1995 au cimetière central de Constantine.

Les «disparitions »

Parmi les milliers de citoyens «disparus», nous notons un nombre non négligeable d’enseignants, médecins, avocats, ingénieurs et autres hommes de science.
Dans une étude (15) réalisée à l’occasion du 10e anniversaire du coup d’Etat, nous relevions sur un échantillon de 1000 cas :
57 enseignants (primaire, secondaire, universitaire)
08 Médecins
13 Ingénieurs
03 Architectes
04 Avocats et juristes
04 Journalistes

Dix cas illustrent cette politique d’enlèvements touchant cette catégorie de citoyens :· Allalou Sidali, demeurant à Alger, Ingénieur d’Etat en hydraulique a été arrêté le 19 février 1995 à 18 heures par des civils armés sur le tronçon Bir Mourad Raïs-Birkhadem alors qu’il circulait à bord de son véhicule de type Renault Super Cinq. Il sera localisé aux centres de la sécurité militaire de Châteauneuf et de Haouch Chnou ( CTRI de Blida) par sa famille grâce aux témoignages de citoyens rescapés de ces centres. Aucune nouvelle de lui depuis huit ans.

· Aouifer Sebti, père de 6 enfants, demeurant à Taher (Jijel), ingénieur d’Etat en agronomie, directeur de la coopérative agricole de Chekfa (Jijel), arrêté le 12 septembre 1995 à la brigade de gendarmerie de Chekfa. Cet ingénieur et responsable était connu pour ses compétences et sa probité. Aucune nouvelle de lui depuis huit ans.

· Bellahrèche Chérif, docteur en médecine, professeur agrégé en rhumatologie et chef de service de rhumatologie à l’hôpital universitaire de Constantine. Membre de plusieurs sociétés scientifiques internationales. Il a été arrêté le 8 novembre 1994 par quatre hommes armés se réclamant des services de sécurité, alors qu’il était en consultation médicale dans son service. Sa famille l’aurait localisé au centre de la sécurité militaire de Châteauneuf en février 1995, sur la base de témoignages de rescapés de ce centre. Aucune information sur ce médecin depuis neuf années.

· Benabid Belkacem, père de 4 enfants, docteur en médecine, demeurant à Sétif. Arrêté dans la matinée du 14 novembre 1994 près de son cabinet médical situé au faubourg des 5 fusillés à Sétif par 3 civils armés se présentant comme des agents des services de sécurité qui l’ont forcé à monter à l’arrière de sa propre voiture de type R25. L’arrestation s’est faite devant près de 25 personnes dont l’infirmier du cabinet, les patients qui attendaient le praticien et les voisins. Il aurait été localisé dans un premier temps au commissariat de police de Sétif. Les policiers de ce commissariat refuseront d’enregistrer la plainte du père pour enlèvement. Aucune nouvelle depuis neuf ans.

· Beneddine Allel, avocat, demeurant à Oran, arrêté le 22 novembre 1994 à minuit à son domicile par une vingtaine d’hommes armés de la Sécurité militaire venus à bord de véhicules banalisés après avoir défoncé la porte de son appartement. A disparu depuis.

· Benkara Mustapha, père de deux enfants, chirurgien et chef de service à l’hôpital de Médéa, arrêté le 31 mars 1994 à 12 heures par des militaires sur son lieu de travail, en présence de ses confrères et du directeur de l’établissement hospitalier. Selon le témoignage de sa famille, il aurait été séquestré durant 25 jours à la gendarmerie de Médéa puis aurait été transféré par des éléments de la Sécurité militaire vers la prison de Camera située à Ksar Boukhari. Selon le témoignage d’un technicien en radiologie, ce chirurgien aurait été ramené de nuit aux urgences de l’hôpital de Médéa, la tête recouverte d’un drap, pour ne pas être reconnu par ses collaborateurs. Il présentait un traumatisme de l’avant-bras et de la jambe, suite aux tortures. Depuis, personne n’a plus eu de ses nouvelles.

· Bouabdallah Abdelaziz, journaliste au quotidien El Alem Essiyassi (Le monde politique) a été kidnappé à son domicile le 12 avril 1997 par des civils porteurs d’armes à vision infra-rouge selon le témoignage de sa famille. Il avait été précédemment arrêté en janvier 1997 puis relâché. Des témoins auraient affirmé l’avoir vu au centre de la Sécurité militaire de Châteauneuf. Aucune nouvelle de ce journaliste depuis sept ans.

· Fahassi Djamal Eddine, journaliste à la radio nationale (chaîne 3), père d’un enfant, demeurant à El Harrach (Alger) est kidnappé le 6 mai 1995 par des éléments de la sécurité militaire venus à bord de deux véhicules banalisés à El Harrach, près de l’Institut d’agronomie. Un détenu, libéré a déclaré formellement avoir vu en juin 1995, ce journaliste au centre de la Sécurité militaire de Châteauneuf. D’autres témoignages concordants confirmeront ces dires. En 1992, ce journaliste avait été déporté durant 45 jours au camp de concentration de Aïn Salah.

· Goumri Tayeb, professeur au lycée de Salah-Bey (Sétif), demeurant à Maafeur, commune de Salah-Bey, arrêté le 23 janvier 1995 par des gendarmes alors qu’il se rendait au lycée. Localisé par des témoins à la gendarmerie de Salah-Bey. Aucune nouvelle depuis de cet enseignant.

· Saâdoun Djamel, polytechnicien, maître-assistant à l’Ecole polytechnique d’El Harrach, doctorant en mécanique, demeurant à El Biar (Alger), enlevé le 7 mars 1996 à son domicile par des gendarmes de Bouzaréah puis remis aux militaires de la caserne de Blida avant d’être transféré à Béchar le 14 mars 1996 à partir de l’aéroport de Boufarik, puis à Abadla selon le témoignage de sa famille. A disparu depuis cette date.

Nous ne terminerons pas cette douloureuse énumération de quelques dizaines de victimes citées à titre d’exemple, sans l’évocation de la mémoire de nombreux intellectuels dont l’assassinat n’a jamais été élucidé et dont les proches, amis et observateurs continuent à s’interroger sur les véritables commanditaires de leur élimination physique, malgré l’étiquette «GIA » officiellement collée aux auteurs de ces crimes. Comme pour des milliers d’autres victimes de cette guerre, aucune enquête sérieuse n’aura été diligentée et aucun procès équitable ne prouvera la culpabilité des malheureux citoyens inculpés. L’opinion se suffira parfois d’un communiqué laconique de presse annonçant que «les auteurs de l’assassinat de tel intellectuel ont été abattus au cours d’un accrochage avec les services de sécurité » et le dossier était ainsi clos. Ailleurs on présentera souvent à cette même opinion, lors d’ «aveux » télévisés, de malheureux citoyens, le visage tuméfié et déformé par la torture, ‘’reconnaissant’’ avoir tué tel ou tel intellectuel. Des «aveux » d’un autre âge qui ne trompent personne.
Les observateurs avertis se sont toujours demandés si, dans le cadre de l’action psychologique qui sous-tendait le diabolique plan d’éradication, certains meurtres catégoriels et ciblés n’étaient pas destinés à semer la terreur dans une classe moyenne frileuse afin de la jeter sous le burnous mité des janviéristes.

Quatre cas illustrent cette catégorie de victimes :
· Youcef Fethallah, juriste et président de la ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), tué le 18 juin 1994 devant la porte de son cabinet professionnel, à la rue Larbi Ben M’hidi (Alger). Ses amis nous apprendront que cet humaniste venait de revenir de Berlin où il avait assisté à une conférence organisée par Amnesty International. Il avait très tôt dénoncé la répression qui s’était abattue sur les jeunes citoyens et l’ouverture des camps de concentration. Le 8 mai 1994, il participait à Alger, à la marche nationale pour le dialogue et la réconciliation nationale, ce qui lui valut des attaques virulentes de la part de la minorité éradicatrice et de sa presse attitrée. Membre de la commission «d’enquête » sur l’assassinat de Mohamed Boudiaf, des informations à l’époque avaient fait état de réserves émises par le défunt quant au rapport final.

· Embarek Mahiout, économiste, militant des droits de l’homme et membre (trésorier) de la direction du Front des Forces Socialistes, tué ainsi que son neveu le 4 novembre 1995, à Kouba (Alger) à quelques jours des «élections » présidentielles, mascarade électorale à laquelle le FFS et d’autres partis politiques appelaient au boycott. Cet universitaire, était connu pour son infatigable combat pour les droits de la personne humaine et la démocratie. Là aussi, officiellement, le «GIA » était responsable de ce crime. Lors du procès intenté par l’ex-«ministre» de la Défense du régime d’Alger contre le sous-lieutenant Souaïdia, Aït Ahmed cité comme témoin par la défense déclarera à l’audience, concernant le regretté Mahiout : « Non seulement on confisque le pouvoir, ses richesses, la mémoire, mais aussi quand «ils» veulent régler leurs problèmes internes, ils s’envoient des messages en ciblant des personnalités. On a ciblé notre trésorier, on l’a tué en pleine campagne électorale » (16)

· Abdelkader Hachani, ingénieur en pétrochimie, membre de la direction politique du Front Islamique du Salut, arbitrairement incarcéré durant cinq ans et demi au bagne de Serkadji (1992 – 1997) pour avoir appelé les militaires à respecter le choix du peuple souverain. Mis sous filature serrée par la police politique depuis sa libération, il sera froidement exécuté le 22 novembre 1999 par un homme armé dans un cabinet dentaire où il se soignait. L’auteur présumé du crime, membre du «GIA » selon la version officielle, sera rapidement arrêté, quelques jours après le forfait, se promenant à Alger, selon la presse avec l’arme du crime et….les papiers de la victime ( ! ! ?). La famille du défunt dénoncera la parodie de procès où persisteront de larges zones d’ombre. « Il est demandé aux instances suprêmes du pays d’en faire toute la vérité. Rien que la vérité. L’histoire ne pardonnera pas » déclarera son frère, après ce procès (17).

· Tahar Djaout, journaliste et écrivain, victime d’un attentat le 26 mai 1993 près de son domicile dans la banlieue ouest d’Alger, succombera quelques jours plus tard à ses blessures. Le 30 mai, l’AFP, citant une source sécuritaire annonçait que deux des auteurs de l’assassinat de ce journaliste avaient été abattus. Le 1er juin, un citoyen, Abdallah Belabassi, faisait des «aveux » à la télévision, affirmant être le conducteur du véhicule des assassins du journaliste et que le meurtre avait été commandité par un certain Layada. Quatre groupes de citoyens se retrouveront devant la justice, accusés d’être responsables de l’attentat. Layada, «émir » du «GIA » et présenté par certains titres de presse et par le malheureux Belabassi lors de ses «aveux » télévisés comme étant le commanditaire du meurtre sera acquitté par le tribunal d’exception d’Alger dans cette affaire. Les amis du journaliste créeront un comité pour la vérité sur sa mort. Deux membres de ce comité (Boucebci et Mekbel) seront à leur tour assassinés quelque temps après. Son ami, Arezki Aït Larbi, journaliste, écrira à ce propos : « Malgré toutes ces manœuvres, il reste toutefois une certitude : huit ans après, l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, restera une énigme ». (18). Beaucoup d’observateurs continueront là aussi à s’interroger sur les commanditaires de ce meurtre (19).

Encore une fois, il ne s’agit nullement de remuer le couteau dans la béante et profonde plaie du drame national qui n’est pas prête d’être cicatrisée mais seulement de remuer les arguments fallacieux et ignobles de ceux qui ont transformé une immense espérance de changement en une tragédie abyssale et qui n’ont pas hésité, pour sauver leur république des privilèges, à mener une guerre contre une partie de leur propre peuple tout en essayant vainement, le temps d’un mensonge, de tromper l’opinion publique sur la réalité du drame et d’une partie des victimes.
Après avoir joué sur la désinformation et la manipulation et après que la baudruche se soit en partie dégonflée, les maîtres du royaume de la terreur et de l’arbitraire, troublés par leur mauvaise conscience pensent jouer sur le temps et donc sur l’amnésie pour effacer les traces de toutes les horreurs qu’ils ont fait subir – et qu’ils continuent à faire subir – directement ou indirectement à leur propre nation durant plus d’une décennie de crimes et de non-châtiments.
Ils pensent, ainsi, par ces stratagèmes éculés, échapper au tribunal de l’Histoire. Grossière erreur !
La page sanglante de cette tragédie qui perdure ne pourra être tournée tant que toute la Vérité n’aura pas éclaté et que la Justice n’aura pas apposé son sceau.
Ce modeste travail est une contribution que nous versons au dossier de l’Algérie meurtrie qu’aura à traiter la future commission nationale de Vérité et l’Histoire inéluctablement jugera, n’en déplaise aux criminels de tous bords qui pensent pouvoir, par la force, l’argent sale, le mensonge et l’intrigue, échapper à son tribunal !

Références :

(1) Rachid Mimouni, Le Monde, 18 mai 1994, p.2.
(2) François Burgat, Algérie : L’islamisme contre les intellectuels ? In L’Algérie en contrechamp, Peuples Méditerranéens n° 70-71, Janvier-juin 1995, p. 58.
(3) Rachid Boudjedra, militant de l’ex-parti stalinien algérien du PAGS et éradicateur devant l’Eternel, témoin à charge lors du procès qu’intentait Khaled Nezzar contre le sous-lieutenant Souaïdia, déclarera, toute honte bue, le 03 juillet 2002 devant la 17e chambre du tribunal de Paris être le «continuateur de Proust et de Flaubert ». Cette ‘’blague’’ provoquera l’hilarité de la salle. Habib Souaïdia, Le procès de « La sale guerre », La Découverte 2002, p. 248.
(4) Rachid Boudjedra, Le FIS de la haine, Editions Denoel, Paris, 1992.
(5) Michel Morel, Lettre à l’hebdomadaire l’Express, N° 407, 02 avril 1959.
(6) Oued Namous et Reggane.
(7) Citée par Jacques Vergés, in : Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Editions Albin Michel, 1993, p. 62.
(8) Salah-Eddine Sidhoum, Lettre ouverte à Pierre Bourdieu, président du CISIA, septembre 1995, publiée in : Livre blanc sur la répression en Algérie, T3, Les complicités, Editions Hoggar, Suisse 1996, p. 288.
(9) Ginette Scandrani, L’Algérie, quel dialogue ? L’appel du CISIA in : L’Algérie en contrechamp, Peuples Méditerranéens n° 70-71, Janvier-juin 1995, p. 41.
(10) Pierre Guillard, Que se passe-t-il dans la tête de M. Pierre Bourdieu ? in : Jusqu’à quand la désinformation à propos du pays d’Algérie. Textes polycopiés. 13 novembre 1993. Pierre Guillard est l’auteur d’un ouvrage sur la tragédie algérienne : Ce fleuve qui nous sépare. Editions Lyosel, Paris, 1994.
(11) Salah-Eddine Sidhoum, L’autre versant de la tragédie, Algeria-Watch, décembre 2001, www.algeria-watch.org/mrv/mrvrepr/versant_tragedie.htm
(12) Témoignages adressés par des déportés à l’auteur.
(13) L’Algérie, 10 ans après le putsch, Les droits humains : un bilan désastreux. 1100 exécutions sommaires, in : Algeria-Watch, 11 janvier 2002, http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1100_executions/1100_executions_A.htm
(14) Voir aussi son interview : Algérie : les révélations d’un déserteur de la SM, Nord-Sud Export, n°427, 21 septembre 2001.
(15) L’Algérie, 10 ans après le putsch, Les droits humains : un bilan désastreux. 1000 cas de disparitions forcées. In Algeria-Watch. 11 janvier 2002. http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1000_disparitions/1000_disparitions_A.htm
(16) Habib Souaïdia, Le procès de « La sale guerre », La Découverte 2002, p. 382.
(17) Kamel Hachani. Rétablir la vérité. In hebdomadaire El Borhane, semaine du 25 août au 1er septembre 2001.
(18). Arezki Aït-Larbi. L’assassinat de Tahar Djaout : un crime sans coupables. Le Matin 26 mai 2001. www.algeria-watch.de/farticle/presse/tahar_djaout.htm
(19) Lire aussi, concernant les interrogations sur l’assassinat de feu Djaout :
- Ghania Mouffok : « Qui a tué Tahar Djaout ? » in Etre journaliste en Algérie. RSF. Paris 1996. p.91-94.
- Le rapport de Reporters sans frontières (mars 1997) : Algérie : la guerre civile à huis-clos. Chapitre : « Qui a tué Tahar Djaout ? », in Algérie Le livre noir, p.16. Editions La Découverte 1997,
- L’article du journaliste et ami du défunt, Arezki Aït Larbi dans le Figaro du 9 janvier 1997.

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Par Lahouari Addi, Le Soir d’Algérie 02 août 2010

Posté par algeriedemocratie le 2 août 2010

Par Lahouari Addi,  Le Soir d’Algérie 02 août 2010
  

Dans un texte inutilement long, paru dans Le Soir d’Algérie du 27 juillet 2010, le député du RCD, Maître Hakim Saheb, continue la polémique commencée par Nordine Aït Hamouda, me faisant un procès d’intention qui dépasse toutes les limites de l’entendement.
L’acte d’accusation qu’il dresse contre moi est tout simplement ahurissant: «Instrumentaliser une science dont j’affirme être l’unique détenteur, être de mauvaise foi, avoir une volonté délibérée de fausser le débat, pratiquer le terrorisme intellectuel propre aux cadres des systèmes totalitaires, avancer des contre-vérités soutenues par des allusions politiques pernicieuses, suggérer que Djaout est un éradicateur et Hachani un réconciliateur, défendre un projet politique dont je n’assume ni les expressions ni les conséquences, être objet d’égarements et auteur de manipulations, être habité par de vieilles haines, réanimer la machine à désinformer, être soumis à des chapelles politiques (entendre le FFS), être un récidiviste, persister à nager dans les eaux troubles du confusionnisme, faire preuve d’irresponsabilité politique, avoir choisi de quitter le pays, être un agent actif de la désinformation, etc.»

 A lire cet acte d’accusation dressé par Maître Hakim Saheb, je suis passible d’une peine maximale d’emprisonnement à l’issue d’un procès stalinien. Heureusement pour les universitaires tentés par le débat public que le parti de Maître Saheb n’est pas au pouvoir. Mais les lecteurs du Soir d’Algérie et du Quotidien d’Oran sont habitués à mes analyses et prises de position et savent que ces accusations sans fondement discréditent celui qui les profère. Quand une polémique prend cette tournure, il vaut mieux l’arrêter car elle ne sert pas les mœurs politiques du pays. On peut avoir des positions politiques différentes et mener dans la presse nationale un débat serein. Ce n’est pas le cas avec Maître Saheb dont le texte est plein de contre-vérités, d’accusations gratuites et de mauvaise foi.

Je ne réponds pas sur le contrat de Rome, que j’ai soutenu, et qui aurait été une solution en 1995 à la crise politique, et qui aurait pu épargner la vie à des milliers de personnes tuées inutilement. Il n’y aurait pas eu tant d’assassinats, de disparus, de personnes torturées… pour lesquels les familles des victimes sont encore en quête de justice et de vérité. Je ne réponds pas non plus sur mon prétendu soutien au tribalisme d’Etat de Bouteflika. Sur ce point, l’imagination du député lui joue de vilains tours. J’ai suffisamment écrit là-dessus et il est inutile d’y revenir. Si le ton de Maître Saheb était serein, j’aurais développé ma position sur le régionalisme dans le système politique algérien, sur la difficile naissance de la démocratie dans un pays comme le nôtre en voie de sécularisation, et sur les divergences de fond qui nous séparent. Mais je refuse de participer à une polémique où l’adversaire est taxé de traître ou de charlatan. C’est une question de dignité pour les protagonistes du débat et aussi de respect pour le lecteur.

Je m’attarderais cependant sur le reproche que me fait Maître Saheb de ne pas être sur le terrain, et que, par conséquent, je n’ai aucune légitimité à parler de l’Algérie. Il refait le même coup que Daho Ould Kablia qui, il y a deux ans, dans les colonnes de ce même journal, me refusait lui aussi le droit de parler de l’Algérie du fait que j’habitais en France. Ould Kablia et Maître Saheb, même combat, ou la perversion du principe de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Mais on peut être physiquement en Algérie et être coupé de la population, voire contre la population, vivant à Club-des-Pins.

Durant la décennie 1990, certains sont partis à l’étranger, d’autres ont préféré s’installer à Club-des-Pins sous la protection de l’armée. Maître Saheb ne sait pas que le terrain n’est pas forcément géographique. S’il croit être sur le terrain à l’Assemblée nationale, moyennant 300 000 dinars par mois pour servir de paravent démocratique à un régime autoritaire, c’est qu’il se trompe et trompe son monde. Il vaut mieux être à l’étranger que d’évoluer sur des terrains artificiels dessinés par les laboratoires.
L. A.

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Algeria-Watch, mars 2003

Posté par algeriedemocratie le 1 août 2010


Algeria-Watch, mars 2003 dans salah-eddine sidhoum(25) dictature-alg%C3%A9rienneSuite aux révélations faites par l’ex-agent de la police politique, Karim Moulaï quant aux crimes contre l’Humanité commis par les « sauveurs de la République….des privilèges », je me permets de reproduire une contribution que j’avais publié en mars 2003 sur le site Algeria-Watch, à un moment où j’étais moi-même pourchassé par ces ordures criminelles pour avoir dénoncé, documents et témoignages à l’appui,  leurs abominables crimes contre notre Peuple. Pour l’Histoire !

Salah-Eddine SIDHOUM

Algeria-Watch, mars 2003

A la mémoire de mon Ami, le regretté Cheikh Benyoucef Benkhedda, président du GPRA, qui m’a appris la valeur et le sens de l’Ethique politique.  
  C’est par la vérité qu’on apprend à connaître les hommes et non pas par les hommes qu’on connaît la vérité.
Emir Abdelkader El Djazaïri
  La société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil.
E. Zola.

« En Algérie, on assassine l’intelligence ».
Que de fois n’avons-nous pas entendu ce slogan clamé durant les années de braise, de part et d’autre de la Méditerranée, concernant les assassinats d’intellectuels algériens. Tel un leitmotiv, il était ressassé et martelé tant par les services de propagande du régime d’Alger et leurs plumitifs que par leurs relais en France dans un concert médiatique assourdissant d’une ampleur jamais égalée.
Par intellectuels, on entendait par-là seulement une minorité qui s’était ralliée par peur ou par calcul au régime militaire et s’était abritée derrière les blindés qui venaient de renverser l’urne de la «piétaille », des «gueux » et des «va-nu-pieds » qui avaient mal voté.
C’est cette malheureuse minorité élitiste, hautaine et méprisante, autoproclamée «intelligence du pays » qui sera utilisée par les services de l’action psychologique de la police politique dans la vaste campagne de manipulation et de désinformation, pour travestir la réalité du drame algérien et déverser inepties, insultes et mensonges, à travers, plus particulièrement une partie de la presse privée nationale et les plateaux de la télévision française.

N’est-ce pas feu Rachid Mimouni qui écrivait (1), s’adressant à l’opinion française:
« C’est la première fois dans l’histoire qu’on voit un mouvement terroriste se proposer d’éradiquer toute l’intelligentsia d’un pays, comme s’il s’agissait d’une mauvaise herbe ou d’une maladie. Le projet consiste à décerveler le pays. »

Et c’est un intellectuel français, François Burgat (2) de lui répondre :
« Les islamistes, nous ont longtemps expliqué en effet les plus médiatisés des analystes, avaient décidé de «décerveler » un pays où s’affrontaient «le camp des terroristes et celui des militaires », sous les yeux impuissants de la population. Est-ce vraiment de cela qu’il s’est agi ? Et si entreprise de «décervelage » il y a eu, qui en ont été réellement les acteurs et les victimes ? »

N’est-ce pas aussi un certain Rachid Boudjedra, se proclamant sans rougir «continuateur de Flaubert et de Proust » (sic) (3) qui traitera de «conglomérat de rats enragés et pestiférés» et de «charlatans de basse lignée et d’ignares semi-alphabétisés » (4), des citoyens, militants et sympathisants du parti que le suffrage universel venait de désigner première majorité politique en Algérie. Cette «hogra intellectuelle » n’est pas sans nous rappeler celle de certains colons, à l’image d’un Michel Morel, à l’encontre des «indigènes » traités de «huit millions de ratons sales et illettrés qui narguent la France » (5)
Plus de trois millions de citoyens algériens avaient voté pour des «rats enragés et pestiférés». ! Quel respect de la dignité et de la citoyenneté de la part de notre «élite » ! !

La propagande du régime et de ses troubadours médiatiques «omettra » de signaler que bien avant que certains intellectuels tombent sous les balles des islamistes, des centaines d’autres intellectuels avec des milliers d’autres citoyens, étaient embarqués de nuit et déportés dans les camps de concentration de l’extrême-sud, là où la France coloniale expérimentait ses armes chimiques et nucléaires (6). Ils étaient parmi les plus chanceux. D’autres moins chanceux, connaîtront les affres de la torture, mourront sur les tables d’«exploitation » du renseignement, seront exécutés sommairement et arbitrairement ou disparaîtront à tout jamais. Leur crime était d’appartenir à un courant politique à qui le suffrage universel venait d’accorder, pour la première fois depuis l’indépendance la légitimité de diriger le pays pour une période déterminée. De toutes ces victimes, personne n’en parlera. Ni en Algérie ni en Europe. De véritables parias ! L’esprit des deux collèges de la nuit coloniale qui resurgit. Triste recommencement de l’histoire !

Cette histoire revisitée nous rappellera cruellement que l’intellectuel algérien – le véritable intellectuel – hier comme aujourd’hui a payé, au coté de ses concitoyens, un lourd tribu dans les conflits qu’aura connu l’Algérie contemporaine. Nous sommes en droit de nous interroger si cette élimination de l’intelligence n’avait pas sa tradition dans notre guerre de libération ? Ce qui se passe aujourd’hui n’est-il pas la continuité de ce qui s’est passé hier durant la révolution et au lendemain de l’indépendance et de cette haine viscérale qu’avaient certains chefaillons vis-à-vis des intellectuels (purges sanglantes de la « bleuite » dans les maquis, assassinats de Abane, Allaoua Abbas, Chaabani, Khemisti, Mécili….) ?

Il serait honnête de rétablir avant tout la vérité en précisant que les intellectuels tués par les islamistes ne l’ont pas été en tant que tels mais pour leur prise de position en faveur du coup d’Etat et pour avoir accepté d’assurer, pour certains d’entre eux, la couverture idéologique de la répression sauvage qui s’était abattue au lendemain du pronunciamiento sur une partie de la population. Cette importante clarification ne signifie nullement que cela était une raison pour les assassiner.
Tout comme les intellectuels de « l’autre bord » ont été kidnappés, torturés et/ou exécutés dans le cadre de la politique planifiée d’éradication du courant islamique, porteur d’un projet constituant une alternative au pouvoir et qui avait, de par son ancrage populaire, sérieusement menacé les fondements du régime en place.
Les intellectuels des deux bords ont été victimes de ce qu’ils ont fait et non de ce qu’ils ont été.
Il est certain que durant les premières années de la guerre, la puissante campagne de désinformation menée par le régime et ses relais de part et d’autre de la Méditerranée a grandement désorienté l’opinion publique qui n’arrivait pas à s’expliquer certains assassinats. La faiblesse criarde du mouvement politique islamique sur le plan de l’information, a également grandement participé à la production de cette confusion. Cela facilitera le travail des services de l’action psychologique pour lui faire endosser tous les assassinats.

Tous ces facteurs ont permis, un certain temps, de mettre sous le boisseau une réalité : la volonté du pouvoir, sous couvert de la lutte « anti-terroriste », d’éliminer tout ce que comporte la société comme intelligence qui ne s’insère pas dans son projet diabolique d’éradication. Avec le recul, nous constatons que beaucoup d’intellectuels officiellement tués par les présumés islamistes étaient certes de farouches opposants au projet islamique, mais ne cautionnaient pas non plus les pratiques terroristes du pouvoir. Or, les véritables intellectuels et théoriciens de l’éradication, ceux qui lui ont donné une solide assise idéologique et s’en sont fait les ambassadeurs, ont été, en très grande partie épargnés. Ils se permettront même de s’accaparer des morts dont ils sont en partie responsables, en les transformant en leurs propres martyrs. Cela a été, avouons-le, doublement intelligent de la part des « cerveaux » de l’éradication : éliminer les voix critiques et en même temps imposer le silence aux amis et parents des victimes, puisque les « coupables » sont des ennemis, des « islamistes ».

Cette guerre a vu naître, au nom d’une certaine conception des droits de l’homme et de la démocratie, le honteux concept de l’indignation sélective. Une frange de notre élite, instrumentalisée par un quarteron de putschistes ignares et sans scrupules, pataugeait dans les marais du manichéisme, de l’imposture et de la déraison. Et en face, le monde dit libre, avalait les couleuvres de la désinformation et s’enfermait dans un silence affligeant.
Nous ne pouvons parler de cette indignation sélective sans évoquer le rôle joué par une poignée d’intellectuels français et l’éphémère comité international de soutien aux intellectuels algériens (CISIA), dans la campagne de désinformation de l’opinion publique. Bien avant d’apprécier à nos dépens l’élasticité de la notion des droits de l’homme dans certains cercles intellectuels et politiques de l’Hexagone et naïfs que nous étions, nous avions adressé, dès la naissance de ce comité, une lettre à son président (7) pour attirer son attention sur la situation d’une dizaine d’intellectuels algériens, torturés et arbitrairement incarcérés dans les geôles des «sauveurs de la démocratie et de la République ». Cette lettre, ainsi qu’une seconde adressée en 1995 (8), resteront sans réponse. En réalité ce silence en lui-même était une réponse : ce comité ne soutenait pas les intellectuels qui refusaient la soumission culturelle.
Nous n’étions pas les seuls à nous interroger sur les véritables desseins de ce comité. Des citoyens français qui refusaient de s’inscrire dans cette infâme campagne de désinformation, se poseront la même question et jugeront choquant ce soutien partiel et partial. C’est le cas de Ginette Scandrani (9) :
« Pourquoi faut-il soutenir uniquement les intellectuels alors que c’est le peuple qu’on assassine ?
Je me sens concernée lorsqu’on assassine des intellectuels, des journalistes ou des artistes mais pas plus que lorsqu’on assassine des ouvriers, des enseignants, des commerçants, des ménagères ou des chômeurs.
Pourquoi faire un catalogue des soutiens ?
Pourquoi ne soutenir qu’une partie des intellectuels alors que d’autres, ceux du FIS, sont soit en prison ou dans des camps ?
Pourquoi faut-il aller trier à l’intérieur de la société algérienne pour désigner les bons et les mauvais ? Ne sont-ils pas tous Algériens ? »

Pierre Guillard (10) écrivait en 1993 :
« J’ai écrit au CISIA : puisque le sort des intellectuels vous interpelle, demandez-vous la libération d’un prisonnier d’opinion, Abdelkader Hachani ? J’attends bien sûr toujours la réponse. A. Hachani n’est en effet qu’ingénieur en pétrochimie, francophone et arabophone, président du parti majoritaire d’un pays de 27 millions d’hommes, et docteur en Islam : autant dire une m….
Abdelkader Hachani n’obtiendra pas le label « intellectuel » délivré de professo par le CISIA. Car seuls seront reconnus «intelligence du pays » les hommes du 11 janvier et de la rébellion armée contre la démocratie ».

Non contents de se transformer en zélés propagandistes intellectuels de l’éradication, cette forme de barbarie à l’algérienne, certains membres de ce comité feront la chasse à tous ceux, qui en France, allaient à contre-courant de l’establishment intellectuel et de sa «pensée dominante » concernant la tragédie algérienne. Nous avons été abasourdis d’apprendre en 1996 d’un ami intellectuel français, qu’il avait été licencié à deux reprises de son emploi sur injonction du CISIA pour avoir dénoncé à travers ses prises de position et ses écrits, la politique de désinformation et les méfaits de ce comité.

Comme nous l’avons souligné dans un précédent article (11) et nous ne cesserons de le répéter, il n’est pas question pour nous de verser dans cette immonde indignation sélective, catégorielle ou dans un quelconque corporatisme en matière de droits de l’homme. Hier et sous d’autres cieux, c’était au nom de l’histoire, aujourd’hui, c’est au nom d’une certaine conception dévoyée de la démocratie et des droits de l’homme qu’on se permet de choisir les bonnes et les mauvaises victimes. La dignité humaine est une et nous ne pouvons admettre une telle classification ignoble tant pour la tragédie algérienne qu’ailleurs. C’est avec un profond respect que nous nous inclinons devant la mémoire de toutes les victimes du drame national provoqué par la politique criminelle d’un régime qui a voulu dresser des algériens contre d’autres algériens pour préserver son pouvoir illégitime et ses privilèges. Paix et miséricorde à leurs âmes !
Mais il est un devoir moral de lever le voile sur une partie de la vérité en affirmant haut et fort qu’à côté des intellectuels tués par les islamistes, il y a eu aussi d’autres intellectuels enlevés, torturés et exécutés arbitrairement par le terrorisme d’Etat qui s’était abattu sur l’Algérie au lendemain du coup d’Etat de 1992 et qu’on avait voulu cacher à l’opinion.

Cette étude n’a pas l’intention de tenir une comptabilité macabre ou la prétention d’énumérer les centaines d’intellectuels victimes de cette guerre, mais seulement de démystifier les menteries du régime et de ses commandos médiatiques de part et d’autre de la Méditerranée qui ont prévalu durant des années. Toute mystification a ses limites. Par des exemples précis et documentés, nous apportons sereinement des preuves irréfutables que le terrorisme d’Etat a amplement participé à la liquidation des hommes de culture et de science. Et cela n’est que justice pour celles et ceux qu’on a voulu effacer des tablettes du drame national.

Il est vrai qu’au début de la sale guerre, beaucoup de monde fut trompé par l’impressionnante machine de désinformation mise en branle par le régime dans le cadre d’une vaste stratégie de manipulation digne des Jacquin, Trinquier et Godard, de triste mémoire. Mais avec le temps, le lourd silence imposé sera rompu et des brèches seront courageusement ouvertes dans cet épais mur de mystification par quelques rares intellectuels, militant(e)s des droits de la personne humaine et officiers qui refusaient cette barbarie mais aussi cette défense des droits de la personne humaine à deux vitesses, aidés en cela par le courageux et admirable travail de témoignage des victimes et familles de victimes, malgré les malheurs et la terreur qui s’étaient abattus sur elles.

Les camps de concentration

Dès les premières heures du coup d’Etat, une vaste campagne d’arrestations fut menée par les services de sécurité et la police politique contre les cadres et élus du parti sorti vainqueur des premières élections législatives libres. Beaucoup d’entre eux étaient des universitaires. Ils seront déportés dans les camps de concentration du Sud.
Pour la seule année 1992, on comptait officiellement 1224 enseignants détenus dans les camps et geôles du régime.
Au camp de concentration de Reggane, situé à 1400 km d’Alger, on comptait en mars 1992 (12) :
· 45 ingénieurs.
· 600 enseignants d’écoles, collèges et lycées.
· 1 enseignant d’Université.
· 11 médecins.
· 5 pharmaciens.
· 4 avocats.

Pour le seul camp de Aïn M’Guel, on notait en mars 1994 (12) :
· 26 professeurs de lycée et de collège
· 5 enseignants universitaires.
· 7 ingénieurs.
· 1 médecin spécialiste, enseignant à la faculté de médecine d’Alger.
· 1 pharmacien.

Deux cas illustrent cette politique de déportation.
· Ouziala Messaoud, docteur en médecine, spécialiste en néphrologie et en transplantation rénale à l’hôpital universitaire Mustapha d’Alger, déporté au lendemain du coup d’Etat de janvier 1992 au camp de concentration d’Aïn M’Guel où il séjournera jusqu’en 1995. Il sera ensuite kidnappé le 8 juillet 1998 à la sortie de l’hôpital Mustapha par des civils armés de la police politique et séquestré durant quinze jours en un lieu secret. A sa libération, il s’exilera en Europe.

· Gahmous Abderrahmane, professeur d’université et chercheur, titulaire d’un PHD aux Etats-Unis, directeur de l’Ecole Nationale Polytechnique d’El Harrach. Déporté au lendemain du coup d’Etat au camp de concentration de Reggane durant plusieurs mois. Il sera contraint, lui aussi à l’exil.

La terreur des escadrons de la mort

En 1993, apparurent deux escadrons de la mort : l’OSSRA (organisation secrète de sauvegarde de la république algérienne) et l’OJAL (organisation de la jeunesse algérienne libre), éphémères branches de la police politique. Leur but était de terroriser le camp islamique. C’était la mise en pratique de la sinistre devise : »la peur doit changer de camp ». L’une d’elles, l’OJAL, se spécialisera dans la chasse et la liquidation des intellectuels du courant islamique. De nombreux universitaires recevront des menaces de mort, seront torturés ou exécutés par cette organisation terroriste. Parmi ses victimes, nous citerons :

· Boudjelkha Mohamed Tidjani, professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar d’Alger, avait reçu une lettre de menace de mort de cette organisation puis avait été kidnappé à son domicile en novembre 1993 par trois civils armés se présentant comme éléments de l’OJAL. Il sera séquestré en un lieu secret puis torturé durant plusieurs jours avant d’être libéré avec un message destiné aux intellectuels du courant islamique: la mort. Il sera contraint de s’exiler à sa libération.

· Mohamed Lahbib Haddam, docteur en médecine, spécialiste en chirurgie cardio-vasculaire à l’hôpital universitaire Mustapha et maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger recevra lui aussi une lettre de menace de mort de l’OJAL. Le 11 novembre 1993 à 20 heures, deux civils armés et cagoulés feront irruption à son domicile. Le chirurgien sera ligoté ainsi que son épouse et sa fille. Les deux hommes armés lui affirmeront qu‘ils appartenaient à l’OJAL, qu’ils lui avaient adressé une lettre le condamnant à mort et qu’ils venaient exécuter la sentence. Après avoir enfermé leurs trois victimes dans une pièce, et pris de doute sur l’identité de la cible, ils quitteront les lieux en emportant les clés de l’appartement, en volant une importante somme d’argent et en promettant de revenir durant la nuit. Le chirurgien et sa famille arriveront miraculeusement à se libérer et à fuir le domicile pour aller se réfugier chez des amis avant le retour des deux criminels. Il sera contraint lui aussi à s’exiler.

· Mohamed Saïd Moulay, professeur et doyen de l’Institut de mathématiques de l’Université de Bab Ezzouar, recevra lui aussi en mars 1993 une lettre de menace de mort de l’OJAL. En décembre 1993, deux civils armés feront irruption à son bureau à l’Institut de mathématiques. Devant les menaces, il se mettra à protester à haute voix afin d’attirer l’attention des secrétaires et des directeurs-adjoints de l’Institut. Affolés par l’attroupement des fonctionnaires et des étudiants devant le bureau du Doyen, les deux criminels prendront la fuite. Ce n’était que partie remise. En effet, cet universitaire sera kidnappé avec ses deux enfants en bas âge le 19 juin 1994 par des civils armés sur l’autoroute d’El Harrach puis séquestré durant 30 jours et torturé au commissariat central d’Alger (voir chapitre tortures).

· Ahmed Hambli, professeur à la faculté de droit de l’université de Tizi Ouzou est tué par balles le 2 octobre 1993 à l’entrée de l’université par des hommes armés qui réussiront à prendre la fuite. Ses proches amis accuseront l’OJAL de son assassinat.

· Necib Mohamed Arezki, maître de conférences à la faculté de Droit de Ben Aknoun, recevra à son tour en novembre 1993, une lettre de l’OJAL le menaçant de mort. Quelques mois plus tard, des hommes armés se présenteront à son domicile pour l’assassiner. Il réussira à leur échapper.

· Mohamed Bouslimani, homme de culture et théologien, président de l’association caritative El Irshad Oual Islah, enlevé à son domicile le 26 novembre 1993. Son enlèvement sera revendiqué simultanément par l’OJAL et le GIA (probablement une absence de coordination entre les deux organisations criminelles issues de la même officine). Son corps, en état de décomposition avancée, sera découvert dans la région d’El Affroun (Blida) le 28 janvier 1994.


La Torture

Les intellectuels comme des dizaines de milliers d’autres citoyens, ne seront pas épargnés par la torture, cette pratique dégradante et inhumaine qui sera institutionnalisée après l’annulation des élections législatives, dans l’ensemble des centres de détention. Nous citerons à titre d’exemple les cas de :

· Moulay Mohamed Saïd, professeur d’université et doyen de l’Institut de Mathématiques, kidnappé sur l’autoroute le 19 juin 1994 par des civils armés alors qu’il était à bord de son véhicule avec ses deux enfants. Gardé au secret durant 30 jours au commissariat central d’Alger où il sera atrocement torturé. Il s’en sortira avec un traumatisme crânien, un traumatisme de la main et une baisse de l’acuité visuelle.

· Sari Ahmed Mahfoud, docteur en médecine, professeur agrégé en pédiatrie à l’hôpital universitaire de Baïnem (Alger-ouest), arrêté le 2 mai 1993 alors qu’il assurait sa consultation de cardio-pédiatrie. Séquestré durant 12 jours au commissariat de Cavaignac d’Alger où il sera sauvagement torturé avant d’être arbitrairement incarcéré durant 6 mois à la prison d’El Harrach.

· Brahami Mostafa, enseignant de physique à l’université de Bab Ezzouar, titulaire d’un magistère en physique quantique et doctorant en management, arrêté la première fois en octobre 1992 et sauvagement torturé durant une semaine au commissariat central d’Alger. Arrêté une seconde fois en avril 1993 et séquestré durant un mois au centre de Châteauneuf où il sera à nouveau torturé avant d’être libéré, sans retenir aucune charge contre lui. Devant ces harcèlements et les menaces de liquidation physique adressées par les escadrons de la mort de l’OJAL, il sera contraint à s’exiler en Europe fin 1993.

· Lafri Khaled, docteur en médecine, chirurgien orthopédiste, ex-maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger. Arrêté à son domicile dans la nuit du 7 juin 1994. Gardé au secret durant 40 jours au commissariat central d’Alger où il sera atrocement torturé. Il présentera un traumatisme des jambes laissé sans soins. Incarcéré arbitrairement durant trois ans à la prison d’El Harrach puis de Serkadji.

· Lamdjadani Noureddine, docteur en médecine, épidémiologue, maître-assistant à la faculté de médecine d’Alger. Arrêté au commissariat central d’Alger le 17 mai 1994. Gardé au secret durant 60 jours à Châteauneuf puis au commissariat central d’Alger où il sera torturé. A présenté lors de sa séquestration de graves problèmes de santé restés sans soins. Incarcéré arbitrairement durant trois années à la prison d’El Harrach.

· Kerkadi Ahcène, chirurgien-dentiste, demeurant à Larbaâ (Blida), arrêté la première fois à son domicile, en avril 1993 par des parachutistes. Torturé à la caserne de Bouzaréah puis de Ben Aknoun durant une semaine avant d’être jeté sur la route. Il en sortira avec une perforation du tympan. Arrêté une seconde fois en novembre 1993, il sera séquestré durant sept jours au centre de Blida où il sera à nouveau torturé. A sa libération et devant les menaces d’assassinat, il décidera de quitter l’Algérie.

· Hammoudi Nadir, architecte, arrêté dans la nuit du 9 octobre 1992 à son domicile. Séquestré durant 28 jours au commissariat de Bab El Oued où il sera atrocement torturé. Arbitrairement incarcéré durant 5 ans à la prison de Serkadji et d’El Harrach.

· Thamert Hocine, professeur au lycée de Dellys (Boumerdés), kidnappé le 24 avril 1994 dans la rue à Alger par des civils armés de la police politique. Séquestré durant 26 jours successivement au commissariat central d’Alger, au centre de Châteauneuf et à Haouch Chnou de Blida où il subira d’abominables tortures. Selon son témoignage l’un des tortionnaires de Châteauneuf tentera de lui sectionner les doigts avec des ciseaux de tailleur.


Les exécutions sommaires

Les hommes de savoir ne seront pas épargnés, à l’instar de milliers d’autres citoyens, par les exécutions sommaires.
Dans une étude réalisée à l’occasion du 10e anniversaire du coup d’Etat (13) nous avions répertorié sur une liste non exhaustive de 1100 exécutions sommaires :
· 42 enseignants (primaire, collège et lycée).
· 11 universitaires.
· 07 médecins.
· 02 avocats.
· 02 ingénieurs.


Quelques cas illustrent cette politique planifiée de liquidation physique
· Azizi Abdelkrim, professeur de langue arabe, demeurant à El Harrach (Alger), a été torturé dans la salle de bain de son domicile le 22 septembre 1993 sous les yeux de son épouse et de ses trois filles par des policiers dirigés par le commissaire de Bourouba. Il sera ensuite embarqué avec son fils de 18 ans, Abdessamad au dit commissariat où ils seront séquestrés durant plusieurs semaines avant d’être exécutés sommairement selon le témoignage d’un officier de police adressé en 2000 au président de la République.

· Bouchelaghem Moussa Fouad, Maître de conférences à l’université de Blida, titulaire d’un doctorat en physique, arrêté à son domicile à Alger le 3 juin 1994 par des éléments cagoulés de la police politique. Il sera localisé, suite à des témoignages concordants d’ex-détenus, au centre de Châteauneuf (cellule n°9) où il sera affreusement torturé. Le 8 septembre 1994, sa mère trouvera son nom sur le registre de la morgue de Bologhine où il aurait été transféré le 20 juillet. Selon la version officielle, il aurait été abattu suite à une «tentative de fuite ». Des ex-détenus, ses amis et sa famille sont formels : cet universitaire avait été sorti de sa cellule et exécuté sommairement.

· Bouhadida Seghir, journaliste et maître-assistant à l’Institut de journalisme de l’université d’Alger, a été kidnappé dans la rue le 11 juin 1995 par des agents de la police politique. Il sera localisé dans un premier temps selon le témoignage de sa famille au commissariat de Bourouba. En 1996, sa famille apprendra par le biais d’Amnesty international qu’il avait été abattu «suite à un accrochage avec un groupe terroriste » selon la correspondance adressée par les autorités à cette ONG des droits de l ‘homme.

· Boularas Ahmed, physicien, maître de conférences à l’université de Blida, arrêté en septembre 1994 à son domicile à Larbaâ (Blida) par la police politique. Selon le témoignage de ses proches, il aurait été affreusement torturé avant d’être exécuté. Son cadavre sera retrouvé quelque temps après à la morgue. Un ancien agent de la police politique, Tigha Abdelkader exerçant au CTRI de Blida et réfugié détenu en Thaïlande confirmera dans une interview à l’AFP en août 2000, qu’effectivement, cet universitaire avait été exécuté sommairement par la sécurité militaire. (14)

· Chenafa Djillali, avocat, demeurant à Sidi Ali (Mostaghanem) arrêté le 3 novembre 1994 par la police politique selon le témoignage de ses proches. Son cadavre sera retrouvé à la décharge de Beni Haoua, quelques jours plus tard.

· Dahab Omar, ingénieur en électronique, demeurant à El Oued, enseignant à l’école de formation professionnelle, arrêté en mars 1994 ainsi que dix de ses élèves. Il sera remis dans un cercueil à sa famille. Il avait été exécuté ainsi que les dix élèves du centre de formation professionnelle.

· Taleb Abderrahmane, docteur en médecine, demeurant à Larbaâtache (Boumerdés), précédemment arrêté en avril 1993, séquestré et torturé au commissariat Cavaignac d’Alger puis arbitrairement incarcéré durant 07 mois à la prison d’El Harrach, sera exécuté sommairement le 19 juin 1994 à son domicile par des militaires selon le témoignage de sa famille.

· Haddoum Kouider, docteur en médecine, demeurant à Hassasnia (Aïn Defla), arrêté par des gendarmes en janvier 1994 et exécuté ainsi que trois autres citoyens en février 1994 dans la forêt de M’Ghazi, selon le témoignage de sa famille.

· Rosli Mohamed, doyen de l’Institut des sciences sociales de l’Université de Blida, arrêté le 30 octobre 1993 par la police politique à l’université et devant ses collègues universitaires et ses étudiants. Deux ans après son enlèvement, il adressera un message à ses parents par l’intermédiaire d’un codétenu libéré signalant qu’il avait été sauvagement torturé et qu’il était séquestré à la prison militaire de Blida. Sa famille n’aura jamais l’occasion de le voir. En août 2000, un ancien agent de la police politique, Tigha Abdelkader, réfugié en Thaïlande et dans une interview à l’AFP, affirmera que cet universitaire avait été exécuté. (14)

· Boucherit Lotfi, 28 ans, demeurant au quartier Belle Vue de Constantine est docteur en médecine. Enlevé le 26 septembre 1995 à 1h du matin du domicile de sa tante (11, rue El Kadi, Casbah, Constantine) par les services de sécurité. Ces derniers auraient dérobé, selon le témoignage de sa famille, une veste en cuir neuve, un poste radio, des livres de médecine, des livres de théologie, une somme de 50 000 DA, un appareil photo et une médaille d’ancienne combattante de la guerre de libération nationale de sa tante. Mort sous la torture et enterré le 30 septembre 1995 au cimetière central de Constantine.


Les «disparitions »

Parmi les milliers de citoyens «disparus», nous notons un nombre non négligeable d’enseignants, médecins, avocats, ingénieurs et autres hommes de science.
Dans une étude (15) réalisée à l’occasion du 10e anniversaire du coup d’Etat, nous relevions sur un échantillon de 1000 cas :
57 enseignants (primaire, secondaire, universitaire)
08 Médecins
13 Ingénieurs
03 Architectes
04 Avocats et juristes
04 Journalistes


Dix cas illustrent cette politique d’enlèvements touchant cette catégorie de citoyens :
· Allalou Sidali, demeurant à Alger, Ingénieur d’Etat en hydraulique a été arrêté le 19 février 1995 à 18 heures par des civils armés sur le tronçon Bir Mourad Raïs-Birkhadem alors qu’il circulait à bord de son véhicule de type Renault Super Cinq. Il sera localisé aux centres de la sécurité militaire de Châteauneuf et de Haouch Chnou ( CTRI de Blida) par sa famille grâce aux témoignages de citoyens rescapés de ces centres. Aucune nouvelle de lui depuis huit ans.

· Aouifer Sebti, père de 6 enfants, demeurant à Taher (Jijel), ingénieur d’Etat en agronomie, directeur de la coopérative agricole de Chekfa (Jijel), arrêté le 12 septembre 1995 à la brigade de gendarmerie de Chekfa. Cet ingénieur et responsable était connu pour ses compétences et sa probité. Aucune nouvelle de lui depuis huit ans.

· Bellahrèche Chérif, docteur en médecine, professeur agrégé en rhumatologie et chef de service de rhumatologie à l’hôpital universitaire de Constantine. Membre de plusieurs sociétés scientifiques internationales. Il a été arrêté le 8 novembre 1994 par quatre hommes armés se réclamant des services de sécurité, alors qu’il était en consultation médicale dans son service. Sa famille l’aurait localisé au centre de la sécurité militaire de Châteauneuf en février 1995, sur la base de témoignages de rescapés de ce centre. Aucune information sur ce médecin depuis neuf années.

· Benabid Belkacem, père de 4 enfants, docteur en médecine, demeurant à Sétif. Arrêté dans la matinée du 14 novembre 1994 près de son cabinet médical situé au faubourg des 5 fusillés à Sétif par 3 civils armés se présentant comme des agents des services de sécurité qui l’ont forcé à monter à l’arrière de sa propre voiture de type R25. L’arrestation s’est faite devant près de 25 personnes dont l’infirmier du cabinet, les patients qui attendaient le praticien et les voisins. Il aurait été localisé dans un premier temps au commissariat de police de Sétif. Les policiers de ce commissariat refuseront d’enregistrer la plainte du père pour enlèvement. Aucune nouvelle depuis neuf ans.

· Beneddine Allel, avocat, demeurant à Oran, arrêté le 22 novembre 1994 à minuit à son domicile par une vingtaine d’hommes armés de la Sécurité militaire venus à bord de véhicules banalisés après avoir défoncé la porte de son appartement. A disparu depuis.

· Benkara Mustapha, père de deux enfants, chirurgien et chef de service à l’hôpital de Médéa, arrêté le 31 mars 1994 à 12 heures par des militaires sur son lieu de travail, en présence de ses confrères et du directeur de l’établissement hospitalier. Selon le témoignage de sa famille, il aurait été séquestré durant 25 jours à la gendarmerie de Médéa puis aurait été transféré par des éléments de la Sécurité militaire vers la prison de Camera située à Ksar Boukhari. Selon le témoignage d’un technicien en radiologie, ce chirurgien aurait été ramené de nuit aux urgences de l’hôpital de Médéa, la tête recouverte d’un drap, pour ne pas être reconnu par ses collaborateurs. Il présentait un traumatisme de l’avant-bras et de la jambe, suite aux tortures. Depuis, personne n’a plus eu de ses nouvelles.

· Bouabdallah Abdelaziz, journaliste au quotidien El Alem Essiyassi (Le monde politique) a été kidnappé à son domicile le 12 avril 1997 par des civils porteurs d’armes à vision infra-rouge selon le témoignage de sa famille. Il avait été précédemment arrêté en janvier 1997 puis relâché. Des témoins auraient affirmé l’avoir vu au centre de la Sécurité militaire de Châteauneuf. Aucune nouvelle de ce journaliste depuis sept ans.

· Fahassi Djamal Eddine, journaliste à la radio nationale (chaîne 3), père d’un enfant, demeurant à El Harrach (Alger) est kidnappé le 6 mai 1995 par des éléments de la sécurité militaire venus à bord de deux véhicules banalisés à El Harrach, près de l’Institut d’agronomie. Un détenu, libéré a déclaré formellement avoir vu en juin 1995, ce journaliste au centre de la Sécurité militaire de Châteauneuf. D’autres témoignages concordants confirmeront ces dires. En 1992, ce journaliste avait été déporté durant 45 jours au camp de concentration de Aïn Salah.

· Goumri Tayeb, professeur au lycée de Salah-Bey (Sétif), demeurant à Maafeur, commune de Salah-Bey, arrêté le 23 janvier 1995 par des gendarmes alors qu’il se rendait au lycée. Localisé par des témoins à la gendarmerie de Salah-Bey. Aucune nouvelle depuis de cet enseignant.

· Saâdoun Djamel, polytechnicien, maître-assistant à l’Ecole polytechnique d’El Harrach, doctorant en mécanique, demeurant à El Biar (Alger), enlevé le 7 mars 1996 à son domicile par des gendarmes de Bouzaréah puis remis aux militaires de la caserne de Blida avant d’être transféré à Béchar le 14 mars 1996 à partir de l’aéroport de Boufarik, puis à Abadla selon le témoignage de sa famille. A disparu depuis cette date.

Nous ne terminerons pas cette douloureuse énumération de quelques dizaines de victimes citées à titre d’exemple, sans l’évocation de la mémoire de nombreux intellectuels dont l’assassinat n’a jamais été élucidé et dont les proches, amis et observateurs continuent à s’interroger sur les véritables commanditaires de leur élimination physique, malgré l’étiquette «GIA » officiellement collée aux auteurs de ces crimes. Comme pour des milliers d’autres victimes de cette guerre, aucune enquête sérieuse n’aura été diligentée et aucun procès équitable ne prouvera la culpabilité des malheureux citoyens inculpés. L’opinion se suffira parfois d’un communiqué laconique de presse annonçant que «les auteurs de l’assassinat de tel intellectuel ont été abattus au cours d’un accrochage avec les services de sécurité » et le dossier était ainsi clos. Ailleurs on présentera souvent à cette même opinion, lors d’ «aveux » télévisés, de malheureux citoyens, le visage tuméfié et déformé par la torture, ‘’reconnaissant’’ avoir tué tel ou tel intellectuel. Des «aveux » d’un autre âge qui ne trompent personne.
Les observateurs avertis se sont toujours demandés si, dans le cadre de l’action psychologique qui sous-tendait le diabolique plan d’éradication, certains meurtres catégoriels et ciblés n’étaient pas destinés à semer la terreur dans une classe moyenne frileuse afin de la jeter sous le burnous mité des janviéristes.

Quatre cas illustrent cette catégorie de victimes :
· Youcef Fethallah, juriste et président de la ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), tué le 18 juin 1994 devant la porte de son cabinet professionnel, à la rue Larbi Ben M’hidi (Alger). Ses amis nous apprendront que cet humaniste venait de revenir de Berlin où il avait assisté à une conférence organisée par Amnesty International. Il avait très tôt dénoncé la répression qui s’était abattue sur les jeunes citoyens et l’ouverture des camps de concentration. Le 8 mai 1994, il participait à Alger, à la marche nationale pour le dialogue et la réconciliation nationale, ce qui lui valut des attaques virulentes de la part de la minorité éradicatrice et de sa presse attitrée. Membre de la commission «d’enquête » sur l’assassinat de Mohamed Boudiaf, des informations à l’époque avaient fait état de réserves émises par le défunt quant au rapport final.

· Embarek Mahiout, économiste, militant des droits de l’homme et membre (trésorier) de la direction du Front des Forces Socialistes, tué ainsi que son neveu le 4 novembre 1995, à Kouba (Alger) à quelques jours des «élections » présidentielles, mascarade électorale à laquelle le FFS et d’autres partis politiques appelaient au boycott. Cet universitaire, était connu pour son infatigable combat pour les droits de la personne humaine et la démocratie. Là aussi, officiellement, le «GIA » était responsable de ce crime. Lors du procès intenté par l’ex-«ministre» de la Défense du régime d’Alger contre le sous-lieutenant Souaïdia, Aït Ahmed cité comme témoin par la défense déclarera à l’audience, concernant le regretté Mahiout : « Non seulement on confisque le pouvoir, ses richesses, la mémoire, mais aussi quand «ils» veulent régler leurs problèmes internes, ils s’envoient des messages en ciblant des personnalités. On a ciblé notre trésorier, on l’a tué en pleine campagne électorale » (16)

· Abdelkader Hachani, ingénieur en pétrochimie, membre de la direction politique du Front Islamique du Salut, arbitrairement incarcéré durant cinq ans et demi au bagne de Serkadji (1992 – 1997) pour avoir appelé les militaires à respecter le choix du peuple souverain. Mis sous filature serrée par la police politique depuis sa libération, il sera froidement exécuté le 22 novembre 1999 par un homme armé dans un cabinet dentaire où il se soignait. L’auteur présumé du crime, membre du «GIA » selon la version officielle, sera rapidement arrêté, quelques jours après le forfait, se promenant à Alger, selon la presse avec l’arme du crime et….les papiers de la victime ( ! ! ?). La famille du défunt dénoncera la parodie de procès où persisteront de larges zones d’ombre. « Il est demandé aux instances suprêmes du pays d’en faire toute la vérité. Rien que la vérité. L’histoire ne pardonnera pas » déclarera son frère, après ce procès (17).

· Tahar Djaout, journaliste et écrivain, victime d’un attentat le 26 mai 1993 près de son domicile dans la banlieue ouest d’Alger, succombera quelques jours plus tard à ses blessures. Le 30 mai, l’AFP, citant une source sécuritaire annonçait que deux des auteurs de l’assassinat de ce journaliste avaient été abattus. Le 1er juin, un citoyen, Abdallah Belabassi, faisait des «aveux » à la télévision, affirmant être le conducteur du véhicule des assassins du journaliste et que le meurtre avait été commandité par un certain Layada. Quatre groupes de citoyens se retrouveront devant la justice, accusés d’être responsables de l’attentat. Layada, «émir » du «GIA » et présenté par certains titres de presse et par le malheureux Belabassi lors de ses «aveux » télévisés comme étant le commanditaire du meurtre sera acquitté par le tribunal d’exception d’Alger dans cette affaire. Les amis du journaliste créeront un comité pour la vérité sur sa mort. Deux membres de ce comité (Boucebci et Mekbel) seront à leur tour assassinés quelque temps après. Son ami, Arezki Aït Larbi, journaliste, écrira à ce propos : « Malgré toutes ces manœuvres, il reste toutefois une certitude : huit ans après, l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, restera une énigme ». (18). Beaucoup d’observateurs continueront là aussi à s’interroger sur les commanditaires de ce meurtre (19).

Encore une fois, il ne s’agit nullement de remuer le couteau dans la béante et profonde plaie du drame national qui n’est pas prête d’être cicatrisée mais seulement de remuer les arguments fallacieux et ignobles de ceux qui ont transformé une immense espérance de changement en une tragédie abyssale et qui n’ont pas hésité, pour sauver leur république des privilèges, à mener une guerre contre une partie de leur propre peuple tout en essayant vainement, le temps d’un mensonge, de tromper l’opinion publique sur la réalité du drame et d’une partie des victimes.
Après avoir joué sur la désinformation et la manipulation et après que la baudruche se soit en partie dégonflée, les maîtres du royaume de la terreur et de l’arbitraire, troublés par leur mauvaise conscience pensent jouer sur le temps et donc sur l’amnésie pour effacer les traces de toutes les horreurs qu’ils ont fait subir – et qu’ils continuent à faire subir – directement ou indirectement à leur propre nation durant plus d’une décennie de crimes et de non-châtiments.
Ils pensent, ainsi, par ces stratagèmes éculés, échapper au tribunal de l’Histoire. Grossière erreur !
La page sanglante de cette tragédie qui perdure ne pourra être tournée tant que toute la Vérité n’aura pas éclaté et que la Justice n’aura pas apposé son sceau.
Ce modeste travail est une contribution que nous versons au dossier de l’Algérie meurtrie qu’aura à traiter la future commission nationale de Vérité et l’Histoire inéluctablement jugera, n’en déplaise aux criminels de tous bords qui pensent pouvoir, par la force, l’argent sale, le mensonge et l’intrigue, échapper à son tribunal !

Références :

(1) Rachid Mimouni, Le Monde, 18 mai 1994, p.2.
(2) François Burgat, Algérie : L’islamisme contre les intellectuels ? In L’Algérie en contrechamp, Peuples Méditerranéens n° 70-71, Janvier-juin 1995, p. 58.
(3) Rachid Boudjedra, militant de l’ex-parti stalinien algérien du PAGS et éradicateur devant l’Eternel, témoin à charge lors du procès qu’intentait Khaled Nezzar contre le sous-lieutenant Souaïdia, déclarera, toute honte bue, le 03 juillet 2002 devant la 17e chambre du tribunal de Paris être le «continuateur de Proust et de Flaubert ». Cette ‘’blague’’ provoquera l’hilarité de la salle. Habib Souaïdia, Le procès de « La sale guerre », La Découverte 2002, p. 248.
(4) Rachid Boudjedra, Le FIS de la haine, Editions Denoel, Paris, 1992.
(5) Michel Morel, Lettre à l’hebdomadaire l’Express, N° 407, 02 avril 1959.
(6) Oued Namous et Reggane.
(7) Citée par Jacques Vergés, in : Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Editions Albin Michel, 1993, p. 62.
(8) Salah-Eddine Sidhoum, Lettre ouverte à Pierre Bourdieu, président du CISIA, septembre 1995, publiée in : Livre blanc sur la répression en Algérie, T3, Les complicités, Editions Hoggar, Suisse 1996, p. 288.
(9) Ginette Scandrani, L’Algérie, quel dialogue ? L’appel du CISIA in : L’Algérie en contrechamp, Peuples Méditerranéens n° 70-71, Janvier-juin 1995, p. 41.
(10) Pierre Guillard, Que se passe-t-il dans la tête de M. Pierre Bourdieu ? in : Jusqu’à quand la désinformation à propos du pays d’Algérie. Textes polycopiés. 13 novembre 1993. Pierre Guillard est l’auteur d’un ouvrage sur la tragédie algérienne : Ce fleuve qui nous sépare. Editions Lyosel, Paris, 1994.
(11) Salah-Eddine Sidhoum, L’autre versant de la tragédie, Algeria-Watch, décembre 2001, www.algeria-watch.org/mrv/mrvrepr/versant_tragedie.htm
(12) Témoignages adressés par des déportés à l’auteur.
(13) L’Algérie, 10 ans après le putsch, Les droits humains : un bilan désastreux. 1100 exécutions sommaires, in : Algeria-Watch, 11 janvier 2002, http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1100_executions/1100_executions_A.htm
(14) Voir aussi son interview : Algérie : les révélations d’un déserteur de la SM, Nord-Sud Export, n°427, 21 septembre 2001.
(15) L’Algérie, 10 ans après le putsch, Les droits humains : un bilan désastreux. 1000 cas de disparitions forcées. In Algeria-Watch. 11 janvier 2002. http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1000_disparitions/1000_disparitions_A.htm
(16) Habib Souaïdia, Le procès de « La sale guerre », La Découverte 2002, p. 382.
(17) Kamel Hachani. Rétablir la vérité. In hebdomadaire El Borhane, semaine du 25 août au 1er septembre 2001.
(18). Arezki Aït-Larbi. L’assassinat de Tahar Djaout : un crime sans coupables. Le Matin 26 mai 2001. www.algeria-watch.de/farticle/presse/tahar_djaout.htm
(19) Lire aussi, concernant les interrogations sur l’assassinat de feu Djaout :
- Ghania Mouffok : « Qui a tué Tahar Djaout ? » in Etre journaliste en Algérie. RSF. Paris 1996. p.91-94.
- Le rapport de Reporters sans frontières (mars 1997) : Algérie : la guerre civile à huis-clos. Chapitre : « Qui a tué Tahar Djaout ? », in Algérie Le livre noir, p.16. Editions La Découverte 1997,
- L’article du journaliste et ami du défunt, Arezki Aït Larbi dans le Figaro du 9 janvier 1997.

Publié dans salah-eddine sidhoum(25) | Pas de Commentaire »

 

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