Le printemps noir

Posté par algeriedemocratie le 19 juillet 2009

Le printemps noir

       Chronologie des evenements

  1. Exécutions sommaires et fusillades
  2. Le 25 avril 2001 à 10h00 du matin, les lycéens et les collégiens de Ouzellaguen (Béjaïa) organisaient une marche pacifique pour dénoncer l’assassinat du jeune Guermah et l’arrestation des collégiens de Amizour (Béjaïa), 5 personnes ont été tuées par balle, alors qu’elles fuyaient les assauts des

    gendarmes14. Kamel Makhmoukhen, 19 ans, première victime du Printemps Noir, a reçu deux balles dans le dos alors qu’il tentait de s’abriter, fuyant l’assaut des gendarmes de la brigade de Ouzellaguen. À quelques kilomètres de là, le jeune Boukhedad, âgé de 15 ans, a subi le même sort : il est exécuté, le 25 avril 2001, de trois balles dans le dos par le chef de brigade, Issam, de la gendarmerie de Seddouk.

    Trois jours après, du côté de Draâ El Mizan, dans le village de Aït Yahia, Chaibet Hocine, 16 ans, a été exécuté, lors d’une fusillade, par des gardes communaux. M. Djebbouri Mohamed, maire de cette localité, racontait alors que « les membres de la garde communale de Draâ El Mizan, qui sont Yazid Rabah, Saâdoui Mohand Amokrane, Herda Rabah et Tobal Ramdani ont reçu l’ordre de leur responsable d’ouvrir le feu sur la population et ces derniers n’ont jamais été inquiétés ni par la justice ni par les autorités« .

    A quelques kilomètres de là, à Larbaâ Nath Irathen (Tizi-Ouzou), 5 manifestants ont été exécutés par des snipers, tirant de la terrasse de la brigade de gendarmerie. Les témoignages15 recueillis sur place sont éloquents : Mouloud Belkacem, âgé de 30 ans, a été victime d’un sniper alors qu’il essayait de porter secours à un blessé, Arezki Hammache, 31 ans, lui aussi victime d’un tir de sniper. Ils ont été, ensuite, exécutés arbitrairement par des gendarmes d’une balle dans la nuque et dans le dos.

    Souvent, les personnes tuées se trouvaient à des dizaines de mètres des lieux d’affrontements, pourchassées en dehors de la ville, loin des brigades de gendarmerie, des commissariats de Police et des édifices publics. Ainsi, à Akbou, entre le 18 et le 19 juin 2001, 5 jeunes ont trouvé la mort et une vingtaine ont été blessés par balle lors de fusillades, alors qu’ils étaient loin du centre ville et à 1500 mètres du commissariat. Un des rescapés de la fusillade, S. Djaffar, 22 ans, blessé à l’épaule par balle témoignait alors : « On était assis dans le quartier lorsque plusieurs fourgons de la police arrivent à toute vitesse au carrefour de Guendouza, exhibant leurs armes, les CNS descendent de leurs camions et nous arrosent de bombes lacrymogènes suivies de tirs de sommation. Les jeunes du quartier alertés, se sont regroupés pour faire face à la descente des CNS, d’autant plus que la presse de la veille avait rapporté des informations sur des descentes punitives dans plusieurs localités de Béjaïa, de Tizi-Ouzou, de Sétif et de Bouira. On était à une soixantaine de mètres des fourgons de polices, venus en renfort pour permettre à un convoi de gendarmes de passer. Juste après leur passage, les CNS ouvrent le feu sur nous. J’étais à une trentaine de mètres d’eux, quand un des CNS armé de sa Kalachnikov, posté derrière les autres, sort et tire des rafales dans notre direction faisant plusieurs morts, ont Karim Sidhoum et une quinzaine de blessés. Il devait être entre 17h30 et 18h00 « . À Tichy, des éléments des forces anti-émeutes de la gendarmerie ont pourchassé et tué un jeune de 15 ans qui fuyait dans un verger.

    2) Des tirs de snipers

    Les sources hospitalières ainsi que les différents témoignages recueillis sur place, montrent que les forces de l’ordre ont utilisé dès le départ des moyens musclés pour répondre aux manifestations de rue. Aux jets de pierres, les gendarmes et les CNS ont répondu avec des armes de guerres de type Kalachnikov ou Séminov. Le rapport de la commission Issad16 mentionne qu’une expertise balistique (celle de Guermah) affirme que les orifices de sortie des balles de Kalachnikov peuvent avoir un diamètre de plus de six centimètres.

    Les médecins de l’hôpital de Tizi-Ouzou, de Larbaâ Nath Irathen, d’Azzazga et d’Akbou, qui avaient traité les victimes du mois d’avril 2001, ont confirmé avec certitude les informations qui nous étaient parvenues sur la présence de snipers. « Presque toutes les victimes que nous avons reçues montrent avec précision des impacts de balles sur la tête, le cou et la moitié supérieure du thorax. Il y a beaucoup moins d’impacts abdominaux ou thoraco-abdominaux. Les localisations des blessures démontrent que les tireurs avaient l’intention dès le départ de tuer avec préméditation. »

    D’ailleurs, les conclusions du rapport Issad sont assez significatives : il relève que « la plupart des morts ont été

    touchés dans les parties vitales les plus fragiles, situées dans la partie haute du corps humain (au-dessus du sixième espace intercostal) et qui laissent peu de chances à une thérapeutique, fut-elle pratiquée d’extrême urgence et la grande proportion de ces localisations mortelles paraît difficilement imputable au hasard de la dispersion des projectiles« .

    Les victimes ont été touchées à plus de 80 mètres des brigades de gendarmerie ou des commissariats de police, alors qu’elles étaient sans armes et fuyaient les assauts des forces anti-émeutes. D’après nos enquêtes, les forces de l’ordre ont utilisé des snipers pour réprimer les manifestants ou tout simplement pour exécuter des personnes. Le ou les tireur(s) étaient souvent, postés sur des terrasses comme à Larbaâ Nath Irathen, Maâtkas, Oudhias, Ouzellaguen et à Azazga.

    Plusieurs témoignages ont confirmé la sauvagerie et la volonté déterminée des forces de l’ordre d’exécuter des civils sans états d’âme. À Ouzellaguen le 26 avril 2001, Ibrahim Saddek a été roué de coups et un des gendarmes lui a craché dessus alors qu’il gisait par terre, blessé à la suite d’un tir de sniper. Le 27 avril, à Azazga, (Tizi-Ouzou), un gendarme sniper, posté sur une terrasse, a exécuté de sang froid cinq personnes en 30 minutes17.

    À Akbou, (Béjaïa), le jeune Abdelkrim Mesbah, âgé de 20 ans, a été victime d’un sniper, un policier en civil, posté sur la terrasse du commissariat de police d’Akbou. Le témoin a précisé que la jeune victime « était assise à une trentaine de mètres du commissariat, il était en train de manger quand il a reçu une balle en pleine tête. Alors que les autres policiers et CNS, continuaient à tirer pour nous empêcher de le secourir. Il a fallu qu’on fasse le tour, 300 à 400 mètres de plus pour rejoindre l’hôpital, Abdelkrim avait perdu beaucoup de sang, il mourra quelques minutes après« .

    À Sidi Aïche, dans le village de Takriets, Messalti Hafid, âgé de 13 ans, a été tué par un gendarme des brigades anti-émeutes alors qu’il sortait de chez lui. Sa famille racontait que « le gendarme en question était à une centaine de mètres de la victime, le gendarme s’est mis à genou, a visé la tête de Hafid et lui a tiré une balle« . À Alger, le jeune Hanniche Hamid,17 ans, a été tué par un militaire posté dans sa guérite, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui après la marche pacifique du Front des Forces Socialistes18, le 31 mai 2001.

  3. Tortures et mauvais traitements
  4. Après chaque arrestation, les pratiques de tortures et de mauvais traitements par les forces de l’ordre, ont été

    systématiques. Des centaines de cas ont été enregistrés par la LADDH.

    Idir C, 21 ans, raconte : « J’ai été emmené et mis en cellule, les deux gendarmes qui m’ont embarqué se battaient entre eux pour savoir qui des deux allait commencer à me battre. Ils m’ont déshabillé et battu, à tour de rôle, sans arrêt de 15h00 à 21h00. Par la suite ils m’ont sorti dans la cour de la brigade pour ramasser les pierres ensuite, ils m’ont menacé de mort si je ne mont[ais] pas sur la terrasse de la brigade pour crier aux passants : Vive la Gendarmerie !« .

    Dans la même période S. Dahmane, né le 9 septembre 1972, a été agressé par des gendarmes alors qu’il essayait, avec d’autres, d’éteindre une voiture en feu. « J’ai reçu un coup de barre de fer sur la tête et j’ai perdu connaissance. Ce n’est qu’à mon réveil à l’hôpital que mes amis, qui ont pu me tirer de là, m’ont raconté que les gendarmes, une dizaine d’après eux, m’ont roué de coups et mis à nu avant de me délester de mon argent (2000 dinars algériens, 200 FF) et me jeter près de la voiture en feu. J’ai eu trois dents cassées. (…)« .

    Dans cette localité uniquement à Tadmaït (Tizi-Ouzou), nous avons eu une vingtaine de témoignages de ce genre. Les forces de l’ordre n’ont épargné personne. À Chorfa (Bouira), un jeune, Walid S., 14 ans, a été arrêté, torturé, terrorisé toute la nuit par les gendarmes de la brigade de Chorfa. Le lendemain, un fourgon de la gendarmerie, transportant une dizaine de personnes arrêtées et qui avaient subi les mêmes traitements, s’est dirigé vers Bouira pour les présenter devant le juge. L’une d’entre elles a vu comment le jeune Walid S. a

    été jeté sous un pont alors que le camion roulait. D’après ce témoin, les gendarmes étaient persuadés que le jeune mineur, vu son âge, allait être relâché par le juge. À quelques kilomètres de là, à Ouzellaguen, un jeune de vingt ans capturé par les gendarmes, s’est fait tabasser par une trentaine d’entre eux à l’intérieur de la brigade de Hellouane.

    Il s’en est sorti avec la mâchoire déplacée, la jambe droite et son bras fracturés.

  5. Expéditions punitives, représailles, pillages et vols
  6. Plusieurs témoignages et informations relevés par la presse font état de campagnes de représailles et d’expéditions punitives, notamment durant le mois de juin 2001. À Chorfa, le 20 juin 2001, des brigades de gendarmerie sont arrivés en renforts. Les citoyens parlaient de « gendarmes avec un physique incroyable », ce qui leur a fait croire qu’il s’agissait « d’hommes des forces spéciales, les bérets rouges19 déguisés en gendarmes. » Les mêmes informations ont été rapportées dans la presse du mois de juin 2001 sur

    l’éventuelle présence de bérets rouge à Akbou et à Béjaïa déguisés en gendarmes, appelés en renfort pour mater les manifestants de Kabylie. Vers 22h00, racontaient les citoyens de Chorfa rencontrés sur place, ils ont commencé à sortir parderrière la gendarmerie en faisant le mur. Ils avaient des armes blanches et lançaient des pierres dans les maisons en menaçant et en insultant les habitants. Sur leur passage, ils cassaient les éclairages publics, saccageaient les commerces et tentaient des incursions dans les maisons, ils se sont

    attaqués au Centre Culturel pour détruire la stèle de Matoub Lounes, et tenter ensuite d’y mettre le feu. Vers minuit, les jeunes se sont constitués en groupes d’autodéfense armés de pioches, de barres de fer, de couteaux pour protéger leurs quartiers. Les appels à la vigilance et à l’autodéfense fusaient des hauts-parleurs de la mosquée de Chorfa.

    Plusieurs localités ont vécu cette situation, juste après la marche du 14 juin 2001. Des gendarmes et des CNS armés de cocktails Molotov, de pierres et d’armes blanches se sont attaqués à des maisons et des locaux de partis politiques, cassant les voitures des particuliers, saccageant et pillant les commerces.

    Dans la wilaya de Bejaïa, à Akbou, du 18 au 19 juin 2001, les CNS, après avoir tiré sur la foule, se sont emparés de l’Hôpital et ont saccagé les éclairages publics pour ensuite piller les magasins et boulangeries. Dans la même journée, une descente punitive à Haïzer, dans la wilaya de Bouira, a fait 5 blessés parmi les habitants et plusieurs magasins pillés. Du côté de Tizi-Ouzou, les mêmes scènes de pillages et d’expéditions punitives ont eu lieu à Fréha, Azazga et Larbaâ Nath Irathen, Tizi Rached, Béni Yenni, où des gendarmes ont

    organisé une descente punitive nocturne saccageant commerces et locaux, suite à une tentative, par de jeunes

    manifestants, de brûler un camion de la gendarmerie. À Beni Maouche (Sétif), même chose. Le jeune commerçant Ouchabaâ K. a vu, comme d’autres, son commerce pillé et sa voiture saccagés par les gendarmes, alors que d’autres commerces ont bizarrement été épargnés. Ouchabaâ expliquait que ceux « qui ont été la cible des gendarmes étaient ceux qui ne voulaient pas céder à leurs pressions auparavant. À plusieurs reprises, ils ont essayé de faire des courses, chez moi, gratuitement et j’ai toujours refusé. Et je suis sûr que c’est un règlement de comptes sinon comment expliquer qu’entre deux commerces saccagés, il y [en] a un d’épargné« . Cette campagne de terreur, suite aux descentes punitives du mois de juin 2001, a fait fuir des familles entières habitant les environs de brigades de gendarmerie ou de commissariats. Ainsi, à Tizi Rached, le 21 juin 2001, suite aux expéditions punitives nocturnes, les habitants vivant à proximité de la gendarmerie ont abandonné leur domicile dès le lendemain matin.

  7. Destruction, attaques et occupation des hôpitaux

Durant ce Printemps Noir, les forces anti-émeutes, qu’elles soient de la gendarmerie ou de la police, ont souvent pourchassé des manifestants ou des blessés à l’intérieur des hôpitaux. Plusieurs cas ont été signalés et dénoncés par des médecins, notamment à Tizi-Ouzou où le principal hôpital de la région a été « visité » à plusieurs reprises dans la nuit par des gendarmes pour tabasser les blessés.

À El Kseur, S. A., membre du Croissant Rouge Algérien (CRA), a raconté la journée du jeudi 24 mai 2001, qui avait fait 365 blessés : « Les CNS et les gendarmes, sous l’effet de l’alcool se sont acharnés sur la population. Ils ont jeté des bombes lacrymogènes à l’intérieur des maisons et ont tenté de pénétrer dans d’autres. Ils ont pillé des commerces, saccagé une pharmacie et tabassé un handicapé en lui brisant une

jambe alors qu’il était chez lui. Ils ont encerclé la polyclinique et interdit le passage aux blessés ce qui nous a amenés à ouvrir, avec des infirmiers et des médecins, des salles de soins dans des garages de particuliers. En tant que membres du Croissant Rouge avec le gilet officiel de secours, on a été menacés de mort à plusieurs reprises. Et ils ont essayé à maintes reprises de nous bloquer pour nous arracher des mains les blessés« . Même chose à Larbaâ Nath Irathen, à Boghni et Draa El Mizan (Tizi-Ouzou), des bénévoles du Croissant Rouge Algérien ont été agressés par des gendarmes. On leur a même tiré dessus alors qu’ils

essayaient de secourir des blessés.

Lors de la marche du 14 juin 2001 à Alger, plusieurs dizaines de citoyens ont été tabassés par des policiers en civil ou en uniforme réglementaire. Mohand Chérif H., 22 ans, était parmi ces blessés. Brutalisé par des policiers du commissariat du 8e, il a ensuite échappé à une tentative d’assassinat par des policiers en civil à l’intérieur même de l’hôpital Mustapha Bacha d’Alger : « Ils étaient trois et faisaient le tour des blessés en les insultant. L’un d’eux avait un long couteau à la main. Voyant mon bras dans le plâtre, ils s’arrêtent et me rouent de coups en me menaçant de mort, j’ai pu fuir au moment où un des infirmiers, alerté par mes cris, est rentré dans la salle »

À Akbou, lors des deux journées sanglantes du mois de juin (18 et 19 juin), les CNS avaient carrément pris en otage l’hôpital, interdisant le passage des blessés et des citoyens, et menaçant de mort le personnel médical qui s’occupait des blessés. Il a fallu que le maire de la localité ouvre des salles de soins à l’intérieur de la Mairie.

Dans un communiqué remis à la presse le 18 juin 2001, les citoyens de Beni Maouche, situé à la frontière des wilayates de Béjaïa et de Sétif, ont dénoncé les représailles dont ils ont été victimes par les gendarmes. Les fonctionnaires de la Mairie de Beni Maouche rencontrés sur place ont confirmé que des gendarmes venus en renfort, se sont attaqués au dispensaire, l’ont saccagé et y ont mis le feu, alors que c’était le seul lieu de soin de toute la région.

Sources  : http://www.fidh.org

Publié dans histoire(16) | 2 Commentaires »

Le roi Massinissa

Posté par algeriedemocratie le 19 juillet 2009

Le roi Massinissa

Massinissa

D’après les portraits que nous possédons de lui, par quelques sculptures et par les monnaies qu’il fit frapper, Massinissa était de traits réguliers et portait une abondante chevelure bouclée, ainsi qu’une barbe fournie. Il portait le diadème sur le front, signe de sa royauté.

Massinissa était d’une vigueur exceptionnelle. Il est décrit comme possédant un corps athlétique, d’une grande beauté, et surtout comme une force de la nature. Il pouvait rester une journée entière debout ou à cheval, sans prendre de repos, et octogénaire, il sautait encore sans aide sur son cheval, qu’il montait le plus souvent à cru, sans selle, accessoire qu’il délaissait le plus souvent. Il bravait le froid et la pluie tête nue. A l’âge de 88 ans, il commandait encore son armée dans la bataille contre les carthaginois, et le lendemain, Scipion le trouva sur pied devant sa tente.

C’était un homme plein de contraste.

A la guerre, ils se montrait un rude guerrier, sans peur et sans scrupule. Il supportait comme le dernier de ses soldats les privations et la fatigue, et il avait coutume de s’entourer d’une meute de chiens féroces qui assuraient sa garde rapprochée et n’obéissaient qu’à lui. On aurait dit un chef de clan, et non le grand roi qu’il était. Mais lorsqu’il recevait dans son palais de Cirta, tout était raffinement. Son palais était, parait-il, une merveille architecturale. Les meilleurs repas y étaient servis dans de la vaisselle en argent, les tables étaient garnies de corbeilles d’or fin. Pour ses réceptions, il organisait des concerts auxquels participaient les musiciens les plus renommés, notamment ceux venues de Grèce. Les plus grands poètes venaient y déclamer leurs vers. Il était en effet très cultivé et passionné d’art. Pourtant, quand il n’organisait pas de banquets pour quelques hôtes de marques, sa vie était frugale et modeste. Un morceau de pain et du lait constituait son repas habituel.

Massinissa adorait les enfants. Sa descendance fut abondante, puisqu’il n’eut pas moins de 44 fils – on ne sait pas combien il eut de filles – et le dernier naquit alors que Massinissa était âgé de 86 ans. Loin de le répudier, comme il était d’usage pour les hommes âgés à cette époque, il fut très heureux de cette naissance, qu’il fit célébrer par une grand fête. On ignore également le nombre de ses épouses, même s’il est d’évident qu’elles devaient être nombreuses -. A sa mort, dix de ses fils étaient encore vivants. Il avait coutume de garder auprès de lui pendant plusieurs années ses fils et ses filles, même durant ses campagnes de guerre. A des gens qui venaient acheter dans son royaume des petits singes destinés à être des animaux de compagnie pour de riches oisifs, il s’écria, étonné : « Mais les femmes de chez vous ne vous donnent donc pas d’enfants ? ».

Massinissa fut également un administrateur remarquable. Il amassa un énorme trésor, qui lui permit d’entretenir une armée. Pour donner une idée de l’accroissement de sa richesse, il ne suffit de considérer la montée en puissance de ces troupes. En 202 avant J-c, celle-ci ne comprenait que 4000 cavaliers et 6000 fantassins, lorsqu’il prêta main forte à Scipion. Cinquante ans plus tard en 150 avant J-c, il se présenta à la bataille de Zama contre Carthage à la tête d’une armée de plus de 50 000 hommes, qui comportait une impressionnante cavalerie et aussi un redoutable corps d’éléphants. Une partie de ce dernier lui avait été fournie par Rome, qui les avait pris aux carthaginois, mais il est pratiquement certain qu’une bonne partie était issue de ses propres élevages. Malgré leur force militaire, les Carthaginois furent écrasés. Il est probable que sans son aide, les Romains ne les auraient pas vaincu aussi facilement, et peut être même auraient-ils perdu à Zama, puisque les chroniqueurs antiques font état de l’organisation remarquable de l’armée de Massinissa et de la bravoure exceptionnelle de ses combattants.
Sa marine était également puissante. Entre les expéditions ordonnées par lui, parfois au service des Romains, elle s’adonnait à la piraterie. Mais surtout, elle protégeait avec une redoutable efficacité la flotte commerciale, qu’il avait su développer.

Massinissa parlait le phénicien, dont il fit la langue officielle de son état. Il en connaissait parfaitement la culture, qui était une des plus avancée de l’époque, autant dans le commerce, l’industrie que l’agriculture.

Sous son règne, l’expansion économique fut remarquable. Il développa le commerce, jusque dans des pays lointains, puisque que son royaume commerçait activement avec Rhodes, la Grèce et même l’Orient lointain. Il imposa une sécurité sur les routes commerciales inconnue jusqu’alors, tant sur terre que sur mer.
En s’inspirant du savoir phénicien, il améliora l’agriculture, qui pourtant était déjà performante pour l’époque, les berbères ayant toujours su, depuis des temps très anciens, exploiter le sol avec une grande habileté. Il semble qu’il fit introduire  de nouveaux outils, mais c’est sans doute son respect du peuple qui fit son succès. Sous son règne, les paysans n’étaient pas dans la misère. Son royaume était un grand exportateur de céréale et aussi de bois de grande qualité.
Dans tous les territoires qu’il annexa, il fit régner la sécurité et il en assura le développement à un point tel que la prospérité du royaume fut immense. Soucieux du peuple, il ne l’écrasa jamais d’impôts.  Il n’eut jamais à faire face à des révoltes populaires. C’est d’ailleurs là un de ses plus grand succès : de 174 à 150 avant J-c, lorsqu’il reconquit les territoires berbères alors sous domination carthaginoises, il les unifia. Il les sédentarisa aussi, parce que sous Carthage, certaines tribus avaient été contraintes au nomadisme. C’est cette grande efficacité d’administrateur qui fit sa puissance. Loin d’être un tyran, c’était un monarque éclairé.
On sait malheureusement assez peu de choses sur le système politique de son royaume. Il semble qu’il se soit appuyé sur l’ancien système démocratique – les assemblées d’hommes qui décident des affaires du village – hérité par les phéniciens de la Grèce Antique, et sur les tribus. Selon certains auteurs, il s’inspira du système carthaginois. Ceci signifie qu’il devait probablement exister une assemblée constituée de représentants des tribus pour le conseiller.

En politique étrangère aussi, il fut également très brillant. Tous les traités passés étaient scrupuleusement respectés. Même Rome n’osait pas remettre en cause son autorité, bien consciente qu’il valait mieux compter avec un allié d’une telle puissance, fut il encombrant, que de s’en défaire. S’il fut son allié, il n’en fut jamais un vassal, bien au contraire, et ceci grâce à sa très grande habileté diplomatique. C’est en effet Massinissa qui proclama que « l’Afrique revient aux africains », n’acceptant aucune ingérence étrangère dans les affaires de son royaume. Il refusait totalement la corruption, pourtant si répandu dans l’antiquité, et notamment en politique étrangère. C’est cette intégrité sans faille qui lui permis de tenir tête à toutes les autres nations, à commencer par l’Empire Romain.

Il fut un souverain très aimé. A sa mort, ses sujets élevèrent un mausolée imposant à quelques kilomètres de sa capitale Cirta et un Temple à Dougga lui fut dédié. Il était considéré comme un Dieu. Encore aujourd’hui, il reste pour les Berbères le symbole d’un roi exemplaire.

Seul Jugurtha, qui d’ailleurs était un de ses descendants, eut un rayonnement comparable.

source:tafsutn80.free.fr

Publié dans histoire(16) | Pas de Commentaire »

mohamed zertal parle à elkhabar du proces de Chaabani

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2008

Mohammed Zertal : « J’ai prononcé le verdict de la peine de mort contre Chaabani et je ne le regrette pas »

le 27 décembre 2008

Le juriste M. Mohammed Zertal, âgé de plus de 80 ans, exerce toujours sa profession d’avocat dans son cabinet où l’on sent l’odeur du vieux meuble et du vieux dossier. Me. Zertal qui était le président du tribunal de la Révolution algérienne qui a condamné le colonel Chaabani Mohammed à la peine de mort en 1964. Après avoir longuement insisté, l’ex-magistrat a accepté de s’adresser au quotidien arabophone El Khabar, en affirmant qu’il a agi dans le dossier de Chaabani en tant que magistrat et pas en tant qu’un homme politique, et qu’il ne ressent, de ce fait, aucun regret.

C’était vous Mohammed Zertal, le magistrat qui a condamné le colonel Chaabani, n’est-ce pas ?

Oui, c’était moi qui ai présidé le procès en 1964 en tant que président du tribunal de la révolution, et c’est à l’Histoire de juger cette affaire.

Est-ce que vous regrettez d’avoir été impliqué dans la condamnation du colonel Chaabani après qu’il soit avéré que ce qui s’est passé était un crime politique commis au nom de la loi ?

Il ne faut pas voir cette affaire de cet angle, cependant, il est nécessaire de la classer dans son contexte Historique. Les circonstances étaient, alors, floues et le climat était révolutionnaire et exceptionnel. J’étais également président du tribunal de la Révolution algérienne, ce qui signifie que j’étais un haut fonctionnaire au sein de l’Etat algérien. De ce fait, j’ai agi dans le dossier de Chaabani, alors à quoi bon regretter cela aujourd’hui ?

Est-ce qu’à n’importe quel moment, vous avez senti que la condamnation à la peine de mort était préparée à l’avance ?

Vous êtes maintenant entrain de me drainer au fond d’un sujet sur lequel je ne veux pas me prononcer, toutefois, soyez certain que je n’aurais jamais accepté la présidence de ce tribunal si j’avais senti que les choses étaient préparées à l’avance.

Quelles sont les personnes qui ont composé le jury ?

Le jury dont j’ai été le président était composé de quatre colonels : Chadli Bendjedid, Abderrahmane Ben Salem, Said Abid et Ahmed Ben Chérif. Les quatre colonels étaient concernés par le procès de Chaabani. Il y avait également un procureur général, dont je ne citerai pas le nom, qui est actuellement décédé (Ahmed Draya).
Lors du procès, est-ce que vous aviez l’impression que vous aviez affaire à un dossier politique et que vous jouiez un rôle politique ?

Dans de telles circonstances, il est difficile de concevoir qu’il s’agit d’un procès politique en ma qualité de juriste et non pas un politique. Le procès était, selon moi, objectif et s’est passé dans le respect de la loi.
Le colonel Chaabani a été accusé par le procureur général de rébellion et d’insoumission suite à la grande anarchie qui a eu lieu au sein d’une armée dans le Sud et dont il était responsable. Il a été mis en garde par le haut commandement du pays, qui l’a appelé à arrêter la rébellion. Après qu’il ait refusé d’obtempérer, il a été arrêté et poursuivi en justice.
Je confirme une nouvelle fois que pour ce qui est de la forme de procès, elle était objective, quant à son fond, c’est une chose dans laquelle je ne veux pas m’aventurer.

El Khabar (Traduction)

Publié dans histoire(16) | Pas de Commentaire »

Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2008

le quotidien d’oran 27 decembre 2008

Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal

par Ahmed Abi-Ayad *

Interview du Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, par Sophie Vidal dans histoire(16) spacerSi l’Histoire nous renvoie à plus de deux siècles avec le colloque sur l’Emir Abdelkader, la Mémoire est encore là, bien vivante, comme nous l’avons constaté tout au long du mois de novembre, à travers la presse. Elle nous rappelle, bien évidemment, certaines réalités et attitudes des acteurs de la Guerre d’Algérie.

L’ouvrage de l’Uruguayenne Sophie Vidal de Magarinos, l’Algérie : le Martyre d’un peuple,1que nous avons présenté succinctement dans Le Quotiden d’Oran, tout dernièrement, présente par ailleurs, un témoignage important et révélateur, d’une entrevue que le Président du GPRA, M. Ferthat Abbas, lui avait accordée à Tunis.

Voici la traduction du texte intégral de cette entrevue:

Avec ma visite à Tunis, se termine définitivement une étape. Commencée il n’y a pas longtemps, elle me paraissait pourtant très longue. Les endroits visités et les paroles entendues étaient nombreuses, diverses et les impressions reçues si intenses. Je pensais à tout cela pendant que j’attendais d’être reçue par le Président du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie, M. Ferhat Abbas, qui m’avait accordé une entrevue particulière dans sa résidence.

J’ai beaucoup entendu parler de ce chef révolutionnaire, dont le nom est cité quotidiennement à travers le monde. Nombreuses et très diverses sont les opinions que j’avais entendues à son sujet dans les cercles français. Alors que certains le considéraient comme une personnalité modérée, c’est-à-dire « traitable », d’autres lui imputaient l’échec de toutes les négociations initiées jusqu’à présent. Il en est même qui l’accusaient ouvertement de livrer l’Algérie au communisme et quelques-uns l’appelaient le pantin de Moscou ou de Pékin, d’où précisément il venait d’arriver. J’ai eu l’occasion de connaître personnellement quelques chefs du FLN, entre autres, Maître Ahmed Boumendjel, qui traînait l’échec des négociations de Melun, et le ministre des Affaires extérieures, Krim Belkacem, dont la réputation de « cruauté et d’intransigeance », bien cultivée dans la presse, ne me paraissait pas justifiée à simple vue.

Au bout de quelques minutes d’attente dans la résidence, précédé par un serviteur porteur d’un plateau avec les inéluctables tasses de café — signe invariable de bienvenue dans tout foyer arabe —, je vis apparaître le président. Avec de cordiales paroles, il s’excusa du retard motivé par une réunion. Je savais qu’il était très occupé ces derniers jours depuis son retour, qu’il ne recevait aucune visite mais avec moi, il avait fait une remarquable exception pour laquelle je l’ai vivement remercié.

Le Président du GPRA est un homme de taille moyenne, je dirais vieilli un peu prématurément, dont le sourire affable et la parole reposée font qu’on se sent immédiatement à l’aise à son côté. Il dégage une authentique suggestion de sincérité et de conviction et, par moments, son regard croise quelque chose comme un scintillement de préoccupation, comme s’il reflétait le poids de la grande responsabilité qu’il supporte et qui est sans doute celle qui fait que ses épaules paraissent légèrement courbées.

A la suite de quelques chaleureuses paroles sur l’Uruguay, dont il avait visité la capitale, il y a quelques années, selon ses dires, il me demanda avec intérêt le motif de mon voyage et ce que je désirais savoir. Oubliant complètement les questions que j’avais préparées à l’avance qui, en ce moment, me parurent froides et impersonnelles, je me suis laissée aller à suivre simplement le fil d’une conversation qui devint vite passionnante.

Sophie Vidal: Je connais très peu M. le Président, lui dis-je, au sujet des causes qui conduisirent à la Révolution. Nous n’avons pas dans mon pays beaucoup de sources d’information de toutes les provenances…

Ferhat Abbas : Ce n’est pas facile, répondit-il, de vous l’expliquer en quelques mots. La meilleure définition est peut-être celle que formule Alain Savary dans un livre que je vous recommande de lire : « Nationalisme Algérien et grandeur française », qui dit plus ou moins ceci : « Une insurrection ne peut être considérée comme un phénomène sans relation avec le milieu, uniquement provoquée par l’inconduite de quelques hommes, dont la seule préoccupation est tout simplement celle de causer du mal à son prochain par méchanceté ou fanatisme. Elle ne peut également être causée par une agitation diffusée et exploitée par une propagande étrangère aux buts impérialistes au sein des populations dépourvues de maturité politique… C’est plus profond que tout cela et ses racines sont toujours économiques, sociales et politiques».

S.V.: Cela est facilement compréhensible, mais quelles furent les causes concrètes qui déterminèrent le soulèvement final ?

F.A.: Le comportement des Français en Algérie et, sur le plan politique, le constant échec de toutes les tentatives d’évolution de la part des musulmans.

S.V.: Vous vous référez aux colons ou aux Français en général ?

F.A.: Aux Français en général, mais principalement aux colons. Ceux-là ont toujours peur que toute tentative d’amélioration ou d’évolution des musulmans apportera tôt ou tard une remise en question de leurs droits et privilèges, base de leurs fortunes, et aussi de leur influence politique très puissante dans certains cas.

S.V.: C’est pour cette raison qu’ils se sont toujours opposés à toute mesure tendant à atténuer les dures conditions dans laquelle vivait la population ?

F.A.: Oui. Malheureusement, ceux qu’on appelle aujourd’hui les « ultras » ont toujours existé. Pour eux, ils considéraient comme d’une importance vitale leur lutte pour empêcher la compétence musulmane dans toutes ses formes ; et cela ne pouvait que continuer à nous maintenir dans un état de totale sujétion.

S.V.: Je crois pourtant que le Gouvernement français a essayé de sanctionner quelques lois plus ou moins progressistes, surtout après la Libération. Est-ce exact ?

F.A.: Oui, admit le Président d’un léger haussement d’épaule, mais ils ont toujours échoué, ils ne sont jamais passés à de véritables projets. Savez-vous quel fut l’argument que les colons ont donné à l’Assemblée française lorsque, en 1894, on a parlé d’augmenter l’enseignement dans les milieux musulmans ? : « Il n’y a pas de besoin d’écoles pour montrer notre force et la générosité est inutile dans un pays qui ignore la reconnaissance.» (Il cite un Français, C.H. Favrod). Et ainsi, les projets de loi n’étaient pas approuvés, les statuts ne s’étaient pas accomplis et les élections étaient forgées.

Par contre, il ajouta :

Toute manifestation de protestation de la population était réprimée brutalement. Parfois, de façon tragique, comme à Sétif, en 1945, quand moi-même je fus incarcéré. Contre cent deux morts européens, on a parlé de quinze mille musulmans victimes de la répression menée par l’Armée. Vous croyez que cela s’oublie facilement ?

Pendant que moi je l’écoutais sans perdre un mot, il continua :

et malgré tout, pendant longtemps, nos revendications consistaient seulement à demander l’intégration à la France, pas l’indépendance. Si un jour, on écrit avec impartialité l’histoire de ces faits, on pourrait l’intituler : « Histoire des occasions perdues ». Après avoir combattu au côté de la France dans plusieurs guerres, nous croyons avoir le droit, pour le moins, d’obtenir la nationalité française, la suppression de l’indigénat, la diminution des pouvoirs disciplinaires des administrations, une grande représentation à l’Assemblée, l’accès aux fonctions publiques, le développement de l’enseignement, la liberté du culte…

S.V.: Et l’avez-vous obtenu, au moins partiellement ?

F.A.: Jamais. Tout fut systématiquement rejeté depuis toujours.

S.V.: La passionnante conversation menaçait de trop se prolonger et il me restait encore beaucoup de questions à poser. Moi, je voulais savoir quelle serait la situation des colons européens une fois l’Algérie libérée, point fondamental chaleureusement discuté. Pour toute réponse, le Président m’a remis une brochure intitulée : « Appel aux Européens d’Algérie », datée du 17 février 1960.

F.A.: Permettez-moi de mentionner quelque chose de plus sur ce que j’ai dit ici : je peux vous assurer que ce ne sont pas des paroles vaines. Par ailleurs, n’avez-vous pas rencontré par hasard des Français résidant au Maroc, ou ici même à Tunis ? N’avez-vous pas parlé avec eux ? Se sentent-ils malheureux ? Il y a des années que les Français d’Algérie se disent Algériens. Personne ne leur dispute cette appartenance. L’Algérie appartient à tous, quelle que soit leur origine, leur langue ou leur religion. Aujourd’hui, les colons ont peur de l’indépendance et pourtant, c’est la seule chose qui nous unira et nous réconciliera tous, en nous libérant enfin de la servitude, de la peur et de la haine. Dans l’Algérie de demain, il y aura place et travail pour tous et toutes les valeurs et intérêts légitimes seront respectés.

S.V.: La sérénité avec laquelle Ferhat Abbas m’avait parlé jusqu’à maintenant changea brusquement lorsque j’ai fait remarquer :

J’ai lu plusieurs fois que le GPRA est en train de compromettre l’Algérie avec le communisme, en acceptant l’armement et l’aide chinoise et soviétique, ce qui signifie un danger pour la paix…

F.A.: Et que prétendent-ils que nous faisions ?

Censuriez-vous un homme qui est sur le point de se noyer si, pour ne pas mourir, il saisit la première planche qui flotte à son côté ? Nous avons en vain tenté d’attirer l’attention du monde sur la justesse de notre lutte, nous avons fait appel chaque année aux Nations unies, en nous soumettant au préalable à leur arbitrage pour qu’on nous accorde le droit à l’autodétermination… Je sais que l’Occident se demande quel a été le résultat de nos conversations avec Pékin et que, probablement, cela aura la vertu de susciter leur intérêt envers nous. Plusieurs pays nous ont fait la faveur de nous avertir « amicalement » contre les dangers de l’aide chinoise. Selon eux, il est préférable de se laisser tuer par les armes occidentales que de se défendre avec les armes orientales… Cela vous paraît juste ?

S.V.: Non, mais le communisme !…

F.A.: Le communisme ! (Il m’interrompit de nouveau), ce n’est qu’un épouvantail traditionnel destiné à tromper et effrayer les pays d’Occident. Il ne menace pas l’Algérie sauf dans la mesure où le colonialisme et ses méthodes inhumaines lui ouvriront les portes. C’est à Paris où les rares communistes algériens reçoivent des ordres, pas dans notre pays où la masse de la population le méconnaît complètement. C’est pour cette raison que le Parti Communiste Algérien (PCA) a disparu presque totalement, à cause de la prépondérance des éléments européens qui n’ont jamais su comprendre le véritable caractère national de la guerre de libération que soutient l’Algérie. J’ajouterai ceci pour vous le démontrer : Savez-vous qui, avec grande véhémence, était à la tête de la répression du soulèvement de Sétif dont nous avons parlé il y a un moment et qui a coûté tellement de vies ? Des dirigeants français du PCA… ! Ne croyez pas que nous l’avons oublié.

S.V.: Pourquoi l’ont-ils fait ?

F.A.: Simplement parce qu’ils ont cru à l’impossibilité de la libération nationale sans le triomphe de la révolution prolétaire en France et ils se sont toujours opposés avec ténacité à la rébellion armée, parce qu’ils refusaient le caractère révolutionnaire du mouvement et prétendaient défendre ainsi la classe ouvrière algérienne contre le « danger de tomber entre les mains d’une bourgeoisie arabe réactionnaire » ; parce qu’une révolution nationale qui n’obéit pas à sa direction ne les intéresse pas ; parce que le commandement communiste, bureaucratique, sans contact avec le peuple, tourne le dos à la réalité; finalement, parce qu’il est étranger à nos convictions et à nos aspirations. Regardez autour de vous, quel pays arabe s’est laissé influencer par les doctrines communistes ?

Ferhat Abbas resta un moment silencieux, il continua :

Il y a des moments où la cécité de l’Occident me remplit de stupeur. Croyez-vous que la France aurait pu supporter seule le poids de cette guerre colonialiste et les énormes dépenses qu’elle lui occasionne (6 000 millions de francs quotidiens), à moins que ce soit par les crédits américains et l’aide militaire des pays du Pacte de l’Atlantique, c’est-à-dire de l’OTAN ? Cependant, lorsque le Président Truman parla au Congrès des EE.UU sur le Pacte projeté, le 29 janvier 1949, il déclara à la fin de son discours : « Nos alliés sont les millions d’êtres qui ont faim et soif de justice ». Faudra-t-il croire que ce n’est que pure propagande ! ?

S.V.: Quelle est, concrètement, l’aide militaire et financière accordée à la France dans le cadre de OTAN ?

Le président se leva et, au bout d’un instant, revint avec un dossier qu’il commença à regarder :

F.A.: Voici le texte d’un « mémorandum » que nous avons distribué à tous les membres de la délégation aux Nations unies expliquant les raisons qui ont fait que nous dénoncions le Pacte. En vertu de celui-ci, la France s’est compromise à mettre à la disposition de l’ OTAN en Europe trois Divisions : deux à l’Est et une à l’Ouest. Ce sont des Divisions de l’infanterie motorisée et une Division Mécanisée Rapide. Les trois, totalement équipées par l’OTAN, et même le matériel sanitaire se trouvent aujourd’hui en Algérie. Quant à l’armement, jetez vous-même un regard sur cette liste (me dit-il en me la remettant). Tout cela a été fourni à la France par les Etats-Unis et leurs alliés.

S.V.: La liste était impressionnante et comprenait des armes, des hélicoptères et des avions de tous types et des bateaux de guerre, soit un total de près de cent mille tonnes ; presque le quart de la Marine française. Toutes les unités mises à la disposition de la France l’étaient avec une dotation complète de munitions et bombes, incluant celles de « napalm » de fabrication nord-américaine.

F. A.: En 1957 et 58 (continua Ferhat Abbas en regardant le « mémorandum »), les achats en armement de la France aux Etats-Unis s’évaluaient à 500 millions de dollars et les crédits qui lui furent accordés cette même année par les Etats-Unis et quelques pays de l’OTAN, le 30 janvier 1958, s’élevaient à 655 millions de dollars destinés à la poursuite de la guerre en Algérie. Il reste seulement à rajouter que la France utilise, depuis voilà six années, ses bases au Maroc et en Tunisie, principalement à Bizerte, pour survoler la frontière des deux côtés. Il est certain que les deux pays réclament incessamment l’évacuation de ces bases. Ne pourrait-on pas dire, en conséquence, avec justice, que c’est l’Occident qui nous fait la guerre ?

S. V.: J’ai évité la réponse qui me faisait mal et j’ai demandé :

Quel coût a-t-elle eu la guerre en vies humaines ?

F. A.: Plus d’un million de morts algériens, m’a-t-il répondu sans vaciller. Et il ajouta : croyez-vous que dans les pays sud-américains, ils ont une idée claire de ces faits ?

S. V.: Je ne le crois pas. Bien au contraire, presque tout le monde les ignore et si nos peuples sympathisent profondément avec votre cause, ils le font instinctivement, c’est-à-dire sans connaître à fond les réalités qui la justifient. Vous devriez les divulguer, en intensifiant la propagande.

F. A.: C’est difficile et c’est cher. Nos moyens sont limités. Comment rivaliser avec la parfaite organisation et les moyens dont dispose la France ?

S. V.: Je voudrais vous demander quelque chose de plus : la France a toujours proclamé qu’elle ira négocier seulement avec toutes les parties, refusant au FLN le droit de parler au nom de tout le peuple algérien…

F. A.: Il y a toujours ceux qui prétendent tirer profit des circonstances, répondit-il vivement, puis, sans me laisser terminer la phrase :

Mais dans une révolution, ont le droit d’être écoutés seulement ceux qui combattent et non pas ceux qui se limitent à parler. Sinon, quelle autre raison a invoqué le général De Gaulle lorsqu’il s’est octroyé le droit d’être le chef de la France Libre ? Et en France, il existait alors d’autres « tendances » et même un Gouvernement constitué et reconnu… Il est moins admissible encore de prétendre écouter, ou mieux faire parler des groupes ou des personnes supposément révolutionnaires, mais qui, en réalité, se sont rabaissées jusqu’à se prêter au jeu des oppresseurs. Personnes, qui, dans le meilleur des cas, n’ont pas lutté ni vécu en Algérie, mais qui résident confortablement en France même. Voulez-vous la preuve ? dit-il vivement.

S.V.: Il chercha entre ses papiers et ajouta en me montrant un :

F. A.: M. Soustelle a dit, textuellement en novembre 1955, au professeur Massignon : « Messali est ma dernière carte »… Non, croyez-moi, le futur de l’Algérie appartient aux jeunes. Eux sont du FLN. Aucun autre accord ne sera ratifié par la génération montante…

S.V.: Il faisait presque nuit. Ma visite avait duré beaucoup plus que je ne l’avais imaginé. Un peu confuse, je me levai pour faire les adieux. En s’inclinant devant moi, le Président ajouta ces quelques paroles :

F.A.: Dites, lorsque vous retournerez dans votre pays, que nous faisons confiance à la sympathie et à l’adhésion des peuples latino-américains et qu’ils ne devront pas oublier que leur lutte pour l’indépendance et la liberté fut très semblable à la nôtre.

S. V.: Cependant, je me sentais obligée de lui dire :

Tous ne l’ont pas montré ainsi aux Nations unies !…

F. A.: Je le sais déjà. Mais c’est que les gouvernements n’expriment pas toujours l’authentique sentiment de leurs peuples. Il y a malheureusement trop d’intérêts au milieu des compromis économiques, politiques… Mais viendra le jour où ils ne pourront pas continuer à les ignorer. J’ai foi que cela ne tardera pas trop, ajouta-t-il en souriant.

Je descendis les escaliers qui conduisent au jardin. Avant de monter dans l’automobile, je me suis retournée pour saluer une dernière fois cet homme qu’attendaient encore des moments très difficiles. Le Président leva lentement sa main droite et la ramena à son front en disant : « Que la paix soit avec vous…»

S. V.: Quand vont-ils l’atteindre eux !…

Publié dans histoire(16) | Pas de Commentaire »

le colonel mohamed chaabani

Posté par algeriedemocratie le 22 décembre 2008

le colonel mohamed chaabani dans histoire(16) moz-screenshot-1moz-screenshot-2 dans vive l'algerie(128)moz-screenshot-3moz-screenshot-4Mohamed Chaâbani, un adepte de Ben Badis, disciple du Cheikh Bachir Ibrahimi est né le 6 Octobre 1934 à Oumache, un petit village de Biskra qui devient à partir de 1954, lieu de transit pour les armes qui arrivent de Libye par la Tunisie, à destination des wilayas historiques. C’est dans cette région dont la rudesse imprégnait les hommes qu’il entama ses études à l’école coranique que gérait son père, puis l’école primaire à la Medersa TWT (Tarbia Waa Taâlim) de Biskra. Désireux d’approfondir ses connaissances culturelles, politiques et religieuses auprès de maîtres éminents, il partit à Constantine en 1952 et étudia à l’institut du Cheikh Abdelahamid Ibn Badis. Il fit la connaissance de nombreux militants par le biais de ses relations avec les étudiants et la lecture des journaux de l’Association des Ulémas Musulmans Algériens (dissoute par Ben Bella après l’indépendance), où il prit conscience de la nécessité de l’action armée. Il entreprit des opérations contre le colonialisme français dans son village natal et transforma la demeure de ses parents en un centre actif au service de la révolution. Il participe avec un groupe de militants à l’attaque d’un chantier chargé de travaux ferroviaires situé à Chegaâ qui se trouve à quelques kilomètres d’Oumache. Cette opération fut couronnée d’un grand succès.

  Choisi parmi les meilleurs éléments pour poursuivre ses études en Syrie, mais suite à l’appel du F.L.N., le 19 mai 1956 aux étudiants, il abandonna les bancs de l’école pour rejoindre les rangs de l’armée de libération nationale et devint le compagnon et collaborateur de Ahmed Ben Abderezzak Hamouda dit (Si-Haouès) jusqu’à sa mort. Au mois d’Avril 1958 et suite à une réunion tenue par Si-Haoues avec tous les cadres de la wilaya 6, au Djebel Agsoum, il fut désigné responsable aux cotés de Ali Benmassaoud. Après une courte période, il fut désigné à la tête de la région 3 (Boussaâda-Boukhil) de la wilaya 6, en remplacement de Abderrahmane Abdaoui, mort au champ d’honneur dans une embuscade tendue par les troupes du traître Bellounis. A la mort de Si El-Haouès, le 29 mars 1959, et suite à une réunion des quatre chefs de régions de la wilaya, tenue au mois de juillet 1959, il fût choisi par ses pairs à la tête de la wilaya 6. Il intensifia les opérations militaires et joua un rôle important dans leurs élargissements dans le grand sud notamment après les efforts faits par la France dans le sens d’une politique de sécession du Sahara. Parmi les batailles célèbres sous sa direction, celles de Djebel El Qaâda, Boukhil, El Karma et celle d’El Djeribie les 17 et 18 septembre 1961. De 1958 au cessez le feu il a organisé et mené 30 batailles. Homme d’action et de pensée, il était d’un tempérament calme et serein et ne se précipitait jamais dans la prise des décisions. Colonel sur le terrain depuis 1959, Il fut confirmé par le gouvernement provisoire en 1961. Il est considéré comme l’un des rares dirigeants à ne pas avoir quitté le pays pendant la révolution. Après l’indépendance il sera nommé chef de la 4ème Région militaire à Biskra.

  Deux années après l’indépendance pour laquelle il avait sacrifié les plus beaux moments de sa jeunesse, il fût accusé de tentative de sécession par Ahmed Ben Bella, d’entreprendre des relations suspectes avec la France et de vouloir s’emparer du pétrole du Sud, des accusations graves et sans aucun fondement, dans le seul but d’étiqueter Chaâbani pour justifier sa liquidation à l’égard de l’opinion publique. Pour le régime, il y a toujours des prétextes pour éliminer ceux qui le gênent. Or, il était le contraire de ce qu’ils avaient avancé. Il n’a eu à aucun moment l’intention de séparer le Sahara du Nord. Ancien élève de l’institut Ben Badis et sincère dans ses convictions idéologiques, Chaâbani a été scandalisé par le régime prosoviétique que Ben Bella avait imposé au pays. Il refusait l’encadrement francophile dont s’était entouré Boumedienne et exigeait l’assainissement de l’armée et la remise en cause de certaines nominations. Au cours du congrès de 1964, il avait demandé l’épuration de la 3ème force envoyée par De Gaulle pour qu’elle prenne en main les affaires militaires et administratives du pays.

  La première décision prise par Ben Bella à l’encontre du colonel a été son éviction du bureau politique du F.L.N., lui enlevant son immunité en tant que membre dirigeant de la direction politique du pays, préparant la voie à tous les dépassements. Le second acte orchestré par Ben Bella, probablement dicté par l’Egypte de Nasser, car la direction réelle du pays était entre les mains de Djamel Abdenasser, a consisté à signer deux décrets (1) consécutifs à l’encontre du colonel, l’un le destituant de son grade et l’autre le radiant du corps de l’A.N.P.

  Avant l’arrestation du colonel, Ben Bella invita chez lui à la villa Jolly, Tahar Laadjel et Mohamed Djeghaba compagnons d’arme du colonel, ils furent arrêtés par la police de Hamadache, après cela Ben Bella le contacta et lui intima l’ordre de rejoindre son poste au ministère de la défense à Alger, sinon les otages ci-dessus cités ne seraient pas relâchés. Il fut poursuivi le 28 Juin et arrêté le 08 juillet 1964 à Boussaâda en compagnie de Hocine Saci député dans le 1er Parlement et Djilali Salim. Il  fût menotté et embarqué à plat ventre à bord d’une Land-Rover et transféré à la prison de Djelfa sur une distance de 100 Km durant laquelle il est resté encadré de quatre agents de chaque coté. En outre le véhicule Land-Rover transportant le colonel était précédé d’une D.S. Palace à bord de laquelle se trouvait le colonel Ahmed Bencherif et ses deux chiens Bergers Allemands sur la banquette arrière de la palace, réflexe hérité du colonialisme. A son arrivée à Djelfa toujours menotté, il sollicita un café, Ahmed Bencherif chargea un soldat de la besogne tout en lui ordonnant de verser la tasse de café sur son visage et lui dire c’est le cadeau d’un ex-militaire de l’armée française. Ensuite il fut transféré à Alger ou il sera séquestré pendant quelques jours dans une cellule de l’état-major de la gendarmerie nationale réservée par le colonel Bencherif (là même ou furent transférées les dépouilles des colonels Nait Hamouda dit Amirouche et Si-Haouès après avoir été exhumés de la caserne militaire de Boussaâda en 1965). De là il fut conduit au PC de la SM à Alger et subira l’interrogatoire par 11 officiers. Lors de sa détention dans ce service, il demandera à un officier commandant de lui remettre une arme pour mettre fin à ses jours, car ne voulant pas subir le déshonneur d’être jugé par des gueux. Cet officier lui répondra que Ben Bella n’oserait jamais le juger, vu son passé révolutionnaire et qu’il serait probablement relâché à la faveur du premier novembre. Quelques jours après Ben Bella, demandera de le remettre à la gendarmerie qui assurera son transfert vers la prison militaire de Sidi El-Houari d’Oran, ou il sera jeté et restera cloîtré pendant un mois dans un cachot de 80 cm de large sur 180 cm de longueur et 5 m de hauteur. Ces cachots ont vu passer Hocine Saci, Mohamed Khobzi, ministre du commerce proposé par Chaâbani dans le premier gouvernement algérien, Mohamed Djeghaba, Tahar Laadjel, le commandant Cherif Kheireddine, Saïd Abadou et bien d’autres. Ces cachots sont des sortes de puits creusés le long des couloirs. S’y retrouver donne l’impression d’être avalé par la terre.

  Malade (il souffrait de la vésicule), le défunt colonel fut présenté  avec son compagnon d’arme Djilali Salim devant 4 militaires subalternes en civil composant la cour martiale expressément créée par décret présidentiel le 28 juillet 1964 (2) pour ne juger que le colonel Chaâbani. Les décisions ont été sans appel et exécutoires. Les autres compagnons d’arme ne furent pas jugés et ce en raison de leur qualité de députés, membres de la 1 ère A.P.N. Ainsi la cour martiale était présidée par un civil francophile du nom de Zertal proposé par Ben Bella et désigné par le ministre de la justice et une liste de militaires désignés par Boumediene : Chadli Bendjedid, Ahmed Bencherif (on raconte que c’est lui qui a demandé d’être membre de cette cour et participer ainsi à l’assassinat du colonel), Abderrahmane Bensalem analphabète, Said Abid membres (3) et Ahmed Draia ancien convoyeur entre Annaba et Souk Ahras procureur général (4). Le chef d’accusation retenu contre lui : volonté sécessionniste, rébellion contre l’autorité de l’Etat, haute trahison, son refus d’exécuter l’ordre de combattre les forces du F.F.S. de Ait Ahmed (Ses frères Moudjahidinnes), son refus de rejoindre son poste de membre d’Etat-major à Alger, d’exécuter des traîtres à l’instar de toutes les wilayas historiques, son refus d’accepter dans la 4ème région certains officiers qui lui ont été imposés et bien d’autres chefs d’accusations. Le colonel les écoutait comme s’il n’était pas concerné. Ainsi la parodie de procès a commencé le 03 septembre 1964 vers midi pour se terminer le 04 septembre 1964 vers 3h 00 du matin et l’exécution (l’assassinat) moins d’une heure plus tard dans la prison de Sidi El Houari à Oran (Canastel) après que la cour martiale eut rendu son verdict.

  Dans la cour de prison quelqu’un s’approcha pour lui mettre un bandeau sur les yeux, ce que Chaâbani refusa. Autre fait que retiendra l’histoire, après la salve il fut détaché du poteau d’exécution et mis dans un cercueil, là on constatera qu’il n’était pas encore décédé, un officier lui tira deux balles dans la tête pour parachever l’exécution en proférant à l’égard du défunt des propos injurieux. Après l’assassinat du colonel par des gueux, tous ses compagnons ont été transférés de la prison militaire d’Oran à la prison du Koudia de Constantine, pour être libérés après le coup d’état du 19 juin 1965 et le seul qui fut libéré avant le 19 juin 1965, fut le commandant Cherif Kheireddine. Le colonel fut jugé et condamné à mort deux mois seulement après son arrestation, alors que Hocine Ait Ahmed qui s’est rebellé contre le régime de l’époque et qui fut arrêté le 17 Octobre 1964 n’a été jugé que six mois après, il a été gracié le 12 Avril 1965 par Ben Bella, après avoir été condamné à mort le 10 Avril 1965.

  L‘ironie du sort a voulu que l’Algérie indépendante et pour la première exécution condamne et exécute son plus jeune colonel avant et après l’indépendance et un membre du conseil national de la révolution algérienne (CNRA). Le 4 septembre 1964 tous les quotidiens ont rapporté la mort du colonel et la grâce accordée par Ben Bella à Zenadi assassin de feu Khemisti Mohamed, ministre des affaires étrangères suite à un décret présidentiel (5). Après le refus d’utiliser son droit de grâce (Chaâbani quant à lui n’avait demandé aucune grâce) et une heure après la mort du colonel, Ben Bella a pris l’avion accompagné du colonel Zbiri (chef d’état-major) pour rendre compte à son maître Nasser lequel avait dénoncé le mouvement chaâbaniste dans le sud algérien et qualifié les opposants de Ben Bella de «vauriens».

  Ben Bella justifie son crime par le fait qu’il ne pouvait accorder de grâce de peur de se faire déposer par l’armée. Cependant, neuf mois plus tard, Ben Bella a été déposé par les militaires. Le corps du défunt ne sera jamais restitué à sa famille. Ces restes furent transférés par la suite au cimetière des Martyrs d’El-Alia suite à un décret présidentiel de Chadli Ben Djedid en 1984.

voir le site http://www.colonelchaabani.net/

Publié dans histoire(16), vive l'algerie(128) | 2 Commentaires »

rapport de s-e SIDHOUM SUR LA TORTURE EN ALGERIE

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

A

A* Ahmed
Abderrahim Hocine
Aït-Ahmed Rachid
Aït Bellouk Mohamed
Aït Chaouche Mokhtar
Allache Tahar
Amara Ahmed
Amoura Mahmoud

Aous Djilali
Arab Malek
Azizi (Famille)

A* Ahmed, 1993

Je m’appelle Ahmed. J’ai fait mon choix. Je vais vous décrire ce que j’ai vécu comme souffrances et tortures entre les mains des tortionnaires de cette dictature qui assassine les enfants de ce pays. Je vous parlerai de l’eau des WC qu’on me donnait à boire et du pistolet à décharges électriques qu’on m’appliquait sur les pieds. Je vous parlerai aussi d’un compagnon d’infortune que j’ai trouvé dans la salle de torture et qui avait refusé « d’avouer » des faits que voulaient lui coller ses tortionnaires. Comment on a ramené sa mère de cinquante-cinq ans pour la déshabiller et la torturer devant lui. Je vous dirai tout de ce que j’ai vécu, pour que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé en Algérie.

Je me rappellerai toujours de cette salle de torture, des tâches de sang qui couvraient ses murs sombres et du bruit de tous ces outils de torture.

J’ai été libéré il y a seulement trois jours du bagne de Serkadji où j’ai été arbitrairement incarcéré. C’est un honneur pour moi et je remercie Dieu pour cette épreuve de la vie.

J’ai été arrêté le 10 octobre 1993 vers 2 heures du matin à mon domicile à El-Madania par une trentaine de policiers cagoulés dont certains étaient en tenue civile. Ils ont fait irruption brutalement dans la maison de mes parents, réveillant en sursaut toute la famille. D’emblée, ils ont demandé après moi. J’ai alors décliné mon identité. L’un des policiers cagoulés m’a pris avec brutalité par le col de ma veste de pyjama et m’a jeté contre le mur. D’autres m’ont insulté en proférant des obscénités devant mes frères et mes parents âgés. Ils m’ont mis les menottes, bandé les yeux et jeté dans un de leurs véhicules qui a démarré vers une destination inconnue. La durée du voyage n’a pas excédé le quart d’heure. Par la suite, j’ai appris que j’étais à l’école de police de Châteauneuf. Des semaines de tortures accompagnées d’un isolement total. Mes parents ne savaient pas où je me trouvais.

Je ne comprends pas comment on dispose arbitrairement de la vie de citoyens et qu’on bafoue aussi facilement leur dignité. J’étais à la merci de détraqués qui insultaient, frappaient et torturaient en toute impunité sous l’oeil approbateur d’officiers qui supervisaient les opérations. Il n’y avait dans ce sinistre lieu ni foi ni loi. C’était la préhistoire.

Je ne cacherai jamais mes principes et mon appartenance au courant politique islamique. Je suis un militant du FIS. De temps à autre j’assurais des prêches dans les mosquées de mon quartier où je parlais de droit, de justice et de la voie de Dieu. Je transmettais aux jeunes les modestes connaissances apprises dans les ouvrages que je consultais en autodidacte. Je n’ai pas eu la chance et les moyens de poursuivre des études universitaires, ni même secondaires. Je n’ai pas eu les mêmes facilités que les enfants de la nomenklatura, mais j’ai une dignité et un honneur qu’eux n’ont pas. La modeste situation de mes parents ne m’a pas permis de connaître les grandes écoles. Mais ma foi en Dieu m’a permis d’apprendre seul, et de travailler aussi pour subvenir aux besoins de ma famille pauvre.

Ils m’ont descendu dans un sous-sol et jeté dans une cellule glaciale et étroite. Elle était très sombre. Seule la lumière du couloir nous éclairait passablement.

La salle de torture où ils m’ont emmené était relativement grande et assez bien éclairée. Il y avait beaucoup de monde et d’agitation. J’avais les yeux bandés mais j’arrivais à apercevoir les ombres. Les tortionnaires parlaient entre eux. Ils n’échangeaient que des obscénités avec un accent typiquement de l’Est. Certains avaient un accent purement algérois. Ils m’attachèrent à une table après m’avoir allongé sous les crachats et les coups de poing. Je ne pouvais me protéger et esquiver les coups car j’étais solidement ficelé à la table de torture et mes yeux étaient bandés. Un tortionnaire m’a versé dans la bouche de l’eau des W-C. Il a répété l’opération à plusieurs reprises. Mon ventre se gonflait de plus en plus. Il voulait éclater. Un autre s’est mis à me donner des coups de poing dans le ventre. C’était affreux. Je vomissais toute l’eau nauséabonde qu’on m’avait fait ingurgiter de force. C’était atroce.

Lors d’une autre séance de torture, ils m’amenèrent à nouveau dans cette salle, les yeux bandés puis m’allongèrent cette fois-ci à plat ventre sur la table. J’ai senti que quelqu’un voulait m’introduire un bâton dans l’anus. Il criait comme un fou. C’était probablement un obsédé sexuel. J’avais atrocement mal mais je résistais en me crispant au maximum. Devant l’impossibilité d’introduire le bâton, un autre tortionnaire lui a suggéré de boucher mon anus avec de la colle. En effet, j’ai senti peu après un liquide visqueux et collant. J’ai senti aussi l’odeur particulière de la colle. Il s’agissait d’une colle forte et rapide. Durant plusieurs jours, je n’ai plus pu faire mes besoins naturels. C’était horrible et très douloureux. Tout effort de défécation était atroce. Je voyais la mort devant moi.

Lors d’une autre séance de torture, j’avais les yeux mal bandés. Je voyais un tortionnaire qui m’appliquait un pistolet relié à une prise de courant électrique sur le dos de mon pied. Ce pistolet provoquait des décharges électriques extrêmement douloureuses qui me soulevaient de la table. Mes cris et mes supplications n’avaient aucun effet sur sa conscience. Les cicatrices persistent à ce jour. Pour faire arrêter ce supplice je disais n’importe quoi, je dénonçais mes voisins, mes amis, mes parents. Ils m’ont menacé d’amener mon épouse si je ne disais pas la vérité.

Un jour j’ai assisté à la torture d’un jeune citoyen de Baraki, Ahmed Chabha. Les tortionnaires ont amené sa femme, très jeune. Elle a assisté aux tortures de son mari. On a aussi amené sa mère. C’était affreux comme scène. Une mère et une épouse dans une véritable épouvante, assistant à la torture. De quoi devenir fou. Les tortionnaires ne répondaient qu’à leur instinct bestial. Aucun respect ni pudeur vis-à-vis des femmes. Par la suite, j’ai appris que Ahmed Chabha a été condamné à mort par la cour spéciale d’Alger. Après huit jours passés à Châteauneuf, j’ai été transféré au commissariat central d’Alger. Là aussi, j’ai été torturé dans une salle située au sous-sol. Ils ont commencé par m’accuser de prononcer des prêches contre le pouvoir. J’avais les poignets attachés par des menottes, derrière le dos. L’un des tortionnaires m’a pris par les cheveux et m’a cogné la tête sur les escaliers. Pendant mon séjour au commissariat central, j’entendais des cris et des hurlements aussi bien d’hommes que de femmes. C’était infernal.

Le dernier jour de torture, ils m’ont attaché à nouveau les poignets derrière le dos avec des menottes et m’ont allongé sur le sol. Ils se sont mis à me donner des coups de pied au visage sans aucune retenue. Du sang giclait de ma bouche et de mon nez. Ils m’ont cassé une dent et la base du nez. Encore une fois, pour arrêter ce supplice, j’ai dénoncé mon frère qui était innocent. J’ai dit aux tortionnaires qu’il aidait la résistance alors que c’était totalement faux. C’est un montage que j’ai inventé pour que la torture cesse. Je ne pensais pas que ces sauvages allaient amener mon frère, pour une confrontation. Quelques heures plus tard je me suis retrouvé face à lui. J’avais honte, à moitié dévêtu, le visage tuméfié par les coups. Il m’a reconnu difficilement. Il était pâle. Des larmes coulaient de ses yeux. Il m’a dit : « Que Dieu te pardonne, mon frère. » J’avais vraiment honte.

Après vingt-trois jours de garde à vue et de tortures, j’ai fini par signer un procès-verbal sous la menace d’une reprise des supplices. Je n’avais pas le choix. Je « reconnaissais » apporter mon aide à la résistance populaire en médicaments et en argent. Je venais d’échapper à la mort. J’ai vu de mes propres yeux des citoyens mourir sur la table de torture. J’ai vu des citoyens morts, suspendus au plafond par des menottes. Un autre a été brûlé vif au chalumeau. C’était atroce. Il a agonisé devant moi. Je ne pouvais rien faire que réciter la chahada. Il demandait désespérément de l’eau. Il est mort sans étancher sa soif. J’ai assisté à des choses horribles à Châteauneuf. Un citoyen de Boumerdès, nommé Houmine Mohamed Arezki, imam de profession, a été sauvagement torturé. Ils l’ont éventré puis lui ont arraché les yeux. C’était monstrueux.

À ma libération, après avoir été acquitté, j’ai raconté à un voisin avocat ce que j’ai vu et j’ai décrit plus particulièrement la scène où le malheureux Houmine a été éviscéré et où ses yeux ont été arrachés. L’avocat, très politisé, est resté ébahi. Il m’a appris que la presse et plus particulièrement le quotidien Liberté avait annoncé sur de grandes manchettes, photo à l’appui, qu’un « dangereux terroriste nommé Houmine Mohamed Arezki avait été abattu lors d’un accrochage à Boumerdès ».

Quel mensonge ! Et on vient nous parler de démocratie, d’État de droit et de justice…

Que Dieu protège ce peuple.

A* Ahmed, le 1er février 1994.
El-Madania.



Abderrahim Hocine, 1992

Remarque : les « services de sécurité » nous ont filmés et enregistré à l’intérieur même des locaux de torture. Ils savaient très bien que s’ils nous avaient présentés en direct à la télévision, nous aurions fait échouer leur mise en scène et démontré leur machiavélisme. Concernant les cassettes audio et vidéo, celles-là mêmes qui ont été enregistrées à l’intérieur des locaux de torture, toutes n’ont pas été enregistrées directement. Il est des enregistrements qui ont été effectués à notre insu, comme cela s’est passé à la caserne de la Sécurité militaire d’Hydra. Pendant qu’un officier était en train de nous interroger, une caméra cachée nous filmait.
Au moment où nous parlions à cet officier, un commandant selon ce que nous avons entendu dire, nous regardions la mort en face. La torture était matérialisée devant nos yeux.
Au deuxième jour de mon arrestation, ils m’ont fait entrer chez le grand responsable du Centre, le commissaire « El-Hadj » Kraa. À côté de lui se trouvait une caméra.

Sa première question fut : « Qu’est-ce que tu sais ? Parle-moi de l’affaire de l’aéroport ! » J’ai été étonné par cette question. Je lui ai dit qu’à part ce que j’avais lu dans les journaux et vu à la télévision, je ne savais absolument rien d’autre sur cette affaire. J’ai été extrêmement peiné lorsque j’ai su qu’une bombe avait explosé à l’aéroport, causant la mort de plusieurs personnes. J’ai tout de suite pensé que cela ne pouvait être l’oeuvre d’Algériens.

Dès le début j’ai dit au commissaire, à l’instar de ce qu’avait déclaré Bélaïd Abdesselam, le chef du Gouvernement, que ce sont des mains étrangères qui sont derrière cette opération. La caméra était en marche. Tout ce que j’ai dit a été enregistré. Et lorsque le commissaire Kraa s’en est aperçu, il s’est retourné et a lancé au cameraman : « Qui est-ce qui t’a dit d’enregistrer ? Qui est-ce qui t’a dit de travailler ? » De toute évidence, cette réaction s’explique par le fait qu’il n’était pas satisfait par mes réponses. Il ordonna donc au caméraman de cesser d’enregistrer, et il continua à me parler en termes de menace. Il disait qu’il allait utiliser d’autres moyens… J’ai juré d’avoir dit la stricte vérité. « D’ailleurs, vous avez certainement entrepris une enquête sur cette affaire », lui ai-je dit, « Je suis maintenant entre vos mains. Si vous êtes en possession de la moindre preuve, ou s’il y a un témoignage contre moi, je suis prêt à toute confrontation ! »
Il m’a alors dit : « Je suis convaincu que tu n’as pas ordonné cette opération et que tu n’y es mêlé ni de près ni de loin, mais je ne te crois pas quand tu me dis que tu ne sais pas qui est derrière cette affaire.»

La question qui se pose est la suivante : Pourquoi le commissaire Kraa a refusé l’enregistrement de ce dialogue ? Pourquoi ne pas avoir passé ces propos à la télévision.
Est-ce parce que cela n’aurait pas servi la manigance qui a été présentée à l’opinion publique…
La première semaine, et plus exactement le vendredi, après la prière d’El-Asr, ils m’ont fait entrer dans le bureau du commissaire. J’y ai trouvé le directeur général de la Sûreté nationale, M. Tolba. Ce dernier m’a posé la même question concernant l’affaire de l’aéroport. Je lui ai répété ce que j’avais dit auparavant au commissaire Kraa. Là aussi, je ne fus ni filmé, ni enregistré. Parce que, de toute évidence, mes propos ne servaient pas le scénario qu’ils avaient préparé.
Le directeur général de la Sûreté ne me répondit pas. Il ordonna qu’on me fasse sortir du bureau. Et je rejoignis ma cellule.

Au lendemain de cette entrevue, le samedi matin, un officier nommé Talhi est venu en compagnie d’un groupe de tortionnaires et m’a dit : « C’est terminé, les discussions philosophiques avec les responsables ! Maintenant, c’est avec nous que tu dois parler. Nous sommes des militaires… des caporaux, et nous nous fichons de Dieu, de la politique, et de la religion. Si tu n’avoues pas, nous allons te torturer comme jamais tu ne l’as été. S’il est nécessaire de te tuer, nous allons le faire. Tu ne seras ni le premier ni le dernier… Et nous allons commencer par t’arracher les testicules, comme ça, tu ne pourras pas avoir de relations avec ta femme. »
Ses propos ont été ponctués des pires grossièretés. Ils m’emmenèrent ensuite de force à la chambre des tortures. Ils me ligotèrent les mains derrière le dos avec des menottes, m’enchaînèrent le corps entier avec des cordes très épaisses, et recouvrirent ma tête. Ils me firent ensuite ingurgiter de l’eau à l’aide d’un chiffon. Je continuais à clamer mon innocence et crier à l’injustice. L’officier me dit alors : « Meurs comme un chien. Et si cela ne te suffit pas, nous allons passer à l’électricité », et d’ajouter à son collègue : « Fais fonctionner les 380 volts !»

J’ai vu la mort devant moi. Après d’insupportables souffrances, je leur ai inventé le scénario de l’affaire de l’aéroport et j’ai mentionné des noms de frères innocents afin que les tortures cessent. Effectivement, une heure après, je fus délivré de mes chaînes et présenté au commissaire Kraa, qui me demanda de lui répéter ce que j’avais dit sous la torture, tout en ordonnant au cameraman de m’enregistrer. J’ai commencé alors à parler comme si j’avais effectivement participé à l’affaire. Là, j’ai cité les frères Mohamed Aimat, Djamel Ressaf, et BenToumi, tous innocents. Mais le commissaire Kraa ne fut pas satisfait du scénario que j’avais inventé et qui a été intégralement enregistré sur caméra.
Il m’a dit : « Tu mens ! Il n’y a aucune cohésion entre ce que tu dis et les informations »,- « Pourquoi ne pas vous en servir pour la recherche de la vérité ? Et pourquoi alors nous torturer ? » Ensuite, je fus recondui à ma cellule.

Un ou deux jours après, ils sont revenus de nouveau pour me torturer, après m’avoir donc forcé à faire de faux aveux et à citer des personnes innocentes.
Ils m’ont frappé à la tête avec un instrument qui ressemble à une chignole.
Mon crâne était sur le point de se briser, et ils m’emmenèrent à l’hôpital de Aïn-Naâdja, où je fus soigné dans des conditions atroces. Le médecin a eu beaucoup de mal pour coudre ma blessure à la tête puisque j’étais enchaîné. Je fus ensuite conduit à l’infirmerie du Centre de torture. Deux ou trois jours après l’incident, l’officier est venu et m’a conduit au bureau du commissaire Issouli où, tous deux, m’interrogèrent au sujet de l’affaire de l’aéroport. Lorsque je leur ai dit que j’étais innocent, l’officier Talhi me frappa à la tête malgré ma blessure et l’enflement de mon visage. Les points de suture n’y ont pas résisté et le sang gicla de ma tête avec abondance. Il se mit à me secouer la tête et me dit : « Bois ton sang ! ». J’ai commencé à crier et à demander du secours.
J’ai été ensuite conduit, une deuxième fois, à l’hôpital de Aïn Naâdja où je fus traité de la même manière qu’auparavant. Après, ils me reconduisirent au Centre de torture, et je fus jeté dans une chambre. Ils m’enchaînèrent à un lit et me forcèrent à faire mes besoins dans des bouteilles en plastique. Un ou deux jours plus tard, ils sont revenus et m’ont reposé la même question. J’avais d’horribles maux de tête. Je leur ai redit que je ne savais rien de l’affaire de l’aéroport.
Ils m’ôtèrent alors les chaînes et me torturèrent de nouveau en utilisant le procédé de l’eau et du chiffon. Lorsque je n’en pouvais plus, je leur ai inventé une autre histoire, un autre scénario différent du premier mais tout aussi imaginaire.

Après m’avoir enregistré, ils me dirent : « Tu continues à mentir ! ».
À travers leurs questions, ils pouvaient évidemment savoir si j’étais en train de mentir ou non. Quand ils m’ont demandé après, la forme et la couleur de la valise qui contenait la bombe, une fois j’ai répondu qu’elle était verte, une autre fois j’ai dit qu’elle était rouge. Et à chaque fois, ils me rouaient de coups.
Comment aurais-je pu savoir la forme et la couleur de la valise alors que je suis innocent.
Le dernier vendredi de notre présence au Centre de torture ; à 13 heures précises, ils me firent entrer au bureau du commissaire divisionnaire Kraa qui me dit : « Il est temps pour toi d’avouer ! »
J’ai dit : « Entends-tu l’appel à la prière du vendredi… Je jure devant Dieu que je n’ai aucun lien avec l’affaire de l’aéroport. »
Savez-vous ce qu’il m’a répondu… Il m’a dit : « Je suis convaincu que tu n’as participé à cette opération ni de près ni de loin. Mais je ne te crois pas lorsque tu dis que tu ne sais pas qui l’a planifiée… »
Je lui ai dit : « Je suis innocent. Vous êtes en train de me torturer. C’est injuste ! » Il se tut et ordonna de me faire sortir de son bureau.

Le dimanche d’après, juste après la prière d’El-Asr, je fus entouré par près de vingt policiers.
Ils me couvrirent la tête jusqu’au niveau du nez, me jetèrent sur une table en bois, m’enchaînèrent les mains derrière le dos et ligotèrent tout mon corps par les cordes. Ils me firent ensuite boire de l’eau de force jusqu’à ce que j’en faillis mourir. En même temps, ils m’interrogeaient au sujet de l’affaire de l’aéroport tout en sachant que le premier enregistrement avait déjà été présenté à la télévision comme étant, soi-disant, la vérité. Devant l’atrocité de la torture, je me surpris à citer des noms de personnes qui n’avaient rien à voir ni avec l’affaire de la bombe de l’aéroport, ni avec le mouvement armé. Tel le frère Hechaichi Rachid, le commandant de bord.
Lorsque j’ai fait mention de l’heure, de l’endroit et du moment de l’appel téléphonique concernant la bombe, ils m’ont dit : « Nous n’avons pas besoin de ces informations. Tu les as lues dans les journaux ! Nous voulons, par contre, des noms !»

C’est alors que je leur ai inventé une troisième histoire, toute aussi imaginaire que les deux premières. À la suite de quoi, ils m’emmenèrent en compagnie de quelques frères à la caserne de la sécurité militaire d’Hydra. Ils me mirent face à un officier, un commandant à ce qu’on dit, qui m’ordonna de lui raconter la toute dernière histoire que j’ai inventée sous la torture, et qui est différente de celle qui a été enregistrée sur la bande vidéo qu’ils ont fait passer à la télévision. Au moment, une caméra cachée était en train de me filmer à mon insu.

Et lorsque nous sommes revenus au Centre de torture de Ben-Aknoun, le commissaire m’a ordonné et forcé à parler face à la caméra, de telle sorte que je paraisse naturel. (Pour faire passer cela comme des aveux.). Ils m’avaient donné un « Kamis » et une « Chéchia » neufs. Parce que mon « Kamis » était maintenant plein de sang. Le commissaire Issouli m’avait préparé ce que je devais dire, sous la menace de me renvoyer à la salle de torture. (Il m’a menacé de torture et de mort.) Je lui ai alors dit qu’il y avait, en ce qu’il m’ordonnait de dire, des propos que je n’ai même pas tenus sous la torture. Tels ceux relatifs au Soudan, à l’Iran, et ceux mettant en cause les Cheikhs Ben Azouz et Méliani. (Ce sujet m’est d’ailleurs complètement inconnu), ou ceux relatifs à notre soi-disant planification pour la « destruction des institutions économiques », y compris l’aéroport, ainsi que l’imaginaire collusion du Front Islamique dans tout cela !
De même, il fallait que je demande pardon au peuple pour apparaître comme étant le responsable effectif de l’affaire de l’aéroport !
Mais j’étais capable de leur indiquer, s’ils me l’avaient ordonné, le lieu de la tombe d’Hitler, tellement j’étais traumatisé par l’atrocité de la torture que j’avais subie. Malgré cela, je ne savais pas que cet enregistrement était destiné aussi à la télévision. Ils m’avaient affirmé qu’ils allaient le conserver comme archive. Mais leur machiavélisme consistait de me placer devant le fait accompli : Présenter ces propos au peuple ! Grâce à Dieu, le peuple a été à la hauteur. Parce qu’il connaît parfaitement la véritable nature des services de sécurité et ce dont ils sont capables de faire. Et il connaît tout aussi bien la nature de la télévision algérienne. C’est pour cela que le peuple a vite compris qu’il fallait rechercher la vérité ailleurs que dans un enregistrement effectué dans des conditions plus que suspectes, et qu’il s’agissait, en fin de compte, d’une grande mascarade.

Nous avons donc été torturés, un mois durant, jusqu’au dernier instant. Ils ne nous ont pas laissé le moindre répit.
Le jour où ils nous ont transportés au Tribunal, ils nous ont enchaînés de manière sauvage, à l’intérieur même du camion qui nous transportait. Pour que nous ne puissions pas nous défaire de la hantise de la torture, des menaces et de la terreur. Nos mains étaient ligotées entre nos jambes et nos têtes, maintenues brutalement vers le bas. Nous sommes restés dans cette position très douloureuse jusqu’à notre arrivée au Tribunal « Abane Ramdane », où toute une armée de policiers nous attendait, comme pour nous exécuter déjà. Même chez le procureur général, ils nous menacèrent de nous reconduire au Centre de torture si jamais il nous venait à l’esprit de nous rétracter.

Et pour nous terroriser encore plus, seuls des hommes armés jusqu’aux dents et portant des cagoules étaient présents au tribunal. Chez le juge d’instruction, nous sommes restés enchaînés, et ils ont même voulu rentrer avec nous.
La hantise de la torture ne m’a pas quitté en prison.

Un jour, je me suis réveillé au milieu de la nuit en criant à l’adresse du frère Saïd : « Viens à mon secours ! Ils veulent me tuer ! » Saïd a tout fait pour me calmer. Le gardien est venu aussi auprès de moi et m’a dit : « N’ais pas peur, personne n’est en train de torturer… »
J’ai oublié beaucoup de choses du fait de ma blessure à la tête. Je m’évanouissais souvent, et je ne pouvais faire la différence entre un ami et un… policier.
Lorsque les frères m’ont vu dans cet état, ils ont été très attristés. Les policiers leur ont dit : « Votre compagnon a voulu se suicider !»

Je me rappelle qu’à l’hôpital de Aïn-Naâdja, lorsque le médecin a demandé pourquoi j’étais dans un tel état, ils lui ont dit que je me suis cogné la tête contre le mur !
Et je n’ai pas osé lui avouer la vérité par peur de la torture. Chez le juge d’instruction, j’ai parlé de suicide pour la même raison. Je ne voulais plus retourner au Centre de torture.
Je tiens, enfin, à faire quelques remarques au sujet du traitement médiatique de l’affaire, ainsi que sur la manière avec laquelle j’ai été « soigné » à l’hôpital.
Concernant la presse, je dépose plainte contre tous les journaux qui ne se sont pas donné la peine d’aller au-delà de la manigance présentée à la télévision et qui nous ont présentés de fait, à l’opinion publique, comme étant des criminels, et ce avant d’attendre que la justice ne tranche et rétablisse la vérité.

Je dépose également plainte contre les médecins de l’hôpital de Aïn-Naâdja, qui ont eu la charge de me soigner. Les séances de soins se faisaient d’une manière barbare, et ces médecins n’ont jamais pu dire aux policiers de m’enlever les menottes et les chaînes.
Je suis resté jeté sur le lit, les mains enchaînées derrière le dos. (Est-ce ainsi que les hommes vivent…).



Aït-Ahmed Rachid, 1993

Avant de relater les péripéties du supplice que j’ai subi, je tiens à préciser à l’opinion publique que je suis un handicapé atteint de poliomyélite du membre inférieur droit. Je suis obligé de marcher avec une béquille ou en verrouillant mon genou paralytique avec ma main droite. Sans cela, je ne peux marcher.

J’ai été arrêté le samedi 18 décembre 1993 suite à un ratissage de l’armée et de la gendarmerie à Saoula (Tipaza). L’armée, après avoir encerclé la zone, a défoncé la porte de notre maison, sans avertissement. Ceci s’est déroulé à l’aube, aux environs de 5 heures du matin. Cette intrusion brutale a provoqué l’émoi de mes parents, âgés et malades, et de mes petits frères, effrayés par la brutalité de ces individus, cagoulés et armés.

Dès qu’ils ont pénétré dans la maison, ils nous ont demandé le livret de famille et nos pièces d’identité. Ils ont questionné mes frères sur leur situation professionnelle. Quand mon tour est arrivé et que je leur ai dit que j’étais chômeur, ils m’ont ordonné de sortir. Puis ils ont changé d’avis, préférant perquisitionner d’abord. Ils ont jeté tous les vêtements et la vaisselle au sol. Ils n’ont ménagé personne, pas même les femmes qu’ils ont insultées. Ils ont créé un désordre incroyable. Rien n’y a échappé. Ils m’ont mis les menottes et m’ont sorti. Je n’arrivais pas à marcher correctement car je verrouillais mal mon genou paralytique du fait des menottes qui me gênaient. J’ai reçu des coups de rangers accompagnés de quolibets du type « chien boiteux ». Ils m’ont jeté dans leur voiture Nissan et m’ont emmené à la brigade de gendarmerie de Saoula. Ils m’ont enfermé dans une cellule, où j’ai retrouvé d’autres prisonniers. Certains étaient des habitants de Saoula que je croisais souvent dans la rue, d’autres m’étaient inconnus. Je suis resté dans cette cellule jusqu’à 15 heures environ, asphyxié par l’odeur d’urine.

Ils nous ont divisés en deux groupes et nous avons été transférés vers la brigade de Baba Hassen. Là est descendu le premier groupe. Quant à nous, nous avons continué notre chemin jusqu’à la brigade de Chéraga.

Nous avons été jetés dans deux cellules, aux conditions d’hygiène déplorables. Nous dormions à même le sol et il n’y avait pas de W-C. Nous sommes restés ainsi, sans manger ni boire. J’avais, du fait du froid, des douleurs atroces au niveau de mon membre paralysé. Ces douleurs persistent jusqu’à ce jour où j’écris, pour l’histoire, ce modeste témoignage d’un opprimé sans défense.

Après avoir passé huit jours à la brigade de Chéraga, sans savoir pourquoi j’avais été arrêté, les gendarmes se sont présentés le 26 décembre 1993 devant notre cellule, les visages cachés par des cagoules. Ils vociféraient comme des sauvages. Ils ont ouvert brutalement la porte de la cellule et y ont pénétré de force. Ils nous ont alignés contre le mur et nous ont bandé les yeux. J’étais le dernier du groupe, ils m’ont bandé les yeux avec un slip sale. Puis ils nous ont mis les menottes aux poignets derrière le dos. Je ne pouvais pas marcher du fait de mon handicap. Lorsque j’ai demandé à l’un des gendarmes de m’ôter les menottes pour pouvoir marcher, il m’a donné un violent coup de pied dans le dos et m’a traîné par le col de ma chemise jusqu’au blindé (BTR), où il m’a demandé de monter. Je ne pouvais me hisser en raison de mon handicap et des menottes. Deux gendarmes m’ont soulevé brutalement et mis à l’intérieur. Mon visage a percuté le plancher du blindé. Nous avons été transférés vers un autre lieu. À notre arrivée, ils m’ont sorti du BTR en me traînant, et m’ont jeté sur le sol. Ils se sont mis à nous donner des coups de pied et de poing. Je n’arrivais pas à éviter les coups, mes yeux étaient bandés.

Ils m’ont traîné ensuite jusqu’à la cellule avec six autres compagnons d’infortune. Durant toute cette période de transfert, nous avons été soumis à des bastonnades.

Au bout de quelques heures, ils nous ont sorti un par un. J’étais, du fait de mon handicap, le dernier à sortir. Ils m’ont introduit dans un bureau et m’ont demandé de m’asseoir sur le sol, les yeux toujours bandés. Là a commencé le premier interrogatoire. J’ai su enfin pourquoi j’avais été arrêté. Ils m’ont dit : « Tu es un terroriste et nous avons toutes les preuves ! » Lorsque j’ai essayé d’expliquer que je ne pouvais, vu mon état, réaliser des actions, et que par principe j’étais contre le terrorisme, le gendarme qui m’interrogeait m’a répondu sèchement et d’un air ironique : « Sache que celui qui rentre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. Nous avons les moyens de te faire parler. L’essentiel pour nous c’est que tu sortes d’ici avec un maximum de chefs d’inculpation. Si tu résistes, tu pourriras ici et tu y crèveras ! »
J’ai compris dès lors pourquoi la jeunesse algérienne s’est soulevée pour se sacrifier. L’injustice criarde sortait de la bouche d’un officier d’une institution censée nous protéger de cette injustice ! Malgré ces intimidations, je lui ai répété que je n’appartenais à aucun réseau terroriste et que je n’en connaissais aucun. Le responsable qui dirigeait cet interrogatoire, un officier du grade de capitaine, a demandé à l’un des gendarmes de faire entrer les sept autres détenus dans le bureau. Il leur a ordonné de s’asseoir sur le sol et leur a dit : « À partir du moment où vous refusez de reconnaître les faits, sachez que vous allez parler de gré ou de force. Nous avons les moyens de vous arracher les aveux que nous voulons. Le vrai terroriste est celui qui résiste à la torture et qui meurt sans parler. » Il a ordonné à ses hommes de nous ramener à notre cellule. Les gendarmes nous ont attachés d’une manière étrange et sadique. Le pied de l’un était attaché au poignet de l’autre, et son autre pied au poignet d’un autre et ainsi de suite. De cette manière, dès que l’un bougeait, tous les autres l’accompagnaient dans son mouvement. Nous étions enchevêtrés comme des animaux. J’ai perdu connaissance quelques minutes plus tard, du fait des coups de poing que j’avais reçus au ventre, au visage et aux organes génitaux.

Moins d’une heure après, un gendarme est venu nous appeler un par un pour nous emmener vers la salle des supplices. Le premier supplicié a été Aït Bouali Layachi. Il a été emmené après la prière du dohr. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu des cris stridents et des hurlements. Nous avons prié pour lui.

Cela a duré jusqu’à 1 heure du matin. Il avait un sacré courage. Malgré les affres de la torture durant plusieurs heures, ils n’ont rien pu lui soutirer.

Mon tour est arrivé le lendemain. Entre-temps, nous avons passé la nuit dans la cellule, dans nos urines et nos excréments, sans manger ni boire.

J’ai été introduit dans la salle de torture. Ils m’ont attaché les pieds et les poignets à la chaise sur laquelle j’étais assis. Ils m’ont sans arrêt frappé. Je criais de toutes mes forces. L’un des gendarmes m’a enfoncé un morceau de journal dans la bouche pour m’empêcher de crier. Des coups pleuvaient sur ma tête et ma poitrine. Ils se sont acharnés sur ma jambe paralysée à coups de manche à balai. Je me suis évanoui à plusieurs reprises. Je me réveillais à chaque fois trempé d’eau. Pendant cinq jours consécutifs, j’ai subi le même supplice durant des heures.

Nous sommes restés également affamés depuis notre arrivée.

Une nuit, dont je ne me rappelle pas la date, on m’a sorti de ma cellule vers 22 heures et demandé de me déshabiller. Il y avait sept ou huit personnes autour de moi. J’ai refusé catégoriquement. L’un des gendarmes m’a jeté violemment au sol et ses collègues se sont mis ensemble à me donner des coups de pied. Un violent coup de rangers m’a cassé une dent. Mon visage était en sang. J’ai perdu connaissance. En me réveillant, je me suis retrouvé trempé d’eau.

Un capitaine est entré et s’est mis à m’observer. Voyant que j’étais handicapé, il a ordonné à ses sbires de me briser le membre inférieur gauche qui était sain. Deux gendarmes se sont alors mis à me frapper au tibia gauche avec des manches à balai. Je ne pouvais plus me tenir debout sur le membre sain qui était complètement endolori par les violents coups de bâton. J’ai regagné ma cellule en rampant. Durant cette séance, ils m’ont demandé de reconnaître avoir aidé les « terroristes ».

L’un des gendarmes tortionnaires a écrasé mon cou avec ses rangers au point de m’étouffer, puis a enlevé sa ceinture et me l’a passée autour du cou. J’ai pensé qu’il m’étranglerait avec. J’ai perdu à nouveau connaissance.

« Nous allons libérer les autres, et toi tu resteras moisir dans la cellule. Si les terroristes nous attaquent au cours d’une sortie en patrouille, nous viendrons te massacrer », m’a dit le chef de brigade. Ce langage m’a rappelé les citoyens qui avaient été arrêtés quelques jours auparavant, et qui avaient été assassinés à Saoula. Ils les ont fait passer pour des « terroristes ».

Effectivement, mes compagnons de cellule ont quitté la brigade. Je ne sais s’ils ont été libérés, transférés ou exécutés. Dieu seul le sait. J’étais le seul prisonnier dans la cellule.

Durant la nuit suivante, on est venu m’extraire de la brigade pour m’emmener vers la salle des supplices. Ils m’ont déshabillé comme d’habitude et bastonné. Ils m’ont privé d’eau et de pain et empêché d’aller aux W-C. Je faisais mes besoins sur place, dans des conditions bestiales. Il faisait un froid glacial, on était en plein hiver.

Ce soir-là, et devant la sauvagerie des coups des tortionnaires, j’ai décidé, pour ne pas souffrir davantage, d’accepter de faire de faux aveux. J’étais contraint de mentir et d’admettre tout ce qu’ils disaient, pour échapper aux effroyables sévices et à cette mort lente qui me guettait.

Je me suis alors adressé au chef de brigade qui suivait, avec une certaine réjouissance pour ne pas dire jouissance, la séance de torture. Je lui ai dit de citer tous les chefs d’inculpation et que j’étais prêt à les reconnaître tous. Il a sorti un calepin et s’est mis à réciter des phrases toutes prêtes. Il s’arrêtait régulièrement pour me poser la question : « Es-tu d’accord, reconnais-tu cela ? » Je répondais à chaque fois : « Oui. » En réalité, tout était mensonges. J’ai tout admis sous la contrainte. Je me suis alors rappelé la phrase du capitaine : « Celui qui entre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. » Il avait raison.

Le chef de brigade était content et satisfait des faux aveux. Tout était inscrit dans son calepin. C’était une distribution de chefs d’inculpation à la carte. Après cela, la torture a cessé. On m’a laissé néanmoins attaché à mon siège. Je voulais uriner. J’ai demandé au gendarme qui me surveillait de me donner un récipient. Il m’a ramené une bouteille dans laquelle j’ai uriné. Le gendarme l’a prise et me l’a versée sur la tête en ricanant. Il m’a détaché du siège et m’a ordonné de laver le sol. Je n’osais plus lui dire quoi que ce soit, car il m’a menacé de me faire boire mes urines la prochaine fois.

J’étais dans un état de santé lamentable. En dehors des douleurs dues aux coups, j’avais faim. Je n’avais pratiquement pas mangé depuis douze jours. Une odeur nauséabonde se dégageait de mon corps, sali d’excréments et d’urines. Les poux avaient envahi mes cheveux. Je me grattais partout. Je ne m’étais pas lavé depuis mon arrestation.

Après ces douze jours j’ai été transféré vers un lieu inconnu, enchaîné et les yeux bandés, sous les coups des gendarmes. Nous sommes restés onze jours dans ces nouveaux lieux, en proie à un froid glacial, à la faim et dans des conditions d’hygiène désastreuses.

Ma jambe paralysée me faisait atrocement mal. Durant ce dernier séjour, nous n’avons pas été torturés. Une fois que les grosses cicatrices de torture ont disparu, on nous a transférés le mardi 18 janvier 1994 à la brigade de Chéraga, puis au tribunal d’Alger. Durant le trajet de transfert vers le tribunal, nous avons été menacés par le chef de brigade de gendarmerie. Il nous a « conseillé » de ne pas revenir sur nos aveux et qu’en cas de libération par le juge, il allait nous exécuter automatiquement à la sortie du tribunal. Je priais le Tout-Puissant pour que le juge nous place sous mandat de dépôt pour échapper à une mort certaine comme cela s’est passé pour d’autres à Saoula.

Nous avons été agressés et insultés par les gendarmes même à l’intérieur du palais de justice.

Mon incarcération à la prison d’El-Harrach a constitué pour moi une délivrance et la fin des cauchemars. El Hamdou Lillah ! (Que Dieu soit loué !)

Aït-Ahmed Rachid, le 6 février 1994.
Prison d’El-Harrach.



Aït Bellouk Mohamed, 1993

Le jeudi 4 novembre 1993, à 13 heures, alors que je me trouvais avec des amis du quartier, quatre individus en civil sont descendus d’une fourgonnette Renault Express blanche. Ils m’ont jeté à l’arrière du véhicule de façon violente et sauvage, ce qui m’a occasionné plusieurs blessures à la tête. Ils m’ont bandé les yeux et couvert la tête avec ma chemise. Ils se sont dirigés vers un endroit tout proche. À peine arrivés, un groupe de policiers s’acharna sur moi, en me portant des coups violents, coups de pieds, coups de poings, coups de matraque, en plus des injures et grossièretés proférées à mon encontre ainsi qu’à ma famille. Tout cela s’est déroulé dans la cour de cet endroit.
Ils ont voulu m’introduire dans une salle de torture mais elle était occupée par une autre personne. Ils ont donc profité de l’occasion pour se reposer et déjeuner et m’ont jeté dans une cellule.

Après un bref instant, ils étaient de retour. Ils m’ont conduit dans la pièce de torture qui venait d’être libérée puisqu’il n’y avait plus de cris. Ils me jetèrent au sol, les yeux toujours bandés. Ils me déshabillèrent de force et toujours avec la même violence, m’ont fait asseoir sur un banc en ciment, m’attachant les mains en dessous de ce banc avec des menottes, et les pieds avec une grosse corde.

L’un d’eux s’est assis sur mes jambes, puis l’opération du chiffon commença par le versement d’une quantité infinie d’eau dans la bouche. Ne pouvant respirer que par le nez, ils me pincèrent ce dernier fortement. Je suffoquais et l’eau absorbée faisait souvent fausse route vers les poumons.

L’opération dura environ deux heures, puis on passa à l’interrogatoire. On me jeta ensuite dans une cellule ; le soir les policiers revinrent me reconduire à la salle de torture pour répéter la même opération et me faire subir les mêmes sévices. Après deux heures de tortures, on me reconduisit à la cellule dans un état subcomateux.

Les mêmes opérations durèrent sans relâche 4 jours, du matin jusqu’à midi (le temps de prendre leur repas) puis jusqu’au dîner, parfois jusqu’à des heures tardives de la nuit. Une seule séance de torture durait de deux à trois heures, et chaque tortionnaire était spécialisé dans une technique particulière, notamment :
- Le matraquage des points sensibles du corps à l’aide d’un instrument électrique, particulièrement sur le sexe. Le tortionnaire, usant de cette technique s’est tellement acharné sur moi que mes organes génitaux se sont tuméfiés d’où une impotence totale et définitive.
- Utilisation de ce même appareil sur les yeux, provoquant des hémorragies et une baisse considérable de la vue. Appliqué au niveau de la bouche, il provoque une tuméfaction des lèvres, des gencives et de la muqueuse buccale, entraînant une impossibilité d’alimentation pendant plusieurs jours.
Cet instrument consiste en une matraque génératrice de décharges électriques, provoquant des douleurs atroces sur les points sensibles du corps, sans laisser de traces.
Cependant, une application prolongée de cet instrument provoque la perforation de la peau jusqu’à la vue de l’os sur la jambe gauche.
- Brûlures à l’aide de cigarettes sur tout le corps et particulièrement sur les parties sensibles ; j’en porte des traces aujourd’hui sur la poitrine.
- Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, attaché les mains derrière le dos à l’aide de menottes et ont commencé à me donner des coups sur le visage et sur la tête.
- Durant toute la période de torture, environ un mois, j’étais presque nu, ils avaient pris toutes mes affaires et m’ont remis un pantalon complètement déchiré et une chemise très fine. Ils me faisaient sortir dans cet état tôt le matin ou de nuit dans un froid glacial et me laissaient dans la cour sous la pluie, les mains liées.

En plus de cette torture physique, ils ont usé avec moi de différentes méthodes de torture psychologique comme des menaces de mort, des pressions, des intimidations et du chantage, par exemple de faire venir mes parents, les violer devant moi et les torturer, pour que je signe le procès-verbal préparé par leurs soins.
Le chantage n’était pas vain, puisque dix jours après j’ai eu la douloureuse surprise de voir ma mère âgée de 45 ans ainsi que mon frère aîné amenés dans ce même centre de torture.
Après quinze jours de tortures, mon frère fut relâché et ma mère conduite à la prison d’El-Harrach.

À maintes reprises, ils m’ont menacé de m’expulser vers le Maroc, ainsi que ma famille — parce que nous sommes de nationalité marocaine — ou de faire dynamiter notre maison.
À plusieurs reprises également, ils m’ont conduit chez moi, sous prétexte de perquisition. Ils saccagèrent tout ce qui était à portée de main. L’un d’eux mit un couteau sous la gorge de ma grand-mère pour la terroriser. D’autres ont battu ma mère sous les yeux de ses enfants. À chaque visite nocturne à mon domicile ils semaient la terreur et la panique.

Et à maintes reprises, la nuit, ils me sortaient de ma cellule ou de la salle de torture, me jetaient à l’arrière de leur véhicule, les poings liés et nous roulions de longs moments. À chaque fois je sentais la mort roder quand ils me menaçaient de « m’abattre et de me jeter dans la rue comme un chien ».

À la fin j’étais prêt à signer n’importe quoi, pourvu que ces souffrances cessent et que ma mère puisse sortir de cet enfer.
Le 8 décembre 1993, soit après trente-six jours de garde à vue à Châteauneuf (j’ai su par la suite le lieu exact de ma séquestration) j’ai été transféré avec ma mère ainsi que d’autres citoyens vers le commissariat central d’Alger alors qu’ils m’avaient promis de relâcher ma mère dès que je signerais le procès verbal.

Arrivés au commissariat central, et croyant que le calvaire était terminé, me croyant être chez des gens civilisés, je fus conduit dans une cellule souterraine, les mains liées derrière le dos, abandonné, deux ou trois jours sans nourriture ni eau, portant les mêmes haillons. Je fus sorti à plusieurs reprises dans une salle avec un bandeau sur les yeux. Tous les policiers qui passaient me ruaient de coups, ce qui provoqua des douleurs atroces au niveau de la colonne vertébrale et du genou droit où j’avais été opéré. À ce jour, le bourdonnement des cris et des coups résonne dans ma tête et surtout les paroles de certains policiers qui répétaient que je devais me soumettre et signer sinon ils feraient venir ma sœur comme ils avaient fait venir ma mère. Ils m’ont fait à leur tour signer, comme à Châteauneuf, un autre procès verbal avec probablement de nouveaux chefs d’inculpation.

Je suis donc resté dans cet état pendant un mois jusqu’au jour où on me présenta devant le juge d’instruction en m’ordonnant de reconnaître tous les faits reprochés si je ne voulais être reconduit au centre de torture pour… complément de torture avec ma mère. C’est ce que je fis malgré moi le 10 janvier 1994 pour échapper avec ma mère aux affres de la torture. Ce jour-là, je fus transféré à la prison d’El-Harrach après trente-six jours de séquestration à Châteauneuf et trente jours au commissariat central.

Aït Bellouk Mohamed, février 1994.
Prison d’El-Harrach



Aït Chaouche Mokhtar, 1995

Je m’appelle Aït Chaouche Mokhtar. Je suis né le 13 février 1951 à Alger. Je suis marié et père de quatre enfants, et habite à Zeghara (Alger). J’ai été arrêté le 14 janvier 1995 à mon domicile vers 1 heure du matin, devant mon épouse et mes enfants. J’ai été insulté et tabassé devant eux puis jeté dans la malle d’une voiture des services de sécurité et emmené au PC opérationnel de Châteauneuf. J’ai subi les supplices de la torture : chiffon, électricité, coups sur le crâne avec un bidon métallique… La raison de mon arrestation est qu’un de mes neveux était recherché. La sécurité voulait que je leur dise où il se trouvait et quelles personnes lui rendaient visite. Durant ma garde à vue de huit jours j’ai subi des tortures atroces, sans parler des coups de poings routiniers, des insultes et des menaces de mort. J’ai été arrêté en même temps que ma soeur âgée de 56 ans, son fils de 20 ans et un autre neveu et sa femme. Nous sommes tous incarcérés à El-Harrach. Nous avons tous été torturés, sans aucun respect pour les femmes.

Pendant ma garde à vue au PCO de Châteauneuf, j’ai assisté à la mort sous la torture d’un écolier de 14 ans dont le cartable traînait dans la salle de torture.

J’atteste de la réalité des faits décrits, et je suis prêt à témoigner devant Dieu et les hommes qui voudraient m’écouter.

Aït Chaouche Mokhtar, 16 février 1995.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 75409 GPMC, salle 3 B.


Allache Tahar, 1994

J’ai été arrêté le 1er avril 1994 suite à un ratissage effectué dans notre quartier. J’ai été conduit au groupement de gendarmerie situé au quartier de Aïn Naâdja (Birkhadem, Alger) où on m’a enlevé tous les objets et papiers d’identité ainsi qu’une somme de 3 150 dinars. On m’a jeté dans une cellule sombre et sale sans aucune aération. On venait régulièrement pour me bastonner, sans me préciser les raisons de mon arrestation. Je ne savais pas pourquoi j’étais là. Les gendarmes venaient, me sortaient de la cellule pour me rouer de coups et m’y remettaient dans un état de déchéance physique. Ils m’ont gardé ainsi à la caserne de Aïn Naâdja durant quatre mois et demi. Ils me donnaient un morceau de pain et une gorgée d’eau de manière irrégulière. Il arrivait qu’ils m’oublient durant plusieurs jours, en raison du nombre d’arrestations qui s’opéraient chaque jour. C’était un véritable défilé de jeunes et de vieux. Ils m’interdisaient parfois d’aller faire mes besoins naturels et m’obligeaient à les faire dans la cellule, ce qui aggravait un peu plus les conditions d’hygiène déjà déplorables.

Je ne savais pas comment répartir la gorgée d’eau qu’on me donnait. Je ne pouvais me permettre de me laver ou de faire mes ablutions. Les poux et autres bestioles m’envahissaient et provoquaient des infections sur mon corps. Les lésions de grattage m’empêchaient de dormir. Il n’était pas question de réclamer aux geôliers des soins. Leur réponse était l’insulte et le blasphème, à tout bout de champ.

Après quatre mois et demi de séquestration et de brutalités en tous genres (coups de pied, coups de barre de fer, brûlures par mégots de cigarettes…), ils ont fini par me confectionner un dossier, au fur et à mesure de mes interrogatoires sous la torture, où les tortionnaires me posaient des questions et y répondaient eux-mêmes. C’était hallucinant. Ils m’ont impliqué dans des faits irréels et imaginaires.

J’ai été présenté à la justice le 14 août 1994. Je n’arrivais plus à maintenir mon équilibre. J’avais énormément maigri. Le juge d’instruction à qui j’ai été présenté n’a pas cherché à comprendre. Il avait l’air ailleurs. Mon cas ne l’intéressait pas. Il s’agissait pour lui d’une simple formalité administrative : signer le billet d’incarcération. Il ne m’a posé aucune question. Ma présence semblait le gêner et il était pressé de me voir sortir de son bureau. Je tiens à préciser que je n’ai signé aucun procès-verbal à la gendarmerie de Aïn Naâdja. J’ai été alors transféré à la prison d’El-Harrach où je suis arbitrairement détenu jusqu’à ce jour où j’écris ce modeste témoignage pour l’histoire.

Allache Tahar, instituteur, 20 septembre 1994.
Prison d’El-Harrach.



Amara Ahmed, 1992

C’est avec une tristesse profonde qu’à l’occasion du trentième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, je découvre qu’il y a des Algériens, qui piétinent les principes de la Révolution du 1er Novembre, et écrasent la dignité de ce peuple par divers moyens, dont le plus ignoble, pratiqué à grande échelle, celui de la torture.
Le plus révoltant c’est que ces pratiques contre la sécurité, la dignité et la protection des citoyens sont effectuées par ceux là même qui sont censés les protéger.

La nuit du 18 février 1992 restera gravée à jamais dans ma mémoire ainsi de celle de ma famille, car c’est la nuit de la honte et de l’injustice.
Des éléments de la gendarmerie, cette nuit-là plus de soixante, ont pénétré dans ma demeure, par toutes les issues. Ils ont pointé leurs armes sur nos poitrines ainsi que celles de nos femmes, de nos enfants, nos pères et nos mères.

Un des gendarmes a saisi violemment ma mère par la nuque en la bousculant vers la chambre.
Ils ont pénétré avec force et fracas dans ma chambre en saccageant, renversant et déchirant tout sur leur passage, les armoires étaient par terre, ils ont pris 20 000 dinars et des vêtements, laissant derrière eux, une maison saccagée, une famille terrorisée, humiliée, marquée par ce manque d’humanité, en exigeant à mon père un vieillard de 75 ans de creuser un trou profond dans le jardin pour bien évidemment ne rien trouver. Comment justifier cet acte gratuit, vide de toute sensibilité humaine, qui est celui de faire sortir un vieillard dans le froid de la nuit, l’obligeant à creuser sans motif un trou dans son jardin ?

Après cette opération inqualifiable, ils m’ont pris vers le centre de Bab-Ezzouar où ils ont commencé à m’insulter et me dévêtir comme toutes les autres personnes qui s’y trouvaient avant moi.
- À l’aide de menottes ils m’ont attaché les mains derrière le dos autour d’un pilier.
- Ils m’ont ligoté le corps à l’aide d’un câble.
- Ils ont mis le feu à ce qui restait de ma barbe après l’avoir arrachée de leurs mains comme ils ont fait avec les autres sur instruction de leurs officiers.
- Ils m’ont roué de coups sur tout le corps, bien que je leur aie signalé que j’étais asthmatique. C’est là qu’ils ont redoublé les coups en se relayant l’un après l’autre.
- Etant asthmatique je ne fus pas épargné de la pratique du chiffon.
- Je garde aujourd’hui des traces de torture sur ma cuisse.
- Les coups étaient concentrés sur le visage, les parties génitales et autres.
- On était à douze dans une même cellule, sans nourriture, ni eau, ni couvertures, ni toitures, mais ils venaient de temps à autre pour emmener un ou deux d’entre nous au sous-sol et retourner à la cellule tout en sang ce qui augmentait notre peur, chacun attendant son tour.
Ces pratiques ont duré vingt-deux jours, suite à quoi nous avons été transférés au tribunal militaire, menottes aux poignets, dans un état déplorable, et nous avons été menacés de ne rien changer aux premières déclarations, sinon, là serait le retour à la torture.

Amara Ahmed, avril 1992.
Prison militaire de Blida.



Amoura Mahmoud, 1995

Ex-policier agent de recherche, signalé comme disparu à partir du 24 mai 1995, il réapparaît après le 6 août 1995, date de présentation au parquet de Bir Mourad Rais, 2e chambre d’instruction et sa mise sous mandat de dépôt á la prison d’El-Harrach, écrou n° 77775.

Personne n’était informé de son lieu de détention. Toutes les autorités ont été alertées pour cette disparition. Seule l’ONDH répondit par une lettre du 17 juin 1996 n° 443/96 signalant qu’elle avait saisi les services de sécurité en juin 1995 lesquels ne lui a pas répondu, or Amoura avait été présenté à la justice le 3 aoüt 1995.

Il avait été arrêté dans un barrage militaire en date du 24 avril 1995. Il fut jeté par des policiers dans la malle arrière d’une voiture Daewoo et promené dans la ville pour perdre toute idée du lieu de torture puis conduit au lieu dit Châteauneuf où il fut enfermé dans une cellule sans qu’il sache où il était. Le soir même une vingtaine de policiers se livrèrent sur sa personne à des actes ignobles de torture au moyen de la gégène et de chiffon trempé dans l’eau sale nauséabonde lui faisant perdre connaissance, qu’on lui fit reprendre par des jets de seaux d’eau à plusieurs reprises. Il fut ensuite isolé dans sa cellule pendant trois mois et seize jours, nourrit seulement d’un bout de pain et d’une demie bouteille d’eau par jour sans la moindre précaution d’hygiène. Sous l’effet atroce de la torture il a été contraint de dénoncer ses propres amis injustement.
A noter que Me Khelili a lui-même lancé des recherches suite à sa disparition, et que c’est par le biais d’une convocation du procureur de Bir Mourad Rais a appris qu’Amoura était détenu a la prison d’El-Harrach.

Amoura Mahmoud
Prison d’El-Harrach, écrou n° 77775



Aous Djilali, 1992

Je m’appelle Aous Djilali. Marié et père de trois enfants, je suis juriste de formation.
J’ai été arrêté le 7 octobre 1992 à 3 heures du matin à mon domicile, à Kouba, Alger, et ce, sans mandant de perquisition, par la Police judiciaire de la Daïra de Bab-El-Oued. Mon arrestation s’est effectuée avec force et brimades envers toute ma famille.
J’ai été transféré une première fois au Commissariat central d’Alger avant de l’être à la brigade anti-terroriste de Châteauneuf. Retour au Commissariat central. Retour à la brigade de Bab-El-Oued. J’ai, par la suite été présenté au parquet d’Hussein-Dey le 8 novembre 1992. Ainsi, ma garde à vue a duré trente-trois jours.

Pendant ce temps, j’ai été isolé dans une cellule. Il est arrivé aussi que je partage une cellule de 2 m x 2 m avec quatre à six personnes.
Du 7 au 11 octobre 1992, j’ai été torturé à la brigade de Bab-El-Oued.
La torture allait des coups de poings et de pieds sur toutes les parties du corps, à l’asphyxie avec de l’eau souillée et autres ingrédients, etc.
J’ai également été « menotté » durant plus de vingt jours.
À part l’eau, je n’ai eu droit à aucune nourriture les cinq premiers jours de ma détention. Et en plus de la torture physique, j’ai subi la torture morale par la Police judiciaire de Bab-El-Oued où j’ai eu à souffrir des brimades, insultes, crachats, inondation de cellule et empêchement de dormir.

À ce jour, je suis détenu à la prison d’El-Harrach, à la salle 4 bis, sous le numéro d’écrou 64586.

NB/J’ai oublié de dire que le soir, certains policiers faisaient venir les fous du port d’Alger (sales, poux, baves, etc.) et les lançaient dans la salle de torture contre les gens arrêtés, assis sur des chaises, les mains attachées avec des menottes derrière le dos.
Les policiers assistaient au spectacle en fumant des cigarettes et poussant des cris afin d’exciter les pauvres malades mentaux pour faire subir les pires sévices physiques et surtout moraux aux gens arrêtés.
Ils crachaient sur leurs visages, les embrassaient, les léchaient avec leur bave, et d’autres actes indescriptibles. À la fin, les policiers leur remettaient des bâtons (planches de bois) avec lesquels ils donnaient des coups sur toutes les parties des corps des gens attachés.
Les policiers riaient et poussaient des cris hystériques.
On se croyait dans un véritable cauchemar.

Aous Djilali
Prison d’El Harrach, numéro d’écrou 64586


Arab Malek, 1997

Il a été arrêté en mars 1997 et détenu un mois durant à Châteauneuf. Il y a subi une torture barbare inhumaine. Complètement nu, les mains attachées derrière le dos sur un banc de bois, il fut trempé d’eau et torturé à la gégène (une boite de couleur beige de marque russe avec boutons de réglage d’intensité, genre appareil électrocardiogramme). Alternant avec la gégène, il subit le chiffon imbibé d’eau sale suivi de sévices sexuels à l’aide d’une barre de fer chrome à section carrée introduite dans l’anus avec répétitions sadiques ce qui entraîna le saignement abondant par l’anus et nécessita son hospitalisation au CHUA Mustapha Bacha Alger, service des urgences et de réanimation.

En cours de séance de torture, il fut réanimé après chaque évanouissement par un des tortionnaires prénommé Djamel. Tous les tortionnaires étaient cagoulés. Un simulacre d’exécution par arme à feu lui fut appliqué pour le terroriser. La mère du supplicié a été frappée chez elle et menacée d’incendie de la maison par les policiers venus arrêter son fils avec injures et grossièretés. Elle a reçu aussi des coups de poing ayant touché une petite fille de deux ans qu’elle tenait à la main. Le fils fut déshabillé devant sa mère, les mains attachées avec du fil de fer, et couché à plat ventre puis intimidé par des tirs de pistolet en l’air. Avant de se retirer du domicile, les policiers ont cassé l’armoire qu’ils avaient fouillée de fond en comble.
La famille a dû déserter le domicile du fait de harcèlements incessants de la police. Toutes les autorités ont été alertées par leur avocat.

Arab, Malek.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 86511, atteint de névrose.



Famille Azizi, 1994

Ces événements, bien réels, ont eu lieu la nuit du 22 septembre 1994 à El-Harrach. Ils défient toute description. C’était une nuit pas comme les autres.

Tout a commencé vers une heure du matin. Nous étions en plein sommeil. Nous avons été réveillés par le fracas de la porte d’entrée, ne sachant pas ce qui se passait. On aurait cru un tremblement de terre. Les forces de sécurité ont envahi les lieux comme des sauterelles. Ils hurlaient : « Ne bougez pas de vos places ! » Mon père leur a demandé leur identité et ce qu’ils voulaient. Il a reçu pour réponse une volée d’insultes grossières, devant nous, ma mère, mes deux soeurs et moi. Ils l’ont bousculé, sans considération pour son âge, et si violemment qu’il a failli tomber. Il a protesté et demandé des explications au sujet de leur comportement agressif envers lui, ajoutant qu’il avait l’âge de leurs pères. Ceci n’a fait qu’accroître leur agressivité ainsi que leurs injures et insultes épouvantables.

Ils s’en sont pris d’abord aux meubles et ont tout cassé, et en quelques instants ils ont transformé la salle en ruines.

Ensuite, ils ont emmené mon père dans la salle de bains. On était pétrifiées de panique. Après un moment, l’un des hommes cagoulés est ressorti pour prendre une pince et nos jerricans d’eau. Il est ensuite reparti en refermant la porte de la salle de bains.

Puis ça a été notre tour. Ils nous ont demandé où se trouvaient mes frères. Mon jeune frère Abdessamad, âgé de 18 ans, était encore dans une autre chambre. Le chef a ordonné à l’un de ses hommes d’aller le chercher. Ma mère a tenté de s’interposer. Elle les suppliait. Mal lui en a pris. Le chef lui a dit : « nous sommes el-houkouma (le pouvoir), on fait ce que l’on veut ». Ils ont pris mon frère avec violence. Il était dans un état de choc. Ils l’ont emmené dehors. On ne l’a plus revu depuis.

À un moment, la porte de la salle de bains s’est entrouverte, et on a pu voir notre père, un bandeau sur les yeux, les habits tous mouillés. Il avait une partie de la barbe enlevée, du sang sur le visage et les habits. Pendant tout ce temps ils l’insultaient. Ils l’ont ensuite jeté par terre. Lorsqu’ils se sont rendus compte qu’on les observait, ils nous ont insultées et ils ont refermé la porte.

La peur nous étranglait. Le temps passait.

Le chef s’est ensuite adressé à nous les filles, nous posant toutes sortes de questions. Lorsqu’on ne pouvait pas répondre à certaines des questions, il proférait les pires menaces.

Il a ensuite pris ma sœur aînée et l’a emmenée violemment dans la chambre mitoyenne. « Il a fait ce qu’il voulait faire. » On entendait les hurlements de ma sœur. On a essayé d’intercéder en les suppliant mais leurs cœurs étaient de pierre. On a entendu les coups s’abattre sur son corps frêle. Rien ne pouvait assouvir leur animalité. Après un moment elle est revenue. Elle pleurait, étouffait sous les sanglots. Le chef, derrière elle, nous a alors menacé d’en faire autant avec chacune de nous. Il a dit qu’il avait tout le temps pour cela.

Il est ensuite allé [assister les bourreaux de mon père] et, après un moment, il est revenu. Il a alors pris ma sœur cadette. Il lui a fait subir le même sort qu’à ma sœur aînée. Avec des coups de poing, coups de pied et insultes, il l’a ensuite traînée par les cheveux vers la salle de bains, pour lui faire voir le supplice de mon père.

Notre père gisait évanoui, ensanglanté, dans une mare d’eau. Ils l’ont torturé avec la chiffouna (le chiffon).

Après près de deux heures d’enfer, ils ont décidé de partir. Ils nous ont menacées de tous les tourments au cas où l’on dirait un mot de ce qui s’était passé et de ce qu’on avait subi. Le chef a menacé de brûler la maison, et nous avec, s’il lui parvenait la moindre information sur nous.

Ils sont partis, laissant derrière eux de fortes odeurs de vin, mélangées à d’autres odeurs de fumée. Nous étions tellement atterrées que ce n’est qu’un bon moment après leur départ que nous avons réalisé l’état dévasté de toute la maison. Dans la salle de bains, les murs étaient tachés du sang de notre père, les poils de sa barbe flottaient sur l’eau sale de la baignoire, ou étaient dispersés sur le sol, qui était jonché de mégots, de salissures inimaginables.

À ce jour, nous sommes sans nouvelles de notre père et de notre frère, qui ont probablement été emmenés au centre de torture de La Montagne, à Bourouba, Alger.

Notre père s’appelle Abdelkrim Azizi. Il est ancien moudjahid. Il est né le 25 mars 1941 à Médéa. Notre frère s’appelle Abdessamad Azizi. Il est né le 20 août 1976 à El-Harrach.

Lettre d’une des filles Azizi


Publié dans histoire(16), TORTURE EN ALGERIE(31) | Pas de Commentaire »

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Le plan du Pouvoir pour briser la Kabylie

 dans histoire(16) algiers_protest_july5Contrairement aux autres régions d’Algérie où les populations sont dociles en raison de plusieurs facteurs dont leur inculture dans le domaine des droits de l’homme, leur croyance exagérée en la fatalité et leur résignation absolue, la Kabylie a de tous les temps suscité l’inquiétude et la méfiance du Pouvoir algérien, car elle a toujours été revendicatrice. Ainsi, pour éviter que la conscience des Kabyles contamine les autres populations, ce qui ébranlera certainement les fondements du totalitarisme dans notre pays, le régime algérien s’est engagé à la fois dans plusieurs batailles contre la Kabylie. Dans l’une, il exerce un blocus multidimensionnel sur la région; dans l’autre, il mène une campagne de diabolisation contre elle à l’échelle nationale et internationale; dans l’autre, il oeuvre pour sa déstabilisation et sa dislocation à l’intérieur; et dans l’autre encore, il s’active pour la vider de ses élites. Voici en détail le plan destiné à briser la Kabylie, comme établi par ceux qui ont érigé la division, la dissension, la corruption, le pourrissement, l’intimidation, la violence et le meurtre en mode de gouvernance.

1. Incitation à la violence et à la perversion.

On se rappelle très bien qu’après l’assassinat du jeune Guermah dans les locaux de la gendarmerie, le ministre de l’Intérieur, M. Zerhouni, au lieu de calmer les esprits, a jeté de l’huile sur le feu en déclarant la victime comme un vulgaire voyou. Puis comme si les émeutes et les morts provoqués par cette déclaration irresponsable n’ont pas assouvi la haine que porte le Pouvoir pour la Kabylie, le premier magistrat du pays, M. Bouteflika, vient à Tizi-Ouzou pour dire  » niet  » à l’officialisation de tamazight et devant des figures emblématiques de la cause berbère qui, sans doute, étaient piégées. La réponse à cette provocation qui porte en elle le germe de la division est immédiate : la Kabylie s’embrase de nouveau et le chantre Aït Menguellet subit la colère des Kabyles pour avoir assisté au discours insultant du Chef de l’Etat. Celui-ci, fidèle à sa politique divisionniste, revient à la charge quelques années plus tard, c’est-à-dire récemment dans son meeting à Constantine, et confirme son opposition à l’officialisation de la langue mère des millions d’Algériens. Par ses propos provocateurs, il espérait sans doute pousser la Kabylie vers le chaos pour avoir refusé de cautionner la charte de la honte qu’il a confectionnée afin de protéger son régime et ses alliés islamistes contre les victimes du terrorisme dont le mouvement ne cesse de s’amplifier et de mieux s’organiser. Dieu merci, son espoir est vain cette fois-ci ! Sur un autre front, le Pouvoir s’engage dans une autre batail déstabilisatrice; il s’agit pour lui de créer un faux problème qui puisse provoquer la haine et la violence parmi les citoyens de la Kabylie et entre ceux-ci et leurs élus locaux, afin de se frayer le chemin vers le contrôle de la région, lequel contrôle est depuis l’avènement du pluralisme en Algérie est entre les mains de deux partis, à savoir le FFS (Front des Forces Socialistes) et le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie). Ainsi, le représentant du Pouvoir, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, un originaire de Kabylie, s’accorde avec l’aile dialoguiste du mouvement citoyen mené par Abrika pour révoquer les élus locaux (majoritairement du FFS et du RCD) considérés depuis comme indus. Dans cette combine, le Pouvoir s’est appuyé entièrement sur ses hôtes, novices en politique dois-je préciser, qu’il a aveuglés avec l’officialisation illusoire de tamazight afin d’accepter de dresser la population kabyle contre ses élus.

Ce plan diabolique a réussi à envenimer les relations entre les militants du mouvement citoyen et ceux du FFS et du RCD, autrement dit entre les Kabyles et leurs frères kabyles, jusqu’au jour où, depuis Constantine, comme pour signer la fin de la mission des dialoguistes, le Président de la république a brisé le charme entretenu par le Chef du gouvernement sur Abrika et ses compagnons. Ceux-ci sont enfin conscients de la grande farce dont ils sont victimes, mais ils se trouvent dans l’impossibilité de changer les choses; tamazight n’est pas officialisée et les élections partielles auront bien lieu dans le courant de cette année, à la grande joie du Pouvoir qui se prépare dès maintenant pour l’envahissement de la Kabylie qu’il compte mettre à genou à tout prix. Une autre méthode que le Pouvoir est entrain d’employer contre la Kabylie est la création d’un climat d’insécurité. Les forces de l’ordre (police, gendarmerie, armée) ferment les yeux, voire encouragent tout ce qui peut nuire à la région : culture de plants et vente de la drogue, alcoolisme, débauche, racket, vol et agression. On voit bien parfois les déplacements des convois de l’ANP (Armée Nationale Populaire) et les interventions bruyantes de la gendarmerie, mais ce ne sont en fait que des manœuvres destinées à tromper la population locale. Des preuves ne manquent pas : premièrement, non seulement les narcotiques se vendent partout par des personnes connues des services de sécurité en raison des plaintes et dénonciation des citoyens, mais se cultivent aussi sans aucune appréhension de la loi qui n’autorise pas ce genre de culture. Selon les dires du leader du RCD, lors de sa campagne anti-référendaire, il existe en Kabylie 17 parcelles de terrain destinées pour la production de la drogue. Deuxièmement, on voit en Kabylie une prolifération alarmante des lieux de débauche et d’enivrement. Et comme si bars et cabarets, employant d’ailleurs toutes sortes de personnes  » dites de moeurs légères  » susceptibles de transmettre des maladies sexuelles, ne suffisent pas pour la perversion programmée des citoyens kabyles, les autorités ferment les yeux sur l’installation illégale, le long des routes nationales et à l’entrée et sortie des villes et villages, de cabanes qui servent de l’alcool à tout venant, y compris aux adolescents. Ainsi, sous l’effet des stupéfiants et de l’alcool, nos jeunes se bagarrent entre eux et commettent d’autres méfaits plus graves comme le vol à main armée, le tapage nocturne, la provocation extrême des filles non accompagnées, la destruction des biens publiques, etc. Même notre environnement est désormais défiguré par des milliers de bouteilles de bière que jettent nuit et jour les ivrognes fabriqués par le régime.

La Kabylie ressemble en cela à une véritable réserve indienne où les habitants sont abandonnés à leur propre sort. Troisièmement, on a remarqué ces dernières années la multiplication, dans la région, de  » vrais faux  » barrages destinés à racketter les citoyens. Le plus étonnant est que ces barrages, bien qu’ils soient si réguliers dans leur fréquence et leur place, n’attirent jamais l’attention des forces de sécurité au bon moment. Les bandits font leur sale besogne en toute quiétude et l’armée intervient quelques jours après en bombardant à tort et à travers les maquis, brûlant nos forêts et disséminant les troupeaux de nos bergers.

2. Isolement de la Kabylie

Cet isolement se manifeste sous plusieurs formes. Tout d’abord, pour inciter les Algériens des autres régions à diaboliser les Kabyles et à ne pas se solidariser avec eux lors de leurs révoltes contre le régime en place et les descentes punitives des forces dites de l’ordre qui s’ensuivent, le Pouvoir leur décrit la Kabylie comme une région sécessionniste, athée et dépourvue de tout esprit patriotique. Qui ne se souvient des attaques, lors du semblant de débat de l’APN (Assemblée Populaire Nationale) sur les événements de Kabylie, de certains partis acquis au Pouvoir contre le FFS dont le leader, Hocine Aït Ahmed, est accusé de haute trahison pour avoir réclamé une enquête internationale sur les dépassements des forces dites de sécurité? Je me rappelle aussi que lors de la grandiose marche du 14 juin 2001 sur la capitale, les capturés parmi les manifestants ont été contraints par les agents de la CNS (Compagnie Nationale de Sécurité) de se déclarer juifs en contrepartie de leur libération! En fait, les esprits des Arabes algériens (à inclure aussi une bonne partie de Berbères) ont été de tout temps minés par de pires idées contre les Kabyles et on ne peut les énumérer toutes ici. L’isolement de la Kabylie est apparent également dans le maigre investissement de l’Etat dans la région. L’Etat n’attribuant des budgets qu’en fonction de la docilité, voire d’assujettissement d’une région, la Kabylie, connue pour sa rébellion, se voit ainsi privée presque de toute assistance de l’Etat et ne survit – heureusement ! – que grâce à l’argent des immigrés. Il y a un autre aspect de l’isolement imposé par le Pouvoir sur la Kabylie. À chaque scrutin boycotté par les Kabyles en raison des pratiques anti-démocratiques du régime (manque de transparence, ralliement par corruption et intimidation, bourrages des urnes, etc.), les résultats finaux sont gonflés à l’extrême afin de signaler aux Kabyles l’insignifiance de leur poids à l’échelle nationale. Par cette astuce, le Pouvoir vise la vexation des Kabyles pour les faire taire et ne pas servir d’exemple de militants pour la liberté et la démocratie pour le reste des Algériens.

3. Organisation de campagnes anti-kabyles

Pour souiller l’image des Kabyles trop gênants, le régime algérien met en œuvre d’autres moyens plus efficaces comme les médias. L’ENTV (chaîne publique de la télévision algérienne), fermée à l’opposition et diffusant tout sauf la vérité, bat le record dans l’insulte et la manipulation des esprits des Algériens contre la Kabylie et ses habitants. On se souvient très bien de la couverture de cette  » machine à mentir  » des événements du Printemps Noir, en particulier la grandiose marche du 14 juin 2001. Comme on ne peut oublier les propos insultants et mensongers de certains parlementaires lors des débats de l’APN sur les événements en questions, lesquels débats ont été transmis en direct par cette maudite chaîne. Même l’ex-chef de l’AIS (Armée Islamiste du Salut), Madani Merzag, (ex-chef terroriste repenti) a eu récemment la permission de l’Etat de s’exprimer sur les places publiques ou dans les colonnes de certains journaux anti-kabyles à la solde du régime, comme le quotidien arabophone  » ech-chourouk « , pour jeter son venin sur toute la Kabylie.

4. Emploi de la triade « exil, emprisonnement, assassinat »

Pour vider la Kabylie de sa substance vitale qui la meut, le Pouvoir procède de plusieurs façons dont, plus efficace, la pratique de l’exil forcé, l’incarcération et l’assassinat. Les premiers Kabyles à être expulsés de l’Algérie dès l’Indépendance, et ce pour avoir été opposants aux visées panarabistes du régime d’alors, sont sans doute le chanteur Slimane Azem et le politicien Hocine Aït Ahmed, leader du FFS. Quelques années plus tard, c’est-à-dire durant la période qui s’étale de 1970 à 1980, une autre génération  » de sécessionnistes, de marginaux et de fauteurs de trouble », selon les termes de la presse gouvernementale de cette période-là, apparaît et subit l’emprisonnement et tout ce qui s’ensuit de pire comme torture et humiliation. Les chanteurs Ferhat Mhenni et Lounis Aït Menguellet, les militants de la revendication amazighe dont Djamal Zennati, Mohamed Haroun, Lehsene Bahbouh, le président du quotidien pro-kabyle  » Le Matin  » Mohamed Benchicou, le caricaturiste Dilem Ali, et j’en passe, ont tous connus les geôles pour avoir refusé la politique assimilationniste et d’assujettissement prônée par le Pouvoir à l’égard des Kabyles. Puis comme ces pratiques se sont avérées inefficaces, le régime est soupçonné, voire impliqué par la vox populi d’avoir recouru à des assassinats masqués de différentes manières. Ainsi, l’écrivain Mouloud Mammeri, juste après les événements d’octobre 88 qui ont inauguré une nouvelle ère pour l’Algérie, une ère de multipartisme, de liberté d’expression et d’association, a trouvé la mort  » accidentellement  » avec sa voiture sur la route de Aïn Defla en rentrant du Maroc où il a participé à une rencontre de berbérisant. Aujourd’hui, personne en Kabylie ne croit à un simple accident de roulage. Le motif de sa liquidation est bien clair : certains effrayés de ce qu’un intellectuel de la trempe de Mammeri peut faire dans le domaine des libertés linguistique et culturelle dans le nouveau contexte n’ont pas hésité à  » arranger  » un dérapage. Le meurtre commis sur la personne de ce chercheur et écrivain talentueux marque, dans l’Algérie post-indépendance bien entendu, le début d’une série d’assassinat de valeureux Kabyles. Tahar Djaout, Smaïl Yefseh, Saïd Makbel, Lounas Matoub, ont tous été, d’une façon ou d’une autre, éliminés directement ou indirectement par les services occultes autour du Pouvoir et à chaque fois celui-ci attribue le meurtre, interrogatoire filmé par l’ENTV à l’appui, aux terroristes islamistes. La guerre que mène le régime totalitaire algérien contre la Kabylie depuis le soi-disant recouvrement de la souveraineté nationale n’a pas encore atteint tous ses objectifs, mais il faut quand même avouer que la région a subit de graves dégâts qui hypothèquent son avenir : les investisseurs locaux la désertent, les nationaux et les étrangers s’en méfient, les jeunes qui souffrent du chômage sombrent dans l’alcoolisme, la drogue et autres vices. Enfin tous les ingrédients d’une bombe qui déchiquetterait un jour le corps fragilisé de la société kabyle sont là. Il est donc urgent que les Kabyles abandonnent leurs querelles partisanes, qui réjouissent le Pouvoir, et s’unissent pour la sauvegarde de leur région.

Par Messaoudi Djaafar

article trouvé dans le site (amazighworld.org)

Publié dans histoire(16), kabylie(60), Non classé(13), vive l'algerie(128) | Pas de Commentaire »

analyse de l’assassinat de tahar djaout par arezki ait larbi

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

L’AFFAIRE DJAOUT: UN CRIME POLITIQUE NON ÉLUCIDÉ

Par Arezki Aït-Larbi

L’assassinat du journaliste n’a toujours pas livré ses secrets.

Alger, 8/03/01 - En quittant son domicile situé à Baïnem, une cité populaire de la Banlieue ouest d’Alger, Tahar Djaout, écrivain, journaliste et directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Ruptures ne se doutait pas que sa vie allait prendre, ce 26 mai 1993, un tournant tragique.

Il est 9 heures du matin. Tahar Djaout entre dans sa voiture, et allume le moteur. Un jeune homme tapote sur la vitre, comme s’il voulait demander quelque chose. Djaout le regarde: il se retrouve brusquement face au canon d’un revolver.

Dans un ultime et dérisoire réflexe de défense, il lève les mains en bouclier. Une détonation, puis une deuxième… Le sort du poète est scellé: touché à la tête, il sombre dans un coma profond, dont il ne se réveillera jamais. Les agresseurs jettent le corps encore agité de soubresauts sur le sol, montent dans le véhicule, et démarrent en trombe.

Du balcon qui surplombe le parking, des voisines qui ont vu toute la scène donnent l’alerte. Évacué vers l’hôpital de Baïnem, Tahar Djaout rendra l’âme une semaine plus tard.

Les aveux télévisés
Le 1er juin 1993, au journal de 20 heures, un jeune homme de 28 ans, Belabassi Abdellah, passe aux aveux. Présenté comme le chauffeur du commando, il affirme que l’ordre d’abattre Tahar Djaout venait de Abdelhaq Layada, « émir » du GIA, et qu’une fatwa avait été lancée contre le journaliste, car « il était communiste, et avait une plume redoutable qui influençait les musulmans! »

Puis, il donne les noms de ses complices: Boubekeur Ras-Leghrab, marchand de bonbons et chef du groupe, Brahimi Mohamed dit Toufik, Ahmed Benderka et Abdelkrim Aït-Ouméziane. Il affirme que pour brouiller les pistes, il devait les déposer à Bab-El-Oued (environ 15 km de la cité de Baïnem où habitait Djaout), et les récupérer, après l’attentat, dans un autre endroit. Ultime révélation, il serait l’unique survivant du commando, ses complices ayant tous étés abattus lors d’accrochages avec les forces de police.

Saïd Mekbel, le célèbre billettiste du journal Le Matin ne cache pas son scepticisme: « On nous annonce que quatre des assassins de Tahar Djaout ont été tués », écrit-il le lendemain dans Mesmar Djeha, sa chronique quotidienne. « Qu’on me pardonne de le dire si brutalement : l’annonce a été reçue comme un gros gag, elle a même fait rire certains… de désespoir. C’est qu’on ne croit plus rien, on ne croit plus personne. »

Ce doute sera conforté par de curieuses lacunes dans l’enquête. En retrouvant, quelques heures après l’attentat, le véhicule de Djaout utilisé par les assassins pour leur fuite, la police s’est empressée de le restituer à la famille, sans procéder aux expertises d’usage. Les voisines qui, de leur balcon, ont vu les assassins, n’ont pas été convoquées pour éventuellement les identifier…

« Commanditaires de l’ombre »
Au lendemain de l’enterrement, une vingtaine d’artistes et d’intellectuels décident de créer un « Comité vérité Tahar Djaout ». Dans un communiqué publié le 7 juin 1993, ils appellent l’opinion publique à les soutenir dans leur quête, car, écrivent-ils, « trop de crimes politiques restent impunis dans notre pays. Les images de lampistes exhibées à la télé ne pourront masquer les commanditaires de l’ombre. »

Parmi les signataires, le professeur en psychiatrie Mahfoud Boucebsi, le chirurgien Soltane Ameur, les écrivains Rachid Mimouni et Nordine Saâdi, le cinéaste Azzedine Meddour et le journaliste Omar Belhouchet. Saïd Mekbel, coordinateur du comité, explique ses objectifs: « nous sommes résolus à lancer une tradition pour connaître les vrais auteurs et commanditaires de ces crimes. »

Le lendemain vers 11 heures 30, le professeur Boucebsi est assassiné de plusieurs coups de couteau devant l’entrée de l’hôpital Drid Hocine, où il était chef de service. À 16 heures, des policiers se présentent au siège de l’hebdomadaire Ruptures, et demandent « les adresses des membres du Comité pour assurer leur protection! » Certains d’entre eux refusent, d’autres, sous la pression, choisiront l’exil. « L’assassinat du professeur Boucebsi est la preuve que nous avons mis le doigt sur un point sensible », confie Saïd Mekbel à des amis. Le 3 décembre 1994, il est abattu, en plein jour à son tour, dans un restaurant d’Alger.

Les juges ne suivent pas
Juillet 1994, l’affaire Djaout arrive devant la Cour spéciale d’Alger, juridiction d’exception créée en 1993 pour juger les affaires de terrorisme, et aujourd’hui dissoute. Dans le box des accusés, le « chauffeur » Belabassi Abdellah et « l’émir » Abdelhaq Layada, arrêté une année auparavant, ont la mine crispée. Le procès commence par un coup de théâtre: Belabassi revient sur ses aveux télévisés et déclare avoir parlé sous la torture. Ses avocats affirment même détenir la preuve qu’au moment du crime, il s’entraînait avec son club de Hand-ball au stade algérois du « 5 juillet. »

Quant à Layada, déjà condamné à la peine capitale pour d’autres crimes, il semble tenir à son innocence dans celui-ci, comme si sa vie en dépendait: « je ne connaissais même pas Tahar Djaout; plaide-t-il, je n’ai entendu parler de lui qu’après sa mort… » En effet, au moment de l’attentat, « l’émir » du GIA se trouvait au Maroc depuis deux mois, avant d’être extradé vers l’Algérie une année plus tard, suite à d’âpres négociations entre les autorités des deux pays. Expédié en quelques heures, le procès se termine par un verdict surprenant: Layada est acquitté et Belabassi, poursuivi pour complicité dans d’autres attentats, écope d’une peine de dix ans de prison.

Hérésie Subversive
À l’annonce de cette sentence, Layada apostrophe les journalistes, venus nombreux: « la justice m’a innocenté dans cette affaire, j’espère que vous en tiendrez compte dans vos articles! » Cet acquittement n’empêchera pas des journaux de revenir sur la fable du « poète assassiné par un marchand de bonbons, sur ordre d’un tôlier! » Sans doute pour conforter le classement du dossier judiciaire et éviter les questions restées, à ce jour, sans réponse: qui sont les véritables assassins de Tahar Djaout? Qui sont leurs commanditaires?

Dans un pays qui n’a pas fini de compter ses morts, cette quête de vérité peut paraître dérisoire. Pour certains milieux « républicains », c’est une hérésie subversive. Au nom de « la famille qui avance », une formule empruntée au dernier éditorial de Tahar Djaout et détournée de son sens initial, de véritables « commissaires politiques » sont chargés de traquer les velléités de remise en cause des « vérités » officielles: le moindre doute, la plus timide interrogation sont condamnés comme des « tentatives d’absoudre les islamistes de leurs crimes! »

Malgré ces manœuvres, il reste toutefois une certitude: huit ans après, l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, reste une énigme.

Publié dans DROITS DE L'HOMME(22), histoire(16), intellectuels algeriens(48) | Pas de Commentaire »

lyes laribi-dans les geoles de nezzar-l’algérie des généraux

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Lyes Laribi:
« Les preuves que j’apporte sont irréfutables »

Alger, 28 Juin 2002 – L’un des auteurs de la plainte pour torture contre le général Khaled Nezzar explique les raisons qui l’ont poussé à publier un témoignage sur ses quatre années de détention en Algérie, au milieu des années 90.

Interview: Djamel Benramdane, Algeria Interface, 28 juin 2002

Algeria Interface: Vous publiez un témoignage accablant sur la torture et vous êtes également l’un des auteurs de la plainte pour « crimes de torture » déposée en France contre le général Khaled Nezzar, en avril 2001. Pourquoi M. Nezzar précisément ?

Lyes Laribi: Je ne connais pas M. Khaled Nezzar, mais au moment des faits, il était ministre de la Défense et co-président du HCE (Haut comité d’Etat, présidence collégiale entre 1992 et 1994, ndlr). Il était donc le premier responsable politique et militaire. J’estime être en droit aujourd’hui de lui demander des explications: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement. M. Nezzar n’a jamais désavoué ces pratiques. Tout cela s’est passé au sein d’institutions qu’il dirigeait, notamment l’armée, et il en est donc entièrement responsable. Lorsque l’état d’urgence a été décrété, toutes les juridictions sont passées sous la coupe du ministère de la Défense, qu’il dirigeait. En dehors du commissariat de Bab Ezzouar (banlieue d’Alger, ndlr) – et ce commissariat de police était sous l’autorité de l’armée – toutes les casernes et les centres par lesquels je suis passé étaient sous son autorité: la gendarmerie est un corps militaire, le centre de détention d’In M’guel dans le Sahara était géré directement par l’armée, la prison de Blida est militaire…

Votre témoignage intervient au moment où s’ouvre, le 1er juillet à Paris, le procès en diffamation intenté par M. Nezzar contre l’auteur de « La sale guerre », Habib Souaidia…

J’ai travaillé sur mon témoignage dans la discrétion la plus totale: personne n’en connaissait l’existence jusqu’à il y a une semaine. La première écriture de ce livre, je l’ai entamée en détention. J’ai essayé de sortir ce livre pour que l’opinion sache qui est ce monsieur, et le contexte me permettra de faire savoir ce qui s’est passé pendant toutes ces années de détention…

Que pensez vous de la procédure contre l’ancien ministre de la Défense et la manière dont il a fui Paris, en avril 2001?

Je ne veux pas entrer dans ces considérations, mais je peux expliquer ce geste: quelque part, c’est un aveu… Je ne veux pas me prononcer sur la procédure judiciaire et me placer dans un contexte politique: je veux témoigner, par devoir, et je ne veux pas être celui qui doit se taire… Il y a des conventions qui ont été signées et les signataires doivent s’y conformer. Pourquoi les plaintes d’un algérien ne devraient-elles pas aboutir? Les preuves que j’apporte sont irréfutables, et M. Nezzar ne pourra jamais me contredire. On ne pourra jamais expliquer mon arrestation de façon rationnelle: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement pendant quatre ans. Ce sont des faits réels, et ce ne sont pas les mensonges diffusés par la presse qui changeront quoi que ce soit. Des journaux comme El Watan ou Le Soir d’Algérie affirment que j’ai participé à des actes terroristes entre 1993 et 1995, or durant cette période, précisément, j’étais en prison. C’est de la désinformation, c’est extrêmement grave… Mes papiers prouvent que j’étais détenu et la presse n’a jamais tenté de vérifier ces informations. Pendant ce temps, des responsables du FIS comme El Hachemi Sahnouni, qui a participé à des réunions avec les premiers groupes terroristes, dans les maquis, n’ont jamais été inquiétés… Je veux comprendre pourquoi…

L’un des trois plaignants contre M. Nezzar, Abdelouahab Boukezouha, a retiré sa plainte après l’arrestation de son fils à Alger. Qu’en pensez-vous?

Je ne veux pas commenter cet événement.

Près de six ans se sont écoulés depuis votre libération, pourquoi avoir attendu si longtemps pour parler de la torture?

Tout simplement parce que je suis arrivé en France en décembre 2000. Cinq mois plus tard je portais plainte contre M. Nezzar… Vous savez, tout le monde sait ce qui se passe en Algérie, et je considère qu’il y a une complicité flagrante des Etats… 200 000 morts, ce n’est pas rien! Les déportés, les exécutions, la torture: ce sont des faits réels. Regardez pour le cas des disparus: à Alger, leurs parents manifestent dans la rue. Ces disparus ont pour la plupart été torturés avant d’être exécutés, par crainte qu’ils ne parlent de ce qu’ils ont subi, et tout le monde le sait. La torture n’est pas apparue avec les affaires de terrorisme, les détenus de droit commun aussi la subissent, dans les commissariats. Ça commence dans la rue, lorsqu’un policier tabasse un citoyen, même si la loi le lui interdit… C’est là que le mot hogra (terme générique désignant l’abus de pouvoir au sens large dans le dialecte algérien, ndlr) prend tout son sens: imaginez alors ce qui se passe dans les commissariats. C’est une pratique courante, systématique, dans tous les centres des services de sécurité. Et ne parlons pas de ce qui peut arriver quand on est islamiste ou soupçonné d’appartenir à un groupe terroriste. Dans ce cas, les sévices sont inimaginables, on peut arriver jusqu’à arracher les yeux d’un suspect…

Dans votre livre, vous relatez une seconde arrestation, cinq ans après avoir été torturé. Cette fois, l’interrogatoire n’est pas musclé et l’on sent comme une lueur d’espoir…

Oui, j’ai été de nouveau arrêté en 2000, pour un avis de recherche datant de 1995 et qui n’avait soit-disant pas été annulé. J’ai été emmené dans un commissariat, à Belouizdad (quartier d’Alger, ndlr). Pour moi, l’idée de retourner à ce commissariat était terrible: je me préparais moralement à subir des sévices… Puis j’ai découvert une dame, commissaire de police: elle ne m’a pas jugé, elle m’a entendu. Elle a écouté ma version des choses et ce que j’avais à dire, elle a été juste et j’ai été relâché. Je n’imaginais pas pouvoir entrer dans un commissariat et rencontrer quelqu’un comme elle… Lors de mon arrestation quelques années auparavant, je me suis retrouvé dans ce même commissariat. Il y avait un enfant de quinze ans dans la cellule. Je l’ai regardé, il avait le corps bleui par les coups. Il avait peur, il avait été passé à tabac et son père était dans une cellule voisine. Les policiers avaient voulu lui faire avouer où se cachait son frère aîné, qu’ils suspectaient d’être un terroriste. Ce gosse était innocent. Même si son frère avait fait les pires choses, lui était innocent. Je me suis dit que si cette femme avait été là, les choses ne se seraient pas passées de la même manière…

Que comptez-vous faire après la publication de votre livre?

Mon livre n’est pas la fin de l’histoire, il y a des lois, et elles sont universelles: elles ne doivent pas s’appliquer uniquement au monde occidental. Je sais qu’il y aura d’autres témoignages et d’autres plaintes. Je crois qu’il faut briser un tabou: celui de croire qu’un Algérien ne peut jamais demander de comptes ou s’attaquer à un membre des corps constitués…

Que sont devenus vos co-détenus dans les camps du sud et de la prison de Blida ?

Parmi les détenus du centre d’In M’guel, dans le désert, nous étions 80 à avoir été transférés à la prison militaire de Blida. Un des prisonnier, Ahmed Bouamra (un ancien militaire devenu chef islamiste, ndlr) a été enlevé, à Blida, et il a disparu. Huit autres ont plongé dans la clandestinité après avoir été libérés et ont probablement rejoint des groupes armés. La majorité, soit 70 personnes, a repris une vie normale, malgré tout.

Publié dans DROITS DE L'HOMME(22), histoire(16), TORTURE EN ALGERIE(31), vive l'algerie(128) | Pas de Commentaire »

le cousin de Abane nous parle du hero

Posté par algeriedemocratie le 12 décembre 2008

Belaïd Abane, auteur et cousin du héros de la révolution, à Liberté

“La mort de Abane ne doit pas alimenter la rancœur”

Par :Farid Belgacem

1Bélaïd Abane vient de publier “L’Algérie en guerre : Abane Ramdane et les fusils de la rébellion”, aux éditions L’Harmattan, en France. Dans cet entretien, qui se lit d’un seul trait, tant il est passionnant, il évoque les souvenirs de son cousin à Azouza mais, au-delà, insiste sur l’obligation de purger l’histoire de la révolution algérienne des mythes et des mensonges, non pas pour entretenir la “fitna”, mais par souci de pédagogie pour dire à la France, qui refuse de reconnaître ses crimes coloniaux, que nous, on est capable de porter un regard serein sur notre passé.

Liberté : Bélaïd Abane, vous venez de publier l’Algérie en guerre : Abane Ramdane et les fusils de la rébellion, aux éditions L’Harmattan, en France. Cet ouvrage coïncide avec le 54e anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954. Pouvez-vous développer à nos lecteurs les grands axes de votre précieuse contribution à l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine ?
 Bélaïd Abane : Je suis heureux que la sortie de ce livre coïncide avec le 54e anniversaire du 1er Novembre. Qu’ai-je voulu écrire et exprimer exactement dans ce livre ? Une sorte de fresque du calvaire enduré par la “masse indigène” comme l’appelaient alors les historiens colonialistes. Ce “récit” est fait à travers 3 grandes périodes. La première est celle de la résistance à la guerre de dévastation méthodique entreprise par les colonels et les généraux de l’“Armée d’Afrique”, une guerre qui se soldera par l’écrasement physique, économique, moral et culturel de la société algérienne. Résultat : la population algérienne sera réduite de deux tiers entre 1830 et 1871, soit en l’espace de 40 ans. La deuxième période commence en effet par les premiers balbutiements d’une nation algérienne moderne alors que le sort du pays semble définitivement scellé et que la domination coloniale paraît aux yeux des Algériens comme une réalité intangible. Les fêtes fastueuses du Centenaire (1830-1930) dans un style arrogant et provocant – le régime colonial fait défiler des troupes avec les uniformes de l’“Armée d’Afrique” et des enfants en tenue de croisés —, si elles blessent douloureusement leur mémoire sont en effet perçues par les Algériens comme le signe d’une domination écrasante installée pour l’éternité. Ils n’ont alors d’autre choix que d’appliquer le principe de réalité et de s’en remettre à la légalité du vainqueur, à ses principes, à ses institutions, afin d’améliorer un tant soit peu le sort proche de l’animalité de l’immense majorité des Algériens. La troisième période est celle qui suit l’échec de la précédente. Échec des recours pacifiques, échec des voies légales, échec du parlementarisme et résurgence des procédés génocidaires pratiqués dans le passé avec le massacre sauvage et massif du 8 mai 1945. C’est celle où les Algériens commencent à s’organiser pour une forme de résistance jusque-là inédite, car elle est cette fois globale, c’est-à-dire nationale, rurale et urbaine, multiforme : politique, militaire et diplomatique, ouverte sur le monde qu’elle prend à témoin en se projetant dans l’universel. C’est le dernier round livré à l’adversité coloniale, dont l’élan se cristallisera dans l’explosion du 1er Novembre, laquelle sera bientôt relayée par un travail d’organisation, de politisation, d’unification et de coordination de tous les potentiels Algériens. Le congrès de la Soummam est l’un des moments forts de cette troisième phase. C’est en effet à la Soummam que renaîtra l’État algérien, une Algérie en guerre (le titre du livre) qui se dresse dans une quasi-unanimité nationale contre une puissance coloniale décidée à la maintenir sous sa domination. Le fil conducteur de cette période est la contribution décisive d’Abane Ramdane à cette œuvre de rassemblement, d’organisation et de conscientisation des Algériens autour de l’objectif de libération nationale et d’indépendance.

Dans votre ouvrage, une place importante est consacrée à la bataille d’Alger que vous considérez comme un moment décisif. Pourquoi ?
Une place particulière est donnée à “la bataille d’Alger” à laquelle j’ai consacré une 4e partie. Le vocable lui-même a été inventé par les officiers parachutistes. Quant au terrorisme pratiqué par le FLN, il est analysé comme le boomerang de la responsabilité collective pratiquée par l’armée coloniale dans le bled, un boomerang qui revient, implacable, à la face du régime colonial. “La bataille d’Alger” est également analysée comme un cuisant Dîen Bien Phu politique pour le nationalisme colonial français. En dépit de sa victoire militaire, le système commence à se craqueler à Alger. La fitna qui gagne la société et l’armée françaises fait tomber la 4e République et mène certains officiers dans la voie de la dérive fasciste. Le FLN en sort certes en lambeaux, mais “la bataille d’Alger” lui confère la légitimité et la représentativité dans l’opinion internationale. Il faut dire, par ailleurs, que certains historiens algériens continuent de s’empêtrer dans des préalables méthodologiques, tétanisés qu’ils sont par l’accusation de manque d’objectivité qu’ils croient suspendue au-dessus de leur tête comme une épée de Damoclès. Du reste, la longue période de glaciation de l’histoire nationale ne relève pas seulement de la censure politique, comme on a souvent tendance à le croire. Elle est surtout le fait et le résultat d’une incurable frilosité intellectuelle de beaucoup d’historiens algériens, en particulier, et des intellectuels en général. 54 ans plus tard, il est peut-être temps d’y mettre fin. Prenons l’exemple du débat sur le “rôle positif de la colonisation”. La plupart des officiels français, de droite comme de gauche, dont j’ai entendu les déclarations, disent qu’il faut laisser les historiens travailler. C’est une façon de noyer le poisson. Si vous voulez jeter le voile sur un événement grave, créez une commission d’enquête. C’est la même chose pour l’histoire. Si vous voulez la rendre opaque au plus grand nombre, confiez-là aux seuls historiens. Avec tout le respect que je dois à leur travail dont je me suis du reste généreusement inspiré, il est temps que les historiens acceptent de faire un compromis et de céder une partie de leur magistère. J’ai également tenté de donner de l’épaisseur et de l’humanité aux dirigeants du FLN et aux combattants de l’ALN, présentés dans la presse, la propagande coloniale et même plus récemment au cinéma sous l’angle de l’infériorité morale et de la perversité la plus radicale. Il y a quelques mois, je suis ressorti outré et le cœur gros du dernier film de Florent Emilio Siri, l’Ennemi intime, qui traite des problèmes de conscience, face à la répression, de deux officiers français interprétés du reste avec talent par Benoît Magimel et Albert Dupontel. Ce réalisateur qui a pourtant fait un effort louable dans la manière de traiter de la “guerre d’Algérie”, en montrant de façon claire qu’il s’agit d’une guerre de reconquête coloniale, ne s’est pourtant pas départi des représentations habituelles du fellaga sans visage, sans épaisseur, ombre menaçante et malfaisante, ni de la sempiternelle asymétrie entre le “guerrier barbare” auquel fait face le “soldat tourmenté de la civilisation” et  tous ces clichés de la propagande coloniale que je traite dans la dernière partie de mon livre. L’un des mérites d’Abane Ramdane est d’avoir œuvré et réussi à redresser dans l’opinion – car la guerre de libération était aussi une guerre pour l’opinion — l’image d’un FLN “barbare”, “fanatique” et groupusculaire, et de transformer les fusils de chasse de la rébellion en résistants nationaux légitimes contre l’oppression coloniale.

Certains s’étonneront sûrement que l’on évoque Abane Ramdane pour un 1er novembre, alors qu’il était encore en prison à l’époque du déclenchement de la révolution. Qu’avez-vous à leur répondre, vous qui avez intitulé un de vos chapitres “Abane Ramdane et le 1er novembre” ?
Abane a été effectivement libéré 2 mois et demi après le déclenchement de la révolution. Il entrera en clandestinité  début mars 1955, moins de 2 mois après son retour à Azouza. Contrairement à ce que l’on peut entendre et lire ici et là, Abane n’était pas un nouveau venu. On a même dit un inconnu. Je rappelle d’abord qu’il a été membre du comité central du PPA-MTLD, issu de la session de mars 1950  qui s’est tenue dans la ferme de Mustapha Sahraoui à Larbaâ, après avoir été à la fois chef de wilaya et responsable de l’OS. Ben Khedda, qui dresse la liste des membres du CC, est un témoin crédible et digne de foi. Abane se fera ensuite connaître en 1952 après une grève de la faim de
33 jours et lorsqu’il fera tomber le directeur de la prison d’Ensisheim en faisant parvenir une lettre au Parti qui la publiera dans l’Algérie libre que dirigeait alors Abderrahmane Kiouane. Transféré à la prison d’Albi puis à celle de Maison Carrée (El-Harrach), il est tenu régulièrement au courant de la crise qui secoue le Parti mais aussi des préparatifs du 1er novembre. Des témoignages convergents, que je rapporte en détail dans mon livre, prouvent même qu’il était étroitement associé à ces préparatifs et qu’il faisait partie d’un comité révolutionnaire de 12 membres, mis sur pied fin octobre 1954 pour prendre en charge les destinées de la résistance algérienne. Selon Rabah Bitat, dont j’ai recueilli personnellement le témoignage à la fin des années 1980, Ben M’hidi aurait même suggéré de “différer le déclenchement jusqu’à la libération d’Anselme (pseudonyme d’Abane, ndlr)”. Si vous lisez Fathi Dib, le major égyptien des Moukhabarat, chargé des affaires de la Révolution algérienne, il ne dit pas autre chose. De qui tiendrait-il ces informations si ce n’est de Ben Bella dont on peut difficilement imaginer qu’il puisse affabuler pour valoriser le rôle d’Abane. Tout cela explique pourquoi ce dernier, arrivant à Alger, prend tout naturellement sa place dans le staff dirigeant et en deviendra même l’âme et la force motrice au bout de quelques mois. Et tout cela sans complexe et sans donner la moindre impression d’avoir pris le train en marche. Si donc Abane n’était pas physiquement partie prenante au 1er novembre, il y était moralement et organiquement associé. À aucun moment, un dirigeant “historique”, pas même Ben Bella, ne viendra contester cette distribution des rôles. Ni Krim, qui s’attribuera plus tard le mérite d’avoir recruté Abane. Le chef de la zone III ne prendra ombrage du rôle central d’Abane dans le mouvement qu’au moment où il se sent lui-même un peu marginalisé au sein de la direction d’Alger. Voilà donc quelques arguments, bien plus étayés dans mon livre, qui expliquent pourquoi il n’est pas incongru d’évoquer Abane pour un 1er novembre.

Vous évoquez aussi des aspects tabous de l’histoire du Mouvement national dans cet ouvrage. Pouvons-nous en savoir plus, M. Abane ?
Des aspects tabous, non. Inédits, oui. Il n’y a pas de sujet ou de question tabous. Il faut à tout prix persévérer dans le travail de mémoire entamé par le président Chadli Bendjedid dans les années 1980 en tirant de l’oubli certaines grandes figures de l’histoire nationale comme Abane Ramdane, Mohamed Khider, Abbas Laghrour, Mohamed Lamouri, etc. Le président Abdelaziz Bouteflika, dans une démarche empreinte d’irénisme, poursuivra ce travail dès son arrivée au pouvoir en 1999 en réinstallant à la place qu’ils méritent dans l’histoire nationale ces mêmes figures et d’autres, notamment Messali El Hadj resté durant plusieurs décennies comme l’énigmatique chaînon manquant de l’histoire du nationalisme algérien. Ceux qui veulent imposer un black-out sur notre histoire nationale ne sont pas logiques. Ce sont souvent les mêmes qui interpellent la France pour lui rappeler les pages sombres de son passé colonial. Il y aurait donc une logique qui voudrait que l’on exige de la France qu’elle se penche sur son passé, qu’elle fasse son travail de mémoire et son mea culpa en reconnaissant ses fautes et les souffrances infligées au peuple algérien du fait de la colonisation et de la guerre de reconquête coloniale. Et une autre logique qui voudrait que chez nous, on jette un voile opaque définitivement sur notre guerre de Libération. La meilleure façon d’amener l’État français à reconnaître ses fautes, certes incommensurablement plus lourdes, c’est de donner l’exemple en effectuant notre propre travail d’introspection et de dire : voilà ce que fut exactement telle ou telle période de notre histoire et de reconnaître qu’il y eut faute ou que l’on pouvait faire ou agir différemment. Prenons le cas de l’affaire de Casbah Melouza que je traite dans mon livre sans faux-fuyants ni concessions d’aucune sorte. C’est une grosse tache noire dans l’histoire du mouvement de libération nationale. Il est temps de le dire et de reconnaître qu’il était possible de faire autrement. Je me suis également interrogé sur les événements du 20 août 1955 et de leur bien-fondé tactique et stratégique. Quant à l’assassinat d’Abane Ramdane, il est traité de manière sereine et apaisée dans un 2e livre qui sera publié dans les prochains mois.

La mort d’Abane Ramdane continue de faire régulièrement irruption dans le débat sur l’écriture de l’histoire. Estimez-vous que toute vérité est  bonne à dire sachant que l’histoire de la Révolution algérienne est émaillée de cas de liquidations physiques ?
La vérité est toujours bonne à dire. Mais elle doit être dite non pour attiser la haine, la discorde ou engendrer la fitna, mais au contraire pour pacifier la mémoire nationale. Ma démarche, si elle s’inscrit incontestablement dans une quête de vérité et, croyez-moi, une vérité douloureuse comme l’effet du couteau dans la plaie, est par contre totalement affranchie de tout ressentiment, de toute acrimonie et de tout esprit de haine. Du reste contre qui ? Les principaux protagonistes de l’affaire ne sont plus de ce monde. Il est cependant indispensable d’aller au bout de la vérité et de démanteler certains mensonges qui, comme chacun le sait, fleurissent si bien sur la tombe des morts, ceux qu’il est si facile d’attaquer, pense-t-on, parce qu’ils ne sont plus là pour répondre et se défendre. Je vais vous raconter une anecdote que je livre en détail dans mon prochain livre. Après l’attaque contre Abane, d’Ali Kafi, lequel, soit dit en passant, n’en a tiré aucune gloire, contrairement à ce qu’il avait sans doute espéré, et a même été condamné par le tribunal de Bir Mourad-Raïs, j’ai eu la naïveté de croire qu’il pouvait y avoir une sorte de solidarité entre les hauts dirigeants de la Révolution. J’ai poussé cette naïveté jusqu’à aller voir le président Ben Bella, le meilleur ennemi politique d’Abane. Vous pouvez en rire, ce n’est pas la première fois que je fasse preuve d’une naïveté renversante. Je lui dis ceci : “Monsieur le président, je sais que vos rapports avec Abane étaient des plus exécrables. Mais le temps a passé, le peuple algérien est libre et l’Algérie indépendante. Si vous, le meilleur adversaire d’Abane, vous faites un communiqué pour dire que les propos d’Ali Kafi n’ont aucun sens, on mettra un point final à cette histoire. Le jour où vous ne serez plus de ce monde, destin inéluctable pour toute créature, il se trouvera toujours quelqu’un pour se dresser contre ceux qui iront cracher sur votre tombe comme on vient de le faire sur Abane.” Vous savez ce qu’il m’a répondu ? Il m’a dit exactement ceci : “Non, je ne peux pas. Si je le fais, il va m’attaquer. Mais je parlerai un jour.” Le président Ben Bella parlera effectivement deux ans plus tard pour s’acharner lui aussi sur Abane qui, lui, n’est plus là pour contre-attaquer et se défendre. Ce jour-là, je me suis souvenu de la réponse de Lamine Debaghine à ma question : pourquoi s’acharne-t-on encore sur Abane ? Le vieux docteur me répond : les morts ne font peur à personne. Quant aux liquidations physiques, il y en eut bien sûr et pas toujours pour des motifs défendables. Il faudra peut-être que l’on réfléchisse, afin de travailler dans le sens de l’apaisement général, pour instaurer une sorte de journée nationale du souvenir consacrée à tous nos compatriotes morts pour l’Algérie et auxquels a été donnée une mort injuste ou par erreur durant la guerre de Libération nationale. Encore un excès de naïveté, n’est-ce pas ?

Il y a énormément d’écrits sur la mort d’Abane Ramdane. À ce jour, on ne sait pas encore quelle est la véritable part des choses ?
Sur la mort d’Abane que je traite dans mon 2e livre, il y a d’innombrables morceaux de vérité. Mon travail a consisté à les rassembler pour reconstituer ce qui me paraît être la vérité. Car, tous les morceaux se sont imbriqués les uns dans les autres comme lorsqu’on reconstitue un puzzle. J’ai ajouté une touche de feeling personnelle, une espèce de sentiment qui vient de ce qu’il y a de plus profond en moi. En mon âme et conscience, et surtout en homme libre. C’est la seule chose que je revendique. Pour le reste, chacun est libre de juger.

Avez-vous connu Abane Ramdane pendant la révolution ? Quelle image, quel souvenir vous en gardez ?
Oui, bien sûr. Les souvenirs sont encore vivaces. D’abord, à sa sortie de prison en janvier 1955 : une joie générale qui vire rapidement à la tristesse et à la consternation, car yemma Fatma, sa mère, sous le coup de l’émotion, venait de subir une attaque cérébrale avec paralysie de tout le côté droit. Souvenirs également des allées et venues dans les venelles d’Azouza, de visiteurs arrivant, sourire aux lèvres, heureux de venir saluer le fils, et repartant la mine consternée après avoir vu la mère terrassée par la maladie. Je le revois également entouré d’un groupe de jeunes l’écoutant religieusement. Je l’écoutais moi aussi, mon cœur d’enfant envahi par une sourde inquiétude. Il disait en martelant ces mots : “Notre pays, il n’y a pas le moindre doute, retrouvera sa liberté. Mais ce sera terrible. Nous vivrons l’enfer pour en payer le prix. Le colonialisme ne lâchera pas facilement prise sur  cette terre. Il bombardera nos villages et brûlera nos forêts. Des enfants, des femmes et des vieillards mourront. Parmi vous, beaucoup ne seront plus de ce monde lorsque notre pays retrouvera sa liberté.” Devant la mine consternée et défaite de son auditoire, il ajoute : “Si ça peut vous rassurer, moi non plus, je ne verrai pas l’indépendance.” J’ai également le souvenir de ses colères explosives à la moindre entorse à l’équité ou à la justice (lbatal) et face à l’usage abusif de la force (draâ), ces comportements qui l’insupportent au plus haut point. La dernière fois que je l’ai entrevu, c’est vers le début de l’automne 1956. Notre maison d’Azouza était devenue pour un soir le modeste palais du gouvernement de l’Algérie en guerre. De retour de la Soummam, les dirigeants du FLN, dont Ben M’hidi, Krim, Ouamrane, avaient fait un crochet par Azouza. Abane voulait sans doute revoir  pour la dernière fois sa mère qui était encore clouée au lit. Il y eut une réunion houleuse avec les responsables FLN du village. Je revois à ses côtés pour la dernière fois mon frère Dahmane, un fusil de chasse tout neuf en bandoulière, avant de faire ses adieux à ma mère éplorée. Il vient lui annoncer sa décision irrévocable de partir au maquis. Il sera affecté à la Wilaya IV, dans l’Atlas blidéen, où il trouvera la mort le 15 février 1957 à la bataille d’Ahl El-Oued, aux côtés du commandant si Yahya, Aït Maâmar Yahya, de son vrai nom, sur les hauteurs de Sidi El-Madani dans les gorges de la Chiffa.

Monsieur Abane, vous êtes professeur en médecine. Pourquoi dès lors votre intérêt pour l’histoire de la révolution ?
J’ai une autre casquette que celle de médecin. Cette autre casquette, je ne l’ai jamais vraiment abandonnée, même si durant la période la plus chaude de ma carrière médicale, je l’ai remisée au fond du placard. Cette casquette acquise sur les bancs de l’institut d’études politiques a toujours entretenu l’intérêt que j’ai pour la chose politique. Et qu’y a-t-il de plus politique que l’histoire et a fortiori dans un pays comme le nôtre où politique et histoire sont toujours intimement liées. Quant au choix d’écrire sur Abane, il s’est imposé au cours des années. D’abord, parce que j’ai accumulé beaucoup d’informations et de documents. L’autre raison est qu’Abane ne laisse pas indifférent. Quand, après le déverrouillage politique et idéologique de notre pays, qui a suivi les événements de 1988, Abane retrouve sa place dans l’histoire nationale, cela n’a pas été du goût de tout le monde. Les attaques ont commencé à pleuvoir. Certaines ont blessé douloureusement notre famille. Ce premier livre et le prochain sont également une réponse à toutes ces attaques. Une façon de dire à tous les contempteurs : Et vous, qu’avez-vous fait ? Quel est votre bilan ? Qu’avez-vous laissé à la postérité qui soit digne d’être critiqué ?

F. B.

Bio express
 Bélaïd Abane a vécu toute la guerre de libération à Azouza, transformée en village de regroupement à partir de l’année 1957. Après des études secondaires au lycée Amirouche de Tizi Ouzou, il s’inscrit à la faculté de médecine d’Alger et, l’année suivante, à l’institut d’études politiques. En 1975, il est docteur en médecine. La même année, il est reçu aux épreuves du DES de sciences politiques à la faculté de droit de Ben Aknoun. Sous l’égide du ministère de la Santé, il est envoyé en France pour se spécialiser en médecine physique et réadaptation. Après avoir gravi les échelons universitaires, il accède au grade de Professeur d’université en médecine et exerce comme chef de service au CHU Alger-Ouest durant une quinzaine d’années. Père de cinq enfants, Bélaïd Abane vit depuis une dizaine d’années à Paris où il partage son temps entre l’écriture et l’exercice de la médecine spécialisée dans un hôpital parisien de l’assistance publique.

Publié dans histoire(16) | Pas de Commentaire »

123
 

The Soul of a Slayer |
AHL EL KSAR |
toutelactualite |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Halliburton Manufacturing &...
| Le Tallud 79200
| momema