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SAS- Alger

Posté par algeriedemocratie le 15 janvier 2011

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“Il n’y a rien à faire dans cette ville”, me dit Souad, une Libanaise installée ici depuis quelques mois. Son constat est loin d’être sévère. Souad aime les gens, mais où les trouver ? Comment les aborder ? Dans quel café ? Dans quelle brasserie ? On a l’impression qu’Alger s’est transformée petit à petit en une espèce de ville conçue pour abriter l’ennui. Alger est triste. Profondément triste. Et l’été n’y peut rien. Elle ne mérite peut-être même pas tout le soleil qui se déploie sur elle.

La pluie convient certainement mieux à cette ville. Elle colle pleinement à son aspect renfrogné. On a beau essayer de repeindre les murs de la ville, d’égayer ses façades, Alger reste sombre, malgré sa sublime lumière. A-t-elle perdu le sens de la fête ? L’a-t-elle eu un jour ? Une certaine forme d’amnésie nous fait penser que la fête a pris la clé des champs à cause de ces quinze années de guerre. Même pas vrai, diraient les gosses. On sublime un passé qui n’a peut-être jamais existé. Ou si peu. Avant la guerre, Alger était déjà en guerre contre elle-même. Elle s’enfonçait dans une longue liste d’interdits bigots combinés à un malaise malsain, que l’Etat avait inaugurée bien avant le zèle de la dévotion hirsute, sur laquelle, le plus souvent, on déverse injustement tous nos échecs et nos rancunes.

Alger est une ville policière. N’allez pas croire que ce soit à cause des attentats – ni du nombre croissant de ses policiers – qu’elle est policière. Alger est policière dans son attitude. Dans sa tête. Même sans policiers, elle aurait été policière. D’où le drame, peut-être. On s’y sent constamment guetté. Jaugé. D’abord par ses semblables. Les femmes bravent la hargne des regards mâles, mais elles restent tout de même prisonnières du temps et des hommes. Des cendrillons qui n’égarent aucune chaussure, mais sont tenues de rentrer chez elles bien avant minuit. La nuit, les femmes disparaissent. Mais les hommes aussi. Les femmes victimes des hommes et les hommes victimes d’eux-mêmes. Alger est une ville qui ferme, comme ses magasins. C’est une ville cadenassée que nous devrions cambrioler. Mais personne n’est assez doué pour forcer ses serrures. Quelle horreur, une ville qui ferme ses portes invisibles au nez de ses habitants ! Des portes contre lesquelles nous nous cognons constamment. Il ne viendrait à l’esprit de personne de se balader la nuit à pied. Prendre l’air. Un pot. Marcher. Découvrir d’autres senteurs. Voir la mer.

Le dos toujours tourné à la méditerranée

Même la mer, on ne la voit pas. On ne la voit plus. Est-ce les gens qui se sont détournés d’elle ou est-ce elle qui s’est détournée de nous ? Alger est devenue un désert sans sable traversé par des ombres pressées. On a de l’affection pour ses gens, mais on ne sait pas toujours où les trouver. Comment leur parler ? Nous sommes tous un peu comme Souad, la Libanaise.

Les dernières séances de cinéma, dans les deux ou trois salles encore fréquentables, sont programmées pour 18 heures. Quand elles ne sont pas carrément déprogrammées pour on ne sait quelles raisons, toujours valables aux yeux des gérants de salles. Après une séance de cinéma ratée, que nous reste-t-il ? Les cafés sont fermés. Les bars offrent des prestations médiocres d’où la gaieté et l’échange sont presque bannis pour laisser place à des murmures chaotiques ou des esclandres sans nom. Depuis plusieurs semaines, les bars sont sommés de fermer aux alentours de 22 heures. Prendre un soda ou une bière devient un véritable parcours du combattant. Et où écouter de la musique ? Et ces expositions, toujours organisées dans des lieux qui n’inspirent pas forcément la sympathie ? Malgré la beauté de leurs sites, ils sont honnis par la société. Je n’aime pas le palais de la Culture. Il est beau, mais je n’ai absolument rien à y faire. Et, quand j’y vais, c’est forcément pour faire plaisir à des amis artistes qui y exposent. La culture, la vraie, doit se faire dans la rue. Pas dans les palais, avec des ministres arrogants. El Djazaïr El-Mahroussa. Alger la bien gardée. Depuis les Turcs, la régence, Alger est sous surveillance. La moindre manifestation de joie inquiète. La moindre manifestation de colère panique. On a peur de la foule. Une agoraphobie institutionnelle qui n’a rien à voir avec les angoisses de l’individu, mais plutôt avec les terreurs des dirigeants envers la société. La société n’a jamais été écoutée, mais on l’a souvent mise sur écoute. Quand il y a un concert de musique, il y a souvent plus de policiers que de public. Idem pour les matchs de football. Alger est immédiatement quadrillée. Pour une raison étrange, les magasins de meubles restent ouverts très tard la nuit. Un ami anxieux me dit, avec un humour teinté de doute, que les vendeurs de meubles doivent travailler pour la police. Et si les Algériens, au lieu de s’amuser la nuit, préféraient acheter des meubles ? Peut-être bien. Mais, en attendant une réponse précise pour savoir pourquoi les magasins de meubles restent ouverts la nuit alors que tout est fermé, on peut déjà dire qu’une ville qui ne vit pas la nuit n’est pas une ville. C’est un village agricole sans les champs de blé à labourer.

Sis Ahmed Semiane

source: matin-dz.com

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RACHID BOUDJEDRA : “Le complexe du colonisé est beaucoup plus fort chez nous”

Posté par algeriedemocratie le 23 avril 2010

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RACHID BOUDJEDRA À “LIBERTÉ”

“Le complexe du colonisé est beaucoup plus fort chez nous”

Par : Sara Kharfi

“Les Figuiers de Barbarie” est le dernier roman de cet auteur prolixe et majeur de la littérature algérienne. Dans cet entretien, il revient sur ses thématiques récurrentes, ses obsessions, sa vision de la guerre et  de l’Algérie.

Liberté : Figuier de Barbarie est une expression qui prend un double sens. Du côté français, c’était une insulte, mais du côté algérien, c’était plutôt un compliment. Pourquoi avoir opté pour ce titre ?
Rachid Boudjedra : D’abord, objectivement. Dans la ferme où j’ai passé beaucoup de vacances d’été, c’était à la fois une ferme et un haras (il y avait l’élevage des chevaux), les palissades étaient toujours en figuier de Barbarie dans notre région, et d’ailleurs dans toute cette région des Aurès. J’ai vécu dedans. Ça m’a fasciné et j’ai trouvé, avec l’âge, avec le temps, que le figuier de Barbarie est quelque chose d’assez particulier. Souvent, les gens ne l’aiment pas beaucoup, mais je trouve que d’un point de vue esthétique, c’est une structure et une sculpture. Il a aussi cette qualité (ou défaut) d’avoir des épines très fortes. Il a des fleurs absolument formidables, mais que les gens ne connaissent pas. Jamais je n’ai entendu parler un écrivain méditerranéen de la beauté des fleurs de Barbarie quand ça fleurit. Le figuier de Barbarie donne de très grosses fleurs blanches, mauves, jaunes et rouges. Quatre couleurs en même temps. Donc, j’ai vu des enceintes des fermes recouvertes complètement par les fleurs ; on ne voit pas les parties qui ressemblent à du plastique et les épines. Le figuier de Barbarie est un peu, pour moi, l’Algérien. Il est très fier, très digne, mais en même temps, il peut être très agressif. Mais je crois qu’il est agressif quand on lui fait du mal. L’Algérien n’est pas quelqu’un d’agressif, malgré tout ce qu’on dit de nous-mêmes négativement. On admire les Marocains, les Tunisiens, les Égyptiens, et même chez les intellectuels, on a cette façon de se voir. Nous avons le déni et la haine de soi. Je ne sais pas, mais, quelque part, la haine de soi a des racines coloniales. Le colonialisme, on ne s’en débarrasse jamais, c’est une maladie chronique, une lèpre. Et donc, voilà pourquoi les Figuiers de Barbarie. Et puis il ne bouge pas. N’importe quel arbre peut bouger par le vent et n’importe quel arbre peut vous érafler, mais pas le figuier. Si vous vous en approchez trop près, il pique. Et l’Algérien est comme ça, il est très orgueilleux — dans le bon sens —, très fier, très digne, mais quand on l’attaque, il devient très méchant.

On retrouve dans ce nouveau roman, les thèmes des précédents : le père toujours omniprésent, et vous reprenez l’histoire du Vainqueur de coupe. Pourquoi ? Est-ce des questions qui n’ont pas été élucidées dans les précédents écrits ?
Le roman n’est pas une clinique, on n’y va pas pour se soigner ou pour résoudre un problème. Ce qui manque chez l’écrivain algérien, ce sont les fantasmes. Aussi bien chez les anciens, dont le grand Kateb Yacine. Le fantasme est autocensuré en Algérie. Il y a la censure sociale et il y a l’autocensure. Mes fantasmes sont toujours les mêmes, depuis que j’écris et même avant ; ils fonctionnent et ils reviennent. Je crois qu’on écrit toujours un seul roman, on réécrit le même roman, par exemple les vingt tomes de Proust, c’est le même roman. Je fonctionne avec le fantasme, et c’est pour cela que ces fantasmes reviennent tout le temps. Je ne changerai jamais. C’est comme les cauchemars, je fais les mêmes cauchemars, je fais les mêmes rêves ; c’est répétitif. Quand j’écris, je fais fonctionner mes fantasmes, le seul point qui change, c’est l’angle, le point de vue. Vous ne poseriez jamais cette question à un peintre. Picasso, dans Femmes d’Alger dans leur appartement (formé de sept parties), il a repris exactement le Guernica (c’est un petit village basque bombardé par Franco). Je ne vois pas la différence entre les deux, sauf que le Guernica est une seule toile. Dans chaque roman, ce sont les sujets qui changent, ce sont les mêmes personnages, et puis il y a toujours le narrateur au centre. Et puis, vous savez, beaucoup d’Algériens n’ont pas lu le Vainqueur de coupe. Aussi, quand j’écris, je pense aux jeunes qui aiment la littérature et qui n’ont pas lu tout Boudjedra.

Les Figuiers de Barbarie est-il un roman de la désillusion ?
Je n’aime pas le mot. Ils sont un peu dans la désillusion, mais ils sont surtout dans la perplexité. La notion d’échec est présente chez les intellectuels parce qu’ils pensent leur vie. Qu’est-ce qu’un intellectuel ? C’est quelqu’un qui pense sa vie, qui se réfléchit, qui s’analyse. Et quand ils (Omar et le narrateur, ndlr) font l’heure de vol, ils font le bilan de leur vie, et c’est l’échec, c’est l’échec total. C’est la désillusion et la perplexité. Chaque peuple se pose la question : pourquoi ne sommes-nous pas heureux ? 

Ce sentiment d’échec n’est-il pas une conséquence du fait que les deux personnages centraux, Omar et le narrateur, avaient fait la guerre ?
Oui, mais pas seulement. C’est l’une des raisons. L’autre raison, c’est l’échec de l’indépendance, il ne faut pas oublier qu’on a eu un coup d’État tout de suite en 1965 ; on a eu octobre 1988, après on a eu les dix ans de terrorisme intégriste. L’horreur ! 

Vous dites dans ce roman que toutes les révolutions sont des échecs, mais il faut les faire quand même. Pourquoi ?
Dans l’Algérie de 1962, il y avait 10% d’enfants scolarisés, il y avait une seule université dans toute l’Algérie, et il y avait un hôpital par grande ville. Aujourd’hui, combien d’universités nous avons ? Combien de gosses vont à l’école ? L’Algérie indépendante est beaucoup mieux, soixante mille fois mieux. Bien sûr. Mais, cependant, l’Algérie ne pouvait pas faire mieux que ce qu’elle a fait jusque-là pour des raisons objectives et subjectives. L’histoire est très subjective aussi. L’Algérien a l’impression que l’intellectuel marocain ou tunisien vit mieux que lui. C’est faux ! Je dirai même que l’Algérien vit mieux. Nous avons des complexes que Fanon avait définis il y a bien longtemps. Le complexe du colonisé est beaucoup plus fort chez nous, parce que nous avons été une colonie de peuplement, que la France n’a pas essayé de tuer les gens ou de les détruire ; elle a surtout essayé de détruire l’identité, et ça c’est un vrai problème. Mais nous en parlons, ça nous inquiète, et c’est bien pour cela que nous sommes un pays intelligent. Car nous sommes inquiets, parce que nous sommes partis de très loin, nous visions très haut, et nous sommes arrivés à un certain niveau qui n’est pas si mauvais que ça, mais qui ne nous satisfait pas. Et ça, c’est une forme d’intelligence. Les deux personnages sont intelligents et malheureux. Qu’est-ce que l’intelligence sinon avoir conscience de soi, mais elle est malheureuse.

Vous dites aussi qu’une langue est révélatrice des équivoques de son histoire. Quel est votre rapport à la langue ?
Je suis bilingue. J’aime beaucoup les langues parlées algériennes que je trouve métaphoriques et extraordinaires, et que j’utilise dans mes romans en arabe. Malgré tout, il est quand même étonnant que nous continuions dans les langues parlées à utiliser le français, à le casser, à le détruire, à le transformer, à le conjuguer. Un substantif français est souvent conjugué en Algérie. Je crois que la métalangue reflète la complexité de l’identité algérienne.

Mais cette métalangue n’est-elle pas représentative d’une violence ? Une confrontation ?
Par rapport à l’identité ? Oui, bien sûr ! Il y a cette fascination/répulsion pour le colonialisme. 

Vous consacrez au colonel Amirouche quelques lignes avec lesquelles vous réhabilitez — un peu — son image. Amirouche fait également l’actualité ces derniers temps avec la parution du livre de Saïd Sadi. Que pensez-vous du parcours de ce martyr ?
Il n’y a pas que le colonel Amirouche. La révolution est faite par des révolutionnaires qui sont souvent héroïques. Mais pas des héros. Amirouche a été un type formidable, mais il a été amené à commettre des crimes contre ses propres troupes. Dans son cas, il est vrai qu’il a été poussé par les services de renseignement français. Par l’armée et par un certain nombre de choses. Moi, j’ai la preuve qu’il n’était pas du tout contre les intellectuels. Il a assassiné quelques intellectuels, il a commis quelques massacres contre les populations, mais il a aussi fait le contraire. Il a fait refouler certains intellectuels vers la Tunisie, parce que le maquis devenait intenable. Lui, il n’a pas fui. Des gens ont parfois été liquidés injustement, mais la France, il faut le reconnaître, a essayé d’infiltrer les maquis. Amirouche est un chef ; c’est un être humain, tout comme Belkacem. À la limite, j’en veux à Krim Belkacem d’avoir fait assassiner Abane Ramdane. Car l’ordre est venu de Belkacem. Boussouf n’a été qu’un second couteau. C’est terrible ! Belkacem, au moment de l’exécution d’Abane, était dans la pièce à côté, et Bentobal raconte que Krim aurait pleuré. Si au moins Abane avait été jugé dans un tribunal révolutionnaire ! Ce sont trois bonhommes qui ont décidé de le tuer. À mon sens, et c’est une hypothèse, c’est parce qu’Abane était le plus progressiste. Ils l’ont liquidé d’une façon terrible. Dans ce roman, je fais justement le parallèle entre la liquidation d’Abane Ramdane et celle de Ben M’hidi. Aussaresses raconte qu’une fois qu’il a été exécuté (c’était à Baba Ali), ils l’emmenèrent à l’hôpital Mustapha. Le médecin l’a ausculté et ils ont constaté le décès à l’hôpital. Un ami de Ben M’hidi m’a raconté que la corde a cassé trois fois, alors qu’il était très maigre et très petit. Ça n’a jamais été raconté, même pas par les historiens. Je crois que c’est le premier roman qui met tout ça en bouillie. Je voulais rendre hommage à tous ces gens-là. Par exemple à Maillot qui sans la cargaison énorme qu’il avait amenée dans l’Ouarsenis, peut-être que la révolution algérienne n’aurait pas pu se faire. Dès que ce convoi a été distribué sur toute l’Algérie, Amirouche a remercié le chef de la région de l’Ouarsenis. Mais Maillot n’a même pas une rue à son nom. Yveton a une petite rue, au Clos-Salembier, là où il est né.

Vous lui consacrez une bonne partie dans votre roman d’ailleurs…
Parce que sa mort est exemplaire. Il était innocent. Il n’a pas tué, il n’a jamais tué personne, mais la France voulait en faire un exemple : le premier pied-noir, membre du FLN, exécuté. 

Pourquoi avoir opté pour l’avion comme lieu où la machine des souvenirs s’enclenche ?
Pour deux raisons. D’abord parce que l’espace aérien est un espace neutre, et il devait y avoir un règlement de comptes entre ces deux copains. Lorsqu’Omar est descendu du maquis, il a accepté l’histoire (ndlr, un père qui travaille pour la France et un frère membre actif de l’OAS). Puis il a commencé à se rétracter, à  changer de position. Je voulais que le règlement de comptes ne se fasse ni chez Omar ni chez le narrateur, mais dans l’espace, parce que l’espace aérien est neutre par définition. La deuxième chose est due au fait que j’ai étudié le grec et qu’il y a chez les Grecs cette notion d’unité d’espace, de temps et de sujet. J’ai fait cela dans l’optique d’avoir un espace et un temps (l’heure de vol). Troisième chose, et c’est franchement par hasard : c’est un copain que je rencontre souvent dans l’avion, donc nous renouons à chaque fois. On se rencontre dans les aéroports. Je me demande s’il ne s’arrangeait pas pour qu’on se rencontre dans l’aéroport, comme dans le roman.

S. K.

Les Figuiers de Barbarie, de Rachid Boudjedra, roman, 204 pages, éditions Barzakh, Algérie, avril 2010, 600 DA.

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Le journal de Jean Mouhoub Amrouche de Tassadit Yacine

Posté par algeriedemocratie le 17 février 2010

Le journal de Jean Mouhoub Amrouche de Tassadit YacineSecrets de famille, secrets de combatsLe journal de Jean Mouhoub Amrouche de Tassadit Yacine dans intellectuels algeriens(48) 2353_82710

Natif d’Ighil Ali en 1909, il a grandi substantiellement dans la culture chrétienne et les premières expressions littérales d’Amrouche sont poétiques, qu’il s’échine à publier dès les premières années qu’il passe en Tunisie durant les années trente. Très attaché à la quête des origines, il publie tout de go un essai intitulé Éternel Jugurtha. Mais, l’homme n’est pas décidé à s’arrêter en si bon chemin. Butinant insatiablement et goulûment dans la riche tradition orale kabyle, il fait transcrire Les Chants Berbères de Kabylie en langue française auxquels il a donné une dimension planétaire et aisément accessible.

Elle est chercheuse, écrivaine et anthropologue, dont les multiples travaux sont résolument tournés vers l’enrichissement de la planète amazighe. La fille spirituelle de Mouloud Mammeri, alias Tassadit Yacine, directrice de la revue des études berbères «Awal», vient de publier aux éditions Alpha une œuvre singulièrement riche «Le journal de Jean Mouhoub Amrouche», un pavé déjà paru récemment en France chez Non Lieu.    En fait, ce « Journal » de 442 pages est le résultat d’un travail de longue haleine qui a duré une dizaine d’années passées à éplucher les écrits et les réflexions d’Amrouche, reflets de ses menées combatives en faveur de la cause algérienne qu’il dirigeait sur différents fronts, intellectuel notamment.    Ainsi, trouve-t-on dans ce « Journal » toute une panoplie d’articles inédits, d’échanges épiscopaux, de notes personnelles consignés entre 1928 à 1962, qui sont autant d’indices qui renseignent sur le caractère particulier de l’écrivain poète et ses relations avec son entourage immédiat.

Écrit sous forme de mémoires, «Le journal» déroule la saga d’une errance individuelle et familiale dans les arcanes de la savane qu’est la société algérienne alors sous le joug des fauves coloniaux que le fils de Fadhma Ath Mansour abordait avec une franche et farouche hostilité. Natif d’Ighil Ali en 1909, il a grandi substantiellement dans la culture chrétienne et les premières expressions littérales d’Amrouche sont poétiques, qu’il s’échine à publier dès les premières années qu’il passe en Tunisie durant les années trente.  Très attaché à la quête des origines, il publie tout de go un essai intitulé Éternel Jugurtha. Mais, l’homme n’est pas décidé à s’arrêter en si bon chemin. Butinant insatiablement et goulûment dans la riche tradition orale kabyle, il fait transcrire Les Chants Berbères de Kabylie en langue française auxquels il a donné une dimension planétaire et aisément accessible.  Homme de radio irascible et homme de plume impénitent, le frère de Taous a longtemps animé des émissions sur Radio Tunis, Radio France-Alger et Radio France-Paris. Dans la foulée, il a dirigé la revue littéraire parisienne l’Arche. Cependant, ses positions clairement anticoloniales lui ont valu d’être coupé des ondes françaises et il se dirige dès lors vers Radio de Lausanne où il a continué le chemin qu’il s’est tracé. Ironie du sort, un mal incurable a eu raison de sa santé ; et Amrouche mourut à quelques mois de l’indépendance de l’Algérie.  A bientôt cinquante ans après sa mort, le nom de Amrouche demeure respecté et admiré loin de sa terre natale, et suprême paradoxe, il continu à a être malmené par les gardiens de la morale nationale, un nom auquel on donne des coups de triques que seule une intolérance atavique justifie.  Bref, « Le journal » vient justement à une heure opportune pour remettre les pendules à l’heure, secouer les esprits frigorifiés par l’anathème et dire que l’Algérie pays de soleil, de couleurs et de beautés doit être aussi pays de bonté et de vivre ensemble. N’est-ce pas les vœux pieux de nos aïeux ?

Tarik Djerroud

dépêche de kabylie

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Camus, un talent écartelé

Posté par algeriedemocratie le 27 janvier 2010

LittératureCamus, un talent écartelé

“Le fléau n’est pas à la  mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer… Nos concitoyens continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux”, écrit Albert Camus dans “La Peste”, un roman métaphorique consacré entièrement à la population européenne, comme si Ras El Aïn, Planteurs et autres quartiers musulmans de la ville ne font pas partie de la ville d’Oran. Le “Philosophe de l’absurde”, le Moraliste marque par la délicatesse de l’esprit, son passage décisif à Oran, une ville qui allait lui inspirer méfiance, “déplaisance” et “frustration” mais aussi décantation et célébrité, puisque c’est au 67 rue d’Arzew, actuellement rue Ben M’hidi, qu’il boucle son premier cycle destiné un thème de l’absurde dont Caligula, Le Mythe de Sisyphe et L’étranger.

Camus, né en Algérie en 1913, publie son premier ouvrage à caractère littéraire en 1937. L’ouvrage intitulé “L’envers et l’endroit” est un recueil d’essais à dominante autobiographique. Noces paru en 1939 est son œuvre des poétiques. L’auteur chante sur le mode lyrique, la beauté et le charme de la terre algérienne, “ce plus beau pays du monde”, disait-il. Le “soupir adorant et âcre de la terre d’été d’Algérie”, le “sourire éclatant de ses ciels”, allaient être immortalisés dans une merveilleuse sympathie qui célèbre les noces de l’homme avec la nature. Camus travaille comme secrétaire de rédaction à “Paris soir” un canard syonnais battant des ailes à la Deuxième Guerre mondiale. Il trouve alors son salut dans la paisible ville d’Oran en épousant Francine, originaire de la même ville qui sera le lieu métaphorique de La Peste. Le calme d’Oran et le caractère indélébile de ses habitants ont remué chez l’auteur de L’étranger un sentiment d’absurdité et d’ennui que même une épidémie ne saurait altérer. Chose qui le mènera, par ailleurs, à ne pas tenir compte de la proposition faite par son ami journaliste et écrivain oranais Claude de Fremenville de travailler à Oran Républicain qui a servi de modèle à Alger Républicain paru le 6 octobre 1938, grâce à l’aide technique du premier. Albert Camus écrira son fameux reportage “Misère de Kabylie” faisant montre du dénuement de cette région d’Algérie. Perturbé de toutes parts, Camus avait du mal à se situer entre Alger, une ville qu’il adorait infiniment, et Oran, une ville “laide, sans végétation et qui tourne le dos à la baie”. Pour écrire La Peste, l’écrivain-philosophe a dû lire plusieurs ouvrages parlant de l’époque. Une démarche qu’on retrouve chez Soltjenitsine, écrivain de “Le cercle des cancéreux” pour montrer tout le drame vécu par le peuple russe sous un régime marqué par le culte de la personnalité. Camus prétexte-t-il une autre grave maladie pour parler de son mal interne ? Dans ses lettres, il parle de son avenir incertain, de sa maladie et de son ennui. Ils reprendra l’image minérale du Minotaure : “C’est un labyrinthe sauvage et brûlant. Au détour de chaque rue, les Oranais trouvent leur minotaure : c’est l’ennui. Mais on a quelque fois besoin de civilisation. Et ce désert n’a pas d’oasis”. Un désert qui sera pourtant fertile pour le prix Nobel, puisque pendant cette courte période, il réalisera ses plus belles œuvres. Son amour pour la philosophie et son talent électrique lui vaudront d’être un grand écrivain de la littérature universelle.

N. Maouche

source: dépêche de kabylie

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Le dernier écrit d’Albert Camus sur l’Algérie(*)

Posté par algeriedemocratie le 19 janvier 2010

Le dernier écrit d’Albert Camus sur l’Algérie(*)

II y a cinquante ans, le 4 janvier 1960, Albert Camus faisait route de Lourmarin, village situé dans le sud de la France, vers Paris.

A une centaine de kilomètres de Paris, la voiture dans laquelle il avait pris place, fit une embardée et s’écrasa contre un platane. Albert Camus fut tué sur le coup. On retrouva, dans sa serviette, les feuilles manuscrites d’une œuvre qu’il avait intitulée Le Premier homme, œuvre dont il avait commencé la rédaction et qu’il laissa inachevée. Dans les dernières pages de ce manuscrit, se trouve un texte, d’une vingtaine de lignes, qu’Albert Camus avait écrit, peu auparavant, sur l’avenir de l’Algérie tel qu’il le souhaitait. Ce texte est le tout dernier que Camus ait écrit sur l’Algérie. C’est ce texte que je me propose de vous présenter. Il demeure peu connu parce que Le Premier homme n’a été publié qu’en 1994, soit 34 ans après la mort d’Albert Camus, et que ce texte difficile n’a guère été commenté jusqu’à ce jour (du moins à ma connaissance). Je vous rappelle qu’Albert Camus est un écrivain français, né en Algérie, d’une famille très modeste puisque son père était ouvrier caviste sur une exploitation coloniale. Ce dernier fut mobilisé en août 1914, et dès septembre de la même année, il fut mortellement blessé à la bataille de la Marne. Il mourut peu après. Son fils, Albert, avait moins d’un an, c’est dire qu’il n’a pas connu son père. Dès la mobilisation de son mari, son épouse, Catherine Sintès, d’origine espagnole, était venue s’installer à Alger, chez sa propre mère, dans un appartement situé d’abord au 17 de l’ex-rue de Lyon, puis au 93 de la même rue, dans le quartier de Belcourt. La mère d’Albert Camus ne sait ni lire ni écrire, une maladie de jeunesse l’a rendue sourde et l’a empêchée d’être normalement scolarisée. Elle fit courageusement des ménages chez les autres pour faire vivre sa famille. Albert Camus eut, dès son enfance et durant toute sa vie, une grande admiration pour le courage de sa mère, qui surmontait, sans jamais se plaindre, le lourd handicap de sa surdité, tout en faisant de pénibles journées comme femme de ménage chez les autres. Albert fut scolarisé à l’école communale de son quartier, puis au lycée d’Alger. Il poursuivit ensuite des études à l’université d’Alger où il obtint une licence, puis un diplôme d’études supérieures de philosophie. Plus tard, en une quinzaine d’années, de 1942 à 1956, Albert Camus publia une série d’ouvrages qui lui valurent de recevoir, en octobre 1957, le prix Nobel de littérature. Comme je viens de le dire, il mourut accidentellement le 4 janvier 1960. Il venait d’avoir 46 ans. Vous le savez, sans doute, la position tenue par Albert Camus, concernant l’avenir de l’Algérie, a évolué. Durant les années 1935-1937, inscrit au parti communiste, il soutint l’Etoile Nord-africaine, organisation nationaliste qui militait en faveur de l’indépendance de l’Algérie (cf. AC-JG, 180). Mais plus tard, en 1958, il publia Actuelles III, Chroniques algériennes, ouvrage dans lequel il refuse l’avènement d’une telle indépendance. Il craint que celle-ci ne provoque le départ des Français qui, à ses yeux, étaient, eux aussi, et au sens fort du terme, des « indigènes » (IV, 389), et qui, à ce titre, devaient avoir le droit de demeurer en Algérie. Il craint aussi que le FLN n’installe en Algérie un régime totalitaire, imposant un parti unique et supprimant la liberté d’expression, liberté à laquelle Camus était très attaché. Cependant, doutant de lui, il disait : « Je peux me tromper ou juger mal d’un drame qui me touche de trop près. » (IV, 305). Durant l’année 1959, la situation en Algérie évolua, ce qui provoqua une évolution de la position de Camus sur l’avenir de l’Algérie. En effet, l’opiniâtreté de la lutte des Algériens pour leur indépendance conduisit le général de Gaulle à proposer, en septembre 1959, une sortie de la guerre par le recours à l’autodétermination du peuple algérien. L’avenir politique de l’Algérie sera déterminé par le choix des Algériens eux-mêmes. Albert Camus prit acte des perspectives nouvelles que ce recours à l’autodétermination ouvrait pour l’Algérie. En effet, il apparut, dès cette date, que les Algériens choisiraient l’indépendance de leur pays. Camus accepta cette perspective, en ce sens, du moins, que dans son dernier écrit sur l’avenir de l’Algérie, il ne s’oppose plus à cette éventualité. C’est ce qui apparaît dans ce texte que je vais, à présent, vous présenter, texte dans lequel Camus dit, aussi, son espoir que l’Algérie nouvelle soit édifiée en faveur des plus pauvres. Camus attachait une grande importance à ce texte puisqu’il le fit précéder du mot : Fin. Il estimait, sans doute, qu’il pourrait servir de conclusion à l’œuvre dont il avait commencé la rédaction et qu’il avait intitulée Le Premier homme. Je vous en donne à présent la lecture en la fractionnant en quatre parties.

Première partie

Fin. « Rendez la terre, la terre qui n’est à personne. Rendez la terre qui n’est ni à vendre ni à acheter (oui et le Christ n’a jamais débarqué en Algérie puisque même les moines y avaient propriété et concessions). » (IV, 944). A première lecture, ces lignes ne sont guère compréhensibles. Elles se présentent comme une sommation : « Rendez la terre, la terre qui n’est à personne. » Mais on ne sait pas qui est celui qui parle, ni de quelle terre il parle. On peut penser, et la suite du texte le confirmera, que celui qui parle n’est autre qu’Albert Camus lui-même. De même, on peut penser que la terre dont il parle n’est autre que la terre algérienne, comme, également, la suite du texte le confirmera. A qui faut-il la rendre ? On ne le sait pas. Mais, là encore, la suite dira qu’il faut la rendre aux pauvres. A qui s’adresse cette sommation de rendre la terre ? Elle ne peut s’adresser qu’à ceux qui, en 1959, en détenaient une part sans en avoir le droit, puisqu’on exige d’eux qu’ils la rendent. Camus doit faire allusion, ici, au fait que la terre algérienne a été jadis injustement conquise par les armes et qu’elle a été ensuite confisquée pour être donnée à des colons venus d’ailleurs. L’injuste spoliation initiale perdure, de sorte que beaucoup de ceux qui, en 1959, s’en disaient les propriétaires, l’avaient acquise et la détenaient de façon injuste. Ils devaient donc la rendre. La suite immédiate du texte confirme cette interprétation, car elle fait allusion à la façon illégitime dont des terres algériennes ont été données en concession, notamment à des moines. Nous savons que des moines trappistes venus de France reçurent, en 1843, une concession de 1000 hectares près de Staouéli, pour y fonder un monastère (voir Charles André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine 1827- 1871, PUF, 1964, p. 243). C’est à cet événement que Camus fait allusion quand il écrit : « Même les moines y avaient propriété et concessions. » Les autochtones musulmans qui vivaient sur ces 1000 hectares en perdirent la propriété ou l’usage. Certains durent partir, tandis que d’autres devinrent des travailleurs au service des moines, pour la mise en valeur d’une terre qui ne leur appartenait plus et qui devint le domaine de la Trappe. (Comme vous le savez, peut-être, ces moines trappistes quittèrent l’Algérie en 1904, leur domaine devint celui de Borgeaud, puis, après l’Indépendance, il devint le Domaine Bouchaoui, tandis que le vin produit sur ce domaine continue d’être dénommé « Vin fin de la Trappe »). Que veut dire Camus quand il ajoute : « Oui et le Christ n’a jamais débarqué en Algérie ? » Il veut dire que le Christ n’y a pas débarqué avec les moines qui se disaient ses représentants. Il n’a pas débarqué avec eux, car, selon Camus, le Christ aurait refusé de prendre part à une telle spoliation. Se disant non-chrétien, Camus avait, cependant, une grande estime pour la personne de Jésus. Pourquoi, toujours selon Camus, la terre algérienne « n’est à personne ? » Pourquoi n’est-elle « ni à vendre ni à acheter ? » C’est parce qu’à ses yeux, la terre algérienne est un espace de beauté et de lumière. Espace qui en raison, précisément, de sa beauté et de sa lumière n’appartient en propre à personne. Camus note qu’en Algérie : « La mer et le soleil ne coûtent rien » (I, 32). En effet, la splendeur d’un coucher de soleil sur la mer ne coûte rien. Elle n’appartient à personne en particulier, car elle est donnée à tous. Pour Albert Camus, je le cite : « Tout ce que la vie a de bon, de mystérieux (…) ne s’achète et ne s’achètera jamais. » (IV, 910). Or, par sa lumière et par sa beauté, la terre algérienne fait partie, à ses yeux, de ce qui est bon, de mystérieux et donc de ce qui ne s’achète et ne s’achètera jamais. Elle fait naître en ceux qui y vivent des sentiments d’émerveillement et d’amour, comme autant de dons que cette terre offre gratuitement. Nous pouvons à présent relire cette première partie. C’est Albert Camus qui parle. Il s’adresse à tous ceux qui, venus d’ailleurs, détenaient (en 1959) une part de la terre algérienne. Cette terre avait été, jadis, conquise injustement par les armes, en sorte qu’elle était, aujourd’hui encore, détenue injustement par certains Français, qui s’en disaient les propriétaires. Elle n’est ni à vendre ni à acheter, car, pour Camus, la valeur de la terre algérienne n’est pas, d’abord, sa valeur marchande. Elle est d’être comme elle l’a été été pour lui : « La terre du bonheur de l’énergie et de la création. » (IV, 379). En effet, par sa beauté et sa lumière, cette terre fait naître du bonheur en ceux qui y vivent, de plus, elle leur donne le désir et, donc, l’énergie de faire de leur vie quelque chose de beau, qui soit en harmonie avec la beauté de cette terre. L’allusion aux moines, qui ont reçu une concession de 1000 hectares dans la région de Staouéli, permet à Camus d’exprimer son indignation : « Même des moines ont participé à cette injuste spoliation ! Mais le Christ n’a pas débarqué avec eux en Algérie, car, lui le juste, n’aurait pas participé à une telle injustice. »

Deuxième partie

Et il s’écria, regardant sa mère, et puis les autres : « Rendez la terre. Donnez toute la terre aux pauvres, à ceux qui n’ont rien et qui sont si pauvres qu’ils n’ont même jamais désiré avoir et posséder, à ceux qui sont comme elle dans ce pays, l’immense troupe des misérables, la plupart Arabes, et quelques-uns Français et qui vivent ou survivent ici par obstination et endurance, dans le seul honneur qui vaille au monde, celui des pauvres, donnez-leur la terre comme on donne ce qui est sacré à ceux qui sont sacrés. » De façon inattendue, nous apprenons que la mère d’Albert Camus ainsi que d’autres personnes aussi pauvres qu’elle sont présentes auprès de Camus. En effet, c’est en les regardant qu’il renouvelle sa sommation : « Rendez la terre. Donnez toute la terre aux pauvres. » Or, Camus était en France quand, peu avant sa mort, il rédigea ce texte. A cette date, sa mère se trouvait en Algérie ainsi que « les autres » qui sont à ses côtés. Ces personnes ne sont donc pas présentes physiquement près de lui, elles sont présentes dans sa pensée. C’est en les regardant, c’est-à-dire en pensant à elles, qu’il renouvelle son appel à rendre la terre et qu’il explicite sa pensée en déclarant qu’il faut la rendre aux pauvres. Qui sont ces pauvres ? Pour Camus, ce ne sont pas les mendiants assis sur les trottoirs de nos rues (même si eux aussi ont droit à notre attention). Les pauvres dont il parle sont des travailleurs courageux, peu payés, telle sa mère qui faisait des ménages pour faire vivre les siens. Les pauvres dont il s’agit sont, écrit-il, « l’immense troupe des misérables, la plupart arabes, et quelques-uns français qui vivent ou survivent (en Algérie) par obstination et endurance. » Des hommes des femmes qui vivent ou survivent ainsi, Camus en a côtoyés dès son enfance, notamment il a vu sa mère. A son sujet, il écrit qu’elle endurait la dure journée de travail au service des autres, lavant les parquets à genoux, ignorante, obstinée. » (cf., IV, 775). Des hommes, des femmes, qui vivent ou survivent par obstination et endurance, Camus en a rencontrés également en Kabylie, région où il se rendit en mai 1939. Il y découvrit, selon ses propres termes, « des hommes courageux, une des populations les plus fières et des plus humaines en ce monde » (IV, 328 et 336). « Lorsque, dans certains villages, les ressources en grains étaient épuisées, les gens survivaient, en se nourrissant d’herbes, de racines et de tiges de chardon » (cf. IV, 309). Et, il en était sans doute ainsi en d’autres régions d’Algérie qui connaissaient, à la même date, des situations semblables. Selon notre texte, ce sont ces êtres courageux et misérables qui ont le droit de posséder la terre algérienne. Ils ont ce droit, précisément, parce qu’ils sont pauvres et courageux. Il faut la leur donner, écrit Camus, « comme on donne ce qui est sacré à ceux qui sont sacrés ». Selon le dictionnaire Le Robert, est sacré ce qui est digne d’un respect absolu. C’est bien ce sens qu’il convient de donner ici au mot « sacré ». Les pauvres qui, en Algérie, vivent ou survivent par endurance et obstination sont sacrés, c’est-à-dire dignes de notre respect absolu.

Nous pouvons même nous humilier devant eux, car ils sont plus courageux que nous. Albert Camus écrivait en 1958 : « Dans le secret de mon cœur, je ne me sens d’humilité que devant les vies les plus pauvres ou les grandes aventures de l’esprit. » (1,35). Avec tous ceux de son milieu familial et social, Albert Camus jugeait que le courage était « la vertu principale de l’homme » (IV, 841-2). Ayant partagé, dans son enfance, la pauvreté de sa famille, Camus reconnaissait la valeur humaine de ceux qui, avec courage et comme les siens, assumaient les situations difficiles qui étaient les leurs. Après avoir reçu le prix Nobel, qui est la plus haute distinction à laquelle un écrivain puisse prétendre, Camus se disait certain « d’être moins que le plus humble, et rien en tout cas auprès de sa mère », laquelle n’était rien aux yeux du monde (IV, 910). Dans ce texte, la terre algérienne est reconnue également comme sacrée et donc digne de notre respect absolu. En quel sens l’est-elle ? Avant tout en ce sens qu’elle a été pour Camus, ce qu’elle peut être pour d’autres : « La terre du bonheur, de l’énergie et de la création » (IV, 3). Camus a reconnu que, dans son enfance, il avait été élevé dans le spectacle de la beauté qui était sa seule richesse et qu’il avait commencé par la plénitude (cf. III, 609). Cette terre a éveillé en lui, comme elle peut l’éveiller en d’autres, l’amour et l’admiration ainsi que l’énergie. L’énergie, c’est-à-dire le désir et la volonté de faire de sa vie quelque chose de beau qui soit en harmonie avec la beauté de cette terre. (A suivre)

(*) Conférence à la Maison diocésaine d’Alger, le vendredi 8 janvier 2010 (à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort d’Albert Camus)

Références des citations :

Les sigles, ci-dessous, suivis du numéro de la page de la citation, renvoient aux ouvrages suivants :
- 1- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2006, Bibliothèque de la Pléiade, tome l, 1931-1944.
- II- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2006, ’Bibliothèque de la Pléiade’, tome II, 1944-1948.
- III- A. Camus, Œuvres complètes. Gallimard, 2008, Bibliothèque de la Pléiade, tome III, 1949-1956.
- IV- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2008, Bibliothèque de la Pléiade, tome IV, 1957-1959.
- AC-JG A. Camus Jean Grenier, Correspondance 1932 -1960, Gallimard, 1981.
- Todd Olivier Todd, Albert Camus une vie, Gallimard et Olivier Todd, 1996.

Par Françoise Chavanes

source: el watan

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Le dernier écrit d’Albert Camus sur l’Algérie (2éme partie et fin)

Posté par algeriedemocratie le 19 janvier 2010

Le dernier écrit d’Albert Camus sur l’Algérie (2éme partie et fin)

Après avoir réclamé que la terre algérienne soit rendue et donnée aux pauvres, comme on donne ce qui est sacré à ceux qui sont sacrés, Albert Camus écrit :

Troisième partie

« Et moi alors, pauvre à nouveau et enfin, jeté dans le pire exil à la pointe du monde, je sourirai et mourrai content, sachant que sont enfin réunis sous le soleil de ma naissance la terre que j’ai tant aimée et ceux et celles que j’ai révérés. » Camus sait qu’il ne pourra pas venir s’installer dans l’Algérie nouvelle et cela pour plusieurs raisons. Une de ces raisons est que, grâce à l’argent du prix Nobel, il a pu acquérir une maison dans le sud de la France à Lourmarin, village dont la lumière et la beauté lui rappellent son Algérie natale, et où il dispose de bonnes conditions de travail. Une autre raison est qu’on est sur le point de lui confier la direction d’un théâtre à Paris où il devra donc résider une partie de l’année. On sait que le jour de sa mort, le 4 janvier 1960, une lettre lui fut adressée du ministère français des Affaires culturelles, confirmant l’octroi d’une telle direction (cf. Todd, 753). C’est à cette obligation de résider à Paris, cette pointe du monde, que Camus fait allusion, lorsqu’il se voit « jeté dans le pire exil à la pointe du monde ».

En France, il se sentira en exil, car loin de l’Algérie dont il disait qu’elle était sa « vraie patrie » (III, 596). A l’inverse, sa mère et les siens, qui n’ont jamais pu s’habituer à vivre en France, pourront, espère-t-il, demeurer dans l’Algérie nouvelle. Lorsqu’il tenta de faire venir sa mère en France, elle ne s’y sentit pas à l’aise. Elle dit à son fils : « C’est bien, mais il n’y a pas d’Arabes » (C3, 182). Il n’y a pas d’Arabes comme à Belcourt et en Algérie où elle vit depuis toujours, où elle se sent chez elle. Ainsi, Albert Camus prévoit-il de demeurer en France où il pense partager son temps entre Lourmarin et Paris, avec périodiquement des voyages à Alger pour y revoir sa mère. Il espère cependant, que, même vivant loin de sa « vraie patrie », il sourira et mourra content, car il saura que sont réunis, sous le soleil de sa naissance, la terre qu’il a tant aimée et ceux et celles qu’il a révérés. Cet avenir entrevu par Albert Camus pour l’Algérie est un souhait, un vœu qu’il fait pour elle.

Un peu comme au début de chaque année, nous adressons des souhaits de bonheur, de santé, de réussite aux personnes que nous aimons, tout en sachant que ces souhaits ont peu de chance d’être réalisés et que, sans doute, l’année à venir ne sera guère meilleure que l’année qui vient de s’écouler. Et, cependant, ces vœux sont sincères car vraiment, nous voulons du bien aux personnes que nous aimons et auxquelles nous adressons nos vœux les meilleurs. On sait que, peu avant sa mort, Albert Camus adressa ses vœux de nouvel an à sa mère qui avait soixante-dix-sept ans. Il lui écrivit : « Chère maman, je souhaite que tu sois toujours aussi jeune et aussi belle et que ton cœur, qui d’ailleurs ne peut changer, reste le même, c’est-à-dire le meilleur de la terre. » (Todd, 751). Or, au cours de la prochaine année, sa mère vieillira d’un an, de sorte que son visage prendra, sans doute, quelques rides supplémentaires.

Cependant, Camus est sincère quand il souhaite à sa mère, parce qu’il l’aime d’être toujours aussi jeune et aussi belle. De même, Albert Camus formule pour l’Algérie future un souhait qui peut paraître irréel, et qui, cependant, exprime ce qu’il espère de mieux pour sa terre natale qu’il a tant aimée. Son souhait serait que la terre algérienne soit enlevée à ceux qui l’ont injustement accaparée, et qu’elle soit donnée aux pauvres. Ce souhait, même irréel, est sa façon de dire un « oui » à l’Algérie nouvelle : l’Algérie qui sortira des urnes lors du vote d’autodétermination, lequel, comme vous le savez, n’intervint que deux ans et demi après la mort d’Albert Camus. Je lis à présent la quatrième et dernière partie de ce texte. Il s’agit d’une courte phrase mise entre parenthèses.

Quatrième partie

(Alors le grand anonymat deviendra fécond et il me recouvrira aussi – je reviendrai dans ce pays). Quel est ce grand anonymat ? Pour répondre à cette question, il faut se rappeler que, dans ses dernières années, Albert Camus avait entrepris des recherches pour savoir qui était son père, ce père qu’il n’avait pas connu. Au terme de ses recherches, qui furent vaines, il écrivit : « Non, il ne connaîtra jamais son père. » Pourquoi ne le connaîtra-t-il jamais ? Parce que son père, comme la plupart des hommes, n’a laissé aucune trace de son passage sur terre, de sorte qu’à son sujet, il peut écrire : « C’était bien cela que son père avait en commun avec les hommes (. . .). Cela, c’est-à-dire l’anonymat. » (IV, 860).

Tous, comme son père et comme lui-même un jour, ont ou auront, la même destinée : celle d’entrer dans cet anonymat des morts sans nom. Pour Camus, qui ne croit pas en une vie au-delà de la mort, la mort est un anéantissement. Ceux qui nous ont précédés sombrent progressivement dans un immense oubli, sans laisser de traces, si ce n’est, peut-être, celle d’une inscription qui, peu à peu, devient illisible sur des pierres tombales (cf., IV, 859). Tous, dans le futur, sont destinés au même avenir : celui de retourner à ce grand anonymat qui est le destin commun. Et lui-même y retournera, car la mort le ramènera auprès de son père et des siens dans cet anonymat qui le recouvrira à son tour. Mais comment cet anonymat peut-il devenir fécond ? Je ne pense pas que, pour Camus, l’anonymat des morts sans nom puisse devenir fécond. Cependant, à ses yeux, il est un autre anonymat qui, lui, peut devenir fécond, c’est celui des pauvres.

De 1935 à sa mort, Albert Camus a noté, sur des cahiers, des réflexions personnelles. L’une des premières concerne l’univers de la pauvreté dans lequel il a vécu. Il écrit : « Le monde des pauvres est un des rares, sinon le seul, qui soit replié sur lui-même, qui soit une île dans la société » (II, 795). Or, dans leur retrait du reste du monde, ces pauvres sont, dès cette vie, des anonymes, car ils ne laissent aucune trace, jour après jour, de ce qu’est leur vécu quotidien. C’est ainsi que Camus évoque, « le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé » (IV, 937). Des êtres sans nom et sans passé sont, à proprement parler, des êtres qui vivent dans l’anonymat. Cependant, cet anonymat peut devenir fécond, dans la mesure où ces êtres pauvres détiennent de vraies valeurs qu’ils sont capables de transmettre à d’autres. C’est ce qui se passa pour Albert Camus qui reconnut que les siens, « qui manquaient de presque tout et n’enviaient à peu près rien », lui donnèrent des exemples de noblesse et de courage, qui l’ont moralement aidé à vivre.

Camus a exprimé cela en ces termes : « Par son seul silence, sa réserve, sa fierté naturelle et sobre, cette famille qui ne savait même pas lire, m’a donné alors mes plus hautes leçons, qui durent toujours. » (1, 33). Détenteurs de valeurs authentiques, les pauvres les transmettent à d’autres, et c’est ainsi que leur anonymat devient fécond. Lui-même a bénéficié de cette fécondité. Il a tenté, ensuite, de transmettre à d’autres ce qu’il avait reçu des siens. Les études universitaires qu’il a faites, puis son travail d’écrivain ne l’ont pas coupé de ses racines familiales et sociales. « Pour moi, écrivait-il en 1958, je sais que ma source est (. . .) dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu » (1,32). C’est auprès des siens et dans l’Algérie de son enfance qu’il a puisé son inspiration littéraire et qu’est né son désir de prendre la défense des humbles. Cette défense fut une de ses motivations d’écrivain. En 1953, il déclarait : « De mes premiers articles jusqu’à mon dernier livre (il s’agit de L’Homme révolté) je n’ai tant, et peut-être trop, écrit que parce que je ne peux m’empêcher d’être tiré du côté de tous les jours, du côté de ceux, quels qu’ils soient, qu’on humilie et qu’on rabaisse. » (III, 454).

Conclusion

En conclusion, il apparaît que ce dernier texte de Camus sur l’avenir de l’Algérie fait apparaître une double évolution de sa pensée par rapport à celle qu’il avait exprimée en 1958. Tout d’abord, dans ce dernier texte, il ne s’oppose plus à l’indépendance de l’Algérie. Il accepte cette éventualité. Il sait qu’une Algérie nouvelle va naître, il souhaite qu’elle soit édifiée en faveur des pauvres. Pourquoi en leur faveur ? Parce que les pauvres, du moins ceux qu’il a connus dans son milieu familial et social, lui paraissent être les plus aptes à posséder et à faire fructifier la terre algérienne. Ils en sont les plus aptes, car ils détiennent, et sont capables de transmettre, des qualités de courage, d’obstination et de générosité, lesquelles assureront la réussite de l’Algérie de demain.

En second lieu, Camus qui, en 1958, affirmait le droit des Français à demeurer en Algérie ne leur reconnaît plus ce droit. Il déclare, au contraire, que les Français, même nés en Algérie, n’y sont pas chez eux. Le pays n’est pas à eux, et il n’a jamais été à eux, car, jadis, ils l’ont acquis injustement par la force des armes. Camus rejoint, à présent, la pensée de Mouloud Feraoun qui, en 1956, écrivait dans son journal : « Dites aux Français que le pays n’est pas à eux, qu’ils s’en sont emparés par la force et entendent y demeurer par la force. Tout le reste est mensonge et mauvaise foi. » (p. 76).

On ne devrait plus considérer, aujourd’hui, que la position tenue par Camus en 1958, et publiée par lui dans Chroniques algériennes, a été et demeure sa position définitive. Même en 1958, Camus avait douté de lui-même quand il s’était exprimé sur l’avenir de l’Algérie. Il avait craint, disait-il, de se tromper et de juger mal d’un drame qui le touchait de trop près (cf. IV, 305). Il n’est pas étonnant que des évènements nouveaux l’aient conduit à modifier sa position. C’est ce que révèle ce dernier texte écrit par Camus peu avant sa mort accidentelle. Dans ce texte, comme nous l’avons vu, il ne s’oppose plus à l’avènement d’une Algérie indépendante. Il reconnaît que les Français n’avaient aucun droit de posséder la terre algérienne, ils n’en avaient pas le droit parce que, jadis, ils l’avaient conquise injustement par la force, et que, ensuite, le pouvoir colonial en avait disposé injustement en la donnant en concession à des gens venus de l’extérieur, fût-ce à des moines, qui n’avaient aucun droit de la posséder. C’est pourquoi, affirme-t-il, cette terre doit être donnée à ceux qui en ont été dépossédés.

Annexe

Pourquoi Camus a-t-il choisi d’habiter à Lourmarin plutôt qu’en Algérie ? Il est une question que beaucoup se sont posée. Quand Albert Camus a reçu l’argent du prix Nobel, pourquoi n’a-t-il pas choisi d’habiter en Algérie dont il disait qu’elle était sa vraie patrie, au lieu d’acheter une maison à Lourmarin en France, pays où, disait-il, il se sentait en exil ? Jean Grenier, son ancien professeur de philosophie devenu son ami, lui posa cette question, sans doute, durant la période où Camus cherchait une habitation dans le sud de la France. II lui demanda : « Pourquoi ne choisissez-vous pas d’habiter une belle maison à la campagne ou au bord de la mer en Algérie ? » Jean Grenier relate, en ces termes, la réponse qu’il reçut de son ancien élève : « Il me répondit, d’un air contraint : c’est parce qu’il y a les Arabes, ne voulant pas dire que les Arabes le gênaient par leur présence mais par le fait qu’ils avaient été dépossédés. » (J. Grenier, Albert Camus (Souvenirs), Gallimard, 1968, p.170-171).

Ce témoignage est très intéressant car, dans cette réponse, Camus reconnaît que les Algériens autochtones ont été dépossédés de leur terre par la colonisation française de sorte qu’aujourd’hui encore, ils en demeurent dépossédés. Cette réponse est conforme au souhait que Camus formulait, peu avant sa mort, dans son dernier écrit sur l’avenir de l’Algérie. Ce souhait, rappelons-le, était que ceux qui, en 1959, détenaient injustement une part de la terre algérienne devaient la rendre à ceux qui en avaient été injustement dépossédés. En formulant ce souhait, Camus reconnaissait que la spoliation initiale de la terre algérienne avait provoqué une transmission toujours injuste de cette même terre aux Français qui, par la suite, avaient été faussement reconnus comme étant les propriétaires d’une terre qui, de fait, ne leur appartenait pas. On comprend qu’en conscience Albert Camus n’ait pu accepter l’idée d’acquérir une habitation en Algérie sur une portion de terre dont les possédants légitimes avaient été dépossédés.

A l’époque où Camus allait s’installer à Lourmarin, il pouvait estimer que le moment n’était pas encore venu, pour lui, d’exprimer clairement sa nouvelle position, car certains de ses proches ne l’auraient, sans doute, pas comprise. Il l’a exprimée « d’un air contraint » à Jean Grenier car, lui, pouvait la comprendre. Il l’a exprimée, à nouveau, peu avant sa mort, dans les dernières pages des Annexes de son ouvrage posthume. Il l’a fait, il est vrai, en termes peu compréhensibles. Mais il est probable qu’il n’aurait pas publié ce texte en l’état où il se trouve actuellement. II l’aurait réécrit pour l’intégrer, peut-être en final, de l’ouvrage dont il avait commencé la rédaction, et qu’il avait intitulé Le Premier Homme.

Références des citations :

Les sigles, ci-dessous, suivis du numéro de la page de la citation, renvoient aux ouvrages suivants :
- 1- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2006, Bibliothèque de la Pléiade, tome l, 1931-1944.
- II- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2006, ’Bibliothèque de la Pléiade’, tome II, 1944-1948.
- III- A. Camus, Œuvres complètes. Gallimard, 2008, Bibliothèque de la Pléiade, tome III, 1949-1956.
- IV- A. Camus, Œuvres complètes, Gallimard, 2008, Bibliothèque de la Pléiade, tome IV, 1957-1959. AC-JG A. Camus Jean Grenier, Correspondance 1932 -1960, Gallimard, 1981. Todd Olivier Todd, Albert Camus une vie, Gallimard et Olivier Todd, 1996.

ParFRANCOISE CHAVANES

source: el watan

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Arezki Aït-Larbi à Abdelkader Dehbi : En finir avec l’imposture !

Posté par algeriedemocratie le 31 décembre 2009

Même convertis à une contestation Nintendo, les serviteurs du régime peinent à contrôler leurs réflexes de supplétifs. Dans leur pitoyable frénésie à sortir de l’anonymat, ils sombrent dans une pathétique confusion mentale, dans laquelle la mauvaise foi le dispute à l’approximation.

Par des éructations venues d’un autre âge, un certain Abdelkader Dehbi, agent des services de renseignements (Malg) puis de la Sécurité militaire, a réussi à faire diversion et à détourner un débat de fond vers les bas fonds de l’insulte raciste, de l’anathème et de la vulgarité dont il semble si coutumier. La technique est bien connue. Traînant une érudition de précieuse ridicule sous couverture d’intellectuel opposant, le chargé de mission crie à la haine en déversant la sienne, et s’autoproclame dépositaire de l’Etat civil national pour délivrer aux uns des brevets de conformité identitaire, et parquer tous les autres dans les ghettos de l’indignité.

Aux vociférations de M. Dehbi, qui feint de cracher dans l’écuelle du pouvoir après avoir avalé la soupe de l’allégeance clanique avec d’indécents borborygmes, j’étais tenté d’opposer la seule réponse qui sied à ce genre d’individus : le silence. Dans un pitoyable narcissisme paranoïaque, ne voilà-t-il pas qu’il relance la provocation en jouant les vertus outragées, et pousse la suffisance jusqu’à m’adresser, par le biais d’une dizaine de blogs et de sites web, un « droit de réponse contre un lynchage », comme si mon article, (« Assumer la rupture idéologique pour restaurer nos libertés ») paru dans El Watan du 12 décembre, et repris par le Matin, lui était personnellement destiné.

Je me vois donc contraint de remettre les pendules à l’heure, pour ne pas donner aux manipulateurs de l’ombre dont il est la vitrine présentable, la satisfaction d’avoir torpillé encore une fois un débat de fond, occultant ainsi les véritables enjeux.

C’est une « constante » bien connue chez les faux dévots adeptes du rite Johnny Walker, qui ont vécu dans la luxure et la corruption ; à l’âge de la retraite, ils prennent Dieu comme bouclier et la religion comme tenue de camouflage pour opérer une ultime escroquerie. Au risque de choquer tous ces islamistes mous en service commandé qui prêchent la haine et l’exclusion sans s’exposer au moindre risque, j’avoue qu’il m’arrive d’avoir des échanges fructueux, d’une rare convivialité et dans le respect mutuel, avec des islamistes de conviction – notamment les Bouialistes historiques – autrement plus dignes que les imposteurs qui s’expriment aujourd’hui en leur nom. Parmi eux, le plus représentatif des salafistes, Ali Belhadj, avec qui j’ai partagé, dans les années 80, les geôles de Berrouaghia et de Lambèse, lorsque M. Dehbi et ses complices en cagoule officiaient dans les services de la « dictature socialiste ». Au-delà de ses excès, et sans me faire d’illusions sur le sort qu’il réserverait à nos libertés s’il accédait un jour au pouvoir, je considère Ali Belhadj comme un adversaire loyal qui, par son intégrité, donne des cauchemars aux chargés de mission du pouvoir. A commencer par tous ces rentiers du système déguisés en agitateurs du clavier, qui dénoncent le « coup d’Etat de janvier 1992 » et invoquent « le choix du peuple » au nom de la même idéologie, pour surfer sur le sang des 200.000 victimes d’un drame qu’ils ont contribué à provoquer.

Si les chantres de cet islamisme de bazar qui prônent un arabisme agressif étaient conséquents avec eux-mêmes, ils liraient la presse arabophone, au lieu de s’encanailler avec El Watan et Liberté, ces supports de « l’anti-arabisme militant ». Ils sauraient alors que dans la crise déclenchée par l’Egypte contre l’Algérie, Ali Belhadj a choisi son camp sans ambiguïté. Dans un sursaut patriotique qui mérite d’être souligné, il a interpellé cheikh Mohamed-Sid Tantaoui, l’imam égyptien d’Al Azhar, pour lui reprocher son silence complice sur les insultes égyptiennes contre l’Algérie, son peuple, ses martyrs, son drapeau. Ali Belhadj a conclu son long réquisitoire par un verdict sans équivoque : «vous avez gardé le silence. Qui occulte la vérité est un  diable muet » ! (El Khabar du 08/12/2009). Mais peut-on demander à un vieux cheval de retour perclus de rhumatismes, de courir comme un jeune pur-sang arabe ?

Malgré  une technique de laboratoire qui a réussi à induire en erreur nombre d’internautes, vous avez fini, M. Dehbi, par tomber le masque et trahir vos accointances claniques en détournant avec autant de légèreté mon propos sur un sujet aussi sensible. Vous écrivez : « le brûlot de M. Arezki Aït Larbi, flétrissant l’Islam, qualifié de « matrice idéologique du terrorisme » et les Arabes, brocardés en « diplomatie du loukoum » ».

Avec un peu moins de mauvaise foi, vous auriez, par un simple copier/coller, rapporté la phrase exacte et complète dont vous avez exhibé une partie comme pièce à conviction de votre pitoyable fatwa : « Malgré des salves conjoncturelles contre la « matrice idéologique du terrorisme » dans le discours d’officiels autorisés, l’intégrisme continue de rythmer le fonctionnement des institutions ». Le passage que je cite en italique, et vous le savez bien, est de Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur, qui ciblait, non pas l’Islam qu’il n’a jamais renié, mais l’intégrisme, dont vous essayez d’incarner la branche molle, opportuniste et corrompue. Yazid Zerhouni étant l’un des anciens patrons de la Sécurité militaire, je comprends que vous ne puissiez vous attaquer à un (ex ?) supérieur.

Quant à la « diplomatie du loukoum » qui brocarderait les arabes, elle concerne l’attitude timorée du pouvoir, dont vous continuez à défendre les options les moins honorables, notamment à l’égard de l’Egypte. Un autre copier/coller du passage torturé de mon article suffira à révéler vos procédés peu glorieux : « Traînant le complexe traditionnel de l’enseigne « arabe » franchisée, les autorités algériennes hésitent encore à opposer une riposte ferme à la maison-mère qui nous a pourtant retiré son label dévalué. A force de prêcher une normalisation «fraternelle » à sens unique, cette diplomatie de la guimauve et du loukoum risque de sombrer dans le renoncement, la servilité et la soumission. »

Comme tous les agents formés à l’intrigue et aux techniques de manipulation, vous êtes, M. Dehbi, obsédé par le mythe des origines et la génétique des races visant à détecter, par des prises de sang et des tests ADN, qui descend de qui, qui est berbère, arabe, ou papou ancien. En un mot, qui sera autorisé à vivre dans l’espace idyllique de vos fantasmes, et qui doit disparaître dans ses catacombes. Dans l’histoire, cette approche sinistre que vous brandissez comme un étendard dans une version sous développée, porte un nom qui donne froid dans le dos.

Comme de nombreux Algériens, je préfère, pour ma part, m’inscrire dans le présent et regarder vers l’avenir. Si je respecte le passé, les origines, les ancêtres et les culture de mes compatriotes dans toute leur diversité, je respecte encore plus les miens pour tenter de les imposer aux autres par la contrainte et l’intimidation.

Vous êtes Arabe ? Descendant du Prophète comme vous le prétendez dans un autre de vos écrits, ou sorti de la cuisse de Jupiter selon votre posture de donneur de leçons, nul ne vous conteste le droit légitime de le proclamer haut et fort, et de vivre sereinement votre identité. Mais au nom de quel privilège de naissance, au nom de quel droit du sol voulez-vous interdire aux autres, les Berbères en général, et les Kabyles en particulier, de se revendiquer de la leur, qui est moins tout aussi légitime que la vôtre?

Natif de Meknès au Maroc, vous auriez, semble-t-il, pris le maquis dans les bureaux du Malg, durant la guerre de libération nationale, en qualité de « permanent salarié du FLN ». Ce palmarès héroïque vous autorise-t-il à rejeter dans le camp de la collaboration, ceux qui n’ont pas eu cette « chance », et stigmatiser les enfants du Djurdjura, de l’Akfadou, de la Soummam, des Aurès, et d’ailleurs comme une création coloniale ? Pour avoir résisté sur le terrain des opérations au napalm, aux tortures et aux ratissages de l’armée française, dans la faim, le froid et le dénuement, ils ont été vaccinés contre ce syndrome de planqués accourant au secours de la victoire, de Don Quichotte défiant le ridicule, d’imposteurs et autres faussaires de la mémoire qui cherchent, un demi siècle après l’indépendance, à rejouer une guerre sur Playstation avec la France, « pseudo patrie des droits de l’Homme ». Il en va de ce patriotisme sonore comme des frites d’une célèbre marque : ce sont ceux qui en ont fait le moins qui en parlent le plus !

Vous vous revendiquez de l’Islam ? C’est une religion respectable lorsqu’elle n’est pas l’otage des idéologies totalitaires. La foi, qui relève de la liberté de conscience de chaque individu, est cependant trop précieuse pour être laissée aux bons soins des Gardes verts et des nouveaux commissaires politiques. Au risque de vous occasionner une nouvelle crise d’urticaire, je voudrais vous rappeler un passage de mon article (El Watan du 27/05/2008) consacré à Habiba K, la chrétienne persécutée de Tiaret : «  (…) Dans la sphère privée, toutes les croyances sont respectables. Instrumentalisées à des fins politiques, toutes les religions sont potentiellement liberticides et peuvent engendrer de terribles drames et des fleuves de sang ». Pourriez-vous admettre enfin que des Algériens puissent, sans autorisation ni licence, se revendiquer de cet islam tranquille et apaisé de nos ancêtres ? Que d’autres Algériens pratiquent une autre religion ? Que d’autres encore n’en pratiquent aucune ?

Mais à l’impossible nul n’est tenu. Entre les chimères d’une nation fantaisiste, la « nation arabe », et la réalité de la patrie éternelle, l’Algérie, nous avons fait des choix diamétralement opposés. A une identité artificielle en mille-feuilles, superposition par décret d’ « amazighité, arabité, islamité », qui trahit une concession tactique pour préserver le triptyque totalitaire d’un « peuple, une langue, une religion », je suis partisan, pour ma part, d’une cohabitation horizontale, dans le respect mutuel d’identités multiples, plus conforme aux réalités d’une société plurielle, riche de sa diversité. Je vous invite à relire sans préjugés ce passage de mon article qui a déclenché votre rafale d’invectives: « Après des décennies d’égarement et de bricolage, l’heure est aux bilans sans complaisance. A défaut d’intégrer tous ses enfants, dans la richesse de leurs différences, l’Algérie risque de poursuivre sa course folle dans la déchéance, l’auto-flagellation, le mépris de soi et la haine des autres, avant d’imploser dans un irréversible syndrome balkanique. Il est encore temps de rectifier la trajectoire pour éviter la fatalité du pire. En faisant le pari de l’intelligence, du courage et de la raison, le pays pourra se relever dans le respect de toutes les composantes de son identité plurielle. Avec ses femmes enfin libérées et ses hommes moins misogynes. Ses arabes ayant fait le deuil de l’Andalousie perdue et recentrés sur l’Algérie, et ses berbères non « arabisés par l’islam » mais acceptés dans le présent et tournés vers l’avenir. Ses musulmans tolérants, ses chrétiens paisibles et ses laïques libertaires. Ses francophones moins complexés et ses arabisants moins sectaires. Ses gauchistes utopiques et ses libéraux solidaires. Tous réunis par cet ardent désir de vivre en citoyens libres, dans un pays enfin libéré de l’autoritarisme, de l’intolérance et de l’exclusion ».

Si je reste fermement convaincu que cette Algérie plurielle, qui évitera de nouveaux drames à nos enfants, sera un jour réconciliée dans le respect de toutes ses composantes, votre réaction épidermique et intempestive me rappelle que le chemin est encore long. Dites-nous loyalement que vous refusez (et c’est votre droit !) cette Algérie de Larbi Ben M’hidi, de Abane Ramdane et de Djamila Bouhired, lui préférant un pays dilué dans une vaste entité dont il reste à définir les frontières, les barbelés et les miradors, avec un peuple uniforme, une religion unique et une langue sacrée. En attendant qu’un émir ou un calife s’autoproclame commandeur des croyants. Peut-être parviendrez-vous alors à convaincre les récalcitrants qui résistent encore au bonheur que vous leurs promettez comme un bonimenteur sur la place du marché, d’en devenir de fervents adeptes.

Au lieu de ce débat qui aurait enrichi la (re)connaissance des uns par les autres, et l’échange vif mais serein des idées entre citoyens d’un même pays, vous avez dégainé l’injure et l’excommunication, pour déclencher une polémique gigogne qui justifierait votre feuille de route et flatterait votre nombrilisme. Eh bien, M. Dehbi, cette querelle que vous me cherchez avec autant d’ardeur, vous ne l’aurez pas. Car, si j’apprécie la confrontation avec des adversaires aussi redoutables soient-ils, mais respectables par l’honnêteté de leur argumentation, le rêve que je partage pour ce pays avec des millions d’Algériens m’interdit de vous suivre sur le chemin d’une déchéance aussi affirmée.

Si vous voulez débattre loyalement, déchirez, au préalable, votre ordre de mission, enlevez vos œillères idéologiques, oubliez vos misérables luttes de clans, répudiez votre haine, fermez votre ghetto ethnique et sortez de votre tribu pour aller vers vos compatriotes, quelles que soient leurs origines, leurs langues, leurs religions ou leurs convictions politiques. Si, toutefois, vous considérez encore l’Algérie comme votre patrie, malgré les fantasmes qui vous poussent vers cette quête morbide d’une patrie de rechange.

En attendant, crachez votre venin une dernière fois et laissez les Algériens, dans la diversité de leurs convictions, poursuivre le débat contradictoire dans la sérénité. Un débat expurgé des relents racistes et xénophobes, et recentré sur l’essentiel : la reconquête de nos libertés bafouées, et la cohabitation de tous dans le respect de chacun. Malgré les pesanteurs d’un passé décomposé dont vous peinez à être un des représentants attitrés, c’est le palpitant défi d’avenir qui attend les nouvelles générations.

Arezki Aït-Larbi (Journaliste)

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Youcef Zirem:Le Chemin de l’éternité » ou l’interminable voyage

Posté par algeriedemocratie le 29 décembre 2009

Youcef Zirem édite son sixième livre à Paris »Le Chemin de l’éternité » ou l’interminable voyageYoucef Zirem:Le Chemin de l’éternité'' ou l’interminable voyage dans intellectuels algeriens(48) 2310_80529

Ce roman bien élaboré, dans la forme comme dans le fond, nous invite à un interminable voyage. Ce livre fera certainement du bruit et montrera, au grand jour, le talent d’un auteur indiscutablement génial reconnu en France et ailleurs. Les éditions Sefraber viennent de publier, à Paris, le sixième livre de l’écrivain-journaliste Youcef Zirem.

Ce roman intitulé  » Le Chemin de l’éternité  » est un chef-d’œuvre qui fera, à coup sûr, le bonheur des centaines de milliers de lecteurs dans le pays de Molière, en Algérie et ailleurs. Zirem revient avec une fiction captivante et émouvante. Contrairement au roman publié en 2005 ( La Vie est un grand mensonge) où il y n’avait pas d’ordre chronologique, ce nouveau-né respecte la succession des évènements. Une chose qui permettra à un large lectorat de savourer cette œuvre d’une rare beauté. Youcef raconte l’histoire difficile d’un destin de femme, étroitement lié à celui de son pays l’Algérie en proie à une effrayante sauvagerie aveugle. Amina, est une jeune fille qui se fait engrosser de force par son père, émir islamiste. Elle accouche de son enfant qu’elle garde, tout en poursuivant ses études à l’université. Pour faire face aux aléas de la vie, la tête haute, elle devient prostituée de luxe. Ensuite elle tombe amoureuse de Michel, un diplomate en poste à Alger. Il a fallu bien du talent à l’auteur pour émailler son récit, soit de poésie, soit de narrations historiques, qui, à travers les odeurs qu’elles dégagent nous permettent de supporter un récit souvent insoutenable.  » J’avais envie de pleurer mais les larmes ne venaient pas. J’étais, depuis quelques jours, à Bougie, une charmante ville de la Kabylie maritime ; je m’offrais du bon temps. Ville antique, Bougie était déjà un important port commercial du temps des Romains. Construite sur les ruines de l’ancienne cité, Bougie se souvient de son lointain passé. Resserrée sur elle-même, la ville s’accroche à la falaise qui la domine. La ville et la montagne font corps commun et se brisent brusquement dans la Méditerranée , en saluant, d’un regard complice, la Porte de la mer. L’accueil chaleureux des habitants donne un cachet unique à Bougie. Il y a dans cette région une tolérance incroyable dans un pays où le nihilisme et l’agressivité au quotidien font des ravages. C’est souvent un plaisir élémentaire que de voir les femmes porter leurs bijoux sans être inquiétées à aucun moment, contrairement aux autres villes. Les femmes peuvent aussi venir siroter un thé ou une boisson tranquillement sur les terrasses de la place Gueydon. De là, on a une vue imprenable et splendide sur l’imposant golfe de Bougie lequel se marie allègrement avec les montagnes du Babors, toutes proches, enneigées durant une bonne partie de l’année. Je faisais commerce de mon corps et je gagnais de l’argent. Je regardais la Porte de la mer, un vestige historique, symbole du passé lointain de cette ville hospitalière et discrète, et subitement je sentis que mon existence était sur le point de prendre un autre détour.  » Parfois, je suis le Dieu que je porte en moi, je suis alors le Dieu et le croyant et la prière, et l’image d’ivoire, où l’on oublie ce Dieu, parfois je ne suis rien de plus qu’une athée, de ce Dieu personnel que je suis dans mon exaltation, je contemple en moi un ciel entier, et ce n’est qu’un ciel haut et vide « , je continuais la lecture du livre de Fernando Pessoa et je n’arrêtais pas de m’interroger. J’étais perplexe, je voyageais au fond de moi-même et j’attendais une délivrance.  » La vie est brève, l’âme est vaste ; posséder, c’est être en retard « , écrivait Fernando Pessoa, mort à quarante sept ans, dans l’anonymat. Je me souhaitais une mort pareille, je voulais partir dans la force de l’âge et oublier ma vie de prostituée « , écrit le romancier qui a pu mettre au monde un roman où le présent interpelle le passé et les rêves du futur dans un incommensurable chemin. L’histoire se déroule en Kabylie, à Alger et en France. Notons que ce très beau livre sera bientôt en vente en Algérie.

Humanisme et lucidité d’un auteur singulier

Né le 16 août 1964 en Kabylie, Youcef Zirem, s’intéresse à la  » chose culturelle  » dès son jeune âge. Il avait la soif de découvrir le monde et de décrypter les secrets de la vie. Ingénieur en hydrocarbures, diplômé de l’I.A.P de Boumerdès en 1987, il entame une brève carrière dans le secteur de l’industrie avant de devenir journaliste à la suite des évènements tragiques d’octobre 1988. Avec un très beau papier sur l’immense écrivain américain William Faulkner, Zirem fait son premier pas dans la presse écrite où il ne tardera pas à se distinguer avec sa lucidité et ses analyses aisément convaincantes. Il participe à la rédaction de nombreux journaux algériens comme La Tribune, Le Quotidien d’Oran ou encore El Haq. Il dirige également la rédaction de l’hebdomadaire Le Kabyle de Paris (un journal créé en France en 2003). Youcef est l’auteur du roman, la Vie est un grand mensonge ; un livre très bien élaboré. C’est une fiction qui raconte l’histoire de l’Algérie depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Ce roman se révèle comme le témoignage d’un humaniste qui ne peut guère être insensible devant les souffrances de ses compatriotes, ses souffrances. L’ex-journaliste d’Alger-Républicain parle des violences multiples et des incommensurables malheurs de nombre d’Algériens. Ces histoires, souvent inspirées de la réalité, nous donnent à voir les choses avec distance, lucidité et sérénité. Cette belle fiction est aussi un hymne à l’amour et à la beauté. Le romancier raconte le parcours de deux couples sur près de vingt ans et décrit, soigneusement, leurs multiples tourments.  » La Vie est un grand mensonge  » continue les quêtes de l’auteur, entamées déjà par  » les Enfants du brouillard  » (recueil de poésie paru à Paris , en 1995, aux éditions Saint Germain des Près). Youcef Zirem est l’auteur de nouvelles (L’âme de Sabrina, éditions. Barzakh, Alger 2000) et d’un essai  » La Guerre des ombres, les non-dits d’une tragédie  » publié aux éditions le Grip-Complexe à Bruxelles en 2002. Cet essai a eu un succès considérable en Europe et au Canada. En 2001, le talentueux écrivain a également publié un autre recueil de poèmes, en France,  » Autrefois la mer nous appartenait  » que les éditions El Ikhtilef ont repris, à Alger, sous le titre  » Je garderai ça dans ma tête. L’auteur de l’âme de Sabrina savoure la beauté, décrit le malheur et s’invente des haltes de bonheur. Tantôt, c’est l’intellectuel qui s’interroge sur le substantiel des choses, sans se contenter d’une lecture simpliste et superficielle. Tantôt, c’est le rêveur et l’être sensible qui fait face à l’absurdité de la vie. En somme, l’écriture de Youcef Zirem est d’une esthétique hors paire, où la poésie et la prose se marient harmonieusement et d’une dimension universelle qui dépasse le temps et l’espace.

Tarik Djerroud

source: dépêche de kabylie

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Les racines algériennes d’Albert Camus

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2009


 

Les racines algériennes d'Albert Camus

Les racines algériennes d’Albert Camus

Cinquante ans après sa mort, le 4 janvier 1960, Albert Camus est plus vivant que jamais. Une floraison livresque vient saluer à nouveau l’éternité de son œuvre l Stéphane Babey est parti en Algérie sur les traces du prix Nobel et donne Camus, une passion algérienne. Catherine, fille de « L’homme révolté », ouvre pour la première fois l’album de famille pour Camus, solitaire et solidaire.

Lyon

De notre correspondant

Commençons par le lointain. Stéphane Babey, journaliste, écrivain n’en finit pas de revisiter les racines improbables de son existence. Fils d’un Algérien qu’il n’a jamais connu et d’une Française, il avait découvert tardivement sa filiation, il la revendique maintenant fermement. Il avait cru en solder la troublante incidence sur sa vie dans un formidable roman intitulé Les assassins de la citadelle, paru à Perpignan, en 2007 (Cap Béar éditions). Quelques mois après, en 2008, il récidive avec L’inconnu d’Alger, où il se réapproprie son héritage algérien qui ne demandait qu’à prospérer en lui. Une belle et difficile histoire d’amour. L’ouvrage a été publié par une nouvelle maison d’édition parisienne, au nom qui ne s’invente pas : « Koutoubia ».

Dans son imaginaire d’une Algérie qu’il fait sienne, sa personnalité s’affirme dans la douleur et la recherche. Cela donne de merveilleuses pages d’un homme entre deux passages. Un funambule sur la corde raide. Comme Camus ! Son éditeur lui demande alors de faire un voyage initiatique pour retrouver le fil de ses ancêtres en marchant sur les chemins heurtés d’Albert Camus. Qui mieux que Stéphane Babey, hybride qui s’ignorait, pouvait amorcer cette remontée du temps pour découvrir l’être déchiré qu’était l’auteur de L’Etranger.

Camus avait vécu, jusqu’à la blessure profonde dans son âme d’artiste, ses appartenances multiples. Peu de gens peuvent comprendre lorsque le feu de l’histoire brûle la lucidité devant la nécessité de l’action. Babey est donc reparti sur les traces réelles et imaginaires de Camus. Côté littérature, il a refait la route vers Rovigo, aujourd’hui Hadjout, où Mersault, le triste héros de L’Etranger part enterrer sa mère. Belcourt, où le jeune Camus a vécu, la rue de Lyon… A Oran, tableau de La Peste… Annaba enfin, et Dréan le hameau natal du philosophe romancier. Babey ne s’arrête pas aux lieux, il va jusque dans les fibres de l’Algérie de Camus et celle qui transpire de tous ses pores aujourd’hui.

Pour donner la vitalité à Camus, il passe par le meilleur des truchements qui soient, la libre parole algérienne, expressive, poétique, joyeuse, pétillante d’aspiration au bonheur, comme l’était Camus, engoncé parfois dans son refus, ou sa difficulté, de redescendre de ces limbes célestes où le parfait lui donnait la mesure. Camus, avant de mourir, n’était peut-être déjà plus de ce monde, Babey l’y fait revenir par le biais d’une nourrissante et parfois dérangeante parole algérienne dans un magnifique Albert Camus, une passion algérienne. Catherine Camus, fille de, et gardienne de l’héritage littéraire du maître, sort pour la première fois de sa légendaire réserve et ouvre l’album de famille.

Un beau livre publié par les éditions Michel Lafont, pour le cinquantenaire de la mort par accident de Camus le 4 janvier 1960, à l’âge de 46 ans. Qui mieux qu’elle pouvait le faire ? Dans l’introduction de ce somptueux livre d’images commentées, Albert Camus, solitaire et solidaire, dont certaines complètement inédites, elle écrit : « Travaillant depuis trente ans à la gestion de son œuvre, j’ai reçu des milliers de lettres venant du monde entier. Quelles que soient les civilisations, les cultures ou les sujets abordé, ces lettres ont un point commun, un amour fraternel pour Camus ».

Les images, qui retracent la vie de celui qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1957, sont accompagnées non pas de commentaires décalés dans le temps, mais de citations de son œuvre, ce qui fait de cet ouvrage une vraie œuvre littéraire d’époque, que Camus aurait pu signer. On y redécouvre aussi ses manuscrits, qui achèvent de redonner l’éclat éternel de la plume du poète.

* La Caravane Albert Camus

Le livre de Stéphane Babey sortira le 5 janvier. En partenariat avec le Centre culturel algérien, une caravane va visiter cinq villes de France : Paris, Montpellier, Nîmes, Perpignan, Uzès, et, en avril, sept d’Algérie : Alger, Annaba, Béjaïa, Tizi Ouzou, Tipaza, Tlemcen et Oran. Le livre sera présenté, en présence de Yasmina Khadra, le 14 janvier au CCA.

ParWalid Mebarek

source: el watan

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Boualem Rabia. Portrait d’un parolier et chanteur : L’homme, la poésie, la mémoire

Posté par algeriedemocratie le 28 décembre 2009

Boualem Rabia. Portrait d’un parolier et chanteur : L’homme, la poésie, la mémoire

Une allure de prof de français, mais une âme de Si Muhend U’Mhend. Une discrétion et une humilité à toute épreuve, alors qu’il concentre en lui un patrimoine littéraire et artistique inestimable.

Le cartable en bandoulière, Boualem Rabia paraît perpétuellement plongé dans son monde intérieur, un bouillon de culture où la création se décline sous toutes les formes et dans toutes les dimensions. Il a été la cheville ouvrière de Mouloud Mammeri dans la région d’Azazga, parolier et chanteur au sein du groupe de légende Yugurthen, dialoguiste et décorateur des meilleurs films produits en langue amazighe, de la Montagne de Baya à Si Muhend U’Mhend, poète, romancier et producteur d’émissions radio, Boualem Rabia est à lui seul un véritable monument culturel à Azazga. Année 1984.

Un homme d’un certain âge attend au volant de sa voiture près de la maison des Rabia à Azazga. C’est Mouloud Mammeri qui attendait que Boualem Rabia le rejoigne. L’on n’était pas encore à l’ère numérique, et tout le travail se faisait sur papier. « Il était jovial et simple. Il me regardait dans les yeux pour me dire son bonheur de voir la relève assurée, se disant heureux de constater que des jeunes essaient de sauver de l’oubli le patrimoine oral amazigh », se souvient Boualem. Mammeri lui proposait de s’installer à Paris pour travailler au CERAM (Centre d’études et de recherches amazighes) qu’il venait de créer, mais Rabia ne sera pas conquis par la perspective de s’expatrier.

Le jeune prof de français continuera sa collecte des poèmes kabyles anciens, notamment dans sa région natale à Aït Zikki, où il exhumera de vrais trésors littéraires. Il sera l’un des principaux collaborateurs de l’illustre anthropologue et linguiste. Leur collaboration durera jusqu’à la mort de Dda L’Mulud, en 1989. A la parution de Cheikh Mohand a dit, en 1989, on découvre sans surprise la gratitude de Mouloud Mammeri, qui écrivait : « Boualem Rabia, le plus jeune de tous, qui a collecté les faits et dits de Si Muhend avec zèle et compétence ». Mais ce ne sera pas le cas de tous les auteurs et chercheurs.

Un jour, Mouloud Mammeri présentait à Boualem une universitaire qui préparait un ouvrage sur une poésie kabyle spécifique. « Ils ont écarquillé les yeux quand je leur ai récité quelques sixains de notre terroir. J’ai remis tout ce que j’avais collecté sur le thème de l’amour », se remémore Boualem. Il ne sera pas cité à la parution de l’ouvrage. Il a en revanche une parfaite reconnaissance pour Ferhat M’henni, qui, un jour de 1976, entra à la maison de jeunes d’Azazga pour assister aux répétitions du tout nouveau groupe Yugurthen. « Ferhat nous embrassa tous, ravi par notre travail. C’est grâce à lui que nous sortions de l’anonymat. Quelques temps plus tard, Cherif Kheddam nous appellera pour nous produire au studio de la radio-télévision, dans une émission en direct à la Chaîne II », dit Boualem Rabia. Devant l’hésitation des officiels, Cherif Kheddam a menacé de faire faux bond en direct à la radio si le jeune groupe Yugurthen ne se produisait pas.

« Nous avons présenté trois chansons. Par la suite, nous avons enregistré à Alger et nous avons été édités à Paris », dira encore Boualem. Entre deux poèmes sortis des siècles passés, Boualem part dans des mélopées qui immobilisent son auditoire. En allumant la radio Chaine II, c’est peut-être lui qu’on entendrait également, dans son émission hebdomadaire « Tala g-izlan », où il présente aux auditeurs des poèmes et des maximes amazighes menacés d’oubli. Il vient de publier un roman en tamazight, Nnig usennan, aux éditions L’Odyssée. Il a déjà publié Florilège de poésie kabyle et le Viatique du barde, et compte proposer à l’édition un dictionnaire de langue amazighe. Pour le rencontrer, inutile d’essayer de le joindre au téléphone. Il faut aller le chercher là où il a posé son cartable. Boualem Rabia évolue encore comme au temps de Dda L’Mulud.

ParDjaffar tamani

source: el watan

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