Torture en Algérie : La machine de mort (5)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

H   I

Habib Rabah
Halouane Kamal
Hanni Faci
Harik Noureddine
Hattab Nacereddine
Ichalalen Abderrahmane


Habib Rabah, 1992

J’étais sergent-chef parachutiste des troupes spéciales. Je me trouvais à Alger en tant que membre d’un groupe spécial stationné à Ben-Aknoun dans le centre des motards de la gendarmerie. En février 1992, j’avais été interrogé à Ben-Aknoun par des membres de la Sécurité militaire. On m’avait fait signer des papiers dans lesquels je certifiais que je n’étais membre d’aucun parti et que je n’avais aucune activité politique.

Fin mars (on était en plein mois de Ramadhan) 1992, je reçus un ordre de mission pour Biskra, signé par le commandant de notre groupe. De Biskra, j’ai été envoyé à Ouargla, au centre de la 4e région militaire.

C’est là que j’ai été arrêté par des hommes du centre de la Sécurité militaire de la 4e région militaire. Ils étaient accompagnés de chiens, avec une voiture de type NIVA. Il y avait le conducteur, un homme à côté de lui et deux autres hommes derrière, moi entre les deux. Avant d’arriver au poste se trouvant au centre de Ouargla, ils m’ont mis une chemise sur la tête avec l’argument qu’il était interdit aux étrangers d’entrer dans cet endroit.

Arrivé à l’intérieur, ils m’ont fouillé, ils ont pris mes papiers et m’ont dit : « Ici tu n’as pas de grade, on te l’enlève. » Ils m’ont enlevé mes habits et mes chaussures. Je portais une tenue de sport. J’ai mis une autre tenue qu’ils m’ont donnée, elle était sale et puait et n’avait ni boutons, ni ceinture. Ils m’ont emmené dans une cellule où j’étais seul. Après deux ou trois heures, ils m’ont emmené dans une autre cellule, la tête recouverte. C’était une petite cellule avec une porte épaisse. Son aspect était effrayant. À côté se trouvaient d’autres cellules qui donnaient sur une petite surface. Quand ils venaient pour sortir un détenu, j’entendais leurs cris. Dans la porte se trouvait une petite ouverture qu’ils pouvaient ouvrir et fermer lors de leurs rondes qu’ils effectuaient tous les trois quarts d’heure (comme dans les autres centres).

Je suis entré dans la cellule sans chaussures, le sol était en ciment, il n’y avait pas de lit et les murs étaient tâchés de sang. Dans la nuit, ils m’ont apporté à manger, ils ont ouvert la cellule, placé le plat devant la porte qu’ils ont refermée. À l’intérieur, il n’y avait pas de lumière. J’ai refusé de manger. Quand ils sont revenus, ils ont repris le plat et ont refermé la porte. Puis trois hommes sont venus, deux d’entre eux avaient un chien, ils ont mis les habits sur ma tête. Ils m’ont emmené dans une autre cellule à un autre endroit dans laquelle il y avait de la lumière mais pas de lit non plus.

Le lendemain, ils m’ont emmené dans une autre cellule, il y avait deux personnes à l’intérieur. L’un était gravement blessé, il ne bougeait pas et ne parlait pas. L’autre portait encore sa tenue civile mais sans chaussures. Il était de la caserne de l’aviation de Ouargla. Il avait peur et parlait avec prudence. Nous attendions d’être interrogés. Après l’iftar (la rupture du jeûne), dans la soirée, ils l’ont emmené, lui ont enlevé les habits et l’ont ramené et ils m’ont transféré dans une autre cellule dans laquelle il y avait de la lumière. Après deux heures, ils ont ouvert la porte, un homme est entré, les mains pleines de sang : ils ont fait entrer mon ami Kadri Abdallah, jusqu’à la porte seulement ; il avait les mains liées. Il était accompagné de trois hommes. L’un d’entre eux me dit : « Il t’arrivera la même chose, si tu n’avoues pas. » Je lui ai demandé ce que je devais avouer ? Il a demandé à mon ami s’il me connaissait, il a répondu : « Je ne le connais pas et n’ai aucune relation avec lui. » J’ai répondu la même chose. Ils l’ont emmené. Il avait été battu, ses habits étaient déchirés et son visage était en sang.

Dans la même nuit, vers 2 heures ou 3 heures du matin, ils ont ouvert la porte et m’ont emmené dans leur bureau, sur ma tête un habit. Ils m’ont orienté vers un mur. L’un d’entre eux était debout devant moi, il était grand et fort. Il enleva l’habit de ma tête et me dit : « Ne regarde pas derrière toi. Où es-tu ? » Je lui ai répondu que je ne le savais pas. Il m’a demandé ce que j’avais fait, je lui ai répondu que je ne n’avais rien fait. L’un de ceux qui étaient derrière moi me donna un coup de poing sur l’oreille. J’ai jeté un coup d’œil et j’ai vu environ une dizaine d’hommes qui me regardaient. Il m’a donné l’ordre de ne pas regarder derrière moi. Ils m’ont posé des questions, je leur ai répondu que je ne savais rien et que je n’avais pas d’informations à leur donner.
Je lui parlais et j’essayais de savoir de quoi il s’agissait, mais il ne répondait pas et voulait que je parle, moi. Ils m’ont donné des coups de poing et de pieds et m’ont insulté. J’étais tenace et essayais en même temps de connaître les raisons. Ils m’accusaient d’appartenir à l’armée secrète du FIS. Ils ont dit que des gens avaient témoigné que j’avais collaboré avec eux. Ils m’ont dit : « Dis la vérité, que vouliez-vous ? Avoue et il ne t’arrivera rien. » Je répondais que ces choses ne me concernaient pas et que je n’étais pas membre de ce parti et que je ne savais rien.

Ils m’ont dit de bien réfléchir et m’ont laissé seul environ une demi-heure. Ils sont revenus, ils étaient cinq et avaient une chaise avec eux. Ils m’interrogèrent : « Qui étaient tes amis militaires qui travaillaient avec toi ? » Ils me montrèrent des photos de parachutistes emprisonnés venant de Biskra. J’ai reconnu certains qui étaient passés avant moi dans ce centre, mais je ne les ai pas vus comme mon ami. J’ai refusé de reconnaître quoi que ce soit et ils m’ont menacé de me suspendre. Ils m’ont ramené dans la cellule, les mains liées. Il faisait froid. Ils ont refusé que je fasse mes ablutions.

Vers 9 heures du matin, ils m’ont sorti de la cellule, les yeux bandés, ils m’ont emmené à un autre endroit. Six personnes me posèrent de nombreuses questions, mes pieds étaient liés. Je suis resté debout. Ils m’ont ordonné de reconnaître et de dire la vérité. Je leur ai répondu que je ne savais rien. Ils m’ont frappé à coups de poing et de pieds, puis ils ont pris un fouet en bois avec lequel ils m’ont beaucoup frappé sur tout le corps ; l’un d’entre eux a sorti son revolver et l’a placé sur ma tête en me menaçant. J’étais persuadé d’être entre les mains d’ennemis. Je pris la décision de ne rien reconnaître quoi qu’il arrive.

Ils m’ont déshabillé, le sang coulait de ma bouche et de mon nez, mais je ne sentais pas la douleur. Ils m’ont étendu sur une planche en bois et m’ont frappé sur le visage et le corps et les plantes des pieds avec un bâton (falaqa). Ils m’ont obligé à avaler une grande quantité d’eau sale avec une odeur nauséabonde et un goût amer, une eau pas normale qui me donnait des nausées, il me fallait vomir mais je ne pouvais pas parce qu’un chiffon était enfoncé dans ma bouche. Je restais là jusque dans la nuit puis ils m’ont emmené dans une cellule où se trouvait un lit en fer mais sans matelas. Ils m’ont apporté à manger, mais je ne pouvais rien avaler.
Le soir du deuxième jour, ils m’ont sorti après la rupture du jeûne et les séances de coups et d’insultes se répétèrent. Cette fois ils m’accusaient : « Vous avez projeté de tuer la direction militaire. » Je n’ai pas reconnu cela. Ils m’ont énormément frappé sur la figure mais aussi des coups de poing et de pied au sexe et avec le fouet sur le ventre et la poitrine et les jambes. Ce jour-là, ils m’ont énormément battu, c’est le jour où ils m’ont battu le plus à Ouargla. J’ai perdu conscience et je me suis affalé par terre.

Je me suis réveillé lorsqu’ils ont versé de l’eau sur mon corps, mais j’étais terrassé, tout le corps me faisait mal. Ils ont continué à me frapper avec leurs grosses chaussures alors que j’étais allongé par terre. Ils m’ont frappé à la tête et au visage, j’en ai encore des traces.
Pendant une semaine, j’ai subi ces coups, mais je n’ai rien signé qui atteste mon implication dans quoi que ce soit. Puis, ils m’ont placé dans une cellule dans laquelle se trouvait un nouveau groupe. Je suis resté un jour avec eux. Mon visage était enflé, surtout mes yeux et mon nez, et mon corps était ensanglanté. Ils m’ont fait de la place pour que je puisse dormir. Ils étaient très solidaires. Ils étaient six, tous des militaires. Le lendemain, ils m’ont emmené dans la cellule de Kadri. Je suis resté quatre ou cinq jours avec lui. Il avait été battu comme moi mais avait en plus subi la gégène. Tout son corps était blessé. Son visage était enflé comme le mien.
Puis, ils m’ont emmené à l’aéroport de Ouargla dans l’après-midi et mon ami est resté à Ouargla. Je suis monté dans un avion du type Iliouchine 76, j’y ai vu un grand nombre de militaires, gendarmes et membres de la SM, attachés deux par deux aux poings. Nous sommes arrivés à l’aéroport de Boufarik dans la soirée. À l’arrivée, nous avons vu des voitures de la gendarmerie et de la SM qui nous attendaient. On nous a tout de suite embarqués dans des voitures, les yeux bandés.

Avec trois autres que je ne connaissais pas, j’ai été emmené à Blida. Pendant la première nuit, les agents de la SM m’ont demandé pourquoi on m’avait emmené à cet endroit. Je leur ai répondu que je ne le savais pas. Ils m’ont posé les mêmes questions qu’auparavant. L’un d’entre eux ne parlait que français et m’a demandé : « Quelle est ta relation avec Ghania ? » J’ai demandé qui était Ghania et j’ai dit que je ne la connaissais pas. Ils m’ont frappé sur le nez. Ils m’ont enlevé ma tenue de sport et donné une combinaison ; puis ils m’ont ramené dans la cellule, où j’ai trouvé de nombreux militaires de la première région militaire, dont la plupart étaient de simples soldats. Ils avaient été arrêtés parce qu’ils priaient et sympathisaient avec le parti interdit. Durant tout ce mois, les arrestations furent nombreuses, surtout au sein des forces spéciales.

Au deuxième jour, ils m’ont emmené à l’interrogatoire. Ils ont posé de nombreuses questions, quelle était ma relation avec Ghania et ce que j’avais fait. Ils m’ont donné beaucoup de noms de parachutistes en précisant qu’ils étaient là. C’est à ce moment-là que j’ai appris qu’ils avaient été arrêtés. Durant ce mois, alors que les arrestations débutèrent, trois révoltes au sein des 18e BAP, 4e BAP et 12e BAP eurent lieu à Beni-Messous.

Ils me menacèrent de me suspendre par les pieds, mais ils ne l’ont pas fait. Ils ne m’ont pas donné à manger. Ils m’ont frappé à coups de poings et de pieds et ils m’ont enlevé les habits. Je n’étais qu’en slip et il faisait froid. Ils ont placé un projecteur très puissant devant mes yeux. Ils m’ont mis un bâton au niveau des jarrets, mes mains étaient liées entre mes jambes, fixées avec le bâton. Le sol était plein d’eau et la porte restait ouverte, il faisait froid. J’étais physiquement préparé. Je penchais ma tête pour éviter la lumière. Ils faisaient des rondes car ils n’étaient pas loin de moi et à chaque fois ils versaient de l’eau glacée sur moi. Ils l’ont fait trois fois en plus des insultes et des accusations. La dernière fois, ils m’ont emmené pour m’interroger, je n’ai rien reconnu, ils m’ont écrasé avec leurs pieds. J’ai frappé l’un d’eux, je lui ai enlevé ses chaussures civiles, il m’a insulté. J’étais au sol et il m’a frappé au visage avec deux coups de pieds, l’un à la bouche. Ma bouche et mon nez m’ont fait très mal.

Après une semaine, ils m’ont transféré de nuit dans un autre centre de tortures. Nous étions un groupe mais nous ne nous connaissions pas. Nous étions environ seize militaires et avions tous les yeux bandés. Ils nous ont arraché les habits et nous étions tout nus, tous nos corps avaient été torturés. Ils nous ont donné une combinaison de couleur bleue. J’entendais des versets de Coran venant des cellules. Ils nous ont mis dans des cellules différentes. Ils nous ont photographiés par devant, de profil et par derrière, avec la barbe pour nous présenter comme des « terroristes islamistes ». Dans la cellule, se trouvait un parachutiste que je ne connaissais pas. Il était malade. Cela faisait quarante-deux jours qu’il se trouvait dans ce centre. Il était grand et ses jambes le faisaient souffrir parce qu’il ne pouvait les allonger. La cellule était petite et nous étions sept. Nous ne pouvions dormir allongés, il fallait dormir assis. C’était sale et le matelas puait. Il y avait des puces. Et lorsqu’ils emmenaient l’un d’entre nous pour l’interroger, nous lui faisions de la place à son retour.

Au troisième jour, j’ai été appelé pour être interrogé. Celui qui m’interrogeait venait de l’ouest du pays. Je lui ai demandé s’il avait trouvé des éléments contre moi, il m’a répondu que j’étais en contact avec le FIS et que nous prévoyions quelque chose. J’ai refusé de reconnaître et il a appelé les tortionnaires. Six personnes avec des cagoules sont arrivées. Ils m’ont frappé à coups de poing et de pied. L’un d’eux m’a frappé à la tête avec sa ceinture militaire. Le sang a coulé. Il a continué et j’ai perdu conscience. Je perdais beaucoup de sang. Ils m’ont ramené chez celui qui interrogeait. Il m’a posé des questions au sujet de mon passé, de mon enfance jusqu’à mon entrée dans l’armée. Je ne pouvais répondre, je ne pouvais même pas m’asseoir, je me suis effondré. Ils m’ont ramené sous des insultes à la cellule, l’un d’entre eux m’assénait des coups de poing. Ils ne m’ont pas fait soigner. Plus tard, j’ai eu trois points de suture.

Au cinquième jour, ils m’ont appelé au matin pour m’interroger. Ils étaient quatre et il ne s’agissait pas des mêmes que la fois précédente. Chacun essaya de me faire avouer. L’un d’eux m’a dit : « Nous te ferons avouer malgré toi, ici c’est ta fin. » Un autre m’a dit : « Ici tu n’as aucune garantie. » Je leur ai demandé ce que je devais avouer. Ils m’ont montré la photo d’un ami. Ils m’ont demandé si je le connaissais, j’ai répondu par l’affirmative. Ils m’ont lu des procès-verbaux d’interrogatoires d’autres amis (mais pas de celui-ci), qui contenaient des choses dangereuses et des faits banals à propos de leurs sympathies pour le FIS.

Je n’ai pas reconnu ces faits car c’était dangereux. Je savais qu’ils avaient dit cela sous la pression. Ils m’ont lu les noms de détenus qui avaient déserté de Beni-Messous durant cette semaine en emportant les armes. Ils ont menacé d’utiliser la gégène et la suspension par les poignets et d’autres tortures, mais ils ne l’ont pas fait.

Ils m’ont frappé au fouet et à coups de poing et de pied. Ils ont placé un stylo dan mon nez, l’un tenait ma tête alors que l’autre a tapé sur le stylo brutalement. J’ai senti un choc dans mon cerveau. Ils m’insultaient. Sans que je m’en rende compte, l’un me frappa avec une espèce de batte de base-ball blanche et épaisse. Il voulut me frapper à la nuque, j’ai essayé d’éviter le coup, je l’ai reçu sur l’épaule. J’ai senti la fracture de l’omoplate gauche. Ils ont continué à frapper sur le ventre, la poitrine, le dos et près du cœur. J’ai perdu l’équilibre et je suis tombé. J’ai senti les douleurs bien après encore en prison. Ils ont continué avec des coups de pied avec des chaussures lourdes au niveau du sexe. Il y avait trois ou quatre hommes debout qui observaient sans dire un mot.

Je leur ai dit que mon épaule était fracturée, ils ont continué avec les coups de poing sur l’épaule et la colonne vertébrale. L’un d’entre eux jeta sur moi le cendrier et la cendre s’est déversée dans mes yeux. Ils ont mis une éponge sur mon visage au même moment et m’ont obligé de boire de l’eau savonneuse. J’ai fini par avoué pour que cessent les tortures.
Je suis resté chez eux environ une semaine, ensuite ils m’ont transféré à Ben-Aknoun. J’ai signé le PV dans lequel était noté ce que j’avais avoué sous la pression. Ils m’ont mis dans la cellule n° 12, j’y ai trouvé des officiers de l’École militaire de Cherchell qui étaient avec moi en prison plus tard. J’y suis resté trois ou quatre jours. Puis, de nuit, ils nous ont emmenés à Boufarik. Arrivé à l’aéroport, j’ai rencontré des amis des forces spéciales.
En tout, cela a duré trente-sept jours.

Ma condamnation
J’ai été transporté à Bechar avec environ 140 autres militaires dans la prison militaire. C’est une prison totalement fermée, sans lumière naturelle. Après quatre mois, notre procès a débuté. Le verdict a été prononcé en janvier 1993. J’ai été condamné à quinze mois de prison et j’ai été libéré le 29 juin 1993.

J’ai été transféré au 12e BAP, mais sans uniforme, sans armes et sans rémunération (on m’a même volé mon argent du compte en banque). J’étais stationné à Bab-el-Oued, hôpital Maillot, dont la moitié du bâtiment était une caserne de parachutistes.
J’ai été arrêté deux fois par la suite. Début 1994, pendant quarante-deux jours, j’ai été enfermé dans une pièce de la caserne sans sortir. Mais pas de tortures. La seconde fois, deux ou trois mois plus tard, au même endroit et pendant dix-sept jours.
Puis j’ai été radié de l’armée avec quatre autres militaires. Je devais quotidiennement aller chez les gendarmes signer un papier. J’ai fini par quitter le pays.


Halouane Kamal, 1993

Mon fils Halouane Kamal, né en 1969, était infirmier à l’hôpital de Thénia (Boumerdès). Il a été interpellé par la police à mon domicile le 31 mars 1993 à 9 h 30. Je n’ai pas su où il a été emmené.

Le 11 mai 1993, j’ai été informé par les services de gendarmerie d’Oued Moussa que mon fils avait été retrouvé mort le 8 mai 1993. Ils m’ont demandé de ramener le livret de famille à la brigade, afin de pouvoir identifier le corps de mon fils, déposé initialement à de la morgue de l’hôpital de Rouïba, puis transféré à la morgue de Thénia.

J’ai vu de mes propres yeux les blessures infligées à mon regretté fils durant sa détention chez les policiers. Il gardait des traces de menottes serrées au niveau des deux chevilles. Ses mollets étaient transpercés de part en part. Le responsable de la morgue de l’hôpital de Thénia, M. Bouazouz Ahmed, qui a lavé le cadavre de mon fils, m’a confirmé que ses testicules avaient été broyés. Mon cousin a, lui aussi, vu les blessures de mon fils et constaté les traces de torture. Face à mes protestations et à mon indignation devant ce crime, la gendarmerie a prétendu que mon fils a été libéré, lui et quatre autres personnes, et qu’ils ont été retrouvés morts non loin d’une caserne de Oued Moussa. Ces quatre personnes étaient un certain Djamal, taxieur à Boudouaou, Omar, son frère, Youcef, travaillant à la mosquée de Corso, et un quatrième citoyen habitant à Boudouaou mais que je ne connaissais pas personnellement.

Ces quatre personnes et mon fils avaient été placés en garde à vue au commissariat de police de Reghaia (Boudouaou). Ils ont été torturés puis exécutés sommairement pour venger des policiers tués lors d’un accrochage où étaient aussi des militaires de la caserne de Oued Moussa, accrochage qui s’est soldé par la mort de nombreux policiers. Les militaires ont dit que la voiture sur laquelle ils avaient tiré était une Renault 12 alors que le taxi de Djamal, retrouvé près des corps, était une Peugeot 505.

Mon fils a été enterré au cimetière du douar Ouled Ali (commune de Thénia).

À mon tour je n’ai pas échappé à cette injustice et à cette terreur qui règnent dans mon pays. À soixante ans, déformé par les rhumatismes, j’ai été arrêté quelque temps après l’assassinat de mon fils pour des raisons que j’ignore. Je suis incarcéré à la prison d’El-Harrach. Mon seul crime, c’est peut-être d’avoir clamé tout haut que mon fils a été assassiné par des policiers d’une manière lâche, après avoir été sauvagement torturé et avoir eu les testicules broyés. Comment peut-on taire un crime pareil qui m’a enlevé à tout jamais mon enfant ?

Je suis prêt à tout moment à témoigner devant une commission d’enquête nationale ou internationale, et à fournir tous les renseignements.

Son père : Halouane Mohamed Ben Ahmed, septembre 1993, Prison d’El-Harrach


Hanni Faci, 1992

- Arrêté le 24 février 1992 à 7 heures du matin au cours d’un ratissage opéré par la gendarmerie, il se trouvait à la mosquée où il effectuait des travaux de maçonnerie.
- Il a été transporté vers la caserne d’El-Harrach, puis vers le groupement de gendarmerie de Bab Ezzouar (Cité 5 juillet), où il passa la nuit sans couverture, ni nourriture, ni eau, ni toilettes.
- Le lendemain à 8 h 30 du matin il est introduit dans le bureau de l’officier, qui l’a reçu avec des injures et des insultes.
- Après avoir donné son nom et sa date de naissance, l’officier ordonna qu’on le conduise à la cave.
- A cet endroit, il a été menacé de voir ses soeurs violées devant lui et qu’ensuite ça sera son tour s’il ne parle pas.
- Il a été violemment frappé au visage, et aux parties génitales, après avoir été ligoté.
- Il a été fouetté à l’aide d’un câble électrique jusqu’à évanouissement.
- Sa tête a été enfoncée dans un fût plein d’eau jusqu’à étouffement, ils lui demandèrent de reconnaître certains faits, que lui niait à chaque fois, et de fait le cauchemar dura près de 2 heures jusqu’à ce qu’il tombe par terre.
- Immédiatement après, ils lui ont mis un chiffon sur le nez pour l’empêcher de respirer ; ils lui ont ensuite introduit un gros tuyau dans la bouche et ouvrirent le robinet au maximum.
- Ils enlevèrent le tuyau pour voir s’il acceptait maintenant d’« avouer » les faits qu’on lui dictait.
- Il a été ensuite attaché et fouetté plus de deux cents fois, il perdit connaissance au moins quatre fois. Il resta vingt jours sans pouvoir uriner à la suite de ce traitement.
- En dernier lieu, ils ont tenté de le faire asseoir sur une bouteille cassée, et comme il a déjà vu l’effet que cela donne sur un nommé Mesbah Hamoud, il leur dit qu’il reconnaîtrait tout ce qu’ils exigeaient.
- Il a donc, sous la contrainte, signé un PV sans même le lire.
Détenu à la prison militaire de Blida.


Harik Noureddine, 1993

Je soussigné, inculpé Harik Noureddine, né le 29 août 1964 à Alger, universitaire, certifie aux autorités judiciaires la non reconnaissance des chefs d’inculpations qui me sont reprochés par la police et les services de la sécurité militaire, en dehors de mes déclarations faites devant le juge d’instruction au palais de justice, et lors de la deuxième instruction en prison et qui recoupent ce que j’avais déclaré initialement à la police. Tout ce qui existe sur le procès-verbal n’est qu’une pure invention de la police qui a utilisé tous les moyens abominables et inhumains de torture. Ils ont excellé dans l’art de torturer pour m’arracher de faux aveux.

Tantôt on me disait : « Tu as tué Untel. » Et dès que je réfutais ces accusations, j’étais soumis aux pires techniques de torture. J’étais contraint, dans la plupart des cas, à admettre ces faux aveux pour échapper au supplice. C’est ainsi qu’ils ont préfabriqué un procès-verbal sur mesure m’impliquant dans des faits extrêmement graves que j’ai pu découvrir par la suite chez le juge d’instruction, en sachant que j’ai signé le PV sans pouvoir le lire et sous la contrainte.
Je vous citerais quelques méthodes sauvages de torture utilisées pour m’arracher de faux aveux:

Après mon arrestation le 7 septembre 1993 je fus conduit directement au siège de la sûreté de daïra où je fus « accueilli » par une meute de policiers qui me jetèrent au sol et se mirent à me frapper par des coups de poings et de pieds au thorax et au visage jusqu’à tuméfaction du visage. Puis, ils m’attachèrent à un banc de torture, les poings liés sous le banc et les pieds attachés solidement par une corde. Ils installèrent un tabouret sur mes pieds et un tortionnaire s’assit dessus. On m’appliqua un chiffon sur le visage et on versa des litres d’eau sale dessus jusqu’à ce que je voie la mort devant mes yeux et je commençais à perdre connaissance ; malgré cela, les tortionnaires continuaient à m’assener des coups de poings au visage et de pieds au thorax et à l’abdomen. C’est ainsi que l’interrogatoire sous la torture dura deux heures ou plus. Le lendemain, je fus ramené à nouveau dans cette sinistre salle et je fus sujet à de nouvelles tortures plus atroces que celles de la veille. Parmi celles-ci, je citerais :
1- Des coups de poings et de pieds au visage.
2- Des coups avec une grosse matraque aux coudes et aux genoux.
3- Utilisation de la technique du chiffon jusqu’à la perte de connaissance.
4- Privation de nourriture et de sommeil pendant plusieurs jours en restant enchaîné.
5- Menaces de sodomisation et versement de vin rouge sur le corps.

Après dix-sept jours de séquestration et de tortures, je fus transféré vers les locaux de la Sécurité militaire (selon mes tortionnaires). Là, je connus les pires sévices et souffrances que je n’avais encore jamais vus. Les tortionnaires de la sûreté de daïra étaient des anges devant ceux de la SM. Dès mon arrivée je fus conduit à la salle de torture et allongé par la force sur un banc en ciment ; on m’attacha solidement à lui par les poings et les pieds après m’avoir déshabillé. Ils commencèrent par l’épreuve du chiffon et me versèrent des litres d’eau d’un seul coup jusqu’à l’asphyxie tout en me boxant le visage. Cette séance se répéta durant plusieurs jours. En plus de cela, j’ai eu droit :
1- A l’électricité sur les parties sensibles du corps comme les mamelons et les parties génitales au point où j’avais d’énormes difficultés à uriner pendant des semaines du fait des brûlures atroces que je ressentais. Cette gégène fut utilisée à plusieurs reprises sur moi.
2- Utilisation d’un gourdin sur ma tête. J’avais l’impression que mon crâne allait éclater. J’avais des douleurs atroces sur tout le corps suite aux multiples coups reçus avec ce gourdin. Je garde des séquelles à ce jour.
3- Utilisation d’une bouteille pour me frapper sur la tête et le thorax ainsi que d’un briquet pour brûler ma barbe.
4- On a placé un chien sur mon dos, après m’avoir déshabillé et on me menaça là aussi de me sodomiser si je ne reconnaissais pas les faits. Je suis resté plusieurs nuits enchaîné dans ma cellule.
C’est ainsi que j’ai passé ces journées entre la vie et la mort jusqu’à mon incarcération le 6 octobre 1993.

Harik Nourreddine, novembre 1993


Hattab Nacereddine, 1992

Né en août 1975, arrêté le 4 avril 1992. Mineur âgé de 17 ans, écroué à la prison d’El-Harrach.
Enlevé par les policiers du commissariat de Boudouaou au motif qu’ils recherchaient son père. Enlevé de sa classe à l’école, son cartable jeté dans la cour, malgré les protestations du directeur de l’école.
Torturé au commissariat de Boudouaou.
Blessures sur le corps et sur les jambes, transféré de nuit à l’hôpital de Rouiba.



Ichalalen Abderrahmane, 1994

Je me nomme Ichalalen Abderrahmane. Je suis âgé de 55 ans et habite à Zeghara, commune de Bologhine à Alger. Nous avons été arrêtés par la police, mon fils âgé de 20 ans et moi, le 19 novembre 1994 à 2 heures du matin. Après avoir fracassé la porte de mon domicile et nous avoir ligotés et jetés à terre, ils ont fouillé de fond en comble la maison sans rien trouver.
Avant de nous embarquer dans leur véhicule, ils nous ont roués de coups avec leurs bottes et nous ont bandé les yeux avec nos propres tricots de peau. Ils nous ont emmenés vers un lieu qui s’est avéré être le nouveau centre de détention et de torture d’El-Madania.

Le lendemain, un dimanche, après la prière du Maghreb, on m’a allongé sur un banc en bois et ligoté les cuisses et les jambes après m’avoir menotté les poignets sous le banc. Puis on m’a mis un chiffon sur la figure et fait ingurgiter de force de l’eau avec un tuyau en me bouchant le nez. Mon ventre a enflé et est devenu douloureux. On m’a détaché et on m’a fait retourner sur le côté pour me vider l’estomac. J’ai alors été bastonné, de la poitrine aux pieds. Ces opérations ont été renouvelées trois fois de suite. Après cela, on m’a ramené à la cellule et alors a commencé la torture de mon fils, avec le même procédé, jusqu’à ce qu’il ait inventé de toutes pièces des faits imaginaires sous l’effet de la torture. On m’a emmené à nouveau dans la salle de torture pour écouter ce que disait mon fils. Lorsque j’ai démenti tous ses propos, les tortionnaires ont procédé à nouveau à ma torture, mais cette fois-ci avec plus d’ampleur et d’acharnement, jusqu’à ce que tout mon corps soit couvert d’ecchymoses.

Le lendemain, j’ai été torturé d’une autre manière, dans une pièce où il y avait de nombreux barreaux métalliques scellés aux murs. J’ai été menotté et fixé, suspendu, à l’une des barres. Je ne touchais le sol qu’avec la pointe des pieds. Le supplice a duré plus de quatre heures, jusqu’à ce que mes articulations, extrêmement douloureuses, m’apparaissent comme luxées. Dans cette situation inconfortable, j’ai été menacé de tortures plus intenses si je ne confirmais pas les dires extorqués à mon fils sous la torture. Ne pouvant supporter ces sévices cruels et les douleurs insupportables, et devant les menaces, j’ai acquiescé malgré moi.

Après qu’on m’a arraché ces faux aveux, j’ai été remis dans ma cellule, en état de véritable loque humaine. J’ai été maintenu en garde à vue pendant vingt jours. Les tortionnaires m’ont fait signer un PV, les yeux bandés. Je ne savais pas ce qu’il contenait. J’ai été transféré au commissariat central pour être fiché. J’y ai passé deux jours. J’ai été ensuite présenté au juge d’instruction de la cour spéciale d’Alger, le 10 décembre 1994. Je lui ai fait part des supplices inhumains que la police m’a infligés. Il a consigné cela dans un PV puis a signé mon incarcération à la prison d’El-Harrach.

J’ai appris plus tard que mon domicile de deux pièces-cuisine a été dynamité par la police quelques jours après mon arrestation, et que ma famille est actuellement hébergée par des voisins. L’opération d’évacuation de ma famille, avant le dynamitage, n’a duré que dix minutes, temps donné par les policiers à mon épouse pour ramasser les affaires.
Je tiens également à signaler que durant mon séjour au centre d’El-Madania et suite aux tortures infligées, trente et une personnes ont été arrêtées, deux personnes sont mortes sous la torture et vingt-six personnes ont été présentées à la justice.

Ichalalen Abderrahmane.
Prison d’El-Harrach, le 26 janvier 1995.
(N° d’écrou 74744)

 


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torture en Algérie : La machine de mort (5)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

F    G

Fekar Saïd
Gharbi Brahim
Ghedhab Mohamed
Guilal Boubekeur

Fekar Saïd, 1994

Je m’appelle Fekar Saïd, né le 27 novembre 1934. Je suis paysan (fellah) demeurant à Cap Djinet (Bordj-Ménaïel) et je suis père de 11 enfants.
Mes malheurs commencèrent le 18 juin 1994 à l’heure de sortie de la mosquée de mon village soit vers 14 heures. Je fus surpris par l’encerclement de ce lieu de culte par des gendarmes et des militaires. Deux d’entre eux s’approchèrent de moi, me demandant mon identité. Dès que je l’ai déclinée, je fus bousculé et projeté au sol. D’autres soldats me frappaient avec les crosses de leurs fusils, avec une force et une barbarie inimaginables, ne tenant même pas compte de mon âge. On m’emmena vers mon domicile qu’ils fouillèrent avec brutalité et sans ménagement, cassant tout ce qui était à leur portée. Ils me demandèrent de leur indiquer une cache (?). Devant mon étonnement, ils me rouèrent de coups. Ils fouillèrent à nouveau.
Il n’y avait point de cache.
Je fus alors conduit à la brigade de gendarmerie de Bordj-Ménaïel, laissant ma famille dans le désarroi et une profonde inquiétude.

Au deuxième jour de mon arrestation, je fus amené dans une salle d’interrogatoire, la nuit. On me donna un ultimatum d’une heure pour tout « avouer »… des faits fictifs. Devant mon refus de reconnaître ces faits imaginaires, pensant avoir affaire à des êtres humains ayant un cœur, je fus brutalement transféré au sous-sol dans une pièce lugubre et attaché à une table basse, des pieds et des mains. Les tortionnaires me versèrent dans la bouche, tout en mettant un chiffon sur le visage, de l’eau sale, savonneuse ainsi que de la javel jusqu’à gonflement de mon abdomen.
Ils me frappèrent alors violemment sur le ventre. J’étais asphyxié. L’eau ressortait en jet de ma bouche. Je devenais incontinent. Je ne retenais ni mes urines ni les matières fécales.
J’étais dans un état second, j’étais dans l’antichambre de la mort. Je ne discernais plus rien. Lorsque je repris mes esprits, on me menaça de mort si je ne reconnaissais pas les faits, tels qu’ils le désiraient.

Au troisième jour, c’était un lundi, Ils me sortirent de la cellule, et me dirent qu’ils allaient m’exécuter. On m’emmena hors de la brigade de gendarmerie, dans une forêt avoisinante et durant tout le trajet c’était une pluie de coups et d’insultes qui pleuvaient sur moi. Mon heure était arrivée, d’autant que certains gendarmes se mirent à manœuvrer leurs armes. Je récitais, en tremblant la « CHAHADA » en attendant l’heure du destin. C’était finalement une simulation d’exécution pour me terroriser. Je n’ai jamais pensé que des Algériens se comporteraient d’une manière aussi barbare à l’encontre de leurs frères. Finalement, on me ramena à la cellule et on commença à m’interroger :
« Combien de terroristes as-tu abrité chez toi ? »
« Quelles armes possédaient-ils ? »
« Où se cachent-ils ? »
et beaucoup d’autres questions.
Je répondais toujours par la négative car j’ignorais tout de ce qu’ils invoquaient.
On me menaça de me tuer puis on m’annonça qu’on allait ramener ma femme et mes filles pour les violer devant moi.
Mon sang se glaça devant cette image ignoble.

On s’acharna sur moi avec un bâton et un câble électrique. Je reçus plus de deux cents coups.
À la fin de l’interrogatoire, ils décidèrent de me suspendre par les menottes à un tuyau situé au plafond de la cellule. Je restais suspendu ainsi, touchant le sol seulement avec la pointe des pieds. Dès que je tentais de mettre le talon à terre mes menottes serraient mes poignets déclenchant des fourmillements digitaux puis une douleur électrique atroce. Je suis resté suspendu ainsi pendant douze jours, sans manger ni boire. Mes poignets saignaient puis du pus commença à couler.

De temps à autre, un gendarme rentrait dans la cellule et m’assenait des coups de bâton à la tête, augmentant du fait des mouvements brutaux, mes douleurs aux poignets.
Après douze jours de suspension, on me détacha et on me jeta dans une autre cellule avec d’autres prisonniers qui me prirent en charge, et me soignèrent avec des moyens rudimentaires.
Je ne pouvais plus bouger mes membres supérieurs, je ne les sentais plus. Ils étaient engourdis.

De nombreuses séquelles persistent à ce jour :
- oedème au visage
- plaies infectées des deux poignets
- hématurie
- baisse de l’acuité auditive gauche
- paralysie totale de la main droite
- paralysie partielle de la main gauche
- douleurs aux deux épaules
- plaies des pieds.
Après 23 jours de garde à vue à la brigade de gendarmerie de Bordj-Ménaïel, je fus présenté au juge le 9 juillet 1994 dans un état de délabrement physique prononcé ce qui n’inquiéta nullement le magistrat qui m’incarcéra à la prison d’El-Harrach.
Fekar Saïd
Prison d’El-Harrach. Ecrou no 72289



Gharbi Brahim, 1994

C’est un témoignage que j’écris pour l’histoire à toutes les consciences sincères et à tous les coeurs sensibles.
C’est le témoignage des jours de supplices que j’ai passés dans les geôles de la dictature, où j’ai subi toutes les variétés de tortures physiques et morales, suspendu entre la vie et la mort.
J’essaie, à travers ce témoignage, de rapporter fidèlement ces moments d’horreur et de terreur passés entre les mains de tortionnaires sans foi ni loi. C’est avec un coeur lourd de tristesse et de drame que j’essaie de raconter ce qui m’est arrivé. Dieu reste témoin de ce que je dis.

1er jour (dimanche 24 avril 1994)

Il était 23 heures 45. Je ne dormais pas encore. J’ai entendu un bruit étrange dehors, dans les escaliers de l’immeuble. J’ai décidé de sortir sur le palier de l’étage pour voir ce qui se passait. Dès que j’ai ouvert la porte de l’appartement, j’ai vu quelqu’un me menacer d’un revolver. J’ai été immédiatement maîtrisé par deux autres qui m’ont passé les menottes. Je voyais des ombres cagoulées qui m’entouraient de partout.

Après la perquisition de mon appartement, ils m’ont couvert le visage et m’ont descendu dans la rue sous une pluie de coups et d’injures. On m’a jeté dans un fourgon banalisé, à plat ventre. Un civil armé a tenté d’introduire le canon de son pistolet dans mon anus…

Le trajet a été long. Je me suis retrouvé au commissariat central d’Alger. On a vérifié mon identité puis on m’a jeté dans une cellule après m’avoir roué de coups. On m’a mis à genoux, les mains en l’air, les poignets menottés. Je suis resté ainsi dans cette position durant toute la nuit.

2e jour (lundi 25 avril 1994)

Je suis resté dans la même position que la veille, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à 15 heures. À cette heure, la porte de la cellule s’est ouverte et j’ai été appelé. On m’a sorti de ce trou sous un chapelet d’insultes et d’obscénités pour m’emmener vers la salle des supplices. Les tortionnaires m’ont couvert le visage. Plusieurs personnes m’ont entouré et se sont mises à me frapper et à m’insulter. Ils avaient tous le même langage, grossier et obscène.

Ils m’ont déshabillé de force et allongé sur un banc, attaché aux jambes et aux poignets. Je ne pouvais plus bouger. Ma tête tournait et bourdonnait. Une torture effroyable a commencé. Ils ont versé sur mon corps de l’eau froide, puis m’ont placé un chiffon sur le visage et ont versé de l’eau dans ma bouche. L’eau était nauséabonde. J’étouffais. Un tortionnaire me frappait avec un bâton aux pieds, un autre boxait mon ventre, tandis qu’un troisième continuait à me verser de l’eau sale dans la bouche.

Une série de questions m’ont été posées : « Où est Redjem ? Où est Mokhtar Djillali ? Où sont les armes ? » Je répondais que je ne savais rien. Les coups pleuvaient de plus belle, au point que je me suis évanoui. Cette séance a duré près de deux heures. Il commençait à faire sombre. Ils m’ont détaché du banc et m’ont soulevé. Je ne pouvais plus me déplacer seul. Mes mains semblaient paralysées. Elles fourmillaient sans arrêt. Ils m’ont jeté alors dans ma cellule.

Une heure plus tard, l’un des tortionnaires est venu, en civil, pour me dire : « Nous allons t’emmener vers un lieu d’où tu ne reviendras plus ». Ils m’ont sorti effectivement du commissariat central, puis m’ont jeté dans le coffre d’un véhicule. L’homme qui le conduisait était excité. Il roulait à une vitesse vertigineuse. J’étais persuadé qu’ils allaient m’exécuter, dans un lieu obscur et isolé, comme à leur habitude. L’heure de mon destin avait peut-être sonné.

Je priais… C’était ma seule arme devant l’oppression et l’injustice. Je récitais des versets du Saint Coran pour me donner courage et accepter le destin. Le trajet apparaissait long et de temps à autre, ils s’arrêtaient pour discuter, ce qui augmentait mon angoisse. Le véhicule a pénétré dans la cour d’une bâtisse. C’était le centre des « forces spéciales antiterroristes » de Châteauneuf (école supérieure de police).

Ils m’ont sorti sous les coups et les insultes, et j’ai été accueilli par un autre groupe avec le même langage ordurier. Je me suis rendu compte alors de l’état de déchéance morale de nos institutions. Le langage obscène était le seul langage que j’entendais depuis mon arrestation. Ils excellaient dans cet art littéraire d’un genre nouveau. Ils m’ont introduit immédiatement dans le bureau de celui qui semblait être le chef. La première question posée par ce dernier a été : « Où est Redjem ? » J’ai répondu, comme au commissariat central, que je ne le savais pas. Le supposé chef a ordonné à ses sbires de m’emmener à la salle de torture. Ils m’ont déshabillé à nouveau et m’ont allongé brutalement sur un banc auquel ils m’ont ligoté fermement. Le supplice a recommencé, comme au commissariat central, avec les mêmes techniques et les mêmes questions. La torture, remarquais-je, était une véritable institution nationale. Ainsi ont défilé la technique du chiffon, les bastonnades, les coups de poing sur le ventre… L’un des tortionnaires a découpé la peau de ma poitrine avec une lame de rasoir. Ces supplices ont duré jusqu’à environ 1 heure du matin.

Ensuite ils m’ont détaché du banc et jeté dans un couloir, les mains derrière le dos, menottes aux poignets, les yeux bandés. Je souffrais en silence et j’entendais les cris et gémissements des autres torturés. Certains suppliciés demandaient de l’eau. L’un des gardiens, à qui il restait un peu de cœur et de miséricorde, leur donnait de l’eau en cachette pour ne pas être surpris par ses collègues.

3e jour (mardi 26 avril 1994)

J’étais toujours dans un couloir, les poignets ligotés derrière le dos et les yeux bandés. J’avais droit à chaque passage d’un tortionnaire à une insulte, à un coup de pied ou à un crachat. Cette situation a duré jusqu’à 16 heures environ. On est alors venu m’emmener une nouvelle fois à la salle de torture. Ils ont tenté de m’étrangler tandis qu’un des tortionnaires « s’amusait » à me découper la peau du ventre avec une lame de rasoir. Un autre tortionnaire était intéressé par mes organes génitaux qu’il frappait avec de violents coups de pied. C’était atroce. Je transpirais et je criais de toutes mes forces pour qu’ils arrêtent ces supplices inhumains. C’était surréaliste. Ma tête bourdonnait, mes oreilles sifflaient et malgré le bandage sur les yeux, de véritables étincelles défilaient. Je me suis mis à vomir du sang, puis j’ai perdu connaissance. Les tortionnaires voulaient savoir où habitait R. Ahmed. Je ne le savais pas. Ils m’ont jeté à nouveau dans le couloir. Cette nuit-là, j’ai reçu un gobelet d’eau.

4e jour (mercredi 27 avril 1994)

Il était 9 heures. On m’a emmené dans l’un des bureaux, menottes aux poings, les yeux bandés. Ils m’ont posé beaucoup de questions centrées essentiellement sur Redjem, Mokhtar Djillali, Youcef et les groupes armés. Ils m’ont demandé de leur indiquer où se trouvaient leurs caches et les réseaux d’armements.

Ces questions étaient posées sous une pluie de coups de poing et d’insultes. L’un des tortionnaires me flagellait le dos avec un câble électrique. Cet interrogatoire a duré environ deux heures. Ils m’ont ramené ensuite dans le même couloir où je recevais à chaque passage un coup de pied et des insultes. Mon état de santé se détériorait à vue d’œil. Les blessures provoquées par la lame de rasoir commençaient à s’infecter. En quatre jours j’avais perdu beaucoup de poids.

Le soir, on m’a emmené à nouveau dans le même bureau et on m’a répété les mêmes questions. « Que voulez-vous que je vous dise ? » lançais-je à mes tortionnaires. Devant l’entêtement de ces sinistres individus, plus proches des animaux que des êtres humains, j’étais prêt à inventer n’importe quel scénario, pour me soustraire aux affres de la torture.

5e jour (jeudi 28 avril 1994)

Ce jour-là m’est arrivé un fait surprenant. C’était très tôt, le matin. Je dormais. C’était la seule période où on pouvait s’assoupir car les tortionnaires allaient récupérer leurs forces. Je me suis mis à rêver que j’étais en train d’enlever mes menottes, quand soudain j’ai été réveillé par des coups de pieds au visage et sur le dos. Je me suis mis à crier : « Je rêvais, je rêvais ! » Un tortionnaire à la carrure de lutteur m’a donné un violent coup de pied au visage et j’ai perdu connaissance. Je n’ai repris mes esprits qu’à une heure avancée de la nuit et je me suis retrouvé trempé d’eau. On m’a alors transféré dans une cellule qui portait le numéro 9. On m’a apporté pour la première fois à manger, et quel manger ! On m’a mis les menottes et on m’a bandé les yeux pour le restant de la nuit.

6e jour (vendredi 29 avril 1994)

Il était 9 heures. La lourde porte grinçante de la cellule s’est ouverte. Ils m’ont sorti et traîné vers l’un des bureaux. Je pensais que j’allais une nouvelle fois subir la question. Les menottes et le bandeau que j’avais sur les yeux m’ont été ôtés. Mes mains étaient le siège d’intenses fourmillements, elles avaient un aspect cartonné. Je ne les sentais plus. Ils m’ont collé une plaque d’immatriculation autour du cou et m’ont photographié de face et de profil. Ils ont pris aussi mes empreintes digitales. Je me demandais comment était mon visage sur les photos après tous les coups reçus. J’ai été ensuite jeté ensuite dans ma cellule.

7e jour (samedi 30 avril 1994)

Je suis resté durant toute la journée dans ma cellule, suspendu entre la vie et mort. Mon corps était endolori par les coups, mes plaies suppuraient, mes mains et mon visage étaient bouffis. Des céphalées intenses m’empêchaient de bouger. Je luttais, résigné, contre la douleur, le froid et la faim, priant le Tout-Puissant pour alléger mes peines. Je n’ai pas été torturé physiquement ce jour-là, mais la torture morale me ravageait en entendant les cris de mes frères suppliciés.

8e jour (dimanche 1er mai 1994)

Il était midi environ. On m’a sorti de la cellule, après m’avoir couvert la tête avec un sac en plastique. On m’a descendu dans la cour sous une pluie de coups et d’insultes. J’ai reconnu dans la cour la voix du frère Thamert Hocine que je connaissais. Ils nous ont placé les menottes et nous ont jetés à l’arrière d’une camionnette, à plat ventre sous la surveillance de quatre civils armés.

Je pensais qu’on allait nous exécuter en cours de route. Le trajet a duré près d’une heure. Le véhicule a pénétré dans un lieu qui s’est avéré par la suite être un centre de la Sécurité militaire, dans les environs de Blida. Honnêtement, je ne croyais pas y arriver vivant. Ces hommes n’étaient sous aucun contrôle, ils avaient droit de vie ou de mort sur les citoyens. Je me rendais encore une fois compte du désastre dans lequel nous vivions.

J’ai été reçu d’emblée par un officier qui s’exprimait en français : « M. Gharbi, ici tu es dans un autre monde. Si tu collabores avec nous, ta vie sera sauve, sinon tu seras égorgé et ton cadavre sera jeté devant ton domicile pour l’exemple ». Un frisson glacial a parcouru mon corps. Un officier supérieur qui s’exprimait ainsi, ce n’était pas de bon augure. La gangrène était à tous les niveaux. On m’a enfermé dans une cellule portant le numéro 1. Une heure plus tard, on est venu m’emmener dans l’un des bureaux, le visage couvert par un sac. On m’a fait asseoir sur une chaise et on m’a ôté le sac.

J’avais en face de moi une brochette d’hommes en civil, bien épinglés. J’ai reconnu parmi eux deux officiers supérieurs qui étaient venus en 1991 en inspection lorsque j’étais incarcéré à la prison militaire de Blida. Nous sommes entrés dans une longue discussion sur la situation politique du pays. J’ai donné mon humble avis sur la situation et sur les origines du drame que nous vivions. Puis la discussion s’est cristallisée sur la nouvelle organisation du Front islamique du salut et son degré de maîtrise des groupes armés, ainsi que sur les relations extérieures de ce parti. Cette discussion a duré quatre heures.

J’avais le pressentiment qu’ils préparaient un scénario au vu de la discussion, de son orientation et de sa tournure. On m’a ramené dans ma cellule. Cette nuit a été pour moi la plus longue et la plus terrible sur le plan psychologique. Je priais Dieu pour qu’Il m’épargne les griffes de ces monstres sans scrupule.

9e jour (lundi 2 mai 1994)

Il était environ 10 heures. La porte de la cellule s’est ouverte et un homme des « forces spéciales » m’a emmené dans le bureau des officiers de la veille. On m’a fait asseoir et l’un des officiers a commencé à poser des questions et à y répondre sur les frères Redjem, Djillali Mokhtar, Khider Omar et Ali Chami. J’écoutais sans confirmer ni infirmer ses dires. Je me disais intérieurement qu’ils n’avaient qu’à écrire ce qu’ils racontaient. J’avais résolument décidé de leur expliquer auparavant que nous n’étions pas contre eux en tant qu’individus mais contre un système qui a empêché le peuple de choisir ses représentants et son destin.

J’ai été reconduit à ma cellule qui était mitoyenne de la salle de torture. J’entendais des cris horribles durant la nuit. J’ai failli devenir fou en entendant ces hommes subir les supplices. J’entendais tout ce qui se disait. Je reste persuadé que cela a été fait d’une manière délibérée pour me faire souffrir psychologiquement. C’était une forme de torture morale.

Du 10e au 16e jour (du mardi 3 au lundi 9 mai 1994)

Les jours se suivaient et se ressemblaient. La torture était d’une autre nature. On me sortait trois fois par jour pour aller aux W-C. Ces sorties se faisaient sous les insultes et les coups. Dès que j’entrais dans les toilettes, on me demandait de sortir immédiatement, en m’empêchant de terminer mes besoins. Si je m’amusais à tarder, c’était une pluie de coups de pied, de poing et de bâton qui s’abattait sur moi. On m’empêchait même de faire mes besoins naturels ! Quelle cruauté ! Le soir, c’étaient les séances de torture dans la salle qui était mitoyenne de ma cellule. Après la prière du Maghreb, commençait le supplice avec les cris et les bruits que j’entendais de ma cellule. C’était affreux. Je subissais une torture morale atroce. J’étais angoissé, je frôlais la folie. Je dépérissais et perdais la mémoire. Je priais Dieu pour qu’Il me rappelle à Lui, et en finir avec la tragédie que je vivais.

17e jour (mardi 10 mai 1994)

Il était environ 9 heures. Ils sont venus une nouvelle fois pour m’emmener au bureau des officiers. J’avais en face de moi un officier supérieur de la Sécurité militaire. Il m’a demandé encore une fois mon avis sur la situation actuelle sur le plan politique et sur le « dialogue ». Il voulait que j’aille chez le frère Hachani Abdelkader, arbitrairement incarcéré à la prison de Serkadji. J’avais compris que la Sécurité militaire voulait me transférer à Serkadji auprès de Hachani pour pouvoir le côtoyer et savoir ce qu’il pensait de la situation. En un mot, « l’étudier » pour le compte de la SM. Ils voulaient faire de moi une taupe. J’ai refusé catégoriquement cet odieux marchandage. On m’a conduit alors à ma cellule, avant de me ressortir une heure plus tard pour me conduire dans la cour où nous attendait un fourgon. J’avais les yeux bandés et les menottes aux poignets. J’ai reconnu là aussi la voix du frère Hocine Thamert et celle de Omar Khider. Je croyais auparavant que ce dernier était mort. Dès que le fourgon a démarré, nous en avons profité pour discuter et échanger furtivement quelques mots. Où allions-nous ? Le frère Omar Khider nous a demandé de faire nos prières et de réciter des versets du Coran car il pensait que nous allions être exécutés. Il avait vécu cela et avait assisté à l’exécution en cours de route de Rabah Amiri, Malik Benkrati, Rabah Benchiha et Ali Berrached [Ndr : Voir le témoignage de Khider Omar].

Finalement, le fourgon est entré dans la bâtisse du centre de torture de Châteauneuf. Nous y retournions donc. Nous avons été accueillis par les sbires du régime par des insultes, des obscénités et des coups, comme à l’accoutumée. On nous mit dans un long couloir, à genoux, face au mur, durant une bonne dizaine d’heures, avant de nous jeter dans des cellules. J’occupais la cellule n° 2.

18e jour (mercredi 11 mai 1994)

Il était environ 10 heures. La porte de la cellule s’est ouverte. On m’a couvert le visage et fait pénétrer dans un bureau. Je me suis retrouvé devant un responsable qui disait n’importe quoi. Il était impulsif et colérique. De sa bouche ne sortaient qu’obscénités, insultes et blasphèmes. Même les responsables n’étaient pas épargnés par ce vice ! Il m’a traité de traître, de fils de harki (collaborateur de la France coloniale), et m’a menacé de mort. Il bavait en gesticulant. C’était un véritable cas pathologique. Il m’a questionné sur ma personne, mes études, mon appartenance politique etc. Il avait devant lui un volumineux dossier. Il m’interrogeait tout en écrivant. J’ignore, à ce jour, ce que contenait ce gros dossier. On m’a reconduit dans ma cellule et, le soir, un tortionnaire est venu, le dossier sous le bras. Il m’a ordonné de signer certaines feuilles en me menaçant : en cas de refus, la torture allait reprendre. Devant les affres que j’ai subies, je n’ai pas réfléchi une seule seconde. J’ai signé : pourvu que le supplice ne recommence pas.

19e au 24e jour (du jeudi 12 au mardi 17 mai 1994)

Ces journées se ressemblaient dans la tristesse et la monotonie. Elles étaient longues, interminables. J’étais dans une cellule étroite qui ne dépassait pas 1,5 m2 et que je partageais avec deux autres frères. Mes plaies continuaient à suppurer, mon état de santé à se détériorer de plus en plus. J’avais perdu mes réflexes. J’étais amorphe et très amaigri. Nous ne mangions que les restes de l’alimentation des tortionnaires. J’avais continuellement des insomnies. Comment voulez-vous dormir quand vous êtes hanté tous les jours par la torture ? Les portes des cellules s’ouvraient à tout moment. Je croyais à chaque fois qu’on venait me chercher pour la torture. C’était affreux. Je craignais cette salle de torture que les tortionnaires appelaient, toute honte bue, la « salle d’exploitation ». Sobhane Allah ! Beaucoup n’en revenaient pas. Ils mouraient attachés au sinistre banc du supplice. C’était l’enfer.

25e jour (mercredi 18 mai 1994)

On m’a sorti très tôt de la cellule, menottes aux poignets. Il y avait avec moi les frères Khider Omar et Thamert Hocine. On nous a sortis dans la petite cour où nous attendait un fourgon cellulaire. Plusieurs jeunes nous ont rejoints. Beaucoup d’entre eux étaient défigurés, les yeux hagards. Le fourgon a démarré vers une destination qui s’est avéré être le palais de justice d’Alger. Nous avons été parqués dans un coin de l’un des étages du palais. Les policiers nous insultaient constamment et nous brutalisaient. Tout ceci, dans un lieu qui prétend être un palais de justice. De justice !

On passait, un par un, devant le juge d’instruction, après qu’on nous avait enlevé les menottes. Je priais pour ne plus retourner au centre de torture.

Quand mon tour est arrivé, je suis entré dans le bureau du juge. Il m’a posé quelques questions auxquelles j’ai répondu. L’essentiel pour moi était d’aller en prison pour échapper aux tortionnaires de Châteauneuf. On nous a descendus, après notre comparution, dans une cellule du sous-sol du tribunal, puis reconduit au fourgon cellulaire qui a pris cette fois-ci le chemin de la délivrance : la prison d’El-Harrach.

Telle est la situation dramatique que j’ai vécue en tant que citoyen algérien, sur cette terre d’Algérie arrosée par le sang de plus d’un million de martyrs assassinés par la France coloniale.

Remarques :

1 — Je n’ai pas tout dit car je suis en prison, je ne peux tout développer.
2 — J’ai appris que malgré mon arrestation, les services de sécurité continuaient à terroriser mes vieux parents en faisant des descentes sur notre maison.
3 — Tous mes documents universitaires et effets personnels m’ont été volés lors des perquisitions.
4 — La rédaction de ce témoignage constitue pour moi une autre forme de torture car je me remémore tous les supplices subis.
5 — Notre incarcération est une autre forme de continuation de la torture car, à chaque fois, nous apprenons l’exécution sommaire d’un ami ou d’un parent.

Je prie Dieu d’armer nos familles de patience et de courage, et que la paix et la sécurité reviennent sur cette terre d’Algérie chérie, sous la bannière de l’islam.

Gharbi Brahim, ex-cadre de la société INFRAFER.
Président d’APC (maire) des Issers, Boumerdès.
Prison d’El-Harrach, le 9 octobre 1994.
(N° d’écrou 71722)


Ghedhab Mohamed, 1996

Détenu à la prison d’El-Harrach où il purge une peine de neuf années de réclusion criminelle arbitrairement et sans la moindre preuve. Ecrou n° 83887
Ghedhab vivait en Suisse ainsi que toute sa famille. Le 16 septembre 1996 il rentra en Algérie dans le vol d’Air Algérie : AH 2049. Il fut kidnappé dès sa descente d’avion par quatre hommes armés en tenue civile et fut conduit manu militari au centre de détention de Châteauneuf où il fut séquestré pendant quinze jours durant lesquels il subit des actes barbares et inhumains de torture au moyen de toute la panoplie en usage dans ce triste et macabre domaine (gégène, chiffon imbibé d’eau sale, coups de pieds, coups de poing, tuyaux de caoutchouc sur toutes les parties du corps nu, électrodes pincées sur les parties génitales et sur le lobe des oreilles, menottes aux poignets et mains derrière le dos, etc.).

Le supplicié a été présenté au parquet le 5 octobre 1996 alors que sa famille en Suisse n’avait aucune nouvelle de lui et s’en inquiétait énormément. Sur la base d’un faux dossier monté de toutes pièces rapportant des faits fallacieux, il a été inculpé des chefs d’inculpation : appartenance a un groupe terroriste, soutien à ce groupe, agression, constitution de forces armées, détention d’armes de guerre. Rien de tout cela n’était vrai.

La vérité est que les services algériens avaient récupéré chez un policier suisse indélicat des documents subtilisés frauduleusement aux services de sécurité suisses. Ces documents représentaient un travail de recensement préventif des étrangers maghrébins susceptibles d’être des islamistes en relation avec le terrorisme intégriste. Parmi les noms figurant dans ces documents, il y avait celui de Ghedhab Mohamed auquel les autorités suisses n’avaient rien à reprocher. C’est en exploitant frauduleusement ces documents volés que les enquêteurs algériens ont donné libre cours à leur imagination en préfabriquant un dossier mettant en évidence un soi-disant réseau terroriste en Suisse dont la direction a été attribuée à Ghedhab, auquel on a ajouté des noms de suspects recherchés par les services de sécurité algériens.
Ce subterfuge était à l’évidence destiné, au plan international, à confondre certains pays européens dont la Suisse, et au plan national, obtenir la condamnation par contumace des suspects dont les plus médiatisés, le fils Abassi Madani et Mourad Dhina. Mais les autorités suisses s’étaient rendues compte du vol de documents et avaient identifié les auteurs : le policier suisse Léon Jobe et son complice algérien Abdelkader Hebri. Ils décidèrent d’ouvrir une information judiciaire avec comme chef d’accusation « espionnage au profit d’un pays étranger ».
À la demande de Ghedhab avant de quitter le territoire suisse, le ministère de l’intérieur de ce pays l’avertit par écrit du danger qu’il courait s’il partait en Algérie. La lettre est arrivée trop tard à son destinataire. Un avocat suisse a été constitué par la famille (Maître Garbade) qui prit contact avec Me Khelili concernant l’affaire d’espionnage dans laquelle Ghedhab était partie civile.

Me Khelili a aussitôt saisi le juge d’instruction M. Djebarni Chérif auprès duquel il déposa une demande de main levée de la détention de leur mandant ainsi que de l’interpellation de l’officier de police judiciaire qui avait diligenté la procédure d’Alger et signé le faux dossier. Le magistrat promis de faire diligence d’autant plus qu’il n’y avait dans ce dossier aucune preuve et qu’il avait lui même insisté auprès des services de sécurité pour le versement des pièces à conviction dans le dossier sans quoi il prévoyait de libérer Ghedhab.

La requête de Me Khelili a été rejetée sans motif légal, rejet confirmé par la chambre d’accusation qui a été mise au fait de la falsification de procédure lors de sa plaidoirie soutenue par un mémoire écrit. Le juge d’instruction Djebarni a été relevé de son poste et affecté à la section des mineurs. Sa secrétaire, Mlle Boughaba Nedjoua et la sœur de celle ci Boughaba Naima ont été kidnappées alors qu’elles se rendaient à leur travail (tribunal d’El-Harrach), et ce presque le même jour. La famille du mandant a déconstitué et retiré l’affaire pour la confier à un autre avocat que leur aurait recommandé le juge.

Dans le même ordre d’événements, la juridiction suisse devant laquelle il était convenu que Me Khelili plaide en qualité de partie civile aux côtés de Me Garbade, décida subitement qu’il ne lui était pas permis de plaider en tant qu’étranger mais offrait des frais de séjour et de déplacement s’il acceptait de comparaître comme témoin.

Le 27 octobre 1997 le tribunal fédéral suisse jugea les auteurs de l’âcre d’espionnage et les condamna à des peines symboliques de dix-huit mois et de quinze mois de prison avec sursis. Le 15 novembre 1997 Ghedhab fut jugé par le tribunal criminel d’Alger et fut condamné à neufannées de réclusion criminelle, décision déférée à la Cour suprême un pourvoi en cassation formé par le prévenu, n° 197830
.
Les deux sœurs Boughaba sont toujours portées disparues.
À noter que Naima était secrétaire du procureur de la République.



Guilal Boubekeur, 1992

Je m’appelle Guilal Boubekeur, demeurant à Khenchela, agent des transmissions. J’ai été arrêté le 7 février 1992 par la police, et emmené au commissariat où j’ai été sauvagement agressé. J’ai été transféré à la prison de Khenchela, sans qu’aucun chef d’inculpation ne me soit notifié. Dans la cellule glaciale où je fus jeté je commençai à ressentir des douleurs spontanées au niveau de mon mollet droit. Ces faits furent signalés aux gardiens de la prison, mais sans résultat, refusant de me présenter au médecin. Il a fallu une grève de la faim des détenus pour qu’ils daignent m’emmener à l’hôpital où une simple injection d’antalgique fut réalisée. Mon état de santé ne faisait que s’aggraver. Le pied droit devenait froid, insensible avec une cyanose des extrémités. Devant cette détérioration de la situation, ils décidèrent de me libérer, après 5 mois de détention arbitraire et sans aucune justification. À ma libération, je fus hospitalisé en urgence au service de chirurgie vasculaire de Ben-Aknoun où le diagnostic d’artérite du membre inférieur droit fut porté. Une première intervention, réalisée le 19 septembre 1992 pour conserver le membre (prothèse vasculaire iliaque), a malheureusement échoué. Une amputation du membre inférieur a été pratiquée.
Septembre 1992, Hôpital du CNMS Chevalley, Alger.

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Torture en Algérie : La machine de mort (4)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

C    D

Chaachoua Djelloul
Chama Rabie
Chekakri Abdeldjalil
Frères Chérif Hassan et Hakim
Demil Djamel
Djarmouni Abdelkader
Djemaoune Abdeslam
Djouaidia Mabrouk
Driki Kamel

Chaachoua Djelloul, 1993

J’ai été arrêté le mercredi 31 mars 1993 à 17 h 40 à la rue Belouizdad, près du ministère du commerce, en compagnie de Ouchène Mansour, un ami de Khemis Miliana. J’ai passé dans les centres de sûreté de la police 86 jours répartis comme suit :
- Centre de sûreté de la wilaya : 21 jours.
- Ecole de police de Châteauneuf : 65 jours
J’ai été incarcéré à la prison d’El-Harrach le mardi 22 juin 1993 à 17 heures sous le n° d’écrou 67683 à la salle 1 bis. Je fus injustement et arbitrairement condamné par le tribunal d’exception d’Alger le 30 janvier 1994, à trois ans de prison ferme avec privation des droits civiques durant cinq ans.
J’écris ce témoignage pour l’Histoire, pour montrer ce qu’a fait la dictature aux enfants de l’Algérie.

1- Description du centre de torture de Châteauneuf :
Situé à Ben-Aknoun, près de la faculté de Droit, il est pris en charge par des doctrinaires du communisme qui portent une haine viscérale à l’Islam.
Ce centre est constitué de :
- 2 cellules de 4 m sur 2 m.
- 2 cellules de 1,40 m sur 1,40 m.
- Une grande cellule de 6 m sur 5 m.
- Des cellules secrètes.
Dans le premier type de cellules il y a entre 14 et 35 détenus, qui ne peuvent ni bouger ni dormir, du fait de l’étroitesse des lieux.
Dans le deuxième type de cellules il y a entre 4 et 7 prisonniers. L’une d’elles est utilisée comme lieu de torture.
Dans le troisième type, il y a entre 40 et 50 personnes.
Les tortionnaires qui viennent nous prendre des cellules portent des cagoules. Ils nous agressent continuellement par des coups et des insultes, plus particulièrement quand ils sont saouls.
- Les WC se résument à un bidon dans chaque cellule.

2- Les différentes techniques de torture :
- Les bastonnades avec tous les moyens : barres de fer, fils électriques, tuyaux, matraques, etc.
- Asseoir le détenu sur une bouteille.
- Sodomisation.
- Technique du chiffon.
- Privation de manger et de boire.
Les techniques du chiffon et la gégène (électricité) sont les plus dangereuses, pouvant tuer la personne.
Il existe une salle spéciale de torture que les tortionnaires appellent « pudiquement » le laboratoire.
L’interrogatoire se fait dans une salle spéciale. Le prisonnier est entouré de plusieurs tortionnaires, dont un groupe s’occupe à poser des questions, l’autre à insulter, et un troisième à frapper et à torturer.
Le but de leur stratégie est d’arracher de faux aveux, tels qu’ils ont été préfabriqués par les « services » et de faire signer un PV sur mesure et sans la moindre possibilité de lecture et encore moins de contestation. Lors de l’interrogatoire la tête du prisonnier est le plus souvent couverte d’un sac pour éviter qu’il reconnaisse éventuellement ses tortionnaires.
L’interrogatoire peut durer dix jours et plus.
Les tortionnaires s’interpellaient par des surnoms tels que Omar 1, Omar 2, Omar 14… Pitch.
La garde à vue dépassait souvent les délais fixés par la « loi » anti-moudjahidine qui sont normalement de douze jours.
Quant à ce que j’ai enduré comme souffrances entre les mains des tyrans, je vous le relaterai en quelques lignes.
Lors de mon arrestation je fus conduit immédiatement au commissariat de Belcourt où l’on me reçut par des coups de pieds et de poings, et des injures de toutes sortes. Je fus transféré quelques moments après au siège de la sûreté de daïra d’Alger, et ce dans la malle d’un véhicule banalisé type Renault 16 ; et là commencèrent les choses sérieuses avec l’atteinte à ma dignité et les pratiques sauvages, en plus de la torture morale durant vingt-et-un jours. Des choses que je n’oublierai jamais.
Je fus ensuite transféré vers l’enfer de Châteauneuf à Ben-Aknoun le 20 avril 1993 à 20 heures. J’avais reçu un accueil « chaleureux » de la part des tyrans qui occupent ces lieux. Dès mon arrivée, je fus « convié » à leur chanter une chanson Raï, car ils savaient que j’étais originaire de l’Ouest. Je m’exécutais en improvisant.
En plus de cette torture morale, les tortionnaires m’obligeaient à assister aux tortures d’autres citoyens, jeunes et vieux. Je n’oublierai jamais les séances de tortures infligées à un enfant de 15 ans qui a failli perdre la raison, et celle d’un vieillard de 81 ans.
Je suis resté, par exemple, menotté, avec trois autres compagnons d’infortune, pendant 8 jours dans un couloir de 50 cm de large, sur un plan incliné, dormant et mangeant dans cette position. Nous allions aux WC ensemble, toujours enchaînés l’un à l’autre. C’est ainsi que j’ai assisté au décès de nombreux citoyens sous la torture. Parmi eux je citerais les noms de Kiboua Lyès, Hocine Kebbane, Bentoumi Abdelkrim, Samir Djillali.
Parmi les noms que je n’oublierai pas je citerais le frère Mihoubi Nourreddine, demeurant à Bachdjarah, qui a passé une année de « garde à vue » au centre de torture de Châteauneuf.
Finalement j’ai signé trois procès-verbaux.
Avec tout cela je reste encore en vie grâce à Dieu !

Chaachoua Djelloul, juillet 1993
Prison d’ El-Harrach, écrou n° 67683, salle 1 bis


Chama Rabie, 1993

 gé de 40 ans, demeurant à Bougara (Blida), il a été arrêté à son domicile le jeudi 22 juillet 1993, par la gendarmerie de Bougara. Il a été affreusement torturé au groupement de la ville et a été totalement défiguré par les coups de poings et les brûlures au visage. Plusieurs dents ont été arrachées. Il était devenu méconnaissable à son arrivée à la prison de Blida où il a été transféré le samedi 31 juillet 93.



Chekakri Abdeldjalil, 1994

J’ai été arrêté sur mon lieu de travail le 3 août 1994 par les services de sécurité (police) de Dar El Beïda. J’ai été jeté dans la malle de leur véhicule et emmené au commissariat. Dès mon arrivée, j’ai été accueilli par des coups violents à la tête et au ventre. Les coups et les insultes pleuvaient de partout. Je suis resté dans ce commissariat de 9 h 30 à 22 heures. Puis j’ai été transféré au commissariat de la cité du 5-Juillet de Bab Ezzouar. Là aussi, les policiers se sont mis à me bastonner violemment sans aucune raison. C’était leur manière d’accueillir les citoyens. L’un d’eux s’est mis à me fouetter avec un câble électrique. On m’a attaché à une chaise métallique puis on a soulevé cette dernière pour la relâcher brutalement. Mon crâne a heurté le sol et j’ai perdu connaissance. Après cette entrée en matière violente, on m’a expliqué que mon nom de guerre était Ayoub (!) et que j’appartenais aux groupes armés ! Je n’en revenais pas. J’ai protesté fermement contre ces accusations grossières, clamant mon innocence. J’ai cité alors les noms de personnes qui me connaissaient et qui pourraient témoigner de mon innocence. Les policiers, devant mes protestations, ont redoublé de férocité. Ils voulaient coûte que coûte que je reconnaisse que j’étais Ayoub et que j’appartenais aux groupes armés.
On m’a jeté dans une cellule sale d’où se dégageait une odeur d’urines. J’avais les poignets ligotés derrière le dos. Je suis resté ainsi quatre jours. Les gardiens m’insultaient continuellement. Je n’ai ni mangé ni bu durant ces journées. Cette situation d’insalubrité a réveillé mon asthme. À ma demande de boire une gorgée d’eau, les policiers ont refusé en disant : « Nous ne donnons pas d’eau à un terroriste. »

Au cinquième jour, on m’a ramené du tabac à chiquer (chemma) et des cigarettes ! Ils m’ont lancé : « Nous allons voir si tu es un terroriste. Normalement, un terroriste ne fume pas et ne chique pas. »
On m’a donné finalement de l’eau. J’ai bu près de deux litres. Je suis encore resté dans la cellule durant trois jours sans manger. J’ai perdu près de dix kilos. Je tiens à signaler qu’un policier me voyant dans cet état m’a donné de l’eau et du pain en cachette de ses collègues. Il avait pitié de moi. J’ai été à nouveau transféré sur Dar El Beïda puis ramené à Bab Ezzouar. La torture a commencé par l’épreuve du chiffon. On m’a fait boire de l’eau des toilettes après m’avoir attaché à un banc. Le chiffon enfoncé dans ma bouche m’empêchait de respirer. J’étouffais. Cette épreuve a duré près de deux heures. Ils m’ont demandé de reconnaître des faits avec lesquels je n’avais aucune relation. Ils m’ont menacé de mort en cas de refus. Je suis resté séquestré à Bab Ezzouar pendant douze jours avant d’être transféré au commissariat de Rouïba où j’ai été confronté à un certain El Kolli Farid qui habitait le même quartier que moi. Cette malheureuse personne, sous l’effet de la torture, avait prononcé mon nom et avait « reconnu » avoir ramené une arme de Batna. Là aussi, j’ai été affreusement torturé. Là aussi, les tortionnaires voulaient que je « reconnaisse » appartenir aux groupes armés. C’était irréel. L’injustice et l’arbitraire à l’état pur. On m’a suspendu au plafond par les chevilles, la tête en bas. On s’est mis alors à s’exercer à la boxe sur mon corps suspendu. J’ai présenté une perforation du tympan gauche. Non content de cela, un policier a introduit le canon de son revolver dans mon anus. J’ai présenté alors une hémorragie.

Devant ma persistance à nier les faits, les tortionnaires ont redoublé d’atrocités. La sauvagerie se déchaînait, mais sans que je change d’avis. Je ne pouvais admettre des choses que je n’ai pas faites. J’ai été renvoyé sur Bab Ezzouar, où mes tortionnaires étaient décidés à me faire parler sous la menace de l’exécution. La technique du chiffon a repris. Une crise d’asthme s’est déclenchée en pleine séance de torture. Cela n’a nullement inquiété les tortionnaires. Devant la dégradation de mon état de santé, les policiers ont fini par me transférer à l’hôpital d’El-Harrach où on a réalisé une radiographie du thorax. Le médecin a décidé de m’adresser à l’hôpital de Kouba pour une hospitalisation. L’officier de police a préféré l’hôpital militaire, où il connaissait des gens. Arrivé à l’hôpital de Aïn Naadja, j’ai été examiné par un médecin, et à ma grande surprise, il a déclaré que j’étais en parfaite santé et que je ne nécessitais pas d’hospitalisation. Je suis retourné malgré moi à la cellule de Bab Ezzouar et là, les policiers m’ont demandé de répéter textuellement ce qu’avait dit El Kolli au commissariat de Rouïba. Je n’avais plus le choix. Mon état de santé ne me permettait pas de résister à cette cruauté bestiale. Je récitais ce que j’avais entendu à Rouïba. Il était environ 2 h 30 du matin. Les policiers ont alors rédigé le procès-verbal, que j’ai signé sans lire, sous la menace de la reprise des tortures.
Cinq jours plus tard, j’ai été présenté au juge de la cour spéciale, puis incarcéré à la prison d’El-Harrach après vingt-cinq jours de garde à vue.

Chekakri Abdeldjalil, le 28 septembre 1994.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 73157.



Frères Chérif Hassan et Hakim, 1996

Le cas des deux frères, Hassan Chérif (17 ans donc mineur) et Hakim (18 ans), arrêtés le 2 août 1996 et maintenus dix-sept jours en garde à vue au commissariat de Bab Ezzouar, soit cinq jours de plus que le délai légal en matière d’atteinte à la sûreté de l’État.
Accusés d’appartenance à un groupe armé, ils ont subi, selon une plainte déposée par leur avocat, divers sévices (électricité, supplice du chiffon, menaces de viol…).
Alors que la loi algérienne stipule la présence du père lors des interrogatoires de mineurs, le père n’a été convoqué que pour signer le procès-verbal avant la présentation de ses enfants à la justice.

Le 15 septembre 1996, leur avocat a déposé une demande d’examen médical auprès du procureur du tribunal d’El-Harrach, restée sans réponse. Le mineur a eu le nez cassé par un coup de crosse de pistolet et son frère une jambe cassée.
Dans une demande d’expertise médicale adressée par un avocat à un juge d’instruction en septembre 1996, celui-ci écrit : « Mon client m’a rapporté lors d’une visite à la prison, le 9 septembre 1996, les circonstances de sa séquestration au commissariat des Eucalyptus ; blessé lors d’une opération de sécurité par une balle perdue, il venait de sortir de l’hôpital où il avait subi une opération chirurgicale. Arrêté quelques jours plus tard, il a été d’abord déshabillé, puis attaché avec du fil de fer au niveau des pieds, des mains et des organes génitaux. Mon client a été torturé a l’électricité, obligé d’ingurgiter de l’eau mélangée a du grésil ; empêché de dormir durant quatre jours, il a subi le supplice du chiffon et vomi du sang. »



Demil Djamel, 1998

Né le 1er avril 1970, demeurant à Beaulieu, Oued Smar. Alger. Il a été arrêté le 6 janvier 1998 à son domicile à 23 heures par des policiers du 8e arrondissement d’Alger venus en R19 blanche, Renault Trafic à vitres fumées et voitures de polices bariolées. Les voisins étaient témoins. Après une courte disparition, il a été retrouvé à la prison d’El-Harrach, où il a été placé sous mandat de dépôt S : n° 91103 par le juge d’instruction d’El-Harrach. Il a été présenté à ce dernier le 19 janvier 1998 ! Demil a subi des actes de torture atroces au chiffon imbibé d’eau sale ingurgitée de force et à l’électricité, des coups de bâton sur la poitrine, l’écrasement de sa jambe dont il souffre encore. Il a déclaré à son avocat, Me Khelili, avoir été torturé par des agents du PCO d’El-Madania après avoir été complètement dénudé et trempé d’eau, malgré le froid. Les séances de torture commençaient à deux heures du matin et se terminaient au lever du jour et étaient conduites par plusieurs personnes.



Djarmouni Abdelkader, 1993

Samedi 18 décembre 1993. Il était 6 heures du matin quand une horde de gendarmes envahit mon domicile.

Après une floppée d’insultes et la perquisition, ils m’arrêtèrent et me conduisirent à la brigade de gendarmerie de Saoula où on me jeta dans une cellule où il y avait d’autres frères et ce, jusqu’à 15 heures. Puis je fus transféré au groupement de Chéraga, avec d’autres. Là, nous sommes restés huit jours dans une cellule étroite, sans aération. Nous dormions, à même le sol glacial, sans couverture.

Au neuvième jour, on nous banda les yeux et attacha les poignets pour nous transférer à la brigade de gendarmerie de Baba Hassan (Wilaya de Tipaza).
Là, nous fûmes accueillis par des coups de poings et de pieds et jetés dans une cellule, les poignets ligotés au dos. Cette cellule était étroite, glaciale, sans aération et il se dégageait une odeur nauséabonde, car les prisonniers faisaient leurs besoins sur place, faute de W.C.
Nous sommes restés cinq jours pour l’interrogatoire, trois sans manger ni boire.
On m’emmena à la salle de torture, les poings liés et les yeux bandés, sous une pluie de coups de poings. Ils voulaient « entendre » ce qu’ils avaient préparé comme scénario. Mes réponses étaient orientées selon leurs désirs. Les coups de poings et de pieds pleuvaient de toutes parts, je ne pouvais y parer car mes yeux étaient bandés et mes mains liées.
Au quatrième jour, ils revinrent me chercher à nouveau pour la torture. Je subis d’atroces épreuves, du chiffon à la bastonnade. Je saignais de partout et je me suis évanoui à plusieurs reprises. À chaque réveil, je me trouvais trempé d’eau. Devant cette sauvagerie, je compris qu’il n’était pas question de leur tenir tête, car il s’agissait de voyous, de malades mentaux qui ne réfléchissaient point. Leur seule logique était la force bestiale.

Je « reconnaissais » tout ce qu’ils voulaient et « avouais » tous les faits qu’ils me racontaient et ce, pour échapper au supplice.

Dans la nuit, nous fûmes réveillés dans notre cellule par des cris de gendarmes qui envahirent notre geôle en nous insultant et en nous frappant et ce, pendant près d’une heure en nous menaçant de leurs armes et de ramener nos femmes.
On nous enchaîna les poignets et les pieds.

Au cinquième jour, on nous banda les yeux et on nous transféra au groupement de gendarmerie de Aïn Bénian où on nous affama en nous privant de nourriture. Nous fûmes jetés dans une cellule de 2 m x 2 m alors nous étions 15 personnes enchaînées par paires. Nous sommes restés dans cette cellule et dans cet état d’enchaînement durant 18 jours. Nous dormions à tour de rôle. C’est ainsi qu’à chaque fois, quatre personnes dormaient durant une heure, puis quatre autres et ainsi de suite.

Nous faisions nos besoins naturels sur place, enchaînés à nos compagnons d’infortune.
Nous fûmes présentés au juge le 18 janvier 1994 et les gendarmes nous menacèrent de mort au cas où le juge nous relâchait éventuellement.

Djarmouni Abdelkader
Prison d’El-Harrach. Le 20 mars 1994
É crou n° 70330 salle 4bis.


Djemaoune Abdeslam, 1994

J’ai été arrêté dans la rue le samedi 18 mars 1994 à 13 heures, par des gendarmes qui m’ont emmené à leur groupement de Aïn Naâdja (Birkhadem, Alger). Mes parents sont restés sans nouvelles de moi. Ils m’ont enlevé mon argent de poche et mes pièces d’identité. J’ai été jeté dans une salle sombre mal éclairée ou m’attendaient de nombreux gendarmes excités. Ils gesticulaient comme des malades mentaux. Ils semblaient être dans un état second. Un frisson glacial a parcouru mon dos. Je n’arrivais pas à me concentrer. Je sentais mes jambes me trahir. C’était indescriptible. Une ambiance surréaliste de terreur. Je ne savais plus si c’était un cauchemar ou la réalité. La première image du film La Bataille d’Alger m’est venue immédiatement à l’esprit, celle du malheureux Ghandriche en pleine séance de torture avec les paras. Un gendarme m’a bandé les yeux. J’ai senti des objets me pincer les doigts et le sexe. Soudain, une décharge électrique m’a soulevé en l’air malgré mes attaches au banc. Plusieurs autres décharges ont suivi. Je recevais en même temps une pluie de coups de pied et de poing. Je ne pouvais savoir d’où venaient les coups, car j’avais les yeux bandés, les mains et pieds liés. Ce supplice a duré plus d’une heure et a été répété pendant plusieurs jours. Au bout d’une semaine, ce calvaire a cessé. Ensuite, on m’a oublié. On m’a laissé ainsi pendant cinq mois, enfermé dans une cellule. Pendant trois mois, j’ai été attaché avec des menottes. Mes poignets présentaient des plaies infectées du fait de la strangulation par les menottes.

C’était affreux. Les conditions étaient bestiales, l’hygiène absente. Je faisais mes besoins dans ma cellule, mes geôliers ne répondaient jamais à mes appels. On me jetait de temps à autre un morceau de pain rassis et un peu d’eau dans une boîte de conserve métallique rouillée. À chaque fois que je demandais une ration supplémentaire de pain je recevais des injures et des coups de pied.

J’ai été présenté au juge le 14 août 1994 dans un état physique déplorable. La comparution a été expéditive. Il ne m’a pas laissé le temps de lui demander des explications sur ma séquestration arbitraire durant cinq mois au groupement de gendarmerie de Aïn Naâdja. Il a décidé de me mettre sous mandat de dépôt à la prison d’El-Harrach.

Je suis prêt à témoigner devant les organisations internationales sur les sévices que j’ai subis sans savoir pourquoi.

Djemaoune Abdeslam, 27 ans, restaurateur.
Prison d’El-Harrach, le 20 septembre 1994.



Djouaidia Mabrouk, 1997

Né le 18 novembre 1968, demeurant à Souk-Ahras.
Il a été arrêté le 8 mars 1997 par la brigade de gendarmerie de Ouallel près de Souk-Ahras et soumis à la torture : chiffon trempé dans l’eau sale, gégène, coups de bâton occasionnant fracture de la mâchoire, coups à la tête. Il a signé un PV sous la contrainte et sans lecture dont le contenu est faux. Le supplice a duré huit jours.
Il a ensuite été transporté à Blida (au centre du DRS) ainsi que ses compagnons d’infortune, à bord d’un avion spécial. Il y sera emprisonné pendant soixante jours sans subir de mauvais traitement, puis ramené à Souk-Ahras où il fut remis en liberté, il a pu reprendre son travail. Cinq mois après, un mandat d’arrêt est lancé contre lui et ses copains et entraîna une seconde arrestation et sa présentation au parquet d’El-Harrach. Il sera de nouveau incarcéré mais à la prison d’El-Harrach. Déféré devant la section correctionnelle du tribunal d’El-Harrach, il a été condamné a dix-huit mois fermes de prison. Sur appel interjeté par son avocat, la cour d’Alger rendit en sa faveur un jugement de relaxe en date du 28 mars 1998, l’ayant reconnu innocent.
Cinq de ses compagnons d’infortune n’ont donné aucun signe de vie après leur déplacement forcé sur Blida :
Azzouzi Ahmed,
Azzouzi Abdelkader,
Mahmoudi Toufik,
Mahmoudi Youcef,
Abdellali Djillali.
Ces cinq prévenus sont portés dans la procédure en cours de procès comme étant en « fuite ».


Driki Kamel, 2003 Agé de 22 ans, demeurant à Chatt (wilaya d’El Tarf), arrêté par des gendarmes lors des manifestations de protestation survenues dans cette localité le 14 janvier 2003. Torturé dans les locaux de la gendarmerie. Témoignage :

J’ai été arrêté le 14 janvier 2003 par des gendarmes qui m’emmenèrent à leur brigade. J’ai été l’objet de toutes sortes d’insultes que je n’ai jamais entendu de ma vie de leur part. On m’a donné plusieurs coups de poings au visage.
L’un des gendarmes me jeta dans une cellule durant deux heures environ. Puis vint un autre gendarme qui m’emmena dans une salle comportant une table et une chaise métalliques. Il me demanda alors de me déshabiller. J’ai refusé. Il me frappa violemment en me disant que si je n’exécutais pas ses ordres, il me déshabillerait lui même. Devant cet état de fait, je fus contraint de m’incliner et d’ôter mes vêtements. Deux gendarmes s’approchèrent de moi, me mirent des menottes aux poignets et aux chevilles et m’allongèrent sur la table métallique. Ils m’obligèrent à boire des urines que contenait un récipient métallique et ce, pendant près de dix minutes. Je me suis alors évanoui. Lorsque j’ai repris connaissance, je me suis retrouvé la tête dans le récipient contenant des urines et autre chose. À chaque fois mes tortionnaires me disaient : « Personne ne peut se révolter contre nous, même Dieu ! »
Cette épreuve dura deux jours. Puis les gendarmes me libérèrent en m’avertissant que la prochaine fois ils me tueraient.
Mars 2003

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Torture en Algérie : La machine de mort(3)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

B

B* Fatma
B*. Fatma-Zohra
Bada Yahia
Barar Kamel
Bekkis Amar
Belhadi Ali
Belhamri Messaoud
Belkadi Salem
Belkheir Mohamed
Benadda Houssem Eddine
Benail Enalia
Benail Said
Benbekouche Ayache
Benbellil Samir
Benmerakchi Mohamed

B bis
Benredjdal Slimane
Benslimane Hakim
Bouamama Noureddine
Bouaouicha Mustapha
Bougandoura Fayçal
Bouhadjar Farid
Boukhalfa Abderrahmane
Boukhari Aïssa
Boulagroune Samir
Boustila Kamal
Boutchiche Mokhtar
Boutiche Ahmed
Bouyoucef Mohamed
Brahami Mostafa
Branine Abdelatif

 

B* Fatma, 1998

Le 29 juin 1998 à 11 h 30, une vingtaine de militaires et de civils armés ont débarqué à notre domicile après en avoir défoncé le portail. Ils ont procédé à une perquisition puis sont repartis.
Le soir, nous avons été informés par des voisins que notre père avait été arrêté dans la matinée près du marché.

Le 30 juin 1998 à 16 h 30, ces mêmes militaires et civils armés sont revenus au domicile où ils ont demandé après ma mère et ma soeur qui étaient absentes du domicile à ce moment. J’étais seule à la maison. Quelques instants plus tard, ma mère et ma sœur sont rentrées. Les militaires nous ont alors toutes embarquées dans un fourgon blanc, après nous avoir bandé les yeux avec nos voiles.

Nous avons été toutes trois conduites au centre de Châteauneuf et introduites dans des cellules individuelles après nous avoir déshabillées et laissées seulement avec nos sous-vêtements. Il était 18 heures environ.
Cinq minutes plus tard, l’un des tortionnaires vint sortir notre mère âgée de 60 ans (B. Fatma) de sa cellule et l’emmena dans une grande salle où il y avait une dizaine de personnes. Ces derniers se mirent à la tabasser, la gifler et à la fouetter avec un câble électrique durant quelques minutes.

Puis les tortionnaires se dirigeront vers ma cellule (Nacera). Ils me banderont les yeux et me traîneront vers la grande salle. J’ai été rouée de coups de poings et de gifles durant près d’un quart d’heure. Puis le chef leur ordonna de me ramener à ma cellule.
Les tortionnaires se dirigeront alors vers la cellule de ma sœur, Soumia. Elle subira le même tabassage que moi, des gifles et des grossièretés en tous genres.

Vers 19 heures, les tortionnaires revinrent une seconde fois vers ma cellule et me conduirent vers la « salle d’exploitation des renseignements ». Des insultes plurent sur moi. Ils m’ôtèrent mes sous-vêtements et commencèrent à pratiquer sur moi des attouchements sexuels. D’autres m’envoyèrent des coups de poings et de pieds au visage. Tout cela dura 45 minutes environ puis ils me ramenèrent dans ma cellule.

Quelque temps après, ils reviendront pour m’emmener pour la troisième fois en une journée dans la salle de torture. Il était 20 heures environ. Ils pratiquèrent les mêmes attouchements que la fois précédente, accompagnés de tabassages.
Vers 23 heures, j’ai vu mon père, traîné par l’un des tortionnaires dans le couloir. Il avait les jambes ensanglantées jusqu’aux chevilles et sa barbe totalement brûlée. J’ai failli m’évanouir. J’avais des vertiges. Je ne savais plus s’il s’agissait de la réalité ou d’un cauchemar.
Le 1er juin 1998, aux environs de 16 heures, les tortionnaires ont fait sortir Soumia de sa cellule pour l’emmener vers la salle de torture. Ils l’ont allongée sur une plate-forme en béton et lui ont ligoté les poignets et les chevilles pour qu’elle ne puisse pas bouger. Ils ont alors commencé à lui faire ingurgiter de l’eau sale avec la technique du chiffon, puis sont passés à l’électricité. Durant la même séance, elle sera violée avec une matraque, provoquant une hémorragie. Elle hurlait de douleur. Ma sœur garde à ce jour, les traces de tortures au niveau de ses jambes.
Tous ces supplices ont duré huit jours. Durant toute cette période, nous entendions notre père hurler sous la torture. Il mourra sous la torture le 13 juillet 1998 et sera enterré sous « X Algérien » au cimetière d’El Alia (carré 244, tombe 101).

Nous avons été libérées après huit jours de détention. Quelques jours plus tard, nous avons rencontré deux de nos tortionnaires en train de vendre des sardines dans notre quartier à Bachdjarah.

B* Fatma, mai 2003.


B*. Fatma-Zohra, 1995

Je suis une citoyenne algérienne demeurant à Alger.
Le 5 septembre 1995, des hommes armés en combinaisons noires ont fait irruption à notre domicile à 4 heures du matin après avoir défoncé la porte d’entrée. Ils étaient plus de dix, armés jusqu’aux dents. Ceux qui ont pénétré dans la maison agissaient à visage découvert. Ceux qui sont restés à l’extérieur étaient cagoulés. Nous nous sommes réveillés en sursaut devant le fracas provoqué par leur entrée brutale. Ils sont restés jusqu’à l’aube, aux environs de 6 heures. Ils ont frappé puis jeté à terre mon mari, (professeur de langue arabe au lycée) qu’ils ont attaché, poignets au dos et les yeux bandés avec une serviette. Trois hommes le gardaient, pointant leurs kalachnikovs sur son dos et sur sa tête, tandis que les autres fouillaient l’appartement. Ils ont tout jeté à terre. Ni les livres ni la vaisselle n’ont échappé à leur furie. Ma fille âgée de 12 ans, en voyant son père frappé et jeté à terre s’est mise à hurler : « Lâchez mon père, lâchez mon père ! ». Trois policiers se sont mis à la frapper. L’un la tira par les cheveux et un autre la frappa d’un coup de crosse à l’épaule.

Les policiers se mirent à casser la vaisselle et à vider les bidons d’eau que j’avais remplis du fait des coupures d’eau. Ils étaient excités à un point inimaginable. Ils se mirent à proférer des obscénités sans respect à la femme que j’étais et aux enfants. En fouillant, ils trouvèrent et prirent une somme de 4 000 DA, somme qu’avait remise ma voisine à mon mari pour la réfection de son plafond.

Mon mari fut alors trainé jusqu’à l’extérieur, poings liés au dos et les yeux bandés avec une serviette, sous les coups de crosse et de pieds des policiers. Il fut jeté alors dans la malle de l’un de leurs véhicules. Ils continuèrent en sortant à nous insulter avec des termes grossiers et à nous cracher dessus. Les enfants pleuraient. Ils étaient terrorisés par cette sauvagerie qui s’était abattue sur nous. À leur sortie, l’appartement ressemblait à un champ de bataille. Tout était à terre, livres, vaisselle cassée, vêtements éparpillés, eau coulant des bassines et des bidons.
Deux jours plus tard, j’ai pris trois de mes enfants dont le petit garçon de 4 ans, l’autre de 9 ans et la fillette de 12 ans et je me suis dirigée vers le centre de Châteauneuf. À notre arrivée, j’ai reconnu quelques policiers qui avaient envahi deux jours plus tôt notre domicile. J’ai demandé à l’un d’eux de m’autoriser à voir mon mari. Dans un premier temps, il nia que mon mari soit détenu dans leur centre. Je lui dis par la suite qu’il faisait partie de la horde qui avait fait irruption chez moi. Hésitant et confus, il m’ordonna de rentrer et de le suivre avec mes trois enfants. Il m’enferma dans une pièce où il y avait un lit et sortit. Au bout d’un instant, il revint et m’attacha le poignet au sommier avec ses menottes et prit mes enfants.

Au bout de quelques instants entrèrent cinq policiers dans la salle. Ils se mirent à me lancer des obscénités ahurrissantes que je ne peux rapporter ici. Ils me demandèrent si je regardais les films X de Canal +. J’ai subi leurs grossieretés durant près de deux heures.
En début de soirée, j’ai entendu des cris d’un homme qu’on torturait. J’ai reconnu la voix de mon mari. Un policier vint me chercher pour assister aux séances de torture de mon mari.
Je suis restée vingt jours au centre de torture. Il y avait de nombreuses femmes détenues avec moi.

Une fois, un tortionnaire est rentré tout nu dans notre cellule. Une autre fois, ils nous ont ramené une bouteille de vin, nous forçant à boire.
On nous a fait boire une eau douteuse. Nous avons toutes été prises de vertiges. Ils ont essayé de nous toucher dans notre honneur, de nous violer.

Mon mari a été atrocement torturé. Il a subi plusieurs séances d’électricité puis de fallaqa à la plante des pieds. Ils l’ont tabassé avec un manche à balai qu’ils ont cassé sur son pied. Ils lui ont brûlé le corps avec des mégots de cigarettes et tous ces supplices devant moi.
Ils m’ont ramené une eau suspecte qu’ils m’ont fait boire ainsi qu’à mes enfants. J’avais des vertiges et je commençais à développer des hallucinations. Je voyais mon mari coupé en tranches. Puis je commençais à entendre la voix de mon mari qui me disait d’être patiente et qu’il était au Paradis. Je ne savais plus où j’étais. J’avais la chair de poule en entendant ces voix. Je continuais à entendre des voix. Cette fois-ci c’était celle de ma fille de 12 ans qui criait : « Vous m’avez brûlée ». Je vis alors dans mes hallucinations, un tortionnaire brûler ma fille au chalumeau puis la violer. La voix de mon mari disait : « C’est une enfant, c’est une enfant, évitez-lui ces supplices ! ».

Puis je vis mon fils coupé avec une hache en tranches. J’entendais alors la voix de mon mari dire à mon fils : « Patience, patience, mon fils, tu me rejoindras au paradis ».
Je me suis alors mise à pousser des youyous. Les tortionnaires vinrent en courant et me versèrent de l’eau sur le corps. Je me réveillais en sursaut. C’étaient des hallucinations. On m’avait droguée.

Au bout de vingt jours je fus libérée avec mes trois enfants qui étaient totalement détraqués par ce qu’ils ont vécu et vu au centre de torture. Ils étaient hébétés. Mon mari fut incarcéré à la prison de Serkadji.
Une année après cet épisode, les mêmes hommes armés firent à nouveau irruption chez moi, à 2 heures du matin. J’étais avec mes enfants. Leur père était en prison. Ils nous terrorisèrent pendant près d’une heure et leur chef me dit de me présenter le lendemain au centre de Châteauneuf.

Dès le matin je me suis rendue à ce sinistre centre où j’avais passé auparavant des journées effroyables. On m’interrogea sur ma vie quotidienne et sur l’origine de nos moyens de subsistance. On m’intimida, me promettant de « nouvelles visites nocturnes ».
Que pouvais-je faire devant cette hogra ? Me remettre à Dieu et à Lui Seul.

B*. Fatma-Zohra, septembre 1999.
Alger.



Bada Yahia, 1994

Les gendarmes se sont présentés à mon domicile le samedi 18 décembre 1993 et m’ont immédiatement arrêté sans motif ni explications. Ils m’ont amené à la brigade de gendarmerie de Baba Hassan et m’ont jeté dans une cellule en me disant : « tu appartiens à un groupe terroriste ! ». En m’introduisant dans la cellule ils m’enchaînèrent et me bandèrent les yeux tout en m’insultant en me frappant sauvagement.
Au quatrième jour, on me sortit de la cellule. Je fus pris, d’une crise d’asthme, en raison de l’absence d’aération et des odeurs nauséabondes dues à nos excréments car il n’y avait pas de toilettes. On me fixa, malgré ma crise, sur la table de torture et on commença à me frapper à coups de poings puis avec un câble. Un gendarme prit une pince et tenta de m’arracher l’extrémité d’un doigt, un autre m’écrasa mes mollets avec ses grosses chaussures « rangers ». On me cracha sur la figure et dans ma bouche, en la maintenant ouverte.
Puis on me détacha et on m’enleva mon pantalon. On tenta vainement de me faire asseoir sur une bouteille de limonade en essayant de m’introduire le goulot dans l’anus. Après tous ces supplices, on m’expliqua que si je ne parlais pas du « groupe terroriste », ils m’introduiraient la grande bouteille. Je disais n’importe quoi pour que cesse la torture. On m’a dit que le chef s’appelait Hamoui, j’ai dit oui, alors que je n’ai jamais entendu ce nom. J’ai tenté de leur expliquer, dans les rares moments d’accalmie, que je n’appartiens à aucun parti politique, ma seule activité se réduisant à mon travail au garage pour subvenir aux besoins de ma petite famille.
Devant ces « aveux », ils m’emmenèrent dans un bureau et un gendarme se mit à taper à la machine, mon « récit » tel qu’ils voulaient.
« Tu es mécanicien, donc tu as démonté des voitures ? », me questionnaient-ils ! De peur de retourner à la salle de torture, je disais systématiquement oui.
Ils m’apportèrent à manger et ce pour la première fois depuis quatre jours puis ils m’emmenèrent à nouveau dans ma cellule et m’attachèrent à une table avec des menottes et ce, pendant sept jours.
Ils me transférèrent alors à Saoula puis à Aïn-Benian, me privant de nourriture. Ils me ramenèrent à nouveau à la brigade de Baba Hassan où je subis à nouveau la torture. Ils m’abandonnèrent cinq jours sans nourriture, attaché à une chaise dans la cellule. Au sixème jour, ils me sortirent dans la cour de la brigade et m’attachèrent à un piquet métallique durant toute la journée, grelottant de froid et sous une pluie battante.
Quant aux quatre derniers jours de mon séjour, ils m’enfermèrent dans une cellule relativement propre, en me détachant de mes menottes. Ils me demandèrent alors de leur réparer leur véhicule en panne (!?).
Après cette réparation et en récompense, je reçus à manger et à boire.
J’avais perdu toute notion de temps jusqu’au jour où je comparus au tribunal.
Durant tout le trajet, le brigadier en chef me menaça d’une mort certaine si le juge me lâchait éventuellement.

Bada Yahia, juin 1994.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 70317.



Barar Kamel, 1997

Enlevé de son domicile à Alger par des policiers cagoulés au petit matin du 16 septembre 1997 à 6 h 30 alors qu’il dormait encore.

Un nombre impressionnant de policiers cagoulés fit irruption dans son domicile ce jour-là sans rencontrer la moindre résistance. À part Kamel, il n’y avait que trois femmes dont une était enceinte de sept mois, toutes terrorisées et traumatisées par l’incursion musclée des policiers et la perquisition bruyante qui s’en est suivie.
Arraché de son lit, Kamel fut jeté à l’arrière d’une R19, la tête enveloppée dans sa propre chemise et coincée entre deux « gorilles », tête plaquée face au plancher du véhicule pour l’empêcher de repérer l’endroit où il allait être emmené. Aucun policier ne souffla mot des raisons de cette arrestation arbitraire qui a toutes les apparences d’un kidnapping.

Le cortège de véhicules anti-terroristes « Nissan » bondés de policiers cagoulés s’ébranla direction sûreté de Daïra de Hussein-Dey où il y eut transbordement d’otage (Kamel) dans la malle arrière d’une autre R19 (tourisme) dans laquelle il sera « promené » 3 heures durant pour le déroutage avant d’être finalement conduit au commissariat des Anassers (les sources), cagoulé et les mains attachées derrière le dos avec position accroupie sur le côté en raison de l’exiguïté de la malle. Il risquait à l’évidence d’être intoxiqué par les gaz d’échappement du véhicule.

Dans ce dernier commissariat il fut sauvagement torturé au chiffon et l’eau mélangée au grésil, après avoir été « saucissonné » sur un banc en bois. Il a déclaré aussi avoir été frappé sur toutes les parties du corps pendant environ une heure et demie avant d’être jeté dans une cellule d’un mètre sur deux., dotée d’un trou sanitaire et une porte blindée.

Durant 3 jours et deux nuits il ne subit pas de violence et ne fut présenté au parquet que le jeudi matin sans la moindre visite médicale, même demandée au procureur de la république qui l’invita à se présenter à lui le samedi matin.
Le registre d’écrou du commissariat aurait été falsifié en portant la mention selon laquelle Kamel avait été conduit dans ce service seulement à 17 heures, alors que son supplice avait commencé à 6 h 45. Ce jour-là.

Présenté devant la section correctionnelle du tribunal de Hussein Dey, il bénéficia d’un jugement de relaxe.
Il était pourtant sans antécédents judiciaires et de bonne famille : son père est un ancien Moudjahid, son frère, inspecteur de police, blessé en service commandé en période sécuritaire (75 jours dans le plâtre), 14 ans de service.
Les sévices subis par Kamel et constatés par un médecin expert :
- plaie à la région lombaire
- plaies multiples du cuir chevelu
- contusions thoraco-abdominales
- traumatismes divers
Le tout donnant lieu à une incapacité temporaire totale de treize jours.


Bekkis Amar, 1993

Je m’appelle Bekkis Amar, né le 16 janvier 1978 à Bab-el-Oued. J’ai été arrêté le 2 octobre 1993.
Ce jour-là, à 2 heures du matin alors que je dormais, notre maison fut envahie par des policiers qui ramenèrent avec eux une personne cagoulée. C’est l’une de leurs mises en scène habituelles. Le prétexte de l’envahissement de notre domicile serait la prétendue présence d’un « terroriste », et ce terroriste n’est autre que moi selon ces envahisseurs. Ils m’arrêtèrent devant mes parents, me jetèrent dans l’un de leurs véhicules et me conduisirent au commissariat de Bab-el-Oued. Arrivés sur les lieux, ils prirent mon nom, ma date de naissance et se mirent à me poser des questions : « Est-ce que Abdelkader qui a été tué est ton frère ? » Je répondis oui. « Connais-tu les copains de ton frère ? » me demandèrent les policiers. Non, répondis-je. « Tu mens » s’écria l’un d’eux qui se mit à me gifler et à me donner des coups de poing. Les autres à leur tour se mirent à m’insulter et à me cracher sur la figure tout en me donnant des coups de pied. J’essayais de cacher ma tête pour éviter les coups. Ils voulaient par tous les moyens avoir les noms des amis de mon frère Abdelkader. Le chef ordonna aux policiers de me jeter en cellule et de me priver de nourriture et d’eau dorénavant.

Le lendemain vint un officier de police qui me conduisit à son bureau. « C’est toi Omar » me dit-il. Oui, répondis-je. « Connais-tu les amis de ton frère » me demanda-t-il avec insistance. Non lui dis-je. « Veux-tu retourner chez toi, Omar ? ». Oui ! « Alors dis-moi qui sont les amis de ton frère. Si tu refuses, je te tuerai et te jetterai devant la porte de tes parents. » J’insistais en jurant que je ne connaissais aucun d’eux. Il appela des policiers et leur dit de m’emmener dans un lieu désert et de m’exécuter. Je me mis à pleurer et à le supplier tout en m’accrochant à la table sans que je puisse leur inspirer pitié, leur cœur était de pierre. Ils me mirent une cagoule et me jetèrent dans une voiture banalisée de type Peugeot 505 et me conduisirent au commissariat du 1er arrondissement. En cours de route je pensais qu’ils allaient m’exécuter.

Je me retrouvais dans une sorte de garage. On m’enleva la cagoule et l’un d’eux me dit : « Regarde. » J’ai failli m’évanouir devant le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Des hommes nus étaient accrochés au plafond par les pieds. Un autre attaché à un banc sursautait à chaque fois qu’on lui mettait un fil électrique sur son sexe. Les murs étaient tachés de sang. Ma tête tournait, mes lèvres tremblaient, mon coeur battait très vite, voulant sortir de ma poitrine. Est-ce un film d’horreur ou la réalité ? Je me suis mis à crier : « Je n’ai rien fait, je suis innocent. » L’officier-tyran me répondit que c’est le sort réservé à ceux qui ne leur obéissaient pas.

Des tortionnaires cagoulés se jetèrent sur moi, me déshabillèrent et me ligotèrent les pieds et les poings. On accrocha mes pieds vers le haut, la tête en bas. On m’appliqua un chiffon mouillé sur le visage et on me boucha les narines. L’un d’eux se mit à me verser de l’eau puante dans la bouche. Je n’arrivais plus à respirer, je suffoquais. L’eau était mélangée à de l’huile usée de vidange. Je n’arrivais plus ni à crier ni à pleurer. Mon seul souci était la mort rapide pour échapper au calvaire. Au bout de quelque temps on arrêta de me verser cette eau sale et l’officier-tyran me demanda les noms des amis de mon frère. Je répondis que je ne les connaissais pas. Il ordonna en vociférant de reprendre la torture. J’étais terrorisé d’être suffoqué encore une fois. Je n’en pouvais plus. « Arrêtez ! je vais vous conduire chez eux », leur dis-je pour échapper à cet enfer. L’officier ordonna l’arrêt des sévices et demanda à ses hommes de me reconduire au commissariat de Bab-el-Oued. On m’enferma dans une cellule. Il était environ 12 heures. J’avais une faim de loup. J’ai demandé au gardien de me ramener un morceau de pain et de l’eau. Il me répondit que c’était interdit. Ma faim devenait de plus en plus douloureuse. Je n’avais pas mangé depuis 26 heures. Au milieu de la nuit je perdais connaissance. Je me suis ensuite retrouvé à l’hôpital de Bab-el-Oued. Le médecin dit aux policiers qu’il fallait que je mange. Il examina ma plaie au niveau de la gorge due à la torture quand on m’ingurgitait de force de l’eau et de l’huile de vidange. Il me prescrivit une ordonnance. On revint au commissariat et je fus à nouveau enfermé dans ma cellule. Le policier déchira l’ordonnance et un autre me ramena un bout de pain et de l’eau.

Au troisième jour, en milieu d’après-midi, revint l’officier de police qui me sortit de cellule pour m’emmener à son bureau. Il me dit : « Tu sais maintenant ce qui arrive à ceux qui mentent ? Tu as intérêt à me dire maintenant qui sont les amis de ton frère Abdelkader et où ils habitent. Je te promets de te libérer si on les arrête. » Angoissé d’être à nouveau torturé je commençais à débiter des noms de personnes innocentes, pourvu que je ne retourne pas au sinistre garage. C’est ainsi que cette nuit-là à 2 heures, les policiers allèrent les arrêter. Ils étaient au nombre de cinq. L’officier de police me confronta à eux et me dit « qu’ont-ils fait ? » Je lui disais tout ce qui me passait par la tête, hanté par le cauchemar de la torture. Ils étaient innocents, les malheureux. Que Dieu me pardonne. À l’aube, on m’enferma dans ma cellule avec les cinq jeunes du quartier.

Au sixième jour, on vint me chercher de ma cellule pour m’emmener au bureau de l’officier de police. Celui-ci, souriant et bien cadré dans son fauteuil me dit : « Je t’ai promis de te libérer en cas d’arrestation des amis de ton frère et je tiens ma parole, mais avant de te libérer je te demanderai de faire ce que je t’ordonnerai, sans aucune discussion sinon tu sais ce qui t’attend. » En pensant au cauchemar que j’ai vécu dans ce garage, je répondis sans hésiter : « Oui, je ferais ce que vous voulez. »

L’officier continua : « Tu dois d’abord témoigner que ces cinq personnes ont fait telle et telle chose et que tu étais avec leur bande. » Je n’avais pas le choix.
Au treizième jour, on me présenta des feuilles dactylographiées et on me demanda de les signer. J’étais heureux de pouvoir retrouver la liberté. Le lendemain on nous descendit avec mes cinq voisins que j’avais dénoncés, au commissariat central où on passa une nuit. Puis à nouveau, on nous embarqua dans une Peugeot 505 vers le tribunal d’Alger. On me prit à part et on me dit : « Gare à toi si tu reviens devant le juge sur ce dont on s’est entendu, sinon c’est la torture qui t’attend. » J’avais hâte de passer devant le juge, de reconnaître n’importe quoi pour pouvoir être libre et retrouver mes parents l’après-midi. « Tu es un enfant, tu vas être libéré et les autres vont aller en prison », me dirent-ils.

Devant le juge, j’ai dit tout ce que l’officier de police m’avait ordonné d’avouer.
À la fin de l’instruction, le juge, sévère dans son regard, me fixa dans les yeux et me dit : « Tu vas rentrer en prison. » Je sentis un frisson glacial et je n’arrivais plus à parler. La prison à mon âge ? Qu’ai-je fait ? Mon frère a été tué par des policiers et maintenant moi je termine en prison ? Pourquoi tant d’injustice, mon Dieu ?

Les chefs d’inculpation retenus contre moi sont au nombre de sept :
- Cache de terroristes chez mes parents.
- Soins des blessés par balles dans les hôpitaux.
- Cache d’armes.
- Agent de liaison.
- Passages fréquents dans les maquis.
- Transport d’armes à travers les barrages de police.
- Falsification de carte d’identité.

Bekkis Omar, décembre 1993.
Prison d’El-Harrach.


Belhadi Ali, 1994

Ceci est mon rapport. Celui d’un citoyen damné et torturé qui ne pèse plus que 45 kg à force de boire toutes les variétés d’alcool et de produits hygiéniques (Javel, Crésyl, Sanibon). Ceci a amené mes tortionnaires à m’évacuer sur l’hôpital de Bouira pour y être opéré, après des tortures atroces le 18 juillet 1994. Je suis actuellement à l’infirmerie de la prison d’El-Harrach.

Je m’appelle Belhadi Ali, né le 8 juin 1960 à Bouira, demeurant au village agricole Thameur, situé entre Bouira et El Asnam.

J’ai été kidnappé de mon domicile le 12 janvier 1994, après que les forces de sécurité ont menacé de violer mon épouse. J’ai été séquestré au centre de torture de Lakhdaria qui appartenait jadis à la coopérative agricole COOPAWI. Je connais très bien ce centre du temps où il appartenait à l’agriculture, car je suis fellah. Avec les événements actuels, ils l’ont transformé en centre de tortures. Je suis resté dans ce centre jusqu’au 20 février 1994, puis j’ai été incarcéré à la prison de Bouira.

J’ai été accusé d’avoir assassiné un citoyen belge, Bernard Robert, et son épouse algérienne, Yakhlef Fadhela, qui habitent dans mon village.

Parmi les dix citoyens arrêtés dans cette affaire et assassinés après d’horribles tortures dans ce centre, je me rappelle trois noms : Tali Yahia, Kerbouche Arezki et Amrani Ahmed. Quant au quatrième, c’est le directeur-adjoint de la caisse d’épargne de Bouira, qui habite à Lakhdaria. Les six autres victimes de ces horreurs sont originaires de Aïn Bessem et j’ignore leurs noms.

Même actuellement, à la prison d’El-Harrach où j’ai été transféré, je fais souvent des cauchemars en rapport avec les séances de tortures subies dans ce sinistre centre de la COOPAWI. Je présente des lésions cutanées au visage, du fait de la large bande de scotch qu’on me collait sur le visage et les cheveux et qu’on arrachait brutalement.

Belhadi Ali, 6 octobre 1994.
Prison d’El-Harrach.



Belhamri Messaoud, 1994

Des violations aux droits de l’homme ont été commises contre ma personne depuis mon kidnapping et à l’interrogatoire de police et ce durant trente jours de garde à vue.
J’ai été kidnappé le 18 juin 1994 alors que j’étais près de mon domicile à El-Harrach, Alger. Plusieurs véhicules surgirent d’où sortirent les hommes armés, en civil. Ils se jetèrent sur moi et me poussèrent brutalement dans l’un des véhicules sans que je sache ce qu’ils voulaient, ni leur identité. J’ai été emmené au centre de police de Châteauneuf où j’ai passé deux jours puis j’ai été transféré au commissariat central d’Alger où j’ai passé vingt-huit jours.

La torture a été morale et physique.
J’ai été insulté ainsi que les membres de ma famille par les policiers. C’étaient des obscénités indignes. Ils m’ont menacé à plusieurs reprises de faire venir mon épouse et ma fille pour les violer devant moi. J’ai été menacé de mort. Ils m’ont jeté dans une cellule froide et sombre sans aération. J’avais perdu la notion de temps. J’avais les yeux bandés en permanence par un plastique qui serrait fortement ma tête.

Quant à la torture physique, dès le premier jour après mon kidnapping ils m’ont descendu dans une cellule du sous-sol où ils pratiquaient la torture (à Châteauneuf). J’ai reçu des coups de pieds et de poings de toutes parts sur tout mon corps, de la tête aux pieds. Puis ils me bastonnèrent avec un bâton et un tuyau en caoutchouc. Un câble électrique a même été utilisé.
Puis j’ai été suspendu par mes pieds au plafond, ma tête en bas. Je suis resté dans cette position durant toute la journée.

Au deuxième jour ils m’ont appliqué l’épreuve du chiffon avec de l’eau sale. J’ai été transféré au commissariat central d’Alger où j’ai passé vingt-huit jours. J’ai été torturé durant toute cette période, sans arrêt.

Je souhaitais mourir pour échapper aux affres de ces supplices.
Ils ont utilisé là aussi l’épreuve du chiffon, les bastonnades avec un bâton et un tuyau caoutchouc. Les tortionnaires m’attachaient ensuite mes poignets à mes chevilles et je restais ainsi recroquevillé durant toute la nuit, les yeux bandés.
J’ai été accusé gratuitement de faits avec lesquels je n’avais rien à voir. Ils m’ont fait avouer sous la torture, des choses que les policiers voulaient que je dise. J’ai signé le procès-verbal sous la menace de reprendre les supplices, les yeux bandés.
J’ai été présenté le 17 juillet 1994 devant le juge d’instruction de la Cour spéciale, qui m’a incarcéré, sans autre explication, à la prison d’El-Harrach.

Belhamri Messaoud, août 1994.
Prison d’El-Harrach.



Belkadi Salem en compagnie de Berbère Mohamed,• Dahri Abdelaziz,• Mansouri Smaïl, • Tibaoui Saïd

- Arrêtés par la brigade de gendarmerie de Aïn-Taya.
- Acheminés vers la brigade d’intervention rapide de Réghaïa.
- Conduits vers le centre de torture de Boudouaou, situé au sous-sol, où des personnes étaient pendues par les pieds ou par la poitrine et criaient d’horreur.
- Les gendarmes nous ont complètement déshabillés, attachés pieds et mains et ont fait approcher de nos corps la flamme d’un chalumeau.
- L’un d’eux nous a injecté, avec une seringue, un produit au pénis.
- Il fallait que nous disions des mensonges, car nous n’avions aucune réponse à leurs questions.
- Les sévices étaient atroces, beaucoup d’entre nous ont perdu l’usage d’un membre ou d’un organe.
- Mansouri Smail a perdu la raison, le médecin lui a prescrit des drogues.
- Belkadi Salem a été gravement brûlé aux jambes et aux pieds, on devait le transporter pour qu’il puisse faire ses besoins.
- Après Boudouaou, nous avons été transportés à la brigade de gendarmerie de Ouled Moussa où nous entendions des cris effroyables.
- Belkadi Salem a été torturé à la baïonnette au tibia.
- Lorsque notre tour arriva, on nous attacha les pieds et les mains.
- Nous avons été fouettés avec des fils électriques.
- On nous a fait boire de l’eau chaude.
- On nous a fait introduire des chiffons imbibés d’eau usée, de « grésil » et d’« esprit de sel » dans la bouche.
- Nous avons perdu connaissance à plusieurs reprises.
- Dès notre admission à la prison d’El-Harrach, trois d’entre nous furent gardés à l’infirmerie où les médicaments sont inexistants.
- La torture au niveau de ces centres à duré dix-sept jours sans aucun motif.
• Belkadi Salem, écrou n° 64238 prison d’El-Harrach, marié, 9 enfants.
• Berbère Mohamed, écrou n° 64237 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Dahri Abdelaziz, écrou n° 64234 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Mansouri Smaïl, écrou n° 64236 prison d’El-Harrach, marié, 6 enfants.
• Tibaoui Saïd, écrou n° 64235 prison d’El-Harrach, marié, 3 enfants.



Belkheir Mohamed, 2003

Né le 6 mars 1964 à Thénia (Boumerdés), demeurant à Lakhdaria, marié et père de deux enfants. Restaurateur.

J’ai été arrêté dans la nuit du 16 au 17 mars 2003 vers 0 h 30 par des hommes armés déclarant n’être ni policiers ni gendarmes mais les « Dieux de l’Algérie », selon leur propre langage. Au cours de mon arrestation, ces personnes ont réveillé mes enfants de quatre et onze ans par leurs cris, leurs propos injurieux et menaçants. J’ai été ensuite menotté dans le dos devant mes enfants et ma femme et poussé vers la sortie. Ma femme qui leur demandait des explications sur cette arrestation arbitraire a été bousculée et frappée sans ménagements.

J’ai été ensuite jeté dans une Toyota 4×4 de couleur blanche et banalisée, la tête entre les genoux. J’ai pu remarquer le cortége de véhicules qui était composé de cinq Toyota 4×4 de couleur blanche et d’une Peugeot 405 familiale de couleur blanche et banalisée.

Les personnes qui ont procédé à mon kidnapping étaient pour certaines habillées de tenues de combat de couleur noire. Certains portaient des casques militaires, d’autres étaient en tenue civile. Ils étaient tous armés de Kalachnikovs. Certains avaient des talkies-walkies et des gilets pare-balles.

Au cours de mon transfert, j’ai été brûlé à la main par des cigarettes au haschich dont je connais l’odeur. Près de Ben-Aknoun, on m’a recouvert la tête avec ma veste afin de m’empêcher de voir où nous nous dirigions. J’ai pu remarquer que nous entrions à Ben-Aknoun. Il m’est impossible de dire avec précision le lieu où j’ai été détenu pendant dix jours.

Dès mon arrivée dans ce lieu, on m’a ordonné de manière brutale de me déshabiller et me fournit un uniforme militaire de couleur verte composé d’un pantalon et d’une veste de combat de l’armée algérienne. J’ai été ensuite placé dans la cellule n° 3 située en face des toilettes. La cellule n° 3 est large d’un mètre sur 2,50 m (composée de huit carrelages en gerflex de 30 cm). Et les murs sont faïencés, sur une hauteur d’environ 1,50 m. Il me semblait que ces aménagements étaient récents. Et d’après ce que j’ai pu voir à travers les fissures du guichet de la porte, il me semblait qu’il y avait 18 cellules réparties en deux rangées séparées par un couloir. Pendant que je me trouvais dans la cellule n° 3, j’entendais les cris d’un supplicié. Après avoir entendu la porte d’une cellule s’ouvrir et se refermer sur le supplicié, on vint me chercher.

Environ vingt minutes après mon arrivée, vint mon tour d’être torturé. En sortant de la cellule, je devais me tenir courbé et avancer sous les coups et les insultes du genre : « Ni Bouteflika ni ton Dieu peuvent te sauver de nos mains, on peut te tuer comme on peut te libérer, le choix est à nous. » J’ai été emmené ainsi jusqu’à un bureau où se tenaient huit personnes aux visages méchants et aux comportements de voyous et qui prétendaient appartenir au DRS. On m’a fait asseoir sur une chaise métallique scellée au plancher. J’ai voulu connaître les causes de cette arrestation et sans terminer la phrase, j’ai reçu des coups de part et d’autre de mes tortionnaires qui exécutaient aveuglement les ordres de leur chef. Et il m’a été répondu : « Ou tu parles ici, ou tu passes au chiffon. » Continuant à vouloir connaître les causes de ma présence dans ces locaux, j’ai été emmené à la salle où se trouve une table de torture sur laquelle sont fixées des sangles blanches. Aux pieds de cette table était posé un bidon en plastique de cinq litres coupé (bidon d’huile) et rempli d’eau. J’ai été entièrement déshabillé et attaché sur cette table, les bras, les jambes, les cuisses, les pieds et la poitrine fixés par les sangles. Un chiffon mouillé (mon slip) était posé sur la bouche et les yeux bandés par mon tricot de peau.

Avant qu’ils commencent les tortures, ils m’ont dit : « Lorsque tu voudras parler, lèves ton index droit. » Ne sachant quoi dire, j’ai été torturé durant plusieurs heures, j’étouffais. De l’eau savonneuse m’était versée par la bouche, pendant que d’autres me frappaient avec un câble électrique de fort diamètre sur toutes les parties du corps, en s’acharnant plus particulièrement sur mon sexe. Cette séance a été interrompue pendant quelques secondes pour me permettre de parler et répondre aux questions mal comprises de mes tortionnaires. N’ayant rien à dire, les séances reprenaient avec plus d’acharnement encore.

Je fus ensuite libéré de mes sangles et frappé sur les fesses avec un manche de pioche, tout en étant reconduit dans ma cellule. Avant de refermer la porte, ils m’ont dit de réfléchir, car eux, avaient tout leur temps.

Après les tortures physiques, ce fut le tour des tortures morales. Le soir du 17 mars 2003, je fus emmené à nouveau vers la salle d’interrogatoire. On m’a déclaré : « Ou tu parles ou nous amenons ta femme et nous en ferons cadeau aux terroristes qui occupent les cellules voisines. » Devant cet état de fait et sachant que ma femme me cherchait dehors, j’ai opté pour dénoncer à tort tous mes voisins et amis afin d’abréger mon calvaire et mes souffrances. N’étant pas content de mes dires, ils m’ont transféré de la salle d’interrogatoire vers la salle de torture où je fus attaché sur la table, les yeux bandés. J’ai subi la torture à l’électricité. Un fil fut enroulé sur mon orteil du pied gauche mouillé. Puis ils posaient sur moi (surtout sur mon sexe) un autre fil qui déclenchait une décharge électrique. Ils alternaient avec des séances de chiffon. Ces tortures ont duré jusqu’au dimanche 23 mars. Chaque jour, ils me torturaient le matin et le soir, épuisé et fatigué, je subissais des tortures morales (insultes, menaces d’amener ma femme et de la déshabiller devant moi et les tortionnaires).

J’entendais les hurlements des autres détenus qui étaient torturés. J’avais très peur de ces malades mentaux qui étaient capables de tout. Ils insultaient tout le monde : la justice, les ONG, les partis politiques, surtout Aït-Ahmed (FFS) et le président Bouteflika et sa politique de réconciliation. Un tortionnaire m’a dit : « Si Bouteflika règle le problème du terrorisme, nous avec qui nous travaillerons ? »

Le vendredi 21 mars 2003, je n’ai pas été torturé de toute la journée.
Le dimanche soir, 23 mars, on m’a fait signer un paquet de feuilles dactylographiées sans qu’il me soit possible de lire. Et sous les menaces de passer encore sur la table de torture, j’ai préféré signer pour quitter ces lieux sinistres et ces tortionnaires sans instruction et être présenté à la justice. Un médecin m’a examiné et a établi un certificat médical, sans tenir compte des sévices corporels que je lui ai déclarés et qu’il a vus. Je pense que c’est un complice qui travaille au service du DRS.

Après mon passage chez le juge d’instruction, toujours sous les menaces de représailles si je contredisais le PV du DRS et mon transfert à la maison d’arrêt de Serkadji (Alger), j’ai pu montrer les traces évidentes de tortures au médecin de la prison qui les a constatées et a établi un certificat médical contresigné par le directeur de l’établissement pénitencier. Une copie de ce certificat médical a été transmise au juge d’instruction de la 5e chambre du tribunal d’Alger.
J’ai été incarcéré le 26 mars 2003, mais je n’ai été examiné par le médecin de la prison que le 2 avril, soit une semaine après.

Je n’ai aucun lien avec les terroristes, ni de près ni de loin. Je suis un simple citoyen démocrate, connu par tout le monde dans la région de Lakhdaria pour ma gentillesse et mon éducation. J’ai soutenu la campagne électorale (APC/APW) du FFS d’Aït-Ahmed. J’ai dénoncé les méthodes de tortures des services de sécurité comme j’ai dénoncé un membre des services de sécurité pour son implication dans les cas de disparitions dans la région (Lakhdaria). Pour se venger de ma personne, ils m’ont accusé à tort et sans preuves apparentes.
Je demande votre aide, Messieurs. Je suis innocent !

Belkheir Mohamed, 13 mai 2003.
Prison de Serkadji, écrou n° 55373.



Benadda Houssem Eddine, 1993

Je fus arrêté le 22 avril 1993 à 23 h 30 dans l’enceinte de l’hôpital où j’assurais cette nuit-là ma garde. Je venais de terminer deux interventions chirurgicales dans le cadre de l’urgence. Des policiers armés ont fait irruption dans ma chambre de garde et m’ont demandé avec courtoisie de les accompagner, et ce malgré les protestations de l’équipe médicale et administrative. Je me suis muni de mes papiers d’identité et je me suis exécuté, n’ayant aucun reproche à me faire. Je pensais à une éventuelle formalité, car exerçant dans un hôpital qui a été longtemps le lieu de réception de blessés.

Je ne me suis pas formalisé. Ma première stupeur a été de voir toute une armada qui m’attendait dans la cour de l’hôpital et qui allait m’escorter. Il y avait deux véhicules de type 4×4 Nissan, pleines de policiers et trois véhicules banalisés. Mon étonnement a été grand également lorsque l’un des policiers me demanda les clés de mon véhicule (une Renault 4) pour l’emmener avec eux. L’attitude courtoise qui avait prévalu au début disparut soudainement pour laisser place à une attitude agressive avec un flot d’obscénités et d’injures. Un bandeau me fut placé sur les yeux. Le convoi s’ébranla, fit un détour par El-Harrach, puis prit la direction du centre-ville. Par la suite, j’apprenais que j’étais à Cavaignac. L’arrivée fut houleuse. Je fus littéralement traîné vers une salle obscure (du moins, je la percevais comme telle). Je fus déshabillé, seul mon pantalon du bloc opératoire me fut laissé. Je fus ligoté des pieds, placé sur un banc en bois, les mains bloquées par une paire de menottes, presque nu, tout cela sous un flot d’injures et d’obscénités, témoignant du degré de dépravation de leurs auteurs. Ma seule et unique curiosité était de savoir le pourquoi de tout ceci. Je posais à chaque fois la question et je recevais comme seule réponse une rafale de coups de poings et de pieds avec leurs rangers.

De l’eau froide me fut versée sur tout le corps et je commençais à grelotter. Puis débuta le supplice du chiffon. Il dura jusqu’au petit matin. À l’aube je fus jeté dans la malle d’une Renault 9 et emmené vers le commissariat d’El-Madania.

Pendant le temps de la torture, on me demanda si je connaissais un certain Hichem Saci. J’ai nié d’emblée, mais on me ramena un jeune homme totalement défiguré par les coups et répondant à ce nom. En m’identifiant, il m’a foutu dans un pétrin dont j’ignorais les tenants et les aboutissants. J’ai effectivement reconnu cette personne que j’avais reçue à l’hôpital un certain jour. Il m’avait montré une lettre de recommandation du Docteur Sari qui fut dans le passé mon enseignant à l’hôpital. Il me demandait de prendre en charge une polyfracture. Je signifiais au jeune homme que j’étais à sa disposition et qu’il pouvait me présenter le patient quand il le voulait. Je ne l’ai plus revu jusqu’à ce jour (22 avril 1993) à Cavaignac.

Ma version des faits déplut énormément aux tortionnaires. Des coups pleuvaient sur ma tête et mon corps. Ils me dirent que je m’étais déplacé vers le domicile du polyfracturé (?!), que j’avais vu un blessé par balles et que je lui avais promis de l’opérer dans notre hôpital, en lui donnant un faux nom.

J’étais donc considéré comme ayant promis à un « terroriste » de l’opérer à l’hôpital où j’étais un modeste résident en fin d’études. J’expliquais à ces messieurs l’impossibilité technique de ce dont ils m’accusaient, mais en vain.

J’ai passé la journée du 23 avril à El-Madania. Vers 22 heures environ, je fus ramené à Cavaignac ; le même scénario et les mêmes questions se répétèrent. Je niais tout en bloc.
Le samedi 24 avril, à 8 h 30, je fus jeté en loques dans une cellule où s’entassaient déjà des dizaines de prévenus. Le troisième jour, on me força sous la menace de signer un procès-verbal que je n’avais même pas lu. Une tentative de lecture se solda par une pluie de coups de poings et de rangers.

J’ai passé à Cavaignac douze jours dans les pires conditions de détention ne mangeant qu’un morceau de pain par 24 heures et en buvant l’eau des WC, sans oublier la torture des autres prévenus.

Au treizième jour, je fus transféré au commissariat central, Boulevard Amirouche, où j’ai passé 24 heures dans une cellule.
Puis s’en suivit un semblant d’instruction au palais de justice. Le juge d’instruction m’assena d’un chapelet d’accusations. J’ai failli m’évanouir devant la gravité des charges. J’ai tout nié en bloc et lui ai expliqué que la police n’a fait aucun effort dans le sens d’une enquête sérieuse, sur le lieu de mon travail, dans mon quartier. Quel est ce « terroriste » que j’étais supposé aller soigner ?

Comme réponse, le juge me plaça sous mandat de dépôt le 4 mai 1993 à la prison d’ El-Harrach. Depuis je suis avec les détenus de droit commun et les prisonniers politiques. Ce jour, date de rédaction de ce témoignage, je suis dans une salle de la prison d’ El-Harrach, comme un vulgaire voyou et ceci, par la faute d’énergumènes appelés pudiquement « services de sécurité ».

Docteur Benadda Houssem Eddine, 32 ans
Chirurgien orthopédiste à l’hôpital Selim Zmirli, El-Harrach
Prison d’ El-Harrach, le 19 juillet 1993.



Benail Enalia, 1997

Grand handicapé, pensionné de l’État à 100 %, logé dans une baraque en tôle dans un bidonville du Gué de Constantine avec sa femme et ses deux enfants en bas âge. Arrêté le 8 mars 1997.
Il a été violenté chez lui devant sa famille, puis emmené au commissariat du PCO de la cité Hayet où il fut détenu arbitrairement durant onze jours dont sept sans manger, et soumis à des actes de torture. Après avoir été attaché nu sur le dos sur un banc en bois, les mains attachées derrière le dos, les tortionnaires lui firent ingurgiter de l’eau sale à travers un chiffon et le faisaient vomir en lui marchant sur le ventre.

Il a déclaré en outre que les policiers ont déshabillé sa femme devant lui, outragée et craché sur elle et injuriée. Un des policiers se prénommait « Azzedine ». Ils n’ont même pas tenu compte de sa carte d’invalidité qu’ils avaient entre les mains. Il n’y a eu aucune suite judiciaire.


Benail Saïd, 1997

Marié, deux enfants en bas âge dont l’un est né après son arrestation, logeant dans une baraque en tôle du bidonville au Gué de Constantine.
Arrêté le 8 mars 1997 (en même temps que son frère Enalia) et placé dans la même cellule pendant 14 jours. Les deux ont un beau-frère (frère de sa femme) qui avait été abattu dans un attentat « terroriste » et un autre blessé, actuellement « patriote » (milicien).
Saïd a également été soumis à des sévices pendant sa détention dans les locaux de police mais la justice l’a acquitté. Il a été placé sous mandat de dépôt 22 mars 1997 et jugé le 19 février 1998.

Ecrou n°: 86336.


Benbekouche Ayache (et Larbi Mohamed et d’autres), 1992

- Arrêtés par les gendarmes le 9 octobre 1992 à 16 h 30 à la ville de Mila, où nous demeurons.
- Torturés pendant deux jours dans la cellule ; torture physique et morale, humiliation, et atteintes à l’honneur.
- Transférés à la brigade de Chelghoum El Aid, puis torturés à nouveau.
- Transférés à la brigade de Sétif, puis à Bordj Bou Arréridj, puis à Bouira, puis à Lakhdaria, puis à Si Mustapha dans un état critique, sans nourriture ni eau pendant trois jours.
- À la brigade de Si Mustapha nous avons été torturés durant dix jours, et ce dans divers centres : Issers, Bordj Ménaiel, et Naciria à la caserne d’intervention rapide.
- Dans cette caserne, Ayache commençait à perdre la mémoire du fait de la torture qu’il a subie : on lui arracha les ongles et la chair avec des tenailles, ainsi que d’autres sortes de tortures indescriptibles.
- De la brigade de Si Mustapha nous fûmes transférés à la prison d’El-Harrach avec 18 autres personnes ayant subit le même sort que nous. En plus des brûlures aux fesses et à la plante des pieds, certains avaient été victimes de sodomisation ou de tentatives de sodomisation de la part de leurs tortionnaires.
- Huit personnes parmi les vingt sont sous contrôle médical.
Prison d’El-Harrach,
• Benbekouche Ayache, 45 ans, marié, 6 enfants, écrou n° 64336.
• Larbi Mohamed, écrou n° 64335.


Benbellil Samir, 1994

Je m’appelle Benbellil Samir, âgé de 21 ans. J’ai été arrêté chez moi à Réghaia le 10 août 1994 à 4 heures du matin, par la brigade d’intervention de Boudouaou, qui ont tout saccagé à mon domicile, puis m’ont emmené à demi-nu, m’empêchant de m’habiller, menottes aux poignets, derrière le dos.

Arrivé au poste, j’ai subi des sévices, dans le but de me faire avouer des faits que j’ignorais totalement. Le but était de m’accuser d’une tentative d’assassinat qui a eu lieu dans mon quartier. Mais j’ai résisté jusqu’à la limite de mes forces. J’ai été séquestré pendant trente-deux jours aux postes des brigades d’intervention de Boudouaou et de Boumerdès. Pendant ces journées, j’ai subi le pire des calvaires. J’ai été frappé sur tout le corps à l’aide d’une barre de fer. Du sang coulait de partout.

N’ayant pas voulu reconnaître les accusations, j’ai subi la gégène. On m’a asphyxié avec de l’eau sale tirée des WC. J’ai été brûlé sur la poitrine, les cuisses, les parties génitales à l’aide d’une poudre noire après avoir y mis le feu. Je suis un jeune étudiant. Lorsque j’ai été arrêté il n’y avait que ma mère et mes soeurs, mon père étant travailleur émigré. Je suis innocent de tout ce qu’on m’accuse.
Je suis détenu depuis le 10 septembre 1994 .

Benbellil Samir
prison d’El-Harrach n °d’écrou 73352



Benmerakchi Mohamed, 1995

Je m’appelle Benmerakchi Mohamed, demeurant au quartier populaire de Climat de France. J’ai 35 ans et je suis taxieur. Le 17 décembre 1995, j’ai été surpris de me voir apparaître dans un document de la BBC consacré à la tragédie algérienne, diffusé par Canal +. On m’a montré, prenant un café avec le Docteur Salah-Eddine Sidhoum, chirurgien et militant des droits de l’homme et dont j’étais le chauffeur de temps à autre. Ce jour-là je devais l’accompagner à Alger et en arrivant chez lui, j’avais trouvé une équipe de journalistes qui l’interviewait sur la situation politique et des droits de l’homme en Algérie. Je fus balayé accidentellement par la caméra. Ce fait banal allait me coûter cher, très cher par la suite.

En effet, nous étions à l’aube du jeudi 6 avril 1995 quand soudain je sursautais du lit quand j’entendis frapper violemment à la porte de mon appartement. Je jetais un œil furtif sur le réveil : il était 2 h 10 exactement. Je tremblais de peur car je savais que ces visiteurs de l’aube n’auguraient rien de bon. Ma femme qui se réveilla en sursaut, était terrorisée de peur. Elle ne me dit mot. Son regard en disait long. Devant l’insistance des coups donnés à la porte d’entrée, je n’avais d’autre choix que d’aller ouvrir, m’en remettant à Dieu et à Lui seul.

Dès l’ouverture de la porte, une dizaine de nindjas firent irruption dans l’appartement, les uns armés de pistolets, d’autres de kalachnikovs. Ils étaient tous cagoulés. Certains portaient des combinaisons noires, d’autres étaient en civils. Trois d’entre eux pointèrent leurs armes sur moi, les autres iront occuper les deux minuscules pièces que j’avais. On me demanda si j’étais Untel. Je répondis par l’affirmative. L’un d’eux, le plus calme, me lança : « Alors, Canal + ? ». Je compris alors et très vite qu’il s’agissait de mon apparition dans le documentaire. Ce nindja, rassura mon épouse qu’il ne m’arriverait rien et que j’allais seulement être interrogé avant d’être libéré. J’entendais dans ce vacarme, mes deux enfants, en bas âge, pleurer, effrayés par cette vision surréaliste d’hommes cagoulés et armés. Après une brève fouille, ils me mirent les menottes et me descendirent dans la cour du bâtiment. Je fus surpris de trouver un nombre impressionnant de véhicules, pour la plupart banalisés et d’hommes cagoulés et armés sur le qui-vive. On me couvrit ma tête de ma veste et on me jeta dans la malle d’un de leurs véhicules. Le cortège démarra et j’entendais le grésillement des talkies-walkies. L’un d’eux disait : « Nous l’avons, nous l’avons ! Nous sommes sur le chemin du retour ». Le voyage ne dura pas plus de 5 minutes.

On me descendit de la malle où j’étais recroquevillé et paralysé par la peur, sous des injures et des coups de pieds des nindjas. J’étais dans un état second. Ma tête bourdonnait, mes jambes tremblaient, je n’arrivais plus à retenir mes urines. J’étais pétrifié de peur. Je fus introduit dans un bâtiment puis enfermé dans une cellule. Mon geôlier avant de refermer la porte me lança : « nous allons nous occuper de toi, canal + ». À ce moment je pus ôter la veste de ma tête pour respirer un bon coup d’air frais. J’étais terrorisé.

Quelque temps après, la porte de la cellule s’ouvrit subitement. Il faisait jour. Deux hommes qui portaient des pistolets à la ceinture vinrent me chercher. Ils me prirent fermement par les bras et m’emmenèrent dans une salle où m’attendaient une dizaine d’hommes cagoulés. Ils me firent asseoir sur un banc et l’un d’eux me lança cyniquement : « Alors, Canal +, raconte-nous tout ce que tu sais sur le Docteur Sidhoum ! »

Les coups de pieds et de poings commencèrent à pleuvoir de partout. Je racontais le peu de choses que je connaissais sur lui : « C’est un chirurgien en orthopédie qui habite El-Mouradia et dont je suis le chauffeur depuis septembre 1993. Du fait des événements, il paraissait débordé de travail ; il me proposa alors d’accompagner de temps à autre son fils au Lycée et son épouse au travail. Durant les derniers temps, il me paraissait comme inquiet et menacé et il me demandait de l’accompagner souvent en ville. Il ne partait jamais seul dans sa voiture. »

Des questions accompagnées de coups continuaient à pleuvoir. Deux nindjas prenaient des notes.
« Est-il du FIS ? me lança l’un d’eux ?
- Je ne pense pas, lui répondis-je, mais je sais que c’est un militant des droits de l’homme connu, qu’il recevait régulièrement des journalistes de la presse internationale et les organisations des droits de l’homme comme Amnesty.
- Tu mens, me dit l’un d’eux qui accompagna sa parole d’un violent coup de poing au visage.
- Je vous dis que je ne pense pas qu’il appartienne au FIS, mais il s’est toujours réclamé du courant islamique. »
Cette réponse ne semblait pas les satisfaire. Ils voulaient coûte que coûte m’entendre dire que le docteur Sidhoum appartenait au FIS.

Non satisfaits de mes réponses, ils m’allongèrent sur le banc, me passant les menottes aux poignets sous le banc. J’avais l’impression que mes épaules allaient se luxer. Mes pieds étaient ficelés avec un fil de fer et attachées au banc. On me mit un chiffon dans la bouche et on commença à verser de l’eau nauséabonde. J’étouffais et j’étais sur le bord de l’asphyxie. Je lançais alors : « Je vais parler. » Le supplice s’arrêtait, ce qui me permettait de reprendre mon souffle. Mais je n’avais rien à dire de plus que ce que j’avais dit précédemment.
Fait-il la prière ? Quelle mosquée fréquente-t-il ? Son épouse porte-t-elle le hidjab, étaient les questions qui revenaient le plus souvent.
Combien a-t-il d’enfants ? Comment s’habille-t-il ? Quel est son train de vie ? Sa villa était-elle bien meublée ?
Je répondis qu’il faisait la prière, mais que je ne savais pas dans quelle mosquée il accomplissait la prière du vendredi, qu’il avait deux enfants et qu’il portait toujours un costume et une cravate.

Portait-il le qamis, me lança l’un d’eux.
Non lui dis-je, je ne l’ai jamais vu le porter.
Les deux nindjas écrivaient studieusement tout ce que je disais. Les autres poursuivirent leurs questions :
Où as-tu accompagné le docteur Sidhoum ?
Je l’ai emmené au cabinet d’Abdenour Ali Yahia, au siège du FFS à la Colonne Voirol et au siège du FLN où il devait remettre une lettre sur les droits de l’homme à Mehri je crois.

As-tu assisté aux discussions avec Abdenour Ali Yahia ?
Non, leur dis-je, je restais toujours dans la voiture, je l’attendais à l’extérieur.
Tu mens me lança l’un d’eux, tu nous caches des choses, tu as intérêt à tout vomir et à ne rien cacher. Ici on a fait parler et danser Cheikh Cherrati et Hocine Abderrahim ! me lança-t-il avec son regard perçant et cynique.

Un frisson glacial traversa mon corps en entendant cela. Il fit alors un signe à ses acolytes. Je sentis alors quelque chose de métallique pincer mes orteils. Soudain une décharge électrique me fit sursauter. Je convulsais pratiquement. Je me suis évanoui. Je reprenais mes esprits quelque temps après et je me suis rendu compte qu’ils me versaient des bidons d’eau sale sur le corps. J’étais trempé et je tremblais de froid. On m’avait placé des pinces sur mes orteils. Ils reprirent l’opération à quatre ou cinq reprises. Je sursautais à chaque fois en sentant que mes articulations des poignets et des chevilles allaient se disloquer. C’était atroce.
Puis vint un temps de répit où questions et insultes alternaient.

Lors de l’interview avec la BBC, qui était avec le Docteur Sidhoum ? me dit l’un des tortionnaires.
Il était avec sa vieille tante, le journaliste anglais et deux cameramen. Ses enfants étaient à l’école et son épouse au travail. Sa petite fille, rentra à midi et resta avec nous jusqu’à 13 h 30 avant de rejoindre l’école.

Tu mens, cria l’un des tortionnaires qui était à mon chevet et qui me lança des coups de poings au visage.

Tout me paraissait flou. Je percevais mal le visage de mes tortionnaires du fait des nombreux coups que j’avais reçu aux yeux et au visage.
Il me répéta à nouveau la même question. Je jurais par le Tout Puissant que je disais la vérité.
Qui a ramené l’équipe de la BBC chez le docteur Sidhoum ?
Je ne sais pas. La veille il m’avait téléphoné pour me demander de l’accompagner en ville. Je me suis présenté le lendemain à l’heure convenue, à 11 heures et j’ai trouvé l’équipe de la BBC. Le docteur s’est excusé du contretemps et m’a dit de l’attendre. Il continuait à répondre aux questions du journaliste et moi, j’étais dans l’autre pièce avec sa vieille tante. Vers 13 heures, ils avaient terminé l’interview et il m’appela pour prendre un café au salon avec l’équipe.
Encore une fois, ces réponses ne furent guère satisfaisantes à leurs yeux. Leur chef, cria alors à l’un d’eux : « Changez d’endroit, nous allons le faire danser. »
Les tortionnaires m’enlevèrent alors les pinces de mes orteils et les placèrent sur mes organes génitaux et sur les lobes d’oreilles.
Tu as intérêt à tout dire maintenant, car nous n’avons pas de temps à perdre.
Où est le docteur Sidhoum, chez qui se cache-t-il ?
Je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas où il se trouve. Son épouse que j’ai rencontrée pour la dernière fois en décembre m’avait dit qu’il était en Europe. Depuis, sa famille ne m’a plus appelé. Je peux vous accompagner chez lui dès maintenant à son domicile à El Mouradia.
Non, me répondit le chef, nous connaissons très bien sa maison et nous savons qu’il n’est pas chez lui. Où se trouve-t-il ?

Je répondais toujours de la même manière. Le chef des tortionnaires fit un clin d’œil à son acolyte et je sentis soudain une série de décharges électriques secouer mon corps. C’était horrible. Lors des décharges je sentais comme si mes yeux allaient sortir de leurs orbites. Au même moment un autre tortionnaire jeta de l’eau sale et froide sur mon corps. Je sursautais malgré mes attaches. Je perdais encore une fois connaissance. Quand je repris mes esprits, je voyais des visages flous se pencher sur moi et une voix lointaine me répéter : « Où emmènes-tu la famille du docteur Sidhoum ? Où emmènes-tu la famille du docteur Sidhoum ? »

Je ne pouvais plus sous l’effet de la torture me concentrer et je finis par raconter n’importe quoi, pourvu que la torture cesse.
- J’accompagnais son épouse au travail à la clinique Debussy et j’ai accompagné son fils à Riadh El Feth pour acheter des livres scolaires du bac. Une fois, j’ai emmené avec son fils le téléviseur en panne chez le réparateur.
À ces réponses, je reçu une volée de gifles et de coups de poings qui me mirent groggy.
- Tu te fous de nous, fils de…, tu accompagnes ainsi son fils à Riadh El Feth, salopard, tu nous prends pour des c…, n’est-ce pas ?

Et la torture reprit de plus belle. Le chiffon fut à nouveau utilisé jusqu’à l’asphyxie. J’étais tout sale et méconnaissable. Je commençais à divaguer et à dire n’importe quoi.
Ce supplice d’entrée dura près de 4 heures. J’étais au bord de l’épuisement et c’est la fatigue des tortionnaires qui me sauva. Ils avaient besoin de repos. Avant de me quitter, ils me détachèrent du banc, me jetèrent mes habits au visage, me demandant de m’habiller puis me passèrent les menottes. Ils me traînèrent dans ma cellule et me suspendirent par les menottes à un tuyau du chauffage central. Je restais ainsi suspendu, la pointe des pieds touchant à peine le sol. Il ne me restait plus qu’à évoquer le Tout Puissant pour soulager mes douleurs.

Ce n’est que quelques heures plus tard, que l’un des tortionnaires vint me libérer de cette position inconfortable. Je sentais un fourmillement intense des doigts. Je ne pouvais plus les mobiliser ni tenir quelque chose. Le tortionnaire me jeta un morceau de pain rassis. Dans un coin de la cellule, se trouvait une boite de conserve rouillée, qui contenait une eau trouble. Je n’avais pas le choix. Ma soif intense ne me fit pas hésiter : je bus le contenu d’un seul trait malgré son odeur nauséabonde.

Ces supplices durèrent exactement quarante jours. Durant quarante jours, on m’emmenait quotidiennement à la salle de torture et la principale préoccupation de mes tortionnaires était le docteur Sidhoum. Ils voulaient tout savoir sur lui. À quatre reprises, un officier qui paraissait de haut rang, du fait du comportement des tortionnaires en sa présence, assistait à la torture et me posait les mêmes questions sur ce chirurgien.

Il est de mon devoir de témoigner sur tout ce que j’ai vu lors de ma séquestration au centre de Châteauneuf, pour l’Histoire et pour que l’opinion publique nationale et internationale sache ce qui se passe. C’était une situation surréaliste. On se croirait dans un film d’épouvante. Un véritable cauchemar. Dans la série de cellules qui étaient de part et d’autre du long couloir, il y avait des loques humaines de tout âge. J’ai vu des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards, des anciens maquisards de la guerre de libération nationale. On entendait toutes sortes de bruits : des aboiements de chiens et des chansons de raï, des cris de suppliciés et les appels au secours des femmes. Les loques humaines étaient traînées sur le sol par les tortionnaires et jetées dans les cellules après une séance bien dosée de torture. Chacun attendait son tour. J’ai vu des visages et des corps brûlés au chalumeau, des corps ensanglantés, des hommes, des femmes, des enfants et de malheureux vieillards tous nus. Le centre de Châteauneuf était une véritable usine à broyer la personne humaine.

Certains détenus extraits des cellules pour la salle de torture ne reviendront jamais. De temps à autre on entendait des coups de feu. Les jeunes séquestrés en déduisaient que la personne venait d’être exécutée sommairement. Durant mon « séjour » dans ce sinistre lieu, plus de vingt personnes tous âges confondus, ont ainsi perdu la vie de cette façon.
À chaque départ vers la salle de torture, je récitais la chahada, certain de ne plus revenir.
Après quarante jours de séquestration et de tortures atroces, on me fit signer un PV de plus de trente pages, sans savoir ce qu’il contenait. L’essentiel pour moi était d’échapper à de nouveaux supplices.

Le lendemain de la signature du PV, mon geôlier vint ouvrir la cellule en me disant : « Allez, Canal +, nous allons faire une ballade ensemble. » J’étais pétrifié de peur. Je me suis dit c’est la fin, ils vont m’exécuter. On me fit sortir de la cellule et on me descendit dans la cour, près d’un fourgon, un J5 banalisé. Il était près de 14 heures. Où pouvaient-ils bien m’emmener. Pas au tribunal, car d’habitude c’est le matin que les malheureux suppliciés sont présentés au juge. Il ne restait pour moi que la forêt. Ils allaient certainement me jeter dans une forêt et me liquider physiquement. C’était devenu une obsession pour moi. De nombreux détenus m’avaient raconté que beaucoup de citoyens ont été liquidés ainsi. J’étais angoissé. Ma tête bourdonnait. Je tremblais intensément. L’un des tortionnaires après m’avoir mis les menottes derrière le dos et bandé les yeux me jeta à l’arrière du fourgon et à plat ventre. Le fourgon démarra en trombe et en moins de quelques minutes s’arrêta. L’un des civils armés qui était près de moi m’enleva mes menottes et le bandage sur mes yeux. Il ouvrit la porte du fourgon et me dit : « Dégage, Canal +. » Je ne savais plus quoi dire. Je n’ai pas voulu avancer. J’avais peur. L’un des hommes armés me dit : « Dégage, rentre chez toi, fils de… » Je n’en croyais pas mes yeux. Je me suis dis que dès que je ferais un pas en avant, ils allaient tirer sur moi et maquiller cela comme étant une tentative de fuite. Puis je me décidais à marcher par petits pas et à reculons. Les hommes armés montèrent dans leur véhicule en vociférant et en me lançant des grossièretés. Puis le fourgon s’éloigna. Je repris mes esprits et je prononçais à nouveau la chahada en louant Dieu de m’avoir gardé en vie après ce long cauchemar épouvantable. J’étais dans une impasse déserte où il n’y avait aucune habitation. Je refis le trajet inverse et je débouchais sur la grande route qui menait de Chevalley vers Bab-el-Oued. Je reconnu les lieux. J’étais à peine à une centaine de mètres du centre de torture de Châteauneuf. J’étais comme un malade mental sans traitement et sans logis. Mes habits étaient sales et déchirés. Mon corps crasseux dégageait une odeur qui ferait fuir les hyènes, ma barbe et mes cheveux étaient hirsutes. Un véritable clochard. Que faire ? Descendre ainsi jusqu’à mon domicile ? Que diront mes voisins et trouverais-je mon épouse à la maison ? Puis je me rappelais qu’un ami habitait dans les environs à quelques dizaines de mètres. Je me suis dirigé vers la villa et j’ai sonné. Le gardien m’ouvrit la porte et faillit tomber à la renverse en me reconnaissant. Il me fit rentrer dans le jardin et appela l’épouse de mon ami qui, lui était absent : « Venez, madame, vite, vite, Mohamed est toujours vivant ». L’épouse de mon ami était horrifiée en me voyant : « El Hamdou Lillah, tu es vivant, El Hamdou Lillah. »

Elle m’emmena directement à la salle de bain pour prendre mon bain et me débarrasser de mes guenilles. Je me suis regardé dans le miroir. C’était invraisemblable. J’étais méconnaissable. Un monstre. Grâce à Dieu, mon épouse et mes enfants ne me verront pas dans cet état. Je me suis alors rasé rapidement, puis pris mon bain et mis les habits de mon ami. Je reprenais l’aspect d’être humain après avoir été réduit durant trente jours à l’état d’animal par mes propres « frères » algériens.

Mon ami arriva entre-temps et s’effondra en larmes. Il avait cru que j’étais mort car la rumeur avait circulé après ma disparition durant trente jours que j’étais mort, exécuté sommairement. C’était la période où des dizaines de citoyens étaient liquidés physiquement et jetés dans les rues. Il m’emmena dans la salle de bains et me rasa à nouveau et me coupa les cheveux. Il s’occupa de moi comme un bébé. Grâce à Dieu, il n’y a pas seulement dans ce pays que des criminels, des tortionnaires et des corrompus. Il restait encore, malgré plus de trois décennies de gabegie, des hommes généreux et courageux. El Hamdou Lillah ! Son épouse nous prépara à manger et je pris contact alors avec mon frère au téléphone. Il ne me crut pas et faillit raccrocher. Il croyait qu’il s’agissait d’une plaisanterie de mauvais goût, étant persuadé que son frère était mort.

Il était de mon devoir de rapporter ce témoignage à l’opinion publique nationale et internationale pour que les hommes et femmes de ce monde sachent ce qui se passe dans cette usine à broyer la personne humaine qu’est le centre de Châteauneuf.

Benmerakchi Mohamed

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Torture en Algérie : La machine de mort (2)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

A

A* Ahmed
Abderrahim Hocine
Aït-Ahmed Rachid
Aït Bellouk Mohamed
Aït Chaouche Mokhtar
Allache Tahar
Amara Ahmed
Amoura Mahmoud

Aous Djilali
Arab Malek
Azizi (Famille)

A* Ahmed, 1993

Je m’appelle Ahmed. J’ai fait mon choix. Je vais vous décrire ce que j’ai vécu comme souffrances et tortures entre les mains des tortionnaires de cette dictature qui assassine les enfants de ce pays. Je vous parlerai de l’eau des WC qu’on me donnait à boire et du pistolet à décharges électriques qu’on m’appliquait sur les pieds. Je vous parlerai aussi d’un compagnon d’infortune que j’ai trouvé dans la salle de torture et qui avait refusé « d’avouer » des faits que voulaient lui coller ses tortionnaires. Comment on a ramené sa mère de cinquante-cinq ans pour la déshabiller et la torturer devant lui. Je vous dirai tout de ce que j’ai vécu, pour que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé en Algérie.

Je me rappellerai toujours de cette salle de torture, des tâches de sang qui couvraient ses murs sombres et du bruit de tous ces outils de torture.

J’ai été libéré il y a seulement trois jours du bagne de Serkadji où j’ai été arbitrairement incarcéré. C’est un honneur pour moi et je remercie Dieu pour cette épreuve de la vie.

J’ai été arrêté le 10 octobre 1993 vers 2 heures du matin à mon domicile à El-Madania par une trentaine de policiers cagoulés dont certains étaient en tenue civile. Ils ont fait irruption brutalement dans la maison de mes parents, réveillant en sursaut toute la famille. D’emblée, ils ont demandé après moi. J’ai alors décliné mon identité. L’un des policiers cagoulés m’a pris avec brutalité par le col de ma veste de pyjama et m’a jeté contre le mur. D’autres m’ont insulté en proférant des obscénités devant mes frères et mes parents âgés. Ils m’ont mis les menottes, bandé les yeux et jeté dans un de leurs véhicules qui a démarré vers une destination inconnue. La durée du voyage n’a pas excédé le quart d’heure. Par la suite, j’ai appris que j’étais à l’école de police de Châteauneuf. Des semaines de tortures accompagnées d’un isolement total. Mes parents ne savaient pas où je me trouvais.

Je ne comprends pas comment on dispose arbitrairement de la vie de citoyens et qu’on bafoue aussi facilement leur dignité. J’étais à la merci de détraqués qui insultaient, frappaient et torturaient en toute impunité sous l’oeil approbateur d’officiers qui supervisaient les opérations. Il n’y avait dans ce sinistre lieu ni foi ni loi. C’était la préhistoire.

Je ne cacherai jamais mes principes et mon appartenance au courant politique islamique. Je suis un militant du FIS. De temps à autre j’assurais des prêches dans les mosquées de mon quartier où je parlais de droit, de justice et de la voie de Dieu. Je transmettais aux jeunes les modestes connaissances apprises dans les ouvrages que je consultais en autodidacte. Je n’ai pas eu la chance et les moyens de poursuivre des études universitaires, ni même secondaires. Je n’ai pas eu les mêmes facilités que les enfants de la nomenklatura, mais j’ai une dignité et un honneur qu’eux n’ont pas. La modeste situation de mes parents ne m’a pas permis de connaître les grandes écoles. Mais ma foi en Dieu m’a permis d’apprendre seul, et de travailler aussi pour subvenir aux besoins de ma famille pauvre.

Ils m’ont descendu dans un sous-sol et jeté dans une cellule glaciale et étroite. Elle était très sombre. Seule la lumière du couloir nous éclairait passablement.

La salle de torture où ils m’ont emmené était relativement grande et assez bien éclairée. Il y avait beaucoup de monde et d’agitation. J’avais les yeux bandés mais j’arrivais à apercevoir les ombres. Les tortionnaires parlaient entre eux. Ils n’échangeaient que des obscénités avec un accent typiquement de l’Est. Certains avaient un accent purement algérois. Ils m’attachèrent à une table après m’avoir allongé sous les crachats et les coups de poing. Je ne pouvais me protéger et esquiver les coups car j’étais solidement ficelé à la table de torture et mes yeux étaient bandés. Un tortionnaire m’a versé dans la bouche de l’eau des W-C. Il a répété l’opération à plusieurs reprises. Mon ventre se gonflait de plus en plus. Il voulait éclater. Un autre s’est mis à me donner des coups de poing dans le ventre. C’était affreux. Je vomissais toute l’eau nauséabonde qu’on m’avait fait ingurgiter de force. C’était atroce.

Lors d’une autre séance de torture, ils m’amenèrent à nouveau dans cette salle, les yeux bandés puis m’allongèrent cette fois-ci à plat ventre sur la table. J’ai senti que quelqu’un voulait m’introduire un bâton dans l’anus. Il criait comme un fou. C’était probablement un obsédé sexuel. J’avais atrocement mal mais je résistais en me crispant au maximum. Devant l’impossibilité d’introduire le bâton, un autre tortionnaire lui a suggéré de boucher mon anus avec de la colle. En effet, j’ai senti peu après un liquide visqueux et collant. J’ai senti aussi l’odeur particulière de la colle. Il s’agissait d’une colle forte et rapide. Durant plusieurs jours, je n’ai plus pu faire mes besoins naturels. C’était horrible et très douloureux. Tout effort de défécation était atroce. Je voyais la mort devant moi.

Lors d’une autre séance de torture, j’avais les yeux mal bandés. Je voyais un tortionnaire qui m’appliquait un pistolet relié à une prise de courant électrique sur le dos de mon pied. Ce pistolet provoquait des décharges électriques extrêmement douloureuses qui me soulevaient de la table. Mes cris et mes supplications n’avaient aucun effet sur sa conscience. Les cicatrices persistent à ce jour. Pour faire arrêter ce supplice je disais n’importe quoi, je dénonçais mes voisins, mes amis, mes parents. Ils m’ont menacé d’amener mon épouse si je ne disais pas la vérité.

Un jour j’ai assisté à la torture d’un jeune citoyen de Baraki, Ahmed Chabha. Les tortionnaires ont amené sa femme, très jeune. Elle a assisté aux tortures de son mari. On a aussi amené sa mère. C’était affreux comme scène. Une mère et une épouse dans une véritable épouvante, assistant à la torture. De quoi devenir fou. Les tortionnaires ne répondaient qu’à leur instinct bestial. Aucun respect ni pudeur vis-à-vis des femmes. Par la suite, j’ai appris que Ahmed Chabha a été condamné à mort par la cour spéciale d’Alger. Après huit jours passés à Châteauneuf, j’ai été transféré au commissariat central d’Alger. Là aussi, j’ai été torturé dans une salle située au sous-sol. Ils ont commencé par m’accuser de prononcer des prêches contre le pouvoir. J’avais les poignets attachés par des menottes, derrière le dos. L’un des tortionnaires m’a pris par les cheveux et m’a cogné la tête sur les escaliers. Pendant mon séjour au commissariat central, j’entendais des cris et des hurlements aussi bien d’hommes que de femmes. C’était infernal.

Le dernier jour de torture, ils m’ont attaché à nouveau les poignets derrière le dos avec des menottes et m’ont allongé sur le sol. Ils se sont mis à me donner des coups de pied au visage sans aucune retenue. Du sang giclait de ma bouche et de mon nez. Ils m’ont cassé une dent et la base du nez. Encore une fois, pour arrêter ce supplice, j’ai dénoncé mon frère qui était innocent. J’ai dit aux tortionnaires qu’il aidait la résistance alors que c’était totalement faux. C’est un montage que j’ai inventé pour que la torture cesse. Je ne pensais pas que ces sauvages allaient amener mon frère, pour une confrontation. Quelques heures plus tard je me suis retrouvé face à lui. J’avais honte, à moitié dévêtu, le visage tuméfié par les coups. Il m’a reconnu difficilement. Il était pâle. Des larmes coulaient de ses yeux. Il m’a dit : « Que Dieu te pardonne, mon frère. » J’avais vraiment honte.

Après vingt-trois jours de garde à vue et de tortures, j’ai fini par signer un procès-verbal sous la menace d’une reprise des supplices. Je n’avais pas le choix. Je « reconnaissais » apporter mon aide à la résistance populaire en médicaments et en argent. Je venais d’échapper à la mort. J’ai vu de mes propres yeux des citoyens mourir sur la table de torture. J’ai vu des citoyens morts, suspendus au plafond par des menottes. Un autre a été brûlé vif au chalumeau. C’était atroce. Il a agonisé devant moi. Je ne pouvais rien faire que réciter la chahada. Il demandait désespérément de l’eau. Il est mort sans étancher sa soif. J’ai assisté à des choses horribles à Châteauneuf. Un citoyen de Boumerdès, nommé Houmine Mohamed Arezki, imam de profession, a été sauvagement torturé. Ils l’ont éventré puis lui ont arraché les yeux. C’était monstrueux.

À ma libération, après avoir été acquitté, j’ai raconté à un voisin avocat ce que j’ai vu et j’ai décrit plus particulièrement la scène où le malheureux Houmine a été éviscéré et où ses yeux ont été arrachés. L’avocat, très politisé, est resté ébahi. Il m’a appris que la presse et plus particulièrement le quotidien Liberté avait annoncé sur de grandes manchettes, photo à l’appui, qu’un « dangereux terroriste nommé Houmine Mohamed Arezki avait été abattu lors d’un accrochage à Boumerdès ».

Quel mensonge ! Et on vient nous parler de démocratie, d’État de droit et de justice…

Que Dieu protège ce peuple.

A* Ahmed, le 1er février 1994.
El-Madania.



Abderrahim Hocine, 1992

Remarque : les « services de sécurité » nous ont filmés et enregistré à l’intérieur même des locaux de torture. Ils savaient très bien que s’ils nous avaient présentés en direct à la télévision, nous aurions fait échouer leur mise en scène et démontré leur machiavélisme. Concernant les cassettes audio et vidéo, celles-là mêmes qui ont été enregistrées à l’intérieur des locaux de torture, toutes n’ont pas été enregistrées directement. Il est des enregistrements qui ont été effectués à notre insu, comme cela s’est passé à la caserne de la Sécurité militaire d’Hydra. Pendant qu’un officier était en train de nous interroger, une caméra cachée nous filmait.
Au moment où nous parlions à cet officier, un commandant selon ce que nous avons entendu dire, nous regardions la mort en face. La torture était matérialisée devant nos yeux.
Au deuxième jour de mon arrestation, ils m’ont fait entrer chez le grand responsable du Centre, le commissaire « El-Hadj » Kraa. À côté de lui se trouvait une caméra.

Sa première question fut : « Qu’est-ce que tu sais ? Parle-moi de l’affaire de l’aéroport ! » J’ai été étonné par cette question. Je lui ai dit qu’à part ce que j’avais lu dans les journaux et vu à la télévision, je ne savais absolument rien d’autre sur cette affaire. J’ai été extrêmement peiné lorsque j’ai su qu’une bombe avait explosé à l’aéroport, causant la mort de plusieurs personnes. J’ai tout de suite pensé que cela ne pouvait être l’oeuvre d’Algériens.

Dès le début j’ai dit au commissaire, à l’instar de ce qu’avait déclaré Bélaïd Abdesselam, le chef du Gouvernement, que ce sont des mains étrangères qui sont derrière cette opération. La caméra était en marche. Tout ce que j’ai dit a été enregistré. Et lorsque le commissaire Kraa s’en est aperçu, il s’est retourné et a lancé au cameraman : « Qui est-ce qui t’a dit d’enregistrer ? Qui est-ce qui t’a dit de travailler ? » De toute évidence, cette réaction s’explique par le fait qu’il n’était pas satisfait par mes réponses. Il ordonna donc au caméraman de cesser d’enregistrer, et il continua à me parler en termes de menace. Il disait qu’il allait utiliser d’autres moyens… J’ai juré d’avoir dit la stricte vérité. « D’ailleurs, vous avez certainement entrepris une enquête sur cette affaire », lui ai-je dit, « Je suis maintenant entre vos mains. Si vous êtes en possession de la moindre preuve, ou s’il y a un témoignage contre moi, je suis prêt à toute confrontation ! »
Il m’a alors dit : « Je suis convaincu que tu n’as pas ordonné cette opération et que tu n’y es mêlé ni de près ni de loin, mais je ne te crois pas quand tu me dis que tu ne sais pas qui est derrière cette affaire.»

La question qui se pose est la suivante : Pourquoi le commissaire Kraa a refusé l’enregistrement de ce dialogue ? Pourquoi ne pas avoir passé ces propos à la télévision.
Est-ce parce que cela n’aurait pas servi la manigance qui a été présentée à l’opinion publique…
La première semaine, et plus exactement le vendredi, après la prière d’El-Asr, ils m’ont fait entrer dans le bureau du commissaire. J’y ai trouvé le directeur général de la Sûreté nationale, M. Tolba. Ce dernier m’a posé la même question concernant l’affaire de l’aéroport. Je lui ai répété ce que j’avais dit auparavant au commissaire Kraa. Là aussi, je ne fus ni filmé, ni enregistré. Parce que, de toute évidence, mes propos ne servaient pas le scénario qu’ils avaient préparé.
Le directeur général de la Sûreté ne me répondit pas. Il ordonna qu’on me fasse sortir du bureau. Et je rejoignis ma cellule.

Au lendemain de cette entrevue, le samedi matin, un officier nommé Talhi est venu en compagnie d’un groupe de tortionnaires et m’a dit : « C’est terminé, les discussions philosophiques avec les responsables ! Maintenant, c’est avec nous que tu dois parler. Nous sommes des militaires… des caporaux, et nous nous fichons de Dieu, de la politique, et de la religion. Si tu n’avoues pas, nous allons te torturer comme jamais tu ne l’as été. S’il est nécessaire de te tuer, nous allons le faire. Tu ne seras ni le premier ni le dernier… Et nous allons commencer par t’arracher les testicules, comme ça, tu ne pourras pas avoir de relations avec ta femme. »
Ses propos ont été ponctués des pires grossièretés. Ils m’emmenèrent ensuite de force à la chambre des tortures. Ils me ligotèrent les mains derrière le dos avec des menottes, m’enchaînèrent le corps entier avec des cordes très épaisses, et recouvrirent ma tête. Ils me firent ensuite ingurgiter de l’eau à l’aide d’un chiffon. Je continuais à clamer mon innocence et crier à l’injustice. L’officier me dit alors : « Meurs comme un chien. Et si cela ne te suffit pas, nous allons passer à l’électricité », et d’ajouter à son collègue : « Fais fonctionner les 380 volts !»

J’ai vu la mort devant moi. Après d’insupportables souffrances, je leur ai inventé le scénario de l’affaire de l’aéroport et j’ai mentionné des noms de frères innocents afin que les tortures cessent. Effectivement, une heure après, je fus délivré de mes chaînes et présenté au commissaire Kraa, qui me demanda de lui répéter ce que j’avais dit sous la torture, tout en ordonnant au cameraman de m’enregistrer. J’ai commencé alors à parler comme si j’avais effectivement participé à l’affaire. Là, j’ai cité les frères Mohamed Aimat, Djamel Ressaf, et BenToumi, tous innocents. Mais le commissaire Kraa ne fut pas satisfait du scénario que j’avais inventé et qui a été intégralement enregistré sur caméra.
Il m’a dit : « Tu mens ! Il n’y a aucune cohésion entre ce que tu dis et les informations »,- « Pourquoi ne pas vous en servir pour la recherche de la vérité ? Et pourquoi alors nous torturer ? » Ensuite, je fus recondui à ma cellule.

Un ou deux jours après, ils sont revenus de nouveau pour me torturer, après m’avoir donc forcé à faire de faux aveux et à citer des personnes innocentes.
Ils m’ont frappé à la tête avec un instrument qui ressemble à une chignole.
Mon crâne était sur le point de se briser, et ils m’emmenèrent à l’hôpital de Aïn-Naâdja, où je fus soigné dans des conditions atroces. Le médecin a eu beaucoup de mal pour coudre ma blessure à la tête puisque j’étais enchaîné. Je fus ensuite conduit à l’infirmerie du Centre de torture. Deux ou trois jours après l’incident, l’officier est venu et m’a conduit au bureau du commissaire Issouli où, tous deux, m’interrogèrent au sujet de l’affaire de l’aéroport. Lorsque je leur ai dit que j’étais innocent, l’officier Talhi me frappa à la tête malgré ma blessure et l’enflement de mon visage. Les points de suture n’y ont pas résisté et le sang gicla de ma tête avec abondance. Il se mit à me secouer la tête et me dit : « Bois ton sang ! ». J’ai commencé à crier et à demander du secours.
J’ai été ensuite conduit, une deuxième fois, à l’hôpital de Aïn Naâdja où je fus traité de la même manière qu’auparavant. Après, ils me reconduisirent au Centre de torture, et je fus jeté dans une chambre. Ils m’enchaînèrent à un lit et me forcèrent à faire mes besoins dans des bouteilles en plastique. Un ou deux jours plus tard, ils sont revenus et m’ont reposé la même question. J’avais d’horribles maux de tête. Je leur ai redit que je ne savais rien de l’affaire de l’aéroport.
Ils m’ôtèrent alors les chaînes et me torturèrent de nouveau en utilisant le procédé de l’eau et du chiffon. Lorsque je n’en pouvais plus, je leur ai inventé une autre histoire, un autre scénario différent du premier mais tout aussi imaginaire.

Après m’avoir enregistré, ils me dirent : « Tu continues à mentir ! ».
À travers leurs questions, ils pouvaient évidemment savoir si j’étais en train de mentir ou non. Quand ils m’ont demandé après, la forme et la couleur de la valise qui contenait la bombe, une fois j’ai répondu qu’elle était verte, une autre fois j’ai dit qu’elle était rouge. Et à chaque fois, ils me rouaient de coups.
Comment aurais-je pu savoir la forme et la couleur de la valise alors que je suis innocent.
Le dernier vendredi de notre présence au Centre de torture ; à 13 heures précises, ils me firent entrer au bureau du commissaire divisionnaire Kraa qui me dit : « Il est temps pour toi d’avouer ! »
J’ai dit : « Entends-tu l’appel à la prière du vendredi… Je jure devant Dieu que je n’ai aucun lien avec l’affaire de l’aéroport. »
Savez-vous ce qu’il m’a répondu… Il m’a dit : « Je suis convaincu que tu n’as participé à cette opération ni de près ni de loin. Mais je ne te crois pas lorsque tu dis que tu ne sais pas qui l’a planifiée… »
Je lui ai dit : « Je suis innocent. Vous êtes en train de me torturer. C’est injuste ! » Il se tut et ordonna de me faire sortir de son bureau.

Le dimanche d’après, juste après la prière d’El-Asr, je fus entouré par près de vingt policiers.
Ils me couvrirent la tête jusqu’au niveau du nez, me jetèrent sur une table en bois, m’enchaînèrent les mains derrière le dos et ligotèrent tout mon corps par les cordes. Ils me firent ensuite boire de l’eau de force jusqu’à ce que j’en faillis mourir. En même temps, ils m’interrogeaient au sujet de l’affaire de l’aéroport tout en sachant que le premier enregistrement avait déjà été présenté à la télévision comme étant, soi-disant, la vérité. Devant l’atrocité de la torture, je me surpris à citer des noms de personnes qui n’avaient rien à voir ni avec l’affaire de la bombe de l’aéroport, ni avec le mouvement armé. Tel le frère Hechaichi Rachid, le commandant de bord.
Lorsque j’ai fait mention de l’heure, de l’endroit et du moment de l’appel téléphonique concernant la bombe, ils m’ont dit : « Nous n’avons pas besoin de ces informations. Tu les as lues dans les journaux ! Nous voulons, par contre, des noms !»

C’est alors que je leur ai inventé une troisième histoire, toute aussi imaginaire que les deux premières. À la suite de quoi, ils m’emmenèrent en compagnie de quelques frères à la caserne de la sécurité militaire d’Hydra. Ils me mirent face à un officier, un commandant à ce qu’on dit, qui m’ordonna de lui raconter la toute dernière histoire que j’ai inventée sous la torture, et qui est différente de celle qui a été enregistrée sur la bande vidéo qu’ils ont fait passer à la télévision. Au moment, une caméra cachée était en train de me filmer à mon insu.

Et lorsque nous sommes revenus au Centre de torture de Ben-Aknoun, le commissaire m’a ordonné et forcé à parler face à la caméra, de telle sorte que je paraisse naturel. (Pour faire passer cela comme des aveux.). Ils m’avaient donné un « Kamis » et une « Chéchia » neufs. Parce que mon « Kamis » était maintenant plein de sang. Le commissaire Issouli m’avait préparé ce que je devais dire, sous la menace de me renvoyer à la salle de torture. (Il m’a menacé de torture et de mort.) Je lui ai alors dit qu’il y avait, en ce qu’il m’ordonnait de dire, des propos que je n’ai même pas tenus sous la torture. Tels ceux relatifs au Soudan, à l’Iran, et ceux mettant en cause les Cheikhs Ben Azouz et Méliani. (Ce sujet m’est d’ailleurs complètement inconnu), ou ceux relatifs à notre soi-disant planification pour la « destruction des institutions économiques », y compris l’aéroport, ainsi que l’imaginaire collusion du Front Islamique dans tout cela !
De même, il fallait que je demande pardon au peuple pour apparaître comme étant le responsable effectif de l’affaire de l’aéroport !
Mais j’étais capable de leur indiquer, s’ils me l’avaient ordonné, le lieu de la tombe d’Hitler, tellement j’étais traumatisé par l’atrocité de la torture que j’avais subie. Malgré cela, je ne savais pas que cet enregistrement était destiné aussi à la télévision. Ils m’avaient affirmé qu’ils allaient le conserver comme archive. Mais leur machiavélisme consistait de me placer devant le fait accompli : Présenter ces propos au peuple ! Grâce à Dieu, le peuple a été à la hauteur. Parce qu’il connaît parfaitement la véritable nature des services de sécurité et ce dont ils sont capables de faire. Et il connaît tout aussi bien la nature de la télévision algérienne. C’est pour cela que le peuple a vite compris qu’il fallait rechercher la vérité ailleurs que dans un enregistrement effectué dans des conditions plus que suspectes, et qu’il s’agissait, en fin de compte, d’une grande mascarade.

Nous avons donc été torturés, un mois durant, jusqu’au dernier instant. Ils ne nous ont pas laissé le moindre répit.
Le jour où ils nous ont transportés au Tribunal, ils nous ont enchaînés de manière sauvage, à l’intérieur même du camion qui nous transportait. Pour que nous ne puissions pas nous défaire de la hantise de la torture, des menaces et de la terreur. Nos mains étaient ligotées entre nos jambes et nos têtes, maintenues brutalement vers le bas. Nous sommes restés dans cette position très douloureuse jusqu’à notre arrivée au Tribunal « Abane Ramdane », où toute une armée de policiers nous attendait, comme pour nous exécuter déjà. Même chez le procureur général, ils nous menacèrent de nous reconduire au Centre de torture si jamais il nous venait à l’esprit de nous rétracter.

Et pour nous terroriser encore plus, seuls des hommes armés jusqu’aux dents et portant des cagoules étaient présents au tribunal. Chez le juge d’instruction, nous sommes restés enchaînés, et ils ont même voulu rentrer avec nous.
La hantise de la torture ne m’a pas quitté en prison.

Un jour, je me suis réveillé au milieu de la nuit en criant à l’adresse du frère Saïd : « Viens à mon secours ! Ils veulent me tuer ! » Saïd a tout fait pour me calmer. Le gardien est venu aussi auprès de moi et m’a dit : « N’ais pas peur, personne n’est en train de torturer… »
J’ai oublié beaucoup de choses du fait de ma blessure à la tête. Je m’évanouissais souvent, et je ne pouvais faire la différence entre un ami et un… policier.
Lorsque les frères m’ont vu dans cet état, ils ont été très attristés. Les policiers leur ont dit : « Votre compagnon a voulu se suicider !»

Je me rappelle qu’à l’hôpital de Aïn-Naâdja, lorsque le médecin a demandé pourquoi j’étais dans un tel état, ils lui ont dit que je me suis cogné la tête contre le mur !
Et je n’ai pas osé lui avouer la vérité par peur de la torture. Chez le juge d’instruction, j’ai parlé de suicide pour la même raison. Je ne voulais plus retourner au Centre de torture.
Je tiens, enfin, à faire quelques remarques au sujet du traitement médiatique de l’affaire, ainsi que sur la manière avec laquelle j’ai été « soigné » à l’hôpital.
Concernant la presse, je dépose plainte contre tous les journaux qui ne se sont pas donné la peine d’aller au-delà de la manigance présentée à la télévision et qui nous ont présentés de fait, à l’opinion publique, comme étant des criminels, et ce avant d’attendre que la justice ne tranche et rétablisse la vérité.

Je dépose également plainte contre les médecins de l’hôpital de Aïn-Naâdja, qui ont eu la charge de me soigner. Les séances de soins se faisaient d’une manière barbare, et ces médecins n’ont jamais pu dire aux policiers de m’enlever les menottes et les chaînes.
Je suis resté jeté sur le lit, les mains enchaînées derrière le dos. (Est-ce ainsi que les hommes vivent…).



Aït-Ahmed Rachid, 1993

Avant de relater les péripéties du supplice que j’ai subi, je tiens à préciser à l’opinion publique que je suis un handicapé atteint de poliomyélite du membre inférieur droit. Je suis obligé de marcher avec une béquille ou en verrouillant mon genou paralytique avec ma main droite. Sans cela, je ne peux marcher.

J’ai été arrêté le samedi 18 décembre 1993 suite à un ratissage de l’armée et de la gendarmerie à Saoula (Tipaza). L’armée, après avoir encerclé la zone, a défoncé la porte de notre maison, sans avertissement. Ceci s’est déroulé à l’aube, aux environs de 5 heures du matin. Cette intrusion brutale a provoqué l’émoi de mes parents, âgés et malades, et de mes petits frères, effrayés par la brutalité de ces individus, cagoulés et armés.

Dès qu’ils ont pénétré dans la maison, ils nous ont demandé le livret de famille et nos pièces d’identité. Ils ont questionné mes frères sur leur situation professionnelle. Quand mon tour est arrivé et que je leur ai dit que j’étais chômeur, ils m’ont ordonné de sortir. Puis ils ont changé d’avis, préférant perquisitionner d’abord. Ils ont jeté tous les vêtements et la vaisselle au sol. Ils n’ont ménagé personne, pas même les femmes qu’ils ont insultées. Ils ont créé un désordre incroyable. Rien n’y a échappé. Ils m’ont mis les menottes et m’ont sorti. Je n’arrivais pas à marcher correctement car je verrouillais mal mon genou paralytique du fait des menottes qui me gênaient. J’ai reçu des coups de rangers accompagnés de quolibets du type « chien boiteux ». Ils m’ont jeté dans leur voiture Nissan et m’ont emmené à la brigade de gendarmerie de Saoula. Ils m’ont enfermé dans une cellule, où j’ai retrouvé d’autres prisonniers. Certains étaient des habitants de Saoula que je croisais souvent dans la rue, d’autres m’étaient inconnus. Je suis resté dans cette cellule jusqu’à 15 heures environ, asphyxié par l’odeur d’urine.

Ils nous ont divisés en deux groupes et nous avons été transférés vers la brigade de Baba Hassen. Là est descendu le premier groupe. Quant à nous, nous avons continué notre chemin jusqu’à la brigade de Chéraga.

Nous avons été jetés dans deux cellules, aux conditions d’hygiène déplorables. Nous dormions à même le sol et il n’y avait pas de W-C. Nous sommes restés ainsi, sans manger ni boire. J’avais, du fait du froid, des douleurs atroces au niveau de mon membre paralysé. Ces douleurs persistent jusqu’à ce jour où j’écris, pour l’histoire, ce modeste témoignage d’un opprimé sans défense.

Après avoir passé huit jours à la brigade de Chéraga, sans savoir pourquoi j’avais été arrêté, les gendarmes se sont présentés le 26 décembre 1993 devant notre cellule, les visages cachés par des cagoules. Ils vociféraient comme des sauvages. Ils ont ouvert brutalement la porte de la cellule et y ont pénétré de force. Ils nous ont alignés contre le mur et nous ont bandé les yeux. J’étais le dernier du groupe, ils m’ont bandé les yeux avec un slip sale. Puis ils nous ont mis les menottes aux poignets derrière le dos. Je ne pouvais pas marcher du fait de mon handicap. Lorsque j’ai demandé à l’un des gendarmes de m’ôter les menottes pour pouvoir marcher, il m’a donné un violent coup de pied dans le dos et m’a traîné par le col de ma chemise jusqu’au blindé (BTR), où il m’a demandé de monter. Je ne pouvais me hisser en raison de mon handicap et des menottes. Deux gendarmes m’ont soulevé brutalement et mis à l’intérieur. Mon visage a percuté le plancher du blindé. Nous avons été transférés vers un autre lieu. À notre arrivée, ils m’ont sorti du BTR en me traînant, et m’ont jeté sur le sol. Ils se sont mis à nous donner des coups de pied et de poing. Je n’arrivais pas à éviter les coups, mes yeux étaient bandés.

Ils m’ont traîné ensuite jusqu’à la cellule avec six autres compagnons d’infortune. Durant toute cette période de transfert, nous avons été soumis à des bastonnades.

Au bout de quelques heures, ils nous ont sorti un par un. J’étais, du fait de mon handicap, le dernier à sortir. Ils m’ont introduit dans un bureau et m’ont demandé de m’asseoir sur le sol, les yeux toujours bandés. Là a commencé le premier interrogatoire. J’ai su enfin pourquoi j’avais été arrêté. Ils m’ont dit : « Tu es un terroriste et nous avons toutes les preuves ! » Lorsque j’ai essayé d’expliquer que je ne pouvais, vu mon état, réaliser des actions, et que par principe j’étais contre le terrorisme, le gendarme qui m’interrogeait m’a répondu sèchement et d’un air ironique : « Sache que celui qui rentre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. Nous avons les moyens de te faire parler. L’essentiel pour nous c’est que tu sortes d’ici avec un maximum de chefs d’inculpation. Si tu résistes, tu pourriras ici et tu y crèveras ! »
J’ai compris dès lors pourquoi la jeunesse algérienne s’est soulevée pour se sacrifier. L’injustice criarde sortait de la bouche d’un officier d’une institution censée nous protéger de cette injustice ! Malgré ces intimidations, je lui ai répété que je n’appartenais à aucun réseau terroriste et que je n’en connaissais aucun. Le responsable qui dirigeait cet interrogatoire, un officier du grade de capitaine, a demandé à l’un des gendarmes de faire entrer les sept autres détenus dans le bureau. Il leur a ordonné de s’asseoir sur le sol et leur a dit : « À partir du moment où vous refusez de reconnaître les faits, sachez que vous allez parler de gré ou de force. Nous avons les moyens de vous arracher les aveux que nous voulons. Le vrai terroriste est celui qui résiste à la torture et qui meurt sans parler. » Il a ordonné à ses hommes de nous ramener à notre cellule. Les gendarmes nous ont attachés d’une manière étrange et sadique. Le pied de l’un était attaché au poignet de l’autre, et son autre pied au poignet d’un autre et ainsi de suite. De cette manière, dès que l’un bougeait, tous les autres l’accompagnaient dans son mouvement. Nous étions enchevêtrés comme des animaux. J’ai perdu connaissance quelques minutes plus tard, du fait des coups de poing que j’avais reçus au ventre, au visage et aux organes génitaux.

Moins d’une heure après, un gendarme est venu nous appeler un par un pour nous emmener vers la salle des supplices. Le premier supplicié a été Aït Bouali Layachi. Il a été emmené après la prière du dohr. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu des cris stridents et des hurlements. Nous avons prié pour lui.

Cela a duré jusqu’à 1 heure du matin. Il avait un sacré courage. Malgré les affres de la torture durant plusieurs heures, ils n’ont rien pu lui soutirer.

Mon tour est arrivé le lendemain. Entre-temps, nous avons passé la nuit dans la cellule, dans nos urines et nos excréments, sans manger ni boire.

J’ai été introduit dans la salle de torture. Ils m’ont attaché les pieds et les poignets à la chaise sur laquelle j’étais assis. Ils m’ont sans arrêt frappé. Je criais de toutes mes forces. L’un des gendarmes m’a enfoncé un morceau de journal dans la bouche pour m’empêcher de crier. Des coups pleuvaient sur ma tête et ma poitrine. Ils se sont acharnés sur ma jambe paralysée à coups de manche à balai. Je me suis évanoui à plusieurs reprises. Je me réveillais à chaque fois trempé d’eau. Pendant cinq jours consécutifs, j’ai subi le même supplice durant des heures.

Nous sommes restés également affamés depuis notre arrivée.

Une nuit, dont je ne me rappelle pas la date, on m’a sorti de ma cellule vers 22 heures et demandé de me déshabiller. Il y avait sept ou huit personnes autour de moi. J’ai refusé catégoriquement. L’un des gendarmes m’a jeté violemment au sol et ses collègues se sont mis ensemble à me donner des coups de pied. Un violent coup de rangers m’a cassé une dent. Mon visage était en sang. J’ai perdu connaissance. En me réveillant, je me suis retrouvé trempé d’eau.

Un capitaine est entré et s’est mis à m’observer. Voyant que j’étais handicapé, il a ordonné à ses sbires de me briser le membre inférieur gauche qui était sain. Deux gendarmes se sont alors mis à me frapper au tibia gauche avec des manches à balai. Je ne pouvais plus me tenir debout sur le membre sain qui était complètement endolori par les violents coups de bâton. J’ai regagné ma cellule en rampant. Durant cette séance, ils m’ont demandé de reconnaître avoir aidé les « terroristes ».

L’un des gendarmes tortionnaires a écrasé mon cou avec ses rangers au point de m’étouffer, puis a enlevé sa ceinture et me l’a passée autour du cou. J’ai pensé qu’il m’étranglerait avec. J’ai perdu à nouveau connaissance.

« Nous allons libérer les autres, et toi tu resteras moisir dans la cellule. Si les terroristes nous attaquent au cours d’une sortie en patrouille, nous viendrons te massacrer », m’a dit le chef de brigade. Ce langage m’a rappelé les citoyens qui avaient été arrêtés quelques jours auparavant, et qui avaient été assassinés à Saoula. Ils les ont fait passer pour des « terroristes ».

Effectivement, mes compagnons de cellule ont quitté la brigade. Je ne sais s’ils ont été libérés, transférés ou exécutés. Dieu seul le sait. J’étais le seul prisonnier dans la cellule.

Durant la nuit suivante, on est venu m’extraire de la brigade pour m’emmener vers la salle des supplices. Ils m’ont déshabillé comme d’habitude et bastonné. Ils m’ont privé d’eau et de pain et empêché d’aller aux W-C. Je faisais mes besoins sur place, dans des conditions bestiales. Il faisait un froid glacial, on était en plein hiver.

Ce soir-là, et devant la sauvagerie des coups des tortionnaires, j’ai décidé, pour ne pas souffrir davantage, d’accepter de faire de faux aveux. J’étais contraint de mentir et d’admettre tout ce qu’ils disaient, pour échapper aux effroyables sévices et à cette mort lente qui me guettait.

Je me suis alors adressé au chef de brigade qui suivait, avec une certaine réjouissance pour ne pas dire jouissance, la séance de torture. Je lui ai dit de citer tous les chefs d’inculpation et que j’étais prêt à les reconnaître tous. Il a sorti un calepin et s’est mis à réciter des phrases toutes prêtes. Il s’arrêtait régulièrement pour me poser la question : « Es-tu d’accord, reconnais-tu cela ? » Je répondais à chaque fois : « Oui. » En réalité, tout était mensonges. J’ai tout admis sous la contrainte. Je me suis alors rappelé la phrase du capitaine : « Celui qui entre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. » Il avait raison.

Le chef de brigade était content et satisfait des faux aveux. Tout était inscrit dans son calepin. C’était une distribution de chefs d’inculpation à la carte. Après cela, la torture a cessé. On m’a laissé néanmoins attaché à mon siège. Je voulais uriner. J’ai demandé au gendarme qui me surveillait de me donner un récipient. Il m’a ramené une bouteille dans laquelle j’ai uriné. Le gendarme l’a prise et me l’a versée sur la tête en ricanant. Il m’a détaché du siège et m’a ordonné de laver le sol. Je n’osais plus lui dire quoi que ce soit, car il m’a menacé de me faire boire mes urines la prochaine fois.

J’étais dans un état de santé lamentable. En dehors des douleurs dues aux coups, j’avais faim. Je n’avais pratiquement pas mangé depuis douze jours. Une odeur nauséabonde se dégageait de mon corps, sali d’excréments et d’urines. Les poux avaient envahi mes cheveux. Je me grattais partout. Je ne m’étais pas lavé depuis mon arrestation.

Après ces douze jours j’ai été transféré vers un lieu inconnu, enchaîné et les yeux bandés, sous les coups des gendarmes. Nous sommes restés onze jours dans ces nouveaux lieux, en proie à un froid glacial, à la faim et dans des conditions d’hygiène désastreuses.

Ma jambe paralysée me faisait atrocement mal. Durant ce dernier séjour, nous n’avons pas été torturés. Une fois que les grosses cicatrices de torture ont disparu, on nous a transférés le mardi 18 janvier 1994 à la brigade de Chéraga, puis au tribunal d’Alger. Durant le trajet de transfert vers le tribunal, nous avons été menacés par le chef de brigade de gendarmerie. Il nous a « conseillé » de ne pas revenir sur nos aveux et qu’en cas de libération par le juge, il allait nous exécuter automatiquement à la sortie du tribunal. Je priais le Tout-Puissant pour que le juge nous place sous mandat de dépôt pour échapper à une mort certaine comme cela s’est passé pour d’autres à Saoula.

Nous avons été agressés et insultés par les gendarmes même à l’intérieur du palais de justice.

Mon incarcération à la prison d’El-Harrach a constitué pour moi une délivrance et la fin des cauchemars. El Hamdou Lillah ! (Que Dieu soit loué !)

Aït-Ahmed Rachid, le 6 février 1994.
Prison d’El-Harrach.



Aït Bellouk Mohamed, 1993

Le jeudi 4 novembre 1993, à 13 heures, alors que je me trouvais avec des amis du quartier, quatre individus en civil sont descendus d’une fourgonnette Renault Express blanche. Ils m’ont jeté à l’arrière du véhicule de façon violente et sauvage, ce qui m’a occasionné plusieurs blessures à la tête. Ils m’ont bandé les yeux et couvert la tête avec ma chemise. Ils se sont dirigés vers un endroit tout proche. À peine arrivés, un groupe de policiers s’acharna sur moi, en me portant des coups violents, coups de pieds, coups de poings, coups de matraque, en plus des injures et grossièretés proférées à mon encontre ainsi qu’à ma famille. Tout cela s’est déroulé dans la cour de cet endroit.
Ils ont voulu m’introduire dans une salle de torture mais elle était occupée par une autre personne. Ils ont donc profité de l’occasion pour se reposer et déjeuner et m’ont jeté dans une cellule.

Après un bref instant, ils étaient de retour. Ils m’ont conduit dans la pièce de torture qui venait d’être libérée puisqu’il n’y avait plus de cris. Ils me jetèrent au sol, les yeux toujours bandés. Ils me déshabillèrent de force et toujours avec la même violence, m’ont fait asseoir sur un banc en ciment, m’attachant les mains en dessous de ce banc avec des menottes, et les pieds avec une grosse corde.

L’un d’eux s’est assis sur mes jambes, puis l’opération du chiffon commença par le versement d’une quantité infinie d’eau dans la bouche. Ne pouvant respirer que par le nez, ils me pincèrent ce dernier fortement. Je suffoquais et l’eau absorbée faisait souvent fausse route vers les poumons.

L’opération dura environ deux heures, puis on passa à l’interrogatoire. On me jeta ensuite dans une cellule ; le soir les policiers revinrent me reconduire à la salle de torture pour répéter la même opération et me faire subir les mêmes sévices. Après deux heures de tortures, on me reconduisit à la cellule dans un état subcomateux.

Les mêmes opérations durèrent sans relâche 4 jours, du matin jusqu’à midi (le temps de prendre leur repas) puis jusqu’au dîner, parfois jusqu’à des heures tardives de la nuit. Une seule séance de torture durait de deux à trois heures, et chaque tortionnaire était spécialisé dans une technique particulière, notamment :
- Le matraquage des points sensibles du corps à l’aide d’un instrument électrique, particulièrement sur le sexe. Le tortionnaire, usant de cette technique s’est tellement acharné sur moi que mes organes génitaux se sont tuméfiés d’où une impotence totale et définitive.
- Utilisation de ce même appareil sur les yeux, provoquant des hémorragies et une baisse considérable de la vue. Appliqué au niveau de la bouche, il provoque une tuméfaction des lèvres, des gencives et de la muqueuse buccale, entraînant une impossibilité d’alimentation pendant plusieurs jours.
Cet instrument consiste en une matraque génératrice de décharges électriques, provoquant des douleurs atroces sur les points sensibles du corps, sans laisser de traces.
Cependant, une application prolongée de cet instrument provoque la perforation de la peau jusqu’à la vue de l’os sur la jambe gauche.
- Brûlures à l’aide de cigarettes sur tout le corps et particulièrement sur les parties sensibles ; j’en porte des traces aujourd’hui sur la poitrine.
- Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, attaché les mains derrière le dos à l’aide de menottes et ont commencé à me donner des coups sur le visage et sur la tête.
- Durant toute la période de torture, environ un mois, j’étais presque nu, ils avaient pris toutes mes affaires et m’ont remis un pantalon complètement déchiré et une chemise très fine. Ils me faisaient sortir dans cet état tôt le matin ou de nuit dans un froid glacial et me laissaient dans la cour sous la pluie, les mains liées.

En plus de cette torture physique, ils ont usé avec moi de différentes méthodes de torture psychologique comme des menaces de mort, des pressions, des intimidations et du chantage, par exemple de faire venir mes parents, les violer devant moi et les torturer, pour que je signe le procès-verbal préparé par leurs soins.
Le chantage n’était pas vain, puisque dix jours après j’ai eu la douloureuse surprise de voir ma mère âgée de 45 ans ainsi que mon frère aîné amenés dans ce même centre de torture.
Après quinze jours de tortures, mon frère fut relâché et ma mère conduite à la prison d’El-Harrach.

À maintes reprises, ils m’ont menacé de m’expulser vers le Maroc, ainsi que ma famille — parce que nous sommes de nationalité marocaine — ou de faire dynamiter notre maison.
À plusieurs reprises également, ils m’ont conduit chez moi, sous prétexte de perquisition. Ils saccagèrent tout ce qui était à portée de main. L’un d’eux mit un couteau sous la gorge de ma grand-mère pour la terroriser. D’autres ont battu ma mère sous les yeux de ses enfants. À chaque visite nocturne à mon domicile ils semaient la terreur et la panique.

Et à maintes reprises, la nuit, ils me sortaient de ma cellule ou de la salle de torture, me jetaient à l’arrière de leur véhicule, les poings liés et nous roulions de longs moments. À chaque fois je sentais la mort roder quand ils me menaçaient de « m’abattre et de me jeter dans la rue comme un chien ».

À la fin j’étais prêt à signer n’importe quoi, pourvu que ces souffrances cessent et que ma mère puisse sortir de cet enfer.
Le 8 décembre 1993, soit après trente-six jours de garde à vue à Châteauneuf (j’ai su par la suite le lieu exact de ma séquestration) j’ai été transféré avec ma mère ainsi que d’autres citoyens vers le commissariat central d’Alger alors qu’ils m’avaient promis de relâcher ma mère dès que je signerais le procès verbal.

Arrivés au commissariat central, et croyant que le calvaire était terminé, me croyant être chez des gens civilisés, je fus conduit dans une cellule souterraine, les mains liées derrière le dos, abandonné, deux ou trois jours sans nourriture ni eau, portant les mêmes haillons. Je fus sorti à plusieurs reprises dans une salle avec un bandeau sur les yeux. Tous les policiers qui passaient me ruaient de coups, ce qui provoqua des douleurs atroces au niveau de la colonne vertébrale et du genou droit où j’avais été opéré. À ce jour, le bourdonnement des cris et des coups résonne dans ma tête et surtout les paroles de certains policiers qui répétaient que je devais me soumettre et signer sinon ils feraient venir ma sœur comme ils avaient fait venir ma mère. Ils m’ont fait à leur tour signer, comme à Châteauneuf, un autre procès verbal avec probablement de nouveaux chefs d’inculpation.

Je suis donc resté dans cet état pendant un mois jusqu’au jour où on me présenta devant le juge d’instruction en m’ordonnant de reconnaître tous les faits reprochés si je ne voulais être reconduit au centre de torture pour… complément de torture avec ma mère. C’est ce que je fis malgré moi le 10 janvier 1994 pour échapper avec ma mère aux affres de la torture. Ce jour-là, je fus transféré à la prison d’El-Harrach après trente-six jours de séquestration à Châteauneuf et trente jours au commissariat central.

Aït Bellouk Mohamed, février 1994.
Prison d’El-Harrach



Aït Chaouche Mokhtar, 1995

Je m’appelle Aït Chaouche Mokhtar. Je suis né le 13 février 1951 à Alger. Je suis marié et père de quatre enfants, et habite à Zeghara (Alger). J’ai été arrêté le 14 janvier 1995 à mon domicile vers 1 heure du matin, devant mon épouse et mes enfants. J’ai été insulté et tabassé devant eux puis jeté dans la malle d’une voiture des services de sécurité et emmené au PC opérationnel de Châteauneuf. J’ai subi les supplices de la torture : chiffon, électricité, coups sur le crâne avec un bidon métallique… La raison de mon arrestation est qu’un de mes neveux était recherché. La sécurité voulait que je leur dise où il se trouvait et quelles personnes lui rendaient visite. Durant ma garde à vue de huit jours j’ai subi des tortures atroces, sans parler des coups de poings routiniers, des insultes et des menaces de mort. J’ai été arrêté en même temps que ma soeur âgée de 56 ans, son fils de 20 ans et un autre neveu et sa femme. Nous sommes tous incarcérés à El-Harrach. Nous avons tous été torturés, sans aucun respect pour les femmes.

Pendant ma garde à vue au PCO de Châteauneuf, j’ai assisté à la mort sous la torture d’un écolier de 14 ans dont le cartable traînait dans la salle de torture.

J’atteste de la réalité des faits décrits, et je suis prêt à témoigner devant Dieu et les hommes qui voudraient m’écouter.

Aït Chaouche Mokhtar, 16 février 1995.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 75409 GPMC, salle 3 B.


Allache Tahar, 1994

J’ai été arrêté le 1er avril 1994 suite à un ratissage effectué dans notre quartier. J’ai été conduit au groupement de gendarmerie situé au quartier de Aïn Naâdja (Birkhadem, Alger) où on m’a enlevé tous les objets et papiers d’identité ainsi qu’une somme de 3 150 dinars. On m’a jeté dans une cellule sombre et sale sans aucune aération. On venait régulièrement pour me bastonner, sans me préciser les raisons de mon arrestation. Je ne savais pas pourquoi j’étais là. Les gendarmes venaient, me sortaient de la cellule pour me rouer de coups et m’y remettaient dans un état de déchéance physique. Ils m’ont gardé ainsi à la caserne de Aïn Naâdja durant quatre mois et demi. Ils me donnaient un morceau de pain et une gorgée d’eau de manière irrégulière. Il arrivait qu’ils m’oublient durant plusieurs jours, en raison du nombre d’arrestations qui s’opéraient chaque jour. C’était un véritable défilé de jeunes et de vieux. Ils m’interdisaient parfois d’aller faire mes besoins naturels et m’obligeaient à les faire dans la cellule, ce qui aggravait un peu plus les conditions d’hygiène déjà déplorables.

Je ne savais pas comment répartir la gorgée d’eau qu’on me donnait. Je ne pouvais me permettre de me laver ou de faire mes ablutions. Les poux et autres bestioles m’envahissaient et provoquaient des infections sur mon corps. Les lésions de grattage m’empêchaient de dormir. Il n’était pas question de réclamer aux geôliers des soins. Leur réponse était l’insulte et le blasphème, à tout bout de champ.

Après quatre mois et demi de séquestration et de brutalités en tous genres (coups de pied, coups de barre de fer, brûlures par mégots de cigarettes…), ils ont fini par me confectionner un dossier, au fur et à mesure de mes interrogatoires sous la torture, où les tortionnaires me posaient des questions et y répondaient eux-mêmes. C’était hallucinant. Ils m’ont impliqué dans des faits irréels et imaginaires.

J’ai été présenté à la justice le 14 août 1994. Je n’arrivais plus à maintenir mon équilibre. J’avais énormément maigri. Le juge d’instruction à qui j’ai été présenté n’a pas cherché à comprendre. Il avait l’air ailleurs. Mon cas ne l’intéressait pas. Il s’agissait pour lui d’une simple formalité administrative : signer le billet d’incarcération. Il ne m’a posé aucune question. Ma présence semblait le gêner et il était pressé de me voir sortir de son bureau. Je tiens à préciser que je n’ai signé aucun procès-verbal à la gendarmerie de Aïn Naâdja. J’ai été alors transféré à la prison d’El-Harrach où je suis arbitrairement détenu jusqu’à ce jour où j’écris ce modeste témoignage pour l’histoire.

Allache Tahar, instituteur, 20 septembre 1994.
Prison d’El-Harrach.



Amara Ahmed, 1992

C’est avec une tristesse profonde qu’à l’occasion du trentième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, je découvre qu’il y a des Algériens, qui piétinent les principes de la Révolution du 1er Novembre, et écrasent la dignité de ce peuple par divers moyens, dont le plus ignoble, pratiqué à grande échelle, celui de la torture.
Le plus révoltant c’est que ces pratiques contre la sécurité, la dignité et la protection des citoyens sont effectuées par ceux là même qui sont censés les protéger.

La nuit du 18 février 1992 restera gravée à jamais dans ma mémoire ainsi de celle de ma famille, car c’est la nuit de la honte et de l’injustice.
Des éléments de la gendarmerie, cette nuit-là plus de soixante, ont pénétré dans ma demeure, par toutes les issues. Ils ont pointé leurs armes sur nos poitrines ainsi que celles de nos femmes, de nos enfants, nos pères et nos mères.

Un des gendarmes a saisi violemment ma mère par la nuque en la bousculant vers la chambre.
Ils ont pénétré avec force et fracas dans ma chambre en saccageant, renversant et déchirant tout sur leur passage, les armoires étaient par terre, ils ont pris 20 000 dinars et des vêtements, laissant derrière eux, une maison saccagée, une famille terrorisée, humiliée, marquée par ce manque d’humanité, en exigeant à mon père un vieillard de 75 ans de creuser un trou profond dans le jardin pour bien évidemment ne rien trouver. Comment justifier cet acte gratuit, vide de toute sensibilité humaine, qui est celui de faire sortir un vieillard dans le froid de la nuit, l’obligeant à creuser sans motif un trou dans son jardin ?

Après cette opération inqualifiable, ils m’ont pris vers le centre de Bab-Ezzouar où ils ont commencé à m’insulter et me dévêtir comme toutes les autres personnes qui s’y trouvaient avant moi.
- À l’aide de menottes ils m’ont attaché les mains derrière le dos autour d’un pilier.
- Ils m’ont ligoté le corps à l’aide d’un câble.
- Ils ont mis le feu à ce qui restait de ma barbe après l’avoir arrachée de leurs mains comme ils ont fait avec les autres sur instruction de leurs officiers.
- Ils m’ont roué de coups sur tout le corps, bien que je leur aie signalé que j’étais asthmatique. C’est là qu’ils ont redoublé les coups en se relayant l’un après l’autre.
- Etant asthmatique je ne fus pas épargné de la pratique du chiffon.
- Je garde aujourd’hui des traces de torture sur ma cuisse.
- Les coups étaient concentrés sur le visage, les parties génitales et autres.
- On était à douze dans une même cellule, sans nourriture, ni eau, ni couvertures, ni toitures, mais ils venaient de temps à autre pour emmener un ou deux d’entre nous au sous-sol et retourner à la cellule tout en sang ce qui augmentait notre peur, chacun attendant son tour.
Ces pratiques ont duré vingt-deux jours, suite à quoi nous avons été transférés au tribunal militaire, menottes aux poignets, dans un état déplorable, et nous avons été menacés de ne rien changer aux premières déclarations, sinon, là serait le retour à la torture.

Amara Ahmed, avril 1992.
Prison militaire de Blida.



Amoura Mahmoud, 1995

Ex-policier agent de recherche, signalé comme disparu à partir du 24 mai 1995, il réapparaît après le 6 août 1995, date de présentation au parquet de Bir Mourad Rais, 2e chambre d’instruction et sa mise sous mandat de dépôt á la prison d’El-Harrach, écrou n° 77775.

Personne n’était informé de son lieu de détention. Toutes les autorités ont été alertées pour cette disparition. Seule l’ONDH répondit par une lettre du 17 juin 1996 n° 443/96 signalant qu’elle avait saisi les services de sécurité en juin 1995 lesquels ne lui a pas répondu, or Amoura avait été présenté à la justice le 3 aoüt 1995.

Il avait été arrêté dans un barrage militaire en date du 24 avril 1995. Il fut jeté par des policiers dans la malle arrière d’une voiture Daewoo et promené dans la ville pour perdre toute idée du lieu de torture puis conduit au lieu dit Châteauneuf où il fut enfermé dans une cellule sans qu’il sache où il était. Le soir même une vingtaine de policiers se livrèrent sur sa personne à des actes ignobles de torture au moyen de la gégène et de chiffon trempé dans l’eau sale nauséabonde lui faisant perdre connaissance, qu’on lui fit reprendre par des jets de seaux d’eau à plusieurs reprises. Il fut ensuite isolé dans sa cellule pendant trois mois et seize jours, nourrit seulement d’un bout de pain et d’une demie bouteille d’eau par jour sans la moindre précaution d’hygiène. Sous l’effet atroce de la torture il a été contraint de dénoncer ses propres amis injustement.
A noter que Me Khelili a lui-même lancé des recherches suite à sa disparition, et que c’est par le biais d’une convocation du procureur de Bir Mourad Rais a appris qu’Amoura était détenu a la prison d’El-Harrach.

Amoura Mahmoud
Prison d’El-Harrach, écrou n° 77775



Aous Djilali, 1992

Je m’appelle Aous Djilali. Marié et père de trois enfants, je suis juriste de formation.
J’ai été arrêté le 7 octobre 1992 à 3 heures du matin à mon domicile, à Kouba, Alger, et ce, sans mandant de perquisition, par la Police judiciaire de la Daïra de Bab-El-Oued. Mon arrestation s’est effectuée avec force et brimades envers toute ma famille.
J’ai été transféré une première fois au Commissariat central d’Alger avant de l’être à la brigade anti-terroriste de Châteauneuf. Retour au Commissariat central. Retour à la brigade de Bab-El-Oued. J’ai, par la suite été présenté au parquet d’Hussein-Dey le 8 novembre 1992. Ainsi, ma garde à vue a duré trente-trois jours.

Pendant ce temps, j’ai été isolé dans une cellule. Il est arrivé aussi que je partage une cellule de 2 m x 2 m avec quatre à six personnes.
Du 7 au 11 octobre 1992, j’ai été torturé à la brigade de Bab-El-Oued.
La torture allait des coups de poings et de pieds sur toutes les parties du corps, à l’asphyxie avec de l’eau souillée et autres ingrédients, etc.
J’ai également été « menotté » durant plus de vingt jours.
À part l’eau, je n’ai eu droit à aucune nourriture les cinq premiers jours de ma détention. Et en plus de la torture physique, j’ai subi la torture morale par la Police judiciaire de Bab-El-Oued où j’ai eu à souffrir des brimades, insultes, crachats, inondation de cellule et empêchement de dormir.

À ce jour, je suis détenu à la prison d’El-Harrach, à la salle 4 bis, sous le numéro d’écrou 64586.

NB/J’ai oublié de dire que le soir, certains policiers faisaient venir les fous du port d’Alger (sales, poux, baves, etc.) et les lançaient dans la salle de torture contre les gens arrêtés, assis sur des chaises, les mains attachées avec des menottes derrière le dos.
Les policiers assistaient au spectacle en fumant des cigarettes et poussant des cris afin d’exciter les pauvres malades mentaux pour faire subir les pires sévices physiques et surtout moraux aux gens arrêtés.
Ils crachaient sur leurs visages, les embrassaient, les léchaient avec leur bave, et d’autres actes indescriptibles. À la fin, les policiers leur remettaient des bâtons (planches de bois) avec lesquels ils donnaient des coups sur toutes les parties des corps des gens attachés.
Les policiers riaient et poussaient des cris hystériques.
On se croyait dans un véritable cauchemar.

Aous Djilali
Prison d’El Harrach, numéro d’écrou 64586


Arab Malek, 1997

Il a été arrêté en mars 1997 et détenu un mois durant à Châteauneuf. Il y a subi une torture barbare inhumaine. Complètement nu, les mains attachées derrière le dos sur un banc de bois, il fut trempé d’eau et torturé à la gégène (une boite de couleur beige de marque russe avec boutons de réglage d’intensité, genre appareil électrocardiogramme). Alternant avec la gégène, il subit le chiffon imbibé d’eau sale suivi de sévices sexuels à l’aide d’une barre de fer chrome à section carrée introduite dans l’anus avec répétitions sadiques ce qui entraîna le saignement abondant par l’anus et nécessita son hospitalisation au CHUA Mustapha Bacha Alger, service des urgences et de réanimation.

En cours de séance de torture, il fut réanimé après chaque évanouissement par un des tortionnaires prénommé Djamel. Tous les tortionnaires étaient cagoulés. Un simulacre d’exécution par arme à feu lui fut appliqué pour le terroriser. La mère du supplicié a été frappée chez elle et menacée d’incendie de la maison par les policiers venus arrêter son fils avec injures et grossièretés. Elle a reçu aussi des coups de poing ayant touché une petite fille de deux ans qu’elle tenait à la main. Le fils fut déshabillé devant sa mère, les mains attachées avec du fil de fer, et couché à plat ventre puis intimidé par des tirs de pistolet en l’air. Avant de se retirer du domicile, les policiers ont cassé l’armoire qu’ils avaient fouillée de fond en comble.
La famille a dû déserter le domicile du fait de harcèlements incessants de la police. Toutes les autorités ont été alertées par leur avocat.

Arab, Malek.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 86511, atteint de névrose.



Famille Azizi, 1994

Ces événements, bien réels, ont eu lieu la nuit du 22 septembre 1994 à El-Harrach. Ils défient toute description. C’était une nuit pas comme les autres.

Tout a commencé vers une heure du matin. Nous étions en plein sommeil. Nous avons été réveillés par le fracas de la porte d’entrée, ne sachant pas ce qui se passait. On aurait cru un tremblement de terre. Les forces de sécurité ont envahi les lieux comme des sauterelles. Ils hurlaient : « Ne bougez pas de vos places ! » Mon père leur a demandé leur identité et ce qu’ils voulaient. Il a reçu pour réponse une volée d’insultes grossières, devant nous, ma mère, mes deux soeurs et moi. Ils l’ont bousculé, sans considération pour son âge, et si violemment qu’il a failli tomber. Il a protesté et demandé des explications au sujet de leur comportement agressif envers lui, ajoutant qu’il avait l’âge de leurs pères. Ceci n’a fait qu’accroître leur agressivité ainsi que leurs injures et insultes épouvantables.

Ils s’en sont pris d’abord aux meubles et ont tout cassé, et en quelques instants ils ont transformé la salle en ruines.

Ensuite, ils ont emmené mon père dans la salle de bains. On était pétrifiées de panique. Après un moment, l’un des hommes cagoulés est ressorti pour prendre une pince et nos jerricans d’eau. Il est ensuite reparti en refermant la porte de la salle de bains.

Puis ça a été notre tour. Ils nous ont demandé où se trouvaient mes frères. Mon jeune frère Abdessamad, âgé de 18 ans, était encore dans une autre chambre. Le chef a ordonné à l’un de ses hommes d’aller le chercher. Ma mère a tenté de s’interposer. Elle les suppliait. Mal lui en a pris. Le chef lui a dit : « nous sommes el-houkouma (le pouvoir), on fait ce que l’on veut ». Ils ont pris mon frère avec violence. Il était dans un état de choc. Ils l’ont emmené dehors. On ne l’a plus revu depuis.

À un moment, la porte de la salle de bains s’est entrouverte, et on a pu voir notre père, un bandeau sur les yeux, les habits tous mouillés. Il avait une partie de la barbe enlevée, du sang sur le visage et les habits. Pendant tout ce temps ils l’insultaient. Ils l’ont ensuite jeté par terre. Lorsqu’ils se sont rendus compte qu’on les observait, ils nous ont insultées et ils ont refermé la porte.

La peur nous étranglait. Le temps passait.

Le chef s’est ensuite adressé à nous les filles, nous posant toutes sortes de questions. Lorsqu’on ne pouvait pas répondre à certaines des questions, il proférait les pires menaces.

Il a ensuite pris ma sœur aînée et l’a emmenée violemment dans la chambre mitoyenne. « Il a fait ce qu’il voulait faire. » On entendait les hurlements de ma sœur. On a essayé d’intercéder en les suppliant mais leurs cœurs étaient de pierre. On a entendu les coups s’abattre sur son corps frêle. Rien ne pouvait assouvir leur animalité. Après un moment elle est revenue. Elle pleurait, étouffait sous les sanglots. Le chef, derrière elle, nous a alors menacé d’en faire autant avec chacune de nous. Il a dit qu’il avait tout le temps pour cela.

Il est ensuite allé [assister les bourreaux de mon père] et, après un moment, il est revenu. Il a alors pris ma sœur cadette. Il lui a fait subir le même sort qu’à ma sœur aînée. Avec des coups de poing, coups de pied et insultes, il l’a ensuite traînée par les cheveux vers la salle de bains, pour lui faire voir le supplice de mon père.

Notre père gisait évanoui, ensanglanté, dans une mare d’eau. Ils l’ont torturé avec la chiffouna (le chiffon).

Après près de deux heures d’enfer, ils ont décidé de partir. Ils nous ont menacées de tous les tourments au cas où l’on dirait un mot de ce qui s’était passé et de ce qu’on avait subi. Le chef a menacé de brûler la maison, et nous avec, s’il lui parvenait la moindre information sur nous.

Ils sont partis, laissant derrière eux de fortes odeurs de vin, mélangées à d’autres odeurs de fumée. Nous étions tellement atterrées que ce n’est qu’un bon moment après leur départ que nous avons réalisé l’état dévasté de toute la maison. Dans la salle de bains, les murs étaient tachés du sang de notre père, les poils de sa barbe flottaient sur l’eau sale de la baignoire, ou étaient dispersés sur le sol, qui était jonché de mégots, de salissures inimaginables.

À ce jour, nous sommes sans nouvelles de notre père et de notre frère, qui ont probablement été emmenés au centre de torture de La Montagne, à Bourouba, Alger.

Notre père s’appelle Abdelkrim Azizi. Il est ancien moudjahid. Il est né le 25 mars 1941 à Médéa. Notre frère s’appelle Abdessamad Azizi. Il est né le 20 août 1976 à El-Harrach.

Lettre d’une des filles Azizi

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Torture en Algérie : La machine de mort (1)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Algeria-Watch et Salah-Eddine Sidhoum , octobre 2003

Annexe 3

Témoignages

 

Nous remercions ceux qui nous ont permis de reprendre les témoignages qu’ils avaient déjà publiés dans d’autres ouvrages . Au début de chaque témoignage, figure le nom du témoin et la date de son arrestation (certains témoins ont choisi de rester anonymes ; ils sont indiqués par une *). À la fin de chaque témoignage figure, chaque fois que possible, le lieu et la date ou ce témoignage a été recueilli. Nous lançons un appel pous nous faire part de vos témoignages à envoyer à l’adresse: algeria-watch@gmx.net


 

A* Ahmed
Abderrahim Hocine
Aït-Ahmed Rachid
Aït Bellouk Mohamed
Aït Chaouche Mokhtar
Allache Tahar
Amara Ahmed
Amoura Mahmoud

Aous Djilali
Arab Malek
Azizi (Famille)

B* Fatma
B*. Fatma-Zohra
Bada Yahia
Barar Kamel
Bekkis Amar
Belhadi Ali
Belhamri Messaoud
Belkadi Salem
Belkheir Mohamed
Benadda Houssem Eddine
Benail Enalia
Benail Said
Benbekouche Ayache
Benbellil Samir
Benmerakchi Mohamed

B bis
Benredjdal Slimane
Benslimane Hakim
Bouamama Noureddine
Bouaouicha Mustapha
Bougandoura Fayçal
Bouhadjar Farid
Boukhalfa Abderrahmane
Boukhari Aïssa
Boulagroune Samir
Boustila Kamal
Boutchiche Mokhtar
Boutiche Ahmed
Bouyoucef Mohamed
Brahami Mostafa
Branine Abdelatif

Chaachoua Djelloul
Chama Rabie
Chekakri Abdeldjalil
Frères Chérif Hassan et Hakim

Demil Djamel
Djarmouni Abdelkader
Djemaoune Abdeslam
Djouaidia Mabrouk
Driki Kamel

Fekar Saïd

Gharbi Brahim
Ghedhab Mohamed
Guilal Boubekeur

Habib Rabah
Halouane Kamal
Hanni Faci
Harik Noureddine
Hattab Nacereddine

Ichalalen Abderrahmane

Kaci Abdelkader
Kaouane Hassen
Kara-Ahmed Abdelkader
Kazi Abdenacer
Kentour Brahim
Kerchouche Mourad
Kerkadi Ahcène
Khechai Abderrachid
Khider Omar
Koudri Abderrezak

Labada Brahim et Khider Abdelkrim
Lafri Khaled
Lamdjadani Noureddine
Laribi Lyès
Lazreg Nacera
Lounaouci Fateh

M* Soumia
Mansouri Smaïl
Mesli Rachid
Mohamed
Mosbah Abderrahmane Mehdi
Moulay Mohamed Said

Ouandjela Abderrahmane
Ouarti Mohamed

Frères Rahmani M’Hand, Mohamed, Ramdane et Samir
Rahouma Abdeslam
Raït Slimane
Ramdani Rédha
Rebaï Mohamed
Redjimi Boualem

Sadat Mohamed
Salah Abdallah
Sari-Ahmed Mahfoud
Sebane Kamal
Selmane Abdelaziz
Silem Abdelkader
Simozrag Mohamed Yacine
Slimani Abdelkader, Mohamed et Redha
Slimani Mustapha
Soudani Brahim

Takarli Mohamed Amine
Tayane Mohamed
Tayebi M’Hamed
Ter Ali
Thamert Hocine

X*. Mounir

Y* Ahmed
Yazid Bachir
Ykrelef-Abdesssamad Mazari

Zaoui Said
Zemzoum Nawal

Sources:
- Livre blanc sur la répression en Algérie, tomes 1 et 2, Editions Hoggar, Genève, 1995-1996.

- Moussa AÏT-EMBAREK, L’Algérie en murmure : un cahier sur la torture, Editions Hoggar, Genève, 1996.

– ASSOCIATION DES FAMILLES DE DISPARUS DE CONSTANTINE, Exposé sommaire sur la situation des disparus dans la wilaya de Constantine. Cas des morts sous la torture, d’exécutions sommaires et extrajudiciaires, Septembre 2000.

– COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME DES NATIONS UNIES, Rapport du rapporteur spécial sur la torture, E/CN.4/2003/68/Add.1

- FORUM DE CHERCHEURS D’AFRIQUE DU NORD, Une enquête sur la torture en Algérie. Projet de Témoignage et de documentation historique, Editions Hoggar, Genève, 2003.

- Mahmoud KHELILI et Amina KADI, Disparitions forcées et torture en Algérie, Editions Eurabe, Commission arabe des droits humains (ACHR), Paris, 2000.

- Mahmoud KHELILI, La Torture en Algérie (1992-2001), Algeria-Watch, octobre 2001.

- Lyès LARIBI, Dans les geôles de Nezzar, Paris Méditerranée, Paris, 2002.

- Habib SOUAÏDIA, Le Procès de la « Sale guerre », La Découverte, Paris, 2002.

- Appels urgents lancés par Amnesty International

- Témoignages recueillis par Algeria-Watch

- Hijra : http://home.worldcom.ch/~hijra/

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rapport de s-e SIDHOUM SUR LA TORTURE EN ALGERIE 3

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

Chaachoua Djelloul, 1993

J’ai été arrêté le mercredi 31 mars 1993 à 17 h 40 à la rue Belouizdad, près du ministère du commerce, en compagnie de Ouchène Mansour, un ami de Khemis Miliana. J’ai passé dans les centres de sûreté de la police 86 jours répartis comme suit :
- Centre de sûreté de la wilaya : 21 jours.
- Ecole de police de Châteauneuf : 65 jours
J’ai été incarcéré à la prison d’El-Harrach le mardi 22 juin 1993 à 17 heures sous le n° d’écrou 67683 à la salle 1 bis. Je fus injustement et arbitrairement condamné par le tribunal d’exception d’Alger le 30 janvier 1994, à trois ans de prison ferme avec privation des droits civiques durant cinq ans.
J’écris ce témoignage pour l’Histoire, pour montrer ce qu’a fait la dictature aux enfants de l’Algérie.

1- Description du centre de torture de Châteauneuf :
Situé à Ben-Aknoun, près de la faculté de Droit, il est pris en charge par des doctrinaires du communisme qui portent une haine viscérale à l’Islam.
Ce centre est constitué de :
- 2 cellules de 4 m sur 2 m.
- 2 cellules de 1,40 m sur 1,40 m.
- Une grande cellule de 6 m sur 5 m.
- Des cellules secrètes.
Dans le premier type de cellules il y a entre 14 et 35 détenus, qui ne peuvent ni bouger ni dormir, du fait de l’étroitesse des lieux.
Dans le deuxième type de cellules il y a entre 4 et 7 prisonniers. L’une d’elles est utilisée comme lieu de torture.
Dans le troisième type, il y a entre 40 et 50 personnes.
Les tortionnaires qui viennent nous prendre des cellules portent des cagoules. Ils nous agressent continuellement par des coups et des insultes, plus particulièrement quand ils sont saouls.
- Les WC se résument à un bidon dans chaque cellule.

2- Les différentes techniques de torture :
- Les bastonnades avec tous les moyens : barres de fer, fils électriques, tuyaux, matraques, etc.
- Asseoir le détenu sur une bouteille.
- Sodomisation.
- Technique du chiffon.
- Privation de manger et de boire.
Les techniques du chiffon et la gégène (électricité) sont les plus dangereuses, pouvant tuer la personne.
Il existe une salle spéciale de torture que les tortionnaires appellent « pudiquement » le laboratoire.
L’interrogatoire se fait dans une salle spéciale. Le prisonnier est entouré de plusieurs tortionnaires, dont un groupe s’occupe à poser des questions, l’autre à insulter, et un troisième à frapper et à torturer.
Le but de leur stratégie est d’arracher de faux aveux, tels qu’ils ont été préfabriqués par les « services » et de faire signer un PV sur mesure et sans la moindre possibilité de lecture et encore moins de contestation. Lors de l’interrogatoire la tête du prisonnier est le plus souvent couverte d’un sac pour éviter qu’il reconnaisse éventuellement ses tortionnaires.
L’interrogatoire peut durer dix jours et plus.
Les tortionnaires s’interpellaient par des surnoms tels que Omar 1, Omar 2, Omar 14… Pitch.
La garde à vue dépassait souvent les délais fixés par la « loi » anti-moudjahidine qui sont normalement de douze jours.
Quant à ce que j’ai enduré comme souffrances entre les mains des tyrans, je vous le relaterai en quelques lignes.
Lors de mon arrestation je fus conduit immédiatement au commissariat de Belcourt où l’on me reçut par des coups de pieds et de poings, et des injures de toutes sortes. Je fus transféré quelques moments après au siège de la sûreté de daïra d’Alger, et ce dans la malle d’un véhicule banalisé type Renault 16 ; et là commencèrent les choses sérieuses avec l’atteinte à ma dignité et les pratiques sauvages, en plus de la torture morale durant vingt-et-un jours. Des choses que je n’oublierai jamais.
Je fus ensuite transféré vers l’enfer de Châteauneuf à Ben-Aknoun le 20 avril 1993 à 20 heures. J’avais reçu un accueil « chaleureux » de la part des tyrans qui occupent ces lieux. Dès mon arrivée, je fus « convié » à leur chanter une chanson Raï, car ils savaient que j’étais originaire de l’Ouest. Je m’exécutais en improvisant.
En plus de cette torture morale, les tortionnaires m’obligeaient à assister aux tortures d’autres citoyens, jeunes et vieux. Je n’oublierai jamais les séances de tortures infligées à un enfant de 15 ans qui a failli perdre la raison, et celle d’un vieillard de 81 ans.
Je suis resté, par exemple, menotté, avec trois autres compagnons d’infortune, pendant 8 jours dans un couloir de 50 cm de large, sur un plan incliné, dormant et mangeant dans cette position. Nous allions aux WC ensemble, toujours enchaînés l’un à l’autre. C’est ainsi que j’ai assisté au décès de nombreux citoyens sous la torture. Parmi eux je citerais les noms de Kiboua Lyès, Hocine Kebbane, Bentoumi Abdelkrim, Samir Djillali.
Parmi les noms que je n’oublierai pas je citerais le frère Mihoubi Nourreddine, demeurant à Bachdjarah, qui a passé une année de « garde à vue » au centre de torture de Châteauneuf.
Finalement j’ai signé trois procès-verbaux.
Avec tout cela je reste encore en vie grâce à Dieu !

Chaachoua Djelloul, juillet 1993
Prison d’ El-Harrach, écrou n° 67683, salle 1 bis

 


Chama Rabie, 1993 

 gé de 40 ans, demeurant à Bougara (Blida), il a été arrêté à son domicile le jeudi 22 juillet 1993, par la gendarmerie de Bougara. Il a été affreusement torturé au groupement de la ville et a été totalement défiguré par les coups de poings et les brûlures au visage. Plusieurs dents ont été arrachées. Il était devenu méconnaissable à son arrivée à la prison de Blida où il a été transféré le samedi 31 juillet 93.

 



Chekakri Abdeldjalil, 1994
 

J’ai été arrêté sur mon lieu de travail le 3 août 1994 par les services de sécurité (police) de Dar El Beïda. J’ai été jeté dans la malle de leur véhicule et emmené au commissariat. Dès mon arrivée, j’ai été accueilli par des coups violents à la tête et au ventre. Les coups et les insultes pleuvaient de partout. Je suis resté dans ce commissariat de 9 h 30 à 22 heures. Puis j’ai été transféré au commissariat de la cité du 5-Juillet de Bab Ezzouar. Là aussi, les policiers se sont mis à me bastonner violemment sans aucune raison. C’était leur manière d’accueillir les citoyens. L’un d’eux s’est mis à me fouetter avec un câble électrique. On m’a attaché à une chaise métallique puis on a soulevé cette dernière pour la relâcher brutalement. Mon crâne a heurté le sol et j’ai perdu connaissance. Après cette entrée en matière violente, on m’a expliqué que mon nom de guerre était Ayoub (!) et que j’appartenais aux groupes armés ! Je n’en revenais pas. J’ai protesté fermement contre ces accusations grossières, clamant mon innocence. J’ai cité alors les noms de personnes qui me connaissaient et qui pourraient témoigner de mon innocence. Les policiers, devant mes protestations, ont redoublé de férocité. Ils voulaient coûte que coûte que je reconnaisse que j’étais Ayoub et que j’appartenais aux groupes armés.
On m’a jeté dans une cellule sale d’où se dégageait une odeur d’urines. J’avais les poignets ligotés derrière le dos. Je suis resté ainsi quatre jours. Les gardiens m’insultaient continuellement. Je n’ai ni mangé ni bu durant ces journées. Cette situation d’insalubrité a réveillé mon asthme. À ma demande de boire une gorgée d’eau, les policiers ont refusé en disant : « Nous ne donnons pas d’eau à un terroriste. »

Au cinquième jour, on m’a ramené du tabac à chiquer (chemma) et des cigarettes ! Ils m’ont lancé : « Nous allons voir si tu es un terroriste. Normalement, un terroriste ne fume pas et ne chique pas. »
On m’a donné finalement de l’eau. J’ai bu près de deux litres. Je suis encore resté dans la cellule durant trois jours sans manger. J’ai perdu près de dix kilos. Je tiens à signaler qu’un policier me voyant dans cet état m’a donné de l’eau et du pain en cachette de ses collègues. Il avait pitié de moi. J’ai été à nouveau transféré sur Dar El Beïda puis ramené à Bab Ezzouar. La torture a commencé par l’épreuve du chiffon. On m’a fait boire de l’eau des toilettes après m’avoir attaché à un banc. Le chiffon enfoncé dans ma bouche m’empêchait de respirer. J’étouffais. Cette épreuve a duré près de deux heures. Ils m’ont demandé de reconnaître des faits avec lesquels je n’avais aucune relation. Ils m’ont menacé de mort en cas de refus. Je suis resté séquestré à Bab Ezzouar pendant douze jours avant d’être transféré au commissariat de Rouïba où j’ai été confronté à un certain El Kolli Farid qui habitait le même quartier que moi. Cette malheureuse personne, sous l’effet de la torture, avait prononcé mon nom et avait « reconnu » avoir ramené une arme de Batna. Là aussi, j’ai été affreusement torturé. Là aussi, les tortionnaires voulaient que je « reconnaisse » appartenir aux groupes armés. C’était irréel. L’injustice et l’arbitraire à l’état pur. On m’a suspendu au plafond par les chevilles, la tête en bas. On s’est mis alors à s’exercer à la boxe sur mon corps suspendu. J’ai présenté une perforation du tympan gauche. Non content de cela, un policier a introduit le canon de son revolver dans mon anus. J’ai présenté alors une hémorragie.

Devant ma persistance à nier les faits, les tortionnaires ont redoublé d’atrocités. La sauvagerie se déchaînait, mais sans que je change d’avis. Je ne pouvais admettre des choses que je n’ai pas faites. J’ai été renvoyé sur Bab Ezzouar, où mes tortionnaires étaient décidés à me faire parler sous la menace de l’exécution. La technique du chiffon a repris. Une crise d’asthme s’est déclenchée en pleine séance de torture. Cela n’a nullement inquiété les tortionnaires. Devant la dégradation de mon état de santé, les policiers ont fini par me transférer à l’hôpital d’El-Harrach où on a réalisé une radiographie du thorax. Le médecin a décidé de m’adresser à l’hôpital de Kouba pour une hospitalisation. L’officier de police a préféré l’hôpital militaire, où il connaissait des gens. Arrivé à l’hôpital de Aïn Naadja, j’ai été examiné par un médecin, et à ma grande surprise, il a déclaré que j’étais en parfaite santé et que je ne nécessitais pas d’hospitalisation. Je suis retourné malgré moi à la cellule de Bab Ezzouar et là, les policiers m’ont demandé de répéter textuellement ce qu’avait dit El Kolli au commissariat de Rouïba. Je n’avais plus le choix. Mon état de santé ne me permettait pas de résister à cette cruauté bestiale. Je récitais ce que j’avais entendu à Rouïba. Il était environ 2 h 30 du matin. Les policiers ont alors rédigé le procès-verbal, que j’ai signé sans lire, sous la menace de la reprise des tortures.
Cinq jours plus tard, j’ai été présenté au juge de la cour spéciale, puis incarcéré à la prison d’El-Harrach après vingt-cinq jours de garde à vue.

Chekakri Abdeldjalil, le 28 septembre 1994.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 73157.

 



Frères Chérif Hassan et Hakim, 1996 

Le cas des deux frères, Hassan Chérif (17 ans donc mineur) et Hakim (18 ans), arrêtés le 2 août 1996 et maintenus dix-sept jours en garde à vue au commissariat de Bab Ezzouar, soit cinq jours de plus que le délai légal en matière d’atteinte à la sûreté de l’État.
Accusés d’appartenance à un groupe armé, ils ont subi, selon une plainte déposée par leur avocat, divers sévices (électricité, supplice du chiffon, menaces de viol…).
Alors que la loi algérienne stipule la présence du père lors des interrogatoires de mineurs, le père n’a été convoqué que pour signer le procès-verbal avant la présentation de ses enfants à la justice.

Le 15 septembre 1996, leur avocat a déposé une demande d’examen médical auprès du procureur du tribunal d’El-Harrach, restée sans réponse. Le mineur a eu le nez cassé par un coup de crosse de pistolet et son frère une jambe cassée.
Dans une demande d’expertise médicale adressée par un avocat à un juge d’instruction en septembre 1996, celui-ci écrit : « Mon client m’a rapporté lors d’une visite à la prison, le 9 septembre 1996, les circonstances de sa séquestration au commissariat des Eucalyptus ; blessé lors d’une opération de sécurité par une balle perdue, il venait de sortir de l’hôpital où il avait subi une opération chirurgicale. Arrêté quelques jours plus tard, il a été d’abord déshabillé, puis attaché avec du fil de fer au niveau des pieds, des mains et des organes génitaux. Mon client a été torturé a l’électricité, obligé d’ingurgiter de l’eau mélangée a du grésil ; empêché de dormir durant quatre jours, il a subi le supplice du chiffon et vomi du sang. »

 



Demil Djamel, 1998
 

Né le 1er avril 1970, demeurant à Beaulieu, Oued Smar. Alger. Il a été arrêté le 6 janvier 1998 à son domicile à 23 heures par des policiers du 8e arrondissement d’Alger venus en R19 blanche, Renault Trafic à vitres fumées et voitures de polices bariolées. Les voisins étaient témoins. Après une courte disparition, il a été retrouvé à la prison d’El-Harrach, où il a été placé sous mandat de dépôt S : n° 91103 par le juge d’instruction d’El-Harrach. Il a été présenté à ce dernier le 19 janvier 1998 ! Demil a subi des actes de torture atroces au chiffon imbibé d’eau sale ingurgitée de force et à l’électricité, des coups de bâton sur la poitrine, l’écrasement de sa jambe dont il souffre encore. Il a déclaré à son avocat, Me Khelili, avoir été torturé par des agents du PCO d’El-Madania après avoir été complètement dénudé et trempé d’eau, malgré le froid. Les séances de torture commençaient à deux heures du matin et se terminaient au lever du jour et étaient conduites par plusieurs personnes.

 



Djarmouni Abdelkader, 1993
 

Samedi 18 décembre 1993. Il était 6 heures du matin quand une horde de gendarmes envahit mon domicile.

Après une floppée d’insultes et la perquisition, ils m’arrêtèrent et me conduisirent à la brigade de gendarmerie de Saoula où on me jeta dans une cellule où il y avait d’autres frères et ce, jusqu’à 15 heures. Puis je fus transféré au groupement de Chéraga, avec d’autres. Là, nous sommes restés huit jours dans une cellule étroite, sans aération. Nous dormions, à même le sol glacial, sans couverture.

Au neuvième jour, on nous banda les yeux et attacha les poignets pour nous transférer à la brigade de gendarmerie de Baba Hassan (Wilaya de Tipaza).
Là, nous fûmes accueillis par des coups de poings et de pieds et jetés dans une cellule, les poignets ligotés au dos. Cette cellule était étroite, glaciale, sans aération et il se dégageait une odeur nauséabonde, car les prisonniers faisaient leurs besoins sur place, faute de W.C.
Nous sommes restés cinq jours pour l’interrogatoire, trois sans manger ni boire.
On m’emmena à la salle de torture, les poings liés et les yeux bandés, sous une pluie de coups de poings. Ils voulaient « entendre » ce qu’ils avaient préparé comme scénario. Mes réponses étaient orientées selon leurs désirs. Les coups de poings et de pieds pleuvaient de toutes parts, je ne pouvais y parer car mes yeux étaient bandés et mes mains liées.
Au quatrième jour, ils revinrent me chercher à nouveau pour la torture. Je subis d’atroces épreuves, du chiffon à la bastonnade. Je saignais de partout et je me suis évanoui à plusieurs reprises. À chaque réveil, je me trouvais trempé d’eau. Devant cette sauvagerie, je compris qu’il n’était pas question de leur tenir tête, car il s’agissait de voyous, de malades mentaux qui ne réfléchissaient point. Leur seule logique était la force bestiale.

Je « reconnaissais » tout ce qu’ils voulaient et « avouais » tous les faits qu’ils me racontaient et ce, pour échapper au supplice.

Dans la nuit, nous fûmes réveillés dans notre cellule par des cris de gendarmes qui envahirent notre geôle en nous insultant et en nous frappant et ce, pendant près d’une heure en nous menaçant de leurs armes et de ramener nos femmes.
On nous enchaîna les poignets et les pieds.

Au cinquième jour, on nous banda les yeux et on nous transféra au groupement de gendarmerie de Aïn Bénian où on nous affama en nous privant de nourriture. Nous fûmes jetés dans une cellule de 2 m x 2 m alors nous étions 15 personnes enchaînées par paires. Nous sommes restés dans cette cellule et dans cet état d’enchaînement durant 18 jours. Nous dormions à tour de rôle. C’est ainsi qu’à chaque fois, quatre personnes dormaient durant une heure, puis quatre autres et ainsi de suite.

Nous faisions nos besoins naturels sur place, enchaînés à nos compagnons d’infortune.
Nous fûmes présentés au juge le 18 janvier 1994 et les gendarmes nous menacèrent de mort au cas où le juge nous relâchait éventuellement.

Djarmouni Abdelkader
Prison d’El-Harrach. Le 20 mars 1994
É crou n° 70330 salle 4bis.

 


Djemaoune Abdeslam, 1994 

J’ai été arrêté dans la rue le samedi 18 mars 1994 à 13 heures, par des gendarmes qui m’ont emmené à leur groupement de Aïn Naâdja (Birkhadem, Alger). Mes parents sont restés sans nouvelles de moi. Ils m’ont enlevé mon argent de poche et mes pièces d’identité. J’ai été jeté dans une salle sombre mal éclairée ou m’attendaient de nombreux gendarmes excités. Ils gesticulaient comme des malades mentaux. Ils semblaient être dans un état second. Un frisson glacial a parcouru mon dos. Je n’arrivais pas à me concentrer. Je sentais mes jambes me trahir. C’était indescriptible. Une ambiance surréaliste de terreur. Je ne savais plus si c’était un cauchemar ou la réalité. La première image du film La Bataille d’Alger m’est venue immédiatement à l’esprit, celle du malheureux Ghandriche en pleine séance de torture avec les paras. Un gendarme m’a bandé les yeux. J’ai senti des objets me pincer les doigts et le sexe. Soudain, une décharge électrique m’a soulevé en l’air malgré mes attaches au banc. Plusieurs autres décharges ont suivi. Je recevais en même temps une pluie de coups de pied et de poing. Je ne pouvais savoir d’où venaient les coups, car j’avais les yeux bandés, les mains et pieds liés. Ce supplice a duré plus d’une heure et a été répété pendant plusieurs jours. Au bout d’une semaine, ce calvaire a cessé. Ensuite, on m’a oublié. On m’a laissé ainsi pendant cinq mois, enfermé dans une cellule. Pendant trois mois, j’ai été attaché avec des menottes. Mes poignets présentaient des plaies infectées du fait de la strangulation par les menottes.

C’était affreux. Les conditions étaient bestiales, l’hygiène absente. Je faisais mes besoins dans ma cellule, mes geôliers ne répondaient jamais à mes appels. On me jetait de temps à autre un morceau de pain rassis et un peu d’eau dans une boîte de conserve métallique rouillée. À chaque fois que je demandais une ration supplémentaire de pain je recevais des injures et des coups de pied.

J’ai été présenté au juge le 14 août 1994 dans un état physique déplorable. La comparution a été expéditive. Il ne m’a pas laissé le temps de lui demander des explications sur ma séquestration arbitraire durant cinq mois au groupement de gendarmerie de Aïn Naâdja. Il a décidé de me mettre sous mandat de dépôt à la prison d’El-Harrach.

Je suis prêt à témoigner devant les organisations internationales sur les sévices que j’ai subis sans savoir pourquoi.

Djemaoune Abdeslam, 27 ans, restaurateur.
Prison d’El-Harrach, le 20 septembre 1994.

 



Djouaidia Mabrouk, 1997
 

Né le 18 novembre 1968, demeurant à Souk-Ahras.
Il a été arrêté le 8 mars 1997 par la brigade de gendarmerie de Ouallel près de Souk-Ahras et soumis à la torture : chiffon trempé dans l’eau sale, gégène, coups de bâton occasionnant fracture de la mâchoire, coups à la tête. Il a signé un PV sous la contrainte et sans lecture dont le contenu est faux. Le supplice a duré huit jours.
Il a ensuite été transporté à Blida (au centre du DRS) ainsi que ses compagnons d’infortune, à bord d’un avion spécial. Il y sera emprisonné pendant soixante jours sans subir de mauvais traitement, puis ramené à Souk-Ahras où il fut remis en liberté, il a pu reprendre son travail. Cinq mois après, un mandat d’arrêt est lancé contre lui et ses copains et entraîna une seconde arrestation et sa présentation au parquet d’El-Harrach. Il sera de nouveau incarcéré mais à la prison d’El-Harrach. Déféré devant la section correctionnelle du tribunal d’El-Harrach, il a été condamné a dix-huit mois fermes de prison. Sur appel interjeté par son avocat, la cour d’Alger rendit en sa faveur un jugement de relaxe en date du 28 mars 1998, l’ayant reconnu innocent.
Cinq de ses compagnons d’infortune n’ont donné aucun signe de vie après leur déplacement forcé sur Blida :
Azzouzi Ahmed,
Azzouzi Abdelkader,
Mahmoudi Toufik,
Mahmoudi Youcef,
Abdellali Djillali.
Ces cinq prévenus sont portés dans la procédure en cours de procès comme étant en « fuite ».

 


Driki Kamel, 2003 Agé de 22 ans, demeurant à Chatt (wilaya d’El Tarf), arrêté par des gendarmes lors des manifestations de protestation survenues dans cette localité le 14 janvier 2003. Torturé dans les locaux de la gendarmerie. Témoignage : 

J’ai été arrêté le 14 janvier 2003 par des gendarmes qui m’emmenèrent à leur brigade. J’ai été l’objet de toutes sortes d’insultes que je n’ai jamais entendu de ma vie de leur part. On m’a donné plusieurs coups de poings au visage.
L’un des gendarmes me jeta dans une cellule durant deux heures environ. Puis vint un autre gendarme qui m’emmena dans une salle comportant une table et une chaise métalliques. Il me demanda alors de me déshabiller. J’ai refusé. Il me frappa violemment en me disant que si je n’exécutais pas ses ordres, il me déshabillerait lui même. Devant cet état de fait, je fus contraint de m’incliner et d’ôter mes vêtements. Deux gendarmes s’approchèrent de moi, me mirent des menottes aux poignets et aux chevilles et m’allongèrent sur la table métallique. Ils m’obligèrent à boire des urines que contenait un récipient métallique et ce, pendant près de dix minutes. Je me suis alors évanoui. Lorsque j’ai repris connaissance, je me suis retrouvé la tête dans le récipient contenant des urines et autre chose. À chaque fois mes tortionnaires me disaient : « Personne ne peut se révolter contre nous, même Dieu ! »
Cette épreuve dura deux jours. Puis les gendarmes me libérèrent en m’avertissant que la prochaine fois ils me tueraient.
Mars 2003

 

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rapport de s-e SIDHOUM SUR LA TORTURE EN ALGERIE 2

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages


 

 

B* Fatma, 1998

Le 29 juin 1998 à 11 h 30, une vingtaine de militaires et de civils armés ont débarqué à notre domicile après en avoir défoncé le portail. Ils ont procédé à une perquisition puis sont repartis.
Le soir, nous avons été informés par des voisins que notre père avait été arrêté dans la matinée près du marché.

Le 30 juin 1998 à 16 h 30, ces mêmes militaires et civils armés sont revenus au domicile où ils ont demandé après ma mère et ma soeur qui étaient absentes du domicile à ce moment. J’étais seule à la maison. Quelques instants plus tard, ma mère et ma sœur sont rentrées. Les militaires nous ont alors toutes embarquées dans un fourgon blanc, après nous avoir bandé les yeux avec nos voiles.

Nous avons été toutes trois conduites au centre de Châteauneuf et introduites dans des cellules individuelles après nous avoir déshabillées et laissées seulement avec nos sous-vêtements. Il était 18 heures environ.
Cinq minutes plus tard, l’un des tortionnaires vint sortir notre mère âgée de 60 ans (B. Fatma) de sa cellule et l’emmena dans une grande salle où il y avait une dizaine de personnes. Ces derniers se mirent à la tabasser, la gifler et à la fouetter avec un câble électrique durant quelques minutes.

Puis les tortionnaires se dirigeront vers ma cellule (Nacera). Ils me banderont les yeux et me traîneront vers la grande salle. J’ai été rouée de coups de poings et de gifles durant près d’un quart d’heure. Puis le chef leur ordonna de me ramener à ma cellule.
Les tortionnaires se dirigeront alors vers la cellule de ma sœur, Soumia. Elle subira le même tabassage que moi, des gifles et des grossièretés en tous genres.

Vers 19 heures, les tortionnaires revinrent une seconde fois vers ma cellule et me conduirent vers la « salle d’exploitation des renseignements ». Des insultes plurent sur moi. Ils m’ôtèrent mes sous-vêtements et commencèrent à pratiquer sur moi des attouchements sexuels. D’autres m’envoyèrent des coups de poings et de pieds au visage. Tout cela dura 45 minutes environ puis ils me ramenèrent dans ma cellule.

Quelque temps après, ils reviendront pour m’emmener pour la troisième fois en une journée dans la salle de torture. Il était 20 heures environ. Ils pratiquèrent les mêmes attouchements que la fois précédente, accompagnés de tabassages.
Vers 23 heures, j’ai vu mon père, traîné par l’un des tortionnaires dans le couloir. Il avait les jambes ensanglantées jusqu’aux chevilles et sa barbe totalement brûlée. J’ai failli m’évanouir. J’avais des vertiges. Je ne savais plus s’il s’agissait de la réalité ou d’un cauchemar.
Le 1er juin 1998, aux environs de 16 heures, les tortionnaires ont fait sortir Soumia de sa cellule pour l’emmener vers la salle de torture. Ils l’ont allongée sur une plate-forme en béton et lui ont ligoté les poignets et les chevilles pour qu’elle ne puisse pas bouger. Ils ont alors commencé à lui faire ingurgiter de l’eau sale avec la technique du chiffon, puis sont passés à l’électricité. Durant la même séance, elle sera violée avec une matraque, provoquant une hémorragie. Elle hurlait de douleur. Ma sœur garde à ce jour, les traces de tortures au niveau de ses jambes.
Tous ces supplices ont duré huit jours. Durant toute cette période, nous entendions notre père hurler sous la torture. Il mourra sous la torture le 13 juillet 1998 et sera enterré sous « X Algérien » au cimetière d’El Alia (carré 244, tombe 101).

Nous avons été libérées après huit jours de détention. Quelques jours plus tard, nous avons rencontré deux de nos tortionnaires en train de vendre des sardines dans notre quartier à Bachdjarah.

B* Fatma, mai 2003.

 


 

B*. Fatma-Zohra, 1995

Je suis une citoyenne algérienne demeurant à Alger.
Le 5 septembre 1995, des hommes armés en combinaisons noires ont fait irruption à notre domicile à 4 heures du matin après avoir défoncé la porte d’entrée. Ils étaient plus de dix, armés jusqu’aux dents. Ceux qui ont pénétré dans la maison agissaient à visage découvert. Ceux qui sont restés à l’extérieur étaient cagoulés. Nous nous sommes réveillés en sursaut devant le fracas provoqué par leur entrée brutale. Ils sont restés jusqu’à l’aube, aux environs de 6 heures. Ils ont frappé puis jeté à terre mon mari, (professeur de langue arabe au lycée) qu’ils ont attaché, poignets au dos et les yeux bandés avec une serviette. Trois hommes le gardaient, pointant leurs kalachnikovs sur son dos et sur sa tête, tandis que les autres fouillaient l’appartement. Ils ont tout jeté à terre. Ni les livres ni la vaisselle n’ont échappé à leur furie. Ma fille âgée de 12 ans, en voyant son père frappé et jeté à terre s’est mise à hurler : « Lâchez mon père, lâchez mon père ! ». Trois policiers se sont mis à la frapper. L’un la tira par les cheveux et un autre la frappa d’un coup de crosse à l’épaule.

Les policiers se mirent à casser la vaisselle et à vider les bidons d’eau que j’avais remplis du fait des coupures d’eau. Ils étaient excités à un point inimaginable. Ils se mirent à proférer des obscénités sans respect à la femme que j’étais et aux enfants. En fouillant, ils trouvèrent et prirent une somme de 4 000 DA, somme qu’avait remise ma voisine à mon mari pour la réfection de son plafond.

Mon mari fut alors trainé jusqu’à l’extérieur, poings liés au dos et les yeux bandés avec une serviette, sous les coups de crosse et de pieds des policiers. Il fut jeté alors dans la malle de l’un de leurs véhicules. Ils continuèrent en sortant à nous insulter avec des termes grossiers et à nous cracher dessus. Les enfants pleuraient. Ils étaient terrorisés par cette sauvagerie qui s’était abattue sur nous. À leur sortie, l’appartement ressemblait à un champ de bataille. Tout était à terre, livres, vaisselle cassée, vêtements éparpillés, eau coulant des bassines et des bidons.
Deux jours plus tard, j’ai pris trois de mes enfants dont le petit garçon de 4 ans, l’autre de 9 ans et la fillette de 12 ans et je me suis dirigée vers le centre de Châteauneuf. À notre arrivée, j’ai reconnu quelques policiers qui avaient envahi deux jours plus tôt notre domicile. J’ai demandé à l’un d’eux de m’autoriser à voir mon mari. Dans un premier temps, il nia que mon mari soit détenu dans leur centre. Je lui dis par la suite qu’il faisait partie de la horde qui avait fait irruption chez moi. Hésitant et confus, il m’ordonna de rentrer et de le suivre avec mes trois enfants. Il m’enferma dans une pièce où il y avait un lit et sortit. Au bout d’un instant, il revint et m’attacha le poignet au sommier avec ses menottes et prit mes enfants.

Au bout de quelques instants entrèrent cinq policiers dans la salle. Ils se mirent à me lancer des obscénités ahurrissantes que je ne peux rapporter ici. Ils me demandèrent si je regardais les films X de Canal +. J’ai subi leurs grossieretés durant près de deux heures.
En début de soirée, j’ai entendu des cris d’un homme qu’on torturait. J’ai reconnu la voix de mon mari. Un policier vint me chercher pour assister aux séances de torture de mon mari.
Je suis restée vingt jours au centre de torture. Il y avait de nombreuses femmes détenues avec moi.

Une fois, un tortionnaire est rentré tout nu dans notre cellule. Une autre fois, ils nous ont ramené une bouteille de vin, nous forçant à boire.
On nous a fait boire une eau douteuse. Nous avons toutes été prises de vertiges. Ils ont essayé de nous toucher dans notre honneur, de nous violer.

Mon mari a été atrocement torturé. Il a subi plusieurs séances d’électricité puis de fallaqa à la plante des pieds. Ils l’ont tabassé avec un manche à balai qu’ils ont cassé sur son pied. Ils lui ont brûlé le corps avec des mégots de cigarettes et tous ces supplices devant moi.
Ils m’ont ramené une eau suspecte qu’ils m’ont fait boire ainsi qu’à mes enfants. J’avais des vertiges et je commençais à développer des hallucinations. Je voyais mon mari coupé en tranches. Puis je commençais à entendre la voix de mon mari qui me disait d’être patiente et qu’il était au Paradis. Je ne savais plus où j’étais. J’avais la chair de poule en entendant ces voix. Je continuais à entendre des voix. Cette fois-ci c’était celle de ma fille de 12 ans qui criait : « Vous m’avez brûlée ». Je vis alors dans mes hallucinations, un tortionnaire brûler ma fille au chalumeau puis la violer. La voix de mon mari disait : « C’est une enfant, c’est une enfant, évitez-lui ces supplices ! ».

Puis je vis mon fils coupé avec une hache en tranches. J’entendais alors la voix de mon mari dire à mon fils : « Patience, patience, mon fils, tu me rejoindras au paradis ».
Je me suis alors mise à pousser des youyous. Les tortionnaires vinrent en courant et me versèrent de l’eau sur le corps. Je me réveillais en sursaut. C’étaient des hallucinations. On m’avait droguée.

Au bout de vingt jours je fus libérée avec mes trois enfants qui étaient totalement détraqués par ce qu’ils ont vécu et vu au centre de torture. Ils étaient hébétés. Mon mari fut incarcéré à la prison de Serkadji.
Une année après cet épisode, les mêmes hommes armés firent à nouveau irruption chez moi, à 2 heures du matin. J’étais avec mes enfants. Leur père était en prison. Ils nous terrorisèrent pendant près d’une heure et leur chef me dit de me présenter le lendemain au centre de Châteauneuf.

Dès le matin je me suis rendue à ce sinistre centre où j’avais passé auparavant des journées effroyables. On m’interrogea sur ma vie quotidienne et sur l’origine de nos moyens de subsistance. On m’intimida, me promettant de « nouvelles visites nocturnes ».
Que pouvais-je faire devant cette hogra ? Me remettre à Dieu et à Lui Seul.

B*. Fatma-Zohra, septembre 1999.
Alger.

 



Bada Yahia, 1994
 

Les gendarmes se sont présentés à mon domicile le samedi 18 décembre 1993 et m’ont immédiatement arrêté sans motif ni explications. Ils m’ont amené à la brigade de gendarmerie de Baba Hassan et m’ont jeté dans une cellule en me disant : « tu appartiens à un groupe terroriste ! ». En m’introduisant dans la cellule ils m’enchaînèrent et me bandèrent les yeux tout en m’insultant en me frappant sauvagement.
Au quatrième jour, on me sortit de la cellule. Je fus pris, d’une crise d’asthme, en raison de l’absence d’aération et des odeurs nauséabondes dues à nos excréments car il n’y avait pas de toilettes. On me fixa, malgré ma crise, sur la table de torture et on commença à me frapper à coups de poings puis avec un câble. Un gendarme prit une pince et tenta de m’arracher l’extrémité d’un doigt, un autre m’écrasa mes mollets avec ses grosses chaussures « rangers ». On me cracha sur la figure et dans ma bouche, en la maintenant ouverte.
Puis on me détacha et on m’enleva mon pantalon. On tenta vainement de me faire asseoir sur une bouteille de limonade en essayant de m’introduire le goulot dans l’anus. Après tous ces supplices, on m’expliqua que si je ne parlais pas du « groupe terroriste », ils m’introduiraient la grande bouteille. Je disais n’importe quoi pour que cesse la torture. On m’a dit que le chef s’appelait Hamoui, j’ai dit oui, alors que je n’ai jamais entendu ce nom. J’ai tenté de leur expliquer, dans les rares moments d’accalmie, que je n’appartiens à aucun parti politique, ma seule activité se réduisant à mon travail au garage pour subvenir aux besoins de ma petite famille.
Devant ces « aveux », ils m’emmenèrent dans un bureau et un gendarme se mit à taper à la machine, mon « récit » tel qu’ils voulaient.
« Tu es mécanicien, donc tu as démonté des voitures ? », me questionnaient-ils ! De peur de retourner à la salle de torture, je disais systématiquement oui.
Ils m’apportèrent à manger et ce pour la première fois depuis quatre jours puis ils m’emmenèrent à nouveau dans ma cellule et m’attachèrent à une table avec des menottes et ce, pendant sept jours.
Ils me transférèrent alors à Saoula puis à Aïn-Benian, me privant de nourriture. Ils me ramenèrent à nouveau à la brigade de Baba Hassan où je subis à nouveau la torture. Ils m’abandonnèrent cinq jours sans nourriture, attaché à une chaise dans la cellule. Au sixème jour, ils me sortirent dans la cour de la brigade et m’attachèrent à un piquet métallique durant toute la journée, grelottant de froid et sous une pluie battante.
Quant aux quatre derniers jours de mon séjour, ils m’enfermèrent dans une cellule relativement propre, en me détachant de mes menottes. Ils me demandèrent alors de leur réparer leur véhicule en panne (!?).
Après cette réparation et en récompense, je reçus à manger et à boire.
J’avais perdu toute notion de temps jusqu’au jour où je comparus au tribunal.
Durant tout le trajet, le brigadier en chef me menaça d’une mort certaine si le juge me lâchait éventuellement.

Bada Yahia, juin 1994.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 70317.

 



Barar Kamel, 1997
 

Enlevé de son domicile à Alger par des policiers cagoulés au petit matin du 16 septembre 1997 à 6 h 30 alors qu’il dormait encore.

Un nombre impressionnant de policiers cagoulés fit irruption dans son domicile ce jour-là sans rencontrer la moindre résistance. À part Kamel, il n’y avait que trois femmes dont une était enceinte de sept mois, toutes terrorisées et traumatisées par l’incursion musclée des policiers et la perquisition bruyante qui s’en est suivie.
Arraché de son lit, Kamel fut jeté à l’arrière d’une R19, la tête enveloppée dans sa propre chemise et coincée entre deux « gorilles », tête plaquée face au plancher du véhicule pour l’empêcher de repérer l’endroit où il allait être emmené. Aucun policier ne souffla mot des raisons de cette arrestation arbitraire qui a toutes les apparences d’un kidnapping.

Le cortège de véhicules anti-terroristes « Nissan » bondés de policiers cagoulés s’ébranla direction sûreté de Daïra de Hussein-Dey où il y eut transbordement d’otage (Kamel) dans la malle arrière d’une autre R19 (tourisme) dans laquelle il sera « promené » 3 heures durant pour le déroutage avant d’être finalement conduit au commissariat des Anassers (les sources), cagoulé et les mains attachées derrière le dos avec position accroupie sur le côté en raison de l’exiguïté de la malle. Il risquait à l’évidence d’être intoxiqué par les gaz d’échappement du véhicule.

Dans ce dernier commissariat il fut sauvagement torturé au chiffon et l’eau mélangée au grésil, après avoir été « saucissonné » sur un banc en bois. Il a déclaré aussi avoir été frappé sur toutes les parties du corps pendant environ une heure et demie avant d’être jeté dans une cellule d’un mètre sur deux., dotée d’un trou sanitaire et une porte blindée.

Durant 3 jours et deux nuits il ne subit pas de violence et ne fut présenté au parquet que le jeudi matin sans la moindre visite médicale, même demandée au procureur de la république qui l’invita à se présenter à lui le samedi matin.
Le registre d’écrou du commissariat aurait été falsifié en portant la mention selon laquelle Kamel avait été conduit dans ce service seulement à 17 heures, alors que son supplice avait commencé à 6 h 45. Ce jour-là.

Présenté devant la section correctionnelle du tribunal de Hussein Dey, il bénéficia d’un jugement de relaxe.
Il était pourtant sans antécédents judiciaires et de bonne famille : son père est un ancien Moudjahid, son frère, inspecteur de police, blessé en service commandé en période sécuritaire (75 jours dans le plâtre), 14 ans de service.
Les sévices subis par Kamel et constatés par un médecin expert :
- plaie à la région lombaire
- plaies multiples du cuir chevelu
- contusions thoraco-abdominales
- traumatismes divers
Le tout donnant lieu à une incapacité temporaire totale de treize jours.

 


Bekkis Amar, 1993 

Je m’appelle Bekkis Amar, né le 16 janvier 1978 à Bab-el-Oued. J’ai été arrêté le 2 octobre 1993.
Ce jour-là, à 2 heures du matin alors que je dormais, notre maison fut envahie par des policiers qui ramenèrent avec eux une personne cagoulée. C’est l’une de leurs mises en scène habituelles. Le prétexte de l’envahissement de notre domicile serait la prétendue présence d’un « terroriste », et ce terroriste n’est autre que moi selon ces envahisseurs. Ils m’arrêtèrent devant mes parents, me jetèrent dans l’un de leurs véhicules et me conduisirent au commissariat de Bab-el-Oued. Arrivés sur les lieux, ils prirent mon nom, ma date de naissance et se mirent à me poser des questions : « Est-ce que Abdelkader qui a été tué est ton frère ? » Je répondis oui. « Connais-tu les copains de ton frère ? » me demandèrent les policiers. Non, répondis-je. « Tu mens » s’écria l’un d’eux qui se mit à me gifler et à me donner des coups de poing. Les autres à leur tour se mirent à m’insulter et à me cracher sur la figure tout en me donnant des coups de pied. J’essayais de cacher ma tête pour éviter les coups. Ils voulaient par tous les moyens avoir les noms des amis de mon frère Abdelkader. Le chef ordonna aux policiers de me jeter en cellule et de me priver de nourriture et d’eau dorénavant.

Le lendemain vint un officier de police qui me conduisit à son bureau. « C’est toi Omar » me dit-il. Oui, répondis-je. « Connais-tu les amis de ton frère » me demanda-t-il avec insistance. Non lui dis-je. « Veux-tu retourner chez toi, Omar ? ». Oui ! « Alors dis-moi qui sont les amis de ton frère. Si tu refuses, je te tuerai et te jetterai devant la porte de tes parents. » J’insistais en jurant que je ne connaissais aucun d’eux. Il appela des policiers et leur dit de m’emmener dans un lieu désert et de m’exécuter. Je me mis à pleurer et à le supplier tout en m’accrochant à la table sans que je puisse leur inspirer pitié, leur cœur était de pierre. Ils me mirent une cagoule et me jetèrent dans une voiture banalisée de type Peugeot 505 et me conduisirent au commissariat du 1er arrondissement. En cours de route je pensais qu’ils allaient m’exécuter.

Je me retrouvais dans une sorte de garage. On m’enleva la cagoule et l’un d’eux me dit : « Regarde. » J’ai failli m’évanouir devant le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Des hommes nus étaient accrochés au plafond par les pieds. Un autre attaché à un banc sursautait à chaque fois qu’on lui mettait un fil électrique sur son sexe. Les murs étaient tachés de sang. Ma tête tournait, mes lèvres tremblaient, mon coeur battait très vite, voulant sortir de ma poitrine. Est-ce un film d’horreur ou la réalité ? Je me suis mis à crier : « Je n’ai rien fait, je suis innocent. » L’officier-tyran me répondit que c’est le sort réservé à ceux qui ne leur obéissaient pas.

Des tortionnaires cagoulés se jetèrent sur moi, me déshabillèrent et me ligotèrent les pieds et les poings. On accrocha mes pieds vers le haut, la tête en bas. On m’appliqua un chiffon mouillé sur le visage et on me boucha les narines. L’un d’eux se mit à me verser de l’eau puante dans la bouche. Je n’arrivais plus à respirer, je suffoquais. L’eau était mélangée à de l’huile usée de vidange. Je n’arrivais plus ni à crier ni à pleurer. Mon seul souci était la mort rapide pour échapper au calvaire. Au bout de quelque temps on arrêta de me verser cette eau sale et l’officier-tyran me demanda les noms des amis de mon frère. Je répondis que je ne les connaissais pas. Il ordonna en vociférant de reprendre la torture. J’étais terrorisé d’être suffoqué encore une fois. Je n’en pouvais plus. « Arrêtez ! je vais vous conduire chez eux », leur dis-je pour échapper à cet enfer. L’officier ordonna l’arrêt des sévices et demanda à ses hommes de me reconduire au commissariat de Bab-el-Oued. On m’enferma dans une cellule. Il était environ 12 heures. J’avais une faim de loup. J’ai demandé au gardien de me ramener un morceau de pain et de l’eau. Il me répondit que c’était interdit. Ma faim devenait de plus en plus douloureuse. Je n’avais pas mangé depuis 26 heures. Au milieu de la nuit je perdais connaissance. Je me suis ensuite retrouvé à l’hôpital de Bab-el-Oued. Le médecin dit aux policiers qu’il fallait que je mange. Il examina ma plaie au niveau de la gorge due à la torture quand on m’ingurgitait de force de l’eau et de l’huile de vidange. Il me prescrivit une ordonnance. On revint au commissariat et je fus à nouveau enfermé dans ma cellule. Le policier déchira l’ordonnance et un autre me ramena un bout de pain et de l’eau.

Au troisième jour, en milieu d’après-midi, revint l’officier de police qui me sortit de cellule pour m’emmener à son bureau. Il me dit : « Tu sais maintenant ce qui arrive à ceux qui mentent ? Tu as intérêt à me dire maintenant qui sont les amis de ton frère Abdelkader et où ils habitent. Je te promets de te libérer si on les arrête. » Angoissé d’être à nouveau torturé je commençais à débiter des noms de personnes innocentes, pourvu que je ne retourne pas au sinistre garage. C’est ainsi que cette nuit-là à 2 heures, les policiers allèrent les arrêter. Ils étaient au nombre de cinq. L’officier de police me confronta à eux et me dit « qu’ont-ils fait ? » Je lui disais tout ce qui me passait par la tête, hanté par le cauchemar de la torture. Ils étaient innocents, les malheureux. Que Dieu me pardonne. À l’aube, on m’enferma dans ma cellule avec les cinq jeunes du quartier.

Au sixième jour, on vint me chercher de ma cellule pour m’emmener au bureau de l’officier de police. Celui-ci, souriant et bien cadré dans son fauteuil me dit : « Je t’ai promis de te libérer en cas d’arrestation des amis de ton frère et je tiens ma parole, mais avant de te libérer je te demanderai de faire ce que je t’ordonnerai, sans aucune discussion sinon tu sais ce qui t’attend. » En pensant au cauchemar que j’ai vécu dans ce garage, je répondis sans hésiter : « Oui, je ferais ce que vous voulez. »

L’officier continua : « Tu dois d’abord témoigner que ces cinq personnes ont fait telle et telle chose et que tu étais avec leur bande. » Je n’avais pas le choix.
Au treizième jour, on me présenta des feuilles dactylographiées et on me demanda de les signer. J’étais heureux de pouvoir retrouver la liberté. Le lendemain on nous descendit avec mes cinq voisins que j’avais dénoncés, au commissariat central où on passa une nuit. Puis à nouveau, on nous embarqua dans une Peugeot 505 vers le tribunal d’Alger. On me prit à part et on me dit : « Gare à toi si tu reviens devant le juge sur ce dont on s’est entendu, sinon c’est la torture qui t’attend. » J’avais hâte de passer devant le juge, de reconnaître n’importe quoi pour pouvoir être libre et retrouver mes parents l’après-midi. « Tu es un enfant, tu vas être libéré et les autres vont aller en prison », me dirent-ils.

Devant le juge, j’ai dit tout ce que l’officier de police m’avait ordonné d’avouer.
À la fin de l’instruction, le juge, sévère dans son regard, me fixa dans les yeux et me dit : « Tu vas rentrer en prison. » Je sentis un frisson glacial et je n’arrivais plus à parler. La prison à mon âge ? Qu’ai-je fait ? Mon frère a été tué par des policiers et maintenant moi je termine en prison ? Pourquoi tant d’injustice, mon Dieu ?

Les chefs d’inculpation retenus contre moi sont au nombre de sept :
- Cache de terroristes chez mes parents.
- Soins des blessés par balles dans les hôpitaux.
- Cache d’armes.
- Agent de liaison.
- Passages fréquents dans les maquis.
- Transport d’armes à travers les barrages de police.
- Falsification de carte d’identité.

Bekkis Omar, décembre 1993.
Prison d’El-Harrach.

 


Belhadi Ali, 1994 

Ceci est mon rapport. Celui d’un citoyen damné et torturé qui ne pèse plus que 45 kg à force de boire toutes les variétés d’alcool et de produits hygiéniques (Javel, Crésyl, Sanibon). Ceci a amené mes tortionnaires à m’évacuer sur l’hôpital de Bouira pour y être opéré, après des tortures atroces le 18 juillet 1994. Je suis actuellement à l’infirmerie de la prison d’El-Harrach.

Je m’appelle Belhadi Ali, né le 8 juin 1960 à Bouira, demeurant au village agricole Thameur, situé entre Bouira et El Asnam.

J’ai été kidnappé de mon domicile le 12 janvier 1994, après que les forces de sécurité ont menacé de violer mon épouse. J’ai été séquestré au centre de torture de Lakhdaria qui appartenait jadis à la coopérative agricole COOPAWI. Je connais très bien ce centre du temps où il appartenait à l’agriculture, car je suis fellah. Avec les événements actuels, ils l’ont transformé en centre de tortures. Je suis resté dans ce centre jusqu’au 20 février 1994, puis j’ai été incarcéré à la prison de Bouira.

J’ai été accusé d’avoir assassiné un citoyen belge, Bernard Robert, et son épouse algérienne, Yakhlef Fadhela, qui habitent dans mon village.

Parmi les dix citoyens arrêtés dans cette affaire et assassinés après d’horribles tortures dans ce centre, je me rappelle trois noms : Tali Yahia, Kerbouche Arezki et Amrani Ahmed. Quant au quatrième, c’est le directeur-adjoint de la caisse d’épargne de Bouira, qui habite à Lakhdaria. Les six autres victimes de ces horreurs sont originaires de Aïn Bessem et j’ignore leurs noms.

Même actuellement, à la prison d’El-Harrach où j’ai été transféré, je fais souvent des cauchemars en rapport avec les séances de tortures subies dans ce sinistre centre de la COOPAWI. Je présente des lésions cutanées au visage, du fait de la large bande de scotch qu’on me collait sur le visage et les cheveux et qu’on arrachait brutalement.

Belhadi Ali, 6 octobre 1994.
Prison d’El-Harrach.

 



Belhamri Messaoud, 1994
 

Des violations aux droits de l’homme ont été commises contre ma personne depuis mon kidnapping et à l’interrogatoire de police et ce durant trente jours de garde à vue.
J’ai été kidnappé le 18 juin 1994 alors que j’étais près de mon domicile à El-Harrach, Alger. Plusieurs véhicules surgirent d’où sortirent les hommes armés, en civil. Ils se jetèrent sur moi et me poussèrent brutalement dans l’un des véhicules sans que je sache ce qu’ils voulaient, ni leur identité. J’ai été emmené au centre de police de Châteauneuf où j’ai passé deux jours puis j’ai été transféré au commissariat central d’Alger où j’ai passé vingt-huit jours.

La torture a été morale et physique.
J’ai été insulté ainsi que les membres de ma famille par les policiers. C’étaient des obscénités indignes. Ils m’ont menacé à plusieurs reprises de faire venir mon épouse et ma fille pour les violer devant moi. J’ai été menacé de mort. Ils m’ont jeté dans une cellule froide et sombre sans aération. J’avais perdu la notion de temps. J’avais les yeux bandés en permanence par un plastique qui serrait fortement ma tête.

Quant à la torture physique, dès le premier jour après mon kidnapping ils m’ont descendu dans une cellule du sous-sol où ils pratiquaient la torture (à Châteauneuf). J’ai reçu des coups de pieds et de poings de toutes parts sur tout mon corps, de la tête aux pieds. Puis ils me bastonnèrent avec un bâton et un tuyau en caoutchouc. Un câble électrique a même été utilisé.
Puis j’ai été suspendu par mes pieds au plafond, ma tête en bas. Je suis resté dans cette position durant toute la journée.

Au deuxième jour ils m’ont appliqué l’épreuve du chiffon avec de l’eau sale. J’ai été transféré au commissariat central d’Alger où j’ai passé vingt-huit jours. J’ai été torturé durant toute cette période, sans arrêt.

Je souhaitais mourir pour échapper aux affres de ces supplices.
Ils ont utilisé là aussi l’épreuve du chiffon, les bastonnades avec un bâton et un tuyau caoutchouc. Les tortionnaires m’attachaient ensuite mes poignets à mes chevilles et je restais ainsi recroquevillé durant toute la nuit, les yeux bandés.
J’ai été accusé gratuitement de faits avec lesquels je n’avais rien à voir. Ils m’ont fait avouer sous la torture, des choses que les policiers voulaient que je dise. J’ai signé le procès-verbal sous la menace de reprendre les supplices, les yeux bandés.
J’ai été présenté le 17 juillet 1994 devant le juge d’instruction de la Cour spéciale, qui m’a incarcéré, sans autre explication, à la prison d’El-Harrach.

Belhamri Messaoud, août 1994.
Prison d’El-Harrach.

 



Belkadi Salem en compagnie de Berbère Mohamed,• Dahri Abdelaziz,• Mansouri Smaïl, • Tibaoui Saïd
 

- Arrêtés par la brigade de gendarmerie de Aïn-Taya.
- Acheminés vers la brigade d’intervention rapide de Réghaïa.
- Conduits vers le centre de torture de Boudouaou, situé au sous-sol, où des personnes étaient pendues par les pieds ou par la poitrine et criaient d’horreur.
- Les gendarmes nous ont complètement déshabillés, attachés pieds et mains et ont fait approcher de nos corps la flamme d’un chalumeau.
- L’un d’eux nous a injecté, avec une seringue, un produit au pénis.
- Il fallait que nous disions des mensonges, car nous n’avions aucune réponse à leurs questions.
- Les sévices étaient atroces, beaucoup d’entre nous ont perdu l’usage d’un membre ou d’un organe.
- Mansouri Smail a perdu la raison, le médecin lui a prescrit des drogues.
- Belkadi Salem a été gravement brûlé aux jambes et aux pieds, on devait le transporter pour qu’il puisse faire ses besoins.
- Après Boudouaou, nous avons été transportés à la brigade de gendarmerie de Ouled Moussa où nous entendions des cris effroyables.
- Belkadi Salem a été torturé à la baïonnette au tibia.
- Lorsque notre tour arriva, on nous attacha les pieds et les mains.
- Nous avons été fouettés avec des fils électriques.
- On nous a fait boire de l’eau chaude.
- On nous a fait introduire des chiffons imbibés d’eau usée, de « grésil » et d’« esprit de sel » dans la bouche.
- Nous avons perdu connaissance à plusieurs reprises.
- Dès notre admission à la prison d’El-Harrach, trois d’entre nous furent gardés à l’infirmerie où les médicaments sont inexistants.
- La torture au niveau de ces centres à duré dix-sept jours sans aucun motif.
• Belkadi Salem, écrou n° 64238 prison d’El-Harrach, marié, 9 enfants.
• Berbère Mohamed, écrou n° 64237 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Dahri Abdelaziz, écrou n° 64234 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Mansouri Smaïl, écrou n° 64236 prison d’El-Harrach, marié, 6 enfants.
• Tibaoui Saïd, écrou n° 64235 prison d’El-Harrach, marié, 3 enfants.

 



Belkheir Mohamed, 2003
 

Né le 6 mars 1964 à Thénia (Boumerdés), demeurant à Lakhdaria, marié et père de deux enfants. Restaurateur.

J’ai été arrêté dans la nuit du 16 au 17 mars 2003 vers 0 h 30 par des hommes armés déclarant n’être ni policiers ni gendarmes mais les « Dieux de l’Algérie », selon leur propre langage. Au cours de mon arrestation, ces personnes ont réveillé mes enfants de quatre et onze ans par leurs cris, leurs propos injurieux et menaçants. J’ai été ensuite menotté dans le dos devant mes enfants et ma femme et poussé vers la sortie. Ma femme qui leur demandait des explications sur cette arrestation arbitraire a été bousculée et frappée sans ménagements.

J’ai été ensuite jeté dans une Toyota 4×4 de couleur blanche et banalisée, la tête entre les genoux. J’ai pu remarquer le cortége de véhicules qui était composé de cinq Toyota 4×4 de couleur blanche et d’une Peugeot 405 familiale de couleur blanche et banalisée.

Les personnes qui ont procédé à mon kidnapping étaient pour certaines habillées de tenues de combat de couleur noire. Certains portaient des casques militaires, d’autres étaient en tenue civile. Ils étaient tous armés de Kalachnikovs. Certains avaient des talkies-walkies et des gilets pare-balles.

Au cours de mon transfert, j’ai été brûlé à la main par des cigarettes au haschich dont je connais l’odeur. Près de Ben-Aknoun, on m’a recouvert la tête avec ma veste afin de m’empêcher de voir où nous nous dirigions. J’ai pu remarquer que nous entrions à Ben-Aknoun. Il m’est impossible de dire avec précision le lieu où j’ai été détenu pendant dix jours.

Dès mon arrivée dans ce lieu, on m’a ordonné de manière brutale de me déshabiller et me fournit un uniforme militaire de couleur verte composé d’un pantalon et d’une veste de combat de l’armée algérienne. J’ai été ensuite placé dans la cellule n° 3 située en face des toilettes. La cellule n° 3 est large d’un mètre sur 2,50 m (composée de huit carrelages en gerflex de 30 cm). Et les murs sont faïencés, sur une hauteur d’environ 1,50 m. Il me semblait que ces aménagements étaient récents. Et d’après ce que j’ai pu voir à travers les fissures du guichet de la porte, il me semblait qu’il y avait 18 cellules réparties en deux rangées séparées par un couloir. Pendant que je me trouvais dans la cellule n° 3, j’entendais les cris d’un supplicié. Après avoir entendu la porte d’une cellule s’ouvrir et se refermer sur le supplicié, on vint me chercher.

Environ vingt minutes après mon arrivée, vint mon tour d’être torturé. En sortant de la cellule, je devais me tenir courbé et avancer sous les coups et les insultes du genre : « Ni Bouteflika ni ton Dieu peuvent te sauver de nos mains, on peut te tuer comme on peut te libérer, le choix est à nous. » J’ai été emmené ainsi jusqu’à un bureau où se tenaient huit personnes aux visages méchants et aux comportements de voyous et qui prétendaient appartenir au DRS. On m’a fait asseoir sur une chaise métallique scellée au plancher. J’ai voulu connaître les causes de cette arrestation et sans terminer la phrase, j’ai reçu des coups de part et d’autre de mes tortionnaires qui exécutaient aveuglement les ordres de leur chef. Et il m’a été répondu : « Ou tu parles ici, ou tu passes au chiffon. » Continuant à vouloir connaître les causes de ma présence dans ces locaux, j’ai été emmené à la salle où se trouve une table de torture sur laquelle sont fixées des sangles blanches. Aux pieds de cette table était posé un bidon en plastique de cinq litres coupé (bidon d’huile) et rempli d’eau. J’ai été entièrement déshabillé et attaché sur cette table, les bras, les jambes, les cuisses, les pieds et la poitrine fixés par les sangles. Un chiffon mouillé (mon slip) était posé sur la bouche et les yeux bandés par mon tricot de peau.

Avant qu’ils commencent les tortures, ils m’ont dit : « Lorsque tu voudras parler, lèves ton index droit. » Ne sachant quoi dire, j’ai été torturé durant plusieurs heures, j’étouffais. De l’eau savonneuse m’était versée par la bouche, pendant que d’autres me frappaient avec un câble électrique de fort diamètre sur toutes les parties du corps, en s’acharnant plus particulièrement sur mon sexe. Cette séance a été interrompue pendant quelques secondes pour me permettre de parler et répondre aux questions mal comprises de mes tortionnaires. N’ayant rien à dire, les séances reprenaient avec plus d’acharnement encore.

Je fus ensuite libéré de mes sangles et frappé sur les fesses avec un manche de pioche, tout en étant reconduit dans ma cellule. Avant de refermer la porte, ils m’ont dit de réfléchir, car eux, avaient tout leur temps.

Après les tortures physiques, ce fut le tour des tortures morales. Le soir du 17 mars 2003, je fus emmené à nouveau vers la salle d’interrogatoire. On m’a déclaré : « Ou tu parles ou nous amenons ta femme et nous en ferons cadeau aux terroristes qui occupent les cellules voisines. » Devant cet état de fait et sachant que ma femme me cherchait dehors, j’ai opté pour dénoncer à tort tous mes voisins et amis afin d’abréger mon calvaire et mes souffrances. N’étant pas content de mes dires, ils m’ont transféré de la salle d’interrogatoire vers la salle de torture où je fus attaché sur la table, les yeux bandés. J’ai subi la torture à l’électricité. Un fil fut enroulé sur mon orteil du pied gauche mouillé. Puis ils posaient sur moi (surtout sur mon sexe) un autre fil qui déclenchait une décharge électrique. Ils alternaient avec des séances de chiffon. Ces tortures ont duré jusqu’au dimanche 23 mars. Chaque jour, ils me torturaient le matin et le soir, épuisé et fatigué, je subissais des tortures morales (insultes, menaces d’amener ma femme et de la déshabiller devant moi et les tortionnaires).

J’entendais les hurlements des autres détenus qui étaient torturés. J’avais très peur de ces malades mentaux qui étaient capables de tout. Ils insultaient tout le monde : la justice, les ONG, les partis politiques, surtout Aït-Ahmed (FFS) et le président Bouteflika et sa politique de réconciliation. Un tortionnaire m’a dit : « Si Bouteflika règle le problème du terrorisme, nous avec qui nous travaillerons ? »

Le vendredi 21 mars 2003, je n’ai pas été torturé de toute la journée.
Le dimanche soir, 23 mars, on m’a fait signer un paquet de feuilles dactylographiées sans qu’il me soit possible de lire. Et sous les menaces de passer encore sur la table de torture, j’ai préféré signer pour quitter ces lieux sinistres et ces tortionnaires sans instruction et être présenté à la justice. Un médecin m’a examiné et a établi un certificat médical, sans tenir compte des sévices corporels que je lui ai déclarés et qu’il a vus. Je pense que c’est un complice qui travaille au service du DRS.

Après mon passage chez le juge d’instruction, toujours sous les menaces de représailles si je contredisais le PV du DRS et mon transfert à la maison d’arrêt de Serkadji (Alger), j’ai pu montrer les traces évidentes de tortures au médecin de la prison qui les a constatées et a établi un certificat médical contresigné par le directeur de l’établissement pénitencier. Une copie de ce certificat médical a été transmise au juge d’instruction de la 5e chambre du tribunal d’Alger.
J’ai été incarcéré le 26 mars 2003, mais je n’ai été examiné par le médecin de la prison que le 2 avril, soit une semaine après.

Je n’ai aucun lien avec les terroristes, ni de près ni de loin. Je suis un simple citoyen démocrate, connu par tout le monde dans la région de Lakhdaria pour ma gentillesse et mon éducation. J’ai soutenu la campagne électorale (APC/APW) du FFS d’Aït-Ahmed. J’ai dénoncé les méthodes de tortures des services de sécurité comme j’ai dénoncé un membre des services de sécurité pour son implication dans les cas de disparitions dans la région (Lakhdaria). Pour se venger de ma personne, ils m’ont accusé à tort et sans preuves apparentes.
Je demande votre aide, Messieurs. Je suis innocent !

Belkheir Mohamed, 13 mai 2003.
Prison de Serkadji, écrou n° 55373.

 



Benadda Houssem Eddine, 1993
 

Je fus arrêté le 22 avril 1993 à 23 h 30 dans l’enceinte de l’hôpital où j’assurais cette nuit-là ma garde. Je venais de terminer deux interventions chirurgicales dans le cadre de l’urgence. Des policiers armés ont fait irruption dans ma chambre de garde et m’ont demandé avec courtoisie de les accompagner, et ce malgré les protestations de l’équipe médicale et administrative. Je me suis muni de mes papiers d’identité et je me suis exécuté, n’ayant aucun reproche à me faire. Je pensais à une éventuelle formalité, car exerçant dans un hôpital qui a été longtemps le lieu de réception de blessés.

Je ne me suis pas formalisé. Ma première stupeur a été de voir toute une armada qui m’attendait dans la cour de l’hôpital et qui allait m’escorter. Il y avait deux véhicules de type 4×4 Nissan, pleines de policiers et trois véhicules banalisés. Mon étonnement a été grand également lorsque l’un des policiers me demanda les clés de mon véhicule (une Renault 4) pour l’emmener avec eux. L’attitude courtoise qui avait prévalu au début disparut soudainement pour laisser place à une attitude agressive avec un flot d’obscénités et d’injures. Un bandeau me fut placé sur les yeux. Le convoi s’ébranla, fit un détour par El-Harrach, puis prit la direction du centre-ville. Par la suite, j’apprenais que j’étais à Cavaignac. L’arrivée fut houleuse. Je fus littéralement traîné vers une salle obscure (du moins, je la percevais comme telle). Je fus déshabillé, seul mon pantalon du bloc opératoire me fut laissé. Je fus ligoté des pieds, placé sur un banc en bois, les mains bloquées par une paire de menottes, presque nu, tout cela sous un flot d’injures et d’obscénités, témoignant du degré de dépravation de leurs auteurs. Ma seule et unique curiosité était de savoir le pourquoi de tout ceci. Je posais à chaque fois la question et je recevais comme seule réponse une rafale de coups de poings et de pieds avec leurs rangers.

De l’eau froide me fut versée sur tout le corps et je commençais à grelotter. Puis débuta le supplice du chiffon. Il dura jusqu’au petit matin. À l’aube je fus jeté dans la malle d’une Renault 9 et emmené vers le commissariat d’El-Madania.

Pendant le temps de la torture, on me demanda si je connaissais un certain Hichem Saci. J’ai nié d’emblée, mais on me ramena un jeune homme totalement défiguré par les coups et répondant à ce nom. En m’identifiant, il m’a foutu dans un pétrin dont j’ignorais les tenants et les aboutissants. J’ai effectivement reconnu cette personne que j’avais reçue à l’hôpital un certain jour. Il m’avait montré une lettre de recommandation du Docteur Sari qui fut dans le passé mon enseignant à l’hôpital. Il me demandait de prendre en charge une polyfracture. Je signifiais au jeune homme que j’étais à sa disposition et qu’il pouvait me présenter le patient quand il le voulait. Je ne l’ai plus revu jusqu’à ce jour (22 avril 1993) à Cavaignac.

Ma version des faits déplut énormément aux tortionnaires. Des coups pleuvaient sur ma tête et mon corps. Ils me dirent que je m’étais déplacé vers le domicile du polyfracturé (?!), que j’avais vu un blessé par balles et que je lui avais promis de l’opérer dans notre hôpital, en lui donnant un faux nom.

J’étais donc considéré comme ayant promis à un « terroriste » de l’opérer à l’hôpital où j’étais un modeste résident en fin d’études. J’expliquais à ces messieurs l’impossibilité technique de ce dont ils m’accusaient, mais en vain.

J’ai passé la journée du 23 avril à El-Madania. Vers 22 heures environ, je fus ramené à Cavaignac ; le même scénario et les mêmes questions se répétèrent. Je niais tout en bloc.
Le samedi 24 avril, à 8 h 30, je fus jeté en loques dans une cellule où s’entassaient déjà des dizaines de prévenus. Le troisième jour, on me força sous la menace de signer un procès-verbal que je n’avais même pas lu. Une tentative de lecture se solda par une pluie de coups de poings et de rangers.

J’ai passé à Cavaignac douze jours dans les pires conditions de détention ne mangeant qu’un morceau de pain par 24 heures et en buvant l’eau des WC, sans oublier la torture des autres prévenus.

Au treizième jour, je fus transféré au commissariat central, Boulevard Amirouche, où j’ai passé 24 heures dans une cellule.
Puis s’en suivit un semblant d’instruction au palais de justice. Le juge d’instruction m’assena d’un chapelet d’accusations. J’ai failli m’évanouir devant la gravité des charges. J’ai tout nié en bloc et lui ai expliqué que la police n’a fait aucun effort dans le sens d’une enquête sérieuse, sur le lieu de mon travail, dans mon quartier. Quel est ce « terroriste » que j’étais supposé aller soigner ?

Comme réponse, le juge me plaça sous mandat de dépôt le 4 mai 1993 à la prison d’ El-Harrach. Depuis je suis avec les détenus de droit commun et les prisonniers politiques. Ce jour, date de rédaction de ce témoignage, je suis dans une salle de la prison d’ El-Harrach, comme un vulgaire voyou et ceci, par la faute d’énergumènes appelés pudiquement « services de sécurité ».

Docteur Benadda Houssem Eddine, 32 ans
Chirurgien orthopédiste à l’hôpital Selim Zmirli, El-Harrach
Prison d’ El-Harrach, le 19 juillet 1993.

 



Benail Enalia, 1997
 

Grand handicapé, pensionné de l’État à 100 %, logé dans une baraque en tôle dans un bidonville du Gué de Constantine avec sa femme et ses deux enfants en bas âge. Arrêté le 8 mars 1997.
Il a été violenté chez lui devant sa famille, puis emmené au commissariat du PCO de la cité Hayet où il fut détenu arbitrairement durant onze jours dont sept sans manger, et soumis à des actes de torture. Après avoir été attaché nu sur le dos sur un banc en bois, les mains attachées derrière le dos, les tortionnaires lui firent ingurgiter de l’eau sale à travers un chiffon et le faisaient vomir en lui marchant sur le ventre.

Il a déclaré en outre que les policiers ont déshabillé sa femme devant lui, outragée et craché sur elle et injuriée. Un des policiers se prénommait « Azzedine ». Ils n’ont même pas tenu compte de sa carte d’invalidité qu’ils avaient entre les mains. Il n’y a eu aucune suite judiciaire.

 


Benail Saïd, 1997 

Marié, deux enfants en bas âge dont l’un est né après son arrestation, logeant dans une baraque en tôle du bidonville au Gué de Constantine.
Arrêté le 8 mars 1997 (en même temps que son frère Enalia) et placé dans la même cellule pendant 14 jours. Les deux ont un beau-frère (frère de sa femme) qui avait été abattu dans un attentat « terroriste » et un autre blessé, actuellement « patriote » (milicien).
Saïd a également été soumis à des sévices pendant sa détention dans les locaux de police mais la justice l’a acquitté. Il a été placé sous mandat de dépôt 22 mars 1997 et jugé le 19 février 1998.

Ecrou n°: 86336.

 


Benbekouche Ayache (et Larbi Mohamed et d’autres), 1992 

- Arrêtés par les gendarmes le 9 octobre 1992 à 16 h 30 à la ville de Mila, où nous demeurons.
- Torturés pendant deux jours dans la cellule ; torture physique et morale, humiliation, et atteintes à l’honneur.
- Transférés à la brigade de Chelghoum El Aid, puis torturés à nouveau.
- Transférés à la brigade de Sétif, puis à Bordj Bou Arréridj, puis à Bouira, puis à Lakhdaria, puis à Si Mustapha dans un état critique, sans nourriture ni eau pendant trois jours.
- À la brigade de Si Mustapha nous avons été torturés durant dix jours, et ce dans divers centres : Issers, Bordj Ménaiel, et Naciria à la caserne d’intervention rapide.
- Dans cette caserne, Ayache commençait à perdre la mémoire du fait de la torture qu’il a subie : on lui arracha les ongles et la chair avec des tenailles, ainsi que d’autres sortes de tortures indescriptibles.
- De la brigade de Si Mustapha nous fûmes transférés à la prison d’El-Harrach avec 18 autres personnes ayant subit le même sort que nous. En plus des brûlures aux fesses et à la plante des pieds, certains avaient été victimes de sodomisation ou de tentatives de sodomisation de la part de leurs tortionnaires.
- Huit personnes parmi les vingt sont sous contrôle médical.
Prison d’El-Harrach,
• Benbekouche Ayache, 45 ans, marié, 6 enfants, écrou n° 64336.
• Larbi Mohamed, écrou n° 64335.

 


Benbellil Samir, 1994 

Je m’appelle Benbellil Samir, âgé de 21 ans. J’ai été arrêté chez moi à Réghaia le 10 août 1994 à 4 heures du matin, par la brigade d’intervention de Boudouaou, qui ont tout saccagé à mon domicile, puis m’ont emmené à demi-nu, m’empêchant de m’habiller, menottes aux poignets, derrière le dos.

Arrivé au poste, j’ai subi des sévices, dans le but de me faire avouer des faits que j’ignorais totalement. Le but était de m’accuser d’une tentative d’assassinat qui a eu lieu dans mon quartier. Mais j’ai résisté jusqu’à la limite de mes forces. J’ai été séquestré pendant trente-deux jours aux postes des brigades d’intervention de Boudouaou et de Boumerdès. Pendant ces journées, j’ai subi le pire des calvaires. J’ai été frappé sur tout le corps à l’aide d’une barre de fer. Du sang coulait de partout.

N’ayant pas voulu reconnaître les accusations, j’ai subi la gégène. On m’a asphyxié avec de l’eau sale tirée des WC. J’ai été brûlé sur la poitrine, les cuisses, les parties génitales à l’aide d’une poudre noire après avoir y mis le feu. Je suis un jeune étudiant. Lorsque j’ai été arrêté il n’y avait que ma mère et mes soeurs, mon père étant travailleur émigré. Je suis innocent de tout ce qu’on m’accuse.
Je suis détenu depuis le 10 septembre 1994 .

Benbellil Samir
prison d’El-Harrach n °d’écrou 73352

 



Benmerakchi Mohamed, 1995
 

Je m’appelle Benmerakchi Mohamed, demeurant au quartier populaire de Climat de France. J’ai 35 ans et je suis taxieur. Le 17 décembre 1995, j’ai été surpris de me voir apparaître dans un document de la BBC consacré à la tragédie algérienne, diffusé par Canal +. On m’a montré, prenant un café avec le Docteur Salah-Eddine Sidhoum, chirurgien et militant des droits de l’homme et dont j’étais le chauffeur de temps à autre. Ce jour-là je devais l’accompagner à Alger et en arrivant chez lui, j’avais trouvé une équipe de journalistes qui l’interviewait sur la situation politique et des droits de l’homme en Algérie. Je fus balayé accidentellement par la caméra. Ce fait banal allait me coûter cher, très cher par la suite.

En effet, nous étions à l’aube du jeudi 6 avril 1995 quand soudain je sursautais du lit quand j’entendis frapper violemment à la porte de mon appartement. Je jetais un œil furtif sur le réveil : il était 2 h 10 exactement. Je tremblais de peur car je savais que ces visiteurs de l’aube n’auguraient rien de bon. Ma femme qui se réveilla en sursaut, était terrorisée de peur. Elle ne me dit mot. Son regard en disait long. Devant l’insistance des coups donnés à la porte d’entrée, je n’avais d’autre choix que d’aller ouvrir, m’en remettant à Dieu et à Lui seul.

Dès l’ouverture de la porte, une dizaine de nindjas firent irruption dans l’appartement, les uns armés de pistolets, d’autres de kalachnikovs. Ils étaient tous cagoulés. Certains portaient des combinaisons noires, d’autres étaient en civils. Trois d’entre eux pointèrent leurs armes sur moi, les autres iront occuper les deux minuscules pièces que j’avais. On me demanda si j’étais Untel. Je répondis par l’affirmative. L’un d’eux, le plus calme, me lança : « Alors, Canal + ? ». Je compris alors et très vite qu’il s’agissait de mon apparition dans le documentaire. Ce nindja, rassura mon épouse qu’il ne m’arriverait rien et que j’allais seulement être interrogé avant d’être libéré. J’entendais dans ce vacarme, mes deux enfants, en bas âge, pleurer, effrayés par cette vision surréaliste d’hommes cagoulés et armés. Après une brève fouille, ils me mirent les menottes et me descendirent dans la cour du bâtiment. Je fus surpris de trouver un nombre impressionnant de véhicules, pour la plupart banalisés et d’hommes cagoulés et armés sur le qui-vive. On me couvrit ma tête de ma veste et on me jeta dans la malle d’un de leurs véhicules. Le cortège démarra et j’entendais le grésillement des talkies-walkies. L’un d’eux disait : « Nous l’avons, nous l’avons ! Nous sommes sur le chemin du retour ». Le voyage ne dura pas plus de 5 minutes.

On me descendit de la malle où j’étais recroquevillé et paralysé par la peur, sous des injures et des coups de pieds des nindjas. J’étais dans un état second. Ma tête bourdonnait, mes jambes tremblaient, je n’arrivais plus à retenir mes urines. J’étais pétrifié de peur. Je fus introduit dans un bâtiment puis enfermé dans une cellule. Mon geôlier avant de refermer la porte me lança : « nous allons nous occuper de toi, canal + ». À ce moment je pus ôter la veste de ma tête pour respirer un bon coup d’air frais. J’étais terrorisé.

Quelque temps après, la porte de la cellule s’ouvrit subitement. Il faisait jour. Deux hommes qui portaient des pistolets à la ceinture vinrent me chercher. Ils me prirent fermement par les bras et m’emmenèrent dans une salle où m’attendaient une dizaine d’hommes cagoulés. Ils me firent asseoir sur un banc et l’un d’eux me lança cyniquement : « Alors, Canal +, raconte-nous tout ce que tu sais sur le Docteur Sidhoum ! »

Les coups de pieds et de poings commencèrent à pleuvoir de partout. Je racontais le peu de choses que je connaissais sur lui : « C’est un chirurgien en orthopédie qui habite El-Mouradia et dont je suis le chauffeur depuis septembre 1993. Du fait des événements, il paraissait débordé de travail ; il me proposa alors d’accompagner de temps à autre son fils au Lycée et son épouse au travail. Durant les derniers temps, il me paraissait comme inquiet et menacé et il me demandait de l’accompagner souvent en ville. Il ne partait jamais seul dans sa voiture. »

Des questions accompagnées de coups continuaient à pleuvoir. Deux nindjas prenaient des notes.
« Est-il du FIS ? me lança l’un d’eux ?
- Je ne pense pas, lui répondis-je, mais je sais que c’est un militant des droits de l’homme connu, qu’il recevait régulièrement des journalistes de la presse internationale et les organisations des droits de l’homme comme Amnesty.
- Tu mens, me dit l’un d’eux qui accompagna sa parole d’un violent coup de poing au visage.
- Je vous dis que je ne pense pas qu’il appartienne au FIS, mais il s’est toujours réclamé du courant islamique. »
Cette réponse ne semblait pas les satisfaire. Ils voulaient coûte que coûte m’entendre dire que le docteur Sidhoum appartenait au FIS.

Non satisfaits de mes réponses, ils m’allongèrent sur le banc, me passant les menottes aux poignets sous le banc. J’avais l’impression que mes épaules allaient se luxer. Mes pieds étaient ficelés avec un fil de fer et attachées au banc. On me mit un chiffon dans la bouche et on commença à verser de l’eau nauséabonde. J’étouffais et j’étais sur le bord de l’asphyxie. Je lançais alors : « Je vais parler. » Le supplice s’arrêtait, ce qui me permettait de reprendre mon souffle. Mais je n’avais rien à dire de plus que ce que j’avais dit précédemment.
Fait-il la prière ? Quelle mosquée fréquente-t-il ? Son épouse porte-t-elle le hidjab, étaient les questions qui revenaient le plus souvent.
Combien a-t-il d’enfants ? Comment s’habille-t-il ? Quel est son train de vie ? Sa villa était-elle bien meublée ?
Je répondis qu’il faisait la prière, mais que je ne savais pas dans quelle mosquée il accomplissait la prière du vendredi, qu’il avait deux enfants et qu’il portait toujours un costume et une cravate.

Portait-il le qamis, me lança l’un d’eux.
Non lui dis-je, je ne l’ai jamais vu le porter.
Les deux nindjas écrivaient studieusement tout ce que je disais. Les autres poursuivirent leurs questions :
Où as-tu accompagné le docteur Sidhoum ?
Je l’ai emmené au cabinet d’Abdenour Ali Yahia, au siège du FFS à la Colonne Voirol et au siège du FLN où il devait remettre une lettre sur les droits de l’homme à Mehri je crois.

As-tu assisté aux discussions avec Abdenour Ali Yahia ?
Non, leur dis-je, je restais toujours dans la voiture, je l’attendais à l’extérieur.
Tu mens me lança l’un d’eux, tu nous caches des choses, tu as intérêt à tout vomir et à ne rien cacher. Ici on a fait parler et danser Cheikh Cherrati et Hocine Abderrahim ! me lança-t-il avec son regard perçant et cynique.

Un frisson glacial traversa mon corps en entendant cela. Il fit alors un signe à ses acolytes. Je sentis alors quelque chose de métallique pincer mes orteils. Soudain une décharge électrique me fit sursauter. Je convulsais pratiquement. Je me suis évanoui. Je reprenais mes esprits quelque temps après et je me suis rendu compte qu’ils me versaient des bidons d’eau sale sur le corps. J’étais trempé et je tremblais de froid. On m’avait placé des pinces sur mes orteils. Ils reprirent l’opération à quatre ou cinq reprises. Je sursautais à chaque fois en sentant que mes articulations des poignets et des chevilles allaient se disloquer. C’était atroce.
Puis vint un temps de répit où questions et insultes alternaient.

Lors de l’interview avec la BBC, qui était avec le Docteur Sidhoum ? me dit l’un des tortionnaires.
Il était avec sa vieille tante, le journaliste anglais et deux cameramen. Ses enfants étaient à l’école et son épouse au travail. Sa petite fille, rentra à midi et resta avec nous jusqu’à 13 h 30 avant de rejoindre l’école.

Tu mens, cria l’un des tortionnaires qui était à mon chevet et qui me lança des coups de poings au visage.

Tout me paraissait flou. Je percevais mal le visage de mes tortionnaires du fait des nombreux coups que j’avais reçu aux yeux et au visage.
Il me répéta à nouveau la même question. Je jurais par le Tout Puissant que je disais la vérité.
Qui a ramené l’équipe de la BBC chez le docteur Sidhoum ?
Je ne sais pas. La veille il m’avait téléphoné pour me demander de l’accompagner en ville. Je me suis présenté le lendemain à l’heure convenue, à 11 heures et j’ai trouvé l’équipe de la BBC. Le docteur s’est excusé du contretemps et m’a dit de l’attendre. Il continuait à répondre aux questions du journaliste et moi, j’étais dans l’autre pièce avec sa vieille tante. Vers 13 heures, ils avaient terminé l’interview et il m’appela pour prendre un café au salon avec l’équipe.
Encore une fois, ces réponses ne furent guère satisfaisantes à leurs yeux. Leur chef, cria alors à l’un d’eux : « Changez d’endroit, nous allons le faire danser. »
Les tortionnaires m’enlevèrent alors les pinces de mes orteils et les placèrent sur mes organes génitaux et sur les lobes d’oreilles.
Tu as intérêt à tout dire maintenant, car nous n’avons pas de temps à perdre.
Où est le docteur Sidhoum, chez qui se cache-t-il ?
Je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas où il se trouve. Son épouse que j’ai rencontrée pour la dernière fois en décembre m’avait dit qu’il était en Europe. Depuis, sa famille ne m’a plus appelé. Je peux vous accompagner chez lui dès maintenant à son domicile à El Mouradia.
Non, me répondit le chef, nous connaissons très bien sa maison et nous savons qu’il n’est pas chez lui. Où se trouve-t-il ?

Je répondais toujours de la même manière. Le chef des tortionnaires fit un clin d’œil à son acolyte et je sentis soudain une série de décharges électriques secouer mon corps. C’était horrible. Lors des décharges je sentais comme si mes yeux allaient sortir de leurs orbites. Au même moment un autre tortionnaire jeta de l’eau sale et froide sur mon corps. Je sursautais malgré mes attaches. Je perdais encore une fois connaissance. Quand je repris mes esprits, je voyais des visages flous se pencher sur moi et une voix lointaine me répéter : « Où emmènes-tu la famille du docteur Sidhoum ? Où emmènes-tu la famille du docteur Sidhoum ? »

Je ne pouvais plus sous l’effet de la torture me concentrer et je finis par raconter n’importe quoi, pourvu que la torture cesse.
- J’accompagnais son épouse au travail à la clinique Debussy et j’ai accompagné son fils à Riadh El Feth pour acheter des livres scolaires du bac. Une fois, j’ai emmené avec son fils le téléviseur en panne chez le réparateur.
À ces réponses, je reçu une volée de gifles et de coups de poings qui me mirent groggy.
- Tu te fous de nous, fils de…, tu accompagnes ainsi son fils à Riadh El Feth, salopard, tu nous prends pour des c…, n’est-ce pas ?

Et la torture reprit de plus belle. Le chiffon fut à nouveau utilisé jusqu’à l’asphyxie. J’étais tout sale et méconnaissable. Je commençais à divaguer et à dire n’importe quoi.
Ce supplice d’entrée dura près de 4 heures. J’étais au bord de l’épuisement et c’est la fatigue des tortionnaires qui me sauva. Ils avaient besoin de repos. Avant de me quitter, ils me détachèrent du banc, me jetèrent mes habits au visage, me demandant de m’habiller puis me passèrent les menottes. Ils me traînèrent dans ma cellule et me suspendirent par les menottes à un tuyau du chauffage central. Je restais ainsi suspendu, la pointe des pieds touchant à peine le sol. Il ne me restait plus qu’à évoquer le Tout Puissant pour soulager mes douleurs.

Ce n’est que quelques heures plus tard, que l’un des tortionnaires vint me libérer de cette position inconfortable. Je sentais un fourmillement intense des doigts. Je ne pouvais plus les mobiliser ni tenir quelque chose. Le tortionnaire me jeta un morceau de pain rassis. Dans un coin de la cellule, se trouvait une boite de conserve rouillée, qui contenait une eau trouble. Je n’avais pas le choix. Ma soif intense ne me fit pas hésiter : je bus le contenu d’un seul trait malgré son odeur nauséabonde.

Ces supplices durèrent exactement quarante jours. Durant quarante jours, on m’emmenait quotidiennement à la salle de torture et la principale préoccupation de mes tortionnaires était le docteur Sidhoum. Ils voulaient tout savoir sur lui. À quatre reprises, un officier qui paraissait de haut rang, du fait du comportement des tortionnaires en sa présence, assistait à la torture et me posait les mêmes questions sur ce chirurgien.

Il est de mon devoir de témoigner sur tout ce que j’ai vu lors de ma séquestration au centre de Châteauneuf, pour l’Histoire et pour que l’opinion publique nationale et internationale sache ce qui se passe. C’était une situation surréaliste. On se croirait dans un film d’épouvante. Un véritable cauchemar. Dans la série de cellules qui étaient de part et d’autre du long couloir, il y avait des loques humaines de tout âge. J’ai vu des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards, des anciens maquisards de la guerre de libération nationale. On entendait toutes sortes de bruits : des aboiements de chiens et des chansons de raï, des cris de suppliciés et les appels au secours des femmes. Les loques humaines étaient traînées sur le sol par les tortionnaires et jetées dans les cellules après une séance bien dosée de torture. Chacun attendait son tour. J’ai vu des visages et des corps brûlés au chalumeau, des corps ensanglantés, des hommes, des femmes, des enfants et de malheureux vieillards tous nus. Le centre de Châteauneuf était une véritable usine à broyer la personne humaine.

Certains détenus extraits des cellules pour la salle de torture ne reviendront jamais. De temps à autre on entendait des coups de feu. Les jeunes séquestrés en déduisaient que la personne venait d’être exécutée sommairement. Durant mon « séjour » dans ce sinistre lieu, plus de vingt personnes tous âges confondus, ont ainsi perdu la vie de cette façon.
À chaque départ vers la salle de torture, je récitais la chahada, certain de ne plus revenir.
Après quarante jours de séquestration et de tortures atroces, on me fit signer un PV de plus de trente pages, sans savoir ce qu’il contenait. L’essentiel pour moi était d’échapper à de nouveaux supplices.

Le lendemain de la signature du PV, mon geôlier vint ouvrir la cellule en me disant : « Allez, Canal +, nous allons faire une ballade ensemble. » J’étais pétrifié de peur. Je me suis dit c’est la fin, ils vont m’exécuter. On me fit sortir de la cellule et on me descendit dans la cour, près d’un fourgon, un J5 banalisé. Il était près de 14 heures. Où pouvaient-ils bien m’emmener. Pas au tribunal, car d’habitude c’est le matin que les malheureux suppliciés sont présentés au juge. Il ne restait pour moi que la forêt. Ils allaient certainement me jeter dans une forêt et me liquider physiquement. C’était devenu une obsession pour moi. De nombreux détenus m’avaient raconté que beaucoup de citoyens ont été liquidés ainsi. J’étais angoissé. Ma tête bourdonnait. Je tremblais intensément. L’un des tortionnaires après m’avoir mis les menottes derrière le dos et bandé les yeux me jeta à l’arrière du fourgon et à plat ventre. Le fourgon démarra en trombe et en moins de quelques minutes s’arrêta. L’un des civils armés qui était près de moi m’enleva mes menottes et le bandage sur mes yeux. Il ouvrit la porte du fourgon et me dit : « Dégage, Canal +. » Je ne savais plus quoi dire. Je n’ai pas voulu avancer. J’avais peur. L’un des hommes armés me dit : « Dégage, rentre chez toi, fils de… » Je n’en croyais pas mes yeux. Je me suis dis que dès que je ferais un pas en avant, ils allaient tirer sur moi et maquiller cela comme étant une tentative de fuite. Puis je me décidais à marcher par petits pas et à reculons. Les hommes armés montèrent dans leur véhicule en vociférant et en me lançant des grossièretés. Puis le fourgon s’éloigna. Je repris mes esprits et je prononçais à nouveau la chahada en louant Dieu de m’avoir gardé en vie après ce long cauchemar épouvantable. J’étais dans une impasse déserte où il n’y avait aucune habitation. Je refis le trajet inverse et je débouchais sur la grande route qui menait de Chevalley vers Bab-el-Oued. Je reconnu les lieux. J’étais à peine à une centaine de mètres du centre de torture de Châteauneuf. J’étais comme un malade mental sans traitement et sans logis. Mes habits étaient sales et déchirés. Mon corps crasseux dégageait une odeur qui ferait fuir les hyènes, ma barbe et mes cheveux étaient hirsutes. Un véritable clochard. Que faire ? Descendre ainsi jusqu’à mon domicile ? Que diront mes voisins et trouverais-je mon épouse à la maison ? Puis je me rappelais qu’un ami habitait dans les environs à quelques dizaines de mètres. Je me suis dirigé vers la villa et j’ai sonné. Le gardien m’ouvrit la porte et faillit tomber à la renverse en me reconnaissant. Il me fit rentrer dans le jardin et appela l’épouse de mon ami qui, lui était absent : « Venez, madame, vite, vite, Mohamed est toujours vivant ». L’épouse de mon ami était horrifiée en me voyant : « El Hamdou Lillah, tu es vivant, El Hamdou Lillah. »

Elle m’emmena directement à la salle de bain pour prendre mon bain et me débarrasser de mes guenilles. Je me suis regardé dans le miroir. C’était invraisemblable. J’étais méconnaissable. Un monstre. Grâce à Dieu, mon épouse et mes enfants ne me verront pas dans cet état. Je me suis alors rasé rapidement, puis pris mon bain et mis les habits de mon ami. Je reprenais l’aspect d’être humain après avoir été réduit durant trente jours à l’état d’animal par mes propres « frères » algériens.

Mon ami arriva entre-temps et s’effondra en larmes. Il avait cru que j’étais mort car la rumeur avait circulé après ma disparition durant trente jours que j’étais mort, exécuté sommairement. C’était la période où des dizaines de citoyens étaient liquidés physiquement et jetés dans les rues. Il m’emmena dans la salle de bains et me rasa à nouveau et me coupa les cheveux. Il s’occupa de moi comme un bébé. Grâce à Dieu, il n’y a pas seulement dans ce pays que des criminels, des tortionnaires et des corrompus. Il restait encore, malgré plus de trois décennies de gabegie, des hommes généreux et courageux. El Hamdou Lillah ! Son épouse nous prépara à manger et je pris contact alors avec mon frère au téléphone. Il ne me crut pas et faillit raccrocher. Il croyait qu’il s’agissait d’une plaisanterie de mauvais goût, étant persuadé que son frère était mort.

Il était de mon devoir de rapporter ce témoignage à l’opinion publique nationale et internationale pour que les hommes et femmes de ce monde sachent ce qui se passe dans cette usine à broyer la personne humaine qu’est le centre de Châteauneuf.

Benmerakchi Mohamed

 

 

 

 

 

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rapport de s-e SIDHOUM SUR LA TORTURE EN ALGERIE

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

A

A* Ahmed
Abderrahim Hocine
Aït-Ahmed Rachid
Aït Bellouk Mohamed
Aït Chaouche Mokhtar
Allache Tahar
Amara Ahmed
Amoura Mahmoud

Aous Djilali
Arab Malek
Azizi (Famille)

A* Ahmed, 1993

Je m’appelle Ahmed. J’ai fait mon choix. Je vais vous décrire ce que j’ai vécu comme souffrances et tortures entre les mains des tortionnaires de cette dictature qui assassine les enfants de ce pays. Je vous parlerai de l’eau des WC qu’on me donnait à boire et du pistolet à décharges électriques qu’on m’appliquait sur les pieds. Je vous parlerai aussi d’un compagnon d’infortune que j’ai trouvé dans la salle de torture et qui avait refusé « d’avouer » des faits que voulaient lui coller ses tortionnaires. Comment on a ramené sa mère de cinquante-cinq ans pour la déshabiller et la torturer devant lui. Je vous dirai tout de ce que j’ai vécu, pour que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé en Algérie.

Je me rappellerai toujours de cette salle de torture, des tâches de sang qui couvraient ses murs sombres et du bruit de tous ces outils de torture.

J’ai été libéré il y a seulement trois jours du bagne de Serkadji où j’ai été arbitrairement incarcéré. C’est un honneur pour moi et je remercie Dieu pour cette épreuve de la vie.

J’ai été arrêté le 10 octobre 1993 vers 2 heures du matin à mon domicile à El-Madania par une trentaine de policiers cagoulés dont certains étaient en tenue civile. Ils ont fait irruption brutalement dans la maison de mes parents, réveillant en sursaut toute la famille. D’emblée, ils ont demandé après moi. J’ai alors décliné mon identité. L’un des policiers cagoulés m’a pris avec brutalité par le col de ma veste de pyjama et m’a jeté contre le mur. D’autres m’ont insulté en proférant des obscénités devant mes frères et mes parents âgés. Ils m’ont mis les menottes, bandé les yeux et jeté dans un de leurs véhicules qui a démarré vers une destination inconnue. La durée du voyage n’a pas excédé le quart d’heure. Par la suite, j’ai appris que j’étais à l’école de police de Châteauneuf. Des semaines de tortures accompagnées d’un isolement total. Mes parents ne savaient pas où je me trouvais.

Je ne comprends pas comment on dispose arbitrairement de la vie de citoyens et qu’on bafoue aussi facilement leur dignité. J’étais à la merci de détraqués qui insultaient, frappaient et torturaient en toute impunité sous l’oeil approbateur d’officiers qui supervisaient les opérations. Il n’y avait dans ce sinistre lieu ni foi ni loi. C’était la préhistoire.

Je ne cacherai jamais mes principes et mon appartenance au courant politique islamique. Je suis un militant du FIS. De temps à autre j’assurais des prêches dans les mosquées de mon quartier où je parlais de droit, de justice et de la voie de Dieu. Je transmettais aux jeunes les modestes connaissances apprises dans les ouvrages que je consultais en autodidacte. Je n’ai pas eu la chance et les moyens de poursuivre des études universitaires, ni même secondaires. Je n’ai pas eu les mêmes facilités que les enfants de la nomenklatura, mais j’ai une dignité et un honneur qu’eux n’ont pas. La modeste situation de mes parents ne m’a pas permis de connaître les grandes écoles. Mais ma foi en Dieu m’a permis d’apprendre seul, et de travailler aussi pour subvenir aux besoins de ma famille pauvre.

Ils m’ont descendu dans un sous-sol et jeté dans une cellule glaciale et étroite. Elle était très sombre. Seule la lumière du couloir nous éclairait passablement.

La salle de torture où ils m’ont emmené était relativement grande et assez bien éclairée. Il y avait beaucoup de monde et d’agitation. J’avais les yeux bandés mais j’arrivais à apercevoir les ombres. Les tortionnaires parlaient entre eux. Ils n’échangeaient que des obscénités avec un accent typiquement de l’Est. Certains avaient un accent purement algérois. Ils m’attachèrent à une table après m’avoir allongé sous les crachats et les coups de poing. Je ne pouvais me protéger et esquiver les coups car j’étais solidement ficelé à la table de torture et mes yeux étaient bandés. Un tortionnaire m’a versé dans la bouche de l’eau des W-C. Il a répété l’opération à plusieurs reprises. Mon ventre se gonflait de plus en plus. Il voulait éclater. Un autre s’est mis à me donner des coups de poing dans le ventre. C’était affreux. Je vomissais toute l’eau nauséabonde qu’on m’avait fait ingurgiter de force. C’était atroce.

Lors d’une autre séance de torture, ils m’amenèrent à nouveau dans cette salle, les yeux bandés puis m’allongèrent cette fois-ci à plat ventre sur la table. J’ai senti que quelqu’un voulait m’introduire un bâton dans l’anus. Il criait comme un fou. C’était probablement un obsédé sexuel. J’avais atrocement mal mais je résistais en me crispant au maximum. Devant l’impossibilité d’introduire le bâton, un autre tortionnaire lui a suggéré de boucher mon anus avec de la colle. En effet, j’ai senti peu après un liquide visqueux et collant. J’ai senti aussi l’odeur particulière de la colle. Il s’agissait d’une colle forte et rapide. Durant plusieurs jours, je n’ai plus pu faire mes besoins naturels. C’était horrible et très douloureux. Tout effort de défécation était atroce. Je voyais la mort devant moi.

Lors d’une autre séance de torture, j’avais les yeux mal bandés. Je voyais un tortionnaire qui m’appliquait un pistolet relié à une prise de courant électrique sur le dos de mon pied. Ce pistolet provoquait des décharges électriques extrêmement douloureuses qui me soulevaient de la table. Mes cris et mes supplications n’avaient aucun effet sur sa conscience. Les cicatrices persistent à ce jour. Pour faire arrêter ce supplice je disais n’importe quoi, je dénonçais mes voisins, mes amis, mes parents. Ils m’ont menacé d’amener mon épouse si je ne disais pas la vérité.

Un jour j’ai assisté à la torture d’un jeune citoyen de Baraki, Ahmed Chabha. Les tortionnaires ont amené sa femme, très jeune. Elle a assisté aux tortures de son mari. On a aussi amené sa mère. C’était affreux comme scène. Une mère et une épouse dans une véritable épouvante, assistant à la torture. De quoi devenir fou. Les tortionnaires ne répondaient qu’à leur instinct bestial. Aucun respect ni pudeur vis-à-vis des femmes. Par la suite, j’ai appris que Ahmed Chabha a été condamné à mort par la cour spéciale d’Alger. Après huit jours passés à Châteauneuf, j’ai été transféré au commissariat central d’Alger. Là aussi, j’ai été torturé dans une salle située au sous-sol. Ils ont commencé par m’accuser de prononcer des prêches contre le pouvoir. J’avais les poignets attachés par des menottes, derrière le dos. L’un des tortionnaires m’a pris par les cheveux et m’a cogné la tête sur les escaliers. Pendant mon séjour au commissariat central, j’entendais des cris et des hurlements aussi bien d’hommes que de femmes. C’était infernal.

Le dernier jour de torture, ils m’ont attaché à nouveau les poignets derrière le dos avec des menottes et m’ont allongé sur le sol. Ils se sont mis à me donner des coups de pied au visage sans aucune retenue. Du sang giclait de ma bouche et de mon nez. Ils m’ont cassé une dent et la base du nez. Encore une fois, pour arrêter ce supplice, j’ai dénoncé mon frère qui était innocent. J’ai dit aux tortionnaires qu’il aidait la résistance alors que c’était totalement faux. C’est un montage que j’ai inventé pour que la torture cesse. Je ne pensais pas que ces sauvages allaient amener mon frère, pour une confrontation. Quelques heures plus tard je me suis retrouvé face à lui. J’avais honte, à moitié dévêtu, le visage tuméfié par les coups. Il m’a reconnu difficilement. Il était pâle. Des larmes coulaient de ses yeux. Il m’a dit : « Que Dieu te pardonne, mon frère. » J’avais vraiment honte.

Après vingt-trois jours de garde à vue et de tortures, j’ai fini par signer un procès-verbal sous la menace d’une reprise des supplices. Je n’avais pas le choix. Je « reconnaissais » apporter mon aide à la résistance populaire en médicaments et en argent. Je venais d’échapper à la mort. J’ai vu de mes propres yeux des citoyens mourir sur la table de torture. J’ai vu des citoyens morts, suspendus au plafond par des menottes. Un autre a été brûlé vif au chalumeau. C’était atroce. Il a agonisé devant moi. Je ne pouvais rien faire que réciter la chahada. Il demandait désespérément de l’eau. Il est mort sans étancher sa soif. J’ai assisté à des choses horribles à Châteauneuf. Un citoyen de Boumerdès, nommé Houmine Mohamed Arezki, imam de profession, a été sauvagement torturé. Ils l’ont éventré puis lui ont arraché les yeux. C’était monstrueux.

À ma libération, après avoir été acquitté, j’ai raconté à un voisin avocat ce que j’ai vu et j’ai décrit plus particulièrement la scène où le malheureux Houmine a été éviscéré et où ses yeux ont été arrachés. L’avocat, très politisé, est resté ébahi. Il m’a appris que la presse et plus particulièrement le quotidien Liberté avait annoncé sur de grandes manchettes, photo à l’appui, qu’un « dangereux terroriste nommé Houmine Mohamed Arezki avait été abattu lors d’un accrochage à Boumerdès ».

Quel mensonge ! Et on vient nous parler de démocratie, d’État de droit et de justice…

Que Dieu protège ce peuple.

A* Ahmed, le 1er février 1994.
El-Madania.



Abderrahim Hocine, 1992

Remarque : les « services de sécurité » nous ont filmés et enregistré à l’intérieur même des locaux de torture. Ils savaient très bien que s’ils nous avaient présentés en direct à la télévision, nous aurions fait échouer leur mise en scène et démontré leur machiavélisme. Concernant les cassettes audio et vidéo, celles-là mêmes qui ont été enregistrées à l’intérieur des locaux de torture, toutes n’ont pas été enregistrées directement. Il est des enregistrements qui ont été effectués à notre insu, comme cela s’est passé à la caserne de la Sécurité militaire d’Hydra. Pendant qu’un officier était en train de nous interroger, une caméra cachée nous filmait.
Au moment où nous parlions à cet officier, un commandant selon ce que nous avons entendu dire, nous regardions la mort en face. La torture était matérialisée devant nos yeux.
Au deuxième jour de mon arrestation, ils m’ont fait entrer chez le grand responsable du Centre, le commissaire « El-Hadj » Kraa. À côté de lui se trouvait une caméra.

Sa première question fut : « Qu’est-ce que tu sais ? Parle-moi de l’affaire de l’aéroport ! » J’ai été étonné par cette question. Je lui ai dit qu’à part ce que j’avais lu dans les journaux et vu à la télévision, je ne savais absolument rien d’autre sur cette affaire. J’ai été extrêmement peiné lorsque j’ai su qu’une bombe avait explosé à l’aéroport, causant la mort de plusieurs personnes. J’ai tout de suite pensé que cela ne pouvait être l’oeuvre d’Algériens.

Dès le début j’ai dit au commissaire, à l’instar de ce qu’avait déclaré Bélaïd Abdesselam, le chef du Gouvernement, que ce sont des mains étrangères qui sont derrière cette opération. La caméra était en marche. Tout ce que j’ai dit a été enregistré. Et lorsque le commissaire Kraa s’en est aperçu, il s’est retourné et a lancé au cameraman : « Qui est-ce qui t’a dit d’enregistrer ? Qui est-ce qui t’a dit de travailler ? » De toute évidence, cette réaction s’explique par le fait qu’il n’était pas satisfait par mes réponses. Il ordonna donc au caméraman de cesser d’enregistrer, et il continua à me parler en termes de menace. Il disait qu’il allait utiliser d’autres moyens… J’ai juré d’avoir dit la stricte vérité. « D’ailleurs, vous avez certainement entrepris une enquête sur cette affaire », lui ai-je dit, « Je suis maintenant entre vos mains. Si vous êtes en possession de la moindre preuve, ou s’il y a un témoignage contre moi, je suis prêt à toute confrontation ! »
Il m’a alors dit : « Je suis convaincu que tu n’as pas ordonné cette opération et que tu n’y es mêlé ni de près ni de loin, mais je ne te crois pas quand tu me dis que tu ne sais pas qui est derrière cette affaire.»

La question qui se pose est la suivante : Pourquoi le commissaire Kraa a refusé l’enregistrement de ce dialogue ? Pourquoi ne pas avoir passé ces propos à la télévision.
Est-ce parce que cela n’aurait pas servi la manigance qui a été présentée à l’opinion publique…
La première semaine, et plus exactement le vendredi, après la prière d’El-Asr, ils m’ont fait entrer dans le bureau du commissaire. J’y ai trouvé le directeur général de la Sûreté nationale, M. Tolba. Ce dernier m’a posé la même question concernant l’affaire de l’aéroport. Je lui ai répété ce que j’avais dit auparavant au commissaire Kraa. Là aussi, je ne fus ni filmé, ni enregistré. Parce que, de toute évidence, mes propos ne servaient pas le scénario qu’ils avaient préparé.
Le directeur général de la Sûreté ne me répondit pas. Il ordonna qu’on me fasse sortir du bureau. Et je rejoignis ma cellule.

Au lendemain de cette entrevue, le samedi matin, un officier nommé Talhi est venu en compagnie d’un groupe de tortionnaires et m’a dit : « C’est terminé, les discussions philosophiques avec les responsables ! Maintenant, c’est avec nous que tu dois parler. Nous sommes des militaires… des caporaux, et nous nous fichons de Dieu, de la politique, et de la religion. Si tu n’avoues pas, nous allons te torturer comme jamais tu ne l’as été. S’il est nécessaire de te tuer, nous allons le faire. Tu ne seras ni le premier ni le dernier… Et nous allons commencer par t’arracher les testicules, comme ça, tu ne pourras pas avoir de relations avec ta femme. »
Ses propos ont été ponctués des pires grossièretés. Ils m’emmenèrent ensuite de force à la chambre des tortures. Ils me ligotèrent les mains derrière le dos avec des menottes, m’enchaînèrent le corps entier avec des cordes très épaisses, et recouvrirent ma tête. Ils me firent ensuite ingurgiter de l’eau à l’aide d’un chiffon. Je continuais à clamer mon innocence et crier à l’injustice. L’officier me dit alors : « Meurs comme un chien. Et si cela ne te suffit pas, nous allons passer à l’électricité », et d’ajouter à son collègue : « Fais fonctionner les 380 volts !»

J’ai vu la mort devant moi. Après d’insupportables souffrances, je leur ai inventé le scénario de l’affaire de l’aéroport et j’ai mentionné des noms de frères innocents afin que les tortures cessent. Effectivement, une heure après, je fus délivré de mes chaînes et présenté au commissaire Kraa, qui me demanda de lui répéter ce que j’avais dit sous la torture, tout en ordonnant au cameraman de m’enregistrer. J’ai commencé alors à parler comme si j’avais effectivement participé à l’affaire. Là, j’ai cité les frères Mohamed Aimat, Djamel Ressaf, et BenToumi, tous innocents. Mais le commissaire Kraa ne fut pas satisfait du scénario que j’avais inventé et qui a été intégralement enregistré sur caméra.
Il m’a dit : « Tu mens ! Il n’y a aucune cohésion entre ce que tu dis et les informations »,- « Pourquoi ne pas vous en servir pour la recherche de la vérité ? Et pourquoi alors nous torturer ? » Ensuite, je fus recondui à ma cellule.

Un ou deux jours après, ils sont revenus de nouveau pour me torturer, après m’avoir donc forcé à faire de faux aveux et à citer des personnes innocentes.
Ils m’ont frappé à la tête avec un instrument qui ressemble à une chignole.
Mon crâne était sur le point de se briser, et ils m’emmenèrent à l’hôpital de Aïn-Naâdja, où je fus soigné dans des conditions atroces. Le médecin a eu beaucoup de mal pour coudre ma blessure à la tête puisque j’étais enchaîné. Je fus ensuite conduit à l’infirmerie du Centre de torture. Deux ou trois jours après l’incident, l’officier est venu et m’a conduit au bureau du commissaire Issouli où, tous deux, m’interrogèrent au sujet de l’affaire de l’aéroport. Lorsque je leur ai dit que j’étais innocent, l’officier Talhi me frappa à la tête malgré ma blessure et l’enflement de mon visage. Les points de suture n’y ont pas résisté et le sang gicla de ma tête avec abondance. Il se mit à me secouer la tête et me dit : « Bois ton sang ! ». J’ai commencé à crier et à demander du secours.
J’ai été ensuite conduit, une deuxième fois, à l’hôpital de Aïn Naâdja où je fus traité de la même manière qu’auparavant. Après, ils me reconduisirent au Centre de torture, et je fus jeté dans une chambre. Ils m’enchaînèrent à un lit et me forcèrent à faire mes besoins dans des bouteilles en plastique. Un ou deux jours plus tard, ils sont revenus et m’ont reposé la même question. J’avais d’horribles maux de tête. Je leur ai redit que je ne savais rien de l’affaire de l’aéroport.
Ils m’ôtèrent alors les chaînes et me torturèrent de nouveau en utilisant le procédé de l’eau et du chiffon. Lorsque je n’en pouvais plus, je leur ai inventé une autre histoire, un autre scénario différent du premier mais tout aussi imaginaire.

Après m’avoir enregistré, ils me dirent : « Tu continues à mentir ! ».
À travers leurs questions, ils pouvaient évidemment savoir si j’étais en train de mentir ou non. Quand ils m’ont demandé après, la forme et la couleur de la valise qui contenait la bombe, une fois j’ai répondu qu’elle était verte, une autre fois j’ai dit qu’elle était rouge. Et à chaque fois, ils me rouaient de coups.
Comment aurais-je pu savoir la forme et la couleur de la valise alors que je suis innocent.
Le dernier vendredi de notre présence au Centre de torture ; à 13 heures précises, ils me firent entrer au bureau du commissaire divisionnaire Kraa qui me dit : « Il est temps pour toi d’avouer ! »
J’ai dit : « Entends-tu l’appel à la prière du vendredi… Je jure devant Dieu que je n’ai aucun lien avec l’affaire de l’aéroport. »
Savez-vous ce qu’il m’a répondu… Il m’a dit : « Je suis convaincu que tu n’as participé à cette opération ni de près ni de loin. Mais je ne te crois pas lorsque tu dis que tu ne sais pas qui l’a planifiée… »
Je lui ai dit : « Je suis innocent. Vous êtes en train de me torturer. C’est injuste ! » Il se tut et ordonna de me faire sortir de son bureau.

Le dimanche d’après, juste après la prière d’El-Asr, je fus entouré par près de vingt policiers.
Ils me couvrirent la tête jusqu’au niveau du nez, me jetèrent sur une table en bois, m’enchaînèrent les mains derrière le dos et ligotèrent tout mon corps par les cordes. Ils me firent ensuite boire de l’eau de force jusqu’à ce que j’en faillis mourir. En même temps, ils m’interrogeaient au sujet de l’affaire de l’aéroport tout en sachant que le premier enregistrement avait déjà été présenté à la télévision comme étant, soi-disant, la vérité. Devant l’atrocité de la torture, je me surpris à citer des noms de personnes qui n’avaient rien à voir ni avec l’affaire de la bombe de l’aéroport, ni avec le mouvement armé. Tel le frère Hechaichi Rachid, le commandant de bord.
Lorsque j’ai fait mention de l’heure, de l’endroit et du moment de l’appel téléphonique concernant la bombe, ils m’ont dit : « Nous n’avons pas besoin de ces informations. Tu les as lues dans les journaux ! Nous voulons, par contre, des noms !»

C’est alors que je leur ai inventé une troisième histoire, toute aussi imaginaire que les deux premières. À la suite de quoi, ils m’emmenèrent en compagnie de quelques frères à la caserne de la sécurité militaire d’Hydra. Ils me mirent face à un officier, un commandant à ce qu’on dit, qui m’ordonna de lui raconter la toute dernière histoire que j’ai inventée sous la torture, et qui est différente de celle qui a été enregistrée sur la bande vidéo qu’ils ont fait passer à la télévision. Au moment, une caméra cachée était en train de me filmer à mon insu.

Et lorsque nous sommes revenus au Centre de torture de Ben-Aknoun, le commissaire m’a ordonné et forcé à parler face à la caméra, de telle sorte que je paraisse naturel. (Pour faire passer cela comme des aveux.). Ils m’avaient donné un « Kamis » et une « Chéchia » neufs. Parce que mon « Kamis » était maintenant plein de sang. Le commissaire Issouli m’avait préparé ce que je devais dire, sous la menace de me renvoyer à la salle de torture. (Il m’a menacé de torture et de mort.) Je lui ai alors dit qu’il y avait, en ce qu’il m’ordonnait de dire, des propos que je n’ai même pas tenus sous la torture. Tels ceux relatifs au Soudan, à l’Iran, et ceux mettant en cause les Cheikhs Ben Azouz et Méliani. (Ce sujet m’est d’ailleurs complètement inconnu), ou ceux relatifs à notre soi-disant planification pour la « destruction des institutions économiques », y compris l’aéroport, ainsi que l’imaginaire collusion du Front Islamique dans tout cela !
De même, il fallait que je demande pardon au peuple pour apparaître comme étant le responsable effectif de l’affaire de l’aéroport !
Mais j’étais capable de leur indiquer, s’ils me l’avaient ordonné, le lieu de la tombe d’Hitler, tellement j’étais traumatisé par l’atrocité de la torture que j’avais subie. Malgré cela, je ne savais pas que cet enregistrement était destiné aussi à la télévision. Ils m’avaient affirmé qu’ils allaient le conserver comme archive. Mais leur machiavélisme consistait de me placer devant le fait accompli : Présenter ces propos au peuple ! Grâce à Dieu, le peuple a été à la hauteur. Parce qu’il connaît parfaitement la véritable nature des services de sécurité et ce dont ils sont capables de faire. Et il connaît tout aussi bien la nature de la télévision algérienne. C’est pour cela que le peuple a vite compris qu’il fallait rechercher la vérité ailleurs que dans un enregistrement effectué dans des conditions plus que suspectes, et qu’il s’agissait, en fin de compte, d’une grande mascarade.

Nous avons donc été torturés, un mois durant, jusqu’au dernier instant. Ils ne nous ont pas laissé le moindre répit.
Le jour où ils nous ont transportés au Tribunal, ils nous ont enchaînés de manière sauvage, à l’intérieur même du camion qui nous transportait. Pour que nous ne puissions pas nous défaire de la hantise de la torture, des menaces et de la terreur. Nos mains étaient ligotées entre nos jambes et nos têtes, maintenues brutalement vers le bas. Nous sommes restés dans cette position très douloureuse jusqu’à notre arrivée au Tribunal « Abane Ramdane », où toute une armée de policiers nous attendait, comme pour nous exécuter déjà. Même chez le procureur général, ils nous menacèrent de nous reconduire au Centre de torture si jamais il nous venait à l’esprit de nous rétracter.

Et pour nous terroriser encore plus, seuls des hommes armés jusqu’aux dents et portant des cagoules étaient présents au tribunal. Chez le juge d’instruction, nous sommes restés enchaînés, et ils ont même voulu rentrer avec nous.
La hantise de la torture ne m’a pas quitté en prison.

Un jour, je me suis réveillé au milieu de la nuit en criant à l’adresse du frère Saïd : « Viens à mon secours ! Ils veulent me tuer ! » Saïd a tout fait pour me calmer. Le gardien est venu aussi auprès de moi et m’a dit : « N’ais pas peur, personne n’est en train de torturer… »
J’ai oublié beaucoup de choses du fait de ma blessure à la tête. Je m’évanouissais souvent, et je ne pouvais faire la différence entre un ami et un… policier.
Lorsque les frères m’ont vu dans cet état, ils ont été très attristés. Les policiers leur ont dit : « Votre compagnon a voulu se suicider !»

Je me rappelle qu’à l’hôpital de Aïn-Naâdja, lorsque le médecin a demandé pourquoi j’étais dans un tel état, ils lui ont dit que je me suis cogné la tête contre le mur !
Et je n’ai pas osé lui avouer la vérité par peur de la torture. Chez le juge d’instruction, j’ai parlé de suicide pour la même raison. Je ne voulais plus retourner au Centre de torture.
Je tiens, enfin, à faire quelques remarques au sujet du traitement médiatique de l’affaire, ainsi que sur la manière avec laquelle j’ai été « soigné » à l’hôpital.
Concernant la presse, je dépose plainte contre tous les journaux qui ne se sont pas donné la peine d’aller au-delà de la manigance présentée à la télévision et qui nous ont présentés de fait, à l’opinion publique, comme étant des criminels, et ce avant d’attendre que la justice ne tranche et rétablisse la vérité.

Je dépose également plainte contre les médecins de l’hôpital de Aïn-Naâdja, qui ont eu la charge de me soigner. Les séances de soins se faisaient d’une manière barbare, et ces médecins n’ont jamais pu dire aux policiers de m’enlever les menottes et les chaînes.
Je suis resté jeté sur le lit, les mains enchaînées derrière le dos. (Est-ce ainsi que les hommes vivent…).



Aït-Ahmed Rachid, 1993

Avant de relater les péripéties du supplice que j’ai subi, je tiens à préciser à l’opinion publique que je suis un handicapé atteint de poliomyélite du membre inférieur droit. Je suis obligé de marcher avec une béquille ou en verrouillant mon genou paralytique avec ma main droite. Sans cela, je ne peux marcher.

J’ai été arrêté le samedi 18 décembre 1993 suite à un ratissage de l’armée et de la gendarmerie à Saoula (Tipaza). L’armée, après avoir encerclé la zone, a défoncé la porte de notre maison, sans avertissement. Ceci s’est déroulé à l’aube, aux environs de 5 heures du matin. Cette intrusion brutale a provoqué l’émoi de mes parents, âgés et malades, et de mes petits frères, effrayés par la brutalité de ces individus, cagoulés et armés.

Dès qu’ils ont pénétré dans la maison, ils nous ont demandé le livret de famille et nos pièces d’identité. Ils ont questionné mes frères sur leur situation professionnelle. Quand mon tour est arrivé et que je leur ai dit que j’étais chômeur, ils m’ont ordonné de sortir. Puis ils ont changé d’avis, préférant perquisitionner d’abord. Ils ont jeté tous les vêtements et la vaisselle au sol. Ils n’ont ménagé personne, pas même les femmes qu’ils ont insultées. Ils ont créé un désordre incroyable. Rien n’y a échappé. Ils m’ont mis les menottes et m’ont sorti. Je n’arrivais pas à marcher correctement car je verrouillais mal mon genou paralytique du fait des menottes qui me gênaient. J’ai reçu des coups de rangers accompagnés de quolibets du type « chien boiteux ». Ils m’ont jeté dans leur voiture Nissan et m’ont emmené à la brigade de gendarmerie de Saoula. Ils m’ont enfermé dans une cellule, où j’ai retrouvé d’autres prisonniers. Certains étaient des habitants de Saoula que je croisais souvent dans la rue, d’autres m’étaient inconnus. Je suis resté dans cette cellule jusqu’à 15 heures environ, asphyxié par l’odeur d’urine.

Ils nous ont divisés en deux groupes et nous avons été transférés vers la brigade de Baba Hassen. Là est descendu le premier groupe. Quant à nous, nous avons continué notre chemin jusqu’à la brigade de Chéraga.

Nous avons été jetés dans deux cellules, aux conditions d’hygiène déplorables. Nous dormions à même le sol et il n’y avait pas de W-C. Nous sommes restés ainsi, sans manger ni boire. J’avais, du fait du froid, des douleurs atroces au niveau de mon membre paralysé. Ces douleurs persistent jusqu’à ce jour où j’écris, pour l’histoire, ce modeste témoignage d’un opprimé sans défense.

Après avoir passé huit jours à la brigade de Chéraga, sans savoir pourquoi j’avais été arrêté, les gendarmes se sont présentés le 26 décembre 1993 devant notre cellule, les visages cachés par des cagoules. Ils vociféraient comme des sauvages. Ils ont ouvert brutalement la porte de la cellule et y ont pénétré de force. Ils nous ont alignés contre le mur et nous ont bandé les yeux. J’étais le dernier du groupe, ils m’ont bandé les yeux avec un slip sale. Puis ils nous ont mis les menottes aux poignets derrière le dos. Je ne pouvais pas marcher du fait de mon handicap. Lorsque j’ai demandé à l’un des gendarmes de m’ôter les menottes pour pouvoir marcher, il m’a donné un violent coup de pied dans le dos et m’a traîné par le col de ma chemise jusqu’au blindé (BTR), où il m’a demandé de monter. Je ne pouvais me hisser en raison de mon handicap et des menottes. Deux gendarmes m’ont soulevé brutalement et mis à l’intérieur. Mon visage a percuté le plancher du blindé. Nous avons été transférés vers un autre lieu. À notre arrivée, ils m’ont sorti du BTR en me traînant, et m’ont jeté sur le sol. Ils se sont mis à nous donner des coups de pied et de poing. Je n’arrivais pas à éviter les coups, mes yeux étaient bandés.

Ils m’ont traîné ensuite jusqu’à la cellule avec six autres compagnons d’infortune. Durant toute cette période de transfert, nous avons été soumis à des bastonnades.

Au bout de quelques heures, ils nous ont sorti un par un. J’étais, du fait de mon handicap, le dernier à sortir. Ils m’ont introduit dans un bureau et m’ont demandé de m’asseoir sur le sol, les yeux toujours bandés. Là a commencé le premier interrogatoire. J’ai su enfin pourquoi j’avais été arrêté. Ils m’ont dit : « Tu es un terroriste et nous avons toutes les preuves ! » Lorsque j’ai essayé d’expliquer que je ne pouvais, vu mon état, réaliser des actions, et que par principe j’étais contre le terrorisme, le gendarme qui m’interrogeait m’a répondu sèchement et d’un air ironique : « Sache que celui qui rentre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. Nous avons les moyens de te faire parler. L’essentiel pour nous c’est que tu sortes d’ici avec un maximum de chefs d’inculpation. Si tu résistes, tu pourriras ici et tu y crèveras ! »
J’ai compris dès lors pourquoi la jeunesse algérienne s’est soulevée pour se sacrifier. L’injustice criarde sortait de la bouche d’un officier d’une institution censée nous protéger de cette injustice ! Malgré ces intimidations, je lui ai répété que je n’appartenais à aucun réseau terroriste et que je n’en connaissais aucun. Le responsable qui dirigeait cet interrogatoire, un officier du grade de capitaine, a demandé à l’un des gendarmes de faire entrer les sept autres détenus dans le bureau. Il leur a ordonné de s’asseoir sur le sol et leur a dit : « À partir du moment où vous refusez de reconnaître les faits, sachez que vous allez parler de gré ou de force. Nous avons les moyens de vous arracher les aveux que nous voulons. Le vrai terroriste est celui qui résiste à la torture et qui meurt sans parler. » Il a ordonné à ses hommes de nous ramener à notre cellule. Les gendarmes nous ont attachés d’une manière étrange et sadique. Le pied de l’un était attaché au poignet de l’autre, et son autre pied au poignet d’un autre et ainsi de suite. De cette manière, dès que l’un bougeait, tous les autres l’accompagnaient dans son mouvement. Nous étions enchevêtrés comme des animaux. J’ai perdu connaissance quelques minutes plus tard, du fait des coups de poing que j’avais reçus au ventre, au visage et aux organes génitaux.

Moins d’une heure après, un gendarme est venu nous appeler un par un pour nous emmener vers la salle des supplices. Le premier supplicié a été Aït Bouali Layachi. Il a été emmené après la prière du dohr. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu des cris stridents et des hurlements. Nous avons prié pour lui.

Cela a duré jusqu’à 1 heure du matin. Il avait un sacré courage. Malgré les affres de la torture durant plusieurs heures, ils n’ont rien pu lui soutirer.

Mon tour est arrivé le lendemain. Entre-temps, nous avons passé la nuit dans la cellule, dans nos urines et nos excréments, sans manger ni boire.

J’ai été introduit dans la salle de torture. Ils m’ont attaché les pieds et les poignets à la chaise sur laquelle j’étais assis. Ils m’ont sans arrêt frappé. Je criais de toutes mes forces. L’un des gendarmes m’a enfoncé un morceau de journal dans la bouche pour m’empêcher de crier. Des coups pleuvaient sur ma tête et ma poitrine. Ils se sont acharnés sur ma jambe paralysée à coups de manche à balai. Je me suis évanoui à plusieurs reprises. Je me réveillais à chaque fois trempé d’eau. Pendant cinq jours consécutifs, j’ai subi le même supplice durant des heures.

Nous sommes restés également affamés depuis notre arrivée.

Une nuit, dont je ne me rappelle pas la date, on m’a sorti de ma cellule vers 22 heures et demandé de me déshabiller. Il y avait sept ou huit personnes autour de moi. J’ai refusé catégoriquement. L’un des gendarmes m’a jeté violemment au sol et ses collègues se sont mis ensemble à me donner des coups de pied. Un violent coup de rangers m’a cassé une dent. Mon visage était en sang. J’ai perdu connaissance. En me réveillant, je me suis retrouvé trempé d’eau.

Un capitaine est entré et s’est mis à m’observer. Voyant que j’étais handicapé, il a ordonné à ses sbires de me briser le membre inférieur gauche qui était sain. Deux gendarmes se sont alors mis à me frapper au tibia gauche avec des manches à balai. Je ne pouvais plus me tenir debout sur le membre sain qui était complètement endolori par les violents coups de bâton. J’ai regagné ma cellule en rampant. Durant cette séance, ils m’ont demandé de reconnaître avoir aidé les « terroristes ».

L’un des gendarmes tortionnaires a écrasé mon cou avec ses rangers au point de m’étouffer, puis a enlevé sa ceinture et me l’a passée autour du cou. J’ai pensé qu’il m’étranglerait avec. J’ai perdu à nouveau connaissance.

« Nous allons libérer les autres, et toi tu resteras moisir dans la cellule. Si les terroristes nous attaquent au cours d’une sortie en patrouille, nous viendrons te massacrer », m’a dit le chef de brigade. Ce langage m’a rappelé les citoyens qui avaient été arrêtés quelques jours auparavant, et qui avaient été assassinés à Saoula. Ils les ont fait passer pour des « terroristes ».

Effectivement, mes compagnons de cellule ont quitté la brigade. Je ne sais s’ils ont été libérés, transférés ou exécutés. Dieu seul le sait. J’étais le seul prisonnier dans la cellule.

Durant la nuit suivante, on est venu m’extraire de la brigade pour m’emmener vers la salle des supplices. Ils m’ont déshabillé comme d’habitude et bastonné. Ils m’ont privé d’eau et de pain et empêché d’aller aux W-C. Je faisais mes besoins sur place, dans des conditions bestiales. Il faisait un froid glacial, on était en plein hiver.

Ce soir-là, et devant la sauvagerie des coups des tortionnaires, j’ai décidé, pour ne pas souffrir davantage, d’accepter de faire de faux aveux. J’étais contraint de mentir et d’admettre tout ce qu’ils disaient, pour échapper aux effroyables sévices et à cette mort lente qui me guettait.

Je me suis alors adressé au chef de brigade qui suivait, avec une certaine réjouissance pour ne pas dire jouissance, la séance de torture. Je lui ai dit de citer tous les chefs d’inculpation et que j’étais prêt à les reconnaître tous. Il a sorti un calepin et s’est mis à réciter des phrases toutes prêtes. Il s’arrêtait régulièrement pour me poser la question : « Es-tu d’accord, reconnais-tu cela ? » Je répondais à chaque fois : « Oui. » En réalité, tout était mensonges. J’ai tout admis sous la contrainte. Je me suis alors rappelé la phrase du capitaine : « Celui qui entre dans ce bureau doit reconnaître même les faits qu’il ignore. » Il avait raison.

Le chef de brigade était content et satisfait des faux aveux. Tout était inscrit dans son calepin. C’était une distribution de chefs d’inculpation à la carte. Après cela, la torture a cessé. On m’a laissé néanmoins attaché à mon siège. Je voulais uriner. J’ai demandé au gendarme qui me surveillait de me donner un récipient. Il m’a ramené une bouteille dans laquelle j’ai uriné. Le gendarme l’a prise et me l’a versée sur la tête en ricanant. Il m’a détaché du siège et m’a ordonné de laver le sol. Je n’osais plus lui dire quoi que ce soit, car il m’a menacé de me faire boire mes urines la prochaine fois.

J’étais dans un état de santé lamentable. En dehors des douleurs dues aux coups, j’avais faim. Je n’avais pratiquement pas mangé depuis douze jours. Une odeur nauséabonde se dégageait de mon corps, sali d’excréments et d’urines. Les poux avaient envahi mes cheveux. Je me grattais partout. Je ne m’étais pas lavé depuis mon arrestation.

Après ces douze jours j’ai été transféré vers un lieu inconnu, enchaîné et les yeux bandés, sous les coups des gendarmes. Nous sommes restés onze jours dans ces nouveaux lieux, en proie à un froid glacial, à la faim et dans des conditions d’hygiène désastreuses.

Ma jambe paralysée me faisait atrocement mal. Durant ce dernier séjour, nous n’avons pas été torturés. Une fois que les grosses cicatrices de torture ont disparu, on nous a transférés le mardi 18 janvier 1994 à la brigade de Chéraga, puis au tribunal d’Alger. Durant le trajet de transfert vers le tribunal, nous avons été menacés par le chef de brigade de gendarmerie. Il nous a « conseillé » de ne pas revenir sur nos aveux et qu’en cas de libération par le juge, il allait nous exécuter automatiquement à la sortie du tribunal. Je priais le Tout-Puissant pour que le juge nous place sous mandat de dépôt pour échapper à une mort certaine comme cela s’est passé pour d’autres à Saoula.

Nous avons été agressés et insultés par les gendarmes même à l’intérieur du palais de justice.

Mon incarcération à la prison d’El-Harrach a constitué pour moi une délivrance et la fin des cauchemars. El Hamdou Lillah ! (Que Dieu soit loué !)

Aït-Ahmed Rachid, le 6 février 1994.
Prison d’El-Harrach.



Aït Bellouk Mohamed, 1993

Le jeudi 4 novembre 1993, à 13 heures, alors que je me trouvais avec des amis du quartier, quatre individus en civil sont descendus d’une fourgonnette Renault Express blanche. Ils m’ont jeté à l’arrière du véhicule de façon violente et sauvage, ce qui m’a occasionné plusieurs blessures à la tête. Ils m’ont bandé les yeux et couvert la tête avec ma chemise. Ils se sont dirigés vers un endroit tout proche. À peine arrivés, un groupe de policiers s’acharna sur moi, en me portant des coups violents, coups de pieds, coups de poings, coups de matraque, en plus des injures et grossièretés proférées à mon encontre ainsi qu’à ma famille. Tout cela s’est déroulé dans la cour de cet endroit.
Ils ont voulu m’introduire dans une salle de torture mais elle était occupée par une autre personne. Ils ont donc profité de l’occasion pour se reposer et déjeuner et m’ont jeté dans une cellule.

Après un bref instant, ils étaient de retour. Ils m’ont conduit dans la pièce de torture qui venait d’être libérée puisqu’il n’y avait plus de cris. Ils me jetèrent au sol, les yeux toujours bandés. Ils me déshabillèrent de force et toujours avec la même violence, m’ont fait asseoir sur un banc en ciment, m’attachant les mains en dessous de ce banc avec des menottes, et les pieds avec une grosse corde.

L’un d’eux s’est assis sur mes jambes, puis l’opération du chiffon commença par le versement d’une quantité infinie d’eau dans la bouche. Ne pouvant respirer que par le nez, ils me pincèrent ce dernier fortement. Je suffoquais et l’eau absorbée faisait souvent fausse route vers les poumons.

L’opération dura environ deux heures, puis on passa à l’interrogatoire. On me jeta ensuite dans une cellule ; le soir les policiers revinrent me reconduire à la salle de torture pour répéter la même opération et me faire subir les mêmes sévices. Après deux heures de tortures, on me reconduisit à la cellule dans un état subcomateux.

Les mêmes opérations durèrent sans relâche 4 jours, du matin jusqu’à midi (le temps de prendre leur repas) puis jusqu’au dîner, parfois jusqu’à des heures tardives de la nuit. Une seule séance de torture durait de deux à trois heures, et chaque tortionnaire était spécialisé dans une technique particulière, notamment :
- Le matraquage des points sensibles du corps à l’aide d’un instrument électrique, particulièrement sur le sexe. Le tortionnaire, usant de cette technique s’est tellement acharné sur moi que mes organes génitaux se sont tuméfiés d’où une impotence totale et définitive.
- Utilisation de ce même appareil sur les yeux, provoquant des hémorragies et une baisse considérable de la vue. Appliqué au niveau de la bouche, il provoque une tuméfaction des lèvres, des gencives et de la muqueuse buccale, entraînant une impossibilité d’alimentation pendant plusieurs jours.
Cet instrument consiste en une matraque génératrice de décharges électriques, provoquant des douleurs atroces sur les points sensibles du corps, sans laisser de traces.
Cependant, une application prolongée de cet instrument provoque la perforation de la peau jusqu’à la vue de l’os sur la jambe gauche.
- Brûlures à l’aide de cigarettes sur tout le corps et particulièrement sur les parties sensibles ; j’en porte des traces aujourd’hui sur la poitrine.
- Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, attaché les mains derrière le dos à l’aide de menottes et ont commencé à me donner des coups sur le visage et sur la tête.
- Durant toute la période de torture, environ un mois, j’étais presque nu, ils avaient pris toutes mes affaires et m’ont remis un pantalon complètement déchiré et une chemise très fine. Ils me faisaient sortir dans cet état tôt le matin ou de nuit dans un froid glacial et me laissaient dans la cour sous la pluie, les mains liées.

En plus de cette torture physique, ils ont usé avec moi de différentes méthodes de torture psychologique comme des menaces de mort, des pressions, des intimidations et du chantage, par exemple de faire venir mes parents, les violer devant moi et les torturer, pour que je signe le procès-verbal préparé par leurs soins.
Le chantage n’était pas vain, puisque dix jours après j’ai eu la douloureuse surprise de voir ma mère âgée de 45 ans ainsi que mon frère aîné amenés dans ce même centre de torture.
Après quinze jours de tortures, mon frère fut relâché et ma mère conduite à la prison d’El-Harrach.

À maintes reprises, ils m’ont menacé de m’expulser vers le Maroc, ainsi que ma famille — parce que nous sommes de nationalité marocaine — ou de faire dynamiter notre maison.
À plusieurs reprises également, ils m’ont conduit chez moi, sous prétexte de perquisition. Ils saccagèrent tout ce qui était à portée de main. L’un d’eux mit un couteau sous la gorge de ma grand-mère pour la terroriser. D’autres ont battu ma mère sous les yeux de ses enfants. À chaque visite nocturne à mon domicile ils semaient la terreur et la panique.

Et à maintes reprises, la nuit, ils me sortaient de ma cellule ou de la salle de torture, me jetaient à l’arrière de leur véhicule, les poings liés et nous roulions de longs moments. À chaque fois je sentais la mort roder quand ils me menaçaient de « m’abattre et de me jeter dans la rue comme un chien ».

À la fin j’étais prêt à signer n’importe quoi, pourvu que ces souffrances cessent et que ma mère puisse sortir de cet enfer.
Le 8 décembre 1993, soit après trente-six jours de garde à vue à Châteauneuf (j’ai su par la suite le lieu exact de ma séquestration) j’ai été transféré avec ma mère ainsi que d’autres citoyens vers le commissariat central d’Alger alors qu’ils m’avaient promis de relâcher ma mère dès que je signerais le procès verbal.

Arrivés au commissariat central, et croyant que le calvaire était terminé, me croyant être chez des gens civilisés, je fus conduit dans une cellule souterraine, les mains liées derrière le dos, abandonné, deux ou trois jours sans nourriture ni eau, portant les mêmes haillons. Je fus sorti à plusieurs reprises dans une salle avec un bandeau sur les yeux. Tous les policiers qui passaient me ruaient de coups, ce qui provoqua des douleurs atroces au niveau de la colonne vertébrale et du genou droit où j’avais été opéré. À ce jour, le bourdonnement des cris et des coups résonne dans ma tête et surtout les paroles de certains policiers qui répétaient que je devais me soumettre et signer sinon ils feraient venir ma sœur comme ils avaient fait venir ma mère. Ils m’ont fait à leur tour signer, comme à Châteauneuf, un autre procès verbal avec probablement de nouveaux chefs d’inculpation.

Je suis donc resté dans cet état pendant un mois jusqu’au jour où on me présenta devant le juge d’instruction en m’ordonnant de reconnaître tous les faits reprochés si je ne voulais être reconduit au centre de torture pour… complément de torture avec ma mère. C’est ce que je fis malgré moi le 10 janvier 1994 pour échapper avec ma mère aux affres de la torture. Ce jour-là, je fus transféré à la prison d’El-Harrach après trente-six jours de séquestration à Châteauneuf et trente jours au commissariat central.

Aït Bellouk Mohamed, février 1994.
Prison d’El-Harrach



Aït Chaouche Mokhtar, 1995

Je m’appelle Aït Chaouche Mokhtar. Je suis né le 13 février 1951 à Alger. Je suis marié et père de quatre enfants, et habite à Zeghara (Alger). J’ai été arrêté le 14 janvier 1995 à mon domicile vers 1 heure du matin, devant mon épouse et mes enfants. J’ai été insulté et tabassé devant eux puis jeté dans la malle d’une voiture des services de sécurité et emmené au PC opérationnel de Châteauneuf. J’ai subi les supplices de la torture : chiffon, électricité, coups sur le crâne avec un bidon métallique… La raison de mon arrestation est qu’un de mes neveux était recherché. La sécurité voulait que je leur dise où il se trouvait et quelles personnes lui rendaient visite. Durant ma garde à vue de huit jours j’ai subi des tortures atroces, sans parler des coups de poings routiniers, des insultes et des menaces de mort. J’ai été arrêté en même temps que ma soeur âgée de 56 ans, son fils de 20 ans et un autre neveu et sa femme. Nous sommes tous incarcérés à El-Harrach. Nous avons tous été torturés, sans aucun respect pour les femmes.

Pendant ma garde à vue au PCO de Châteauneuf, j’ai assisté à la mort sous la torture d’un écolier de 14 ans dont le cartable traînait dans la salle de torture.

J’atteste de la réalité des faits décrits, et je suis prêt à témoigner devant Dieu et les hommes qui voudraient m’écouter.

Aït Chaouche Mokhtar, 16 février 1995.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 75409 GPMC, salle 3 B.


Allache Tahar, 1994

J’ai été arrêté le 1er avril 1994 suite à un ratissage effectué dans notre quartier. J’ai été conduit au groupement de gendarmerie situé au quartier de Aïn Naâdja (Birkhadem, Alger) où on m’a enlevé tous les objets et papiers d’identité ainsi qu’une somme de 3 150 dinars. On m’a jeté dans une cellule sombre et sale sans aucune aération. On venait régulièrement pour me bastonner, sans me préciser les raisons de mon arrestation. Je ne savais pas pourquoi j’étais là. Les gendarmes venaient, me sortaient de la cellule pour me rouer de coups et m’y remettaient dans un état de déchéance physique. Ils m’ont gardé ainsi à la caserne de Aïn Naâdja durant quatre mois et demi. Ils me donnaient un morceau de pain et une gorgée d’eau de manière irrégulière. Il arrivait qu’ils m’oublient durant plusieurs jours, en raison du nombre d’arrestations qui s’opéraient chaque jour. C’était un véritable défilé de jeunes et de vieux. Ils m’interdisaient parfois d’aller faire mes besoins naturels et m’obligeaient à les faire dans la cellule, ce qui aggravait un peu plus les conditions d’hygiène déjà déplorables.

Je ne savais pas comment répartir la gorgée d’eau qu’on me donnait. Je ne pouvais me permettre de me laver ou de faire mes ablutions. Les poux et autres bestioles m’envahissaient et provoquaient des infections sur mon corps. Les lésions de grattage m’empêchaient de dormir. Il n’était pas question de réclamer aux geôliers des soins. Leur réponse était l’insulte et le blasphème, à tout bout de champ.

Après quatre mois et demi de séquestration et de brutalités en tous genres (coups de pied, coups de barre de fer, brûlures par mégots de cigarettes…), ils ont fini par me confectionner un dossier, au fur et à mesure de mes interrogatoires sous la torture, où les tortionnaires me posaient des questions et y répondaient eux-mêmes. C’était hallucinant. Ils m’ont impliqué dans des faits irréels et imaginaires.

J’ai été présenté à la justice le 14 août 1994. Je n’arrivais plus à maintenir mon équilibre. J’avais énormément maigri. Le juge d’instruction à qui j’ai été présenté n’a pas cherché à comprendre. Il avait l’air ailleurs. Mon cas ne l’intéressait pas. Il s’agissait pour lui d’une simple formalité administrative : signer le billet d’incarcération. Il ne m’a posé aucune question. Ma présence semblait le gêner et il était pressé de me voir sortir de son bureau. Je tiens à préciser que je n’ai signé aucun procès-verbal à la gendarmerie de Aïn Naâdja. J’ai été alors transféré à la prison d’El-Harrach où je suis arbitrairement détenu jusqu’à ce jour où j’écris ce modeste témoignage pour l’histoire.

Allache Tahar, instituteur, 20 septembre 1994.
Prison d’El-Harrach.



Amara Ahmed, 1992

C’est avec une tristesse profonde qu’à l’occasion du trentième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, je découvre qu’il y a des Algériens, qui piétinent les principes de la Révolution du 1er Novembre, et écrasent la dignité de ce peuple par divers moyens, dont le plus ignoble, pratiqué à grande échelle, celui de la torture.
Le plus révoltant c’est que ces pratiques contre la sécurité, la dignité et la protection des citoyens sont effectuées par ceux là même qui sont censés les protéger.

La nuit du 18 février 1992 restera gravée à jamais dans ma mémoire ainsi de celle de ma famille, car c’est la nuit de la honte et de l’injustice.
Des éléments de la gendarmerie, cette nuit-là plus de soixante, ont pénétré dans ma demeure, par toutes les issues. Ils ont pointé leurs armes sur nos poitrines ainsi que celles de nos femmes, de nos enfants, nos pères et nos mères.

Un des gendarmes a saisi violemment ma mère par la nuque en la bousculant vers la chambre.
Ils ont pénétré avec force et fracas dans ma chambre en saccageant, renversant et déchirant tout sur leur passage, les armoires étaient par terre, ils ont pris 20 000 dinars et des vêtements, laissant derrière eux, une maison saccagée, une famille terrorisée, humiliée, marquée par ce manque d’humanité, en exigeant à mon père un vieillard de 75 ans de creuser un trou profond dans le jardin pour bien évidemment ne rien trouver. Comment justifier cet acte gratuit, vide de toute sensibilité humaine, qui est celui de faire sortir un vieillard dans le froid de la nuit, l’obligeant à creuser sans motif un trou dans son jardin ?

Après cette opération inqualifiable, ils m’ont pris vers le centre de Bab-Ezzouar où ils ont commencé à m’insulter et me dévêtir comme toutes les autres personnes qui s’y trouvaient avant moi.
- À l’aide de menottes ils m’ont attaché les mains derrière le dos autour d’un pilier.
- Ils m’ont ligoté le corps à l’aide d’un câble.
- Ils ont mis le feu à ce qui restait de ma barbe après l’avoir arrachée de leurs mains comme ils ont fait avec les autres sur instruction de leurs officiers.
- Ils m’ont roué de coups sur tout le corps, bien que je leur aie signalé que j’étais asthmatique. C’est là qu’ils ont redoublé les coups en se relayant l’un après l’autre.
- Etant asthmatique je ne fus pas épargné de la pratique du chiffon.
- Je garde aujourd’hui des traces de torture sur ma cuisse.
- Les coups étaient concentrés sur le visage, les parties génitales et autres.
- On était à douze dans une même cellule, sans nourriture, ni eau, ni couvertures, ni toitures, mais ils venaient de temps à autre pour emmener un ou deux d’entre nous au sous-sol et retourner à la cellule tout en sang ce qui augmentait notre peur, chacun attendant son tour.
Ces pratiques ont duré vingt-deux jours, suite à quoi nous avons été transférés au tribunal militaire, menottes aux poignets, dans un état déplorable, et nous avons été menacés de ne rien changer aux premières déclarations, sinon, là serait le retour à la torture.

Amara Ahmed, avril 1992.
Prison militaire de Blida.



Amoura Mahmoud, 1995

Ex-policier agent de recherche, signalé comme disparu à partir du 24 mai 1995, il réapparaît après le 6 août 1995, date de présentation au parquet de Bir Mourad Rais, 2e chambre d’instruction et sa mise sous mandat de dépôt á la prison d’El-Harrach, écrou n° 77775.

Personne n’était informé de son lieu de détention. Toutes les autorités ont été alertées pour cette disparition. Seule l’ONDH répondit par une lettre du 17 juin 1996 n° 443/96 signalant qu’elle avait saisi les services de sécurité en juin 1995 lesquels ne lui a pas répondu, or Amoura avait été présenté à la justice le 3 aoüt 1995.

Il avait été arrêté dans un barrage militaire en date du 24 avril 1995. Il fut jeté par des policiers dans la malle arrière d’une voiture Daewoo et promené dans la ville pour perdre toute idée du lieu de torture puis conduit au lieu dit Châteauneuf où il fut enfermé dans une cellule sans qu’il sache où il était. Le soir même une vingtaine de policiers se livrèrent sur sa personne à des actes ignobles de torture au moyen de la gégène et de chiffon trempé dans l’eau sale nauséabonde lui faisant perdre connaissance, qu’on lui fit reprendre par des jets de seaux d’eau à plusieurs reprises. Il fut ensuite isolé dans sa cellule pendant trois mois et seize jours, nourrit seulement d’un bout de pain et d’une demie bouteille d’eau par jour sans la moindre précaution d’hygiène. Sous l’effet atroce de la torture il a été contraint de dénoncer ses propres amis injustement.
A noter que Me Khelili a lui-même lancé des recherches suite à sa disparition, et que c’est par le biais d’une convocation du procureur de Bir Mourad Rais a appris qu’Amoura était détenu a la prison d’El-Harrach.

Amoura Mahmoud
Prison d’El-Harrach, écrou n° 77775



Aous Djilali, 1992

Je m’appelle Aous Djilali. Marié et père de trois enfants, je suis juriste de formation.
J’ai été arrêté le 7 octobre 1992 à 3 heures du matin à mon domicile, à Kouba, Alger, et ce, sans mandant de perquisition, par la Police judiciaire de la Daïra de Bab-El-Oued. Mon arrestation s’est effectuée avec force et brimades envers toute ma famille.
J’ai été transféré une première fois au Commissariat central d’Alger avant de l’être à la brigade anti-terroriste de Châteauneuf. Retour au Commissariat central. Retour à la brigade de Bab-El-Oued. J’ai, par la suite été présenté au parquet d’Hussein-Dey le 8 novembre 1992. Ainsi, ma garde à vue a duré trente-trois jours.

Pendant ce temps, j’ai été isolé dans une cellule. Il est arrivé aussi que je partage une cellule de 2 m x 2 m avec quatre à six personnes.
Du 7 au 11 octobre 1992, j’ai été torturé à la brigade de Bab-El-Oued.
La torture allait des coups de poings et de pieds sur toutes les parties du corps, à l’asphyxie avec de l’eau souillée et autres ingrédients, etc.
J’ai également été « menotté » durant plus de vingt jours.
À part l’eau, je n’ai eu droit à aucune nourriture les cinq premiers jours de ma détention. Et en plus de la torture physique, j’ai subi la torture morale par la Police judiciaire de Bab-El-Oued où j’ai eu à souffrir des brimades, insultes, crachats, inondation de cellule et empêchement de dormir.

À ce jour, je suis détenu à la prison d’El-Harrach, à la salle 4 bis, sous le numéro d’écrou 64586.

NB/J’ai oublié de dire que le soir, certains policiers faisaient venir les fous du port d’Alger (sales, poux, baves, etc.) et les lançaient dans la salle de torture contre les gens arrêtés, assis sur des chaises, les mains attachées avec des menottes derrière le dos.
Les policiers assistaient au spectacle en fumant des cigarettes et poussant des cris afin d’exciter les pauvres malades mentaux pour faire subir les pires sévices physiques et surtout moraux aux gens arrêtés.
Ils crachaient sur leurs visages, les embrassaient, les léchaient avec leur bave, et d’autres actes indescriptibles. À la fin, les policiers leur remettaient des bâtons (planches de bois) avec lesquels ils donnaient des coups sur toutes les parties des corps des gens attachés.
Les policiers riaient et poussaient des cris hystériques.
On se croyait dans un véritable cauchemar.

Aous Djilali
Prison d’El Harrach, numéro d’écrou 64586


Arab Malek, 1997

Il a été arrêté en mars 1997 et détenu un mois durant à Châteauneuf. Il y a subi une torture barbare inhumaine. Complètement nu, les mains attachées derrière le dos sur un banc de bois, il fut trempé d’eau et torturé à la gégène (une boite de couleur beige de marque russe avec boutons de réglage d’intensité, genre appareil électrocardiogramme). Alternant avec la gégène, il subit le chiffon imbibé d’eau sale suivi de sévices sexuels à l’aide d’une barre de fer chrome à section carrée introduite dans l’anus avec répétitions sadiques ce qui entraîna le saignement abondant par l’anus et nécessita son hospitalisation au CHUA Mustapha Bacha Alger, service des urgences et de réanimation.

En cours de séance de torture, il fut réanimé après chaque évanouissement par un des tortionnaires prénommé Djamel. Tous les tortionnaires étaient cagoulés. Un simulacre d’exécution par arme à feu lui fut appliqué pour le terroriser. La mère du supplicié a été frappée chez elle et menacée d’incendie de la maison par les policiers venus arrêter son fils avec injures et grossièretés. Elle a reçu aussi des coups de poing ayant touché une petite fille de deux ans qu’elle tenait à la main. Le fils fut déshabillé devant sa mère, les mains attachées avec du fil de fer, et couché à plat ventre puis intimidé par des tirs de pistolet en l’air. Avant de se retirer du domicile, les policiers ont cassé l’armoire qu’ils avaient fouillée de fond en comble.
La famille a dû déserter le domicile du fait de harcèlements incessants de la police. Toutes les autorités ont été alertées par leur avocat.

Arab, Malek.
Prison d’El-Harrach, écrou n° 86511, atteint de névrose.



Famille Azizi, 1994

Ces événements, bien réels, ont eu lieu la nuit du 22 septembre 1994 à El-Harrach. Ils défient toute description. C’était une nuit pas comme les autres.

Tout a commencé vers une heure du matin. Nous étions en plein sommeil. Nous avons été réveillés par le fracas de la porte d’entrée, ne sachant pas ce qui se passait. On aurait cru un tremblement de terre. Les forces de sécurité ont envahi les lieux comme des sauterelles. Ils hurlaient : « Ne bougez pas de vos places ! » Mon père leur a demandé leur identité et ce qu’ils voulaient. Il a reçu pour réponse une volée d’insultes grossières, devant nous, ma mère, mes deux soeurs et moi. Ils l’ont bousculé, sans considération pour son âge, et si violemment qu’il a failli tomber. Il a protesté et demandé des explications au sujet de leur comportement agressif envers lui, ajoutant qu’il avait l’âge de leurs pères. Ceci n’a fait qu’accroître leur agressivité ainsi que leurs injures et insultes épouvantables.

Ils s’en sont pris d’abord aux meubles et ont tout cassé, et en quelques instants ils ont transformé la salle en ruines.

Ensuite, ils ont emmené mon père dans la salle de bains. On était pétrifiées de panique. Après un moment, l’un des hommes cagoulés est ressorti pour prendre une pince et nos jerricans d’eau. Il est ensuite reparti en refermant la porte de la salle de bains.

Puis ça a été notre tour. Ils nous ont demandé où se trouvaient mes frères. Mon jeune frère Abdessamad, âgé de 18 ans, était encore dans une autre chambre. Le chef a ordonné à l’un de ses hommes d’aller le chercher. Ma mère a tenté de s’interposer. Elle les suppliait. Mal lui en a pris. Le chef lui a dit : « nous sommes el-houkouma (le pouvoir), on fait ce que l’on veut ». Ils ont pris mon frère avec violence. Il était dans un état de choc. Ils l’ont emmené dehors. On ne l’a plus revu depuis.

À un moment, la porte de la salle de bains s’est entrouverte, et on a pu voir notre père, un bandeau sur les yeux, les habits tous mouillés. Il avait une partie de la barbe enlevée, du sang sur le visage et les habits. Pendant tout ce temps ils l’insultaient. Ils l’ont ensuite jeté par terre. Lorsqu’ils se sont rendus compte qu’on les observait, ils nous ont insultées et ils ont refermé la porte.

La peur nous étranglait. Le temps passait.

Le chef s’est ensuite adressé à nous les filles, nous posant toutes sortes de questions. Lorsqu’on ne pouvait pas répondre à certaines des questions, il proférait les pires menaces.

Il a ensuite pris ma sœur aînée et l’a emmenée violemment dans la chambre mitoyenne. « Il a fait ce qu’il voulait faire. » On entendait les hurlements de ma sœur. On a essayé d’intercéder en les suppliant mais leurs cœurs étaient de pierre. On a entendu les coups s’abattre sur son corps frêle. Rien ne pouvait assouvir leur animalité. Après un moment elle est revenue. Elle pleurait, étouffait sous les sanglots. Le chef, derrière elle, nous a alors menacé d’en faire autant avec chacune de nous. Il a dit qu’il avait tout le temps pour cela.

Il est ensuite allé [assister les bourreaux de mon père] et, après un moment, il est revenu. Il a alors pris ma sœur cadette. Il lui a fait subir le même sort qu’à ma sœur aînée. Avec des coups de poing, coups de pied et insultes, il l’a ensuite traînée par les cheveux vers la salle de bains, pour lui faire voir le supplice de mon père.

Notre père gisait évanoui, ensanglanté, dans une mare d’eau. Ils l’ont torturé avec la chiffouna (le chiffon).

Après près de deux heures d’enfer, ils ont décidé de partir. Ils nous ont menacées de tous les tourments au cas où l’on dirait un mot de ce qui s’était passé et de ce qu’on avait subi. Le chef a menacé de brûler la maison, et nous avec, s’il lui parvenait la moindre information sur nous.

Ils sont partis, laissant derrière eux de fortes odeurs de vin, mélangées à d’autres odeurs de fumée. Nous étions tellement atterrées que ce n’est qu’un bon moment après leur départ que nous avons réalisé l’état dévasté de toute la maison. Dans la salle de bains, les murs étaient tachés du sang de notre père, les poils de sa barbe flottaient sur l’eau sale de la baignoire, ou étaient dispersés sur le sol, qui était jonché de mégots, de salissures inimaginables.

À ce jour, nous sommes sans nouvelles de notre père et de notre frère, qui ont probablement été emmenés au centre de torture de La Montagne, à Bourouba, Alger.

Notre père s’appelle Abdelkrim Azizi. Il est ancien moudjahid. Il est né le 25 mars 1941 à Médéa. Notre frère s’appelle Abdessamad Azizi. Il est né le 20 août 1976 à El-Harrach.

Lettre d’une des filles Azizi


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lyes laribi-dans les geoles de nezzar-l’algérie des généraux

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

Lyes Laribi:
« Les preuves que j’apporte sont irréfutables »

Alger, 28 Juin 2002 – L’un des auteurs de la plainte pour torture contre le général Khaled Nezzar explique les raisons qui l’ont poussé à publier un témoignage sur ses quatre années de détention en Algérie, au milieu des années 90.

Interview: Djamel Benramdane, Algeria Interface, 28 juin 2002

Algeria Interface: Vous publiez un témoignage accablant sur la torture et vous êtes également l’un des auteurs de la plainte pour « crimes de torture » déposée en France contre le général Khaled Nezzar, en avril 2001. Pourquoi M. Nezzar précisément ?

Lyes Laribi: Je ne connais pas M. Khaled Nezzar, mais au moment des faits, il était ministre de la Défense et co-président du HCE (Haut comité d’Etat, présidence collégiale entre 1992 et 1994, ndlr). Il était donc le premier responsable politique et militaire. J’estime être en droit aujourd’hui de lui demander des explications: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement. M. Nezzar n’a jamais désavoué ces pratiques. Tout cela s’est passé au sein d’institutions qu’il dirigeait, notamment l’armée, et il en est donc entièrement responsable. Lorsque l’état d’urgence a été décrété, toutes les juridictions sont passées sous la coupe du ministère de la Défense, qu’il dirigeait. En dehors du commissariat de Bab Ezzouar (banlieue d’Alger, ndlr) – et ce commissariat de police était sous l’autorité de l’armée – toutes les casernes et les centres par lesquels je suis passé étaient sous son autorité: la gendarmerie est un corps militaire, le centre de détention d’In M’guel dans le Sahara était géré directement par l’armée, la prison de Blida est militaire…

Votre témoignage intervient au moment où s’ouvre, le 1er juillet à Paris, le procès en diffamation intenté par M. Nezzar contre l’auteur de « La sale guerre », Habib Souaidia…

J’ai travaillé sur mon témoignage dans la discrétion la plus totale: personne n’en connaissait l’existence jusqu’à il y a une semaine. La première écriture de ce livre, je l’ai entamée en détention. J’ai essayé de sortir ce livre pour que l’opinion sache qui est ce monsieur, et le contexte me permettra de faire savoir ce qui s’est passé pendant toutes ces années de détention…

Que pensez vous de la procédure contre l’ancien ministre de la Défense et la manière dont il a fui Paris, en avril 2001?

Je ne veux pas entrer dans ces considérations, mais je peux expliquer ce geste: quelque part, c’est un aveu… Je ne veux pas me prononcer sur la procédure judiciaire et me placer dans un contexte politique: je veux témoigner, par devoir, et je ne veux pas être celui qui doit se taire… Il y a des conventions qui ont été signées et les signataires doivent s’y conformer. Pourquoi les plaintes d’un algérien ne devraient-elles pas aboutir? Les preuves que j’apporte sont irréfutables, et M. Nezzar ne pourra jamais me contredire. On ne pourra jamais expliquer mon arrestation de façon rationnelle: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement pendant quatre ans. Ce sont des faits réels, et ce ne sont pas les mensonges diffusés par la presse qui changeront quoi que ce soit. Des journaux comme El Watan ou Le Soir d’Algérie affirment que j’ai participé à des actes terroristes entre 1993 et 1995, or durant cette période, précisément, j’étais en prison. C’est de la désinformation, c’est extrêmement grave… Mes papiers prouvent que j’étais détenu et la presse n’a jamais tenté de vérifier ces informations. Pendant ce temps, des responsables du FIS comme El Hachemi Sahnouni, qui a participé à des réunions avec les premiers groupes terroristes, dans les maquis, n’ont jamais été inquiétés… Je veux comprendre pourquoi…

L’un des trois plaignants contre M. Nezzar, Abdelouahab Boukezouha, a retiré sa plainte après l’arrestation de son fils à Alger. Qu’en pensez-vous?

Je ne veux pas commenter cet événement.

Près de six ans se sont écoulés depuis votre libération, pourquoi avoir attendu si longtemps pour parler de la torture?

Tout simplement parce que je suis arrivé en France en décembre 2000. Cinq mois plus tard je portais plainte contre M. Nezzar… Vous savez, tout le monde sait ce qui se passe en Algérie, et je considère qu’il y a une complicité flagrante des Etats… 200 000 morts, ce n’est pas rien! Les déportés, les exécutions, la torture: ce sont des faits réels. Regardez pour le cas des disparus: à Alger, leurs parents manifestent dans la rue. Ces disparus ont pour la plupart été torturés avant d’être exécutés, par crainte qu’ils ne parlent de ce qu’ils ont subi, et tout le monde le sait. La torture n’est pas apparue avec les affaires de terrorisme, les détenus de droit commun aussi la subissent, dans les commissariats. Ça commence dans la rue, lorsqu’un policier tabasse un citoyen, même si la loi le lui interdit… C’est là que le mot hogra (terme générique désignant l’abus de pouvoir au sens large dans le dialecte algérien, ndlr) prend tout son sens: imaginez alors ce qui se passe dans les commissariats. C’est une pratique courante, systématique, dans tous les centres des services de sécurité. Et ne parlons pas de ce qui peut arriver quand on est islamiste ou soupçonné d’appartenir à un groupe terroriste. Dans ce cas, les sévices sont inimaginables, on peut arriver jusqu’à arracher les yeux d’un suspect…

Dans votre livre, vous relatez une seconde arrestation, cinq ans après avoir été torturé. Cette fois, l’interrogatoire n’est pas musclé et l’on sent comme une lueur d’espoir…

Oui, j’ai été de nouveau arrêté en 2000, pour un avis de recherche datant de 1995 et qui n’avait soit-disant pas été annulé. J’ai été emmené dans un commissariat, à Belouizdad (quartier d’Alger, ndlr). Pour moi, l’idée de retourner à ce commissariat était terrible: je me préparais moralement à subir des sévices… Puis j’ai découvert une dame, commissaire de police: elle ne m’a pas jugé, elle m’a entendu. Elle a écouté ma version des choses et ce que j’avais à dire, elle a été juste et j’ai été relâché. Je n’imaginais pas pouvoir entrer dans un commissariat et rencontrer quelqu’un comme elle… Lors de mon arrestation quelques années auparavant, je me suis retrouvé dans ce même commissariat. Il y avait un enfant de quinze ans dans la cellule. Je l’ai regardé, il avait le corps bleui par les coups. Il avait peur, il avait été passé à tabac et son père était dans une cellule voisine. Les policiers avaient voulu lui faire avouer où se cachait son frère aîné, qu’ils suspectaient d’être un terroriste. Ce gosse était innocent. Même si son frère avait fait les pires choses, lui était innocent. Je me suis dit que si cette femme avait été là, les choses ne se seraient pas passées de la même manière…

Que comptez-vous faire après la publication de votre livre?

Mon livre n’est pas la fin de l’histoire, il y a des lois, et elles sont universelles: elles ne doivent pas s’appliquer uniquement au monde occidental. Je sais qu’il y aura d’autres témoignages et d’autres plaintes. Je crois qu’il faut briser un tabou: celui de croire qu’un Algérien ne peut jamais demander de comptes ou s’attaquer à un membre des corps constitués…

Que sont devenus vos co-détenus dans les camps du sud et de la prison de Blida ?

Parmi les détenus du centre d’In M’guel, dans le désert, nous étions 80 à avoir été transférés à la prison militaire de Blida. Un des prisonnier, Ahmed Bouamra (un ancien militaire devenu chef islamiste, ndlr) a été enlevé, à Blida, et il a disparu. Huit autres ont plongé dans la clandestinité après avoir été libérés et ont probablement rejoint des groupes armés. La majorité, soit 70 personnes, a repris une vie normale, malgré tout.

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