tahar djaout

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

TAHAR DJAOUT

Tahar Djaout est né le 11 janvier 1954 à Azzeffoun, en Kabylie maritime. Il passe son enfance et son adolescence à la Casbah d’Alger. Il fait des études en mathématiques (Licence à l’ Université d’Alger, 1977) et en sciences de l’ information et de la communication (D.E.A. à l’ Université de Paris II, 1985). Journaliste professionnel depuis janvier 1976, il est actuellement chroniqueur – éditorialiste à l’ hebdomadaire Algérie-Actualité où il était en 1983 -1984 responsable de la rubrique culturelle. Depuis 1976, Tahar Djaout prend part d’une manière continue aux débats politiques, linguistiques et culturels de l’ Algérie.

LA POÉSIE

C’est avec la poésie que Tahar Djaout entre dans la littérature. Dès 1975, un recueil de poèmes, Solstice barbelé est publié au Canada, puis c’est L’ Arche à vau-l’ eau à Paris en 1978, Insulaire & Cie (1980) et L’ Oiseau minéral (1982) à Alger et enfin Pérennes à paraître prochainement.

Poète insoumis, adversaire de toutes les entraves Tahar Djaout utilise le langage avec bonheur pour fustiger tout pouvoir castrateur. Mais à ces textes ironiques, sarcastiques qui accusent l’ ordre social devant lequel ni le poète ni son écriture ne plient, se mêlent des textes pleins de tendresse et de sensualité.

Certains poèmes disent la recherche de soi – volontiers tournée vers l’ enfance, vers la terre – mais ils disent aussi le cri, l’ errance solitaire du poète et ses espoirs.

Espoir
embrayeurs des nuées
Poètes
et le Temple des Clartés
bâti de vos vertèbres
donnera-t-il enfin
le Pain que nous cherchons ?
(L’ Arche à vau-l’ eau p.11).

Parfois, l’ aventure poétique s’ arrête sur le verbe, comme ce poème dédié à N. Farès

Verbe
Réinventer à tout moment
le sens d’une aura passagère
(…)
Et je bégaie
MOI L’ APHONE
un semblant de protestation
contre le cercueil prématuré
gros de mes syllabes rétrogrades
(…)
Avec mes mots INCULTES
ma rage à ruiner la syntaxe
et mes doigts nus face au Langage
TERRORISER LE VERBE
(Solstice barbelé p.19).

Certains poèmes parlent l’ amour et privilégient l’ espace marin, comme ce petit texte tendre et flamboyant,

Viens
Viens
nous allumerons un feu à l’ orée des vagues
pour attirer les goélands
(Solstice barbelép.38).

D’autres travaillent les contrastes pour dire ici encore l’ amour et le désir.

L’ ombre Traquée
Soleil protubérant
comme une ocelle de midi.
(…)
Le soleil frappe
justesse des traits
cri des arbres harponnés.
Tu es cachée là, quelque part,
devançant les raids de l’ astre,
devançant sa main silencieuse
qui porte l’ incendie dans les feuilles.
ah, surprendre l’ ombre bifurquée,
surprendre ta peau dénudée,
fusion de feux et de gels.

Ici, c’est en cinq verbes terribles que le travestissement de l’ Histoire par l’ Histoire officielle est dévoilé.

Histoire
régler la parade des squelettes
refaire les dates à sa guise.
retoucher les biographies.
effacer le précédent.
le patriotisme est un métier.
(Pérennes).

*

Déjà très présente dans les poèmes et donc très condensée dans les fulgurances qu’exige la forme courte poétique, l’ écriture rebelle et récalcitrante de Tahar Djaout développe ses stratégies dans des textes plus longs : nouvelles et romans révèlent une entreprise de déconstruction systématique des stéréotypes scripturaux et de tous les tabous sociaux que ces premiers induisent et reproduisent.

Bien évidemment cette déconstruction s’ effectue à la faveur d’une forme éminemment poétique dans laquelle les figures analogiques (métaphores et comparaisons) nous font pénétrer – par les thèmes récurrents de l’ enfance, de la mémoire et de l’ amnésie, de la communication charnelle avec la terre – une nature frémissante d’odeurs et de volupté : territoires à reconquérir où la nature prend la place de Dieu, où l’ écriture poétique de l’ imaginaire prend le pas sur les discours politiques de la représentation et sur son vassal, le réalisme.

LES NOUVELLES: Les Rets de l’ oiseleur (1984).

Le recueil de nouvelles – 13 en tout – offre des textes émouvants, drôles, fantastiques dans lesquels l’ auteur, jouant sur une alternance subtile entre éléments poétiques et éléments dénotés tisse avec habileté ses rets d’écrivain rétif au sens avéré du signe.

Certaines de ces nouvelles sont en apparence toutes simples. Le guêpier par exemple conte l’ errance joyeuse de l’ enfance à la campagne. De très belles pages imprégnées d’une nature lourde de sensualité.

Nous revînmes vers la plaine. Durant notre marche, la tête me tournait de joie.La sève pesante des figuiers et des lauriers aux feuilles amères coula bientôt en moi.J’étais oppressé par un poids si lourd de beauté. Je m’assis à l’ ombre opaque et clémente d’un figuier et me pris à écouter les mêmes bruits de la terre. Un bourdonnement confus (quel insecte l’ engendrait ?) fait de musiques superposées m’empêchait de concentrer mon ouïe. Bientôt mon corps lui-même ne fut qu’un immense champ jonché de chaume et de fleurs fanées. Je laissais les couleurs m’envahir. (p.77).

Mais, Le guêpier est aussi l’ histoire de cet oiseau captivé, enfermé « dans un silence obstiné » puis libéré par le narrateur. En parallèle à ce récit, se dessine celui de la rentrée scolaire. Berger pendant l’ été, écolier dès la rentrée, le narrateur signale à travers l’ image de l’ oiseau, celle de l’ air, matière de la liberté, et enfin celle de l’ écriture: « Tayeb et moi suivîmes très haut le vol des guêpiers. Le ciel tout à coup vacillant et l’ écriture stridente de leurs cris entrecroisés.« (p.76). Dès lors cette percée de l’ écriture traversant le paysage devient une piste à suivre car toutes les « images » vont converger vers une mise en abyme de l’ écriture : l’ écriture scolaire codée par une école qui, au nom du réalisme, contraint et estropie.

Le reporter est une nouvelle particulièrement intéressante : long tâtonnement de reportage sur une ville en T (africaine ?) le texte ne cesse de changer de facture, procède par énigmes, enchevêtrements, inachèvements, digressions… En fait il s’ agit d’un « reportage » sur l’ écriture au cours duquel tous les stéréotypes de l’ écriture réaliste et de la vision exotique seront mis à mort. C’est seulement au terme de ce travail de déconstruction qu’un texte terrifiant surgit : la scène d’un repas en famille à la fin duquel le rituel familial se transforme en rituel cannibale, signalant la pulsion de dévoration qui anime les corps sociaux comme le geste d’écriture. « Celui qui termine son morceau de viande le premier pourra s’ attaquer à celui du voisin (…) Le plus jeune des enfants – 5 ans – se démenait aux prises avec un morceau cartilagineux (…) » (p.40-41). C’est en fait le retardataire qui est à son tour dévoré. « Quand les huit personnes se retirèrent une à une du recoin de table devenu inutile un petit corps déchiqueté lardé de coups de couteau et dévoré à moitié formait un amas difforme… » Le reportage sur les anthropophages est-il enfin écrit ? « Mais qu’est-ce que la nécrophagie à côté des hécatombes de l’ Anahnac, de Sétif, de Madagascar et de May Laï, pense-t-il, ce qui est horrible ce n’est pas de manger les hommes morts, c’est de tuer les vivants) (…) »

Toujours dans son questionnement sur l’ écriture lié au questionnement sur les comportements sociaux et les grandes questions de l’ humanité et toujours dans un élan particulièrement poétique Tahar Djaout joue aussi avec les textes littéraires préexistants qu’il imite, transforme, pervertit ou contredit : savoureux pastiches; par exemple celui de Canicule dans lequel on reconnaîtra sans difficulté l’ écriture camusienne de L’ Etranger concentrée ici dans ses thèmes. L’ épisode du meurtre de l’ Arabe, le procès qui s’ ensuivit et la phrase de Meursault : « C’est à cause du soleil » :

Je fermai mes yeux irrités, mais il restait toujours cette image d’une boule de feu surnageant dans un brasero en mouvement. J’aurais dû apporter d’Alger mes lunettes de soleil….(p.144).

ou encore le début de L’ Etranger :

Je me rappelle le lendemain du jour où mourut ma mère. Je n’étais pas triste. Je ne pensais à rien. Je mangeais des dattes. Je ne pensais pas. Juste une machine qui partageait chaque datte en deux et qui la fourrait dans une bouche. Je ne me demandais pas s’ il existe une condition humaine. Pour moi, la condition humaine consistait à manger des dattes sans penser à rien. (p.149).

Dans « Le dormeur » et « Le train de l’ espérance« , La Métamorphose de Kafka se trouve métamorphosée par le personnage Blarass enroulé dans son rêve. « Il ne tarda pas à être pourvu en effet d’une belle carapace annelée de cloporte ». Nous retrouvons entre autres poètes, Rimbaud, dans « Royaume »« les bateaux » objets d’insomnie du narrateur « boivent à la source de leurs rêves (…) et reviennent ivres. »

Ce n’est pas un hasard si, enfin, la dernière nouvelle donne son titre au recueil. « Les Rets de l’ oiseleur, dès la première ligne font éclater le mot, pris au piège de l’ espace de l’ écriture: « …Ciel/  une césure emprisonne la mer tassée à l’ horizon (…) »(p.167).

Le recueil prend fin pour mieux se continuer sur cette image métaphorique de l’ enfant qui arrache les oiseaux traqués aux grilles de l’ oiseleur; un oiseleur impuissant face aux bateaux des rêves, à la poésie:

L’ enfant sans prendre son élan, enjamba les arbres qui bordaient la rivière et se mit à cueillir comme des marguerites, les barques de pêche qu’il dépouillait soigneusement de leurs voiles avant de les mettre dans sa poche.(p.173).

LES ROMANS

L’ Exproprié (1981) [1] n’est ni un roman ni un poème. Ce serait plutôt un texte qui aurait décidé de jouer la contradiction entre l’ un et l’ autre. L’ univers en est chaotique et son agencement apparaît comme un agglomérat de discours hétérogènes et de lieux glissant les uns sur les autres. Les premières pages nous informent par la voix du narrateur, qu’il s’ agirait d’un voyage dans un « train-assises ». Les inculpés seraient jugés durant le voyage et descendraient du train selon le lieu assigné par le verdict. Cependant, l’ espace déployé par le voyage ne marque jamais les étapes d’un itinéraire. C’est d’ailleurs dans un espace intemporel que se déroule ce voyage dont on ne parle plus beaucoup au fil des pages. La flèche de Zénon reste suspendue au-dessus du train…

Comme toujours dans les écrits de Djaout, le déjà-dit se trouve subverti : le texte est émaillé « d’expressions figées » (maximes, proverbes, énoncés religieux) détournées. Parfois les figements se trouvent parasités dans « une pratique d’hygiène » de l’ usage de la langue :

A deux… nous avions formé un drôle de trio
Il prit son courage à trois mains
Une paire de chaussettes à un âne trijambiste
Je ne peux pas jouer triple jeu.

A d’autres moments les expressions figées soient travesties, accusant un comique tendancieux portant essentiellement sur la parole immémoriale de l’ autorité religieuse. Par exemple :

Mon prophète – expert- comptable.
Il s’ en essuie les mains et les testicules.
Sexedieu.
Sacré nom de diable.
Un verset bien placé.
Que Dieu refuse son âme.
Les dieux – trompent – la misère

Dans ces cas, la pratique critique semble bien dépasser le jeu salutaire de « nettoyage » de la langue pour entrer dans une entreprise contestataire. Il s’ agit en fait pour le poète, l’ écrivain, de construire des assertions opposées, négation de l’ énoncé de l’ autre, réagissant à des assertions présentées comme évidents ou objectivement vraies.

Ainsi, tous « les discours de la vérité », politiques, religieux, historiques sont-ils pris à partie par le narrateur. Ici, interrogé par « Le Missionnaire » le narrateur s’ insurge contre le discours « unaire » qui a toujours raison.

Mais le Missionnaire musela tous les judas donnant sur le monde le Missionnaire relent outrecuidant de tous les opiums distillés à la lumière des encensoirs m’obligea à m’agenouiller et à orienter mes lunettes vers la lumière aveuglante de Sa Vérité (…) Monsieur le Missionnaire je suis de l’ AUTRE RACE celle des hommes qui portent jusqu’au tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil (p.43).

Réagissant à tous les discours de la vérité, le narrateur s’ interrogeant sur son histoire (de quoi est-il accusé ?) interpelle aussi l’ Histoire. El Mokrani, l’ Emir Abdelkader, la Kahena, se trouvent évoqués dans une écriture fortement questionneuse qui brise tout discours épique:

Ne reste de (et sur) Ali Amoqrane (= ?) Mohand Ath Moqrane – El Moqrani qu’un poème équivoque qu’une vieille femme(sa descendante ?) aux pieds gercés et aux cheveux cendrés portait parfois comme un brandon éteint de foyer en foyer. Une épopée passive qui jouxtait la réalité sans jamais réussir à s’ y intégrer.(p.11).

La recherche des origines, la revendication d’une culture berbère, l’ usurpation historique ne s’ élaborent pas sur une gloire et une valeur passées :

Ici
à l’ ombre de la
Kahena, seule iconoclaste de notre histoire
je dis mon anti-manifeste
et rends hommage à M.K. E. qui le premier
décida de jeter son sang aux latrines
et de faire peau neuve (p.71).

La reconnaissance de la Kahena n’est pas celle d’une héroïne mythique collective (référence à l’ authenticité signalée par le « sang ») mais celle d’un personnage à ne pas sacraliser. On reconnaît ici toute la démarche iconoclaste de Djaout qui nie irrémédiablement tout discours figé et déjoue la stratégie du discours monologique.

Outre cette recherche sur l’ Histoire – l’ amnésie du narrateur pervertissant le lieu du savoir constitué par la mémoire collective, y installe une réflexion neuve qui du même coup devient problématique. Des scènes tout à fait fantastiques animent cet ouvrage : dispute entre le BON DIEU et le MAUVAIS DIEU, ou encore « l’outrageant » comportement d’ »une vieille folle qui déversait une bordée d’injures (…) et qui défaisait les discours de persuasion des notables (…) »(p.79).

Mais au-delà de tout ce travail de déconstruction s’ élaborent des espaces-vertige, territoires de l’ enfance qui peu à peu envahissent tout le texte. Passages souvent non ponctués dans lesquels le narrateur tisse des rapports privilégiés avec la mer, avec la nature – ses partenaires amoureuses – tous ces passages relèvent d’une écriture émotionnelle et érotique. Investissement pulsionnel, il y a dans tous ces passages une sorte de battement de vie, et le paysage comme l’ écriture métaphorique qui le fait exister semble être soumis à la même onde du désir, dans une rythmique qui engage le corps et produit toute la sensualité de ces pages:

Et l’ enfant enfoncé dans l’ herbe jusqu’aux aisselles s’ emparait de la prairie(…) et bientôt un tremblement se communiquait à toute la plaine l’ enfant se sentait tout-à-coup secoué d’un long frisson et tremblait au rythme de la forêt (…) la prairie le culbutait (…) implacable dans son amour elle entourait l’ enfant de ses herbes calines (…) elle inventait des danses en cimaise et des tremblements inédits dans toute la Contrée des Cîmes amour et goinfreries se mêlaient dans ces ébats de la prairie (…) quelques buissons pudiques refusaient avec force vélléités les attouchements de la nuit ( p.123).

La rêverie érotique s’ achève éveillant la sexualité du jeune narrateur. Le corps de femme de la prairie se concrétise dans celui de la trayeuse :

Ce qui l’ attirait vraiment dans l’ enclos c’était la grande trayeuse corps fustigé de biais par le soleil matinal le corps comme un ruissellement de séguia se baissant puis se relevant dans un mouvement grâcieux et déchaîné de copulation (…) le corps pliait dans une cassure de mousseline (…) le regard de l’ enfant s’ y attardait rondeur en cimaise puis long frémissement comme croupe de pouliche pourfendue et saignante (…) (p.130).

Dans ce rythme sans entrave,s’ insinue une sorte de violence – mise à nu des instincts sexuels – et de provocation du corps devenu onde et tourbillon. L’ irruption du refoulé et du désir réprimé se déclare contre toute la tradition lyrique de bon ton. Les thèmes du plaisir et de la mort, de la folie et de la menace féminine, de l’ amour et du dégoût, de l’ érotisme et du sacrifice marquent une rupture fondamentale et une revendication de la subjectivité.

Le problème du refoulé n’est-il pas le même, qu’il s’ agisse de l’ écriture, de sexe, de l’ histoire individuelle ou de l’ Histoire ?

Les Chercheurs d’os (1984) est un roman d’allure linéaire qui s’ appuie sur un fait historique : la quête des ossements des combattants de la guerre de libération tombés un peu partout sur le territoire national. Le lecteur suit les pérégrinations d’un adolescent – il s’ agit de retrouver les « restes » de son frère – d’un vieux parent et d’un âne. Sur le plan de la structure romanesque, ce roman rompt donc absolument avec L’ Exproprié. Cependant qu’on ne s’ y trompe pas : même si le discours paraît « pacifique « et homogène, il est en fait dialogique et conflictuel. En effet la lecture « facile » de l’ ouvrage est trompeuse car l’ ironie et l’ humour traversent une naïveté insistante qui devient très vite suspecte. En effet le choix du narrateur – un adolescent qui n’a jamais quitté son village – intègre un regard neuf, étonné, interrogateur et critique.

- Da Rabah, à quoi donc serviront tous ces papiers que les citoyens pourchassent avec âpreté ?
- L’ avenir, mon enfant est une immense papeterie où chaque calepin et chaque dossier vaudront cent fois leur pesant d’or. Malheur à qui ne figurera pas sur le bon registre ! (p.39).

Mais cette situation initiatique permet de mettre en place une sorte « d’orchestre de voix » sociales que le texte s’ emploie à faire surgir dans les discours codés – religieux, politiques, de l’ armée – et qu’il s’ amuse à confronter les uns aux autres, à les faire se contredire. Ainsi par exemple, un paysan rencontré en cours de route déclare à Da Rabah et au jeune narrateur tous deux étrangers à ce village: « Comment des étrangers ! On peut encore être un étranger dans le pays revenu à la religion de Dieu et aux mains des croyants ! » (p.123).

Discours politico-religieux tout à fait stéréotypé – sorte de matrice – dont l’ écho déformé quelques pages plus loin contredit ce « produit fini » inapte à assumer les phénomènes sociaux. Le même personnage s’ écrie :

Je me console d’avoir perdu un fils, mais je n’accepte pas de le perdre pour rien. Il faut que je prenne ma part des biens de ce monde pour que mon fils ne se morfonde pas dans cet au-delà auquel il ne croyait pas. Ils ne me font pas peur, ces messieurs croulant sous les galons qui veulent tout prendre pour eux…(p.128).

D’autres stratégies narratives sont mises en oeuvre pour dénoncer cette quête « sacrée » qui devient au fil des pages une sorte de course au trésor qui, si elle aboutit, permettra de percevoir une pension : ainsi le titre, « Les chercheurs d’os »-qui exhibe ostensiblement le paradigme  » les chercheurs d’os »- prolifère-t-il et se transforme-t-il pour devenir au fil des pages « Les convois chercheurs de squelettes », « Les voleurs d’os ». Jeu sur les mots, couplages syntaxiques et lexicaux, juxtaposition des contraires, l’ expression « un amas d’os à conviction » renvoie à « pièce à conviction » pour devenir « un précieux butin », « les os de mon frère attendent comme un trésor », « les os s’ entrechoquent comme des pièces de monnaie »…

De même, les métaphores liées au soleil mortifère qui poursuit les prospecteurs et ponctue la marche travaillent tout le texte et recouvrent la stratégie contaminante de l’ écriture pour dire que finalement ce voyage est voué à la négation de la vie. Le roman se clôt sur cet amer constat:

Combien de morts, au fait, rentreront demain au village ? Je suis certain que le plus mort d’entre nous n’est pas le squelette de mon frère qui cliquette dans le sac avec une allégresse non feinte. L’ âne, constant dans ses efforts et ses braiements, est peut-être le seul être que notre convoi ramène.(p.155).

Le voyage s’ est effectué sur un parcours circulaire : départ du village, retour au village et ce voyage cyclique établit une statique du mouvement qui rejoint la statique des discours de l’ Histoire, une histoire qui tourne en rond, ou mieux qui tourne à vide. C’est donc ici un mouvement tournoyant que le texte reproduit et qui est bien celui de la mort, celui des chercheurs d’os.

De façon fort heureuse, la deuxième partie, au centre du roman éclaire, dans des métaphores toujours chatoyantes et éblouissantes, tout l’ ouvrage. Une fois encore les territoires de l’ enfance alimentés par les rêves du grand frère et les escapades du narrateur enfant qui nous entraînent vers des glissades affectives faites de fraîcheur vers un temps où le monde se donne comme spectacle immédiat et possession sans réserve. De très belles pages :

C’est vrai que mon frère avait dix ans de plus que moi, mais jamais auparavant il n’avait fait montre de cette assurance protectrice et de cette maturité. Il parlait et les forêts, les oiseaux, les oliviers, la violence, le sang et le pardon prenaient à mes yeux d’autres contours et une autre densité. Je comprenais en l’ écoutant, qu’on pouvait être tout à la fois nu et riche, adroit et humble, fort et généreux(…) (p.105).

L’ Invention du désert (1987) est encore un ouvrage qui défie la catégorisation des genres – Roman, L’ Invention du désert est aussi un long poème.

Au départ une commande éditoriale : le narrateur se trouve chargé d’écrire un épisode de l’ Islam médiéval. Il choisira le prophète Ibn Toumert, théologien intransigeant, prêcheur rigide, féroce et exalté, combattant forcené de la foi dont nous suivrons les errances. Puis, de façon assez inattendue, Ibn Toumert se trouvera catapulté dans le Paris du XXème siècle…

En plein Champs-Elysées, parmi les touristes nordiques et japonais, Ibn Toumert promène sa hargne dévote que le soleil de juillet rallume chaque fois qu’elle s’ assoupit. Il est ébloui et multiplié, il est des milliers à la fois. Il descend à foulées nerveuses l’ avenue large comme une hamada et se retrouve tout-à-coup face à la Maison du Danemark. Femmes blondes dénudées, offertes au désir telles des proies. La morale du monde s’ est liquéfiée. (…) Quelle rutilance de couleurs, d’horreurs et de tentations ! que de femmes lachées sur le monde comme des tigresses altérées de sang et de scandale ! Comment les peuples peuvent-ils vivre en paix avec une telle dynamite dans la rue ? Le bâton noueux d’olivier aura beau s’ abattre et meurtrir, comme au temps de Bejaïa la Hammadite déliquescente, il n’arrivera jamais à redresser cette civilisation du péché.

Histoire impossible à écrire. Le narrateur finit par prendre congé des Almoravides et nous entraîne vers d’autres espaces : ceux de la mémoire, de l’ espace fascinant des sables – souvenir de ses voyages en Orient – des rêves et enfin le récit s’ enlise dans d’éblouissantes pages sur l’ enfance, territoire de prédilection, lieu où le langage se donne le spectacle de sa propre fête:

Parfois l’ aube m’écartèle, fait trembler mon coeur comme une proie. Je suis le peuplier assailli(…). Je suis l’ oiseau tôt levé. Dans l’ odeur énervante du café et des bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l’ ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi. Puis la lumière nomme les choses, efface leurs noirs contours effrayants, assure la franchise des ossatures. L’ oiseau cesse d’être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d’acrobate. L’ oiseau récupère le ciel, le signe d’un chant, victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d’essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités. (p.128-129).

Les Vigiles (1991) est un roman qui s’ organise autour d’un personnage – professeur et inventeur d’un métier à tisser d’un nouveau genre – pour dire de façon plus déclarée que précédemment la société algérienne d’aujourd’hui.

« A petits pas » Tahar Djaout – nous faisant suivre les nombreuses démarches et tracasseries subies par Mahfoud Lemdjad pour faire breveter son invention – exténue et mine, d’une écriture « tranquille » et corrosive l’ appareil administratif bureaucratique :

Vous venez perturber notre paysage familier d’hommes qui quêtent des pensions de guerre, des fonds de commerce, des licences de taxi, des lots de terrain, des matériaux de construction; qui usent toute leur énergie à traquer des produits introuvables comme le beurre, les ananas, les légumes secs ou les pneus. Comment voulez-vous, je vous le demande, que je classe votre invention dans cet univers oesophagique ? (p.42).

Tout occupés à contenir une population qui déferle devant les nombreux guichets de la mairie, à régler des affaires louches de l’ appareil politique, les agents sont aussi les vigiles qui suspectent l’ inventeur « D’avoir libéré cette terre leur confère-t-il le droit de tant peser sur elle, de confisquer aussi bien ses richesses que son avenir ? »(p.111). Ces réflexions sont celles du bouc émissaire Menouar Ziad qui devra endosser l’ erreur commise à l’ égard de Mahfoud Lemdjad (finalement primé à l’ étranger pour son invention). De beaux passages, dans cet ouvrage, qui renvoient à des épisodes passés de Menouar : flash-back pleins de poésie, aventures simples d’un paysan amoureux de la campagne et, de sa terre odorante, alternent avec les discours-fossiles officiels, tel cet article journalistique, reprise exemplaire des clichés éculés de la langue de bois:

A la suite des manifestations provoquées par des groupuscules d’étudiants, le Secrétariat national de l’ Union générale des travailleurs a tenu une réunion mardi. Il a analysé la situation politique actuelle marquée par un climat de troubles dus à certains éléments tendancieux oeuvrant pour les intérêts de l’ impérialisme, de la réaction et de leurs valets, et proclamant des slogans allant à l’ encontre de la marche et la continuité de la Révolution. Après les cuisants échecs que lui ont fait subir les masses populaires fondamentales de la Révolution, la réaction n’a pas cessé de multiplier les manoeuvres et de lancer des défis à ces masses qui ont remporté tant de victoires et réalisé d’importants acquis dans les domaines industriel, agricole et culturel. En réapparaissant aujourd’hui sur la scène des événements par de nouvelles méthodes, la réaction a choisi cette fois-ci comme bouclier le patrimoine populaire national principe clairement énoncé dans la Charte nationale et pour la sauvegarde et la préservation duquel les masses populaires oeuvrent.

Tahar Djaout, écrivain de la nouvelle génération, propose des textes construits sur une collision de mots et de formes qui ont l’ avantage d’orienter la lecture vers des modes de pensée en perpétuelle questionnement, agitatrice et rebelle. Cette élaboration critique repose sur une motivation purement esthétique et propose un monde en état de rupture pour dire que ce n’est que sur la discontinuité que les conflits peuvent se développer, marquant ainsi la poursuite insistante de la question de l’ écrivain: celle de l’ écriture entendue comme trajet conflictuel.

Janine FEVE-CARAGUEL

(Extrait de « La littérature maghrébine de langue française », Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA & Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).

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FERAOUN vu par DJAOUT

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

FERAOUN vu par DJAOUT
Le Le 10/01/2008
Présence de Feraoun, par Tahar Djaout
Article paru dans la revue Tiddukla n°14, Eté 1992.
Un cimetière en pente à l’entrée de Tizi-Hibel. C’est là que Mouloud Feraoun repose à côté d’autres morts de son village. Quelques uns des modèles de « La Terre et le sang » ou des « Chemins qui montent » vaquent encore à leurs affaires à des dizaines de mètres de là, où s’empoignent en d’inexorables parties de dominos dans un café proche.
Un café tapissé de posters multicolores qui fixent dans une intenable promiscuité les chanteurs et les vedettes sportives qui faisaient ou font la gloire de la Kabylie.
Mouloud Feraoun se distingue par bien peu de choses des villageois au milieu desquels il vivait. Ceux-ci vous ouvrent leurs portes et leurs souvenirs avec cette hospitalité campagnarde qui n’est pas dénuée de méfiance. Ils sont tout de même un peu gênés par cette théorie de gens inconnus, universitaires, journalistes ou simples curieux, qui viennent enquêter avec tant de sérieux, qui viennent perturber la paix et la discrétion d’un de leurs plus modestes concitoyens. Feraoun leur avait donc caché quelque chose, lui qui avait pourtant l’air en tous points semblables aux autres? Il les avait donc joués ?
Lors d’un passage à Tizi-Hibel en 1982, nous avons recueilli le témoignage d’un enseignant qui avait été en contact quotidien avec Mouloud Feraoun de « 1919 à 1927, c’est-à-dire la partie de sa vie décrite dans « Le Fils du pauvre »". Ce témoignage nous aide à comprendre ce premier roman qui fonde en 1950 la littérature algérienne contemporaine, ce roman que Feraoun a écrit presque pour s’amender, pour s’excuser de la chance qui lui a été donnée de s’arracher à la misère et de pouvoir s’exprimer au grand jour. Voici le témoignage de l’enseignant : « Mouloud venait me réveiller le matin, on buvait du lait de chèvre, puis on partait à l’école. C’était un enfant très doux, très calme, il ne jouait jamais, même pas durant les récréations. Il allait à l’école pieds nus quelle que soit la saison. Toujours premier de la classe, il était indétrônable. La seule matière où il ne brillait pas, c’était le dessin. Je l’aidais parfois à faire un dessin et lui m’aidait en calcul. Il était maigriot, très pâle, mais il était tellement fort dans les études que le maître évitait de l’interroger. Admis au C.E.P. en 1925 à Larba Nath Irathen, Feraoun et moi avions décroché en 1927 la bourse des cours complémentaires. Lui avait la bourse entière parce que son père ne possédait rien ; moi, je n’ai pu avoir qu’une bourse partielle et c’est pourquoi j’ai interrompu les études ».
C’est dans ce monde de l’enfance démunie et rude que « Le Fils du pauvre » nous introduit. Rédigé entre 1939 et 1948, le livre parut en 1950 à compte d’auteur aux Cahiers du Nouvel Humanisme (Le Puy). Les mille exemplaires du premier tirage se vendirent assez vite et le roman est réédité au Seuil en janvier 1954 avec quelques modifications : la troisième partie de l’édition de 1950 disparaît, remplacée par un chapitre de conclusion rédigé par Feraoun en 1953.
Que représente Mouloud Feraoun pour un lecteur maghrébin d’aujourd’hui ? Il est intéressant de tester le cheminement de l’œuvre d’un écrivain qui a joué un rôle primordial en ces années 50 où il a grandement contribué à faire connaître au monde les dures conditions de vie de ses compatriotes. Mouloud Feraoun était jusqu’à il y a une vingtaine d’années, l’écrivain le plus fréquenté par les écoliers d’Algérie – et peut-être de tout le Maghreb. « Le Fils du pauvre » demeure, malgré quelques rides gravées par les années, l’un des livres les plus attachants et les plus vrais de la littérature maghrébine.
L’œuvre de Mouloud Feraoun a toujours eu ses détracteurs, mais aussi des défenseurs convaincus. Même des écrivains beaucoup plus « violents » que l’auteur des « Chemins qui montent », tels le Marocain Driss Chraibi, se sont manifestés à l’occasion pour souligner la valeur de l’œuvre et la probité de l’auteur.
Paradoxalement, les reproches adressés à Feraoun de son vivant et dès le début de sa carrière, sont les mêmes que certains exhibent aujourd’hui encore, comme si les outils de la critique n’avaient pas évolué depuis et comme si le contexte socio-politique et culturel de l’Algérie, était demeuré immuable. Le plus tenace des griefs s’attache au cachet trop régionaliste que d’aucuns décèlent dans l’œuvre.
Mouloud Feraoun écrivain régionaliste ? Ce qui circonscrit un écrivain et détermine sa dimension, c’est beaucoup moins l’aire où évoluent ses personnages que la profondeur et la véracité de ceux-ci. S’étant juré d’écrire une oeuvre réaliste et populiste (ce dernier terme n’est pas forcément péjoratif) notre romancier l’a tout naturellement située par souci de vérité, dans sa Kabylie natale, région d’Algérie qui lui est la plus familière. Le rapport de Jean Giono à la Haute Provence, celui de William Faulkner au Mississipi, celui de James Joyce à Dublin ou celui de John Steinbeck à Salines n’ont jamais fait de ces écrivains des écrivains régionalistes. Mais ce qui a longtemps caractérisé la critique en Algérie – aussi bien la critique universitaire que la critique journalistique – c’est sa subordination à l’idéologie du pouvoir dont l’une des hantises opiniâtres est celle de l’unité nationale. On ne peut pas s’enraciner impunément dans une région donnée – surtout quant cette région est la Kabylie.
Il est toutefois indéniable que la côte de Mouloud Feraoun a aussi baissé ces deux dernières décennies pour des raisons objectives qui sont essentiellement au nombre de deux :
1) La mort l’a empêché d’approfondir son oeuvre et de lui trouver des axes neufs comme Mohammed Dib, par exemple, l’a fait après l’indépendance de l’Algérie ;
2) Il est apparu dans le champ de la littérature maghrébine des thèmes et des styles (Mourad Bourboune, Nabil Farès, Rachid Mimouni, Mohammed Khair-Eddine, Abdellatif Laâbi, Abdelkebir Khatibi, etc.) plus adaptés aux réalités et aux interrogations du lecteur maghrébin.
Le Journal, dernière oeuvre élaborée par Mouloud Feraoun, laisse apparaître toutes les énergies créatrices, la puissance du témoignage et la ressource d’écriture que le romancier-conteur mort à 49 ans aurait pu investir dans les travaux littéraires ultérieurs.
Quoi qu’il en soit, Mouloud Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb, un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord-africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, Mouloud Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucun y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est en réalité un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et de vérité.
C’est pourquoi, cette oeuvre généreuse et ironique inaugurée par « Le fils du pauvre » demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine arrache peu à peu le droit à la reconnaissance.
Revenons à Tizi-Hibel. La djemaâ dont avait parlé Mouloud Feraoun est toujours la même, mais beaucoup de vieilles maisons n’existent plus. Sur l’emplacement de l’ancien pressoir, des décombres où l’herbe triomphe. Il a fallu à l’écrivain une ingéniosité d’acrobate pour donner une certaine ampleur à cette « place des danseurs » grande comme la paume de la main, pour situer des aventures et des drames dans ces ruelles où n’existe même pas assez d’espace pour que deux pensées se croisent.
Quelques personnages du « Fils du pauvre » et de « La Terre et le Sang » sont toujours là. Mouloud Feraoun, cet homme imbattable au jeu de « tiddas » (sorte de jeu de dames qui consiste à placer trois pions côte à côte) était un homme au destin historique ? Allons donc. Ils ne s’en laissent pas conter si facilement. Pour la plupart, l’image qu’ils gardent de Feraoun, l’idée qu’ils se font de lui est celle d’un fils modeste et irréprochable du village, avec sa chéchia et son burnous, avec son opiniâtreté de Kabyle dur à l’ouvrage. Si Feraoun a été grand pour eux, c’est surtout par sa conduite irréprochable de citoyen de Tizi-Hibel, par ses grandes qualités de cœur. Le reste est littérature…
Tahar DJAOUT, article paru dans la revue Tiddukla n°14, Eté 1992.

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BIO & BIBLIO DE K;YACINE

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

BIO & BIBLIO DE K;YACINE dans intellectuels algeriens(48) yaphotogPhoto Domingo Djuric  

 

 


Kateb Yacine est né en 1929 à Constantine, dans l’Est de l’Algérie. Son père avait une double culture, française et musulmane. Après l’école coranique, il entre à l’école et au lycée français. Il a participé, lorsqu’il avait 15 ans (1945) à Sétif à la grande manifestation des musulmans qui protestent contre la situation inégale qui leur est faite. Kateb est alors arrêté et emprisonné quatre mois durant. Il ne peut reprendre ses études et se rend à Annaba, puis en France. De retour en Algérie, en 1948, il entre au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu’en 1951. Il est alors docker, puis il revient en France où il exerce divers métiers, publie son premier roman et part à l’étranger (Italie, Tunisie, Belgique, Allemagne…). Ensuite, il poursuivra ses voyages avec les tournées de ses différents spectacles. Il est mort en 1989.


 

Bibliographie :

Nedjma, Edition du Seuil, Paris, 1956, Points roman, 1981.
Le cercle des représailles, Edition du Seuil, Paris, 1959.
Le Polygone étoilé, Edition du Seuil, Paris, 1966
L’homme aux sandales de caoutchouc, Edition du Seuil, Paris, 1970.
L’oeuvre en fragments, Edition Sindbad, 1986.
Théâtre en arabe dialectal algérien :
Mohammed prends ta valise, 1971.
Saout Ennisa, 1972.
La guerre de 2000 ans, 1974.
La Palestine trahie, 1972-1982.

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AIT MENGUELLET A LA DEPECHE DE KABYLIE

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Aït Menguellet ou la lucidité inquièteQuoi de nouveau sous le soleil ? AIT MENGUELLET A LA DEPECHE DE KABYLIE dans AÏT MENGUELLET(54) 1992_64268

Interrogé au cours de ses dernières apparitions en public sur un éventuel produit artistique qu’il couverait dans ses carnets, Aït Menguellet répond simplement qu’il n’est pas encore inspiré. Une réponse simple au contenu complexe, et pour cause. Être inspiré, recevoir une ‘’révélation’’ de l’intérieur de soi, n’a visiblement rien à voir avec le jeu des anagrammes ou du scrabble.

Plus que des mots à aligner et des prépositions à installer pour les mettre en relation, Aït Menguellet nous a habitués à l’exploration de nous-mêmes pour faire l’aventure intérieure. Il dit pour nous les inquiétudes de l’être et du monde face à une réalité en perpétuelle métamorphose.

Le dernier produit d’Aït Menguellet remonte à 2005. La profondeur et la portée de Innad Umghar semblent venir couronner un parcours, une réflexion et une méthode. Dans un premier travail, nous situons au moins trois poèmes dans le champ d’investigation sur lequel nous nous sommes engagés jusqu’ici, à savoir la réflexion philosophique sur l’être et le monde. D’abord, les deux chansons qui justifient le titre même de l’album : Amghar azemni mi t id nesteqsa  et Maci di tesleb ddunit, ensuite Tekkerd sbah gher ceghlik. Cette dernière traite de la fuite du temps, du déroulement d’une vie faite de labeur et de simplicité à la manière de pauvre Martin de Brassens immortalisé en kabyle par Mohia dans Amuh n’Muh wwet aqabac. C’est un thème qui a fait l’objet de profondes études menées par des philosophes comme Bergson et par des écrivains dans leurs œuvres de fiction et dont la plus importante sans doute est Le désert des Tartares écrite par Buzzati. Baudelaire, dans son poème L’Horloge, traduit parfaitement ce sentiment de la fuite du temps en nous jetant dans l’absurde d’où sont exclues hypocrisie et illusions.

Les deux poèmes qui font intervenir, dans un dialogue, le peuple qui constate l’âpreté et le flou de la vie actuelle, et le vieux sage qui répond que “cela  a été toujours ainsi’’, constituent la substantifique moelle d’une pensée qui, en ces temps de médiocrité et de mépris, se veut vigoureuse, vigilante et, de surcroît, esthétiquement éthérée et haute en couleurs. Même si, comme le soutient un penseur, tout a été dit par le passé, y compris, pouvons-nous ajouter, dans la culture kabyle, le plus important pour

la société-qui, en fin de compte ne fait qu’écrire le même livre depuis toujours- est la nouvelle formulation, l’appréhension personnelle que fait le poète des problèmes de toujours, la nouvelle esthétique qui prend en charge tous ces questionnements et ces observations.

Démence du monde

Pour revenir au dialogue établi par Lounis entre la société et le vieux patriarche, il importe de dire qu’il touche à tous les aspects de la vie : cognitif, social, politique, individuel,…

 » Le monde n’es-il pas pris de démence ?

L’erreur surpasse la rectitude ;

Où s’arrêtera la tragédie

Lorsque des hommes en arrivent à tuer leurs semblables ?

Le ciel même a subi un changement ;

Nous l’apprîmes de ceux qui se souviennent encore.

Vieux, nous voulons savoir

Ce qui aujourd’hui est en train de voir le jour.

Nous voyons le temps comment il est bâti ;

Démoli, nulle trace de lui.

Ce que nous estimons être bon,

On nous ordonne de l’abandonner, car ‘’altéré.’’

Les interrogations de l’ ‘’assemblée’’ continuent en citant tous les travers, incompréhensions et impasses qui se dessinent devant les horizons des hommes. La justice? Elle est chassée et remplacée par l’arbitraire. Le pauvre ? Il subit son sort dans le silence et l’indifférence des riches. L’amour? L’âge mûr l’a éloigné des horizons même si, paradoxalement, on en rêve toujours. La santé ? Elle est malmenée par les épreuves et les vicissitudes de la vie.

 » A chaque fois que nous nous lavons,

Nous reprenons nos saletés.

Comment voulez-vous qu’il vous écoute,

Celui qui a subi un lavage de cerveau ?

(…) Vieux, nous voulons savoir

Ce qui aujourd’hui est en train de voir le jour.  »

Dans l’erreur, ils continuent leur chemin

Les réponses du patriarche sont trempées dans la sagesse ancestrale, qui ne se fait pas trop d’illusions sur le monde, le sort de l’humanité, les destins individuel et collectif. La même course du soleil, la même terre supportant les hommes, les mêmes problèmes qui se posent à l’humanité depuis qu’elle existe. ‘’Vanité des vanités, tout est vanité !’’ dit l’Ecclésiaste, en ajoutant que ‘’il n’y a rien de nouveau sous le soleil’’, citation que Lounis reprend dans une interview. Les problèmes se déplacent, se transforment, prennent d’autres aspects ; mais, ils ne disparaissent jamais. C’est, sans doute la raison pour laquelle on a imaginé le péché originel. A la recherche éperdue de bonheur, l’homme mourra sans en avoir connu la teneur. C’est le désir de l’absolu. Ce bonheur existe-il seulement ? Tchekhov nous apprend que le bonheur n’existe pas, seul existe le désir d’y parvenir. A moins que cela soit, comme le suggère le philosophe Alain, de petits instants fugaces que peu d’hommes savent happer dans la foulées des épreuves et de la démence du monde. Dans sa réponse, le patriarche avance :

« Ce qui advient, même si c’est d’une autre façon,

C’est déjà produit jadis.

Rien de nouveau n’a eu lieu.

Le toit du ciel recouvre la terre ;

Il la regarde depuis qu’elle est là.

Il observe les jours qui font les siècles.

Il sait ce qui est déjà arrivé et ce qui arrive.

Il a vu des hommes tuer leurs semblables,

Et ceux qui, dans l’erreur, continuent leur chemin.

(…) La justice est une parole en l’air ;

Un membre forcé de la famille.

L’arbitraire a toujours mené le monde.

Lorsqu’il a pris place parmi vous,

Il est bien sustenté par la peur « .

Dans un éternel recommencement, l’humanité retombe dans les mêmes travers, n’arrive pas à faire émerger ni encore moins à faire régner la justice, le bonheur et le bon sens.

 » Ceux qui aspirent à la paix,

N’en trouvent nulle trace.

Ceux qui en jouissent,

N’en connaissent pas la valeur.  »

Retrouvant ses excellentes tournures qui expriment la dialectique de la nature, Aït Menguellet nous replonge dans une sorte d’aporie grecque où l’effet et la cause se mêlent pour créer une situation d’absurdité indépassable :

 » Avec de l’eau propre, tu t’en vas te laver.

L’eau sera salie, et tes mains seront nettoyées.

Vous salissez ceux qui vous souhaitent propreté.

Vous lâchez la bride de ceux qui sont tordus. « 

Nous retrouvons évidemment dans les anciennes chansons de Lounis ces exemples de métaphores où les contraires se nourrissent les uns les autres en donnant lieu à des situations d’apparence absurde.

 » Sans doute que c’est le couteau qui nous  a égorgés

Qui pourra nous faire relever  » (1989)

 » Celui qui a bien vu a fini par dire :

Pourquoi le soleil a dévoré l’eau,

Et l’eau a voilé le soleil « 

 in album Awal 1994.

En abordant des thèmes aussi profonds, et qui réellement constituent une continuité de la réflexion de l’auteur depuis une trentaine d’années, Lounis Aït Menguellet projette incontestablement la poésie kabyle dans l’arène de l’universalité la plus raffinée. C’est, assurément, en partant de l’héritage culturel kabyle- que Mouloud Mammeri place dans le panthéon de la pensée humaine- que Lounis a su donner une autre dimension à cette littérature qui rejoint aujourd’hui, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus fondamental, la grande littérature mondiale. Le théâtre de Samuel Becket, ‘’Le Mythe de Sisyphe’’ de Camus, La Conversation de Claude Mauriac et les romans de Kafka ne sont pas les seules œuvres de l’expression du sentiment de l’absurde. Il faut ajouter à ce panel une forme rare de la formulation de cette catégorie philosophique : la poésie d’Aït Menguellet. Car, en poésie, seul Baudelaire a pu dire de la façon la plus pertinente les sentiments de la déchéance de l’homme, du sens équivoque des choses et du non-sens de la vie.  » C’et le privilège splendide des poètes que de savoir parer de rythmes la prose des jours et exalter l’action des prestiges de la parole « , disait Mouloud Mammeri.

Amar Naït Messaoud

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10ème anniversaire de l’assassinat du Rebelle

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

window.google_render_a25 Juin 2008,   La Dépêche de Kabylie

Matoub, la légende,… un repère

Le bouillonnement culturel et militant ayant caractérisé le combat pour l’amazigité au milieu des années 70 ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.

A la fin des années 60 et tout au long de la décennie qui suivra, une véritable renaissance culturelle s’est développée dans un système underground, en dehors des circuits administratifs, de la bureaucratie et de la censure du parti unique.

Les cours informels de berbère assurés à l’université d’Alger par Mouloud Mammeri étaient assidûment suivis par des étudiants engagés dans le combat culturel ; ces cours seront brutalement interrompus par l’administration et la fougue de l’élite kabyle prit d’autres relais.

Un point de ralliement sera consigné par Bessaoud Mohand Arab en fondant, avec des amis, l’Académie berbère de Paris. Autour de cette institution bénévole graviteront des étudiants, des chanteurs émigrés et de simples travailleurs.

Des relais seront implantés en Algérie, particulièrement à Alger et en Kabylie, par l’intermédiaire d’étudiants, de lycéens et de certaines personnes plus ou moins instruites acquises à la cause de la défense de la culture berbère. Mohamed Haroun, étudiant au lycée technique de Dellys, sera un fervent et efficace ambassadeur de cette institution au niveau de la Kabylie.

L’arbitraire du pouvoir avait interdit toute expression publique de la culture berbère : des élèves de lycées de Kabylie ont plusieurs fois été contraints de jouer des pièces de théâtre en arabe classique ; la télévision d’Etat ignorait complètement la dimension berbère de la culture algérienne en faisant l’impasse sur cette langue et en faisant un matraquage propagandiste sur et dans la langue arabe ; tous les signes qui renvoient à cette culture sont pourchassés, y compris par les forces de répression.

La provocation alla jusqu’à programmer des chanteurs arabophones au cours d’une édition de la Fête des Cerises de Larbaâ Nath Irathène, ce qui entraîna de graves troubles et une féroce répression des populations.

Cette attitude ségrégationniste avait, comme de bien entendu, renforcé la conviction des femmes et des hommes de culture, des lycéens et des étudiants, quant à la justesse du combat amazigh. Cela se traduisit par un travail encore plus profond et plus élargi de tous ceux qui, souvent avec des moyens dérisoires, s’étaient investis dans la culture.

Loin de nous l’idée de procéder à un inventaire des œuvres et des personnalités qui allaient constituer le ferment de la lutte pour la culture berbère pendant les années qui ont précédé l’explosion d’Avril 1980 ; on ne peut cependant faire l’impasse sur certains hommes et certains symboles qui ont fini par faire corps avec la société : le chanteur et militant Ferhat Imazighen Imoula, Aït Menguellet, Ben Mohamed, Mohia, Slimane Azem, Mammeri, la JSK…

C’est dans ce contexte que surgit une voix rocailleuse, porteuse de rébellion et d’espoir à la fois. Matoub Lounès agrégera dans son action et son travail artistique les plus-values culturelles de ses prédécesseurs en y apportant sa touche personnelle faite de fougue, de combativité exceptionnelles.

On ne pourra jamais dresser une liste exhaustive pour une période qui a fait intervenir également des anonymes, des militants sans ‘’statut’’ particulier. En tout cas, chanteurs, écrivains, animateurs d’associations et de revues interdites, animateurs villageois, tous ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à l’éveil de la conscience berbère en Kabylie.

Même les organes officiels de l’Etat ont été investis, d’une manière subtile et intelligente, par les défenseurs de la démocratie et de la culture berbère ; nous faisons particulièrement allusion à la Radio d’expression kabyle, la Chaîne II, où ont pu s’exprimer des hommes et des femmes de grande valeur à l’image de Benmohamed, Boukhalfa, Hadjira Oulbachir, …etc. et à l’hebdomadaire “Algérie Actualités’’ où travaillaient des plumes prestigieuses comme Tahar Djaout, Abdelkrim Djaâd…qui ont pu éclairer l’opinion sur un certain nombre de sujets complexes liés à la culture.

Il s’ensuivit alors un bouillonnement culturel sans précédent suite auquel la société kabyle a renoué avec les grands symboles de sa culture et de son histoire : Massinissa, Jugurtha, Juba, Jean et Taos Amrouche, Feraoun, Abane Ramdane, Krim Belkacem, etc.

Presque tous ces symboles ont servi dans la chanson de Lounès pour illustrer le combat des ancêtres, tirer les leçons de erreurs du passé et tracer des voies nouvelles pour l’émancipation politique, sociale et culturelle de la jeunesse algérienne en général et kabyle en particulier.

Une esthétique de la rébellion

Trop rares sont les poèmes de Matoub Lounès où la vie privée du chanteur soit assez éloignée des thèmes majeurs qu’il a eu l’occasion de traiter dans sa courte mais exaltante vie.

Au cours d’une carrière artistique qui s’étale sur environ vingt ans- et que seul son destin tragique a pu arrêter à Tala Bounane un certain 25 juin 1998-, Matoub a carrément bouleversé le cours de la chanson kabyle en lui apportant un souffle nouveau marqué par la fougue et le rythme de la jeunesse, l’esprit rebelle et une sensibilité à fleur de peau.

Pourtant, en venant à la chanson, il n’a pas trouvé le terrain vierge. Au contraire, une génération post-Indépendance, pleine d’énergie et d’imagination, a pu s’imposer auprès d’un auditoire assoiffé des mots du terroir et des rythmes ancestraux, catégories artistiques niées et malmenées par la culture officielle imposée par le parti unique.

Ainsi, Aït Menguellet, Ferhat Imazighène Imula et Idir ont pu se mettre au diapason des aspirations de la jeunesse de l’époque, et le cours des événements a fait d’eux- peut-être à leur corps défendant- des ‘’porte-paroles’’ attitrés d’une population déçue par l’ère de l’après-indépendance faite d’arbitraire, de népotisme, de négation des libertés et de l’identité berbère.

C’est dans ce contexte, dont le début de maturation peut être situé aux alentours de 1977, année du double trophée de la JSK (Coupe d’Algérie et championnat) qui a vu une jeunesse kabyle enthousiaste et déchaînée cracher les quatre vérités au président du Conseil de la révolution présent sur le stade du 5 Juillet à Alger.

Pour punir la région pour une telle ‘’indiscipline’’, le gouvernement rebaptisa la JSK du nom de la JET (Jeunesse électronique de Tizi Ouzou), sujet qui fera l’objet d’une chanson de Matoub.

Sur ce terrain déjà abondamment fertilisé par une prise de conscience de plus en plus avancée, Matoub évoluera en apportant sa touche et son style personnels et qui se révéleront par la suite comme une véritable révolution dans la chanson kabyle en général.

Après les premières chansons où se mélangent amour, ambiance de fête et rébellion primesautière, thèmes bâtis sur des textes généralement courts et des rythmes vifs, Matoub Lounès épousera la ‘’courbe’’ des événements en s’en faisant parfois le ‘’chroniqueur’’, le commentateur et l’analyste.

Et le premier et le plus important événement que Matoub a eu à vivre dans sa région, alors qu’il était âgé d’un plus de vingt-cinq ans, était bien sûr le Printemps berbère d’Avril 1980.

Pour toute la population de Kabylie, et même pour l’ensemble du pays, Avril 1980 est considéré comme le premier mouvement sortant des entrailles de la population après l’indépendance du pays en 1962. Tout ce qui s’est passé avant cette date- fussent-elles des émeutes- était circonscrit aux luttes du sérail et était géré en tant que tel.

Le Mouvement Berbère de 1980, qui a commencé en mars et dont les plus gros troubles se sont étalés sur quatre mois- en vérité, ce Mouvement n’a jamais pris fin et tout ce que vivra la Kabylie des décennies plus tard est frappé du sceau d’avril 80-, allait constituer le bréviaire et le champ d’action de la poésie de Matoub.

“L’Oued Aïssi’’, “Si Skikda i t n id fkène’’, et d’autres chansons aussi émouvantes et fougueuses les unes que les autres, sont le point de départ d’un parcours de chanson engagée que ne démentiront ni le temps ni les événements.

‘’Engagé’’, une épithète certes galvaudée, par le pouvoir politique d’abord- car il place et classe tous ses courtisans, artistes ou autres faux intellectuels, dans cette catégorie tant ‘’convoitée’’- et ensuite par de médiocres chansonniers à la recherche d’une hypothétique gloire qui viendrait, si c’est possible, de la débordante générosité du sérail. Mais tel que défini initialement, Matoub répond parfaitement- et jusqu’au drame- aux canons de l’engagement.

Partant de ce constat irréfutable, il s’avère que c’est sans grande surprise que l’on découvre à quel point la vie personnelle, et même intime, du chanteur vient se mêler, s’imbriquer et parfois se confondre au destin collectif que Matoub met en scène dans ces poèmes.

Et ce n’est pas par hasard que les chansons qui excellent dans se genre d’ ‘’amalgame’’ volontaires soient les plus volumineuses, les plus longues. Que l’on s’arrête sur ‘’Azrou n’Laghrib’’ (1983), ‘’Ad Regmegh qabl imaniw’’ (1982) et l’inénarrable ‘’A Tarwa n’Lhif’’ (1986). Toutes les trois portent la marque d’une errance de l’auteur- où se mêlent éléments réels et quelques séquences de fiction poétique- associée à l’épopée de toute une région, un pays, une nation.

D’autres textes plus courts adoptent la même architecture : ‘’A y ammi aâzizène, ayn akka tghabedh ghef allan ?’’, ‘’Tkallaxm-iyi di temziw, xellasgh awen ayn ur d ughagh’’, ‘’Ugadegh ak Rwin…’’, …etc.

Toujours présent

La Kabylie ne se résout pas encore à vivre sans la voix rocailleuse de vrai montagnard et sans la sensibilité fougueuse de l’écorché vif que fut Matoub Lounès. Sa pesante absence s’est imperceptiblement muée en une formidable et indicible présence auprès d’une jeunesse qui se reconnaissait totalement en lui et qui n’arrive pas encore, dix ans après son lâche assassinat à Tala Bounane, à faire son travail de deuil.

Plus qu’un simple phénomène culturel exclusivement lié à la chanson et à son mode d’expression, loin du show biz connu sous les cieux agités de l’Occident, l’attachement à l’idole Matoub est un fort symbole, une forme d’identification historique et culturelle, une plongée dans les mythes fondateurs de la Kabylie et un porte-étendard de la résistance à l’oppression et à l’arbitraire.

La vérité est que le travail accompli par les maîtres et les savants (les amusnaw modernes), à l’image de Mouloud Mammeri, pour la réhabilitation et la promotion de la culture berbère n’était pas accessible directement au commun des citoyens.

Bien que Dda Lmulud eût déployé des efforts surhumains au début de l’ouverture démocratique- alors qu’il avait allègrement franchi le cap des 70 ans- pour porter le plus loin possible le message d’une renaissance amazigh, la mission avait bien besoin de médiateurs culturels agissant directement sur le terreau social existant sans sophistication intellectuelle ni complication conceptuelle. Ce fut le rôle joué naturellement par les hommes d’art et de culture de la trempe de Matoub Louenès.

Avec les mots simples de la tribu- auxquels il redonna sens et puissance -, il parvient à toucher toutes les franges de la société par ses belles métaphores, ses colères justifiées ou circonstancielles, ses envolées lyriques, ses poésies épiques et ses mélodies alliant authenticité et originalité.

Matoub devint un mythe de son vivant auprès des jeunes kabyles à la recherche de repères et de confiance en soi. Ses chansons étaient et sont toujours exécutées et répétées dans les fêtes, dans les écoles, dans les ateliers de travail. Elles sont écoutées à la maison, dans la voiture et sur la voie publique.

Elles sont psalmodiées sur le frêne qu’on effeuille, sur l’olivier qu’on gaule et sur les bancs de l’école qu’on boude. Elles sont entonnées à gorge déployée et à poitrine bombée pendant les marches et manifestations.

Elles sont susurrées a capella dans les chambres nues d’adolescents chagrinés, dans les cuisines de jeunes filles déscolarisées et dans les turnes et piaules silencieuses des cités universitaires.

Aucun espace public ou privé n’échappe à la matoubania. Son assassinat a été ressenti comme l’un des plus grands drames qu’ait  eu à connaître la Kabylie depuis l’Indépendance du pays. Il faut avoir un cœur d’airain et une foi qui ébranle les  montagnes pour ne pas désespérer, pour ne pas faillir, pour ne pas défaillir.

Et c’est tout l’enseignement de Matoub, allant dans le sens de la pugnacité, de la bravoure et du dévouement total, qualités que s’est appropriée la nouvelle jeunesse de Kabylie pour forcer les horizons à s’ouvrir et le destin à s’accomplir.

Amar Naït Messaoud

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Message d’Aït Ahmed aux élus du FFS

Posté par algeriedemocratie le 17 décembre 2008

Message d’Aït Ahmed aux élus du FFS

« Le pays se transforme en prison à ciel ouvert »

La clôture des travaux de la 3e conférence des élus locaux du FFS hier, à l’INTHT (Institut national des techniques hôtelières) de Tizi Ouzou, a été marquée par le message que Hocine Aït Ahmed a adressé aux élus de son parti et dans lequel il dresse un tableau peu réjouissant du climat politique qui règne dans le pays.

Tizi Ouzou. De notre bureau

Incarnant l’opposition politique, le leader du FFS s’en prendra, d’emblée, au pouvoir en place en soulignant dans sa lettre que « d’effroyables processus d’expropriation culturelle, économique, politique et sociale ont sévi contre notre société depuis des décennies au profit de l’intime minorité (au pouvoir). Il en est résulté un système de non-droit et de corruption systématique (…), un environnement autoritaire et hostile à toute norme et à toute règle de jeu ». Dans ce contexte, Aït Ahmed, à partir de son asile helvétique, estime qu’« il n’y a pas d’honneur dans les discours mégalomaniaques et mensongers, dans la violence, le crime organisé, les reniements et les coups d’Etat contre les partis autonomes, les syndicats et les associations libres capables de constituer une société civile garante de l’unité nationale et d’une sortie de crise crédible ». Abordant le sujet des collectivités locales, le chef charismatique du FFS souligne : « Les collectivités locales et les associations représentatives étant empêchées de tout lien avec le reste du monde, le pays se transforme progressivement en prison à ciel ouvert de tout un peuple qui ne voit d’issue que dans le rejet d’élections, dans les émeutes au quotidien, dans l’oubli que procure la drogue, le suicide ou l’exil dans des embarcations de fortune, avec au bout la mort par noyade ou la vie clandestine des sans-papiers. » Sur sa lancée, Aït Ahmed ajoute que « pour éviter tout contre-pouvoir, l’Etat centralisé et policier contrôle le Parlement, la justice et empêche la société civile de s’organiser de façon indépendante (…). Il (le pouvoir) limite les prérogatives des élus locaux proches des populations, réduisant à néant l’autonomie administrative et financière des collectivités locales. Pour contenter ses partenaires occidentaux, il se drape d’une façade démocratique avec un Parlement illégitime conçu par la fraude (…) ». Avant de conclure sa missive, le leader du FFS a énuméré une série de recommandations qui, d’ailleurs, ont été reprises dans les rapports des ateliers ayant eu à débattre des questions de l’autonomie et de la démocratie locales, du développement local et de la coopération intercommunale. Parmi les recommandations en question, l’on citera, entre autres, la décentralisation des pouvoirs, l’autonomie administrative et financière des collectivités locales, la réforme de la fiscalité locale ainsi que la réforme « des procédures administratives très lourdes pour la mobilisation des ressources ainsi que les interférences constantes de l’administration dans la gestion des élus ».

JUILLET 2007

Par MOHAMED NAÏLI

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PETITE BIO DE CHEIKH AHMED SAHNOUN(ALLAH IREHMOU) PAR MOSTAFA BRAHAMI

Posté par algeriedemocratie le 16 décembre 2008

Cheikh Ahmed Sahnoun
ou l’indépendance incarnée dans ses plus nobles dimensions

Dr. Mostafa Brahami, Mars 2004

PETITE BIO DE CHEIKH AHMED SAHNOUN(ALLAH IREHMOU) PAR MOSTAFA BRAHAMI dans FIS(11) moz-screenshot-2sahnoun dans FIS(11)

Sommaire
Préambule
1. À l’école de l’Association des Oulémas : la remise en valeur de l’identité algérienne
2. L’opposition à la dictature du parti unique et au socialisme importé
3. Cheikh Sahnoun, la référence obligée
4. Le rassemblement pacifique de 1982
5. Octobre 1988
6. La création du FIS
7. La création de la Ligue de la prédication islamique (Rabita da’wa islamya)
8. La grève du FIS de mai 1991
9. La fin

Préambule

Je voudrais livrer ici quelques pages d’histoire de Cheikh Ahmed Sahnoun que j’ai connu en 1972, et qui fut la dernière personne à Alger que j’ai saluée avant ma sortie du territoire algérien en novembre 1993. Il faut dire que ce n’est qu’à partir des années 1980 que mes visites chez lui sont devenues plus régulières et plus assidues. C’est en 1982 que j’ai eu l’insigne honneur de vivre, en compagnie d’un certain nombre de frères dont Cheikh Mohamed Saïd, Hadj Hami, Mohamed Tidjani et quelques autres, des moments d’histoire commune en participant sous la direction, la bienveillance, les conseils, les orientations de Cheikh Sahnoun à de grands projets.

La répression de novembre 1982 et notre arrestation en décembre de la même année avaient fini de sceller notre sort et notre chemin communs. Tous les évènements qui suivront nous rapprocheront d’avantage sur les plans humain, intellectuel et militant.
Si certains d’entre nous, qui lui étaient les plus proches, avaient aussi milité politiquement au sein d’un parti (le FIS en l’occurrence) sous la contrainte conjoncturelle, Cheikh Sahnoun, pour sa personne, ne pouvait et ne voulait être embrigadé sous aucun étendard partisan. Il jouissait certes d’un profond respect de la part des responsables du FIS et il me semble qu’il avait une plus grande inclination pour ce parti que pour d’autres mais il ne voulait en être membre sous quelque forme que ce soit et de quelque manière que ce soit. Il se voulait rassembleur et tout un chacun pouvait trouver chez lui conseil et assistance. Le politique, pour lui, était partie intégrante de son combat continu pour un meilleur avenir de la société musulmane et tout aussi important que les aspects éducationnel, culturel et spirituel inhérents à la globalité de l’Islam. Ce combat politique n’était pas nécessairement, à son niveau, partisan.

À cela, il avait ajouté une touche des belles lettres qu’il chérissait et qui émanaient , d’une sensibilité extrême, car il était aussi poète, comme son maître Cheikh Bachir Ibrahimi. Il fut pour moi et mon épouse un second père, plein de tendresse et d’attention.
Je ne peux relever dans ce modeste article, de manière bien imparfaite et incomplète, que l’un des aspects de sa vie, le militant. Et encore ! Car je ne l’ai accompagné qu’une vingtaine d’année sur une vie qui en a compté nonante quatre (94). Je peux témoigner que c’est un véritable don, une gratification d’Allah qu’Il m’ait permis de connaître et accompagner un saint homme, « waliyoullâh », tel que Cheikh Ahmed Sahnoun. Ces quelques pages ne sont qu’un témoignage parmi d’autres, sur celui qui vient de nous quitter alors que la crise algérienne n’est pas encore résorbée de la meilleure manière qui soit.

Et si j’écris ces quelques lignes, c’est par amour pour mon cheikh, par fidélité à son enseignement et engagement, c’est par témoignage et reconnaissance de ce qu’il a été pour moi, pour nous, pour l’Islam et l’Algérie.

1. À L’ÉCOLE DE L’ASSOCIATION DES OULÉMAS : LA REMISE EN VALEUR DE L’IDENTITÉ ALGÉRIENNE

La mort de cheikh Ahmed Sahnoun, qu’Allah l’agrée près de Lui, sonne comme un tocsin de l’avant-dernier représentant de l’illustre école de l’Association des Oulémas fondée en 1931, mais dont les membres fondateurs avaient activé bien avant cette date, de fait, dès les années 1924. Avec Cheikh Sahnoun, s’est éteint le dernier témoin de cette école de l’indépendance totale et intégrale, une indépendance civilisationnelle et culturelle, et non point seulement politique ou territoriale.

Car ceux qui ont pris et accaparé le pouvoir politique en Algérie dès l’indépendance politique en 1962, non seulement n’ont pas assuré l’indépendance complète du pays, ils n’en avaient ni les compétences ni les ambitions, mais ont permis et assuré la pérennité du pire des colonialismes européens. L’actuel ‘président’ algérien n’a-t-il pas reconnu que l’Algérie indépendante a fait plus pour la langue et la culture françaises que 130 ans de présence française ! Et ne parlons surtout pas , ni de la souveraineté nationale, ni de celle de la défense…

Cheikh Ahmed Sahnoun, ainsi que ses pairs, voulaient asseoir un véritable renouveau civilisationnel, en promouvant une identité algérienne, fière de ses origines, y puisant ses inspirations et ses valeurs, et ouverte sur le monde extérieur. Ce à quoi il va consacrer sa vie, dans la lignée de l’école des Oulémas.

En effet, cette école, dès sa fondation, avait œuvré pour la réalisation de trois grands objectifs:
· La remise en valeur de l’identité algérienne, face à la barbare et brutale entreprise coloniale d’effacer quatorze siècles d’imprégnation islamique, et d’appartenance à cette vaste Umma musulmane,
· La réappropriation de cette identité algérienne,
· Enfin le combat pour une Algérie libre et indépendante dans le cadre de l’Islam, de ses valeurs et institutions.
Après avoir vaincu militairement et dans le sang et la désolation toutes les révoltes populaires depuis 1830, la France coloniale s’était attelée à changer la face et les racines de l’Algérie par l’intermédiaire de deux politiques majeures :
· Un changement du rapport démographique de population, et cela par l’importation d’une population étrangère très diversifiée (France, Suisse, Malte, Espagne, Chypre, Grèce, Italie etc.) en leur octroyant la nationalité française et des terres agricoles expropriées aux ayants droits séculaires.
· Une destruction systématique et planifiée des composantes de la culture algérienne à travers l’effondrement des institutions socialisatrices et sociales, l’interdiction de l’enseignement religieux et de la langue arabe, la mise au ban des références algériennes.

Pour ce faire, les massacres de populations (estimée à plus de huit millions de victimes algériennes durant les 132 années du colonialisme français), les déportations (des dizaines de milliers de personnes en Calédonie, Cayenne…), les expropriations systématiques des meilleures terres, et des moins meilleures par la suite, le bannissement des chouyoukhs et des lettrés faisaient partie de la panoplie des moyens employés de manière systématique et institutionnelle.

C’est contre cette destruction de la personnalité algérienne et de la nation algérienne (on disait plutôt musulmane en ce temps !) que se sont rassemblés certains oulémas en créant en 1931 à Alger leur association.

Il faut dire que cette œuvre coloniale de décérébration et de déconnexion de la culture algérienne a quelque peu porté ses fruits durant la nuit coloniale. Le taux d’alphabétisation était pratiquement nul, les structures traditionnelles détruites, des Algériens, formés à et par l’école française, pouvaient alors dire et écrire : « l’Algérie n’existe pas » après l’avoir cherchée dans les cimetières, les montagnes et les livres d’histoire des Gaulois.

C’est alors que s’éleva le cri de Cheikh Ben Badis, et de son école : « Moi aussi, j’ai questionné les montagnes, les vallées, l’histoire et la géographie, et j’ai trouvé que l’Algérie existe, qu’elle a sa personnalité et son histoire, sa mentalité et sa culture. Et qu’elle n’est pas la France. Et qu’elle ne pourrait être la France ».
Il affirma alors : « l’Algérie est ma patrie, l’Islam est ma religion, et la langue arabe est ma langue » et il se faisait appeler Ben Badis Es Sanhadji, pour affirmer sa dimension amazigh.
Alors que la France fêtait spectaculairement son siècle de colonialisme en Algérie (1930), Ben Badis et ses compagnons créèrent l’association des Oulémas Algériens, en affirmant que l’identité algérienne à travers ses composantes amazigh, musulmane et arabe ne saurait se départir de sa culture, et cela en opposition avec la « religion » indiscutable de ce siècle (le 19e), le colonialisme, non décrié par les humanistes et démocrates.

L’association des Oulémas va s’atteler à la grande œuvre de réappropriation de cette identité en oeuvrant sur trois axes principaux :
· retour de la mosquée à ses fonctions d’éducation, de culturation et de conscientisation, en lui assurant son indépendance vis-à-vis de l’administration française,
· en essaimant un réseau d’écoles indépendantes et leur prise en charge par la communauté en y intégrant des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes,
· évacuer les séquelles accumulées durant la décadence et cent années de colonialisme, (dont la résultante, la colonisabilité, avait fait le lit du colonialisme) en redonnant à l’Algérien la confiance en soi et en ses capacités de résistance et de reconstruction civilisationnelle, au travers de cours, conférences, journaux, meetings…

C’est à cette école, et au contact des hommes tels Cheikh Ben Badis et surtout Cheikh Bachir Ibrahimi, dont il a été le disciple, le secrétaire et le confident, que Cheikh Sahnoun va se former et poursuivre la longue marche. C’est dans ce contexte de combat, de militantisme, d’activités incessantes que va grandir Cheikh Sahnoun, d’abord enfant, puis jeune homme.
Il va recueillir l’héritage de ce savant encyclopédique qu’était Cheikh Bachir Ibrahimi, vice-président puis président de l’Association des Oulémas après la mort de Cheikh Ben Badis en 1940. Et tout comme Cheikh Ibrahimi, il ne sera pas le diplômé d’une quelconque université, mais celui de la mosquée. Comme son cheikh, consacré par l’académie de la langue arabe au Caire qui le fera membre pour la beauté, l’excellence, l’érudition de son verbe arabe, Cheikh Sahnoun sera, lui aussi, consacré par les nombreux recueils de poésie qu’il publiera dans cette belle et si pure langue arabe, la langue du Coran qu’il avait mémorisé, étant encore enfant.

Cheikh Sahnoun va alors consacrer sa vie à la liberté et l’indépendance apprises à travers sa foi, le devoir de critique (naçiha), si cher à notre Prophète Mohamed (saws), l’indépendance de la fonction et l’indépendance du projet de société qui le faisait vivre et auquel il avait dédié sa vie. C’est ce que nous verrons dans les paragraphes qui suivent, et qui retraceront quelques pans de son militantisme musulman.

2. L’OPPOSITION À LA DICTATURE DU PARTI UNIQUE ET AU SOCIALISME IMPORTÉ

En Algérie, le régime brutal de Ben Bella s’était installé à la faveur du coup d’État contre le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) en juillet 1962. Débutait alors un long crépuscule fait de privation des libertés individuelles et publiques, d’emprisonnement brutal, de tortures et de règlements de comptes. Un régime qui, au nom d’une pureté révolutionnaire marxisante importée d’on ne sait où, va combattre les expressions diverses de l’Islam et permettre aux staliniens de tout bord de s’ancrer dans les centres de décision économique, syndicale et sociale du pays. Et qui va, après la France en 1940, emprisonner Cheikh Ibrahimi en 1964 (il mourra quelques semaines après sa libération) et prononcer l’interdiction de l’association des Oulémas, afin de donner des gages à ses soutiens « progressistes » et mieux asseoir son règne. Le pouvoir va aussi essayer de mettre au pas les oulémas encore vivants et fidèles à la ligne de Cheikh Ben Badis, en leur imposant de choisir entre la mosquée et l’enseignement; ou en domestiquer ceux qui voulaient rester à la mosquée. Une bonne partie des oulémas choisirent l’école, et délaissèrent la mosquée, à l’exception notable de Cheikh Sahnoun. Mais rapidement Cheikh Abdellatif Soltani, Cheikh Mosbah, Cheikh Omar Larbaoui le rejoignent. Avec Cheikh Soltani, il va s’opposer avec force à l’importation des différents « socialismes » de la part de Ben Bella d’abord et de Boumédiène ensuite. Ils prennent publiquement la parole dans les mosquées en dénonçant les déviations politiques, les atteintes aux libertés, le verrouillage de la société et les tentatives de déculturation entreprises par le régime en place. Ce qui leur vaut d’être expulsés des mosquées d’abord en 1964 puis en 1966.

Néanmoins les efforts de Cheikhs Sahnoun et Soltani ne vont pas s’arrêter là. Ce serait méconnaître l’école badissienne. Ils vont fonder, à côté d’autres compagnons (Hachemi Tidjani, Amar Talbi, Abassi Madani et d’autres), une nouvelle association en 1963, El Quiyam el islamya (les valeurs islamiques), qui va reprendre le travail de conscientisation du peuple algérien. Ils publient aussi une revue en langue arabe et française « Humanisme musulman « .À la suite de la dénonciation de la condamnation et de l’exécution de Sayid Quotb par l’autre régime brutal et policier de Gamal Abdel Nasser en Égypte en 1965, Boumédiène ordonne l’interdiction de l’association et de ses activités en 1966.
L’activité de Cheikh Sahnoun ne va cependant pas s’arrêter, puisqu’il reprend du service dans une autre mosquée, cette fois-ci indépendante du pouvoir en place.


3. CHEIKH SAHNOUN, LA RÉFÉRENCE OBLIGÉE

Cheikh Ahmed Sahnoun était en relation forte avec Malek Bennabi jusqu’à la mort de ce dernier en 1973. Ils s’étaient connus bien avant, dans les années 1940 lorsque Malek Bennabi fréquentait les cercles de l’Association des Oulémas aussi bien en Algérie qu’en France. De plus Malek Bennabi écrivait régulièrement dans le journal en français de l’Association des Oulémas (Le Jeune Musulman). Les deux personnalités avaient en commun l’admiration de Cheikh Bachir Ibrahimi et de son prédécesseur Cheikh Ben Badis. Malek Bennabi avait critiqué durement en 1936, l’initiative du Congrès musulman (coalition présidée par Ben Badis et formée par des partis et des personnalités algériennes ainsi que l’Association des Oulémas), qui se contentait de demander quelques droits politiques au gouvernement français de gauche d’alors, présidé par Léon Blum. Mais cela n’avait pas entaché les très bonnes et intenses relations entretenues par Malek Bennabi et ce mouvement, qui, tous, se rattachaient aux efforts entrepris pour assurer la nahda depuis Djamal Eddine El Afghani et ses disciples Mohamed Abdou et Raschid Rida. Tout ce passé de luttes avait raffermi les rapports entre Malek Bennabi et Cheikh Ahmed Sahnoun, d’autant plus que ce dernier exhalait une respectabilité et une spiritualité reconnues de tous.

Si les mêmes objectifs – la préoccupation du renouveau musulman, l’indépendance de l’Algérie et la lutte contre le colonialisme français- réunissaient les deux hommes, leur formation et leurs méthodes, et donc leurs productions intellectuelles, étaient fondamentalement différentes, tout en étant complémentaires à plus d’un titre.

En effet, Malek Bennabi posait le problème en termes de culture et d’efficacité (il disait qu’il ne s’agissait pas de faire découvrir au musulman sa foi, mais de lui faire retrouver son efficacité); le musulman devait donc se reforger une mentalité conséquente avec le message coranique, dont les interprétations et les compréhensions devaient être dépouillées des oripeaux de la longue décadence par un retour au salaf salih authentique. Cheikh Ahmed Sahnoun posait le problème des musulmans de manière bien plus classique, à savoir un retour aux sources (salaf salih) par un enseignement coranique, la purification du dogme et des pratiques religieuses de toute forme de superstitions et de syncrétisme, l’acquisition des connaissances nécessaires et un engagement dans la vie quotidienne. La complémentarité des démarches apparaît ainsi clairement. Les deux personnalités voyaient la nécessaire implication du musulman dans le combat politique, mais de manière différente.

De même, cheikh Mohamed Saïd comptait parmi les fidèles du séminaire hebdomadaire (tous les samedis) de Malek Bennabi de la fin des années 60 et début des années 70. Il sera lui aussi fortement influencé par les thèses et la méthodologie de ce dernier.

C’est dans cette période aussi que les liens de Cheikh Sahnoun avec certaines personnalités (Abassi Madani, Mohamed Saïd, Abdellatif Soltani) vont se raffermir et se pérenniser. Un grand projet (1971) est lancé en commun avec Abdellatif Soltani et Mohamed Saïd pour la construction de la Mosquée El Arkam. Un comité se met en place Pour le lancement et la réalisation de ce grand projet qui va renforcer les liens entre Cheikh Mohamed Saïd et Cheikh Ahmed Sahnoun.

Les vastes connaissances islamiques de Cheikh Mohamed Saïd, la beauté de son écrit, la puissance percutante de son verbe et sa mesure, son militantisme hors pair, ses hautes qualités morales, tout cela fera que Cheikh Ahmed Sahnoun le choisira, parmi des dizaines d’autres, comme son disciple, son secrétaire et son fils spirituel. C’est le début d’un long cheminement entre les deux personnes jusqu’au 11 janvier 1992, date du coup d’État qui va pousser Cheikh Mohamed Saïd dans la clandestinité jusqu’à son martyr en novembre 1995.
Cheikh Sahnoun, malgré son âge avancé et ses yeux qui faiblissaient, lisait tout, ou presque comme livres, journaux, revues. Il ne laisse pas une journée passer sans écouter les informations de plusieurs stations de radio et de plusieurs chaînes de télévision. Et sa maison ne se vide jamais des jeunes et des moins jeunes.

C’est cette proximité du cheikh avec l’actualité quotidienne à travers les journaux et revues, et ses visiteurs, les jeunes surtout, qui fera de lui ce qu’il a été, un cheikh non seulement au fait des évènements quotidiens, mais qui va s’impliquer à chaque fois que nécessité se fera sentir, et que le devoir l’y obligera. C’est cette prise avec le quotidien, en plus de son érudition et de son indépendance, qui feront de lui la référence en Algérie. Référence qui imposera à beaucoup de monde de passer par lui, afin d’obtenir qui, un aval, qui un conseil… Et pourtant il ne quittera que rarement son domicile et les mosquées dans lesquelles il officiait.
Son refus de se laisser domestiquer par le pouvoir en place, la mesure de ses positions, le pacifisme de son combat – il croyait fermement en la puissance du verbe et en le changement de l’homme – son indépendance vis-à-vis de l’administration algérienne (il avait à chaque fois refusé d’être pris en charge par l’État pour la fonction d’imam), sa modestie, un train de vie des plus modestes, tout cela et bien d’autres lui avaient donné ce statut de passage obligé sur bien des questions nationales.

Cheikh Sahnoun avait ce principe vital de ne pas faire de courbettes au prince, ni de solliciter une quelconque bienveillance de sa part pour sa propre personne. Il maintint ce cap jusqu’à sa mort. Et pourtant, Boualem Benhammouda (secrétaire général du FLN, proche du pouvoir) avait puisé chez lui l’essentiel de sa thèse de doctorat en lui prenant beaucoup de son temps. D’autres ministres le courtisaient pensant tirer profit de sa notoriété. À tout un chacun, il distribuait la bonne parole, l’abreuvait de ses connaissances, faisait profiter de son expérience, sans rien attendre en retour. Il connaissait trop les hommes pour en être ou en devenir dépendant. S’il pouvait conseiller, exhorter au bien, pousser au meilleur, il le faisait avec la plus grande énergie et le plus grand bonheur. S’il pouvait aider quelqu’un, c’est avec plein d’espoir qu’il le faisait. Mais il n’attendait rien de quiconque. Il chérissait sa liberté et son indépendance plus que tout au monde.

C’est cette liberté et son indépendance qui lui feront refuser de cautionner la sortie armée de Moustapha Bouyali venu lui demander son aval et une fatwa dans les années 80. C’est cette même indépendance de jugement et de position qui le tiendront éloigné de toute activité politique partisane.

Dans les années 80, la situation algérienne connut beaucoup de bouleversements. La légitimité « révolutionnaire » qui gouvernait l’Algérie s’essoufflait. L’alliance « critique » de Boumédiène avec la gauche prenait de l’aile avec la venue de Chadli. Les mouvements protestataires aussi bien sociaux que politiques commençaient à prendre de l’ampleur. En particulier la « çahwa » (Réveil) islamique s’ancrait aux niveaux populaire et estudiantin, et dérangeait la mainmise gauchiste dans les enceintes universitaires, en particulier.
Quelle n’a été la joie de Cheikh Sahnoun quand il fut invité, avec son compagnon Cheikh Soltani, à tenir conférence dans les enceintes universitaires (1980). En effet, l’université algérienne pouvait enfin inviter en son sein d’autres personnalités que les gauchistes, les pontes du FLN etc. Cheikhs Ahmed Sahnoun, Abdellatif Soltani vont être accueillis en héros et vont faire salles combles lors de mémorables conférences dans les cités universitaires. On y vient de partout pour écouter ces cheikhs reprendre leur place dans la société algérienne.

4. LE RASSEMBLEMENT PACIFIQUE DE 1982

Le pouvoir algérien va tenter de « nationaliser » les mosquées en y plaçant ses imams et en contrôlant les prêches. Mais des mosquées qualifiées de « libres » vont bientôt voir le jour pour plusieurs raisons. D’abord un peu partout dans le pays le nombre de mosquées était trop faible, ce qui poussa les croyants à prendre l’initiative de construire des mosquées, dont certaines vont échapper au contrôle de l’État. Ensuite, au vu de la main mise de l’État sur les mosquées, des croyants vont tout simplement transformer des lieux (hangars, usines désaffectées…), à l’origine non destinés à la prière (çalât), en mosquées libres. Les jeunes vont s’y investir pleinement et diffuser les valeurs musulmanes, reprenant en cela les moyens employés par l’Association des Oulémas pour se dégager du cadre colonial imposé aux mosquées et des muphtis nommés pour sa cause.

Dans tous les quartiers notamment populaires, l’on assistait à un grand bouillonnement, des mosquées libres se multipliaient où des jeunes imams officiaient, des cours d’appui scolaire étaient organisés et des manifestations culturelles islamiques apparaissaient un peu partout.
C’est dans ce cadre que Cheikh Sahnoun deviendra imam dans une de ces mosquées libres, la mosquée Oussama de Birmandreis (Alger), dans les années 70, après avoir officié dans celle de Bologhine (Alger). Le comité local de la mosquée Oussama va lui construire une demeure modeste et dans laquelle il va installer sa vaste bibliothèque qui ne cessera de s’agrandir.

Visiblement, le pouvoir militaire en Algérie ne pouvait laisser cette liberté dans le ton, l’expression et l’organisation prendre de l’ampleur et dépasser le cadre étriqué du parti unique et ses avatars d’organisations nationales et de publications. Le régime va attendre la moindre occasion pour « remettre » de l’ordre dans « sa maison Algérie ». Le recteur de l’université d’Alger, en octobre 1982 va lui donner cette occasion, en décidant de ne laisser entrer à la mosquée de l’université d’Alger, le vendredi, aux fins d’effectuer la prière, que les seuls étudiants, alors que, jamais, depuis l’ouverture de cette salle de prière en 1969 (ou 1968) cette interdiction n’avait été imposée.

Cette mosquée drainait, non seulement les très nombreux étudiants, mais de nombreuses autres personnes, car elle constituait l’un des hauts lieux de réflexion et de formation de jeunes musulmans épris de leur projet de société islamique. C’était un lieu de la contestation politique. Elle symbolisait du fait de son initiateur, Malek Bennabi, un foyer de rencontres entre universitaires, un lieu de l’élaboration de la pensée bennabienne, où les idées de la nahda se côtoyaient et se fructifiaient mutuellement. Cette mosquée était aussi visée pour son rôle de lieu de naissance d’un mouvement islamique universitaire clandestin (mouvement du Renouveau civilisationnel, El Binâ’i el hadârî) qui essaimait partout et dérangeait notamment l’ordre gauchiste dans l’université algérienne.

Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que ce mouvement avait, dès ses débuts en 1972, comme référents l’Association des Oulémas Algériens et Malek Bennabi, alors que des mouvements islamiques qui verront le jour bien plus tard, renieront ce double héritage. Cependant il ne s’enfermera pas dans ce seul héritage, et puisera de partout et de tous les savants le meilleur de ce qu’ils avaient produit, comme l’avait d’ailleurs fait l’Association des Oulémas. Ce mouvement refusera cependant toute allégeance organique ou intellectuelle aux autres mouvements, en faisant sienne la spécificité algérienne. Et c’est parce que Nahnah Mahfoud avait fait allégeance au mouvement internationaliste des Frères musulmans, et que nous avions refusé de le faire, qu’il avait alors fabriqué le sobriquet de la Jaz’ara pour désigner ce mouvement qui ne se reconnaîtra jamais dans cette appellation. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que durant des années (en fait jusqu’au début de la guerre civile en 1992) Mahfoud Nahnah ne se référa jamais à l’Association des Oulémas, ni à son président Cheikh Ben Badis ou ses disciples, mais plutôt à Mahfoudi (de Blida) qui lui avait prodigué un enseignement dans une école créée à Blida (avant la guerre d’indépendance), l’école El Islah, qu’il citait volontiers publiquement.

Mais quelques années plus tard, Nahnah se ravisera, nécessité politique oblige, et commencera à citer Ben Badis, Malek Bennabi, Ibrahimi…Et il parlera alors volontiers de la spécificité algérienne dont il se moquait auparavant et dont il fit son cheval de bataille contre le mouvement du Renouveau civilisationnel.

Revenons aux incident de l’année 1982 : Le vendredi 29 0ctobre, le recteur de l’université d’Alger, Slimane Cheikh, ferme la porte extérieure de la mosquée de l’université, et ne laisse entrer par la grande porte de l’université que les seuls étudiants sous le contrôle de vigiles, en refoulant les non-étudiants. Un attroupement de plus en plus grand de fidèles venant à la prière se forme à l’extérieur de l’enceinte de l’université. Les voisins commencent alors qui, à amener des tapis, qui, à jeter des tapis et des draps de leurs balcons pour permettre aux hommes et femmes rassemblés d’effectuer leur prière. Et ils la feront sur la voie publique, sur les trottoirs.

En fait cet incident s’était greffé sur un autre, bien plus dramatique, qui avait eu pour lieu, la cité universitaire de Ben Aknoun où s’étaient tenus des élections pour le renouvellement du comité universitaire, en ce début du mois de novembre 1982 (le 2 novembre). Les élections avaient donné une écrasante victoire aux islamistes quelques jours plus tôt, ce que ne pouvaient digérer les berbéro-communistes qui avaient depuis de très longues années la haute main sur les affaires de la cité. Ces derniers vont alors mobiliser leurs troupes avec des complicités au sein des directions des cités universitaires et du CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et sociales) leur permettant de drainer leurs troupes avec les cars de transports universitaires. Arrivés à la cité universitaire de Ben Aknoun, les vives discussions dégénérèrent et les berbéro-communistes en vinrent aux mains aux fins de reprendre « leur cité ». Il y eut malheureusement un mort, Amzal Kamel (militant trotskiste de la Quatrième Internationale SUQI) qui, non seulement, n’habitait pas dans cette cité, mais était venu de l’extérieur (de Boumerdès exactement) pour soutenir ses camarades et agresser les membres du comité de cité régulièrement élu. La police n’arrêta que des étudiants islamistes et d’autres personnes non-étudiantes, en laissant les autres protagonistes en liberté. Ces derniers reconnaîtront plus tard qu’ils avaient été instrumentalisés par le régime en place pour casser de l’islamiste. Ce parti pris flagrant de la police et des services de sécurité mit en émoi tout Alger. Et c’est sur ce fond que vint la deuxième provocation de la fermeture de la porte extérieure de la mosquée universitaire.

D’autres provocations vont avoir lieu, des mosquées seront souillées, certaines verront un début d’incendie (Leveilley, Alger). C’est dans contexte, créé par le régime militaire, que la machine répressive s’emballa.
Cheikh Abassi Madani, qui sillonnait Alger et ses environs, prit alors la décision d’organiser pour le vendredi 12 novembre 1982 un meeting pacifique, au sein de la mosquée de l’université d’Alger. Consultés après coup, Cheikhs Sahnoun et Soltani donnèrent leur accord de principe. Les trois se réunirent alors avec cheikh Tidjani et Mahfoud Nahnah dans la demeure de Cheikh Sahnoun. Cheikh Abassi proposa alors la rédaction d’un manifeste dont la responsabilité de la rédaction lui fut confiée. Cheikh Sahnoun donna ensuite délégation à Mohamed Saïd (en compagnie de Hadj Hami) de rejoindre cheikh Abassi et d’y apporter, en son nom, toutes les corrections nécessaires. Ce qui ne fut pas facile, Cheikh Abassi tenait fortement à son texte. Il en résulta, après de longues heures de discussion, un manifeste de 14 points.

Le rassemblement eut donc lieu le 12 novembre 1982. Plusieurs milliers de personnes firent la prière du vendredi, non seulement au sein de l’université d’Alger (le recteur étant entre temps revenu sur sa décision), mais aussi à l’extérieur. Cheikh Mohamed Saïd fit le prêche. Le manifeste des 14 points fut lu par le regretté Salim Kelalcha et distribué par la suite aux quatre coins du pays. Il faut dire que ce manifeste était incohérent, trop faible et n’avait pas grande envergure, à cause de divers facteurs et résistances rencontrées lors de sa correction. Mais c’était le plus grand rassemblement pacifique de l’Algérie indépendante, puisque plusieurs dizaines de milliers de personnes y participèrent pacifiquement, sous haute surveillance de la police. Le pouvoir interpréta cet évènement comme une démonstration de force. Effectivement il fallait compter dorénavant avec les aspirations islamiques.

Le pouvoir décida alors de frapper très fort. Après presque dix jours d’observation et de surveillance et d’autres provocations, il fit arrêter les Cheikhs Sahnoun, Soltani, Abassi, Mohamed Saïd, le comité de la mosquée universitaire, ainsi que diverses personnes qui n’avaient aucun lien avec le dit manifeste ou le rassemblement (en tout 21 personnes). Après une dizaine de jours passés dans les locaux de la Sécurité militaire de Bouzaréah (là où les Français avaient assassiné Larbi Ben Mhidi) pour certains, puis au Commissariat central d’Alger, ils furent traduits devant la Cour de Sûreté de Médéa.

Plusieurs frères furent torturés lors de ces arrestations, notamment Abdelhamid S., Mohamed T. A., Mostafa B., Brahim D., certains dans les locaux de la Sécurité militaire à Bouzaréah, et les autres au sein même du Commissariat central d’Alger. Le Dr. Mohamed T. A., à cause de coups portés sur sa tête, aura un hématome dans le crâne qui, tout au long des jours qui passèrent, enflera jusqu’à comprimer des parties essentielles de son cerveau. Les conséquences seront très graves. Il sera opéré chirurgicalement sous une fausse identité à l’hôpital Maillot (Alger) dans lequel une cellule prison fut aménagée dans laquelle il passa plusieurs mois.

Pendant les longues heures que dura le passage devant le procureur de la dite cour, nous avons pu voir les hautes vertus et qualités des cheikhs Sahnoun et Soltani, leur patience, leur assurance et leur certitude. Ils furent mis en résidence surveillée, et les autres furent incarcérés dans la prison de Berrouaghia.

Après 18 mois (en mai 1984) d’emprisonnement, tous furent libérés et graciés par le président Chadli. Cheikh Soltani entre-temps mourut durant son emprisonnement. Une foule immense se rassembla lors de son enterrement et suivit sa dépouille.
Cheikh Sahnoun, en retrouvant sa liberté, reprend son intense activité, dont l’un des pôles sera d’essayer d’unifier les rangs des différents mouvements islamiques, divisés en raison de leurs fortes compétitions et des volontés d’hégémonie totale de la part des représentants des Frères Musulmans en Algérie (Nahnah).

De manière succincte, la préoccupation islamique en Algérie était le fait d’individus et de groupes clandestins. Parmi ces personnalités, on relève bien sûr Cheikh Sahnoun et ses pairs de l’Association des Oulémas, Cheikh Soltani, Cheikh Abassi Madani, Ali Benhadj et d’autres.

Mais il y avait aussi d’autres organisations clandestines (nécessité oblige) constituées dans le but de porter cette préoccupation de la nahda, qui s’inscrivaient dans la lignée historique des tentatives de restauration de la société et civilisation islamique. La première de ces organisations, le mouvement du Renouveau civilisationnel (El Binâ’i el hadârî) est celle mentionnée plus haut. Deux autres mouvements ont par la suite vu le jour, tous deux se réclamant des Frères musulmans, la première étant la tendance internationaliste représentée par Mahfoud Nahnah, et la seconde représentée par Djaballah Abdallah. Une compétition sourde s’installa entre ces trois mouvements dans les années 80, au sein d’abord des mosquées universitaires, puis dans les autres mosquées. En même temps s’implantait petit à petit le mouvement salafiste avec ses diverses composantes et obédiences et entra lui aussi dans cette lutte d’influence.

5. OCTOBRE 1988

Les évènements d’octobre 1988 (5 octobre et jours suivants) vont voir les jeunes sortir dans la rue pour crier leurs ras-le-bol du système en place. Les commissariats de police, les permanences du parti unique le FLN, les symboles de l’État (en particulier les supermarchés) sont attaqués et beaucoup seront détruits. L’armée algérienne, sous le commandement de Khaled Nezzar, tire dans le tas, sur une jeunesse innocente et désarmée. Plus de 500 personnes trouveront la mort.

Le 5 octobre, Cheikh Mohamed Saïd rejoint Cheikh Sahnoun pour discuter de la conduite à tenir. Une cellule de crise se constitue de fait. Et le 6 octobre 1988, la cellule publie un communiqué signé par Cheikh Sahnoun. Ce communiqué s’élève contre la répression à outrance menée par le pouvoir en place, en insistant sur le fait que les causes du soulèvement ne sont pas fortuites ou une réaction localisée et temporaire, mais qu’elles relèvent du déficit de libertés, de la gabegie du pouvoir et de la corruption. Il ajoute que la solution ne réside point en une répression des jeunes, mais plutôt dans la prise en considération de leurs revendications de manière sérieuse, dont notamment un retour conséquent à l’Islam, une juste redistribution des richesses, des garanties sociales aux plus démunis, la sécurité et les libertés d’expression et de pensée, en cessant de considérer le peuple algérien comme mineur.

Le 9 octobre 1988, Ali Benhadj lance un appel à une grande manifestation pacifique pour le 10 octobre, qui doit partir de la mosquée sise au quartier de Sidi M’hammed (Alger). Les raisons de cet appel nous sont inconnues. Rapidement une consultation se tient dans la demeure de cheikh Sahnoun avec Mohamed Saïd et ses compagnons, ainsi que Bouslimani, le second de Nahnah (ce dernier était parti précipitamment à l’étranger).

L’avis qui se dégagea alors était de ne pas pousser les gens à la manifestation car l’armée avait quadrillé la capitale, les morts s’entassaient dans les hôpitaux et la torture était pratiquée systématiquement dans les commissariats et la gendarmerie. Le drame était que pour la première fois depuis l’indépendance, l’armée algérienne avait retourné ses armes aussi massivement contre la population civile désarmée. C’est ce qui explique cette prise de position de la part de Cheikh Sahnoun et de la cellule qui était avec lui. Ali Benhadj ne fut point consulté sur la décision d’annuler la marche à laquelle il avait appelé. Il faut dire aussi qu’il n’existait pas de cadre de consultation.

Cheikh Sahnoun se rend donc en compagnie de Mohamed Saïd , Bouslimani et Cheikh Cherrati à la mosquée Sidi M’hammed (Belcourt, Alger) dans le but de lire un bref communiqué résumant la décision prise de ne pas manifester. Après la lecture de ce communiqué, il demande aux manifestants de se disperser pacifiquement ,ce que fait la majorité des personnes présentes. C’est alors qu’un groupe important d’entre eux, en revenant à Bab El Oued, est intercepté par les policiers au niveau du Lycée Émir Abdelkader, face à la Direction générale de la sécurité algérienne (DGSN) qui tirent dans la foule désarmée. Trente-trois personnes trouvent la mort sous les balles assassines des policiers et des parachutistes de l’armée.

Des personnes présentes lors de ce carnage ont rapidement informé Cheikh Sahnoun du drame qui venait de se produire. Ce dernier, choqué par cette nouvelle, écrit, avec son fidèle Mohamed Saïd, une lettre de réprobation au président Chadli lui faisant endosser la responsabilité de cette tuerie, et demande l’ouverture d’une enquête sur ces morts ainsi que sur tous les évènements. Il envoie sa requête par l’intermédiaire de Mohamed Saïd et Mostafa B. à la présidence, où ces derniers rencontrent Larbi Belkheir (chef de cabinet de la présidence) ainsi que Abdelhamid Mehri. C’est la remise de cette lettre qui fera dire à de nombreuses personnes qu’il y a eu une rencontre entre Chadli et le trio formé par Cheikh Sahnoun, Ali Benhadj et Nahnah Mahfoud. Ce qui est absolument faux, Ali Benhadj était très malade ce jour-là et alité, quant à Nahnah, il était à l’étranger comme nous l’avions précisé plus haut.

Quelques jours après, et sur la foi de témoignages décrivant l’utilisation systématique de la torture de la part des services de sécurité, Cheikh Sahnoun et la cellule publient un communiqué dans lequel ils condamnent l’usage de la torture par les forces de sécurité contre les jeunes arrêtés lors de ces manifestants  du 28 octobre 1988).
La cellule de crise constituée ces jours-là, va continuer son suivi des évènements. Effectivement l’actualité en Algérie était chaque jour, porteuse de nouvelles, et l’on assistait à un changement important.


6. LA CRÉATION DU FIS

Les évènements d’octobre 1988 aboutirent à la récréation démocratique que l’on sait. Une nouvelle constitution verra le jour en mars 1989 qui reconnaîtra pudiquement le multipartisme (les partis étant considérés comme des associations à caractère politique !), les contraintes exercées sur la création d’associations seront levées, les publications périodiques libres autorisées. Un vent de liberté souffle, et l’on voit l’éclosion d’une multitude d’associations, de partis et de journaux.

Des bruits de plus en plus insistants circulent sur la création d’un parti islamique. La demeure de Cheikh Sahnoun est le lieu de convergence des informations allant dans ce sens. À ma connaissance, aucun des fondateurs du Front Islamique du Salut ne tint à le consulter, ou à l’informer officiellement. Néanmoins nous parvinrent des informations insistantes sur certains préparatifs, dont nous fîmes part à Cheikh Sahnoun. Les noms de Abassi Madani, Ali Benhadj, circulaient. D’autres noms étaient cités comme éléments fondateurs de ce parti, éléments à propos desquels, nous, au sein du mouvement du Renouveau (bina’i hadârî), avions de très grandes réserves. La suite des évènements (lors de la grève du FIS de mai 1991et par la suite) nous donnera raison pleinement. Pourquoi Cheikh Sahnoun ainsi que notre mouvement (bina’i hadârî) n’avaient été ni consultés ni associés ? La question reste posée encore aujourd’hui.

Lorsque l’information de la réunion à la mosquée Sunna devant aboutir à la création du Front Islamique du Salut arriva chez Cheikh Sahnoun, sont réunis avec lui Mohamed Saïd, Hadj Hami et d’autres compagnons. Cheikh Sahnoun dépêche alors Mohamed Saïd au lieu de la réunion afin de demander aux promoteurs de l’idée d’attendre quelque peu afin que ce parti puisse être le fruit d’un travail plus consensuel et l’aboutissement d’efforts plus assidus et d’une choura plus large et plus profonde. Un tel parti ne saurait exclure un certain nombre de personnalités. La création d’un parti islamique, mais à une autre échéance et d’une autre envergure, était dans les projets de nombreuses personnes et notamment d’un noyau au sein du mouvement du Renouveau civilisationnel.

Mohamed Saïd se rend alors à la mosquée Sunna de Bab El Oued où il demande à prendre la parole en son nom et au nom de Cheikh Sahnoun. Il demande aux présents de patienter encore quelques jours afin d’étendre la consultation (choura) et de rassembler le plus d’énergies. Ceci lui fut refusé bien sèchement et publiquement de la part de Hachemi Sahnouni et d’autres présents. Il fut malheureusement presque hué, par ceux-là mêmes qui retourneront leurs vestes et travailleront main dans la main avec la Sécurité militaire algérienne pour casser le FIS, quelques dix huit mois plus tard (mai 1991), au moment de la grève du FIS.

7. LA CRÉATION DE LA LIGUE DE LA PRÉDICATION ISLAMIQUE (RABITA DA’WA ISLAMYA)

Le FIS créé, il fallait s’adapter à la nouvelle donne. D’autant plus que beaucoup d’associations musulmanes voient progressivement le jour. La nécessité d’élaborer un cadre unificateur pour ces mouvements islamiques ainsi que le nouveau parti devint encore plus impérieuse. C’est la raison pour laquelle la cellule de crise, constituée depuis octobre 1988 chez Cheikh Sahnoun, et qui comprenait ce dernier ainsi que Cheikh Mohamed Saïd et certains de ses proches collaborateurs, proposent un cadre formel où doivent se rencontrer les mouvements islamiques, le Front Islamique du Salut et des personnalités indépendantes connues pour leur influence sur le terrain, leur probité et leur préoccupation islamique. C’est ainsi que naquit ce cadre sous le nom de Ligue de la prédication islamique (Râbita da’wa islâmya).

Avec l’accord de cheikh Sahnoun, des contacts furent établis avec diverses personnalités. Toutes acceptèrent l’invitation. Le jour inaugural, il y avait, en plus de Cheikh Sahnoun et du frère Abdelkader B. qui l’aidait comme secrétaire :
· Cheikh Mohamed Saïd, Mostafa Brahami, Lahbib H., représentants du mouvement Renouveau civilisationnel (binâ’i hadârî),
· Nahnah et son second, Bouslimani, alors président et vice-président de l’association caritative et culturelle El Islah wal irchad créée par leurs soins,
· Abdallah Djaballah et son adjoint, président de l’association caritative et culturelle Nahda,
· la direction du FIS en les personnes de Cheikh Abassi Madani et Cheikh Ali Benhadj,
· Cheikh Tahar Aït Aldjât, membre de l’Association des Oulémas et ancien qadi de la willaya 3 (Kabylie, durant la guerre de libération sous la direction du colonel Amirouche)
· ainsi que d’autres personnes invitées à titre individuel.

De manière globale, la majorité des présents avaient vu d’un bon œil ce cadre unificateur, à l’exception notable de Nahnah qui était très méfiant. Il n’avait pas vu d’un bon œil la création du FIS, et ne concevait l’activité islamique qu’à travers des associations culturelles et caritatives. Il le dit d’ailleurs plusieurs fois publiquement, en insistant sur le fait que les conditions pour une activité politique partisane islamique n’étaient pas réunies.
Sa participation dans la Râbita fut surtout physique. Il refusa d’émettre le moindre avis, la moindre parole des mois durant, jusqu’à ce que Cheikh Sahnoun lui en fasse la remarque, ce qui ne changea rien d’ailleurs. Il faut souligner que Mahfoud Nahnah, comme ses amis des Frères Musulmans internationalistes en Algérie et dans certains pays, étaient prisonnier du schéma monopolistique de l’action islamique sous la seule bannière des Frères Musulmans, et que toute activité, tout mouvement ne pouvaient que se fondre dans ce qu’ils appelaient « la jama`a oumm » (le groupe–mère). Il nous avait proposé cela, ainsi qu’à Djaballah, à Constantine en 1986 lors des tentatives d’élaboration d’une plate-forme commune d’actions, et nous avions refusé cela catégoriquement, comme l’avait d’ailleurs fait aussi Djaballah. Nahnah visait le leadership du mouvement islamique en Algérie. Et c’est ainsi que le présentaient, et le présente encore aujourd’hui, les publications des Frères musulmans internationalistes, en Égypte, Koweït et en Europe.

Il faut franchement reconnaître franchement que l’idée première de la Râbita, la logistique déployée, les moyens mis en œuvre, les contacts établis étaient l’œuvre de Mohamed Saïd et du mouvement qu’il dirigeait à ce moment, et ce en accord avec Cheikh Sahnoun.

Mais il n’était nullement dans l’intention de ce mouvement de diriger ce cadre. En effet, si l’objectif final de la Râbita était clairement défini, à savoir unifier les rangs islamiques lors des grands évènements(votations, élections, pressions sur le pouvoir, les grands dossiers politique, économique et sociaux) et éviter d’aller en rangs dispersés, les buts intermédiaires, le processus de prise de décision, les moyens à engager, les décisions d’ouvrir encore plus ce cadre, tout cela devait être discuté et avalisé de manière consensuelle ou, du moins, majoritaire. Après ces premières rencontres de préparation des textes fondateurs et institutionnels, on devait préparer une assemblée générale. Liberté était aussi laissée à chaque organisation d’activer comme elle l’entendait. Il ne s’agissait pour la Râbita ni de chapeauter l’ensemble des activités, ni de se substituer à l’une des organisations, mais de promouvoir des canaux de consultation entre ces dernières, d’éviter des heurts qui étaient prévisibles (et qui avaient déjà eu lieu) et donc de remplir aussi un rôle d’arbitrage, en plus des missions mentionnées plus haut. Je me dois de souligner l’engouement de cheikh Ali Benhadj pour la Râbita.

La création de la ligue fut un grand moment et permit de grands espoirs, car elle représentait l’un des objectifs ultimes de la nation : l’unité des rangs islamiques. Cette unité, qui était l’un des leitmotivs des mouvements islamiques, semblait à portée de main, ou presque.

Cette unité va être vécue pleinement lors du grand rassemblement féminin islamique du 21 décembre 1989. En effet, depuis plusieurs semaines, des mouvements féministes laïques, tentaient vainement de mobiliser l’opinion publique contre toute référence islamique dans le code de la famille. Avec beaucoup d’efforts et de complicités, elles rassemblèrent quelques centaines de participantes et participants lors de manifestations près de l’assemblée nationale. La Râbita, sous la direction de Cheikh Sahnoun, lança alors un appel aux femmes, le premier du genre dans le monde musulman, appel à manifester leur attachement à l’Islam et à un code de la famille d’inspiration musulmane, et montrer que toute l’agitation laïco-communiste était insignifiante. Plus de cinq cents milles femmes défilèrent, et un podium devant le parlement algérien réunit notamment les représentants du FIS (Abassi Madani), du Renouveau civilisationnel (Mohamed Saïd), El Islah wal irchad (Bouslimani), Nahda (Djaballah) et d’autres individualités . Après le discours de Cheikh Sahnoun et la lecture du communiqué de la Râbita, la place fut laissée à un groupe de sœurs qui prirent la parole en arabe, français et berbère.

Une pétition fut ensuite remise au vice-président de l’assemblée nationale de l’époque.
Cette manifestation fut un moment très fort de la Râbita. Mais cette dernière va bientôt se trouver devant des intérêts trop contradictoires, et des volontés trop personnalisées pour déboucher sur des positions unitaires. En effet, El Islah wal irchad, association créée par Nahnah et son mouvement, et Nahda, association créée par Djaballah avaient d’abord affiché leurs préférences de rester dans le champ associatif, et n’avaient pas donné long feu au FIS. Les deux dirigeants estimaient qu’il n’était pas encore temps pour l’action politique, et se moquaient ouvertement du FIS. Ce qui ne les empêcha pas pourtant, en sous-main, de présenter des candidats lors des élections locales et régionales, sous forme de listes indépendantes en juin 1990. Mais une fois la victoire du FIS déclarée lors de ces élections, les appétits politiques surgirent, aiguisés par le régime militaire prêt à tout pour casser la suprématie du FIS sur le plan politique. Ces deux associations déclarèrent alors ouvertement leur volonté de créer leurs propres partis, encouragés discrètement par le pouvoir en place.
D’autres individualités, dérangées par le succès éclatant du FIS, jouèrent un rôle négatif dans la Râbita. Entre temps, le mouvement du Renouveau civilisationnel s’était aligné politiquement sur le FIS considérant que ce moment politique devait voir l’unification des rangs face à l’opposition constituée par le régime en place et la coalition laïco-communiste, en précisant toutefois un certain nombre de conditions. Parmi ces conditions figurait le fait que le FIS ne pouvait se considérer comme « jama`atoul mouslimin », c’est-à-dire le représentant de toute la communauté musulmane, qu’il devait s’ouvrir aux autres mouvements et personnalités qui le désiraient, ainsi que l’institution de la choura obligatoire …

Tout cela fit que le congrès qui devait se réunir pour désigner ses institutions n’eut jamais lieu. La Râbita se trouva bloquée. Ce qui explique que quatre de ses membres (Cheikh Sahnoun, Cheikh Tahar Aït Aldjat, Mohamed Saïd, Ykhlef Cherrati, publièrent un communiqué le 15 septembre 1990  dans lequel ils appellent à l’unité en relevant les difficultés rencontrées par la Râbita aux fins de tenir son congrès. Malgré quelques petits pas, quelques réalisations, la Râbita ne pût finalement réaliser ses objectifs ultimes.

8. LA GRÈVE DU FIS DE MAI 1991

Finalement, ce que voulait éviter la Râbita, à savoir aller aux élections parlementaires en rangs dispersés, se réalisa : les partis de Nahnah (Hamas) et Djaballah (Nahda) présentèrent des candidats aux élections parlementaires qui devaient avoir lieu en juin 1991. Je me dois de dire que la direction du FIS n’avait montré aucune souplesse dans ses positions au sein de la Râbita pour réaliser cette union des forces.

Mais les élections parlementaires prévues pour juin 1991 n’auront pas lieu car le FIS décida de les empêcher en lançant un appel à une grève générale illimitée à partir du le 25 mai 1991. En effet, le gouvernement avait procédé à un nouveau découpage des circonscriptions électorales sur la base des résultats des élections de juin 1990 faisant la part belle au parti du FLN, et s’était préparé pour l’organisation d’une fraude massive, en excluant la présence des partis politiques algériens durant le déroulement et pour le contrôle des élections. Ce qui avait conduit d’autres partis (le groupe des huit 8) à avancer la menace d’une grève. Mais ces derniers ne purent mettre leur menace à exécution faute de troupes. C’est le FIS qui reprit cette idée de grève avec l’objectif d’imposer un nouveau découpage électoral, un temps équitable dans l’utilisation de la radio et de la télévision, la présence et le contrôle effectif du déroulement des élections de la part des partis.

Le FIS n’a associé ni la Râbita, ni ses partenaires au sein du mouvement du Renouveau civilisationnel aux discussions sur les objectifs, les moyens et les modalités de la grève générale. Tous se trouvèrent devant le fait accompli. Néanmoins les militants politiques du Renouveau civilisationnel prirent part de façon très active à cette grève.

La grève commença dans une atmosphère bon enfant. Si des secteurs économique et sociaux très importants furent touchés par la grève, elle ne fut pas totale cependant. Néanmoins elle tint sa promesse d’une grève pacifique qui n’a vu sur tout le territoire national aucun débordement de la part des grévistes. Mais elle révéla la division au sein de la direction du FIS. En effet, ce parti vivait une grave crise interne, un certain nombre d’éléments fondateurs (Kerrar, Mérani, Sahnouni, Fqih …) voulaient faire sauter Abassi Madani de la direction du parti, afin d’atteler le parti à la sécurité militaire (le DRS, Département du renseignement et de sécurité qui a succédé à la Sécurité militaire).

Lorsque la grève dérape suite à l’agression de la gendarmerie (la nuit du mardi 28 au mercredi 29 mai 1991) contre les manifestants en voulant les déloger des places publiques d’Alger, Nahnah et Djaballah, en particulier, ainsi que certaines autres personnes au sein de la Râbita, voulurent utiliser cette dernière pour discréditer et stigmatiser le FIS et son « extrémisme » et prendre langue avec le pouvoir. Ils mirent une très grande pression sur Cheikh Sahnoun pour constituer une délégation aux fins d’aller à la présidence pour « montrer patte blanche » et se laver les mains des agissements du FIS. Ils voulurent utiliser la Râbita pour ce faire. Le pouvoir avait tout intérêt à isoler le FIS et négocier avec ceux qui voulaient s’afficher « modérés ».

Il faut dire que le FIS n’avait rien fait pour expliquer ses positions, sa stratégie, recueillir les avis des autres, encore moins les consulter. Une position que beaucoup comprirent comme du mépris. Cheikh Sahnoun, de guerre lasse, autorisa alors la formation d’une délégation qui se rendit chez Chadli aux fins de désamorcer la crise et lui porter un certain nombre de doléances (ne pas utiliser la violence, amorcer un dialogue avec le FIS et les autres parties, recherche d’une solution politique). Cette délégation comprenait Bouslimani (le second de Nahnah), Djaballah, et une ou deux personnes dont notamment M.S.. Le plus étrange est que Nahnah se trouvait déjà à la Présidence et nous passait des coups de téléphone impatient de ne pas voir la délégation J’étais personnellement présent à la rencontre à la Rabita avec le frère A.G., pour représenter notre mouvement qui s’opposait fermement à la création de la délégation, lorsque nous reçûmes les coups de téléphone de Nahnah. À ma grande surprise, Bouslimani nous informa que Nahnah les avait déjà précédés auprès de la présidence où il s’impatientait de les recevoir.

Personne de la délégation ne fit part à Chadli des doléances convenues. Mais selon le témoignage du Dr. MS, présent dans la délégation, Nahnah, Bouslimani et Djaballah profitèrent de leur présence pour discréditer et stigmatiser le FIS, et faire étalage de leur « modération », tolérance » et leur conformité avec la loi. À leur sortie de la présidence, les membres de la délégation, sous les efforts conjugués de Nahnah et Djaballah, pressèrent les autres membres de ne point dévoiler à Cheikh Sahnoun et aux autres membres de la Râbita le contenu de leur entrevue avec Chadli, et le fait qu’ils n’ont point porté les doléances convenues; tout cela au nom de « l’unité » disaient-ils.

C’est effectivement ce qui se passa, lorsqu’ils revinrent auprès de la Râbita pour exposer ce qui aurait été dit à la présidence ! Deux ou trois jours après, MS vint voir Cheikh Sahnoun et Mohamed Saïd et leur raconta la réalité des choses et des propos. Cheikh Sahnoun n’en crut pas ses oreilles. Avoir tout ce toupet et affronter les gens avec ce mensonge ! Il reçut, de ce fait, un coup terrible qui le rendit malade des jours entiers, et qui diminua encore plus sa confiance en les gens.

Ce coup signifia aussi la fin de la Râbita, ses espoirs, ses engagements, son projet audacieux.. Mais les positions partisanes et les allégeances étaient plus fortes que les principes déclamés et affichés. Les appétits personnels avaient aussi fait écran à cette unité.
Cheikh Sahnoun tentera encore une fois de dénouer la crise née de la grève du FIS et des agressions meurtrières des forces de sécurité contre les grévistes. Les évènements s’accéléraient et la crise s’exacerbait sans que nous en connaissions alors les finalités tragiques et dramatiques programmées par les généraux putschistes. Ayant appris l’arrestation de Abassi Madani et Ali Benhadj (30 juin 1991), nous suggérâmes à Cheikh Sahnoun de rencontrer, en sa demeure, le premier ministre d’alors, Sid Ahmed Ghozali) aux fins d’arrêter la spirale de la violence qui se dessinait. Il faut dire que Sid Ahmed Ghozali avait bien caché sa véritable personnalité qui n’apparaîtra réellement que des années plus tard.

Grâce à des connaissances personnelles, l’initiative fut communiquée à Ghozali qui accepta de se déplacer chez Cheikh Sahnoun. Il vint effectivement en compagnie de Ali Haroun, Belkaid et deux ou trois personnes, dans la semaine qui suivit l’arrestation des chefs du FIS. Ils firent assaut d’amabilité, mais ne s’engagèrent sur rien, à part la promesse de Belkaid de ne pas s’opposer à un congrès du FIS. Cheikh Sahnoun insista sur une sortie pacifique du conflit, et demanda avec force la libération des deux chouyoukhs, en précisant que le pas franchi était très dangereux pour le pays. Jamais, et j’en suis personnellement témoin, Cheikh Sahnoun n’a stigmatisé le FIS, mais au contraire à ses yeux, l’entière responsabilité des évènements incombait au pouvoir en place.

C’était le début de l’escalade voulue par le régime militaire en place, et nous ne voyions rien venir en ce temps. Le pouvoir avait osé, et avait franchi cette première limite, celle d’arrêter les deux chefs du plus grand parti politique algérien, car le FIS avait refusé de se laisser domestiquer, comme nombre d’autres partis. Le régime algérien en franchira allégrement et tragiquement celles qui suivront « sans aucun état d’âme » (Boudiaf dixit).
Des réunions informelles eurent lieu par la suite dans la demeure de Cheikh Sahnoun auxquelles participèrent diverses personnalités (notamment le regretté Benkhedda, A. Brahimi et d’autres) dans le but d’aider à la résolution du conflit qui, chaque jour, prenait de l’ampleur.

Mais les évènements se succédèrent très rapidement. La violence du pouvoir ne faisait que s’amplifier, les morts s’entassaient par dizaines chaque vendredi durant les mois suivants l’arrestation de Ali Benhadj et Abassi Madani, suite à la volonté de confiner les Algériens dans leurs quartiers pendant les prières, et celle du vendredi en particulier. Le fidèle disciple de Cheikh Sahnoun, Mohamed Saïd, en lequel il avait déposé son entière confiance, était en prison depuis le 7 juillet 1991. Cheikh Sahnoun n’avait que très peu d’espoir.

Cheikh Sahnoun resta en contact permanent avec nous, alors qu’une entreprise de reconstruction du FIS s’élaborait, après la réunion clandestine qui avait donné le jour à un bureau provisoire clandestin, la fin de la première semaine de juillet 1991.

Pourtant une lueur surgit lorsque le peuple algérien donna sa confiance au projet sociétal islamique sous la houlette du FIS en décembre 1991. Cela confirma le travail long, patient, méthodique, d’abord de Cheikh Abdelhamid Ben Badis et l’association des Oulémas, puis de ceux qui avaient repris le flambeau après l’indépendance, à leur tête Cheikhs Sahnoun et Soltani. Car le FIS n’est pas sorti du néant, il a continué une œuvre commencée bien auparavant, et par des milliers de personnes. Le FIS parvint à cristalliser un certain nombre de revendications, et parvint à mobiliser un très grand électorat grâce à la confiance déposée en certains responsables intègres au sein du FIS, ainsi que beaucoup de personnalités, non liées organiquement au FIS, qui avaient pourtant cautionné son projet, sachant faire la différence entre partis islamiques. Je n’en veux pour exemple que le mouvement du Renouveau Civilisationnel.

Cette victoire électorale redonna de la confiance au vieux patriarche algérien, le référent de plusieurs générations de musulmans. Mais plus pour longtemps. Ce qu’il avait craint par-dessus tout, la dépossession du peuple algérien de sa victoire et tous les dérapages qui s’ensuivraient, tout cela arriva. Quand les généraux algériens prirent directement le pouvoir en janvier 1992, sans passer par l’écran civil, il sut alors que le pays allait s’engouffrer dans un tunnel sombre pour plusieurs années. Il sera alors dépossédé de son ambitieux projet, la mosquée Dar El Arkam, qui sera « nationalisée » et dans laquelle officiera un imam du pouvoir.

9. LA FIN

Vieux, peu de gens de niveau et de confiance à consulter, ses plus proches compagnons morts, en prison ou en exil, il verra le pays aller à la dérive, une dérive de violence extraordinaire. Il s’isolera alors petit à petit des évènements, même s’il va continuer à diriger la prière dans sa mosquée Oussama (Birmandreis), et recevoir des fidèles. Un attentat contre sa personne, ordonné par le DRS va ébranler sa santé de plus en plus défaillante.
Son enterrement, suivi par plus de dix milles personnes, sera à la mesure de son aura et de l’influence prépondérante dont il aura imprégnée l’Algérie et son histoire récente. De sa génération, il ne reste que Cheikh Tahar Aït Aldjat qui lut le discours d’adieu.

Cheikh Sahnoun était une personnalité pacifique. Même s’il s’était engagé personnellement contre la présence coloniale française, dont il fit les frais en faisant deux années de prison. Cependant cet aspect pacifique ne signifiait pas pour lui la peur de la répression ou de la mort. La souffrance, la mort, il ne voulait en prendre la responsabilité que pour sa propre personne, pas pour celle des autres. C’est pour cela qu’il affronta directement Ben Bella et sa machine répressive du haut du minbar de la Grande Mosquée d’Alger et de celle de Ketchaoua. C’est ce qui explique aussi sa constance dans l’opposition face à l’illégitimité des gouvernants algériens qui se suivront. Il avait repris, ce faisant, la mission dévolue aux savants musulmans, depuis l’avènement de l’Islam. En effet, de tout temps, au sein de la société musulmane, les savants constituaient le contre-pouvoir nécessaire à la survie des nations, ils étaient la voix de la naçiha, de la critique, de la contestation. Cheikh Sahnoun citait toujours ces savants comme référents, les imâms Abû Hanîfa, Mâlik, Ahmed Ibn Hanbal, Ibn Taymiya…

Il suffit à Cheikh Sahnoun d’avoir été le continuateur de son maître Cheikh Ben Badis qui avait défié la puissance coloniale occupante en 1939, lorsqu’elle lui intima l’ordre de signer un chèque à blanc dans sa guerre contre l’Allemagne, lorsqu’il dit : « je ne signerai aucune déclaration de soutien à la France, même s’ils me coupaient la gorge ». Il lui suffit d’avoir été le disciple du grand Cheikh Bachir Ibrahimi que la France avait tenté de soudoyer (en 1940) face à l’intransigeance de Cheikh Ben Badis et qui lui avait valu l’exil. Il lui suffit d’avoir perpétué ces messages de résistance contre le colonialisme, ces prises de position courageuses contre la mégalomanie des présidents algériens successifs, quand bien d’autres avaient balayé d’un revers de la main les principes et leur dignité, et avaient été opportunistes jusqu’au bout des ongles.

Jamais Cheikh Sahnoun n’avait eu la moindre idée d’opportunisme. Cela contredirait son indépendance de mouvement et sa liberté de parole. Et il était jaloux de cette indépendance et de cette liberté.
Si jamais je ne l’avais entendu élever la voix face aux autres, cela ne l’empêchait pourtant pas de discuter de tout, d’avoir des positions et des avis bien à lui, et de rester sur des positions qu’il pensait être les meilleurs.
Je ne l’ai jamais vu fermer sa porte et refuser de recevoir quelqu’un, même s’il connaissait la duplicité du visiteur et son opportunisme.
Mais ceux qu’il aimait –ils n’étaient pas très nombreux- il leur faisait partager son intimité, ses émotions et ses sentiments, son goût jamais rassasié de la lecture, l’amour de la poésie qui l’habitait depuis son jeune âge et qui dépeignait sa sensibilité extrême. Il partageait avec eux et avec délectation les meilleurs moments de sa vie, et ses meilleurs souvenirs. Une grande tendresse se dégageait de lui.
Malgré le non accomplissement de certaines de ses œuvres telles la Râbita, ou la mosquée d’El Arkam, Cheikh Sahnoun aura rempli pleinement son contrat avec le peuple algérien, l’Islam et la langue arabe.
Qu’Allah l’agréé auprès de Lui, et lui fasse partager le voisinage des prophètes, messagers, des sincères, des martyrs et des pieux. Amin.


 

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assassinat de matoub -el watan juillet 2008

Posté par algeriedemocratie le 15 décembre 2008

Assassinat de Matoub Lounes

La famille du chanteur exige la présence de 50 témoins

Lors d’un point de presse animé, hier, à Tizi Ouzou, et à la veille de la tenue du procès de l’assassinat de son frère Lounes, Malika Matoub a déclaré avoir remis à la justice une liste d’une cinquantaine de personnes qui doivent apporter leurs témoignages sur les circonstances de l’assassinant du rebelle.

Parmi les personnes figurant dans cette liste, on trouve, entre autres, des leaders de partis politiques, des médecins et même des journalistes. Il y a lieu de noter que le procès du chantre de la chanson kabyle, Matoub Lounes, est prévu aujourd’hui, au tribunal criminel près la cour de Tizi Ouzou. Deux accusés y seront présentés devant la justice. Il s’agit de Malik Madjnoun et Abdelhakim Chenoui, détenus à la maison d’arrêt de Tizi Ouzou depuis leur arrestation en septembre 1999. Les chefs d’inculpation retenus contre eux sont « appartenance à un groupe armé » et « homicide volontaire avec préméditation ». « Nous assistons depuis 1998 à une procédure pénale totalement bafouée, de l’enquête préliminaire jusqu’à la cassation : interventions occultes, arrestations de suspects de manière illégale », a laissé entendre Malika Matoub avant d’ajouter : « Je ne cherche ni à régler des comptes ni à accuser qui que ce soit. Ce que je cherche, c’est l’éclatement de la vérité. »

La sœur du rebelle estime que « la procédure judiciaire suivant laquelle est géré le dossier a été faussée dès le départ. D’ailleurs, il n’y a pas de nouveau. Tout est du réchauffé. C’est pour cela qu’on demande la réouverture du dossier », a-t-elle insisté. Et pour argumenter ses propos, elle relève que l’investigation préliminaire n’a pas été effectuée à Talla Bounan, lieu de l’assassinat du chantre kabyle. La conférencière poursuit : « On se demande comment ces deux « candidats à l’inculpation » ont été injectés dans le dossier. Il n’y a pas eu d’enquête préliminaire qui détermine que Chenoui et Medjnoun sont les auteurs ou bien les commanditaires de l’assassinat de Lounes. Il y a une injonction de l’extérieur. Nous ne cautionnerons jamais la condamnation d’inculpés alibi », a- t- elle-insisté. Aussi, Malika a révélé, qu’en 1999, elle a été reçue par l’un des conseillers du président de la république, qui lui a signifié, a-t-elle précisé, qu’« il y a huit auteurs de l’assassinat de Lounes. Cinq personnes sont mortes et les trois autres sont en fuite. Il ne m’a pas parlé des détenus alors que Chenoui et Medjnoun étaient déjà arrêtés. » « Dans quelle catégorie les a-t-il classés ? », s’est-elle interrogée. « Par ailleurs, il est utile de rappeler que le chantre de la chanson kabyle, Matoub Lounes, a été ravi aux siens, le 25 juin 1998, dans un guet-apens tendu à Tala Bounan, sur la route de Béni Douala.

Par h.AZZOUZI

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temoignage de malik medjnoun dans l’affaire de l’assassinat de matoub lounes

Posté par algeriedemocratie le 15 décembre 2008

Témoignage de Malik Medjnoun

Disparu du 28 septembre 1999 au 2 mai 2000

Témoignage recueilli par Me Rachid Mesli à la prison de Tizi-Ouzou, 9 mai 2000

J’ai été enlevé dans la rue prés de mon domicile à Tizi-Ouzou le 28 septembre 1999 à 8h30 du matin par trois hommes armés en civil au bord d’une R19 blanche. Ils m’ont menacé de leurs armes, tiré un coup de feu et m’ont embarqué de force dans leur véhicule devant tout le monde. J’ai tout de suite été emmené dans une caserne militaire à Tizi-Ouzou, je crois que c’était le secteur militaire.

Ils m’ont fait descendre avec des coups sans me poser de questions précises. Après avoir été battu, ils m’ont jeté dans le coffre arrière d’une voiture et après environ une heure de route, ils m’ont fait descendre sous les coups, les insultes et les menaces de mort. Je pensais qu’ils allaient me tuer sur place. J’ai su ensuite que j’étais à la caserne de la Sécurité militaire de Ben Aknoun à Alger.

Dès mon arrivée, j’ai été confié au capitaine Zakaria et son collègue qui s’occupent de la cave qui se trouve sous les cellules de la salle de torture.

Tout de suite j’ai été torturé sans interruption pendant 2 jours qui m’ont parus durer une éternité. On me posait des questions sur mon séjour en prison, sur les personnes que j’y avais rencontrées, si j’avais gardé des contacts, avec qui, et surtout sur une personne I.A. qui s’était enfuie à l’étranger, s’il m’appelait au téléphone, si moi-même j’avais l’intention de partir à l’étranger. Comme j’ai senti qu’ils ne me reprochaient rien de précis, j’ai repris espoir. Seulement les tortures ne se sont pas arrêtées. Tout y est passé: Les coups avec un manche de pioche sur toutes les parties du corps. J’ai eu dés le premier jour des côtes fracturées. Je n’arrivais plus à respirer et malgré cela ils m’ont fait subir le supplice du « chiffon » avec de l’eau salée. Après chaque évanouissement, dès que je me réveillais, ils recommençaient. Je ne savais plus si c’était un cauchemar ou bien l’enfer. Ensuite, pour me réveiller –m’ont-ils dit – ils ont commencé à me torturer à l’électricité qui provenait directement de la prise.

C’était horrible: Ils appliquaient des pinces sur toutes les parties de mon corps, les membres, les oreilles, le visage, le ventre, partout. Je ne comprends pas comment j’ai survécu à ces tortures. Je disais tout ce que je savais, mais leurs questions n’étaient pas précises, comme si eux mêmes ne savaient pas très bien ce qu’ils cherchaient à savoir.

Après ces tortures interminables, je me suis réveillé dans un cachot. Je ne sais pas combien de temps j’y étais avant de me réveiller, peut-être un jour, peut-être plusieurs. Je ne l’ai jamais su. J’entendais des cris qui provenaient de la cave à tortures, je crois que c’est cela qui m’a réveillé.

Lorsqu’on m’a apporté à manger, j’ai été battu par les gardiens, et lorsque j’ai terminé de manger j’avais encore plus faim qu’avant. J’ai compris tout de suite que c’était aussi une façon de nous torturer en permanence. Dès que je terminais ma ration, j’étais à la recherche de la moindre miette par terre, je mourrai de faim et au fur et à mesure je devenais squelettique.

Après les premiers jours je n’ai plus été torturé, mais bien sûr, comme tous les autres, j’ai été battu tous les jours au moment où on me faisait sortir aux toilettes. On avait droit à deux minutes chaque matin pour aller aux toilettes et cela sous les coups des gardiens. Les deux responsables des gardiens qui nous battaient le plus souvent, « Henni » et « Redouane » avaient un accent de l’est et nous battaient tous les jours.

Dans les cachots, il n’y a pas de toilettes, nous avions une petite bouteille en plastique pour uriner que nous vidions le matin.
Tous les jours se ressemblaient. Nous ne pouvions pas communiquer entre nous, mais après plusieurs mois, on finit par savoir certaines choses, les noms des gardiens, des officiers, sur les voisins, quand arrivaient des nouveaux. Mes voisins faisaient partie des « anciens ». Il y avait Abou Zakaria, un ancien parachutiste qui se trouvait là depuis plus de 2 ans et un autre de la Casbah qui s’y trouvait, je crois, depuis mars 1998.

Notre cave comportait 11 cellules et 2 salles. Elles étaient toujours pleines et il y avait beaucoup de militaires parmi nous.

La torture était quotidienne car il y avait toujours des nouveaux arrivants. Les cris ne s’arrêtaient jamais, ils faisaient partie de notre vie. Je m’y étais habitué, surtout que je me trouvais devant la porte de la cave où étaient situées les salles de torture.

J’ai passé ainsi plusieurs mois. Un jour, je n’ai pu me réveiller et me lever malgré les coups de manche et je crois qu’un médecin est venu me voir. Il a dit qu’il fallait m’évacuer, sinon je n’en aurais plus pour longtemps. Quelques jours après, je me suis réveillé dans une salle d’hôpital, j’étais sous perfusion de sérum. Je mangeais enfin à ma faim. J’ai su peu après que j’étais près de Blida dans un hôpital militaire. Un médecin est venu me voir, il a dit qu’il fallait que je sois bien nourri, qu’ »ils avaient besoin de moi ». J’ai appris aussi que nous étions en février 2000. J’ai du rester environ un mois à l’hôpital. C’est là que j’ai connu Chenoui qui était comme moi de Tizi-Ouzou.

Je crois que nous avons été évacués ensemble de la caserne de Ben-Aknoun. Il ne parlait pas beaucoup et lui aussi était dans un sale état. Bien sûr que j’ignorais qu’il puisse y avoir un lien entre nous. On ne m’a jamais posé de questions à son sujet et il n’a pas paru me connaître lui non plus. Ce n’est qu’en prison que j’ai appris qu’il s’était rendu dans le cadre de la « concorde civile ». D’ailleurs il se trouve actuellement avec les prisonniers de droit commun comme tous ceux qui risquent avoir des problèmes dans le cadre « d’affaires islamistes ».

A Blida, nous avons été bien traités. Une fois « retapés » nous avons été ramenés à la caserne de Ben Aknoun. Cela devait être quelques jours avant qu’on nous présente au procureur de Tizi-Ouzou.

Durant ces jours, je n’ai été sorti qu’une seule fois, la nuit. Je n’ai pas été torturé, juste frappé et menacé de mort. C’est le capitaine Zakaria qui était le plus féroce, il demandait toujours aux gardiens de nous battre. Une fois, il m’a demandé si j’aimais Matoub Lounès, si j’aimais ses chansons. Il m’a demandé aussi « pourquoi t’appelle-t-on le petit Matoub? » Il avait l’air bien renseigné sur moi parce qu’on m’appelait effectivement ainsi. Lui-même était kabyle et il exigeait que je chante des chansons de Matoub.

On nous a présentés plusieurs fois devant le procureur de Tizi-Ouzou. La première fois c’était au nouveau Palais de justice à côté du commissariat central! Il y avait Chenoui et un repenti de Khemis el Khechna qui avait l’air de très bien connaître les officiers de la SM et que ceux-ci appelaient « El Hareth ». Le procureur nous a reçus, puis il a parlé en aparté avec Chenoui et « El Hareth ». J’ai appris qu’on était samedi le 4 mars 2000, je pensais qu’on était au mois d’avril.

Chenoui m’a dit qu’il connaissait ce procureur, car c’était devant lui qu’il avait été présenté lorsqu’il s’était rendu, en été dernier. A ce moment là, je ne savais qu’il y avait un lien entre lui et moi, d’ailleurs je ne savais pas ce qu’on lui reprochait au juste. J’ai remarqué que ma présence devait déplaire au procureur, je n’en connaissais pas la raison, aussi me suis-je dit que ce devait être en raison de la puanteur que je dégageais. Cela faisait plusieurs mois que je ne m’étais pas lavé! Ensuite j’ai remarqué que le procureur semblait parler de moi aux officiers, il leur a dit à mon sujet: « Emmenez-le celui-là! » Ils m’ont immédiatement descendu et enfermé dans le coffre de la voiture.

En fait, je me suis retrouvé quelques heures plus tard au secteur militaire de Tizi-Ouzou avec Chenoui. De là nous sommes repartis vers nos cachots de Ben Aknoun.

Deux jours plus tard, ce devait donc être le 6 mars 2000, nous avons de nouveau été emmenés à Tizi-Ouzou, devant le même procureur (en fait il devait s’agir du procureur général au niveau de la cour et président du « comité de probation »). Celui-ci a de nouveau fait des remarques me concernant, que je n’ai pas comprises puis on nous a emmenés au Palais de Justice au centre ville. Arrivés là-bas, on m’a mis dans le coffre d’une voiture et m’a sommé de ne surtout pas bouger. Après plusieurs heures quelqu’un est venu et m’a dit: « toi, c’est dommage pour toi mais c’est comme ça. » Après un voyage éprouvant toujours dans le coffre de la voiture, je me suis de nouveau retrouvé dans mon cachot. Je sentais que j’étais revenu seul et plus tard j’ai appris que ce jour-là, Chenoui avait été emmené à la prison de Tizi-Ouzou.

Mon cauchemar s’est encore poursuivi pendant presque deux mois. J’étais persuadé que je finirai mes jours dans ce cachot avec mes poux, ma peur, ma saleté et ma faim. Ce n’est que deux mois plus tard que j’ai de nouveau été emmené à Tizi-Ouzou, cette fois-ci directement vers l’ancien Palais de Justice. J’étais très curieux de savoir ce qu’on allait me reprocher et je pensais qu’ils allaient me reparler de ma première affaire ou me reposer les questions des officiers du DRS. J’étais heureux et sûr de moi. Je me disais qu’une fois arrivé devant la Justice, j’allais être tout de suite libéré. Je pensais même qu’on me dirait qu’il y avait eu erreur, qu’on me présenterait des excuses. Quelle ne fût ma surprise lorsque le procureur me dit que j’étais accusé d’avoir participé à l’assassinat de notre chanteur Matoub Lounes, que Dieu ait son âme. Je pensais même qu’il plaisantait et qu’il voulait seulement me tester et me faire peur avant de me libérer. Mais j’ai du constater qu’il était sérieux. Je lui ai dit que même les officiers du DRS ne m’avaient pas reproché ce crime, comment la Justice pouvait-elle le faire?

J’ai compris plus tard que Chenoui et moi avions le même dossier.
Voilà. Je n’ai même pas crié mon innocence parce que c’était tellement évident. Tout cela me fait l’effet d’une plaisanterie clôturant un cauchemar.

article de « algeria-watch »

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dossier du moal sur l’affaire de l’assassinat de Matoub Lounes

Posté par algeriedemocratie le 15 décembre 2008

En début d’après midi du jeudi 25 juin 1998, la radio Algérienne annonçait l’assassinat du chanteur kabyle LOUNES MATOUB par un groupe de terroristes appartenant au GIA.L’été s’annonçait chaud car le bras de fer entre les généraux de l’état major de l’ANP et ceux des services de la DRS (Mohamed LAMARI, Mohamed TOUATI, Fodil CHERIF, Mohamed GHENIM, Mohamed MEDIENE et Smain LAMARI) d’un côté, et le clan de la présidence dirigé par ZEROUAL et BETCHINE, de l’autre, avait pris une tournure dramatique, et les pressions et les marchandages habituels,  autrefois à peine perceptibles,  avaient cédé la place aux menaces et aux insultes par presse interposée avec une véracité sans précédent.

Les généraux du clan LAMARI voulaient à tout prix la tête de « BETCHINE »  l’ancien patron des services et l’ami personnel du président Liamine ZEROUAL devenu ministre conseiller, qu’ils soupçonnaient de préparer avec d’autres officiers (parmi lesquels, on retrouve un ex-commandant du CPMI/Ben Aknoun,  le lieutenant-colonel Haddad Abdelkader alias colonel Abderrahmane; surnommé le « Tigre » à cause de son professionnalisme), une nuit des longs couteaux.
En effet, dès son arrivée au siège de la présidence, Betchine avait rappelé à ses côtés, des officiers issus de la DRS (mis à l’écart et en froid avec Toufik depuis le départ de Betchine du service) pour constituer le bureau des affaires de sécurité nationale. Le bureau dirigé principalement par Betchine, secondé par le lieutenant-colonel Zoubir et le « Tigre » était en charge des questions relatives à la sécurité de l’état et avait des sources d’informations diverses à l’intérieur de l’armée et dans le milieu civil. Le traitement et l’exploitation des informations récoltées par le bureau de Betchine offrait au président Zeroual la liberté de prendre des décisions touchant des domaines sensibles comme celui de la défense.

Un des grands coups réalisés par le bureau de Betchine est le limogeage du général AbdelMadjid Taghit pour cause de corruption ou celui du général Said Bey pour cause de négligence grave. La présidence a exigé et obtenu le départ du général SAID BEY patron de la première région militaire et très proche du clan LAMARI-TOUFIK (désigné par la suite, par Mohamed Lamari comme représentant de l’ANP à l’OTAN) suite à sa passivité coupable avant et après les grands massacres de 97.
L’image de la présidence Algérienne a été bien plus que secoué à cette période étant donné que les coupables des massacres sont restés à ce jour dans une totale impunité. Pour le président ZEROUAL, le responsable principal de la situation catastrophique en Algérie était évidemment Mohamed LAMARI, le chef de l’état major de l’ANP, qui a ordonné quelques jours avant les massacres aux troupes de ne pas quitter les garnisons à partir de 22heures sous peine  de graves représailles envers les contrevenants.
A l’intérieur de ces même casernes très proches des lieux de massacres et contraintes à l’immobilité, les soldats entendaient les cris et les appels au secours des centaines de victimes, pire encore les rares survivants qui ont réussi à arriver aux portes des casernes pour demander de l’aide ont été refoulés par des soldats qui obéissaient à des ordres qu’ils ne comprenaient pas et qui les mettaient dans une perdition totale.

Presque au même moment, le gouvernement OUYAHYA peaufinait  la loi d’arabisation générale (maintes fois annoncée puis ajournée), sous le la direction du président ZEROUAL.
C’est dans ce climat glauque qu’une réunion décisive de haute importance a regroupé dans une villa proche de la capitale appartenant aux services de la DRS, des officiers supérieurs de l’ANP et des représentants du RCD.

Les officiers qui ont été dépêchés par les responsables du cabinet  noir, sont en l’occurrence le général Mohamed TOUATI, tête de fil de la nouvelle mouvance au sein de l’ANP (Après la mouvance arabo-revolutionnaire issue de l’ALN, c’est la mouvance laïque constituée d’ex-officiers de l’armée française qui a pris la tête de l’ANP) et le colonel M. Fergani Alias MERZAK un des anciens éléments de la DRS et personnage très introduit dans les milieux Kabyles et officier traitant de plusieurs sources (agents) au sein du MCB et du RCD  (Merzak est l’un des rares hommes de confiance de Toufik en charge exclusive du dossier Kabyle).

Du côté du RCD, KHALIDA MESSAOUDI une activiste bèrbère très acquise aux thèses érradicatrices de TOUATI pour la lutte anti-terroriste et Noureddine AIT HAMMOUDA chef d’une des plus importantes milices du pays.

Après les formalités d’usage entres les personnes présentes qui se connaissaient du reste très bien, puisque cette rencontre n’était pas la première du genre , la séance est officiellement ouverte et c’est Noureddine Ait Hammouda qui prend en premier la parole pour exprimer avec beaucoup d’émotion l’inquiétude de la composante BERBERE de la population face aux risques d’explosion que générera la mise en pratique du projet de loi relatif à la généralisation de la langue arabe. Ait Hammouda spécifie bien que pour tous les Kabyles, le synonyme d’arabisation est islamisation et terrorisme, il évoque même les pires scénarios si ce projet est conduit à son terme.

En réponse le général TOUATI suggère aux représentants du RCD une mobilisation des artistes et des intellectuels surtout kabyles avant toute chose même à l’échelle internationale, et passer ensuite à la mobilisation de la rue (Manifestations, grèves, boycottages) pour contrer le gouvernement et l’obliger à revoir son projet.

KHALIDA MESSAOUDI fait remarquer au général TOUATI que le temps presse et que la population kabyle est lasse des grèves et des slogans devenus classiques, et que de toute façon la division du MCB (avec ses deux tendances, la coordination proche du RCD et la commission proche du FFS) d’un côté, et la lutte entre le RCD et le FFS rendent la mobilisation populaire, une chose tout à fait impossible : » l’expérience, disait-elle, nous a démontré que les conservateurs n’entendent pas raison lorsqu’il s’agit de mobilisation pacifique comme pour l’abrogation du code de la famille alors que les intégristes ont réussi a nous imposer avec la violence, leurs représentants au sein même du gouvernement .

AIT HAMMOUDA avec des mots à peine couverts  fait comprendre aux représentants du MDN que beaucoup de Kabyles déterminés n’hésiteront  pas à retourner leurs armes contre le pouvoir central dans le cas limite et que les intégristes ne manqueront pas de profiter de cette situation et de l’exploiter en leur faveur.

Le colonel MERZAK qui connaît assez bien ce dernier lui  réplique que la région est truffée de maquis du « GIA » dont la plupart des chefs sont originaires de la région même de Tizi Ouzou.
Puis dans un long monologue sur la situation du pays, une phrase prononcée par le colonel Merzak  fait l’effet d’une bombe « le haut commandement de l’armée prendra ses responsabilités au cas où des troubles éclateraient à grande échelle ».
L’armée ne restera jamais les bras croisés. De toute façon la société civile ne soutient pas assez l’armée dans la lutte contre les intégristes d’après le colonel Merzak.

KHALIDA MESSAOUDI réfute les arguments du colonel, mais  profite de son intervention pour demander au général TOUATI  des explications sur le mutisme de l’armée et ses cadres modernistes sur la fraude qui a entaché les élections  de 1997 au profit du RND le parti de BETCHINE. Elle se demande même  « pourquoi est ce qu’ils ne prennent pas les choses en main ?  » et pourquoi les démocrates républicains ne retrouvent pas des places de choix dans les institutions du pays. Elle prend pour exemple le cas de la Turquie et le succès remporté par son armée dans la gestion du phénomène intégriste malgré les risques de voir  ses chances de rejoindre l’Europe réduites.

Le général TOUATI reprend la parole pour dire: « Au cas où la situation devient incontrôlable, l’armée prendra le pouvoir et décrétera l’état d’exception pour une courte période mais suffisante pour mener à bien son projet d’éradication des groupes armés et leurs relais politiques. C’est la seule façon d’arriver à nos objectifs,  mais il faut absolument éliminer par la même occasion, les secteurs du conservatisme au sein des appareils de l’état, le pouvoir sera rendu ensuite aux civils ». Et à TOUATI de conclure: « Nous sommes prêts de toute façon, on attendaient juste que les conditions soient réunies, nous avons la conviction qu’un état républicain verra le jour incessamment dans notre pays.

Le colonel MERZAK répète que le commandement de l’armée n’est pas pour la loi d’arabisation, mais ce n’est pas a l’institution militaire de s’y opposer  de façon visible ; la contestation doit venir des politiques et de la rue plus précisément. Il rappelle même la formidable mobilisation des kabyles en 1994 pendant la grève et lors de l’enlèvement de MATOUB.

« La mobilisation des kabyles, c’est mon affaire »  dit AIT HAMMOUDA en guise de promesse .
Le colonel MERZAK  donne rendez-vous à ce dernier le lendemain dans les bureaux des services, au siège du MDN, et la réunion a ainsi pris fin après un échanges de salutations.

Voilà ce qu’on appelle dans le jargon des services secrets « la mise en condition » ou la préparation psychologique du sujet. En fait la guerre entre la présidence et les généraux de l’état major de l’armée battait son plein et ces mêmes généraux voulaient profiter de l’erreur que ZEROUAL allait commettre en appliquant la loi de généralisation de l’arabisation. En réalité les généraux de l’armée projetaient un coup d’état et pour arriver à leurs fins tous les moyes allaient être utilisés.

Cette réunion qui a été organisée par les services secrets (la DRS) avec la bénédiction des autres généraux a été bien sûr enregistrée et réécoutée par la suite par Mohamed LAMARI, TOUFIK, Smain LAMARI, TOUATI et le colonel MERZAK, et pendant cette réunion des « chefs » de graves décisions ont été prises.
L’enregistrement audio de la rencontre a été classé  » TRES SECRET « par un procès verbal avec la transcription intégrale et archivé sous la référence: PVRQ/12/5/8/MDN/DRS. Nous l’avons reproduit fidèlement en guise d’introduction à « l’affaire MATOUB », pour comprendre que l’assassinat de MATOUB ne doit rien au hasard  mais qu’il a été savamment orchestré par le cabinet noir.

 

Le choix de la cible

Après la rencontre avec les généraux, les chefs du RCD étaient sûrs que l’heure du changement et de la rupture avait sonné, et ont ainsi imaginé et étudié pour la circonstance plusieurs plans d’actions affin de contribuer à leur façon et de manière active à cette micro-révolution.
Parmi les plans évoqués, la désobéissance civile et la grève illimitée. Les deux options ont été rejetées après une discutions houleuse à cause du haut risque de l’échec, surtout que le FIS avait laissé des plumes en utilisant ces mêmes options auparavant, alors qu’il était bien implanté au niveau national. Plus important encore, le FFS n’aurait jamais marché dans une telle aventure nécessitant une mobilisation semblable à celle du printemps bèrbère.

AIT HAMMOUDA a proposé à SAID SAADI d’occuper le champ médiatique en ALGERIE d’abord, en faisant remarquer que les milieux proches du RCD dans la capitale française prendraient le relais ensuite; « la mobilisation on verra  plus tard » disait-il.
« Avait-il une idée derrière la tête? il parlait en tous les cas avec une assurance qui a dérouté tous le monde » affirme une personne présente dans la réunion.
AIT HAMMOUDA était certain que la  région kabyle serait le tombeau du projet OUYAHIA et du pouvoir de Zeroual. Cette assurance AIT HAMMOUDA la détenait de sa rencontre avec le colonel MERZAK, au siége du ministère de la défense et c’est durant cette réunion que le sort de certains éléments gênants pour le tandem de l’état major s’est décidé.

AIT HAMMOUDA savait que MATOUB voulait visiter Tizi Ouzou depuis un bout de temps, et n’a pas hésité à l’appeler pour demander soi disant de ses nouvelles, durant la conversation Matoub a demandé des nouvelles de la région, et c’est à ce moment que Ait Hammouda a commencé à se vanter du bon travail qu’il a entrepris avec ses amis et du bon résultat qu’ils ont obtenu; la région était devenu selon lui plus sûre qu’Alger. Presque instinctivement Matoub a exprimé son désir de rentrer mais il était hésitant à cause de ses appréhensions envers le pouvoir suite a la sortie de son nouvel album où il parodiait l’hymne national. Ait Hammouda ne s’est pas ménagé pour convaincre Matoub qu’il n’avait absolument rien à craindre, même de la part des autorités. Ait Hamouda a même promis à Matoub une protection rapprochée digne d’un chef d’état, depuis sa descente d’avion jusqu’au jour de son départ. Face à ces promesses Matoub avait déclaré que suite à cela sa visite à Tizi Ouzou ne saurait tarder.

C’est le chef d’antenne de la DRS à Paris, le colonel Smain Seghir de son vrai nom Ali Benguedda (très intime à Smain Lamari qui l’a nommé à ce poste après le décès du lieutenant-colonel Souames Mahmoud alias colonel Habib), qui a annoncé à Toufik et Smain Lamari l’imminence du voyage de Matoub à Alger avant même que Matoub ne prenne son billet d’avion.

MATOUB savait que de nouvelles menaces ont été proférées contre lui par le groupe armé auteur de son enlèvement du 25 septembre 1994, surtout après la sortie de son livre; il faut dire que ce kidnapping n’avait rien d’un coup monté par les officines de Smain, mais bel et bien une opération organisée par un groupe islamiste de la région même de Tizi Ouzou, sa libération par contre s’est faite grâce à l’intervention d’une taupe (un des agents de la DRS travaillant sous couvert avec les islamistes dans le maquis) et qui a empêché son exécution depuis le sommet du commandement du GIA sous prétexte que l’assassinat de Matoub ferait baisser la popularité du GIA dans la région.
Matoub était amère en se sachant sous la menace de gens qu’il avait déjà rencontré une fois ; d’un autre côté la sortie imminente de son album qui avait bénéficié d’une large publicité n’arrangeait pas les choses, surtout qu’il tournait au ridicule certains dirigeants du RCD favorables à Zeroual.

Presque au même moment à Alger, Une intervention troublante de la part d’AIT HAMMOUDA  auprès de certaines connaissances a fait capoté l’obtention d’un visa pour madame MATOUB qui lui aurait permis de rejoindre son mari en France, et la question reste posé à Ait Hammouda sur les vrais motifs de cette intervention soutenue de très prés par le général Mohamed Touati.

A Paris MATOUB a été mis sous surveillance, par une équipe jour et nuit, et malgré les difficultés et les risques d’une telle opération à l’étranger, le général Toufik n’a pas hésité à employer tous les moyens disponibles pour le suivi de cette affaire. Toufik était informé  grâce aux rapports (Bulletin de Renseignement Quotidien ou BRQ) envoyés quotidiennement par le colonel Ali.
Le dossier Matoub devenait lourd et coûteux à cause des moyens engagés et c’est le listing de Air Algérie qui a donné la confirmation finale de la date du retour de MATOUB à Alger.

Le choix de MATOUB était devenu cyniquement naturel. Les stratèges du MDN et des services connaissaient l’importance du crédit de sympathie que MATOUB avait auprès des jeunes en Kabylie et même à l’étranger, ils savaient que l’onde de choc qui suivrait sa mort pourrait ébranler très fortement le clan de la présidence, il suffisait juste à ce moment là de souffler sur la braise pour que tout l’édifice constitutionnel s’écroule .
Le parcours de MATOUB suscite beaucoup d’admiration mais aussi des interrogations parmi ses propres amis qui doutaient de son calvaire (comme il a été décrit dans son livre en 1994). Mais contrairement aux scénaristes, les services algériens, partant d’une fiction, ont écrit une histoire vraie dans laquelle Toufik et Touati avaient distribué des rôles bien précis à tout un chacun ; le but était d’abattre Zeroual et Betchine d’un côté et de donner le coup de grâce aux islamistes de l’autre.

La décision de liquider MATOUB a été prise au plus haut niveau de la hiérarchie militaire dans le bureau même du chef des services de la DRS le général TOUFIK (situé au rez-de-chaussée du bâtiment C, au MDN). Le département d’infiltration  et de manipulation de la DRS a rappelé  pour la circonstance un officier infiltré dans un groupe armé dans les monts de Sidi  Ali BOUNAB qui répondait au pseudonyme de capitaine RIADH alias « ABOU DOUDJANA ».
Pour les islamistes du groupe il se faisait passer pour un déserteur de la gendarmerie, il est devenu grâce à ses connaissances militaires et à son aide,  le conseiller « manipulateur » de H.HATTAB dans le domaine militaire et le choix des actions et des cibles!
Une fois le capitaine Riadh mis au courant de sa nouvelle mission, il est reparti avec le plan et l’ordre de l’exécution du chanteur, mais un imprévu s’est produit lors de la dernière ligne droite: Hassan Hattab ne voulait rien savoir et a refusé d’écouter son conseiller militaire sur la nécessité d’une telle liquidation. Devant l’entêtement de Hattab, ABOU DOUDJANA  informe son commandement (selon un procédé de communication pré-établi) que le chef du groupe ne voulait pas céder après de nombreuses discussions.

C’est à ce moment là que la deuxième équipe (plan de secours) a pris le relais deux jours avant le crime. La gendarmerie locale avait reçu de la part du commandement régional de tutelle l’ordre de stériliser la route qui mène au village de Taourirt moussa, et un groupe de trois individus membre de l’auto-défense de la région a été surpris entrain de faire du repérage, interrogés par les gendarmes les trois individus ont prétendu que leur chef Ait HAMOUDA leur avait donné l’ordre de faire le trajet pour le sécuriser. Cette rencontre a été cité par les gendarmes dans le rapport quotidien de fin de mission.

Quelques semaines après la mort de MATOUB les gendarmes en question ont reçus un avis de mutation, et les trois miliciens sont morts dans une embuscade tendue par le groupe de ABOU DOUDJANA!

L’assassinat de MATOUB  a mis la région en émoi, les premières violences éclatèrent dans la ville de TIZI OUZOU et quelque part à ALGER  les instigateurs du crime attendaient que leurs agents attisent les flammes, pour passer à l’action.
ZEROUAL qui a compris grâce à son conseiller BETCHINE  la manœuvre de ses adversaires (suite à une fuite organisée par TOUFIK) a demandé au dernier moment un sursis à TOUFIK et TOUATI qu’il a obtenu sous conditions.

La famille de MATOUB par son sens de la responsabilité a appelé au calme et a demandé aux autorités à ce que justice soit faite, cette initiative a calmé la population malgré la mort tragique d’un jeune manifestant touché par balle par un provocateur proche de AIT HAMMOUDA !

ALI MECILI (une autre victime des services algériens) disait que « derrière l’assassinat d’un kabyle, il y a toujours un kabyle ».

Le sort de MATOUB a été scellé dans une villa près d’Alger à la suite d’une rencontre entre des officiers manipulateurs, et certains responsables politiques qui n’ont ni le sens de la fidélité ni celui de l’honneur dont le fils d’un illustre révolutionnaire algérien mais qui ne lui a pas légué le gène de l’honneur, et qui a vendu son âme à un officier traitant contre une situation et un pouvoir éphémère, l’orgueil et la jalousie sont à l’origine de sa compromission.

       *Pourquoi  des égorgeurs d’enfants ont-ils laissé la vie sauve à madame MATOUB ?

       *Quelle est la nature exacte de la relation entre AIT HAMMOUDA  et la femme de MATOUB ?

       *MATOUB avait-il des informations sur la relation trouble de sa femme avec AIT HAMMOUDA ?

       *Qui a informé MATOUB des liens de sa femme avec les services (Plusieurs membres de sa famille gravitent autour de la DRS).

       *Pourquoi certains journaux proches du RCD ont-ils relié l’intox des services selon laquelle les assassins de MATOUB ont été abattus ? alors que la pseudo- enquête en était à ses débuts ?

       *Qui a déplacé la voiture de MATOUB, et pour quels motifs ?

       *Qui a intérêt à détruire la première version du rapport balistique, faite par la gendarmerie et qui a mis à jour les contradictions dans les déclarations de Madame MATOUB ?

       *Qui a ordonné la mutation des gendarmes chargés de l’enquête ?

       *Pourquoi a-t-on assassiné les trois miliciens ? (information donnée par plusieurs quotidiens algériens quelques semaines après la mort de MATOUB).

       *On laisse le soin à AIT HAMMOUDA  de répondre à toutes ces questions.

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