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entretien avec l’écrivain Djamal Arezki sur le receuil de nouvelle en tamazight Akal d wawal

Posté par algeriedemocratie le 30 juin 2012

“Passer à l’ecriture pour preserver la langue”

entretien avec l'écrivain Djamal Arezki sur le receuil de nouvelle en tamazight Akal d wawal dans tamazight(65)

Djamal Arezki, écrivain d’expression amazighe, vient d’éditer aux éditions Tira un recueil de nouvelles intitulé Akal d wawal (Terre et parole) qui est une production de pas moins de onze nouvelles en tamazight. Pour Djamal Arezki, le passage à l’écriture est un moyen de préserver et de garder une empreinte de sa propre culture.

La Dépêche de Kabylie : Parlez-nous un peu de vous ?

Djamal Arezki : je suis né à Tazmalt en 1966, enseignant de tamazight et inspecteur de français à Bouira depuis 1998. Je suis titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation et d’une maîtrise en lettres modernes que j’ai obtenus à l’université Paris 8. En plus de Akal d wawal, j’ai également publié Contes et légendes de Kabylie, chez Flies France, à Paris en 2010.

Votre livre s’intitule Akal d wawal (Terre et parole). Qu’évoque ce titre?

Et bien comme son nom l’indique, c’est l’enracinement de la parole dans un terreau qui est le nôtre, celui d’Imazighen. Tamazight est une civilisation de parole. La parole est le pouvoir dans notre société. On dit en kabyle: Bu yiles, medden akk ines! Celui qui a la parole a le pouvoir, a de l’influence. C’est dans ce contexte que j’ai rédigé ce recueil de nouvelles où j’ai repris la sagesse d’antan, les belles paroles, les jeux de mots, les histoires anciennes en les contextualisant, en les «habillant», en les rendant vivantes avec des personnages de ma création, tout en gardant le fond, parfois sa moralité.

Lors de votre conférence à Aokas, vous avez évoqué le passage de la culture de l’oralité à celle de l’écriture pour sauver notre patrimoine intellectuel et culturel. Pensez-vous qu’il est vraiment possible, à l’heure où le lectorat est en déperdition ?

D’abord je remercie l’association Rahmani Slimane qui m’a donné l’occasion de rencontrer des lecteurs, des amis, de pouvoir m’exprimer. D’ailleurs, je la félicite pour l’excellent travail qu’elle entreprend. Ensuite, pour répondre à votre question, je dirai que le passage à l’écriture est inévitable si on veut sauvegarder encore ce qui reste de notre culture, guettée malheureusement par la disparition si on n’agit pas. Un long travail de sauvegarde et de transcription est nécessaire, voire vital. Je crois fermement qu’on pourra, non seulement, sauvegarder notre patrimoine culturel mais le développer aussi par des créations nouvelles : romans, nouvelles, théâtre…par de la recherche. Taqbaylit se trouve partout : dans les champs, dans les villages, dans les comportements de tous les jours, dans la façon de penser et d’agir, etc.

Quel rôle joue l’école pour la promotion de la langue Amazighe?

L’école est une arme à double tranchant. Par le passé récent, elle a joué un rôle des plus néfastes dans le reniement de la langue et de la culture amazighes. Aujourd’hui, qu’elle prend en charge de façon parcellaire, incomplète et facultative cette langue, elle pourra la promouvoir si certaines conditions sont réunies. Je crois que ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. Beaucoup de choses restent à faire à commencer par l’abrogation du caractère facultatif de son enseignement, un des principaux obstacles à sa généralisation et à sa prise en charge sérieuse. L’école est, par définition, un instrument entre les mains de l’idéologie officielle, son prolongement, je dirai. Et l’idéologie officielle inclut, dans sa vision, juste du bout des lèvres, la culture et l’identité amazighes du peuple algérien…

Akal d wawal est édité en langue amazighe. Pensez-vous qu’une littérature d’expression amazighe a encore sa place en Algérie ?

Bien évidemment, sinon je ne l’aurais probablement pas écrit ! Non seulement elle a sa place mais nous devons la développer, il y va de notre devoir, de notre identité aussi. Si on ne le fait pas nous-mêmes, je ne crois pas qu’il puisse y avoir quelqu’un pour le faire à notre place. Comme quoi, on n’est mieux servi que par soi-même.

Quel regard portez-vous sur la littérature d’expression amazighe ?

Ces dix dernières années ont vu un élan formidable en matière de production et de création littéraires. Ce n’est pas négligeable pour une langue frappée d’ostracisme officiel durant des millénaires. Des langues et des cultures prestigieuses contemporaines de Tamazight ont complètement disparu. Je crois qu’il convient de relativiser «la chose». En dépit de l’absence de la qualité de la production escomptée, la littérature d’expression renait de ses cendres au grand dam de ses détracteurs (et ils sont nombreux malheureusement). Editer une centaine de romans, de nouvelles, des pièces de théâtres, des traductions tous azimuts ne peut être qu’encourageant.

Quels sont les problèmes que rencontre le monde de l’édition en langue amazighe ?

L’édition, la distribution et l’absence d’une véritable politique du livre (pas seulement Amazigh, je suppose) sont des freins, des obstacles à sa promotion. En outre, la lecture tout comme l’écriture, est une activité sociale qui n’a pas sa place chez nous. Très peu de gens lisent. L’école n’a pas su ni pu installer cette culture du livre. Il est vrai qu’elle est fortement concurrencée par l’image certes mais la lecture est irremplaçable, comme l’a si bien confirmé Mouloud Feraoun : «Le seul moyen d’être et de devenir cultivé est la lecture». L’histoire lui donne raison. On ne pourra jamais faire l’économie du livre.

Comment est née votre passion de l’écriture ?

En évoquant Feraoun justement, c’était l’un des tous premiers auteurs que j’avais lus. Son écriture, son style, les sujets qu’il aborde m’ont grandement aidé à aimer la lecture. Par la suite, ma curiosité m’a poussé à lire autre chose, à diversifier ma lecture. Enfant, je ne comprenais pas tout ce que je lisais. Mais avec le temps, j’ai acquis la bonne habitude de lire. Ensuite, j’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu favorable. J’ai eu des amis qui avaient des livres et qui lisaient beaucoup aussi. D’ailleurs nous sommes toujours restés en contact et nous échangeons toujours des livres. Nous avons créé une sorte de réseau où circulait toute sorte de livres (du moins ceux qui étaient disponibles), y compris ceux écrits clandestinement en tamazight. L’interdit, loin de nous dissuader, était un vrai tremplin. Quel plaisir de lire un livre interdit ! C’était à cette époque-là que je commençais à rédiger des histoires, des contes, à transcrire des poèmes anciens… que je garde toujours. J’ai pu recueillir un important corpus de poèmes inédits.

Que vous inspire le mot Tira (écriture) ?

Tira, l’écriture avant d’être une passion, est d’abord un moyen d’expression privilégié. Je crois qu’il n’existe nulle part une civilisation sans écriture. L’écriture c’est aussi une façon de réfléchir à tête reposée, un moyen de création, de conservation et de transmission des idées. En littérature, elle permet de rêver, de donner libre cours à son imaginaire, à son génie créateur…L’écriture, tout comme le reste s’apprend par la pratique surtout et se développe.

Quels sont vos projets futurs ?

Je viens de finir, en collaboration avec mon ami Bellil Yahia, un livre sur un poète résistant du XIXème siècle, en l’occurrence Mohand Saïd Amlikech des At Sidi Ali Ou Abdellah, du village d’Iaggachen, à At Mlikech (Béjaïa). Pour son bicentenaire (il était né en 1812, mort en 1877), l’association culturelle qui porte son nom lui organise un festival culturel qui aura lieu conjointement à Tazmalt, Boudjellil et At Mlikech, du 01 au 04 juillet 2012. J’ai aussi un autre recueil de nouvelles en Kabyle que j’ai intitulé Inig aquccah (un voyage inachevé) qui paraîtra bientôt j’espère, un essai, en français, sur Taos Amrouche et des traductions du français au kabyle dont certains extraits ont déjà paru dans diverses revues, notamment dans ayamun.com consultable en ligne.

Un mot à vos lectrices et lecteurs ?

J’espère qu’ils trouveront bien du plaisir à me lire. Un auteur n’existe que par ses lecteurs. J’attends leurs échos qui me permettront d’aller toujours de l’avant, d’affiner davantage mon style d’écriture.

Entretien réalisé par Reda Senoune

source: dépêche de kabylie

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Interview de Murad Zimu sur le recueil de nouvelles en tamazight « Ameddakel »

Posté par algeriedemocratie le 15 août 2011

Interview de Murad Zimu sur le recueil de nouvelles en tamazight

La littérature kabyle écrite peut aujourd’hui s’enorgueillir de posséder une nouvelle génération de jeunes auteurs qui semblent de plus en plus conscients de la nécessité de la faire sortir de ses thématiques et des formes traditionnelles qui, à force de répétition, risquent de devenir obsolètes.

Le danger guette toujours les littératures qui ne se renouvellent pas… Dans cette génération d’auteurs, on peut citer Brahim Tazaghart, Kamal Bouamara, Ramdane Abdenbi, Djamal Arezki, Saïd Chemakh et Mourad Zimu. Auteur d’un premier recueil de nouvelles (Tikli Le cheminement) édité par le HCA, revoici Zimu qui récidive en publiant Ameddakel, un deuxième recueil édité aux Editions Tira (Bougie), composé de dix textes : Amedah, akarni azeggagh, Zwina, Ameddakel, Litidyu… Le thème de la camaraderie les traverse tous, d’où le titre du recueil. Amerdakh met en scène une esthétique typique de la nouvelle : celle de la surprise. Bien que le début du récit traîne un peu par certaines lourdeurs, l’auteur réussit brillamment la suite du récit. Qasi, le personnage central, est tombé dans une affaire dont il ne saisit apparemment pas les contours : à la veille de son départ en Algérie, ce kabyle de Paris, qui vient d’obtenir ses papiers, reçoit la visite de policiers qui l’accusent d’avoir participé à un kidnapping. Le nœud de l’histoire est ingénieusement dissimulé : le nouvelliste prend le pari d’entraîner son lecteur jusqu’au bout du récit avant de le lui révéler. Pari réussi ! Racontée par un narrateur témoin, la nouvelle Akarni azeggagh (Le carnet rouge) traite de la violence des « années noires ». Le lecteur retiendra inéluctablement cette expression véhiculée par le titre (Akaṛni azeggagh), qui traduit à elle seule le drame d’un citoyen et celui de tout un peuple, pris en otage : Un chauffeur de camion (un routier) traverse chaque nuit un barrage de militaires. Ces derniers le contraignent à choisir : soit il attend le lever du jour, soit il franchit le barrage et prend ainsi ses responsabilités en cas d’attaque. Le narrateur fait vivre au lecteur d’intenses moments de peur, traversés par des lueurs d’espoir de délivrance. Nous laisserons le lecteur découvrir par lui-même le mystère du carnet rouge. La nouvelle Zwina est écrite sur la trame de deux destins féminins : l’une n’arrive pas à tomber enceinte, l’autre, une attardée mentale n’arrive pas à trouver sa place dans la société, mais l’une trouve chez l’autre un peu de réconfort : Zwina trouve dans les petits moments fugaces qu’elle passe auprès de sa voisine une bouffée d’oxygène. De même pour Saɛdia qui subit la fureur de son époux frustré de ne pas avoir d’enfants. Les deux figures représentent la condition fragile de la femme. Fragile, car sa liberté et son bonheur dépendent de ceux de son partenaire (le cas de Sadia). Dans le cas de Zwina, sa différence (elle est attardée mentale) lui impose de rester cloîtrée à la maison, au lieu de suivre sa scolarité comme les filles de son âge. Courts et incisifs, les quatre derniers récits mettent en scène, dans un style plein de dérision, à la manière de Mohia, la figure de l’étudiant, foncièrement en décalage avec sa société… Zimu est visiblement marqué par cette figure. Ainsi, dans Ameddakel, le narrateur raconte l’histoire d’une amitié entre deux étudiants que tout rassemble, de leur condition foncièrement précaire jusqu’à l’amour d’une même étudiante. La fin du récit ne manquera pas d’émouvoir le lecteur… La nouvelle est un genre littéraire très difficile : l’écrivain est contraint de s’en tenir au principe de la concision, de condenser sa matière littéraire et de créer de l’effet sur son lecteur. Les nouvelles de Zimu ne laissent pas indifférent le lecteur, c’est l’un de leurs nombreux mérites. La langue utilisée dans le recueil est d’une grande clarté. Si le caractère expérimental de la littérature kabyle écrite est, pour l’instant, très évident, elle connaîtra un grand essor grâce à des écrits comme Ameddakel, a fortiori lorsqu’une tradition de lecture sera bien installée.

Amar Ameziane

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Les droits linguistiques des berbérophones

Posté par algeriedemocratie le 19 janvier 2011

 Les droits linguistiques des berbérophones dans kabylie(60) algdrap

Algérie

 Les droits linguistiques des berbérophones

1 L’opposition des masses berbérophones

En plus des arabophones, l’Algérie comprend aussi quelque cinq millions de berbérophones, soit 14 % de la population. Les Berbères sont traditionnellement musulmans, mais ont toujours été réfractaires à l’arabisation. Depuis l’indépendance, l’Algérie a maintenu une politique d’occultation ou d’exclusion explicite du berbère (ou tamazight), alors que l’arabisation reste encore le fondement de la politique linguistique du pays, une arabisation qui tend à exclure toute autre langue

berberes-carte2 dans kabylie(60) Depuis 1989, toute une série d’actions de masse spectaculaires ont confirmé l’affirmation identitaire des Berbères d’Algérie: plusieurs grèves générales en Kabylie, des manifestations d’une grande ampleur à Tizi-Ouzou, Bougie et Alger, le boycott scolaire général de septembre 1994. Ainsi, la loi no 05-91 sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe a fait l’effet d’une bombe chez les Berbères d’Algérie, notamment les Kabyles et les Tamazights. En 1991, l’adoption de cette loi a fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de Berbères pour la plus grande manifestation que la capitale ait jamais vue. Leurs mots d’ordre étaient: «Halte à l’intolérance» et «Non au racisme». En Algérie, comme au Maroc et en Tunisie, le pouvoir politique semble tout aussi incapable d’intégrer la dimension berbère dans l’arabité.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, des députés berbères ont même présenté régulièrement des projets de loi visant à faire reconnaître le berbère (en l’occurrence, le tamazight) comme langue nationale au même titre que l’arabe. Évidemment, ces projets de loi n’ont jamais eu une seule chance d’être adoptés, mais le geste demeure significatif. Beaucoup d’opposants au régime accusent le gouvernement de vouloir museler les Berbères en interdisant à leurs partis politiques d’employer les autres «langues du peuple algérien» (dont le berbère et le français). D’ailleurs, les chefs berbères sont convaincus que la loi sur l’arabisation a été conçue avant tout pour faire taire les Berbères et qu’elle n’a rien changé aux prérogatives du français. Les Berbères ont tout fait pour demander l’abrogation de la loi de 1991 sur l’arabisation, en vain. Pour eux, cette loi constitue une attaque contre la diversité culturelle algérienne et contre le droit des citoyens de s’exprimer dans la langue de leur choix et de la manière dont ils le souhaitent.

2 Le Haut-Commissariat à l’amazighité

L’année 1995 marqua cependant un certain assouplissement vis-à-vis de la langue berbère, même si l’arabisation demeurait le fondement de la politique linguistique. À la suite du boycott scolaire de 1994 massivement suivi en Kabylie, le gouvernement algérien engagea, en mars-avril 1995, des négociations avec certains leaders berbères. Un Haut-Commissariat à l’amazighité auprès de la présidence de la République fut créé par le décret du 28/05/1995. Ce nouvel organisme instauré par le «président de l’État», le 7 juin 1995, fut chargé notamment de prendre diverses initiatives et de formuler des propositions en matière d’enseignement du berbère.

On pourrait croire que par ce geste les autorités ont enfin admis la légitimité des demandes des berbérophones, particulièrement au sujet de l’enseignement de cette langue. Toutefois, il ne faut pas oublier que la création du Haut-Commissariat à l’amazighité découle d’une mesure strictement politico-administrative et non d’une reconnaissance de jure, de nature constitutionnelle ou législative. Elle demeure donc fragile et surtout révocable en tout temps.

Dès la rentrée scolaire de 1995, le Haut-Commissariat à l’amazighité avait pris plusieurs initiatives en faveur de l’enseignement du berbère, dont des stages de formation d’enseignants et des cours de berbère dans plusieurs lycées. Mais les autorités algériennes ont continué à ignorer le berbère et ont refusé de reconnaître cette langue comme l’une des langues nationales du pays avec enseignement généralisé dans les régions berbérophones. Dans les faits, l’arabe reste la seule langue officielle, mais le berbère pourra être introduit comme langue d’enseignement dans certains établissements secondaires (les lycées) du pays.

Selon les associations berbères, les activités du Haut-Commissariat à l’amazighité semblent avoir été très limitées, surtout depuis 1997, aussi bien au plan de la réhabilitation que de la promotion de l’amazighité. Certains considèrent que cette institution apparaît comme «une simple façade» destinée à apaiser les revendications berbères avec des «fausses promesses».

3 Les droits linguistiques réels des Berbères

Dans les faits, quels sont les droits linguistiques actuels des Berbères algériens? Il faut bien admettre que ces «droits» ne sont reconnus dans aucune loi et qu’il ne s’agit donc que de pratiques politico-administratives ou des tolérances destinées à calmer les Berbères devant la montée des islamistes. Par exemple, le 4 juillet 1976, l’Algérie a adopté la Déclaration universelle des droits des peuples. Le texte ne mentionne aucune langue en particulier, ni aucun peuple. Les articles 13, 19, 20 et 21 portent précisément sur la langue:

Article 13

Tout peuple a le droit de parler sa langue, de préserver, de développer sa culture, contribuant ainsi à l’enrichissement de la culture de l’humanité.

Article 19

Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de son patrimoine culturel.

Article 20

Les membres de la minorité doivent jouir, sans discrimination, des mêmes droits que les autres ressortissants de l’État et participer avec eux à la vie publique, à égalité.

Article 21

L’exercice de ces droits doit se faire dans le respect des intérêts légitimes de la communauté prise dans son ensemble et ne saurait autoriser une atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité politique de l’État, dès lors que celui-ci se conduit conformément à tous les principes énoncés dans la présente Déclaration.

Une affiche trilingue (arabe, tamazight, français)
Source: Vermondo, Wikipedia

En lisant ces dispositions adoptées sous le régime de Boumédiène, n’importe quel individu normal pourrait croire que le texte fait sûrement référence aux Berbères et à la langue berbère, mais tel n’est pas le cas. Il s’agit là de beaux principes qui ne valent que pour la langue arabe classique. Le «peuple» dont il est question est celui qui parle l’arabe classique, non pas l’arabe algérien ni le berbère.  La «minorité» est ici un concept vide de sens, à moins qu’il ne s’applique qu’à la toute petite minorité arabophone parlant l’arabe classique. Les langues parlées par le «peuple algérien» sont ici complètement ignorées.

Cela étant dit, il demeure possible de communiquer en berbère avec l’administration dans les zones berbérophones, lorsque le fonctionnaire algérien connaît la langue, c’est-à-dire quand il est lui-même berbère. Il est aussi toléré que certaines affiches soient rédigées en tamazight avec l’écriture tifinaghe en plus de l’arabe et du français, notamment dans les wilayas et les établissements d’enseignement, comme l’Université de Tizi-Ouzou.

3.1 Progression de l’enseignement du berbère

L’existence légale d’associations culturelles berbères n’est devenue réalité qu’à la fin de 1988 et au début de 1989, dans la foulée des changements politico-juridiques d’octobre 1988. Depuis, ces associations se sont multipliées et il en existerait aujourd’hui quelques centaines. La plupart d’entre elles ont un caractère strictement local et se consacrent à la promotion d’un élément du patrimoine d’un village ou d’une petite région: poètes, chanteurs nationalistes, sites archéologiques, traditions artisanales particulières, organisation de festivals, de galas, de concerts, de conférences, etc. D’autres associations sont scolaires, pédagogiques et parfois scientifiques: elles essaient généralement d’intervenir dans le domaine de l’édition, de l’enseignement de la langue berbère et de l’organisation de colloques.

D’ailleurs, c’est uniquement grâce à ces associations qu’il y a eu un investissement régulier dans l’enseignement de la langue berbère en Algérie, notamment au moyen de cours d’alphabétisation en berbère. Évidemment, l’enseignement officiel du berbère dans les écoles demeure encore interdit, bien qu’en 1991 un Département de langue et de culture tamazighe (berbère) ait été créé à l’université de Tizi-Ouzou.

3.2 L’absence de prise de position des partis politiques

Il faut reconnaître que les leaders berbères sont en partie responsables de cette situation si anémique de leur langue, le tamazight. Alors qu’ils peuvent compter sur une région, la Kabylie, fortement et durablement mobilisée pour la reconnaissance de sa langue, il n’existe pas vraiment de parti politique berbère formé autour de cette revendication linguistique. Les partis politiques existants, les partis dits «kabyles» comme le Parti de la Révolution socialiste (PRS), le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ou le Front des forces socialistes (FFS), s’en sont parfois fait l’écho, mais ils ont toujours refusé d’en faire l’axe principal de leur action politique. Le seul parti d’opposition à se manifester formellement à propos de la langue berbère fut le PRS, qui critiquait sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.

Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voilà donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d’Algériens. [...] Or, la langue berbère existe. C’est la langue maternelle d’une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis.

Mais le PRS allait éclater lors du «printemps berbère» de 1980. L’un des derniers nés de ces organisations, le RCD fondé en 1989, s’affirme avant tout comme une formation «démocrate et républicaine», «algérienne», non pas comme un «parti berbère» et insiste que son implantation est «nationale». Pourtant, le RCD demeure un parti laïc, anti-islamique et berbériste. Mais tous les partis politiques de l’Opposition craignent de «s’enfermer dans le ghetto kabyle». Autrement dit, la langue n’est pas vraiment devenue un instrument de combat politique pour les Berbères. Dans la «Plate-forme San Egidio» signée à Rome, le 13 janvier 1995, par un ensemble de partis politiques d’opposition, on peut lire ce qui suit:

Les éléments constitutifs de la personnalité algérienne sont l’islam, l’arabité et l’amazighité ; la culture et les deux langues concourant au développement de cette personnalité doivent trouver dans ce cadre unificateur leur place et leur promotion institutionnelle, sans exclusion ni marginalisation.

Il faut rappeler aussi que, avant 1989, aucune association berbère, même culturelle, n’a jamais pu fonctionner légalement en Algérie. Depuis lors, les associations culturelles se sont multipliées : il en existe quelques centaines pour la seule Kabylie. Malheureusement, les résultats concrets demeurent décevants, car la plupart de ces associations ne connaissent qu’une existence éphémère ou cyclique, le temps par exemple d’un gala ou d’un festival annuel. Généralement, ces associations sont très démunies tant matériellement qu’intellectuellement.

La politique linguistique algérienne à l’égard du berbère semble plutôt une politique de temporisation face à la montée islamiste. Étant donné que le gouvernement avait besoin de «calme» en Kabylie, il a compris que certains gestes à l’égard des Berbères lui permettraient peut-être d’atteindre cet objectif. Il faut admettre que, à cause de la conjoncture politique, il y a désormais en Algérie une certaine tolérance, et même un début de prise en charge institutionnelle de la langue et de la culture berbères.

Néanmoins, la situation sociopolitique est tellement dégradée dans ce pays qu’elle ne peut favoriser une solution définitive au problème berbère. À long terme, les droits des minorités berbérophones ne sauraient être garantis sans une réorganisation fondamentale des bases constitutionnelles et institutionnelles de l’État. Avant tout, l’Algérie doit se débarrasser de son idéologie arabo-islamique selon laquelle la diversité linguistique est un danger pour l’unité nationale et un germe de division, et que seul l’unilinguisme peut être garant de cette unité nationale. Autrement dit, la «question berbère» ne sera réglée qu’au prix de la reconnaissance du berbère comme seconde langue officielle du pays le statut de seconde langue nationale ne saurait durer longtemps et de la reconnaissance de la spécificité linguistique des régions berbérophones. Or, compte tenu de l’attachement à l’arabité et de l’anti-berbérisme, tant de la part des autorités politiques que des forces armées, la recherche d’une solution risque d’emprunter la voie de la confrontation plutôt que celle du compromis.

4 Les revendications des berbérophones

Pour l’essentiel, les leaders berbères demandent que la langue berbère, le tamazight, soit reconnue comme la langue propre des régions berbérophones qui le souhaitent (comme en Kabylie), et ce, dans le cadre d’une autonomie linguistique et culturelle. Ils demandent également que la langue tamazight soit reconnue comme «l’une des langues nationales et officielles de l’Algérie», ce qui impliquerait le droit pour tout citoyen d’utiliser la langue berbère, dans toutes les circonstances de la vie publique, y compris hors des régions berbérophones. Depuis 2002, le tamazight est reconnue comme «langue nationale», mais non comme langue officielle, ce qui demeure un statut moindre.

À l’occasion de sa campagne pour le référendum (du 16 septembre 1999) sur «la concorde civile», le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, avait déclaré, le 3 septembre 1999, à Tizi-Ouzou, en Kabylie, que le «tamazight ne sera jamais langue officielle et, si elle devait devenir langue nationale, c’est tout le peuple algérien qui doit se prononcer par voie référendaire». Évidemment, le Congrès mondial amazigh fut «consterné par une telle provocation émanant d’un chef d’État, qui démontre ainsi son irresponsabilité, son arrogance et le mépris qu’il cultive vis-à-vis de son peuple». Depuis son élection en avril 1999, le président algérien a toujours écarté l’éventualité de reconnaître officiellement le berbère, sauf à l’issue d’un référendum national. 

4.1 La reconnaissance du tamazight

Le 4 juillet 1976, l’Algérie avait adopté la Déclaration universelle des droits des peuples. Le texte ne mentionnait aucune langue en particulier, ni aucun peuple. Les articles 13, 19, 20 et 21 portent précisément sur la langue. On peut croire qu’il s’agit sans doute du berbère, puisque les articles 19, 20 et 21 concernent les «Droits des minorités».

Article 13

Tout peuple a le droit de parler sa langue, de préserver, de développer sa culture, contribuant ainsi à l’enrichissement de la culture de l’humanité.

Section VI - Droits des minorités

Article 19

Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de son patrimoine culturel.

Article 20

Les membres de la minorité doivent jouir, sans discrimination, des mêmes droits que les autres ressortissants de l’État et participer avec eux à la vie publique, à égalité.

Article 21

L’exercice de ces droits doit se faire dans le respect des intérêts légitimes de la communauté prise dans son ensemble et ne saurait autoriser une atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité politique de l’État, dès lors que celui-ci se conduit conformément à tous les principes énoncés dans la présente Déclaration.

Ce sont là de beaux principes qui ne valaient que pour la langue arabe classique, car le berbère et ses variétés resteront complètement ignorés. Malgré les proclamations solennelles du régime algérien, l’usage du berbère fut complètement nié. Plus encore: les autorités algériennes ont tout fait pour refouler  et limiter cet usage. Lorsqu’elles parlent du «peuple algérien», les autorités comprennent «arabo-musulman», c’est-à-dire l’ensemble des musulmans d’Algérie et uniquement les arabophones.

En janvier 2002, le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé que la langue tamazight (berbère) allait devenir «langue nationale en Algérie» et qu’une modification de la Constitution allait être nécessaire. Finalement, le 8 avril 2002, le Parlement algérien a reconnu le tamazight «comme langue nationale à côté de l’arabe». Ce fut la loi no 02-03 du 10 avril 2002 proclamant que le tamazight est également langue nationale:

Article 1erIl est ajouté un article 3 bis ainsi conçu :

«Art. 3 bis. – Le tamazight est également langue nationale.

L’État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.»

Sur les 484 parlementaires présents, dont 20 par procuration, 482 ont voté pour la modification constitutionnelle; seuls deux députés ont opté pour l’abstention. Cependant, cette modification constitutionnelle ne consacre pas le tamazight langue comme «nationale et officielle» telle que revendiquée par la coordination interwilayas des comités de villages et des arouch (comités de coordination villageoise). De plus, beaucoup s’interrogent sur le fait que la constitutionnalisation du tamazight était en même temps accompagnée d’une révision du Code électoral accordant au chef de l’État des pouvoirs élargis. Évidemment, la constitutionnalisation du tamazight ne saurait suffire à elle seule sans la mise en place d’un dispositif juridique, institutionnel et financier adéquat afin de garantir sa promotion et sa généralisation. La Constitution reconnait maintenant la langue tamazight, mais la loi 91-05 du 16 janvier 1991 sur l’arabisation interdit son usage, de la même façon qu’elle interdit aussi l’usage des langues étrangères.

Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a encore une fois déçu la Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie: «Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution, est l’arabe.» N’en déplaise à M. Bouteflika, qui se trompe lourdement, il existe actuellement 40 États souverains bénéficiant de deux langues officielles (voir le tableau 3), dont seize en Afrique, huit en Asie, sept en Europe, sept en Océanie et deux en Amérique. 

Depuis la modification constitutionnelle de 2002, aucune mesure n’a été prise par les autorités algériennes pour la valorisation du tamazight. En réalité, cette disposition constitutionnelle est devenue une finalité en elle-même, destinée sans doute à calmer les Berbères.

4.2 Pendant ce temps, ailleurs…

Pour sa part, lors de la session du 21 juin 2006, le Parlement espagnol a ratifié avec quelques modifications, un projet de loi sur la reconnaissance de la culture et de la langue de la communauté amazigh de Melilla, cette petite enclave espagnole située sur la côte méditerranéenne du Maroc et rattachée administrativement à la province de Málaga. Le projet de loi se lit comme suit (traduit de l’espagnol):

Article 1erLe Congrès des députés reconnaît l’identité «amazigh», son histoire, sa langue et sa culture comme une partie fondamentale de l’identité des villes autonomes Ceuta et de Melilla.

Article 2

Le Congrès des députés incite le gouvernement espagnol à :

a) reconnaître la nécessité que, dans le cadre des futurs Statuts d’autonomie de Ceuta et de Melilla soient déclarés comme co-officielles les langues tamazight et arabe.

b) développer, par l’action du ministère de l’Éducation, la révision des programmes scolaires à cette fin et introduire l’enseignement des langues tamazight et arabe dans les écoles d’enseignement primaire et dans les instituts d’enseignement moyen.

Cela signifie que l’espagnol, l’arabe et le tamazight seraient les trois langues officielles de Ceuta et Melilla. Est-ce une façon de faire la leçon à l’Algérie et au Maroc? Peut-être bien.

4.3 L’enseignement du tamazight : un début

Cependant, le nouveau statut de «langue nationale» du tamazight ne semble pas lui avoir permis de s’établir de façon convaincante dans les établissements scolaires publics, même là où le tamazight est déjà enseigné. Selon les statistiques en provenance du secrétaire général du Haut Commissariat amazigh (HCA), le nombre des élèves inscrits dans les cours de tamazight est seulement de 150 à Alger, mais atteint les 66 000 à Tizi-Ouzou, ce qui témoigne du déséquilibre dans la répartition de l’enseignement du tamazight confiné dans les régions berbérophones. L’enseignement du tamazight concernait à l’origine 16 wilayas, alors qu’elle n’est enseignée aujourd’hui que seulement dans 10 wilayas. Trois wilayas regroupent à elles seules  96 % des élèves du tamazight : Bouira, Béjaïa et Tizi-Ouzou. Les 4 % des autres élèves sont répartis sur sept autres wilayas. L’un des responsables du HCA, Bilek Hamid, affirme: «La capitale, qui devait être une grande wilaya pilote, dispose seulement de deux enseignants au moment où, de nombreux étudiants licenciés en langue et culture amazighe issus des universités de Béjaïa et de Tizi-Ouzou pataugent dans le chômage.» Selon le HCA, seules les variétés kabyle, chaouïa et touareg sont enseignées. Les autres variantes, telles le chleuh, le chenoui et le mozabit, ne sont pas enseignées. En réalité, le Haut-Commissariat amazigh semble être une coquille vide, sans pouvoirs ni moyens, totalement contrôlé par les autorités algériennes et dont l’action porte demeure plutôt insignifiante.

Dans l’ensemble, les responsables berbérophones ne semblent pas très satisfaits de l’enseignement du tamazight. Des difficultés majeures empêchent la généralisation du tamazight, même dans les régions berbérophones. D’abord, certaines directions d’école tardent à appliquer les rares circulaires ministérielles autorisant l’enseignement du tamazight: la circulaire no 446 du 6 novembre 2006 et la circulaire no 426 de juillet 2007. Ainsi, la circulaire no 446 du 6 novembre 2006 précise que les enseignants en tamazight sont redevables de dix-huit heures par semaine et ne doivent pas donc prendre au-delà de six «divisions pédagogiques». La même circulaire énonce aussi que, pour qu’un poste budgétaire soit ouvert dans un établissement surtout du moyen, il faut que le nombre d’heures supplémentaires soit égal ou plus à dix heures. Pour d’autres matières, telles le français, l’anglais, l’arabe, les mathématiques, etc., les directions d’école font appliquer les programmes officiels, mais pour ce qui est de la discipline du tamazight, ces mêmes responsables ont tendance à «oublier» l’existence des circulaires. C’est que l’ouverture des postes budgétaires destinés à l’enseignement du tamazight semble se faire de manière anarchique et entourée du plus grand secret, comme si prévoir des enseignants pour cette matière relevait d’une affaire d’État.

Des directeurs refusent de refaire les horaires ou les emplois du temps pour tenir compte de l’enseignement du tamazight. Des autorisations parentales sont exigées aux élèves désirant apprendre le tamazight dans des wilayas, alors que des dispenses des cours de tamazight sont acceptées dans certains établissements. C’est ce qui fait dire à M. Bilek Hamid: «Je suis déçu et je regrette le fait que la langue tamazight soit enseignée d’une façon facultative.» De plus, l’enseignement du tamazight ne doit commencer qu’au cycle moyen, alors qu’il faudrait commencer au primaire. Dans les faits, la plage horaire réservé à l’enseignement du tamazight semble insatisfaisante. En effet, le tamazight est dispensé à raison de trois heures par semaine dans les écoles, c’est-à-dire la même tranche horaire que les langues étrangères.

L’un des problèmes réside aussi dans la pénurie d’enseignants bien formés. Le secrétaire général du ministère de l’Éducation, M. Aboubaker Khaldi, évoque ainsi le problème du manque d’enseignants en langue tamazight: «On ne peut pas recruter un enseignant qui parle deux ou trois phrases en kabyle pour enseigner la langue amazighe à nos élèves, ce n’est pas sérieux.» Il ajoute: «Il faut que l’enseignant soit titulaire d’un diplôme universitaire en langue amazighe.»

De plus, l’enseignement du tamazight se fait en Algérie avec l’alphabet latin jugé moins performant que l’alphabet tifinagh utilisé au Maroc. Certains plaident pour écrire la langue berbère en latin, pendant que d’autres veulent qu’elle soit écrit en arabe, mais tous se sont mis d’accord sur la réhabilitation du tifinagh qui est encore en usage chez les Touaregs. Pour tous les Berbères, cet alphabet particulier témoigne de l’enracinement profond de l’identité berbère.

Pour sa part, le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement du tamazight (CNPLET) croit que l’enseignement du tamazight se fait essentiellement sur la base de la maîtrise de la langue (généralement le kabyle), mais sans aménagement préalable de la langue, sans outil didactique adéquat et sans formation des enseignants. Rappelons que la mission du CNPLET est de prendre en charge
toutes les questions liées à la spécificité de la langue tamazight ainsi que les études et les recherches relatives à la formation des enseignants et aux moyens didactiques.

De son côté, le secrétaire général du ministère de l’Éducation, M. Aboubaker Khaldi, a déclaré que l’enseignement de la langue tamazight se faisait graduellement selon les moyens et outils pédagogiques existants. En 2007, le ministre de l’Éducation, Boubekeur Benbouzid, affirmait que que la langue amazighe était enseignée, pour le moment, dans onze wilayas et qu’elle ne pouvait être une matière obligatoire que
lorsque les moyens appropriés et les mécanismes nécessaires à son enseignement seront mis en place.

Bref, de là à penser que tous ces blocages administratifs sont voulus et qu’ils sont destinés à décourager les élèves et parents afin de faire échouer le «stade expérimental, il n’y a qu’un pas vite franchi.

En 2007, le Conseil de gouvernement de l’Algérie a approuvé la création de l’Académie de la langue amazighe et du Conseil supérieur de la langue amazighe. Ces deux institutions ont pour objectif d’encourager la promotion et la recherche sur cette langue. C’est une histoire à suivre.

5 Les médias

La constitutionnalisation de la langue amazighe en avril 2002, en tant que «langue nationale», n’a eu aucune répercussion institutionnelle, notamment dans les médias. Théoriquement, le droit à l’information est garanti en Algérie à tous les citoyens, quelle que soit leur langue d’usage. Dans les faits, les Berbères n’ont droit qu’à fort peu de moyens, car la langue amazighe n’est pas très développée dans les médias électroniques. Elle ne bénéficie pas de nombreuses radios locales. La station Chaîne II, une radio kabyle dont l’existence avait été menacée à plusieurs reprises dans les années soixante-dix, a vu sa place et son rôle fortement élargis et consolidés. Généralement, les nouvelles stations radiophoniques voient le jour en pleine campagne électorale.  La télévision, quant à elle, présente quotidiennement une brève version berbère (en kabyle et en chaoui) du journal télévisé, mais il n’y a pas encore d’émission en langue berbère. Des projets en ce sens dorment sur les tablettes depuis longtemps: on parle d’une «tranche horaire berbère» ou même de la création d’une seconde chaîne de télévision (un projet à l’étude depuis plusieurs années déjà). Cela étant dit, la chanson kabyle «engagée» est censurée en Algérie; plusieurs chanteurs ont été interdits de séjour et même arrêtés. 

Aucune initiative des secteurs publics n’est venue encourager l’écriture de la langue amazighe dans les médias écrits. Depuis 1989, il est possible d’éditer des livres en tamazight sans se faire poursuivre par la police. Mais les incertitudes de la vie politique algérienne n’ont pas vraiment permis à l’édition berbère de prendre son essor. En ce qui a trait à la presse, plusieurs tentatives de création de périodiques ont échoué. Quelques journaux régionaux et nationaux font néanmoins l’expérience d’une «page berbère» dans leur édition régulière. Dans le domaine de la radiodiffusion, l’amélioration de la situation semble plus sensible. C’est en France qu’il existe plusieurs stations de radio et de télévision en berbère.

6 La bataille de l’arabisation

En fait, les deux dernières législations pro-arabisation de 1991 et de 1996 constituent sans nul doute les lois linguistiques les plus importantes de l’histoire de l’Algérie moderne. Il va sans dire que l’intention à l’origine de la mise en forme de la loi, c’est la défense et la promotion de la langue nationale comme l’une des composantes de l’identité algérienne. Nul ne conteste que l’arabe soit la «langue nationale», mais peu d’Algériens maîtrisent cet arabe classique, tant à l’oral qu’à l’écrit. L’enjeu dissimule un choix de société d’une population profondément divisée.

S’il veut se maintenir en Algérie, le pouvoir politique doit restaurer le statut de la langue arabe en tant que langue nationale légitime. C’est la raison fondamentale de l’adoption de la loi sur l’arabisation de 1996. La classe moyenne, celle des petits salariés, des commerçants, des agriculteurs, etc., profite de l’arabisation et appuie ses dirigeants politiques. À l’opposé, la grande bourgeoisie technocratique, c’est-à-dire les industriels, les financiers, les grands propriétaires terriens, l’élite des carrières libérales, et les employés de l’État dont le pouvoir est solidement établi depuis longtemps, tirent profit du bilinguisme franco-arabe; leur pouvoir a même tendance à se renforcer avec la poursuite du développement économique.

L’expérience des vingt dernières années montre que la forte résistance de ces milieux à l’arabisation rapide et totale n’est pas près de s’atténuer, au contraire. D’ailleurs, les fonctionnaires et les cadres supérieurs des entreprises n’entendent pas être relégués aux oubliettes parce qu’ils sont incapables de rédiger un rapport en arabe classique. De grands commis de l’État ont affirmé publiquement qu’ils ne paieraient jamais les amendes prévues et qu’il est impossible de mettre un gendarme derrière chaque fonctionnaire. De nombreux fonctionnaires se disent persuadés que cette «loi stupide» restera inappliquée, comme toutes les précédentes.

Pour leur part, les intégristes musulmans (appelés dérisoirement les barbus par les occidentalistes) promettent aux masses arabophones qu’ils extirperont toute référence à l’ancienne puissance coloniale lorsqu’ils prendront le pouvoir. Pour eux, l’oeuvre d’indépendance n’est pas achevée tant que le français subsiste et, pour qu’elle le soit totalement, il faut que le français soit réduit au rôle d’une simple langue étrangère enseignée comme telle dans les établissements de la République. Assez curieusement, ils proposent aussi de faire de l’anglais la langue seconde de l’Algérie.

La bataille de l’arabisation n’est peut-être pas nouvelle en Algérie, et elle n’est pas près de se terminer non plus. L’intolérance à l’égard du berbère et le nationalisme revendicateur des arabisants trahissent l’incapacité partielle du pouvoir algérien à construire la nation en tenant compte de son triple héritage arabe, berbère et occidental. Les parlers berbères sont en régression parce que les politiques d’arabisation finissent par se transformer en politique de discrimination, d’interdiction et même de répression. Les cinq millions de Berbères, qui avaient accepté le français comme compromis en attendant que l’on décerne à leur langue le statut de langue officielle risquent de se révolter. Étant donné qu’au 5 juillet 1998 (date d’entrée en vigueur de la loi) le gouvernement algérien a refusé la demande des Berbères de geler la nouvelle loi sur l’arabisation et de consacrer le berbère comme langue nationale et officielle au même titre que l’arabe, on peut s’attendre encore à des affrontements majeurs. Les émeutes de juin 2001 sont là pour le prouver.

Dans les faits, le but n’est pas atteint et il n’est pas certain que l’interdiction des autres langues réussira à faire de l’arabe un instrument de promotion sociale et de développement économique. Pour le moment, l’arabisation en Algérie semble davantage un moyen de calmer les frustrations des intégristes islamistes et de réduire l’utilisation du berbère. Enfin, pour certains opposants, l’arabisation est une concession faite au courant islamo-conservateur sur lequel s’appuyait auparavant le régime du président Liamine Zéroual. Pour eux, c’est une décision imposée, qui ne reflète pas la diversité linguistique de l’Algérie, où le français et le tamazight (langue berbère) restent parlés par des millions de personnes. De toute façon, on peut douter du succès véritable des politiques d’arabisation depuis 35 ans. Tous niveaux confondus, la population sachant s’exprimer en français était estimée à 49 % en 1993 (sur un total de 27,3 millions d’habitants). Or, elle est censée passer à 67 % en l’an 2003, sur un total d’environ 47 millions d’habitants.

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En somme, derrière toutes ces lois linguistiques d’arabisation, les dirigeants algériens semblent se servir d’un sentiment anti-français primaire afin de jouer sur le nationalisme de la population arabophone. Si l’Algérie de 1962 était totalement francisée, celle des années 2000 est devenue grandement arabisée, mais par une langue arabe que personne ne parle. Autrement dit, les Algériens se sont toujours fait imposer une politique linguistique: celle de la France avec le français, celle de l’arabe classique après l’indépendance. Pourtant, la société algérienne semble plus multiforme et pluraliste que ne le laissent croire ses dirigeants. Il semble que l’«algérianité» devrait passer davantage par les «véritables langues du peuple», soit l’arabe algérien et le berbère (tamazight), que par l’arabe classique ou le français. Or, l’arabe algérien n’a aucun statut et le berbère vient de se voir reconnaître un statut de «langue nationale», qui risque d’être plus symbolique que réel. La politique linguistique impose l’arabe classique — la langue qu’utilise le pouvoir — à l’exclusion de toute autre langue, que ce soit l’arabe algérien, le berbère (tamazight) ou le français. 

Pour beaucoup d’Algériens, l’arabe algérien, le berbère, l’arabe classique et le français sont des langues faisant toutes partie de leur patrimoine culturel. La grande majorité des Algériens résistent à la politique d’arabisation autoritaire et refusent de changer leurs pratiques linguistiques, mais pour le moment ils restent encore prisonniers d’un régime quelque peu pourri, qui les empêche d’évoluer.

Il reste à espérer que la politique linguistique s’oriente un jour vers une attitude qui reflèterait mieux la pluralité idéologique de la société algérienne, et créerait un espace de tolérance et d’ouverture, qui constitue des bases plus solides de la démocratie. Dans l’état actuel des choses, toutes les langues utilisées depuis longtemps en Algérie portent une connotation négative. L’arabe algérien n’est pas une langue de culture, le berbère n’est qu’une langue de «second plan», l’arabe classique est devenu le symbole de l’échec scolaire et économique, le français demeure la langue colonisatrice. C’est difficile de réussir une politique linguistique dans ces conditions. L’ex-chroniqueur au Quotidien d’Oran, Sid Ahmed Bouhaïk, a raison de conclure ainsi sur la situation linguistique en Algérie: «Si donc, nous nous sommes brouillés avec la culture, c’est que nous nous sommes d’abord brouillés avec nous-mêmes en nous tirant à qui mieux mieux la langue!»

La réconciliation linguistique n’est probablement pas pour demain, mais elle sera nécessaire pour libérer les Algériens d’une voie sans issue. Les faits semblent démontrer que le peuple algérien tient à toutes ses langues et que, contrairement à ses dirigeants, il n’est pas prêt à en sacrifier une seule d’entre elles. Jamais dans l’histoire du pays, les Algériens n’ont-ils parlé autant l’arabe classique et le français. La seule langue avec laquelle tout le monde est d’accord: ajouter l’anglais langue seconde à l’arabe algérien, au berbère, à l’arabe classique et au français. Loin de s’enfoncer dans une voie rectiligne, les Algériens semblent très majoritairement préférer une plus grande ouverture sur le monde.

source: /www.tlfq.ulaval.ca

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Le Soir d’Algérie 16 août 2010

Posté par algeriedemocratie le 17 août 2010

Le Soir d’Algérie 16 août 2010 dans Addi Lahouari(29) addi-300x279Addi Lahouari

Le Soir d’Algérie 16 août 2010

Un groupe de compatriotes m’a interpelé dans Le Soir d’Algérie du 8 août 2010 sur mes propos sur la langue amazighe tenus lors d’une interview donnée à un journal électronique. Pour permettre au lecteur de saisir ce qui m’est reproché, je reproduis la partie de l’interview.Question : Quel est ton point de vue sur la langue berbère ?Réponse : Le problème de la langue berbère ne se pose que dans le cadre de la formation de l’Etat-nation jacobin unitaire et homogénéisant. Dans le Maghreb d’avant la colonisation, la pratique du berbère ne posait aucun problème. Je pense que la langue berbère doit être officialisée et enseignée dans les régions berbérophones. Elle n’est pas en concurrence avec la langue arabe qui est celle de toute la nation. Si la langue berbère disparaît, nous aurons commis un génocide culturel contre nous-mêmes.

Ce qui m’est reproché, c’est de ne pas demander que la langue amazighe soit enseignée sur tout le territoire national. Voici le cadre du débat, en espérant ne pas avoir tronqué la position de mes contradicteurs que je voudrais remercier pour l’intérêt qu’ils portent à mes écrits, ce qui ne les a pas empêchés de me mettre un caillou dans le soulier (hajra fi soubat). C’est en effet un gros caillou dans le soulier car le problème n’est pas aisé à traiter compte tenu de la situation historique et culturelle du pays. La question est donc difficile et je vais essayer de la traiter en deux axes pour cerner la problématique de l’amazighité en rapport avec la construction de l’Etat-nation. Le premier axe est celui de la perception des langues vernaculaires par les arabophones en rapport avec la culture — comme vision du monde — et avec l’historicité. Le deuxième est celui du développement de la langue amazighe comme idiome formalisé (syntaxe, grammaire, alphabet…) en rapport avec un contenu qui correspond aux aspirations de la jeunesse à la modernité.

1. Langues vernaculaires, imaginaire et historicité

L’Algérie est une nation de formation récente qui se heurte à des représentations culturelles qui situent l’Algérien soit dans l’universel islamique soit dans le local ethnocentrique. La dynamique nationale issue de la lutte anticoloniale est encore en voie de cristallisation et rencontre des obstacles politiques et culturels.

La question linguistique n’est qu’un aspect de la complexité et des contradictions de la situation historique actuelle dont il serait vain d’attendre qu’elle soit dépassée en une génération, étant entendu qu’il s’agit de la transformation de la (ou des) langue(s) vernaculaire( s) en langue(s) véhiculaire(s).

Les anthropologues désignent par langue vernaculaire la langue de la communauté locale, celle des espaces lignagers par opposition à la langue véhiculaire de l’espace supra-local de l’empire ou de la nation. La formation de la nation est liée à ce passage où l’imaginaire le dispute à l’historicité.

Commençons par poser la question de la situation linguistique du pays ? Il y a au moins quatre langues dans le champ linguistique en Algérie : l’arabe scriptural du Coran, l’arabe moderne issu de la Nahda et adopté par le nationalisme arabe, l’arabe dialectal, et le berbère parlé dans les régions montagneuses (Cf. Khaoula Taleb-Ibrahimi, Les Algériens et leur(s) langue(s). Eléments pour une approche sociolinguistique de la société algérienne, les éditions Al Hikma, Alger, 1997). Un véritable imbroglio linguistique dans lequel K. Taleb-Ibrahimi nous apprend qu’il y a en outre plusieurs niveaux de langue entre l’arabe parlé et l’arabe classique (fusha). Il faut aussi ajouter le français utilisé par les dirigeants et les couches sociales supérieures urbaines. Savons-nous que le tirage de l’ensemble des journaux en langue française est l’un des plus forts des pays francophones ? Pourquoi le français persiste-t-il en Algérie à cette échelle ? C’est qu’il répond à des besoins cognitifs que ni l’arabe classique, ni l’arabe parlé, ni le tamazight ne satisfont. Dans ce tableau, il faut se demander quel est le statut de chacune des langues et surtout comment les locuteurs se les représentent. La première observation à faire, c’est que les Algériens ne valorisent pas et n’ont pas d’estime pour leurs langues vernaculaires. La Kabylie fait exception, mais cette exception est récente. Il est révélateur que la revendication de la réhabilitation de la langue berbère soit née dans le mouvement national, dans le PPA-MTLD secoué en 1949 par ladite crise berbériste. Détestant les archaïsmes de la société identifiés à l’arabité, les militants de ce courant souhaitaient une Algérie moderne et sécularisée.

Le populisme, fort en Kabylie comme dans les autres régions du pays, est arrivé à absorber cette crise pour se donner comme seul objectif l’indépendance. Mais ce courant est réapparu dans les années 1960 culminant dans la création de l’Académie berbère à Paris en 1967 animée par Mohamed-Arab Bessaoud dont le discours contre l’arabité était excessif pour ne pas dire plus, donnant une justification supplémentaire aux arabophones de rejeter et de se méfier de la revendication berbériste portée principalement par des francophones.

Cependant, l’hostilité des arabophones au tamazight ne s’explique pas seulement par l’extrémisme de l’Académie berbère. Cette hostilité a des racines plus profondes à rechercher dans l’imaginaire de la culture algérienne qui n’a pas intégré le caractère historique du monde social, et qui est enfermée dans une espèce de temporalité qui refoule tout ce qui est antérieur à l’islam.

La société algérienne reproduit l’héritage culturel de l’universalité que lui a fourni la civilisation islamique. Par conséquent, les arabophones ne sont pas hostiles à la langue berbère en soi ; ils sont plutôt attachés à un modèle atemporel où le passé n’a pas de place.

L’arabe dialectal est aussi victime de cet imaginaire, et est accusé — à tort —d’être le produit de la colonisation. Les langues vernaculaires, arabe dialectal et tamazight sont refusées parce que considérées comme incapables de véhiculer le savoir. Elles sont perçues comme les langues des ignorants, des femmes, des enfants ou de personnes qui n’ont aucune éducation et qui ne savent pas «parler officiellement».

Les locuteurs doutent que les langues vernaculaires puissent véhiculer la science et la parole divine du fait même qu’elles ne sont pas écrites. Il y a comme un déni de soi en rapport avec le complexe d’infériorité compensé par la survalorisation de la langue écrite, respectée pour la symbolique qu’elle renferme.

La langue vernaculaire est celle de la familiarité et des rapports infra-institutionnels. Mais dès que ces rapports s’éloignent de l’espace domestique, il est fait appel à une langue épurée qui cherche à se rapprocher de la fusha. Quand deux personnes, qui ne se connaissent pas et qui ne parlent que l’arabe dialectal, se rencontrent, elles formalisent leurs échanges langagiers.

Il y a une division linguistique singulière dans l’espace social d’une part entre l’officiel et le formel et, d’autre part entre l’usuel et l’informel, ou entre le public et le privé. Dès que quelqu’un prend la parole en public, il utilisera autant que possible des mots de l’arabe classique pour donner plus de crédibilité à son message.

Il n’y a qu’à voir à la télévision comment les personnes interrogées par les journalistes cherchent à parler l’arabe classique qu’ils ne maîtrisent pas. La fusha est la langue des activités publiques, comme si le groupe ne se concevait pas en dehors des références qu’elle véhicule. Elle a la charge de véhiculer l’universalité et d’exprimer la réalité enchantée du monde, tandis que la langue vernaculaire a pour vocation d’exprimer la dimension domestique et temporelle de la vie sociale.

L’arabe dialectal est désigné par le mot dévalorisant darijaet le berbère était encore appelé il y a quelques années chelha, ce qui est encore plus dévalorisant. Ceux qui prétendent que les Algériens arabophones sont contre la langue berbère parce qu’ils sont anti-kabyles ignorent totalement l’anthropologie linguistique du pays.

Il y a lieu de savoir que pendant des siècles, le sentiment religieux et la culture savante ont étouffé l’ethnicité, appelée en arabe chou’oubia. De grandes familles berbères bricolaient leurs arbres généalogiques pour se réclamer d’une ascendance arabe et pour se prévaloir du statut de chorfa et de mrabtine.

La Kabylie n’a pas échappé à ce mouvement puisque c’est là où on trouve le plus les noms comme Ramdane, Saïd, ‘Arab… Le prénom Lahouari a plus une consonance berbère que ceux de mes contradicteurs Mhand, Boualem, Tahar, Mouloud et Ali.

Il est vrai que cette arabité a été berbérisée comme l’indique le prénom Mhand dérivé de Mohamed. La Kabylie compte beaucoup de lignages maraboutiques qui prétendent avoir des ancêtres arabes établis d’abord à Saguiet el Hamra avant de s’installer au Djurdjura.

Cet héritage de plus de dix siècles ne peut être effacé par un trait de plume. Pour clarifier ce dont nous parlons, nous avons besoin de l’éclairage de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie et de la linguistique. Nous rendrons service à la situation linguistique du pays en ayant recours aux sciences sociales pour expliquer les dynamiques et contradictions de la société, ce qui aidera à terme à faire émerger chez nos compatriotes la conscience de l’historicité et surtout pour comprendre qu’une langue est un outil de communication qui exprime l’imaginaire et les aspirations.

2. Langue et aspirations à la modernité

Le deuxième axe est relatif à la langue berbère elle-même, handicapée par le fait qu’elle était principalement orale. Sa capacité à attirer les jeunes générations dépendra de ce qu’elle leur offrira. L’affectif ne suffit pas à faire vivre une langue, fût-elle celle des ancêtres.

Et surtout, il ne faut pas oublier que les langues appartiennent à la longue durée, ce que les linguistes appellent la diachronie.

Ce qui est frappant chez les acteurs, c’est l’absence de perspective historique, c’est-à-dire l’incapacité de projeter dans le futur les tâches à étaler sur plusieurs générations.

Boumediène voulait développer en 20 ans l’Algérie par décret, c’est-à-dire par en haut, et nous savons ce qui arriva à l’économie du pays. Les berbéristes veulent restaurer au niveau national la langue berbère par décision politique. De ce point de vue, il faut rendre hommage à Salem Chaker qui a préféré inscrire sa contribution dans la longue durée accomplissant un travail académique de linguiste.

L’histoire et l’anthropologie de la langue berbère sont à faire pour montrer pourquoi cette langue n’a survécu que dans les montagnes et pourquoi les locuteurs ne lui ont jamais donné la dignité des langues écrites savantes. Il faut rappeler que les dynasties berbères d’origines tribales et maraboutiques se réclamaient toujours de l’islam puritain et de l’arabité citadine.

Comme si le berbère ne reconnaissait pas à sa langue la capacité de véhiculer et d’exprimer l’universalité. Ceci est une tendance anthropologique lourde dans la société exprimée aujourd’hui par l’hostilité à la langue berbère dès qu’il s’agit de catégories universelles comme religion, Etat, nation… Les Berbères n’ont pas fait comme les Perses qui ont sauvegardé leur langue et qui se sont démarqués sur le plan culturel des Arabes.

La modernité a fait bouger les choses et a permis au Maghreb, en Algérie et aussi au Maroc, l’émergence de courants qui se réclament de la berbérité, militant pour le statut officiel de la langue berbère. L’imaginaire atemporel qui sacralise la langue arabe est battu en brèche avec la proposition d’un modèle de nation avec deux langues. Le projet est-il viable ? Idéalement il l’est, mais l’histoire est un processus marqué par la cohérence et souvent l’incohérence des imaginaires et par la conscience des acteurs.

Le projet de renaissance de la langue berbère et sa reconnaissance comme langue de la nation ne se réaliseront que si elle n’est pas mise en opposition avec la langue arabe classique qui, qu’on le veuille ou non, a été le véhicule de la culture savante du Maghreb depuis le 7e siècle. La Kabylie, comme d’autres régions, y a apporté sa contribution.

Les oulémas au 17e siècle appelaient la Kabylie « la montagne savante », du fait que le savoir scripturaire avait été recueilli par les zaouiate locales après le déclin culturel de Bougie (voir à ce sujet le livre de Houari Touati, Entre Dieu et les hommes : lettrés, saints et sorciers au Maghreb, Maison des Sciences de l’Homme, 1994). Il faut cesser de désigner l’arabité comme bouc émissaire, comme la cause du retard culturel du pays.

Dans ce débat, nous passons, me semble-t-il, à côté de l’essentiel : la langue n’est pas une fin en soi ; elle est le véhicule d’une culture et d’une civilisation. L’échec de l’arabisation, qui a d’ailleurs encouragé la revendication berbériste, provient de ce qu’elle est restée prisonnière du turath, du patrimoine culturel médiéval.

C’est ce qui explique que soixante ans après les indépendances, il n’y a pas de philosophe, de sociologue, d’anthropologue arabophone ou arabe de dimension internationale, de niveau de Habermas, Bourdieu ou Geertz. La langue berbère connaîtra le même sort si elle reste prisonnière de la culture locale passée et de la poésie. Son avenir se joue dans sa formalisation en langue écrite avec l’alphabet arabe, et dans la traduction de Homère, de Tolstoï, en passant par Les Mille et une Nuits, le Coran et Kant.

A quoi servirait la langue berbère si nous ne pouvons pas lire dans cette langue des œuvres universelles et des travaux scientifiques sur la société algérienne ? L’affectivité ne suffit pas pour créer le lien social.

C’est ce qu’avait vu Durkheim qui avait opposé la solidarité mécanique fondée sur le lignage, à la solidarité organique fondée sur la division sociale du travail, figure de la modernité. Il en déduit que la solidarité mécanique n’est pas suffisante à elle seule pour assurer la cohésion sociale.

Je voudrais faire remarquer à mes collègues qui m’ont interpelé que la problématique durkheimienne des deux solidarités, enseignée dans toutes les facultés de sociologie du monde, a été élaborée à partir des observations ethnographiques faites en Kabylie durant le dernier tiers du 19e siècle (Cf. A. Hanoteaux et A. Letourneux, Mœurs et coutumes en Kabylie, Paris, 1880). L’anthropologue britannique Ernest Gellner (1926-1996) l’a reformulée en lui donnant le nom de segmentarité et l’a appliquée aux Berbères du Haut-Atlas marocain.

Le monde académique occidental se représente le Maghreb comme le lieu par excellence de la solidarité mécanique, des rapports lignagers, de l’affectif…, ajoutant par ailleurs que ce n’est pas suffisant pour assurer la cohésion sociale dans une nation moderne.

Ce qui est à craindre, c’est que le berbérisme ne reproduise les défauts et les limites idéologiques du nationalisme arabe qui a étouffé l’individu dans une identité essentialisée. La nature humaine est une essence ; la culture est une construction historique faite de continuités et de ruptures.

En conclusion, je voudrais faire une remarque d’ordre méthodologique. Comme universitaire, je n’exprime pas une opinion personnelle ou un jugement de valeur.

J’essaie de produire des analyses, à confirmer ou à infirmer par l’échange académique, pour cerner les dynamiques sociales et politiques de l’Algérie. Mon opinion sur le principe d’enseigner la langue berbère à Mascara et à Tébessa importe peu. Ce qui importe, c’est de savoir si c’est réalisable aujourd’hui.

Je voudrais aussi ajouter que je ne suis ni anti-berbériste, ni berbériste. Je suis anti-anti-berbériste, c’est-à-dire que, dans le respect des valeurs démocratiques, je suis contre les anti-berbéristes. Enfin, je laisse le soin au lecteur du Soir d’Algérie d’estimer si je me suis débarrassé du caillou dans mon soulier et si je suis parvenu à le mettre dans les souliers des compatriotes qui m’ont interpelé et à qui je transmets mes cordiales salutations.L. A.

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Algérie, l’explosion kabyle

Posté par algeriedemocratie le 12 novembre 2009

Algérie, l’explosion kabyle

La révolte de la jeunesse kabyle, qui a fait plus de 60 morts en deux semaines, a surtout révélé l’échec d’un homme, Abdelaziz Bouteflika, élu en 1999 pour «tout changer» et incapable de guérir l’Algérie de ses plaies : corruption, terrorisme islamiste, crise économique, omniprésence de l’armée, absence de démocratie. Dossier de Farid Aïchoune et René Backmann, avec Benjamin Stora et Tassadit Yacine.

C’est une fois encore de Kabylie, vieille terre d’insoumission, qu’est partie l’étincelle. Mais la colère qui a embrasé la jeunesse de Tizi Ouzou, Bejaïa, Sidi Aïch, avant de gagner Alger, n’était pas seulement une fronde identitaire, une intifada berbère exprimant la révolte d’une région ulcérée de recevoir si peu de l’Etat après lui avoir tant donné. C’est aussi, c’est surtout contre la misère, la corruption, le chômage, la crise du logement, la violence des forces de l’ordre, l’absence de démocratie que les jeunes Kabyles sont descendus dans la rue. Et comme en octobre 1988, ce sont des symboles du pouvoir central – bureaux de poste, succursales des banques d’Etat, mairies, sous-préfectures, perceptions, sièges des partis politiques – que les émeutiers ont incendiés ou mis à sac.

Deux ans après son élection à la présidence, Abdelaziz Bouteflika se retrouve face à un peuple qui attendait beaucoup de lui et qui ne lui pardonne ni ses mensonges, ni ses promesses trahies, ni la violence d’une répression qui a fait plus de 60 morts en deux semaines. Car le fond de cette révolte est là, dans le dépit explosif d’un pays une fois encore trompé par ses dirigeants.

« Il n’y a pas d’Algérie sans la Kabylie, j’ai pris bonne note de la dictature de l’administration », avait déclaré, peu après son élection, le nouveau président en visite à Tizi Ouzou. Dénonçant la corruption et les gros bonnets du « trabendo », fustigeant la « gendarmerie défaillante » et l’omniprésence des militaires, Abelaziz Bouteflika parcourait le pays en répétant, d’Oran à Constantine, le même discours : « Je vous ai entendus, tout va changer. » Pour rétablir la paix dans un pays déchiré par plus de dix ans de terreur islamiste, il avançait un projet de « concorde civile » fondé sur la reddition volontaire des combattants et l’amnistie des repentis.Ces bonnes intentions hélas ! n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Au terme d’un bref état de grâce, Abdelaziz Bouteflika s’est retrouvé confronté à la « mafia politico-financière » qui avait déjà eu raison de ses prédécesseurs. Ses principaux projets de réforme – laïcisation de l’enseignement, abrogation du Code de la Famille, modernisation de l’économie – ont buté sur une majorité de députés « islamo-conservateurs » peu disposés à remettre en question un système dont ils sont les bénéficiaires depuis l’indépendance. Quant à la « concorde civile », non seulement elle n’a pas ramené la paix mais, au désespoir des familles de victimes, elle a permis de recycler en hommes d’affaires prospères des émirs dont les mains étaient couvertes de sang.

Pour tenter de masquer son impuissance en politique intérieure, Abdelaziz Bouteflika a multiplié les initiatives en politique étrangère. En vain. Son seul et modeste succès diplomatique a été la conclusion à Alger d’un accord de paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Ces gesticulations ont contribué à créer l’image d’un homme indécis et velléitaire, otage de ceux-là mêmes dont il disait vouloir s’affranchir. Incapable, malgré les ressources fournies par l’augmentation du prix du pétrole, de tirer le pays du marasme économique, prisonnier de la cohabitation avec des militaires qui entendent régler seuls le problème de la guérilla islamiste, désarmé face à la corruption, Abdelaziz Bouteflika a été placé par l’« intifada kabyle » dans la situation périlleuse qu’avait connue avant lui Ahmed Ben Bella : il a perdu la confiance du peuple et s’est exposé pour longtemps à la rancoeur des Kabyles. L’un des principaux slogans des manifestants qui parcouraient les rues d’Alger la semaine dernière était « Oulèche smah ! » : « Pas de pardon ! »

FARID AïCHOUNE et RENE BACKMANN

1. Pourquoi la Kabylie a explosé ?

Comment vivre quand on n’a que des olives et des pierres ?  » Cette interrogation résume l’une des composantes majeures de la révolte kabyle. Certes, la revendication identitaire berbère, le refus de l’humiliation, l’exaspération face aux abus de pouvoir répétés de la gendarmerie ont joué leur rôle dans une région fière d’avoir été l’un des foyers de la lutte de libération. Mais c’est surtout la profondeur de la crise économique et sociale qui explique le rejet explosif du régime exprimé par la jeunesse. Malgré son poids historique et le nombre de cadres civils et militaires qu’elle a fournis au pays, la Kabylie,  » pays d’insoumission « , a depuis longtemps le sentiment d’être oubliée du pouvoir. Dans ces montagnes arides où nombre de villages ne survivent que grâce aux mandats envoyés par les immigrés de l’intérieur et de l’étranger, la  » malvie  » est plus insupportable encore que dans les villes où les petits trafics du  » trabendo  » entretiennent l’illusion d’une débrouille possible. Malgré la fin de l’économie étatisée, rien n’a changé en Kabylie, comme dans le reste du pays. Là aussi, malgré les moeurs austères, la misère et la résignation conduisent parfois aujourd’hui jusqu’à la prostitution. Là aussi se multiplient les suicides de jeunes. Lourde de frustrations et de colère contenue, la révolte couvait depuis trop longtemps.

Et c’est ce baril de poudre que la mort suspecte d’un lycéen dans la gendarmerie de Béni Douala, le 18 avril, a fait exploser.  » Du travail, des logements, halte à l’humiliation, halte à la corruption  » : les slogans des manifestants de Tizi Ouzou ou de Bejaïa montraient clairement que les revendications régionalistes et identitaires ont été éclipsées dans la rue par la condamnation d’un régime dont les Kabyles, comme nombre d’autres Algériens, n’attendent plus rien.

2. Deux ans après l’élection de Bouteflika à la présidence, que reste-t-il de son crédit ?

Même s’il a été élu dans des conditions discutables, avec le soutien actif de l’état-major, Abdelaziz Bouteflika, a incarné un espoir de changement. Ce changement reposait largement sur la politique de  » réconciliation nationale  » destinée à mettre un terme à la violence et à  » restaurer les grands équilibres économiques et sociaux « . En appelant à son gouvernement des islamistes modérés comme Mahfoud Nahnah, des laïques appartenant au Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) de Saïd Sadi et quelques anciens FLN passés au Rassemblement national démocratique (RND), il semblait disposé à pratiquer enfin la politique d’ouverture attendue par la majorité des Algériens. Mais cette intention s’est heurtée à des obstacles infranchissables chaque fois qu’une réforme fondamentale a été envisagée. Les  » islamo-conservateurs  » ont barré la route au nouveau statut de la femme, à la modernisation de l’école et à la reconnaissance officielle de tamazight, langue parlée par les Berbères (Kabyles, Chaouïa, Mozabites et Touareg) qui constituent 30% de la population algérienne.

Quant au projet de réconciliation nationale, il a buté sur le refus d’une bonne partie des islamistes et les réticences de l’armée. L’une des seules réformes menées à son terme a été celle du Code pénal, qui alourdit les peines frappant les auteurs de diffamation envers le chef de l’Etat et les corps constitués. Ulcérés par cette succession d’espoirs déçus, les Algériens reprochent aussi à leur président d’avoir fait preuve de désinvolture en négligeant les innombrables problèmes intérieurs et en multipliant les voyages à l’étranger. Au point que le quotidien  » Al Khabar « , le plus gros tirage de la presse algérienne, demandait, il y a quelques mois, si Abdelaziz Bouteflika avait l’intention de faire un jour une visite officielle en Algérie

3. Quels ont été les résultats de la politique de  » concorde civile  » ?

Fondée sur un projet d’amnistie, approuvé par référendum en septembre 1999, cette stratégie de  » réconciliation nationale  » avait été amorcée par le prédécesseur de Bouteflika, le général Liamine Zeroual. Dès 1997, deux officiers supérieurs, le général Fodil Chérif, chef des forces spéciales, et le général Smaïn Lamari, numéro deux de la Direction du Renseignement et de la Sécurité (DRS), avaient pris contact avec l’émir national de l’Armée islamique du Salut (AIS), Merzag Madani, pour proposer aux islamistes armés une trêve suivie d’une reddition sans condition. Proposition qui avait été acceptée, malgré les réticences du numéro trois du Front islamique du Salut (FIS), Abdelkader Hachani. Lequel a payé de sa vie, en novembre 1999, son opposition à ce qu’il tenait pour un  » marché de dupes « .

Après son élection, Abdelaziz Bouteflika a endossé cette politique qui a abouti au retour à la vie civile de 2 000 combattants amnistiés. Ce qui a provoqué la colère des familles de victimes et, surtout, les représailles des jusqu’au-boutistes contre les  » impies  » qui s’étaient ralliés au  » taghout « , le  » tyran « . Aujourd’hui, la guerre contre les islamistes armés et les massacres de civils sont loin d’être terminés : les deux principaux chefs des Groupes islamistes armés, Antar Zouabri qui contrôle une bonne partie de l’Algérois et l’Oranais et Hassan Hattab implanté surtout en Kabylie et dans les Aurès, ont refusé la proposition du pouvoir. A la tête d’environ 8 000 desperados de l’islamisme radical, Zouabri et Hattab, qui continuent à recruter parmi les laissés-pour-compte des grandes villes, sont responsables de ce terrorisme que le gouvernement persiste à considérer comme résiduel mais qui a tué près de 5 000 civils en deux ans.

4. Quels sont les rapports entre Abdelaziz Bouteflika et les militaires ?

 » En cas de troubles sociaux avec débordements dans la rue, que le président ne compte pas sur nous pour les réprimer. Cette fois nous resterons dans nos casernes. Qu’il se débrouille avec sa police.  » C’est ce que déclarait devant quelques proches, peu avant les émeutes de Kabylie, un officier supérieur algérien. Sur le terrain, les témoins ont effectivement constaté que, malgré l’ampleur des manifestations, l’armée était restée absente à Tizi Ouzou comme à Bejaïa, le rétablissement de l’ordre étant assumé par la gendarmerie et les Compagnies nationales de Sécurité (CNS) de la police. A Draa el-Mizan, en Kabylie, les militaires sont même allés jusqu’à arrêter, le 28 avril, deux gardes communaux accusés d’avoir tué un jeune émeutier

En d’autres termes, la cohabitation entre le président et l’état-major traverse une nouvelle phase de crise. En octobre 1999, déjà, à la Foire d’Alger, devant un parterre d’invités étrangers, le nouveau président avait menacé de démissionner si les militaires continuaient d’intervenir dans la formation du gouvernement. En réalité et quels que soient les engagements pris à ce sujet par Abdelaziz Bouteflika, l’armée n’a jamais changé de position sur les conditions du rétablissement de la démocratie : pour l’état-major, l’état d’urgence ne pourra être levé que lorsque tous les combattants islamistes auront été éradiqués ou convaincus d’abandonner les armes.

La répression sanglante des émeutes en Kabylie place le président dans une position difficile : il lui est désormais impossible de maintenir qu’il n’a pas de sang sur les mains et de rejeter sur les seuls militaires la responsabilité de la violence d’Etat. Aux yeux des spécialistes, le discours du 30 avril, au cours duquel il a proposé la création d’une commission d’enquête sur les manifestations, était de ce point de vue un aveu d’impuissance et un appel à l’aide : la référence coranique à Moïse, invoquant la protection du Seigneur contre Pharaon (sourate 26, verset 13), était une claire allusion aux menaces que font désormais peser sur lui les généraux

5. Quelle est l’attitude de l’opposition ?

Depuis la formation du  » gouvernement pluriel  » d’Abdelaziz Bouteflika, l’opposition parlementaire se limite au Front des Forces socialistes (FFS) d’Aït Ahmed toujours en exil en Suisse et au Parti des Travailleurs (PT) trotskiste de Louisa Hanoun. A ces deux formations, il faudra peut être ajouter bientôt le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) du psychiatre kabyle Saïd Sadi, qui vient de claquer la porte du gouvernement pour protester contre la violence de la répression. Le FFS et le PT étaient favorables à une réconciliation nationale plus large que celle proposée par Bouteflika. Ils souhaitaient en effet que le Front islamique du Salut (FIS) en bénéficie et retrouve sa place dans le jeu politique national.

Ce que l’armée ne pouvait accepter. Aujourd’hui officiellement interdit, le FIS, dont les deux dirigeants historiques sont en prison ou en résidence surveillée, a conservé une bonne partie de ses militants et exerce encore son influence sur un grand nombre de mosquées. C’est d’ailleurs au cours des prêches du vendredi que les imams qui lui sont restés fidèles ont dénoncé la répression des émeutes en Kabylie par les forces de l’ordre.

Formation à vocation nationale mais d’origine kabyle, le FFS a prudemment mêlé les déclarations de solidarité avec les manifestants et de sympathie pour les victimes avec les appels au calme. Comme si, depuis son exil volontaire à Lausanne, le politicien roué qu’est Hocine Aït Ahmed avait perçu les multiples risques de dérapage que contenait l’intifada kabyle : récupération par le courant autonomiste radical qui prône l’autonomie de la Kabylie, surenchère islamiste de Hassan Hattab ou manipulations par les services spéciaux.

Le terrain de la revendication identitaire, il est vrai, est d’autant plus instable qu’il existe aujourd’hui en Kabylie trois mouvements culturels berbères : l’un rattaché au FFS, le deuxième proche du RCD et le troisième lié au chanteur Ferhat Meheni. A quoi il faut ajouter un quatrième mouvement, le Mouvement culturel Amazigh (MCA), implanté celui-là dans les Aurès. Inhabituelle dans le climat politique algérien, cette prudence des formations de l’opposition montre qu’à leurs yeux la crise actuelle est exceptionnellement grave.  » Le danger, aujourd’hui, c’est la yougoslavisation de l’Algérie « , a averti la semaine dernière, la députée trotskiste Louisa Hanoun.

6. Pourquoi l’économie algérienne est-elle en crise ?

Malgré la hausse constante, depuis dix-huit mois, du prix du pétrole, l’Algérie, qui tire pourtant plus de 97% de ses recettes à l’exportation de la vente des hydrocarbures, ne parvient pas à sortir de la crise économique et sociale qu’elle connaît depuis une dizaine d’années. Sept ans après le passage à l’économie de marché, surveillé par les experts du FMI, les réserves de change sont en hausse, l’inflation est jugulée, le service de la dette ne représente plus que 22% des recettes d’exportation, mais la population, dont le taux de croissance est six fois supérieur à celui de la France, est saignée à blanc par  » l’ajustement structurel « . Un actif sur trois est au chômage, le revenu par habitant s’est effondré de 3 600 dollars à 1 600 dollars en dix ans et les diplômés ingénieurs, informaticiens, médecins, dentistes s’exilent par milliers aux Etats-Unis, au Canada ou en Europe. Dans un pays où un habitant sur deux a moins de 20 ans, où le salaire minimum ne dépasse pas 550 francs, où les logements manquent cruellement, près de la moitié de la population vit au- dessous du seuil de pauvreté.  » La classe moyenne a disparu en Algérie « , constatait l’année dernière le ministre de la Solidarité Djamel Ould Abbès. Destinée en principe à assainir un secteur public  » obsolète « , la fermeture d’un millier d’entreprises d’Etat déficitaires a condamné au chômage près de 400 000 personnes. A Alger, la situation est devenue si difficile pour les chômeurs que certaines familles survivent avec les restes des marchés ou le contenu des poubelles. En dépit de cette médecine de cheval qui devait rendre l’économie algérienne compétitive, le pays est encore loin de l’autosuffisance alimentaire, la diversification de la production se fait attendre et les investisseurs étrangers ne se bousculent pas. Seul le secteur des hydrocarbures malheureusement très peu créateur d’emplois nouveaux semble les attirer.

L’incertitude politique et l’inquiétude provoquée par la persistance du terrorisme islamiste en sont largement responsables.

FARID AïCHOUNE et RENE BACKMANN

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entreien avec Brahim Tazaghart

Posté par algeriedemocratie le 28 octobre 2009

Poète, écrivain d’expression amazigh et éditeur, Brahim Tazaghart est connu également comme étant l’une des figures incontournables du mouvement culturel berbère. Auteur de plusieurs recueils de poésie et romans en tamazight, Brahim Tazaghart gère actuellement les éditions Tira à Béjaïa qui ont servi d’espace de rencontre avec leurs lecteurs à l’occasion d’une vente dédicace de leurs ouvrages à de nombreuses plumes rebelles à l’image de Mohamed Benchicou, le Fumeur de thé, Hakim Laâlam, Amari Chawki et Maâmar Farah. A l’occasion de la commémoration du 28e anniversaire du Printemps berbère, Brahim Tazaghart, qui vient de traduire un recueil de poèmes de la poétesse syrienne Maram Al Masri de l’arabe vers la langue amazigh, revient à travers cet entretien sur la situation de la culture amazigh et de la langue amazigh, 28 ans après la première révolte d’avril 1980.
Le Soir d’Algérie : A la veille de la célébration du Printemps amazigh, vous avez publié une traduction d’un recueil de poésie de la syrienne Maram Al Masri de l’arabe vers tamazight. Est-ce un choix ou un hasard de calendrier ?
Brahim Tazaghart :
Honnêtement, il y a les deux à la fois. Pour ce qui est du choix, j’ai presque toujours édité en avril, que ce soit Ljerrat (les traces) qui est un recueil de nouvelles publié en 2003, Salas dNuja qui est un roman d’amour en 2004 ou encore Akkin i tira, un recueil de poésie édité chez Azur éditions en 2006. Publier et enrichir la bibliothèque amazigh a toujours constitué pour moi, et cela depuis des années, ma façon de célébrer le 20 avril 1980. Je veille à ne pas perdre de vue qu’à l’origine des événements du Printemps amazigh, il y a un livre, celui de Mouloud Mammeri qui traite des poèmes kabyles anciens. Fort de cette vérité, je crois que placer le livre au cœur du combat pour tamazight, c’est donner un sens inépuisable à ce mouvement qui a toujours privilégié la raison et l’intelligence, malgré des moments d’égarement passagers. Placer le livre comme outil de combat, c’est insister sur l’évidence qu’il n’y a pas de savoir ni de connaissance sans l’écrit et sans la lecture, et au-delà, il n’y a pas de progrès possible s’il ne s’appuie pas sur un projet culturel ambitieux. Pour ce qui est du hasard, c’est la venue de la poétesse syrienne Maram Al Masri en Algérie, à l’occasion du printemps des poètes organisé par le CCF.
Pourquoi ce choix de traduire de la langue arabe vers tamazight ?
Je suis tenté de répondre pourquoi pas ! Mais passons ! Chacun sait qu’aucune langue ne peut vivre isolée. Il y a l’absolue nécessité d’échanger pour évoluer, l’échange de cultures, c’est l’enrichissement de la culture. S’ouvrir sur d’autres langues ne peut que nous faire évoluer. Il en va de même pour les peuples ; la connaissance et la reconnaissance d’autres cultures les font évoluer. Les langues s’enrichissent entre elles. Chaque langue donne et reçoit en même temps dans ces échanges. Dans cette relation, tamazight a cultivé un complexe d’infériorité par rapport à la langue arabe. D’ailleurs, les anciens poètes kabyles, pour signifier qu’ils étaient lettrés et cultivés, plaçaient délibérément des mots de la langue arabe dans leurs poèmes. Par la suite, et comme résultat des efforts des pouvoirs successifs d’utiliser la langue arabe pour étouffer tamazight, la population amazigh a cultivé, avec le temps, un sentiment de haine et de rejet de cette langue. En gros, c’est pour dépasser ces complexes et cette situation de dualisme linguistique stérile, improductive et permettre une relation normale et saine que j’ai réalisé cette traduction. Je l’ai réalisée aussi, parce que la poésie de Maram Al Masri est très belle, pleine de beauté mais surtout de nouveauté dans l’écriture et dans l’approche des choses de l’âme et de la vie.
En plus de votre librairie qui est devenue un vrai espace de rencontres où sont passés Benchicou, Hakim Laâlam, Amari Chawki, Maâmar Farah pour ne citer que ceux-là, vous avez créé une petite maison d’édition. Comment vous en est venue l’idée ?
Je crois que l’homme est perpétuellement à la recherche du bonheur. Et faire ce qu’on aime, ce qui répond à nos aptitudes, c’est garantir une part de ce bonheur. J’ai quitté la fonction publique, pour me lancer dans cette aventure parce que je ne voulais plus vivre déchiré entre des exigences froides et des inspirations qui nous font toucher la douceur de l’existence. En plus de ces questions d’ordre intime, je crois que j’ai le devoir, en tant que producteur et animateur culturel, de contribuer à la structuration du champ de l’édition amazigh. Et pourquoi pas, aider au réveil, qui se confirme d’ailleurs, de l’édition nationale.
A la veille du 28e anniversaire de la révolte du 20 Avril 1980, comment appréciez-vous la situation de tamazight ?

Nous sommes dans un pays qui fonctionne à deux vitesses. Le pays avance pour mieux reculer. Un pays qui offre la liberté personnelle sans la liberté collective. Un pays où l’on reconnaît constitutionnellement tamazight comme langue nationale mais où on refuse d’inscrire des prénoms amazighs à l’état civil. Certes, la négation n’est plus au chapitre, mais la reconnaissance effective n’est pas non plus à l’ordre du jour.
On parle de la création d’une académie de la langue amazigh, d’un haut-conseil à la langue…

Créer une académie de langue amazigh ou un conseil chargé de la promotion de celle-ci est certes louable. Mais avant de procéder à la création de ces cadres, ne fallait- il pas faire le bilan des institutions étatiques existantes chargées de la réhabilitation et de la promotion de tamazight ? Voyons sur le terrain où en est la situation des départements de langue et de la culture amazigh, du Haut-commissariat à l’amazighité, de l’enseignement dans les trois paliers de l’éducation nationale ? A ce jour, et malgré des efforts méritoires des enseignants et des cadres des départements de Tizi-Ouzou et de Béjaïa, ceux-ci font face à de multiples problèmes qui ne trouvent toujours pas de solutions . Si à l’intérieur de l’université, on tarde à les faire accéder aux statuts d’instituts dont il était question au départ, à l’extérieur, on fait comme si ces départements n’existent pas. Je citerai à titre d’exemple le prix Apulée de la bibliothèque nationale qui n’a même pas pensé à faire appel à toutes ces compétences. Savez-vous que le service chargé par l’ENTV du doublage des films et documentaires vers tamazight ignore magistralement l’apport des deux départements de langue tamazight ? Cette situation est dangereuse non seulement pour tamazight, mais pour le pays et l’Etat. Dans le cas de la langue tamazight, il s’agit de dire qu’en l’absence d’une académie, l’université et ces départements font figure d’autorité scientifique. Nous n’avons qu’à revisiter l’histoire de la langue française et comprendre que toute revitalisation d’une langue doit s’appuyer sur une autorité scientifique à respecter dans tous les cas, même si le droit à la critique restera l’essence même du savoir. Quant au HCA, il reste sans président depuis plus de 5 ans, la majorité de ses instances sont gelées, et seule l’administration fonctionne. Cette institution n’a plus, à vrai dire, de fonction que celle de remplir un cahier des charges sans ambition. Pire, elle est plus utilisée que rentabilisée au profit de tamazight. Quant à l’enseignement, il est en train de tourner en rond en consommant l’engouement des élèves et des parents.
Vous paraissez très pessimiste quant au devenir de la langue amazigh ?
Ni pessimiste, ni optimiste, je suis seulement réaliste. Quand on décide de réhabiliter une langue, nous devons mettre les moyens, mais aussi adopter des stratégies et des approches adéquates. A quand la généralisation de l’enseignement de tamazight ? Comment va-t-elle être réalisée ? C’est là des questions auxquelles nous devons répondre dans les plus brefs délais. Me concernant, j’ai déjà appelé à l’élaboration d’un calendrier portant généralisation de l’enseignement de cette langue. Comme première étape, nous avons la Kabylie , une région où la généralisation pourra se faire rapidement et de la meilleure manière. En deuxième lieu, il y a les autres régions amazighophones. Dans les régions arabophones, nous allons créer des classes pilotes. Pour ce faire, il s’agira d’élaborer un calendrier et sa mise en pratique. Savez-vous, qu’actuellement, il y a des licenciés en tamazight en chômage au moment même où l’on parle de manque de compétences et d’encadrement ! L’intelligence veut que le seul critère acceptable pour l’ouverture des postes budgétaires soit le nombre des diplômés de l’université. Les garçons, pour mieux les rentabiliser, doivent bénéficier d’un service militaire de forme civile.
A quoi sont dues ces insuffisances ?

Beaucoup de choses à souligner sont liées à des attitudes de mépris de soi, leurs origines et leurs développements. Si nous analysons la question de tamazight entre le discours politique et la pratique institutionnelle, nous serons surpris par les grands décalages entre la parole et l’acte , le projet et sa réalisation, l’intention déclarée et le fait avéré. Il y a, en effet, une grave crise dans notre culture de l’Etat. La constitution reconnaît dans son article 03 bis tamazight comme langue nationale, mais à ce jour, les textes d’application ne suivent pas, le décret 81/36 du 14.03.1981 relatif à l’état civil est toujours en vigueur, le décret 81/28 du 7/3/1981 relatif à l’arabisation de l’environnement ou la loi 91/05 du 1/1/1991 relative à la généralisation de l’utilisation de la langue arabe sont toujours là. D’un autre côté, on peut observer un militant de tamazight, sincère et engagé, ne rien faire pour cette culture durant 5 ans de mandat à la tête d’une assemblée communale, et ne reprendre ses esprits qu’une fois «libéré» de ce pouvoir. C’est impressionnant.
Le mot de la fin…

Ma conviction est que tamazight ne doit pas être une culture à célébrer mais plutôt une culture à travailler, à développer, à vivre au quotidien. Sans culture, la vie cesse d’avoir un sens.
Entretien réalisé par A. Kersani

le soir d’algérie

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Salas d Nuja ungal n Brahim Tazaɣart

Posté par algeriedemocratie le 28 octobre 2009

Quand les mots simples parlent de la vie…a decouvrir!

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Entre Ljerrat (les traces) et Akkin i tira (au-delà de l’écrit), Brahim Tazaghart a concocté à compte d’auteur “Salas d Nuja”, un roman qui prend un malin plaisir à tenir en haleine un lecteur agréablement surpris par la fluidité du texte et la contemporanéité de la trame cousue.

“Acimi a Rebbi d nek i textared akken ad d-begned yes-i tazmert-ik (pourquoi mon Dieu m’as-tu choisi, moi, pour prouver ta puissance) !.

C’est par cette phrase-prière ou phrase-blasphème, c’est selon le profil psychologique que le lecteur aurait décidé de coller à Salas, personnage central du roman, que Tazaghart Brahim aborde “Salas d Nuja”. La première maille de la trame annoncée rappelle “hier, ma mère est morte” de l’Etranger de A. Camus. Et toc ! pour les habitudes linéaires et les esprits qui considèrent que le ungal (roman) est un produit dérivé d’une revendication folklorique.
Salas, un jeune boxeur, est admis à l’hôpital. Il subira une intervention chirurgicale. Du coup, il voit le verre à moitié plein. Il est aigri. Il ne se projette pas dans le futur. Il admet que son avenir est dans le passé. Le acerrig (la cicatrice) qu’il a au ventre semble être là pour le lui rappeler. Il quitte l’hôpital avec la certitude que sa vie ne sera plus comme avant. Le souvenir de la mort de sa mère l’attend au sortir de l’hôpital. Se souvenir d’un amour inachevé est récurent. Il surgit aux moments d’incertitudes et de flottements. Même l’amour avec lequel l’entourent son père, sa sœur et se amis ne réussit pas à lui faire voir le verre à moitié plein. Tous ces égards, cette affection, ne parviennent pas à inspirer Salas. Il sembourbe dans l’indifférence et le scepticisme.
Et vint… Nuja, une Algéroise en vacances à Boulimat. Salas la sauve de la noyade. L’image de Nuja, tirée des griffes de la mer et allongée sur le sable, lui rappelle celle de sa mère mourante.
Ce sauvetage aurait-il un effet thérapeutique ? A travers Nuja, Salas aurait-il sauvé sa mère qu’il voyait mourir ? C’est dire que l’auteur s’est aussi intéressé à la mécanique psychologique.
Salas est amoureux de Nuja. Cet amour remplit carrément le verre de Salas. “Ouf ! il est tiré d’affaire !”, s’exclame forcément le lecteur accroché par l’intrigue. Son “ouf” ne durera pas longtemps. Nuja est “écrite” au fils de son oncle que, du reste, elle n’aime pas. Tazaghart souligne subtilement un comportement kabylo-kabyle qui, malgré les façades BCBG d’une société qui se dit émancipée, moderne et moderniste, dure encore. Nous regrettons cependant que l’auteur ait à peine effleuré le rapport mère fille. Une relation complexe et compliquée. Une non-relation dans le cas de Nuja et sa mère qui semble aimer son frère plus que sa fille.
Par effet d’enchâssement, l’auteur replonge le lecteur dans le passé, dans un autre contexte social où les amours sont ou interdits ou clandestins, mais toujours refoulés et jamais assumés. Tazaghart remonte le temps et nous débusque un Dda Qasi hors norme. Son histoire vient rencontrer celle de Salas dans un bar, à Alger. Le personnage, un septuagénaire, rappelle superbement les aléas des amours clandestins et impossibles de Cheikh El Hasnaoui. Par fidélité à son amour interdit, Dda Qasi refuse de se “compromettre” avec une autre femme. Il vieillit avec le souvenir de sa dulcinée qui a préféré mourir qu’être “vendue” à un autre.
Alors que tout finira par s’arranger et que Salas et Nuja sont bien partis pour vivre heureux longtemps et avoir beaucoup d’enfants, Salas découvre que Nuja ressemble à sa mère.
Transfert psychologique ? Situation œdipienne ? Tazaghart nous laissera sur notre faim et notre fin.
“Salas d Nuja” confirme qu’avec des mots simples, des mots de tous les jours Tamazight se réapproprie sa langue et peut s’inventer une littérature. On peut surtout donner l’impression, et quelquefois la certitude, que le awal de tous les jours aborde sans complexes la vie de tous les jours.

- La depeche de Kabylie

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La résistance des Kabyles Ath Douala à travers l’histoire

Posté par algeriedemocratie le 29 août 2009

La résistance des Kabyles Ath Douala à travers l’histoire

L’exemple des Ath Douala

n Par Ramdane LASHEB

Cette région se présente comme une ligne de crêtes successives se ramifiant vers l’ouest et l’est en crêtes secondaires séparées par des ravins profonds, allant d’une altitude de 250 m sur les limites nord et sud à 800 et 900 m sur les hauts sommets. Son climat se caractérise par un été chaud et un hiver froid, avec un degré d’humidité supérieur à la moyenne de la wilaya pour les villages situes au nord, à proximité du barrage Taksebt.

Bien que l’arch des Ath Douala concerne que quelques villages (selon le découpage traditionnel), tous les habitants des quatre tribus déjà cités s’identifient curieusement à l’extérieur comme étant natif des Ath Douala. C’est vrai qu’à un moment donné, de 1962 à 1985 les quatre tribus citées sont groupées en une seule et même commune, celle des Ath Douala. Quant aux Ath Yirathen notamment ceux de la commune d’Irdjen continuent à nos jours de nommer tous habitants des villages qui leurs font face à l’ouest, c’est-à-dire ceux qui sont situés sur le versant nord-est par les Ath Aissi, nom de toute la confédération.

Ainsi, cette région est connue surtout par cette multitude d’hommes et de femmes de divers horizons des écrivains Mouloud Feraoun auteur du fils du pauvre, Fadhma Ath Mansour, Imache Amar (essai politique), Rachid Alliche (tamazight)… aux chanteurs Matoub, Hamani, Zeddek, Domrane… en passant par les militants berbéristes Smail Medjber, Mokrane Chemim et les sportifs tels Iboud, Harb, Sebbar en football et Hadid kahina en judo .. Et plus récemment par le sacrifice du jeune lycéen Masinissa Guermah… la liste est longue, on ne peut hélas, nommer ici tout ceux et celles qui ont honoré et fait connaître cette région des Ath Douala.

Pour mieux donc cerner l’histoire des Ath Douala on parlera volontairement de tout ce territoire qu’occupent ces quatre tribus car l’histoire des villages se confond avec celle de l’arch, de la confédération et de toute la Kabylie.

Après la conquête de la Kabylie en 1857, avant que l’administration militaire coloniale cède la place à l’administration civile, le bureau arabe a adopté le découpage territorial traditionnel. La confédération des Ath Aissi compte sept (07) tribus : Ath Douala, Ath Mahmoud, Iferdioun, At Amar Ou Fayed, Ihesnaoun, Ath Zmenzer et enfin At Abelmoumen. Et depuis ce territoire ne cesse de subir d’autres découpages territoriaux. Ainsi l’arrêté du 25 août 1880, les autorités civiles ont fait introduire le douar. Les At Douala, les At Mahmoud deviennent des douars à part entières. Les Iferdioun, les Amar Ou Fayed et les Ath Abdelmoumen sont groupés dans un seul douar celui de Béni Aissi. Quant aux At zmenzer et Ihesnaoun, ils appartiennent au Douar Zmenzer et à la commune de plein exercice de Tizi-Ouzou contrairement aux autres cités qui faisaient parti de la commune mixte de Fort National. En 1946, les douars sont supprimés au profil des centres municipaux, pratiquement chaque village devient centre municipal et tous faisaient partie de la commune mixte de Fort National. En 1956, lorsque Tizi-Ouzou devient département de la Grande Kabylie, Fort National est promu arrondissement et Béni Douala une commune. En mars 1957, en plein guerre toujours, lors de la reforme des communes, quatre communes sont crées dans l’ancien douar : Béni Douala, Aït Mahmoud, Taguemout Oukerrouche (At Amar Oufayed) et enfin Ighil Bouzrou (Iferdioun). En quelque sorte, c’est le retour au découpage traditionnel.

A l’indépendance du pays, l’Algérie a reproduit le même schéma d’organisation administrative d’avant l’indépendance avec un rétrécissement des circonscriptions. Ainsi, le décret du 31 mai 1963 portant sur la réorganisation territoriale des communes, les trois tribus: les Ath Douala, les Ath Mahmoud et les Ath Aïssi furent réunis en une seule commune, celle de Beni Douala. Plus tard en 1985, on revient à l’ancien découpage d’avant l’indépendance à l’exception de Taguemout Oukerrouche qui était annexé à Ath Douala.

Les écrits ou les ouvrages connus qui traitent du passé des Ath Douala sont à compter aux bouts des doigts et sont tous postérieures à la conquête des At Douala. On citera en exemple celui de Devaux, ancien chef du bureau Arabe ‘‘Le kebailles du Djerdjera’’ paru en 1850 ou il donne une description de la confédération des Ath Aissi. Le deuxième celui de Hanoteau ‘‘Poésies populaires de la Kabylie’’ dans lequel l’auteur a consigné deux longs poèmes de résistances, l’un du poète Lhadj Rabah de Taourirt Moussa sur l’insurrection de 1856, combat au marché des Ouadhias et l’autre de Lhadj Mohammed-Bachir des At Bouyehya sur l’insurrection de 1856 ‘‘attaque de Dra Elmizan’’ a été édité en 1857. Les poète Lhadj Rabah relate le combat au marché des Ouadhias, il rend hommage aux tribus qui combattaient aux coté de celle des Ouadhias notamment les At Mahmoud, ennemis d’hier des Ouadhias (7 ans de guerre). Quant à Henri Genevois on lui doit la monographie de Taguemout Azzouz. Sinon, tout ce que l’on sait sur l’incursion turque et la résistance des Ath Douala à la conquête française, on le doit surtout au colonel J.N. Robin. Et c’est sans doute l’un des plus ancien récit écrit sur les At Douala.

Avant et pendant la période turc, la Kabylie était plongé dans une guerre tribale. Les tribus de la confédération des At Aissi n’échappent pas à ce triste sort. Les Ath Mahmoud étaient souvent en guerre soit avec les Ath Douala au sujet du souk de Larbaa soit avec les Ath Amar Oufayed pour des histoires d’honneur. Mais lorsque par exemple les Ath Mahmoud étaient engagé dans une guerre tribale contre une autre confédération ou un village extérieur à la confédération des Aïssi comme les Ouadhias Ou les Ath Yenni, les Ath Douala et les Ath Amar Oufayed combattaient à côté des Ath Mahmoud .

Au début du XVIIIe siècle, pour réduire les tribus des At Aissi, des Ath Douala et Ath Mahmoud à l’obéissance, Ali Bey de Titery marcha avec une colonne sur ces tribus. Et « seuls le village de Taguemout Azzouz et celui des At khelfoun, faisant partie de la tribu des At Mahmoud, opposèrent une résistance si énergique que, les colonnes turques durent s’en retourner sans avoir pu s’en emparer». Pas pour longtemps puisque Mohamed Bey réussit à prendre Taguemout Azzouz et le village de Tizi-Hibel. Ainsi, la tribu des Ath Mahmoud fit sa soumission. Il est de coutume chez les kabyles, les frères ennemis d’hier s’unissent souvent contre un ennemi commun. Et c’est dans cette logique que les Kabyles répondent à l’appel de Hussein Pacha à la guerre sainte contre l’envahisseur français.

Avant de marcher pour la guerre contre les troupes coloniales qui débarquaient en juillet 1830, les kabyles s’organisent. Robin notait à ce propos : « il est d’usage que chaque tribu ou chaque groupe de tribus d’un même sof soit accompagné d’un de ses marabouts les plus en renom, porteur du drapeau de sa zaouïa. Le jour du combat, ces drapeaux sont plantés sur la ligne de bataille pour servir de points de ralliements, et ils y restent jusqu’à ce que le sort des armes soit décidé.» Ainsi Les Ath Mahmoud avaient Lhousin Naït Mbarek comme chef et Si Nordin Nait Zian comme marabout et les autres tribus des Ath Aissi marchait avec Si Lhadj Tahar en compagnie du moukaddem de la zaouïa de Sidi Ali Ou-Moussa.

Quant à la conquête française des Ath Douala, elle commença le 7 octobre 1856. Après la conquête des tribus des Guechtoulas, l’expédition quitte le camp de Boghni et prirent la direction des Ath Douala et des Ath Mahmoud, deux tribus jusqu’à la, non conquises. La division Renault passa par Ighil Imoula et les At Abdelmoumen, une région déjà soumise et arriva à Larbaa à la fin de l’après midi du 6 octobre. Le médecin de l’expédition, le Dr Bertherand notait : “Nous posons pied à Béni-Douala aux environs de quinze heures(…) des groupes d’hommes valides desquels s’échappent des cris, des vociférations et parfois des injures en langue française. Ils semblent se concerter pour la défense ou l’agression. Les Béni-Douala passent pour compter parmi eux un bon nombre d’anciens tirailleurs indigènes libérés ou fugitifs et prétend-on aussi plusieurs déserteurs français.»

La division Renault composée de 203 officiers et 5427 hommes et les 4 bataillons de la colonne Pellé venus de Tizi-Ouzou, attaquèrent les villages des Ath Douala. Des contingents des Ath Yiraten et des Ath Yenni combattaient à cote des Ath Douala comme le notait Devaux : « Après avoir réduit les Guechtoulas, le maréchal Randon passa au mois d’octobre auprès des deux tribus Ath Douala et Ath Mahmoud, et eu affaire non seulement à elles mais encore aux contingents des Ath Yirathen et autres». La résistance n’a pas tenu longtemps devant l’arsenal militaire mis en œuvre par le maréchal Randon pour cette conquête. Par contre elle fut farouche et l’attaque meurtrière. Robin notait: «l’ennemi, embusqué dans le ravin d’Ighzer Oumalou où les contingents des Béni-Raten se sont portes en grand nombre; continuent une tiraillerie meurtrière. Cette journée, nous a coûté 11 tués, dont un officier le capitaine Cuignier du régiment étranger, et 38 blessés dont 3 officiers».

Le 8 octobre, l’attaque se poursuit, «dix bataillons commandés par les généraux Liniers et Deligny, sous la direction du général Renault, descendent du camp et vont s’emparer des points qui ont été occupés la veille (…) Nos pertes de la journée sont de trois hommes tués et 22 blessés, dont 2 officiers(…) Comme la veille, le 13 bataillon de chasseurs a rempli sa tâche; il est allé incendier le marabout de Sidi Bouali, qu’il avait visité le 7 octobre. On apprend que les pertes de l’ennemie on été plus nombreuses que la veille.»

Tous les villages des Ath Douala furent tous détruits et l’oliveraie était en flammes. «Dans la soirée, on a pu apercevoir des montagnes de la Kabylie, les villages et les oliviers des Béni Douala en flammes». Les Ath Douala vaincus mais pas encore soumis, continuent la révolte comme le notait de son côté C.Devaux : «les Ath Douala seuls, dont les intérêts sont intimement liés à ceux des Ath Yirathen, persistèrent dans l’insoumission.» Ainsi, lors de la conquête des At Yiraten, pour empêcher les Ath Douala d’aller prêter main forte aux At Yirathen, les officiers français, avec l’appui des tribus soumises attaquèrent de nouveau les Ath Douala comme le notait J.N.Robin: «Les mêmes jours, des tribus soumises font une diversion chez les Béni Douala, la lutte était restée sans résultats, mais le 25 mai, le combat fut repris (…)» .

La politique de la terre brûlée du maréchal Randon et la reddition des Ath Irathen ont entraîné immédiatement la soumission des Ath Douala. Elle intervient le 27 mai, après celle des At h Yiraten le 26 mai 1857 avec une imposition (contribution de guerre) de 89 600 F.

La violence économique et sociale de la politique colonial, caractérisée par l’expropriation des terres, la destruction du patrimoine forestier et arboricole, les impôts sur la guerre, l’interdiction du commerce dans les souks, la déportation et le démantèlement des institutions sociopolitiques traditionnelles ont fait plonger la Kabylie dans un chaos total. Ainsi, l’équilibre qui a maintenu les populations sur ces terres déjà ingrates se trouve compromis. La montagne ne peut plus répondre aux besoins de ses habitants par conséquent l’émigration est impérative pour le surplus humain, dans le premier temps vers les grandes villes d’Algérie comme Boufarik, Alger et Annaba ensuite vers la métropole.

L’émigration des Kabyles en Europe a commencé bien avant la première guerre mondiale. On compte en Mars 1914, 1635 mineurs kabyles employés dans le bassin houiller du Pas de Calais et du Nord. C’est à partir de la deuxième guerre mondiale que l’immigration fut effective pour les Kabyles. Le manque de dynamisme économique, la densité humaine, la scolarisation et l’offre d’emploi du pays d’accueil a poussé les gens à s’immigrer en France. En 1950, les Ath Douala ont un taux d’immigration des plus important de la commune mixte de Fort National, soit 13,2% d’émig/ à la population totale. Mahé écrivait: « Après avoir envisage, tous les paramètres qui concourent à l’ampleur du phénomène migratoire, c’est seulement dans les deux douars (Béni Douala et Béni Mahmoud) présentant respectivement 372 hab. /km_ et 314 hab./km_ en 1950 que la corrélation entre densité démographique et intensité d’immigration nous semble relativement pertinente puisque les taux d’immigration par rapport à la population active masculine atteignent respectivement 53% et 47% contre une moyenne régionale de 245 hab./km_ et 36,3°% d’émigres .»

L’immigration en France a permis à un grand nombre de citoyens d’Ath Douala, d’investir les syndicats et les partis nationalistes à l’image du grand militant de la cause nationale Imache Amar membre de la direction de l’ENA (Etoile Nord Africaine). Ainsi, lorsque la guerre de libération s’est déclenchée les militants nationalistes étaient déjà à l’avant-garde.

Par sa situation géographique et le dévouement de sa population à la guerre de libération At Douala a abrité de grands chefs de la révolution. Dés le début de la guerre, en février 1955, Krim Belkacem, et Mohammedi Saïd (si Nasser), successivement chefs de la wilaya III historique ont tous les deux installé leur poste de commandement (P.C), à Tala-Khelil et à Tizi n Tlakh. Plus tard en 1961, le PC zonal était même installé en contre bas d’un village des At Mahmoud qui était encore occupé par l’armée française.

Après le Congrès de la Soummam, lors de la réorganisation du découpage territorial, le territoire national est divisé en wilayas et chaque wilaya est divisée en quatre zones, chaque zone en quatre régions et enfin chaque région est divisée en quatre secteurs. Ainsi, la superficie que couvrent les quatre tribus traditionnelles se nomme secteur 1 de la région 2 de la zone 3 de la wilaya III. Ce secteur 1 épouse totalement la superficie que couvre la SAS des Ath Douala et il est baptisé par les maquisards secteur llah irehmou, le secteur de la mort. Dans son témoignage sur la bataille de Si Aissa, le maquisard Helli Mohamed Arezki dit Muhend Arezki Amesbah, disait à propos de ce secteur : « Le secteur des Ath Douala était baptisé par les maquisards (secteur llah irahmou), secteur de la mort parce que la mort est partout. C’est une région étroite, au relief découvert, à l’exception de l’étroite partie orientale qui touche à la rivière. Elle est quadrillée par de nombreux postes militaires, avec un accès facile aux différents villages par des routes carrossables. Elle ne permet pas un bon camouflage des maquisards, notamment lors de replis et lors des accrochages. Le fait que la région soit proche du chef lieu de Tizi-Ouzou, les renforts de l’armée française sont rapides, cela n’arrange pas les choses… Le chef de secteur Ucarqi , disait que «j’étais parti voir ma famille, je leur ai dit, tant que je suis dans le secteur des At Douala, vous vous considériez comme étant des orphelins… Ainsi, on affectait les maquisards indisciplinés, dans ce secteur». Selon les maquisards, la région des Ath Douala c’est-à-dire, le secteur 1 comme ils avaient l’habitude de l’appeler était un secteur ou on mène des actions militaire contre l’armée française, contrairement à celui d’Amejoudh qui est un secteur de repli. On ne peut pas aborder l’histoire de cette période de la guerre du secteur des Ath Douala sans parler de la fameuse SAS de Béni-Douala symbolisé par son responsable, le sanguinaire capitaine Oudinot, cet ancien parachutiste, défenseur de l’Algérie Française qui termina dans l’organisation armée et spéciale (L’O.A.S) avant d’être arrêter et traduit en justice avec ses copains généraux putschistes.

La SAS de Béni Douala est fondé pour la première fois en 1955 par le capitaine Reynaud. Sa fonction principale est la destruction des OPA (organisations politiques administratives) poumon de l‘ALN, la destruction des katibats de l’ALN et œuvrer pour la politique de pacification. Le Capitaine Oudinot reçoit d’abord son affectation à Fort National comme adjoint de Regerat premier administrateur de la commune mixte de Fort National. Un mois après son installation, il convînt le capitaine Reynaud lors d’une réunion des chefs de SAS avec les officiers supérieurs, d’accepter une permutation. Ainsi il prend les commandes de la SAS des At Douala en mai 1956. Cette année là est pleine d’événements que ce soit du coté FLN/ALN que ce soit du coté armée française.

Après l’implantation à Ighil Bouzrou d’une batterie d’artillerie et l’installation de la première brigade de gendarmerie, le groupement de parachutistes dit du 11e choc commandé par le capitaine Bauer investit les lieux. Aussitôt installé, ces paras investissent les villages à la recherche d’anciens militants du PPA entrés de France ou éléments fichés. Le poète Si Cherif Kab était de ceux qui ont été appréhendé et humilié par les chasseurs alpins et il ne manquera pas de le signaler ainsi que les exactions d’Oudinot chef de la SAS des Ath Douala dans un de ses poèmes sur la guerre de libération national . Du côté des maquisards, il y’avait eu d’abord en janvier 1956 la démission collectives des maires de leurs postes, répondant ainsi à l’appel du FLN. Le 20 Août 1956, une date mémorable pour l’Algérie, pour la première fois sous la houlette de Abane, la majorité des responsables du FLN/ALN se sont réunis en congrès pour discuter de la stratégie de la lutte et de la destinée de la l’Algérie. Beaucoup de maquisards de la région ont pris part à cet événement, que ce soit pour assurer la logistique ou pour mener une diversion. Le 30 octobre 1956, dans le secteur des Ath Douala comme tout ailleurs en Kabylie la force K , après avoir mené des attaques et des actes de sabotages contre les postes français et leurs intérêts rejoint le maquis comme prévu avec armes et munitions. Aux Ath Douala cet ex-parachutiste d’Oudinot est devenu enragé et ne tarda pas à manifester sa rage envers la population. Comme ses collègues chefs des SAS, il est dans le collimateur des maquisards. Ainsi, le 13 octobre 1956, de retour de Fort National, il échappa de justesse à une embuscade tendue par les maquisards au lieu dit Tala Bounan.

En juillet 1957, il subit une autre humiliation au village de Tamaghoucht où une opération combinée entre le capitaine Cathelineau de la DST et lui même pour arrêter un maquisard et mettre la main sur des archives importantes que ce dernier doit convoyer en Tunisie. Cagoulé un gars de ce village les accompagnait, leur montre la cache. Après avoir quadrillé le village, les militaires investissent les maisons et regroupent les habitants en un seul lieu avec interdiction de bouger. Les femmes et les enfants étaient restés toute la journée sans manger et boire. Le lendemain à la fin de la matinée, sous la torture, le gars décide de leur montrer la deuxième cache. Oudinot écrivait : “En arrivant vingt minutes après, je me suis fait raconter les circonstances : personne n’a été témoin direct mais les faits ont été facilement reconstitués…Tout est clair. Tout alla très vite ! Le sergent arma son PM et fonça, Cathelineau sur les talons suivi des autres…” Le sous officier pénétra dans la première cache sous la dalle et sonda les murs : «C’est là, j’ai trouvé», cria-t-il. Rien d’autre ne fut dit…le capitaine sauta dans la cache…Quelques secondes après on entendit une brève rafale suivi d’un cri inintelligible. Et aussitôt une deuxième rafale…Puis un homme en treillis, PM au poing, sortit de la cache en tirant dans le tas, blessant l’adjudant et le sous lieutenant, avant de s’écrouler » Selon les habitants du village le nombre de militaire qu’a tué le chahid Elkhouni puisqu’il s’agit de lui s’élève au moins à sept comme le précise ce poème collecté auprès des femmes du village Tamaghoucht :

Lkapiten n Micli Le capitaine de Michelet

Mi t-wwten i•„li Il tomba lorsqu’on lui a tiré dessus

L•Âesker ihzen fell-as Les militares étaient en deuil

I t-id-in•„an d Lxuni C’est Lkhouni qui l’a tué

D ta•Ârict i yuli Sur une soupente

Iqus-it-id •„er wemmas IL le visa au ventre

A lexber iwwden larmi La nouvelle parviénne aux maquis

D argaz l•Âali C’ést un noble homme

Isse•„li sseb•Âa deg wass Il a tué sept en une journée

(…) (…)

Du côté FLN/ALN cette année 1957 est surtout marquée par la succession du colonel Amirouche aux commandes de la wilaya III qu’il structure et dote d’armes de guerre. Ainsi, l’ALN enregistre des sucées dans plusieurs combats contre l’armée d’occupation.

A Béni Douala, la situation militaire ennemi se renforce de plus en plus, des sous quartiers se créent ici et là pour quadriller mieux la région. En plus des deux sous quartiers de Béni-Douala et celui d’Ighil Bouzrou, deux autres sont créés. Un, à Taguemout Azzouz commandé par le capitaine Cheyroud et un autre à Taguemout Oukerrouche commandé par le capitaine Madolin.

Le dimanche 10 janvier 1958, le lieutenant colonel Belaid Nait Lhadj membre du service des affaires musulmanes portant un ordre de mission “service”d’Ager signé colonel Ducournau chef du cabinet militaire du ministre résident Lacoste était en route pour rencontrer un des responsables de la wilaya III . A Agouni Arous une équipe d’escorte l’attendait pour le conduire au rendez-vous. Seulement la situation tourne mal. En sortant du village, une patrouille en observation en face, au dessous des sœurs blanches les repérèrent et le chef de patrouille ouvre le feu avec son fusil mitrailleur. Le lieutenant colonel Naït Lhadj originaire du village At Lhadj est tué.

Le 28 Février 1958, soit un mois après la mort du lieutenant colonel, de retour d’un bouclage au sud du quartier de Taguemout Azzouz à côte de Tizi Hibel, dans une embuscade le capitaine Cheyroud tombe sous les balles des maquisards . Comme nous l’avons déjà signalé, le secteur des Ath Douala était un terrain d’action militaire pour les maquisards contre l’armée d’occupation. Ainsi, les accrochages avec les soldats français sont nombreux. Le plus important d’entre eux est sans doute la bataille de Tala Khelil du 24 juin 1958, de l’officier Si Aïssa dit El Bandaoui chef du bataillon du Djurdjura qui s’est soldé par la mort de l’officier et onze de ses compagnons du côte maquisards et 13 soldats tués et un bon nombre de blessés du côté ennemi.

Au sommet de la hiérarchie des deux camps par contre beaucoup de choses se passent en cette année 1958. Le retour au pouvoir du général De Gaulle et l’avènement de la V république marquent un tournant dans la politique française en Algérie. Il propose aux Algériens la paix des braves que ces derniers réfutent. Au moment où on parle de négociations à Paris, dans le maquis de la wilaya III, la purge bat son plein. La Bleuité a fait des ravages parmi les meilleurs maquisards. Tout de même un point positif, c’est la création du gouvernement provisoire de la république Algérienne (GPRA) le 19 Septembre 1958.

L’année 1959 commence à Béni Douala par la visite le 24 janvier 1959 du ministre français de la défense de l’époque Guillaumat. Il était accompagné du général Zeller chef d’état major de l’armée, du général Martin, du général Massu et du général Faure. L’exposé d’Oudinot chef de la SAS sur la situation de la SAS et de sa vision de l’avenir n’était pas du gout du ministre. Oudinot finit son exposé ainsi : «(…) J’ai juré et je ne suis pas le seul que je n’amènerai pas une nouvelle fois nos couleurs…jamais, quoi qu’il en arrive, même si vous m’en donniez l’ordre !» . Par contre ses amis le général Massu et Faure étaient aux anges, tous les deux, je le rappelle étaient pour la politique de la pacification et feront plus tard parti des putschistes. Quelques jours après, ces derniers lui écrivent pour le remercier.

Le chef de la SAS de Béni Douala notait déjà dans son rapport daté du 5 Mars 1957 ceci : «Nous avons à faire à un ennemi qui nous fait une guerre révolutionnaire (…) et seule la présence au sein des villages permettra d’atteindre notre but». Ainsi l’opération tant rêvée d’Oudinot arrive et se concrétise avec le déclenchement de l’opération Challe pour la Kabylie. L’opération Jumelles débutera donc le 23 juillet 1959, «fort de 380 000 hommes soit un tiers du corps expéditionnaire engagés dans la guerre. Le principal objectif visé est la destruction des wilayats par l’anéantissement des katibates, la destruction des OPA et l’instauration d’une nouvelle force politique appelée l’auto défense.» A Béni-Douala, Orange l’escadron du 2e régiment de parachutistes coloniaux commandé par Haynin Brye et Bleu, une compagnie du même régiment commandée par le lieutenant Lamiaux déballent en cette fin de juillet 1959. Orange s’installe à Ait Idir et les paras de cet escadron investissent les huit villages de la ligne de la crête Est-Ouest et ceux des crêtes secondaires. Quant à ceux du lieutenant Lamiaux, ils investissent les villages de l’autre crête qui est parallèle à celle des 8 villages. Sont surtout ciblés les villages qui sont connus pour leur assistance au maquis. Le couvre feu permanent nuit et jour est instauré jusqu’au nouvel ordre, personne, femmes et enfants inclus ne doit sortir du village, tout contrevenant met sa vie en danger… tels sont les ordres du chef de la SAS de Béni-Douala. En plus des restrictions qui ont affamé les habitants, les humiliations de tout genre, les arrestations, la torture et la liquidation physique des prisonniers étaient les pratiques quotidiennes des paras et de Oudinot qui torture de ses mains femmes et hommes et acheve les prisonniers qui ont résisté à la torture. A propos de cet officier Salah Mekacher secrétaire de la wilaya III écrivait : «Cet élément de l’armée française n’a rien d’un soldat. Il n’y a pour le décrire qu’une épithète, celle d’un nazi. Ce fut un tortionnaire qui terrorisa toute la population de Béni-Douala qui se souviendra longtemps de lui. Il deviendra par la suite un OAS parmi les plus féroces dans la poursuite du génocide, avec les exécutions sommaires et les liquidations.» Avec la force et la terreur, en prenant en otage la population en appliquant la politique de la carotte et du bâton, Oudinot impose sa politique de pacification.

La 9e compagnie du lieutenant Bovero remplace l’escadron de Haynin et la 6e s’installent à Ait Bouyehia. Ainsi, des postes militaires étaient installes dans la majorité des villages et quadrillent tout le secteur. Après que De Gaulle a dit : ‘‘Je vous ai compris’’ à Alger et ‘‘vive l’Algérie Française” à Mostaganem lors de son voyage de juin 1958 en Algérie, il met fin aux espoirs des défenseurs de la pacification en Aout 1959 en Kabylie , au moment où l’opération jumelles bat son plein. A Béni Douala, plus précisément à Tizi-Hibel, devant un parterre de généraux acquis pour l’Algérie française il parla pour la première fois de l’autodétermination. Après le cessez-le-feu, les Algériens choisiront entre la francisation ou l’intégration, l’association avec la France et la sécession c’est-à-dire l’indépendance. Seulement, d’un côté De Gaulle propose la paix d’un autre côté il applique une autre stratégie militaire pour anéantir le maquis. N’a-t-il pas dit : «Il fallait finir, et bien !» La stratégie de De Gaulle était claire, son objectif était d’être en position de force lors de la négociation pour imposer son choix.

La purge, la mort de Amirouche en mars 1959, l’opération jumelles n’ont pas venu à bout de L’ALN. Il n y’avait pas eu la réédition attendue et souhaitée par les officiers français, l’ALN, au contraire elle releva la tète avec le nouveau chef de la wilaya III Mouhend Oulhadj. Le train des négociations avance et le cessez le feu fait place à l’indépendance. Aux Ath Douala comme tout ailleurs en Kabylie, dans les villages, les habitants tentent de panser leurs blessures et s’occupaient à faire des sépultures dignes à leur valeureux chouhadas. Les blessures n’étaient pas encore cicatrisées qu’un autre conflit commence et cette fois-ci entre Algériens. La liberté pour laquelle des milliers ont sacrifiés leurs vies se trouve confisquée par un pouvoir autoritaire. Ainsi, beaucoup de maquisards d’Ath Douala ont rejoint l’insurrection de 1963 et la suite on la connait…

Après la création de Agraw Imazighen où l’académie berbère à Paris par Bessaoud Mouhend Arab, une cellule de militants à leur tète Smail Medjber travaillant en relation avec l’académie pour la sensibilisation des citoyens à la cause berbère était créée aux Ath Douala. Et plus tard dans les années 70, un groupe de jeunes militants de la cause berbère dont Medjber de Taourirt Mousa, Haroun, Cheradi et d’autres fonda une organisation des forces berbères dont l’objectif principal était la défense et la promotion de la langue amazighe. Ils étaient arrêtes en décembre 1975 dans l’affaire dite des poseurs de bombes puis condamnés à de lourdes peines de prison. Ils sortiront malades en Juillet 1987. La plus part d’entre eux n’ont pas baissé pour autant les bras, au dépend de leur santé, ils continueront à lutter à l’exemple de Medjber qui a contribué à la promotion de la langue et culture amazigh par la création en 1996 de la revue ABC Amazigh (1996-2001) . En 1980, dans Tafsut n Imazighen les Ath Douala n’étaient pas du reste absents des événements, bien au contraire on les retrouve comme toujours dans les premiers rangs comme animateurs du mouvement, au lycée, à l’université, à l’usine… Ainsi, les militants de la cause berbère, Chemim Mokrane d’Ighil Bouzrou et Berdous Mammar de Tagemmout Azzouz faisaient partie des 24 détenus. Le sacrifice des Ath Douala ne s’arrêtait pas là, après avoir été blessé par balles par les gendarmes à Aïn El Hemmam en en octobre 1988 puis kidnappé par les terroristes islamistes en septembre 1994, l’enfant cher des Ath Douala, le chanteur militant de la cause berbère et des droits de l’homme Lounes Matoub était assassiné le 25 juin 1998 par des lâches ennemis de la liberté et de la démocratie au lieu dit Tala Bounan. Et enfin en 2002, lors de Tafsut Taberkant ou le Printemps noir, le mouvement des arouch prit naissance à Ath Douala après l’assassinat du jeune lycéen Masinissa Guermah par la gendarmerie de cette région. Pour ne pas conclure, l’esprit de liberté et d’indépendance qu’animent les Amazighs, on le retrouve toujours chez les Ath Douala. Il se manifeste par la résistance contre l’étranger d’abord, ensuite contre le pouvoir en place et contre l’obscurantisme. Les Ath Douala tout comme les Kabyles ne cessent d’être là, présents à tous les moments forts de l’histoire que traverse le pays kabyle et l’Algérie pour contribuer à l’édification et la concrétisation des idéaux des Amazighs.

rlasheb@yahoo.fr

Bibliographie

1) Abboute.A, 2009, Avril 80 : Un des 24 détenus témoigne, Edité à compte d’auteur.

2) Boulifa .A, 1925 Le Djurdjura à travers l’histoire, Organisation et indépendance des Zouaouas, Alger Bringou.

3) Carrey .E,1857, Récits de Kabylie, Paris Lévy.

4) Chaker. S, 1990, Imazighen ass -a, Alger, Bouchene.

5) Chemim.M, 2009, Berberes d’Afrique du Nord, Etre ou Disparaître, Edition Le Savoir.

6) Dahmani. M, 1987 Economie et société en grande Kabylie, Alger, O.P.U.

7) Dessomes F, 1964 Notes sur l’histoire des Kabyles P.DB n°84 Fort National.

8) Devaux. C, 1859, Des Kebailles du Djerdjera,Editions, Camoin frere.

9) Genevois .H,1972 Taguemout Azzouz des Beni Mahmoud, FDB

source:dépêche de kabylie

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Figures de la migration chez Kateb Yacine et dans Nedjma

Posté par algeriedemocratie le 12 juillet 2009

Figures de la migration chez Kateb Yacine et dans Nedjma

Catherine Milkovitch-Rioux (Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand II)

Journée d’études Kateb Yacine, Nedjma

 

Peut-être bien que là-haut, je trouverai un autre chemin pour m’en aller.1

Quelques mois après la parution de Nedjma, alors que la guerre est à son paroxysme en Algérie, Kateb Yacine s’adresse dans une lettre à celui qu’il appelle son « cher compatriote », Albert Camus, comme à un « exilé du même royaume »2. À de multiples égards, commente Gilles Carpentier, préfacier de Kateb, Nedjma apparaît comme la réponse de l’Étrangère à L’Étranger. De fait, Nedjma est l’incarnation d’une étrangeté, étrange et étrangère, figure allégorique et stellaire de l’Algérie à naître, donnant matière à ce qui n’est encore qu’un fantasme de nation. En 1956, dans ce geste de figuration romanesque, Kateb donne sens et histoire, corps et visage, à un mouvement dont la dynamique libératrice et fondatrice s’est amorcée dans les soulèvements de 1945, auxquels adolescent, il participa lui-même à Sétif. Si, comme le souligne Jean-Marc Moura, la réputation de Nedjma tient « à une lecture faisant du personnage éponyme le symbole de l’Algérie en formation »3, l’œuvre palimpseste de Kateb excède, déborde de toutes parts, voire subvertit cette parabole nationale, voire nationaliste.  La prolifération (orientale ?) des lieux, des temps, des personnages vagabondant bien au delà de toute localisation et de toute chronologie, nous invite à considérer une autre source de l’œuvre, contradictoire et complémentaire, achronique et déterritorialisée, qui se nourrit de l’exil et du nomadisme, de l’errance et du cosmopolitisme, dans une figuration toute aussi fondatrice de la migration.

Kateb Yacine le migrant

Arrêtons-nous sur cette première grande figure de migrant, ou de vagabond, qui nous apparaît au travers de la biographie lacunaire de l’auteur et qui projette son ombre dans les tribulations romanesques des héros. Né à Constantine (autrefois Cirta, l’une des plus vieilles villes numides) en 1929, Kateb suit les déplacements de la famille au gré des mutations de son père, oukil : Sédrata, durant huit ans, Lafayette (Bougâa) en petite Kabylie, dans la haute vallée de la Soummam, pendant quatorze ans, puis Guelma, Souk-Ahras et Constantine au gré des visites familiales. Interne au collège de Sétif à 12 ans, Kateb fomente même une romanesque fugue au Congo, en charrette… C’est à Sétif qu’il participe au soulèvement de 1945, est emprisonné durant quatre mois dans le camp militaire qu’il transposera dans Nedjma en bagne de Lambèse. Son premier séjour à Paris, lié à l’écriture, intervient en 1947, et les allers-retours entre la France et l’Algérie seront constants. En 1949, Kateb entreprend un voyage à La Mecque pour Alger Républicain et s’arrête à Djeddah, comme Si Mokhtar et Rachid dans Nedjma. Parcourant alors le Soudan, il en écrit un récit de voyage publié en novembre-décembre 1949 dans Alger Républicain sous le titre : « Un Algérien au Soudan égyptien ». Il parcourt l’Union soviétique en 1950, l’Uzbekistan, s’arrête à Tachkent4, vit entre la France (où il séjourne en 1951, en 1955, en 1956) et Constantine, émigre en Tunisie, en Allemagne, en Italie, en Belgique. Ce vagabondage se décuple, selon une vieille habitude de clandestin, d’annonces de faux départs, de récits de voyages imaginaires, à Cuba, au Brésil, nourrissant le mythe de l’éternel voyageur5. Durant ces années de formation, Kateb change souvent de domicile. Il vit à Paris quand la guerre éclate, mais ses déplacements sont difficiles à suivre.

Dans ces migrations compulsives, l’errance se mêle à l’écriture, comme les deux faces d’un même être-au-monde : embauché comme travailleur agricole à Arles, Kateb l’immigré se raconte dans « Nomades en France »6, récit publié dans la revue Esprit en 1955. L’itinéraire de chantier en chantier, de port où il devient docker, en ferme où il est journalier, est retranscrit par les tribulations de Lakhdar dans Le Polygone étoilé7. En 1959, Kateb rapporte de son voyage en Tunisie un récit inédit8. À l’instar de ses héros – on pense aux carnets et au journal de Mustapha dans Nedjma -, les migrations nourrissent l’écriture de carnets et de notes semées au vent qui ne seront jamais publiés.

Durant la guerre, Kateb doit quitter la France, « prendre bientôt le chemin de l’exil »9, écrira-t-il en 1963. Il évoque les stations de cette vie d’écrivain errant dans le prière d’insérer du Polygone étoilé, publié en 1966 : Milan – Tunis – Bruxelles – Hambourg – Bonn – Stockholm – Bruxelles – Milan – Monterosso – Trieste – Zagreb – Tunis – Berlin – Florence, jusqu’à son retour à Paris et Alger en 196210. Son instabilité s’aggrave avec la guerre et le sentiment de culpabilité qu’il exprime dans le poème Déserteur11, publié en 1961 dans Les Lettres françaises, la représentation de l’exil et celle de la désertion devenant ici les figures gémellaires de la fuite et de l’ailleurs.  L’insécurité matérielle préside à l’interminable gestation de l’œuvre pour le poète déchiré par la guerre et l’exil, « ironiquement vulnérable » :

« Ah cet hiver

J’ai les antennes

brisées »,

dira le vautour dans Le Cercle des Représailles.

De retour dans l’Algérie de 1962-1963, Kateb parcourt Alger, Constantine, Annaba, se heurte, autre voyage, à la bataille des langues, retourne à Paris, part pour l’Allemagne et l’Italie en 1963, le Caucase en 1964, Tbilissi12, le Tadjikistan, l’Allemagne, Paris, Alger, l’ouest algérien, Tlemcen, le Sahara, Moscou, en 1967, Pékin, Hanoï, puis en 1971, le Liban. Dans la découverte, en particulier, du Vietnam (de nouveau parcouru en 1970-1971), plus encore que la Chine, Kateb retrouve le fil d’une œuvre à écrire, replaçant la figuration du Maghreb dans une perspective mondiale : révolution culturelle, conflit des noirs américains, rivalités russo-chinoises, guerre du Vietnam, qui donneront lieu en 1970 à L’Homme aux sandales de caoutchouc, autour de la mémoire de Ho Chi Min, combat des fidayyine palestiniens (auxquels seront consacrées La Palestine et La Palestine trahie, réactualisée au moment de la bataille de Beyrouth13). Mais au delà de cette configuration politique, voire révolutionnaire, l’itinérance de Kateb est instituée en mode de connaissance, corollaire inextinguible d’une création qui s’adonne au monde, y compris dans une perception linguistique qui en est historiquement polyglotte. Kateb parcourant l’Algérie, écrit en arabe algérien – et fait traduire en tamazight, des pièces de théâtre comme La Guerre de 2000 ans, pièce qui sera interdite en Kabylie. On pourrait compléter jusqu’en 1989 la longue énumération des lieux : Grenoble, Lyon, Alger, Moscou, bien d’autres encore… Thonon les Bains, où débute la tournée des foyers d’immigrés, dont on retrouve l’inspiration dans Mohammed prends ta valise.

Ce n’est pas un hasard si l’émigration hante l’écrivain errant, et si tout le début de l’entretien filmé réalisé en 1970 par Isidro Romero pour la télévision française, dans la série « Un certain regard », intitulé Kateb, écrivain public, est consacrée à l’émigration14. En 1971, Kateb fait représenter près d’Alger Mohammed prends ta valise, pièce sur l’émigration directement écrite en arabe populaire, qui sera jouée à partir de 1972 dans les principaux centres d’émigration de la région parisienne, Strasbourg et l’Est, Lyon, Grenoble, Marseille, mais aussi au cours des tournées algériennes, au cœur du pays des migrants où le débat, la rencontre populaires assignent au dramaturge itinérant sa fonction d’écrivain public (figure très proche, dans Nedjma, de celle du vagabond). C’est dans ce mouvement oscillatoire entre l’Algérie et la France, alimenté de migrations divergentes multiples, que se conçoit et se génère, telle un flux migratoire, l’œuvre et sa représentation, dans les mises en abyme complexes qu’elle établit avec la scène du monde. L’écrivain public se voue, ici et ailleurs, à une exploration sismographique du monde, de ses révolutions, au sens tant politique que dynamique du terme.

Nedjma : une poétique de la migration

Les projections réelles ou imaginaires de ce schème dynamique sont légion dans Nedjma, qu’elles concernent la topographie de l’œuvre, les figures de la migration, les mythes de fondation qui l’informent en profondeur, et par lesquels le roman prend la dimension d’une fable du temps, ces différents éléments croisés tendant à définir une poétique romanesque de la migration. En cela, Jean-Marc Moura lit Nedjma comme une œuvre fondatrice, prenant sens de la fondation dans le mouvement qu’elle enclenche, les dynamismes qu’elle libère15.

- Topographie de Nedjma

La topographie de Nedjma tient étrangement à peu, une « petite province d’Algérie orientale » : Sétif, ville de l’échec du nationalisme ; Bône, foyer de la passion amoureuse, le chantier, lieu de la dépendance coloniale sur lequel s’ouvre le roman16 . Constantine  l’Écrasante, Ad’dahma, le roc, figure l’espace de résistance (p. 143-144). La seule échappée du récit hors de cette topographie étroite concerne le pèlerinage à la Mecque qui tourne court à Djeddah.

« le paysage de Nedjma tient tout entier, à l’exception d’un étrange voyage […], dans une petite province d’Algérie orientale : c’est le monde. Commencements et recommencements du monde, les fondations de Bône et de Constantine superposées à celles des antiques Cirta et Hippone, “les deux cités qui dominaient l’ancienne Numidie aujourd’hui réduite en département français” : c’est l’histoire. » (Intro Gilles Carpentier, p. II)

Au cœur et en creux de la topographie algérienne ainsi parcourue, « la scène de ce drame, c’est le monde » : le lieu de la conquête chrétienne dans l’œuvre de Claudel devient dans Nedjma, en un effet de miroir inversant, lieu de l’asservissement par l’Occident. Dans ce mouvement de dépossession, la province algérienne est ainsi dépourvue de figure identitaire. Là où le concept de pays demeure hypothétique, comme celui de nation, l’Algérie apparaît comme un conglomérat de régions, une mosaïque, un paysage constitué de points topographiques, non constitués en pays. Aussi chaque vue, singulière, – jusqu’à celle du point culminant du Nadhor, est-elle, sur le mode leibnizien, une pars totalis du paysage, sans aucune totalisation ni identification possible.

La mosaïque spatiale ainsi reconstituée dans le paysage de Nedjma relève donc paradoxalement de la déconstruction, de l’acculturation, du déracinement, dont on peut trouver des convergences dans les analyses sociologiques de Bourdieu et Sayad sur Le Déracinement17. L’arpentage de l’Algérie figure dans le roman le déplacement opéré à partir de 1857, dans les premiers épisodes datant de la colonisation, de la pacification et du regroupement. La désagrégation politique de la tribu décrite par Bourdieu et Sayag constitue dès lors l’arrière-plan historique et sociologique de la description romanesque : Bugeaud, rappelle Kateb, « fit distribuer les plus beaux domaines aux colons accourus d’Europe » (p. 72). La localisation géographique s’ouvre d’emblée aux profondeurs de l’histoire, nommant les anciennes cités vaincues et disparues pour accuser l’usurpation du territoire :

« Constantine et Bône, les deux cités qui dominaient l’ancienne Numidie aujourd’hui réduite en département français… Deux âmes en lutte pour la puissance abdiquée des Numides. Constantine luttant pour Cirta et Bône pour Hippone comme si l’enjeu du passé, figé dans une partie apparemment perdue, constituait l’unique épreuve pour les champions à venir : il suffit de remettre en avant les Ancêtres pour découvrir la phase triomphale, la clé de la victoire refusée à Jugurtha, le germe indestructible de la nation écartelée entre deux continents, de la Sublime Porte à l’Arc de triomphe, la vieille Numidie où se succèdent les descendants romains, la Numidie dont les cavaliers ne sont jamais revenus de l’abattoir, pas plus que ne sont revenus les corsaires qui barraient la route à Charles Quint…Ni les Numides ni les Barbaresques n’ont enfanté en paix dans leur patrie. Ils nous la laissent vierge dans un désert ennemi, tandis que se succèdent les colonisateurs, les prétendants sans titre et sans amour… » (p. 165)

Cette perception topographique de l’histoire n’est pas sans conséquence sur une composition romanesque dans laquelle l’unité de lieu serait impensable. Comme de nombreuses et savantes études l’ont montré, parmi lesquelles celle de Charles Bonn, l’espace de Nedjma est dessiné en figures concentriques, voire géométriques, complexes : polygone, cercle, lignes de fuite, projections topologiques. Au cœur de cette géométrie variable, complexe, savante, la figure migrante ne se voue pas à une expansion qui serait conquête triomphante (telle qu’on peut la percevoir dans l’espace imaginaire d’un Claudel) ; elle est à l’inverse l’expression de la misère vagabonde et d’une découverte errante et erratique du monde. Dans un mouvement narratif plus circulaire que linéaire, elle se voue à la répétition.

Pour autant, le mouvement narratif s’étend à une vision cosmique (l’étoile en est le signe) de l’humanité en marche (mais tout à fait distincte d’une perception hugolienne). Comme le souligne Jacqueline Arnaud, le « polygone étoilé », comme l’espace de Nedjma, figure un « terrain vague », (celui de la misère vagabonde), « vague à tous les sens du terme » :  « espace de la prison, puis du pays entier »18, il s’élargit par l’exil aux dimensions de l’univers. La vision hallucinatoire de cette cosmogonie de l’exil s’exprime, avec toutes ses ambiguïtés quasi oxymoriques, dans le « Carnet » de Mustapha (XI) évoquant une « peuplade contradictoire qui n’a cessé d’émigrer par crainte d’autres mondes trop vastes, trop distants pour la promiscuité humaine » (p. 175-176)

On rejoint là les Passages obligés de l’écriture migrante, « par nature topographique »19  circonscrits par Simon Harel, opposant la liberté de déplacement – et de création, à la restriction topographique qu’impose l’arpentage du territoire. L’écriture migrante, écriture du hors lieu, contre la fondation nationale, se voue ainsi par nature à la narration des formes de départ et d’arrivée, des détours et des lignes de fuite.

« C’est grâce au monde des signes que la déambulation de l’immigrant quitte le monde de l’espace, s’affranchissant ainsi des limites dressées par les bornages de l’ici et du là-bas. » (p. 31)

Cette distinction entre l’arpentage de l’espace habité et l’ouverture de la déambulation invite, selon Simon Harel, l’écriture migrante à « quitter l’espace pour le monde de la temporalité ».

L’écriture de Nedjma est littéralement évasion des univers bornés dans les tenailles desquels s’ouvre le roman : celui de la cellule dont Lakhdar s’est échappé, à l’incipit même du roman ;   celle du chantier où se développe le roman colonial ; celle du car de M. Ricard où « soixante miséreux prennent place », voyageurs qui « ne lui parlent pas » :

« À sept heures, M. Ricard se met au volant de son car de trente-trois places. Soixante miséreux y sont installés dans un nuage de fumée. Le receveur titube sur le marchepied. Sachant tous qui est M. Ricard, les voyageurs ne lui parlent pas. À vrai dire, ils ne manquent jamais de l’injurier gravement pendant le voyage, à voix basse. Mais ils ne lui adressent pas la parole. » (p. 11)

La scène inaugurale de Nedjma représente donc l’occupant européen qui habite (qui conduit le car des miséreux), dont l’identité est ainsi signifiée, conforme à l’« aphorisme insoutenable » de Derrida : « l’Europe c’est d’abord l’idée coloniale, l’idée (…) de la culture comme colonisation, le colon étant celui qui habite comme occupant »20. Dans la scène du chantier, dans celle du car, c’est bien ce processus colonisateur multiple et hétérogène qui est figuré

La même partition entre colons et vagabonds, occupant et peuple oppressé ou révolté, qui évoque l’analyse de la société coloniale développée par Franz Fanon dans Les Damnés de la terre, s’étend à l’image de la route française, où le résistant emprisonné avec Lakhdar à Lambèse évoque une embuscade tendue au car :

«  Je me suis exercé à tendre une embuscade au car. Chaque fois que je croisais la route française, mon regard plongeait dans les herbes hautes ; je cherchais les patriotes ; je croisais seulement des gamins ou des vagabonds. (…)- je respirais des morts étrangers. » (p. 50-51)

Autre symbole de la modernité des transports coloniaux, le train importé par les Français est également emblème de l’oppression :  « Évidemment le train est fourni par la France…Ah ! si nous avions nos propres trains…, rêve Lakhdar. D’abord les paysans seraient à l’aise.(…) Ils sauraient lire. Et en arabe encore ! » (p. 58)

L’oppression qu’institue cette habitation coloniale du territoire s’exacerbe avec l’image du bagne de Lambèse, « pénitencier qui faisait l’orgueil de Napoléon III » (p. 38) de ses esclaves, de ses gardiens corses, qui se substituent aux Romains ; du « mur haut » de la cellule de Mourad ou de Rachid, des « bagnards » qui le hantent. Le haut mur du bagne de Lambèse trouve son pendant dans les « lourdes portes » de la « maison héritée du père »,  de Rachid, entre la ville ancienne et le ghetto : lieu de l’impasse (qui appelle l’image inaugurale du Cadavre encerclé), de la « muraille et du roc » (p. 145), de la rétention où sont jugés les déserteurs, la maison paternelle est le lieu de la défaite des « assiégés » face à la conquête, dans les décombres qu’un siècle n’a pas suffi à déblayer » (p. 146).

Ainsi, l’analyse de l’acte libératoire par lequel l’écriture migrante s’affirme comme une ligne de fuite est particulièrement pertinente au moment de l’incarcération des jeunes héros en lutte pour la libération. A contrario de la maison paternelle, la « villa Nedjma », « patrie des envahisseurs de tout acabit » (p. 61), est décrite comme lieu de « bivouac des vagabonds et des nomades » (p. 60), dont les jujubiers et les cèdres penchés en arrière sont les coureurs éblouis à bout d’espace… en un sprint vertical ». Les réseaux de métaphores suggérant une « errance acharnée » au cœur des ruelles, rues, des remous de la mer et de l’eau torrentielle récusent ainsi les marques de la sédentarisation et de la colonisation et s’inscrivent dans un imaginaire de la rupture des digues tel qu’il peut se développer dans Qui se souvient de la mer de Mohammed Dib. À l’enfermement qu’infligent la tradition ancestrale ou le régime colonial, Kateb oppose ainsi la liberté errante d’une écriture discursive de l’évasion qui s’ouvre au rayonnement de l’Algérie rêvée.

- Figures de la migration

On peut prolonger cette analyse de la topographie de Nedjma aux multiples figures migrantes qui parcourent le roman, de l’émigré au pèlerin, du nomade au déserteur, dont les destins se croisent, tissant la matière romanesque de leurs parcours vagabonds, parfois contraints, contrariés, ou avortés. Les tribulations des héros (détours, impasses, faux départs, voyages) manifestent une aspiration irrépressible au départ.

La cohorte des migrants habite l’espace du monde réel, référentiel, dans le cadre spatio-temporel dessiné par le romancier. Ici à Bône :

« Les personnes déplacées ne manquaient pas dans notre ville de Bône ; les deux guerres, l’essor du port avaient depuis longtemps mêlé à nous, aux citadins de naissance, des gens de toutes conditions, surtout des paysans sans terre, des montagnards, des nomades : bref, le flot des chômeurs grossi au sortir des casernes : parti et revenu par le même port,[…] ; la ville devenait irrespirable, étourdissante ainsi qu’une salle de jeu, pour le meilleur et pour le pire ; les habitants de toujours ne se distinguaient plus des aventuriers, sinon par le langage, l’accent et une certaine tolérance à l’égard des étrangers qui enrichissent, peuplent, vivifient toute cité maritime en proie aux marées humaines qu’elle canalise bon gré mal gré » (p. 86-87)

De cette représentation réaliste du voyageur, émane une poétique de la migration, principe dynamique et séminal du texte. Nombreuses sont les descriptions de ce monde réel qui s’enrichissent d’une portée métapoétique, filant dans la matière textuelle, avec une remarquable modernité, les métaphores conjointes du voyage et des fils croisés de la narration. Ainsi à propos des voies et des voyageurs de l’express Constantine-Bône, longuement évoquées au chapitre X de la IIe partie, p. 64-66, et où se dessine le visage d’un voyageur emblématique, Mustapha :

« La voie fait coude vers la mer, (…) coupe la route fusant en jet de pavé scintillant grain par grain, dans le terne avenir de la ville décomposée en îles architecturales, (…) en wagonnets chargés de phosphates et d’engrais, (…) en squares sévères dont semblent absents les hommes, les faiseurs de routes et de trains, entrevus de très loin dans la tranquille rapidité du convoi, derrière les moteurs maîtres de la route augmentant leur vitesse d’un poids humain sinistrement abdiqué, (…), rapprochant pour le voyageur du rail l’heure de la ville exigeante et nue qui laisse tout mouvement se briser en elle, comme à ses pieds s’amadoue la mer, complique ses nœuds de voies jusqu’au débarcadère, où aboutit parallèlement toute la convergence des rails issus du sud et de l’ouest, et déjà l’express Constantine-Bône a le sursaut du centaure, le sanglot de la sirène, la grâce poussive de la machine à bout d’énergie, rampant et se tordant au genou de la cité toujours fuyante en sa lascivité, tardant à se pâmer, prise aux cheveux et confondue dans l’ascension solaire, pour accueillir de haut ces effusions de locomotive ; les wagons lâchent des passagers ; autant de bestioles indécises, vite rendus à leur qui-vive somnolent ; nul ne lève la tête devant le Dieu des Païens parvenu à son quotidien pouvoir : midi, réflexion d’Africa en peine de son ombre, inapprochable nudité de continent mangeur d’empires ; (…) midi endort autant qu’un temple, submerge le voyageur ; (…) aussitôt descendu, le voyageur est entouré de porteurs qu’il n’entend ni ne repousse ; le voyageur est surexcité ; sur sa tignasse fumante et dure, le soleil soulève une colonne de poussières ; à elle seule, pareille toison, qui n’a pas été peignée de longtemps, a de quoi irriter ; sous les boucles, les sourcils en accent circonflexes ont quelque chose de cabotin ; des lignes profondes, parallèles ainsi que des rails intérieurs, se dessinent sur le front haut et large, dont la blancheur boit les rides, comme un palimpseste boit les signes anciens ; le reste du visage apparaît mal, car le voyageur baisse la tête, emporté par la foule, puis se laisse distancer, bien qu’il n’ait pour tout bagage qu’un cahier d’écolier roulé autour d’un cran d’arrêt ; des observateurs ont déjà vu que le jeune homme, en sautant du wagon, a fait tomber sur le quai ce couteau d’une taille intolérable pour la Loi (…).

Le soir même, on évoque à Bône le voyageur « vêtu comme un fou » : c’est l’expression d’un jeune homme nommé Mourad, s’adressant à ses amis Rachid et Mustapha. »

- (..) On aurait dit un enfant terrible, égaré dans un déménagement !… » (p. 64-66)

Alors que la syntaxe s’égare dans les méandres des voies qui se croisent, des itinéraires du convoi, de la route, du mouvement de la mer, des noeuds de voie, de la convergence des rails issus du sud et de l’ouest, le visage du voyageur archétypal, Mustapha, se dessine dans le filigrane du palimpseste textuel qui se dit lui-même comme tel, surdéterminé de références littéraires : la saturation de la syntaxe qui charrie des images exubérantes n’est pas sans rappeler le flux célinien exprimant la prolifération humaine dans les trains de banlieue, à la fin du Voyage au bout de la nuit. On pense, peu avant l’heure, à La Modification de Butor, dans cette expression concomitante, dans la métaphore génératrice du rail, de la forme et de l’objet de la représentation. On note également les accents valéryens de la représentation de « midi le juste » et de l’invivable consomption du zénith, qui suspend le temps avant d’en rendre le décompte à l’horloge de la gare : là où le poème de Valéry exprime le temps long de la civilisation occidentale, le soleil de Kateb est celui, immuable, mythique, d’Africa, le continent mangeur d’empires. Lakhdar, double de Mustapha, dont la chevelure et le visage émergent des lignes mêmes du texte, apparaît comme la figure de la migration, le voyageur absolu, paria rebelle, couteau en main, transgressif et fou. Dans cette identification presque archétypale du voyageur, le héros, muni de son cahier et de son couteau, apparaît comme le double de l’écrivain, s’identifiant également à Mustapha, dont le carnet ne cesse d’évoquer les écrivains publics (p. 78).

Ainsi se dessine, derrière les héros, une identité archétypale de voyageur, paria et écrivain, voyageur dont la défroque s’apparente à celle d’Ulysse qui a tout perdu en voyage :

« Le voyageur n’est plus qu’un abruti, en guenilles : il attend l’été pour jeter son veston à la mer ; dans une dernière coquetterie, il s’est fabriqué des sandales, avec des lanières et un pneu trouvé sur la route. » (p. 79).

Comme Hugo exprimant la vocation du poète, Kateb se profile derrière ses héros, dans une expression gnomique à la scansion remarquable, en voyageur vagabond :

« Le voyageur disparaît de chaque quartier, revient sur ses pas, comme s’il ne pouvait ni partir, ni rester ; passe-t-il sur les quais, à l’appel de la sirène ? Personne ne le remarque. Il ne fixe que la mer. Il veille à la naissance des abîmes, à l’avenir du port…. » (p. 79)

Plus encore que Mustapha ou Lakhdar, Rachid joue dans Nedjma le rôle du vagabond archétypal, tout particulièrement lié à l’histoire de l’Algérie.  Échappant à sa « cellule de déserteur » (p. 126, p. 137) où il a été enfermé par les Français, « nomade en résidence forcée » (p. 165), il est le « voyageur » (p. 141) voué à des « années de perpétuel exil » (p. 127), dont les parents « vivent toujours sous la tente » (p. 127). Fugitif, « ravalé au rang de manœuvre puis de chômeur », paria triomphant sur les lieux de sa déchéance, il approche « les repris de justice, les sans-profession, les sans-domicile, les sans papiers, les demi fous comme cet Abdallah toujours sorti de l’asile » (p. 161), et traduit par son accoutrement les troubles d’une identité cosmopolite et dévoyée : chemise américaine à plastron, pantalon d’un magasin de l’armée ou d’un tailleur d’Algérie, fez égyptien trop haut, short anglais (p. 86). Figure vouée au déguisement pour masquer les troubles de son identité21, se cachant dans les bois du Rimmis, ou s’adonnant à l’art dramatique en compagnie de la suave Oum Kaltoum (p. 148-149), il représente le fruit de la dispersion, celui dont les parents se sont liés à des familles étrangères, et dont la tribu s’était jurée de ne jamais accueillir les descendants, « sinon comme des étrangers tout juste dignes de charité » (p. 142). C’est en proscrit qu’il se signale par des allées et venues à Bône, en compagnie de Si Mokhtar, par des passages dont on peut « avoir vent » (p. 86), par des voyages en Tunisie, des retours par la Tripolitaine, avant d’accompagner Si Mokhtar dans son voyage vers la Mecque.

L’épisode du navire voguant vers la mer Rouge, seule échappée romanesque hors de l’Algérie orientale, prend le sens d’une Odyssée : Si Mokhtar et Rachid manifestent, dans leur vœu de départ, leur volonté de retrouver la mémoire de leurs origines : ainsi, les  rites religieux dont Si Mokhtar « ne se souvenait plus très bien, un demi-siècle après son premier pèlerinage » (p. 104). Rachid vient de déserter sur terre pour se voir fictivement enrôlé à bord d’un si grand navire (p. 108). Comme L’Odyssée, l’épopée se développe dans la langue, en même temps que la pensée se construit dans le discours : confronté à l’étranger, Si Mokhtar se met à déclamer en français, « langue qui lui était foncièrement étrangère » (p. 114). Toute la course des personnages ouvre dans le récit l’espace de l’épopée, dont l’objet est la figuration de l’errance, de la quête identité, vaste allégorie, en quelque sorte, de l’âme algérienne en mer : c’est au cours du voyage inachevé que Si Mokhtar livre à Rachid le récit de la tribu. Le trajet, les escales, le navire franchissant les brisants, les récifs de corail environnés d’épaves suggèrent les images d’un autre port, surgi d’un autre temps (Ithaque).

On notera également, au cours de l’épisode du pèlerinage, combien est présente la représentation de la clandestinité, du passeport, des papiers (p. 103) : les « ombres coupables que l’équipage ne manquerait pas de démasquer, de surprendre, puis d’enchaîner et d’éconduire à la dernière minute, dernier spectacle du départ » (p. 108), l’inscription de Rachid sous un faux matricule et l’ensemble des stratagèmes que sa ruse invente lorsqu’il est confronté à la « gueule du loup », – aux postes de douane, à la police (p. 114), la figuration du danger de la passerelle, de l’échelle tremblante et mouillée, de la corde lâche, l’attirance du large… Les clandestins sont finalement repérés et enfermés dans la cale lorsque Bizerte est en vue (p. 108)

Car l’odyssée des maudits de l’âme algérienne est bien celle-là : le pèlerinage s’accomplit « pas même pour voir un pays », le canal de Suez est traversé sans même ouvrir le hublot (p. 110). Si le pèlerin ne parvient pas à Médine, où se trouve le tombeau du prophète, « le pèlerinage est nul », affirme Si Mokhtar. Le projet de pèlerinage est d’ailleurs une chimère (p. 109) : il faut des guides, de l’argent, la caravane officielle fait l’objet de tractations commerciales (p. 113). Pour Si Mokhtar, la traversée du désert ne peut se faire seul, en abandonnant Rachid : l’aventure épique ne saurait être que collective : à Médine, affirme-t-il, « nous passerons ensemble ou nous ne passerons pas ». L’aventure s’achève devant le désert de Djeddah, au milieu des fonctionnaires aux uniformes d’armées étrangères et des douaniers, « dernier troupeau à se repaître de poussière », sur l’image emblématique du Prophète :

« Mais justement, pensait Rachid, ils font ce que faisaient leurs pères : ils ont banni à jamais le seul d’entre eux qui s’était levé un matin pour leur confier son rêve d’obscure légende, et ils n’ont pas voulu marcher ; il a fallu d’autres peuples, d’autres hommes pour affronter l’espace, et croire que le désert n’était rien de moins que le paradis ancien, et que seule une révolution pouvait le reconquérir… D’autres devaient le croire et suivre le Prophète, mais les rêves ne peuvent s’acclimater… C’est ici, en Arabie, qu’il fallait croire au Prophète, passé du cauchemar à la réalité… alors qu’ils l’ont banni, réduit à transplanter son rêve, à le disséminer au hasard des vents favorables ; et ceux pour qui le Coran fut créé n’en sont même plus au paganisme, ni à l’âge de pierre ; qui peut dire où ils en sont restés, à quelle monstrueuse attente devant leur terre assoiffée ? » (p. 111-112)

Cette fantasmatique traversée du désert, cette marche rêvée  sur les pas du Prophète banni est donc bien l’objet, purement verbal, de l’épopée de l’âme algérienne, telle qu’elle est traduite par Rachid le paria, près du désert trahi de Djeddah. La pensée du Prophète habite Rachid, qui se voue, tel l’aède de l’Odyssée, à une lecture eschatologique des textes sacrés où le passé confine à l’avenir.

Dans ces valeurs du pèlerinage, l’écriture migrante, figure du temps plus que de l’espace, s’inscrit dans le paradigme : Simon Harel perçoit l’écriture migrante comme invitation à « quitter l’espace pour le monde de la temporalité ». Mustapha à son tour, exalte le nomadisme dans son Carnet, en une écriture de l’apothéose qui se libère de toute référence au cadre spatio-temporel de Nedjma :

« nomades séparés de leur caravane, réfugiés dans ces villes du littoral où les rescapés se reconnaissent et s’associent », […] comme un attelage égyptien portant les armes et les principes évanouis d’un ancêtre, un de ces nobles vagabonds séparés de leur caravane au cours de ces périples que rapportent les géographes arabes, et qui, du Moyen-Orient puis de l’Asie, passent à l’Afrique du Nord, la terre du soleil couchant qui vit naître, stérile et fatale, Nedjma notre perte, la mauvaise étoile de notre clan. » (p. 178, carnet de Mustapha. C’est nous qui soulignons)

Dans ce double mouvement de l’écriture et de la représentation, le nomadisme ancestral est surdéterminé par les signes de la diaspora, d’une séparation liée aux persécutions, aux luttes anciennes, à la disparition, mais qui devient en même temps figuration topographique d’un lieu, le Maghreb, lieu où le soleil se couche, occident dans sa traduction arabe littérale. L’identité irréductible du Maghreb comme lieu nomade et vagabond est ainsi posée dans le texte, sous la lumière ambiguë de Nedjma, étoile funeste qui guide mais qui égare aussi le voyageur : car la migration est par essence la figure oxymorique des contradictions de l’identité.  À partir de cette représentation du Maghreb, le nomadisme de l’écriture impose à Nedjma son perpétuel mouvement. Le schéma narratif directeur, loin de la linéarité, suit les méandres, mouvements, déplacements, dans ses aléas et ses variantes multiples, la complexité de ses croisements, non seulement géographiques, spatiaux, mais également temporels, en une organisation tout à la fois syntagmatique et paradigmatique du roman.

Figuration imaginaire de l’exil et mythes de fondation

Il reste, dans ces fables du temps autant que de l’espace, à considérer les mythes fondateurs, qui se lisent également comme des récits d’exil.

Celui de l’ancêtre Keblout, dont les origines se perdent vers l’Anatolie, comme l’indique selon Jacqueline Arnaud un nom à désinence turco-albanaise22. Résistant d’origine turque gagné à la cause des montagnards, le réfractaire serait à rapprocher d’Abdelkader. Mais d’autres origines font remonter Keblout de  l’Aurès, et son nom du berbère chaouïa. L’itinéraire de la tribu est marqué par la venue d’Espagne, avec la tribu arabe des Beni Hilal, envahisseurs du XIe siècle, chassés d’Égypte par le Fatimide, qui pénétrèrent le Maghreb par le Sud tunisien,  Kairouan et les Hauts plateaux de l’est algérien. Ces nomades chameliers se mêlèrent aux nomades berbères zénata, les arabisèrent, d’où le caractère inextricable des origines  des peuples de cette région, fusion des éléments arabe et berbère. Passés en Espagne, les Beni Hilal furent refoulés par la reconquête au Maghreb. La tribu constitue un lieu de passage entre le Moyen-Orient, l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, le Maghreb du nomadisme, celui des Arabes et des berbères23. Sur le navire, Si Mokhtar livre une version contraire : les Keblouti furent des Tolbas, étudiants errants, musiciens et poètes. Le périple de la tribu s’approche en outre des Almoravides, grands nomades marocains dont l’origine se perd dans le nomadisme mauritanien. Zineb la magicienne entre en connivence avec Nedjma, la femme sauvage24 : ainsi, la fiction généalogique intègre Si Mabrouk, le nègre de la tribu. En tout état de cause, les ancêtres sont des figures d’un « un peu partout » (p. 117).

Dans toutes les versions auxquelles il se réfère de manière éclectique, Kateb présente Keblout comme un exilé, un étranger dans la région où il est venu s’installer avec sa famille. La fondation  est donc dispersion : l’histoire de la tribu de Keblout, « Corde Cassée », dit en tout état de cause la rupture. des Keblouti existeraient encore dispersés en Algérie ou émigrés en France. Ces filiations multiples et contradictoires s’érigent symboliquement contre tout discours  « mono-généalogique »25.

Historiquement, en outre, la légende de Keblout renvoie à l’épisode du démantèlement des tribus auxquels les Français procédèrent, imposant un état civil en 1882. Keblout fait ainsi référence au nom et à l’origine perdue, à la perte d’identité, à la dépossession historique qui laisse des orphelins « expropriés », « dispersés », « éloignés » (p. 120), et dont témoigne la mosquée en ruines du Nadhor. Inversant l’aphorisme de Char, les orphelins de Keblout sont détenteurs d’un testament sans héritage de leurs ancêtres :

« Tu dois songer, dit Si Mokhtar à son jeune disciple Rachid, à la destinée de ce pays d’où nous  venons, qui n’est pas une province française, et qui n’a ni bey ni sultan ; tu penses peut-être à l’Algérie toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées » (p. 120-121).

Ainsi l’ancêtre qui s’est frayé un passage jusqu’au Nadhor, a traversé les déserts d’Égypte et de Tripolitaine, annonce le périple de son descendant Rachid lisant « à présent sa propre histoire dans l’œil jaune et noir de Keblout, dans une cellule de déserteur, en la double nuit du crépuscule et de la prison » (p. 126) Par ces effets de miroir, les tribulations et la résistance de Keblout mettent en abyme le parcours de Rachid.

Cette géo-histoire mythique ainsi dessinée dans ces configurations multiples renvoie au métissage sur lequel l’identité du Maghreb s’est constituée, mais elle apparaît également comme le sismographe des mouvements acculturants de la conquête. Elle est mémoire de la résistance, mais aussi de la défaite de l’« Algérie toujours envahie », des « lieux du désastre », rappelle Si Mokhtar, où, entre l’Égypte et l’Arabie, « les pères de Keblout sont passés, ballottés comme nous sur la mer, au lendemain d’une défaite ». mémoire de la perte de l’empire » (p. 121). Jacqueline Arnaud commente cette palingénésie du mythe en ces termes :

« L’ingéniosité du poète est admirable à utiliser les moindres ressorts de la légende protéiforme et cosmopolite, à amalgamer les mythologies pour peu qu’elles touchent au Maghreb (Prométhée, autre rebelle, surgissant derrière Atlas ployant sous le poids du monde, héros comme lui d’une Passion. »26

En outre, Kateb transpose dans la généalogie sa propre vocation d’artiste au tempérament anarchique, voué, par goût ou par nécessité, aux errances : une version livrée par Si Mokhtar fait de Keblout un « idéologue et un artiste », « exilé ayant des goûts et des idées à part, établi en Algérie par un pur hasard » (p. 117). La faculté de création et la marginalité devient alors un trait en quelque sorte généalogique. A l’instar de ses héros, Kateb se reflète dans l’éternel errant et s’inscrit dans les fables de sa généalogie.

Dernière – ou première – figure de l’exil : Nedjma, dont l’histoire dans le roman s’apparente à un mythe fondateur, comparable au rapt présidant à la fondation d’Europe, conjugue fantasme sexuel, mythe cosmique et récit cosmogonique. « Seul personnage important non locuteur, elle est en outre liée à des voyages qui n’aboutissent pas. »27, souligne Jean-Marc Moura : comme si ce vide de parole figurait le récit de la nation inaboutie. Née d’une Française juive, enlevée, telle Europe, entraînée non au large mais dans une grotte de réprouvés, par Si Mokhtar, le vieux brigand, qui l’arrache à Sidi Ahmed, amant bafoué et assassiné, et père de Mourad (p. 96-97), Nedjma est liée à une nuit de viol, d’effraction et de meurtre (p. 91), à des polyandries en nombre (p. 92). Le père de Rachid est présent aussi sur le rocher de Constantine, centaure toujours à l’affût, caracolant dans d’éternelles parties de chasse (p. 94-95). « Beauté captive », (p. 175), figure polysémique du métissage, Nedjma est le fruit incestueux et prostitué d’un mélange de races, et porte dans sa conception même la faute inexpiable de l’envahisseur. Cosmopolite obscure et lumineuse, paradoxale et ambiguë, elle figure l’oxymore irréconciliable d’une douloureuse identité greffée :  « L’inceste est notre lien, notre principe de cohésion depuis l’exil du premier ancêtre, affirme Mustapha » (p. 176). Dès lors, Nedjma est  l’histoire d’une « malédiction » autour de laquelle se rassemble le clan qu’elle menace pourtant : « … l’Afrique du Nord, la terre du soleil couchant qui vit naître, stérile et fatale, Nedjma, notre perte, la mauvaise étoile de notre clan. » (p. 178) : une histoire en chantier sur « … sur les lieux du désastre » (p. 121).

Incessants va-et-vient entre Constantine – Cirta – et Bône – Hippone –, entre le chantier et l’exil, la prison et la désertion, échappée dans le désert de Djeddah, trouées du passé, de Keblout, et sa généalogie légendaire, à Nedjma, figure de l’identité hybride :  la prolifération des parcours, des anachronismes et achronies caractérisent le roman de Kateb, mettant en scène la figure de l’écrivain migrant. Mais si l’on peut lire Nedjma comme le roman de l’Algérie à naître,  son écriture désancre littérature et nation et récuse toute conception monolithique de l’identité, fût-elle nationale. Écriture de l’exil, du « hors-lieu », Nedjma est marqué du « sceau du nomadisme littéraire et du syncrétisme  », dans une écriture de migrante qui s’apparente à celle du « Tout-monde »28.

par Catherine Milkovitch-Rioux (Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand II)
Publié sur Fabula le 18 février 2009

Notes :

1 Jacqueline Arnaud, La Littérature maghrébine de langue française, II. Le cas de Kateb Yacine, Publisud, 1986, p. 13.

2 Kateb Yacine, éclats de mémoire, IMEC Éditions, 1994.

3 Jean-Marc Moura, « Un imaginaire romanesque de la rupture. Nedjma de Kateb Yacine », in Formes et imaginaire du roman. Perspectives sur le roman antique, médiéval, classique, moderne et contemporain, Jean Bessière et Daniel-Henri Pageaux dir., Paris, Honoré Champion, 1998, p. 152.

4 Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 117. Cf. Marc Gontard, Nedjma de Kateb Yacine. Essai sur la structure formelle du roman, L’Harmattan, 1985, p. 13, et Jean Déjeux, Littérature maghrébine de langue française, Ottawa, Naaman, 1973.

5 Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 103.

6 « Nomades en France », Esprit, 1955. n°4, p. 593-604.

7 Cf. Le Polygone étoilé, Seuil, [1966], 1997, p. 43-70.

8 Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 120.

9 Lettres françaises, 17-23 janvier 1963.Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 122.

10 Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 122.

11 Lettres nouvelles, n° 9, 1961. Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 124-125.

12 Cf. Visite au pays du jeune Georgien qui n’aimait pas le sang et Le Paradis perdu, in Jeune Afrique, n°221 et 222 (28 février 1965, début mars 1965.

13 Cf. La Guerre de 2000 ans, 1974. La Palestine trahie  est représentée dès septembre 1976 à Alger, jusqu’en 1981 (cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 139).

14 Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 136.

15 Cf. Jean-Marc Moura, op. cit., p. 149-161.

16 Ibid., p. 159.

17 Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayad, Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Minuit, 1964.

18 Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 9

19 Simon Harel, Les Passages obligés de l’écriture migrante, Montréal, XYZ éditeur, 2005, p. 26.

20 Denis Guenoun et Jean-Luc Nancy (dir.), Penser l’Europe à ses frontières, Éditions de l’aube, 1993, p. 22.

21 Il endosse tour à tour des habits de soldat en rupture de ban (p. 103), un déguisement d’équipage (p. 107), puis un costume de pèlerin, de futur hadj (p. 108-109) que Si Mokhtar lui a procuré en vue du pèlerinage.

22 Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 71.

23 Cf. p. 78.

24 Cf. p. 81.

25 Cf. Jacques Derrida, L’autre cap, Minuit, 1991.

26 Cf. Jacqueline Arnaud, op. cit., p. 85.

27 Jean-Marc Moura, op. cit., p. 161.

28 Cf. Christine Albert, L’Immigration dans le roman francophone contemporain, Karthala Editions, 2005, p. 156.

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Rapport Issad sur les evenements de kabylie avril 2001

Posté par algeriedemocratie le 14 décembre 2008

 

Rapport Issad sur les événements de kabylie

Rapport préliminaire de la Commission, dirigée par le professeur Issad, mise en place par l’Etat algérien pour enquêter sur les “événements” de Kabylie du Printemps 2001.

 

Rapport préliminaire de la Commission nationale d’enquête sur les événements de Kabylie. (Juillet 2001) Publié par Algeria Interface, 27 juillet 2001

I – Introduction II – Les dégâts humains III – Les événements déclenchants IV – L’utilisation des munitions de guerre V – Les mises en garde VI – Les témoignages VII – La presse Conclusion

I – Introduction

Le 18 avril 2001, un jeune lycéen de 19 ans, Guermah Massinissa, reçoit dans le corps, à l’intérieur des locaux de la Brigade de gendarmerie de Béni-Douala, et d’après le rapport d’autopsie, trois des six balles de kalachnikov tirées en rafale par le gendarme Mestari. L’une des balles tirées a blessé un autre gendarme qui se trouvait à proximité.

Le jeune Guermah fut admis à la polyclinique de Béni-Douala, puis à l’hôpital de Tizi-Ouzou pour les premiers soins. Devant la gravité de ses blessures, il fut transféré à l’hôpital Mustapha à Alger. Il devait y décéder le 20 avril 2001 à 8h15.

Le 22 avril 2001, à Oued Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, trois membres d’un groupe de collégiens, se dirigeant vers le stade en compagnie de leur professeur de gymnastique, sont interpellés par les gendarmes, dans des conditions irrégulières.

L’inhumation du jeune Guermah Massinissa, le 23 avril, devait donner lieu à des émeutes en série. Entre-temps, la gendarmerie rend public un communiqué dans lequel elle déclare que le défunt avait été interpellé “suite à une agression suivie de vol”. Le ministre de l’Intérieur reprend la fausse information et déclare que la victime était un “délinquant de 26 ans” ; mais lors d’une conférence de presse le ministre reçoit un bulletin scolaire duquel il résulte que le jeune Guermah était en fait un lycéen.

Les deux bavures, aggravées par les fausses déclarations des autorités, que les populations considèrent comme diffamatoires pour la victime décédée, devaient donner lieu à une série d’émeutes dans les wilayas de Tizi-Ouzou et Béjaïa, et atteignent les wilayas limitrophes de Bouira, Sétif et Bordj Bou Arréridj.

Le mercredi 2 mai 2001, le professeur Mohand Issad était chargé par Monsieur le Président de la République d’entreprendre une enquête sur ces événements et lui donne toute latitude pour composer une commission ad hoc, mener les investigations comme il l’entendait, demander tout document et entendre toute personne qu’il jugera utile.

Le professeur Issad se mit en devoir de constituer la Commission d’enquête, pour une mission qui s’annonçait extrêmement difficile. Il entreprit des contacts. Il sollicita les uns, reçut l’offre spontanée d’autres. Il essuya quelques refus. Au bout d’une quinzaine de jours, une commission d’enquête était constituée, dont la liste est jointe en annexe, composée essentiellement d’avocats, d’enseignants de droit, de magistrats et de membres de la société civile, issus de toutes les régions du territoire national.

Une première réunion plénière fut tenue le 16 mai 2001 dans les locaux aménagés pour la Commission au siège de la cour suprême, à l’effet de dégager les axes d’investigations.

Immédiatement, se sont imposés les axes de recherche suivant :

  • déplacement sur le terrain et audition de témoins,
  • exploitation de la presse,
  • exploitation de documents que le président devait solliciter des services concernés, soit le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice, la Direction générale de la Sûreté nationale, la Gendarmerie nationale, le Département des renseignements et sécurité du ministère de la Défense nationale, des wilayas concernées et groupements de gendarmerie de Tizi Ouzou et Béjaïa.

Deux groupes furent constitués à l’effet de se rendre, l’un dans la wilaya de Tizi-Ouzou, sous la direction du bâtonnier Mahi Ghouadni, l’autre dans la wilaya de Béjaïa, sous la direction du bâtonnier Abdelwahab Benabid. Un troisième groupe devait rester à Alger, sous la responsabilité du professeur Issad.

Les groupes de Tizi-Ouzou et de Béjaïa ont accompli leur mission et rédigé des rapports. Le groupe resté à Alger réceptionna les documents qu’il a reçus des ministères de la Justice et de l’Intérieur, des wilayas de Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Bordj Bou Arréridj et Sétif, de la Direction générale de la Sûreté nationale etu du Commandement de la Gendarmerie nationale.

Au retour des groupes qui se sont déplacés à l’intérieur du pays, cinq groupes de travail devaient de nouveau être constitués pour une exploitation plus poussée des données et des documents recueillis. Ces groupes furent placés sous la responsabilité respective de MM. Zekri, Ghouadni, Meziane, Benabid et Issad.

II – Les dégâts humains

1) – Dans un état nominatif des citoyens décédés, dressé par le ministère de l’Intérieur pour la période du 22.04.2001 au 28.04.2001, il ressort les chiffres suivants : 13 décès pour la wilaya de Béjaïa, 26 pour la wilaya de Tizi-Ouzou, 1 pour la wilaya de Sétif et 1 pour Bouira.

Dans un autre état global, arrêté au 12 mai 2001, le ministère de l’Intérieur donne les chiffres suivants :

  • wilaya de Tizi-Ouzou : 30 décès, 147 blessés par balles, 77 “autres blessés”
  • wilaya de Béjaïa : 13 décès, 29 blessés par balles, 220 “autres blessés”
  • wilaya de Sétif : 01 décès, 3 blessés par balles, 3 “autres blessés”
  • wilaya de Boumerdès : 05 blessés par balles, 01 “autre blessé”
  • wilaya de Bouira : 01 décès, 06 blessés par balle. Total : 45 décès, 190 blessés par balles, 301 “autres blessés”.

Pour les fonctionnaires de police, le même état donne 56 “autres blessés” à Tizi-Ouzou, 224 à Béjaïa, un à Boumerdès et 6 à Bouira.

Pour la gendarmerie nationale :

  • wilaya de Tizi-Ouzou : 78 “autres blessés”
  • wilaya de Béjaïa : 81 “autres blessés”
  • Wilaya de Sétif : 13 “autres blessés”
  • Wilaya de Bouira : 08 “autres blessés”. Aucun gendarme n’a été touché par balle ou autre munition.

Soit un total de :

  • 45 décès et 491 blessés parmi la population.
  • 287 blessés dans les rangs de la police et 180 blessés dans les rangs de la gendarmerie. Si l’on reprend l’état nominatif des citoyens décédés au 12 mai 2001, on constate :
  • Que le décès du jeune Guermah Massinissa le 20 avril 2001, non mentionné, porte le nombre des victimes dans la wilaya de Tizi-Ouzou à 31.
  • Qu’à Tizi-Ouzou, le plus grand nombre de victimes est enregistré seulement sur deux jours, les 27 avril (8) et 28 avril (17), et à Béjaïa sur trois jours, soit les 25 avril (3), 26 avril (6) et 28 avril (4).
  • Que ces décès ont eu lieu dans plusieurs localités différentes :
  • wilaya de Tizi-Ouzou : 14 localités
  • wilaya de Béjaïa : 8 localités
  • wilaya de Sétif : 1 localité
  • wilaya de Bouira : 1 localité Soit 24 localités différentes, réparties sur 4 wilayas de Kabylie, et plus précisément 22 localités réparties sur les deux wilayas de Tizi-Ouzou et Béjaïa.
  • D’après un autre état nominatif du même ministère de l’Intérieur, arrêté au 11 juin 2001, le dernier chiffre passait à 27 localités touchées (16 à Tizi-Ouzou et 11 à Béjaïa). Le nombre des décès passait à 34 à Tizi-Ouzou, 17 à Béjaïa, tandis qu’on enregistrait un 2e décès à Bouira et un décès à Alger. Mais il résulte de cet état, arrêté au 11 juin 2001, que le dernier décès est survenu le 29 mai à Tizi-Ouzou, le 27 mai à Béjaïa, le 26 mai à Bouira, tandis que le jeune Haniche Hamid, blessé le 31 mai lors des manifestations d’Alger, succombait à ses blessures le 6 juin 2001.

Au 11 juin 2001, le nombre de décès s’élevait à 55 parmi la population et un parmi les gendarmes, mort accidentellement par électrocution.

En revanche, et du 11 mai au 11 juin 2001, le nombre de blessés par balles passait pour les cinq wilayas (Tizi-Ouzou, Sétif, Boumerdès et Bouira) de 190 à 305. Le nombre des “autres blessés”, qui était de 301 au 12 mai, n’est pas indiqué dans l’état établi au 11 juin.

  • Pour les services de sécurité, le nombre de blessés, dont aucun par balle, passait de 467 (287 pour la police et 180 pour la gendarmerie) à 1579.

On peut s’étonner de ce bond dans le nombre des blessés, et du nombre plus important dans les rangs de la police que dans ceux de la gendarmerie. L’explication pourrait se trouver, d’une part dans le fait que la police n’a pas tiré par balles là où elle a eu à intervenir, ce qui l’a rendue plus exposée, d’autre part dans le fait que la gendarmerie elle-même a moins tiré par balles à partir du 11 mai, date du premier état global, ce qui l’a rendue plus vulnérable.

2) Des blessés par balles et des morts, du 18 au 28 avril 2001, en Kabylie (document arrêté au 3 juillet 2001)

Les données traitées ont pour source exclusive des documents officiels, communiqués par les services des ministères de la Justice, de l’Intérieur, de la Santé. Le 18 avril 2001 Guermah Massinissa

  • 19 ans, est blessé en fin d’après-midi dans les locaux de la Gendarmerie de Béni-Douala.
  • Il est blessé aux deux membres inférieurs par une rafale tirée d’un kalachnikov.
  • Provoquées par une munition de guerre, les blessures sont gravissimes aux deux cuisses, avec lésions complexes du fémur droit et plaies vasculaires, notamment à la face postérieure du genou gauche.
  • Il sera finalement transféré et opéré à Alger, durant la nuit.
  • Le décès survient le 20 avril à 8h15.

Il est évident que la mort de Guermah Massinissa est la conséquence des blessures par balles reçues aux deux membres inférieurs. Les blessures présentaient d’emblée un caractère “d’urgence extrême”, c’est-à-dire que le pronostic vital était immédiatement mis en jeu.

Le pronostic a été aggravé par les délais imposés au traitement. Les constatations nécropsiques ne font état d’aucune autre lésion, fermée ou ouverte, que celles provoquées par les balles et les traitements médico-chirurgicaux consécutifs. En particulier, la recherche d’ecchymose et de rupture traumatique d’organe interne est restée sans résultat.

1 – DGSN : état numérique par qualité des personnes décédées et blessées lors des manifestations du 22 au 28 avril 2001. Annexe La page comporte trois tableaux intéressant les wilayates d’Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira. Nous ne travaillerons ici que sur le total des blessés par balles de l’ensemble des wilayas concernées.

1.1. premier tableau : Ce tableau montre que 50 + 217 = 267 citoyens ont été atteints par balles. La proportion des citoyens morts par balles serait donc : 50/267* 100 = 18,7 %, soit environ un mort pour cinq ou six blessés.

1.2. deuxième tableau : Il compte, sur la même page, pour la même période et les mêmes lieux, les pertes des fonctionnaires de police. S’il signale un total de 416 blessés, dont aucun ne l’est par balle, le nombre des décès est chiffré à zéro. Ce tableau indique donc que les fonctionnaires n’ont subi aucun tir par arme à feu.

1.3 – troisième tableau Il comporte les pertes des gendarmes. Il indique : Décédé : 001 (Béjaïa) Blessé par balle : 001 (Tizi-Ouzou) Autres blessés : 180 La mort du gendarme à Béjaïa n’est pas imputée à une blessure par balle. Le compte rendu de nécropsie rapporte la mort à une électrocution. Ce tableau indique donc qu’un seul fonctionnaire a été blessé par arme à feu. Le blessé par balle l’a été sur le territoire de la wilaya de Tizi-Ouzou, sans autre détail.

  • Il apparaît donc que, sur l’ensemble des wilayas d’Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira, deux cent soixante sept citoyens ont été blessés par balles.
  • parmi eux, cinquante sont morts.
  • Le taux global de mortalité serait donc de 18,7 % sur l’ensemble des wilayate d’Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira.

Rapporté à chacune des wilayas où il a été constaté des décès par balle (Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif et Bouira), les chiffres deviennent : Tizi-Ouzou : total blessés par balles : 157, Béjaïa : 86, Sétif : 4, Bouira : 16 Total morts par balles : Tizi-Ouzou : 31, Béjaïa (16), Sétif (1), Bouira (2). Pourcentages Tizi-Ouzou (19,75, Béjaïa (18,6), Sétif (20), Bouira (12,5). Compte tenu de l’absence totale de pertes graves parmi les forces de l’ordre (un seul blessé par balle, dans des conditions non-précisées) en face de proportions de civils tués par balles qui apparaissent considérables, l’utilisation d’armes et de munitions de guerre pourrait apparaître largement excessive.

2- DGSN : état numérique global des personnes décédées et blessées lors des manifestations du 22 au 28 avril 2001. Annexe 2. Ce document comporte deux tableaux, reproduits ci-dessous : En ne prenant en compte que le total des blessés par balles de l’ensemble des wilayas concernées, Total décédés : 51 Total blessés par balles : 218 Total autres blessés : 900

Citoyens, total décédés : 50 Citoyens, total blessés par balles : 217 Policiers, total blessés : 416 Gendarmes, total blessés : 181 Citoyens, total autres blessés : 304 Gendarmes, total décédés : 001 (électrocution) Policiers, total décédés : 000

Ces deux tableaux confirment les impressions précédentes : L’étude plus fine, en cours, par wilaya et par nature des lésions accentuerait l’impression d’une utilisation excessive des armes à feu par les fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre.

Il apparaîtrait que le nombre des civils blessés par balles présente une proportion de morts, variant selon les lieux et les jours, de un sur dix, à un sur trois.

Cette proportion, portant sur des blessés civils dépourvus d’armes à feu, paraît effrayante. Elle n’est comparable qu’avec les pertes militaires, lors des combats réputés les plus durs en temps de guerre. les forces de l’ordre, aux mêmes lieux et moments ne présentent aucun blessé par balles, à fortiori aucun mort par balle.

3. Evaluation de l’importance et de la localisation des blessures. . Elle ne porte donc que sur une partie de l’ensemble des décès répertoriés. Cependant, le nombre des dossiers exploitables (44) par rapport à l’ensemble des décès (51) permet une appréciation significative. Cette évaluation n’a été possible qu’à partir des comptes-rendus de nécropsies exploitables. Analyse des impacts : 44 dossiers exploitables

3.1 – siège

  • Tête et cou 17 dont 2 impacts occipitaux
  • Thorax : 21 incluant 6 impacts dorsaux.
  • Abdomen : 5 dont un impact postéro-inférieur. Les cadavres montrent une prépondérance des impacts sur la tête, le cou et la moitié supérieure du thorax. Il y a beaucoup moins d’impacts abdominaux ou thoraco-abdominaux. La répartition de ces localisations paraît difficilement imputable au hasard statistique.

3.2 – blessures

  • Les orifices d’entrées sont petits, de l’ordre du centimètre.
  • Ils sont toujours dans les normes d’aspect et de dimensions des munitions de guerre, arrivant sur la cible avec toute leur stabilité.
  • Les descriptions dont nous disposons ne permettent pas d’évaluer avec précision la distance de tir, en particulier nous n’avons aucun élément suffisant qui permettrait d’affirmer un tir à “bout touchant”. Cette éventualité n’est jamais mentionnée dans les rapports de nécropsie mis à notre disposition.
  • Les orifices de sortie sont le plus souvent de l’ordre de plusieurs centimètres.
  • Ils correspondent à ce que l’on rencontre habituellement dans les blessures par munition de guerre.
  • Les trajets à l’intérieur des corps montrent, là encore, des lésions malheureusement banales dans ce type de blessures.

3.3 – nature des projectiles. L’analyse des comptes-rendus de nécropsie, en excluant trois dossiers inexploitables, révèle que :

3.3.1 – Les plaies décrites portent toujours les stigmates des lésions causées par des projectiles à haute vélocité (supérieure à 800 m/s). Ces blessures, provoquant des dégâts considérables dans certaines configurations de direction d’impact et de nature de la cible (crâne, squelette etc.), ont pu faire évoquer par certains l’utilisation de balles “explosives”.

3.3.2 – N’ayant pu disposer d’aucun échantillon de projectile ou de fragments (exception faite du cas Guermah). Dans ce cas particulier, personne n’a évoqué l’éventualité de l’utilisation de projectiles non réglementaires. Il s’agissait de munitions de guerre, tirées par un AK 47, ni des radiographies des victimes avant l’extraction des agents vulnérants, aucun commentaire ne peut être exprimé à ce propos. Cependant, nous ne pouvons, à partir des éléments à notre disposition, dire si les blessures résultent de projectiles tirés par des fusils classiques ou d’armes de précision, ou de AK 47.

Cependant, les débris de projectiles qui ont pu être aperçus sur certaines chaînes de télévision, évoquent – malgré la brièveté des images – la probabilité de fragments de la chemise en laiton des projectiles ordinaires des armes de guerre en usage. D’autres ont soupçonné l’utilisation d’armes de grande précision (fusils à lunette). Ces armes font naturellement partie de l’arsenal des forces spéciales, destinées notamment à la neutralisation des preneurs d’otages. Elles ont pu être observées dans notre pays, en particulier sur les lieux de certains barrages de contrôle. Mais les soupçons exprimés par certains de l’utilisation de ces armes et de leurs munitions spéciales ne peuvent être, à ce jour, ni infirmées ni confirmées. Nous ne disposons en effet d’aucun témoignage précis, ni d’aucun élément de preuve matérielle.

3.4 – des munitions de guerre

  • Nous ne disposons d’aucun document ou pièce ni rapport d’expertise balistique, exception faite du cas Guermah. Dans ce cas particulier, personne n’a évoqué l’éventualité de l’utilisation de projectiles non réglementaires. Il s’agissait de munitions de guerre, tirées par un AK 47.
  • Nous n’avons pas obtenu les dossiers radiologique ni des morts, ni des blessés par balles ayant survécu. Leur examen serait très important :
  • Les images des projectiles, examinées sur les radiographies faites au moment de la première consultation hospitalière, seraient peu suspectes de “montage”.
  • L’analyse de ces images permettrait l’éventuelle identification de différents types de projectiles, ou, au contraire, un modèle unique.
  • Cette analyse porterait autant sur les fragments de “chemise” que sur le contenu de cette enveloppe.
  • Nous avons cependant une expertise balistique (Guermah) qui dit que les orifices de sortie des balles AK47 peuvent faire plus de six centimètres de diamètre.
  • Les munitions de guerre réglementaires pour armes légères, type “OTAN” et type “russe” sont bien connues.
  • Elles ne sont pas discutées quant à leur conformité avec les traités internationaux.
  • Elles sont cependant construites pour effectuer les délabrements les plus importants possibles. Elles sont construites pour :
  • Effectuer leur trajectoire avec une vitesse “subsonique”, entre 850 et 950 m/s
  • Une stabilité (et donc précision) maximale jusqu’à atteindre une cible distante de 300 et même 400 mètres.
  • Pour se déstabiliser au maximum, dès le contact avec elle.
  • Du fait de cette déstabilisation, les mouvements du projectile, à l’intérieur du corps de la cible, provoquent des cavités d’un diamètre supérieur à 10 fois la longueur du projectile.
  • Cette cavité est soumise à une pression qui atteint N fois celle de la pression atmosphérique.
  • La rencontre de tissus denses (os) aggrave les dégâts . Au niveau du crâne, les lésions décrites sont considérables : liquéfaction du cerveau et “éclatement” de la boîte crânienne sont couramment observés.
  • Le fusil d’assaut AK47 est réputé avoir une bonne précision jusqu’à 100 mètres.
  • Le fusil “séminov” est réputé avoir une bonne précision jusqu’à 300 mètres, et plus dans de bonnes conditions de réglage et de tir. Ses projectiles peuvent provoquer des lésions mortelles jusqu’à près de mille mètres.
  • Les balles “modernes” ont été créées pour remplacer les balles “full metal jacket” de la fin du siècle dernier : ces projectiles en effet, restaient stables au cours de leur traversée de la cible. Et, sauf à provoquer une hémorragie foudroyante par déchirure de gros vaisseaux, elles n’entraînaient que “peu” de dégâts… Les blessés pouvaient rapidement redevenir des soldats opérationnels…
  • Certains auteurs vont jusqu’à dire que les munitions modernes, normalement agréées par les règles internationales, sont très proches, par leurs effets, de ce qui était attendu des balles fabriquées pour se fragmenter au maximum, et dites “explosives”.
  • Conclusion :
  • Toutes les blessures que nous avons eu à connaître sur documents nécropsiques sont compatibles avec les effets qui sont observés “normalement” lors des blessures occasionnées par des munitions de guerre.
  • Nous ne disposons d’aucun élément permettant de pousser plus loin nos conclusions.

Conclusion générale

1 – Pendant la période considérée, les blessés par balles l’ont été par des munitions de guerre. 2 – Les blessures infligées correspondent à ce que l’on attend de ce type de munition. 3 – L’absence de tout document d’expertise (autre que celui de Guermah), d’indice matériel ou d’image radiologique, ne permet – eu aucun cas – de définir avec précision le type exact de l’agent vulnérant. 4 – Nous avons une expertise balistique (Guermah) qui affirme que les orifices de sortie des balles AK 47 peuvent avoir un diamètre de plus de six centimètres. 5 – Le nombre des morts paraît considérable, par rapport au nombre total des blessés par balles dans les mêmes conditions de lieu et de temps. 6 – Les morts ont été le plus souvent immédiates ou très rapides. 7 – La plupart des morts ont été touchés dans les parties vitales les plus fragiles, situées dans la partie haute du corps humain (au-dessus du sixième espace intercostal) et qui laissent peu de chances à une thérapeutique, fut-elle pratiquée d’extrême urgence. 8 – La grande proportion de ces localisations mortelles paraît difficilement imputable au hasard de la dispersion des projectiles. 9 – Moins grande est la proportion des blessés au ventre, la mort survenant alors malgré les efforts thérapeutiques. 10 – L’importance des morts civiles par armes à feu resterait considérable s’il s’était agi d’un combat opposant deux belligérants combattant à armes égales.

III – Les événements déclenchants

I – Affaire Guermah Massinissa :

1) Le 18 avril 2001 à 18h30 quatre jeunes gens se présentent à la brigade de gendarmerie de Béni-Douala pour y déposer plainte à l’encontre d’un groupe d’autres jeunes gens pour agression et vol à hauteur du lycée situé à 200 m de la Brigade.

  • Selon un télégramme du 19 avril 2001, envoyé par la brigade de Béni-Douala au chef du groupement de gendarmerie de Tizi-Ouzou, quatre gendarmes se sont déplacés à bord du véhicule des plaignants, et à leur retour, en compagnie de Guermah Massinissa et Merakeb Koceila, sont entrés directement dans la salle d’attente en attendant d’informer le chef de brigade “qui était dans son bureau où il notifiait à la famille Matoub des convocations judiciaires”. Au retour des gendarmes, il devait être 19h, la “famille Matoub” habite à Tizi Hibel, à plusieurs kilomètres de la brigade. Dans la salle d’attente, le gendarme Mestari Merabet actionne, “par inadvertance” son arme, un kalachnikov, dont la sûreté était désactivée, et une rafale de 6 coups est sortie, dont trois devaient aller vers le sol et trois autres toucher un autre gendarme, Benferdi Mounir, et le jeune Guermah Massinissa.

L’identité des plaignants ne sera pas relevée sur l’instant, ceux-ci ayant quitté la brigade immédiatement après l’incident.

  • Dans une lettre du 21 avril 2001 (n° 140/2001) adressée à Monsieur le ministre de l’Intérieur, le commandant de la gendarmerie nationale reprend la version du tir “par imprudence” et d’une “rafale de 6 coups”. A cette lettre, étaient joints un tract du RCD et une “requête” d’un groupe de “citoyens de Béni-Douala” , à Monsieur le commandant du groupement de wilaya de gendarmerie de Tizi-Ouzou.

Le tract du RCD demande “un rappel à l’ordre des darkis qui .. ; se défoulent sur nos jeunes et les exemples sont nombreux”, et “l’installation d’une sûreté de daïra, car Béni-Douala n’est plus un petit bourg des années 70, mais un lieu de vie pour 35.000 personnes qui méritent d’être encadrées civilement”.

L’appel du “groupe de citoyens” dénonce, notamment, “les actes irresponsables de certains darkis…”, “la légèreté avec laquelle ces mêmes éléments font usage de leurs armes”, “les bastonnades… dont nos jeunes font l’objet”, et demande, entre autres, “d’interdire les brutalités envers les citoyens de tous âges et de n’appliquer que la loi, toute la loi à tout contrevenant”, “de moraliser les actions de l’ensemble des éléments…”. Ils ajoutent que “un darki a exigé sous la menace de son arme du personnel médical de la polyclinique d’abandonner les soins prodigués au jeune , victime de la rafale et d’une hémorragie, pour s’occuper de son collègue, touché au talon et jouissant de toutes ses facultés”.

  • Le lieutenant-colonel Hellal, auteur d’un rapport du 3 mai 2001, reprend la version de l’accident par imprudence et déclare que, dans l’attente du chef de brigade qui se trouvait dans son bureau, le darki Mestari Merabet “alors qu’il tenait de sa main droite son arme non sécurisée et armée balle au canon alors qu’il l’ignorait, a soudain pressé sur la détente et une rafale s’est déchargée et a atteint Guermah Massinissa, qui était assis, et le darki auxiliaire Benferdi Mounir.. ;”. Le gendarme Mestari Merabet persiste à déclarer “qu’il a appuyé sans (se) rendre compte sur la détente d’où une rafale de 6 balles…”.

Devant le juge d’instruction militaire de Blida, le gendarme Mestari Merabet déclare s’être rendu, lui et ses collègues, à bord du véhicule des plaignants, au motif qu’il leur était interdit de se déplacer à bord du véhicule de la brigade en dehors des heures de service.

Interrogé , le commandant régional de Tizi-Ouzou répond par écrit qu’il n’y avait aucune instruction quant à l’interdiction d’utiliser le véhicule de la brigade en dehors de certaines heures, et que le chef de brigade a ordonné aux gendarmes de se déplacer à pied, compte tenu de la proximité des lieux.

  • Les conditions de l’interpellation ne sont pas élucidées. Alors que le rapport du lieutenant colonel Hellal du 3 mai 2001 déclare qu’à la vue des gendarmes le groupe (des agresseurs) s’était “dispersé et fui vers la forêt”, et que les éléments de la brigade n’ont pu en arrêter qu’un seul, qui a été conduit vers la brigade à pied, tandis que les autres éléments ont appréhendé un second garçon qui a été conduit à la brigade à bord d’un véhicule.

Le père de Guermah Massinissa, Guermah Khaled, déclare que son fils était à la maison en train de réviser ses cours lorsqu’il est descendu dans la rue après avoir entendu du vacarme, et qu’il a été arrêté par les gendarmes qui passaient. Le jeune Merakeb Koceïla déclare avoir été battu par le gendarme Benferdi Mounir, qui aurait réservé le même traitement à Guermah Massinissa.

Merakeb Koceïla est le seul à avoir parlé de 2 rafales, ce qui sera confirmé par l’expertise balistique. Toujours devant le juge d’instruction militaire, le gendarme Mestari Merabet déclare avoir appuyé sur la détente “sans se rendre compte”, et qu’il tenait de sa main droite son arme non sécurisée et armée, balle au canon, “alors qu’il l’ignorait”.

Toujours devant le juge d’instruction militaire, le gendarme Mourad Fouad déclare que “le pistolet-mitrailleur du gendarme Mestari Merabet a glissé de son épaule et au moment où il tentait de le récupérer, il a appuyé sur la détente, d’où la rafale…”.

Le gendarme Merzoug Youcef déclare n’avoir pas vu l’arme glisser de l’épaule du gendarme Mestari Merabet. Le gendarme Rouabah Rabah non plus n’a pas vu “le mouvement de chute de l’arme”. Mestari lui-même ne donne pas cette version. C’est seulement le 20 juin 2001 devant les experts en balistique que le gendarme Mestari fait sienne la version de la chute de l’arme :

“Mon arme était accrochée à mon épaule droite et la bouche du canon était pointée vers le sol. En conduisant la victime vers le banc qui se trouve en face de l’entrée de la salle, subitement l’arme s’était glissée (sic) de mon épaule. Lorsque j’ai voulu la réajuster une rafale de 6 cartouches s’était déclenchée dont 3 ont occasionné des blessures sur mon collègue qui se trouvait à la droite .. ; et les 3 autres sur la victime qui était à ma gauche”.

  • Mais d’après les experts, il y a eu 2 rafales. On lit ainsi en page 3 du rapport, et au paragraphe : “C. reconstitution de la scène du crime” :

“En résumé, il résulte de cette reconstitution que le prévenu et la victime faisaient face au comptoir. L’arme, accrochée à son épaule droite, s’était glissée (sic) au moment où il conduisait la victime vers le banc de la salle de permanence : une rafale de 3 cartouches avait été tirée, causant 3 impacts sur le sol et blessant ainsi le gendarme qui se trouvait à proximité du comptoir. Surpris par le recul de la culasse et voulant maîtriser son arme, le prévenu avait, par inadvertance, dévié l’arme de sa direction vers la gauche, ce qui avait déclenché une seconde rafale de 3 cartouches, causant les blessures à la victime au niveau des membres inférieurs”.

Pour vérifier l’état de fonctionnement de l’arme, les experts ont procédé à un tir d’essai de plusieurs cartouches. Ils déclarent (p.5 du rapport) : “aucun incident de tir n’a été enregistré”.

En “conclusion”, ils déclarent, entre autres (p.6) :

  • Si on n’actionne pas la détente, l’arme incriminée ne provoque aucun tir lorsqu’elle tombe de l’épaule. 7. La chute de l’arme sur le sol ne peut déclencher la détente et engendrer les tirs”.
  • Il résulte ainsi de cette conclusion que la chute de l’arme n’est pas la cause des tirs, qu’il a fallu, par deux fois, actionner la détente pour faire partir d’abord 3 balles, puis 3 autres.

Il faut un hasard singulier pour que, par deux fois et dans un mouvement de chute incontrôlé, le doigt du gendarme se pose sur la détente et appuie involontairement. On peut, semble-il, expliquer la seconde rafale par le doigt resté crispé sur la détente après la première rafale, mais les experts n’envisagent pas cette hypothèse qui est sans doute hors de leurs attributions.

  • Indépendamment de ces supputations, des conditions de l’interpellation des deux jeunes gens qui restent non élucidées, de la question de savoir si le tir a été volontaire ou non, ce qui sera déterminé par la juridiction de jugement, il reste la gravité même du comportement du gendarme, qui garde à l’intérieur de la brigade, et face à plusieurs personnes, le cran de sûreté levé, et balle au canon. Se peut-il qu’un gendarme “ignora” que son arme était non sécurisée et armée ? On peut à tout le moins parler de ce que les juristes appellent en droit civil, la “faute lourde équipollente au dol” , qui assimile alors l’acte involontaire à l’acte volontaire.
  • Trois membres de la Commission ont assisté à la procédure judiciaire complémentaire de reconstitution des faits dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Béni-Douala en date du 1er juillet 2001. Cette reconstitution n’a pas apporté d’élément nouveau significatif sinon que les déclarations du gendarme Mestari et celles de son collègue Benferdi Mounir se rejoignent sur l’idée de l’arme qui glisse de l’épaule de Mestari avant le déclenchement du tir de six balles en deux rafales de trois balles chacune. Ces déclarations faites le 1er juillet 2001 sont en contradiction avec certaines de leurs déclarations consignées antérieurement.

Il reste que les explications apportées tant par le prévenu que par le témoin Benferdi et même les conclusions des services de la police scientifique s’agissant de la trajectoire des tirs, ne concordent pas et ne sont pas satisfaisantes. En prenant en considération le fait que l’arme n’a pas présenté de défection mécanique lors de son examen par les experts en balistique, et la conclusion de ces derniers, il est possible de déclarer que le tir n’a pas été provoqué par la chute de l’arme, mais par une pression sur la détente de Mestari, dans des conditions qui n’ont pas encore été élucidées de façon satisfaisante par l’information judiciaire en cours.

  • Le témoignage de Merakeb Koceila eut été capital dans la mesure où ses déclarations font état de brutalités exercées sur sa personne et sur celle de Guermah Massinissa. Malheureusement les services de gendarmerie affirment avoir été dans l’impossibilité d’acheminer sa convocation à assister à la reconstitution.
  • Lors de celle-ci, les membres de la Commission ont eu à constater la présence, en nombre, de gendarmes confinés dans des locaux et dans des conditions d’hygiène déplorables, avec l’absence complète de contact avec l’environnement immédiat. Cette situation risque d’entraîner des conséquences néfastes sur le moral des éléments, et des comportements de nature à amener à une nouvelle confrontation avec les jeunes de la région.

Le rapport d’autopsie et l’examen de ce rapport indiquent que les balles sont parties de haut en bas. Alors qu’une arme du type de celle que détenait le gendarme Mestari, qui échappe au contrôle de son détenteur, a plutôt tendance à bondir de bas en haut… Le rapport d’autopsie relève que les balles qui ont atteint la victime décrivent une trajectoire oblique de la droite vers la gauche et du haut vers le bas. C’est une trajectoire contraire au mouvement de l’arme : le FA Kalachnikov est une arme d’assaut dont l’angle d’incidence important l’entraîne naturellement du bas vers le haut. Le mouvement contraire observé par le médecin légiste n’est pas convaincant.

2 – le jeune Guermah Massinissa est décédé le 20 avril 2001 à l’hôpital Mustapha des suites de ses blessures.

Dans un rapport du lendemain 21 avril 2001 (n° 140/2001) adressé par le commandement de la gendarmerie nationale à Monsieur le ministre de l’Intérieur, il est signalé “un mouvement de mécontentement et d’indignation … au sein de la population de Béni-Douala, se traduisant par l’envoi d’une requête au commandant du groupement de la wilaya de Tizi-Ouzou…”. Le rapport croit devoir ajouter que les habitants du village de Béni-Douala sont de tendance FFS et ont de tout temps “manifesté une hostilité envers le Pouvoir et les services de sécurité, et particulièrement la gendarmerie nationale”.

Voilà donc l’explication : le décès du jeune Guermah est imputable à l’hostilité de Béni-Douala au Pouvoir et à ses sympathies FFS !

Mais on relève dans les “documents additifs” transmis par le ministère de l’Intérieur, une résolution de l’APW de Tizi-Ouzou du 30 avril 2001 et transmise directement au ministre de l’Intérieur. Cette résolution rappelle l’appel lancé le 22 avril 2001 par lequel l’APW attirait l’attention des autorités sur les dépassements des brigades de gendarmerie.

  • Dans un “rapport additif” du 24 avril 2001 (n°145/2001), le même commandement de la gendarmerie porte à la connaissance du ministre de l’Intérieur “l’évolution de la situation à travers la circonscription de la commune de Béni-Douala”. Il signale que dès le 21 avril à 8h30 des manifestants ont contraint les directeurs des établissements scolaires et les commerçants à cesser toute activité. A 9 h, une foule “estimée à environ 300 personnes” s’est rassemblée devant le siège de la brigade locale, lançant des projectiles et scandant des slogans hostiles au pouvoir.

Cette même foule, à laquelle se sont joints d’autres personnes, s’est scindée en deux groupes ; le premier s’est introduit à l’intérieur de la cour de la brigade où il a mis le feu à des pneus usagés apportés à cet effet, “pour ensuite incendier l’emblème national” et tenter d’investir les locaux administratifs après avoir détruit le mur d’enceinte de l’unité et arraché le portail de l’entrée secondaire. Les gendarmes ont fait usage de bombes lacrymogènes.

Le second groupe s’est dirigé vers le siège du détachement de la garde communale, mitoyen de la brigade, d’où il a été repoussé par des tirs de sommation. La foule fut dispersée par l’intervention des unités du GIR 12 de Tizi-Ouzou dépêchées sur les lieux.

  • En prévision de l’enterrement du défunt Guermah Massinissa, prévu pour le 23 avril 2001, deux escadrons d’intervention du GIR de Tizi Ouzou ont été acheminés et positionnés à Béni-Douala, un escadron d’intervention renforcé d’une section du GIR de Réghaïa fut prépositionné à Tizi-Ouzou. Trois escadrons d’intervention relevant des GIR de Bouira, Chéraga et Zéralda ont été mis en état d’alerte.

Le 22 avril 2001 à 19h45, la dépouille mortelle de Guermah Massinissa arrive au domicile mortuaire, sis à Tizi Hibel, commune de Aït Mahmoud, daïra de Béni-Douala.

Le 23 avril 2001 à 11h30, 300 personnes, toujours selon les chiffres du rapport additif, se sont rassemblées devant le siège de la brigade locale de Béni-Douala et ont lancé des pierres en direction l’édifice. Cet attroupement a été dispersé par les gendarmes.

A 13 h, le défunt est inhumé au cimetière de Tizi-Hibel et une foule estimée à 4000 personnes assiste aux obsèques. A l’issue des funérailles, le père de la victime “a invité l’assistance à observer le calme et à laisser la justice suivre normalement son cours”. Toutefois, selon le même rapport, 500 personnes environ se sont dirigées vers Béni-Douala, distante de 7 km, dans l’intention d’organiser une marche. Quatre cents manifestants se seraient livrés par intermittence à des jets de pierres en direction des membres des forces de l’ordre et tenté d’investir et de détruire la porte principale de la Recette des postes et télécommunications. Ils ont été refoulés.

Ces mêmes manifestants ont tenté de s’introduire à l’intérieur du siège du détachement local de la garde communale, laquelle aurait tiré des coups de feu en l’air. Les unités d’intervention sont intervenues pour rétablir l’ordre.

Le même jour, 23 avril 2001, aux environs de 16h, des manifestants se sont introduits à l’intérieur du siège de la recette des contributions diverses où après avoir fait sortir le mobilier et les documents, y ont mis le feu et se sont dispersés aux environs de 20 heures.

Le rapport précise que les suites judiciaires concernant le gendarme Mestari Merabet, de la brigade de Béni-Douala et auteur d’un homicide, que le rapport qualifie d’involontaire, sur la personne du nommé Guermah Massinissa, seront rendues publique par voie de presse.

Ainsi donc, et malgré ce qu’on a pu déclarer ici et là sur le “calme relatif” qui aurait régné après l’accident du 18 avril, les mouvements de foule ont commencé dès le 20 avril 2001, jour du décès du jeune Guermah et les autorités alertées.

3. – Affaire de Oued Amizour : Le dimanche 22 avril 2001, à 10h30 trois collégiens de Oued Amizour, faisant partie d’un groupe conduit par leur moniteur de sport, sont interpellés et conduits à la brigade de gendarmerie locale, motif pris d’outrage à l’encontre des gendarmes de la brigade.

Ceci devait entraîner, dès 14 h, des manifestations accompagnées de jets de pierres devant la brigade, la sûreté de daïra, le siège de l’APC et la daïra. Les manifestants mirent le feu au véhicule appartenant au sergent chef Sersoub, auteur de l’interpellation des 3 collégiens. Le même jour à 15 heures, le wali de Béjaïa, accompagné des membres de la Commission de sécurité de wilaya, s’est rendu sur les lieux, mais ne semble pas avoir calmé les esprits.

Dans un rapport du 23 avril 2001 (n°142/2001) adressé par le commandement de la gendarmerie nationale au ministre de l’Intérieur, on relève que vers 19h30, la foule a mis le feu à des bureaux du siège de la daïra ; qu’à 21h45 et, après avoir été dispersée, elle se réunit une 2e fois pour se rendre au siège de la daïra où elle a incendié un véhicule appartenant à cette administration, qui était à l’intérieur de la cour.

Toujours le même jour, à 23h45 et d’après le même rapport du 23.4.2001, un tract “à caractère tendancieux”, émanant du bureau local du FFS a été placardé sur les lieux. Le 23 avril 2001 une foule nombreuse effectue une marche au centre-ville, en direction de l’APC, lançant au passage des projectiles en direction des sièges de la brigade de gendarmerie et de la sûreté de daïra ;

On apprend d’après le même rapport, qu’indépendamment du dispositif déjà mis en place, des renforts constitués de deux escadrons d’intervention de Jijel et Bordj Bou-Arréridj ont pris position respectivement à Souk El Thenine et Sidi Aïch. Une commission d’enquête est annoncée par ce rapport.

Le tract du FFS, joint à ce rapport, décrit autrement les incidents. Il indique que les trois collégiens ont été enlevés en plein cours par la gendarmerie, que l’enseignant devant qui ces faits ont eu lieu, a subi une pluie d’injures et de menaces avec des klachs. Que les collégiens ont été séquestrés et passés à tabac dans l’enceinte de la brigade. Le tract, daté du 22 avril 2001 parle “d’une opération planifiée” pour faire basculer la région “dans une spirale de violence”. Il parle de l’impunité qui a “ouvert la voie aux atteintes systématiques aux droits de l’homme, aux libertés démocratiques et à la liberté d’expression”. La section locale du FFS prévient et dénonce “ce plan diabolique concocté dans les laboratoires”, et appelle la population ” à demeurer vigilante, à ne pas répondre à la provocation et à déjouer tous les complots d’où qu’ils viennent”.

Il est significatif de mesurer la distance qui sépare le rapport de la gendarmerie et le texte du FFS. Alors que dans le premier, le sergent Sersoub Mouloud n’a interpellé les trois collégiens qu’à l’effet “d’aviser leurs parents sur leur comportement pour ensuite les relâcher”. Dans le tract du FFS, d’une demi-page, il est fait successivement mention d’une “opération planifiée”, d’un “plan diabolique” et de “complots”.

Deux jours après le premier rapport, le commandement de la gendarmerie nationale adresse au ministre de l’Intérieur un second rapport, du 25 avril 2001 (n° 146/2001), dans lequel il mentionne dès le premier paragraphe que les incidents se sont étendus à Béjaïa, Aokas, Tichy, Akbou, Oued Ghir, Sidi Aïch, Akfadou, Chemini, Adekar, Berbacha, Sémaoune Feraoun, Sedouk, Béni Maouche, Tizi-Ne Barbar et Ouzelaguène … soit 16 localités.

Force est de déduire que, soit il y a eu effectivement un plan, soit que la provocation était tellement grave qu’elle a entraîné des perturbations dans 16 localités. Des marches et des saccages sont signalés ; le même rapport fait état des moyens engagés pour rétablir l’ordre : 6 escadrons venant d’autres localités, et un 7e de Annaba, “prépositionné pour une interventions éventuelle”.

L’enquête ordonnée plus haut est effectuée le 23 avril 2001 par le lieutenant colonel Taallah Omar. Il signale le comportement du sergent-chef Sersoub Mouloud, en ce que ce chef de patrouille “a répondu à la provocation en conduisant au siège de la brigade 3 adolescents qui ont proféré des propos outrageants…”, “qu’il a manqué de maîtrise et de sang froid”, que des sanctions disciplinaires suivies de la relève immédiate de ses fonctions ont été prises à son encontre.

Dans le premier rapport de gendarmerie, du 23 avril 2001 (n° 142/2001) et dans le rapport d’enquête du lieutenant colonel Taallah Omar, les trois collégiens auraient été relâchés par le sergent chef Sersoub. Dans une annexe à une lettre du 6 mai 2001 (n° 115/2001) du wali de Béjaïa adressée à Monsieur le ministre de l’Intérieur, intitulée “faits saillants ayant marqué le mois d’avril 2001, on lit : “22 avril 2001-10h30 ” “Interpellation par la brigade de gendarmerie nationale d’Amizour de trois élèves du CEM Emir Abdelkader au moment où le professeur les conduisait vers le stade pour u ne séance de sport”. “Libérés aussitôt par le commandant de compagnie de la gendarmerie nationale sur intervention de Messieurs le chef de daïra, le commandant de compagnie de la gendarmerie nationale et le président de l’APC d’Amizour”.

A la même page on lit : “A 15 heures : déplacement de Monsieur le wali et tenue d’une réunion au siège de la daïra d’Amizour en présence du chef de sûreté de wilaya adjoint, du commandement de groupement de gendarmerie nationale, du procureur général, du chef de daïra et du président d’APC, pour tenter de calmer les esprits…”. Les esprits ne se sont pas calmés … :

  • le wali s’est rendu le jour même sur les lieux, accompagnés des autorités mentionnées ci-dessus :
  • le chef de brigade a été immédiatement relevé, six escadrons ont été engagés et un septième “prépositionné”
  • seize localités se sont embrasées dans les deux jours qui ont suivi l’incident. Tout cela n’est pas habituel, et il fallait que l’incident fut particulièrement grave, et ressenti comme une provocation ou l’expression d’un “complot”’. Ici, aussi les autorités ont été alertées.

IV – L’utilisation des munitions de guerre

I – Les faits Dans un message du 25 avril 2001 (2001/363), émanant du chef de la division de la Sécurité publique/Commandement Gendarmerie nationale, et adressé aux commandants régionaux de la 1 et 5 « pour action », et aux commandants des groupements de wilaya de la sécurité de Tizi Ouzou et Béjaia « pour action » également, et signé du colonel Maameri Ahmine, on lit :

« Dans le cadre des opérations de rétablissement de l’ordre public qui se déroulent dans vos circonscriptions respectives, il est rappelé que les munitions de guerre doivent être retirées aux personnels agissant en opération de maintien de l’ordre. Ces mesures doivent être strictement observées ».

Ce message semble être un rappel d’instructions antérieures. Il est adressé selon toute vraisemblance à 21h 15. S’il avait été immédiatement exécuté compte tenu de son caractère impératif et de son urgence, cet ordre aurait permis d’éviter les sept morts survenues le lendemain 26 avril dans la wilaya de Béjaïa, très certainement les 8 morts constatées dans la wilaya de Tizi Ouzou le 27 avril 2001, et les 16 autres constatées le 28 avril toujours dans la wilaya de Tizi Ouzou.

Cette instruction est à rapprocher des déclarations faites par le commandant régional de la Gendarmerie de Tizi Ouzou lors d’une conférence de presse tenue le 2 juin 2001 à Tizi Ouzou, reprise par le quotidien El Moudjahid dans son édition du 3 juin 2001, page 9. Cet officier supérieur de l’Arme déclare qu’il avait lui-même retiré le 15 avril les cartouches aux gendarmes.

Ce quotidien rapporte que ce même officier jure à cette occasion que pour l’affaire Guermah, il s’agit d’un accident et que celui-ci revêt aucun caractère inavoué, pas plus qu’il ne constitue une manœuvre visant à soulever la région. Cette déclaration, lourde de sens, constitue une tentative de réponse à une interrogation qui traverse les esprits, s’agissant d’un événement faisant l’objet d’une information judiciaire en cours et ayant entraîné beaucoup d’autres.

Ainsi donc, le 15 avril, le commandant de l’Arme dans la wilaya de Tizi Ouzou retire les munitions, ce qui n’empêchera pas, trois jours plus tard, un de ses éléments, dans les locaux d’une brigade de Gendarmerie à Béni-Douala d’affirmer qu’une ou deux rafales, suivant les déclarations, seraient sorties accidentellement de son arme. Curieuse manière d’exécuter les ordres !

Un second message en date du 21 mai 2001 (01/304/M B.S.P.R.) émanant du commandant du groupement de la wilaya de Béjaïa et destiné, à titre de compte-rendu, au commandant du 5ème commandement régional de Constantine, au Chef de division sécurité publique/CGN, chef du centre opérationnel CGN, et chef du centre opérationnel de la 5e/CTRGN Constantine, et « pour exécution », à tous les commandants de compagnie, commandants de l’ESR et commandants des Escadrons 532 GIR Bordj Bou-Arréridj et 563 GIR Jijel, est ainsi conçu :

« Dès réception des instructions ci-après qui doivent être appliquées par tous les Chefs d’unité et responsables des opérations du maintien de l’ordre. « A – Il est rappelé qu’il est strictement interdit à tout militaire quel que soit son grade d’avoir sur lui des munitions de guerre. La responsabilité du chef est entièrement engagée en cas de défaillance ou non-exécution de cet ordre. « B – Chaque responsable à tout échelon doit veiller à l’application de ces instructions et procéder personnellement à la fouille à corps de tout militaire avant tout déplacement ou déploiement et ce, à l’unité. « C. L’usage de lacrymogènes se fera rationnellement et à bon escient ; j’insiste à ce que le premier tir soit effectué par l’officier directeur des opérations. « D…………… « E…………… « F. N’intervenir que pour rétablir l’ordre en collaboration avec les éléments de la Sûreté nationale et ce, quand le besoin s’en fait sentir. « G. Mettre un dispositif dissuasif pour assurer la protection des casernes et personnels en délimitant un périmètre de sécurité. « H……….. Le caractère contraignant de ces instructions suscite nombre d’interrogations quant aux modalités d’intervention des éléments de la Gendarmerie depuis le 15 avril 2001. Tout donne à penser que le commandement de la Gendarmerie avait pris des dispositions pour parer à l’éventualité de manifestations à l’occasion de la célébration du « Printemps berbère ». Or il n’a pas été obéi.

II – Le droit Aux termes de l’article 99 de la loi 90/09 du 7 avril 1990, « le wali peut, lorsque des circonstances exceptionnelles l’exigent, faire intervenir les formations de police et de Gendarmerie nationale implantées sur le territoire de la wilaya par voie de réquisition ». Les dispositions édictées par l’article sus-visé n’ont fait l’objet d’aucune modification dans leur exécution après la promulgation du décret présidentiel 92/44 du 9 février 1992 portant instauration de l’état d’urgence, en vigueur à ce jour.

La référence à ce texte réglementaire est nécessaire au vu du document en date du 22 mai 2001 émanant du commandement de la Gendarmerie de wilaya de Béjaïa qui informe ses supérieurs hiérarchiques du refus du wali de Béjaïa de délivrer des réquisitions écrites « en dépit de l’insistance » du commandant de Gendarmerie de la wilaya.

Interrogé verbalement, le wali de Tizi Ouzou, affirme n’avoir jamais délivré de réquisition, ni avoir jamais été sollicité pour ce faire, par quelque autorité du ressort de la wilaya.

Les observations qui précèdent amènent à s’interroger sur les motivations qui sous-tendent la protestation du commandant de Gendarmerie de la wilaya de Béjaïa, soudainement soucieux, le 22 mai 2001, soit plus de un mois après le déclenchement des troubles, de mettre le comportement de son Arme en conformité avec la réglementation en vigueur.

Pour mémoire, il y a lieu de rappeler que le décret 83/373 du 28 mai 1983 précisant les pouvoirs du wali en matière de sécurité et de maintien de l’ordre public fait obligation de recourir à des réquisitions écrites et motivées. Sur le plan juridique, les actions menées en dehors du cadre réglementaire sus-visé revêtent donc le caractère d’une voie de faits mettant en cause la responsabilité directe des structures en cause.

La commission d’enquête n’a pu accéder aux actes des commissions de sécurité des wilayas concernées tels que prévu par le décret 83/373 du 28 mai 1983 en son chapitre 4, et mises en application par l’instruction interministérielle (ministère de l’Intérieur et ministère de la Défense nationale) du 9 juillet 1983.

Ce qui précède ne constitue que l’un des aspects des dysfonctionnement de l’Arme, qui apparaissent, par exemple dans la façon souvent contradictoire, dont les faits sont rapportés à propos des affaires aussi sensibles que celles de Béni-Douala et Oued Amizour et dans l’inexécution des ordres, donnés par écrit et réitérés.

V – Les mises en garde

Dans un message du 27 avril 2001 (N°) 153/2001) le commandant de groupement de wilaya de Tizi Ouzou, s’adresse à sa hiérarchie d’Alger et de Blida, ainsi qu’à M. le wali de Tizi Ouzou, et rend compte de la gravité de la situation et de l’hostilité montante contre les gendarmes, et estime. « Impérieux d’impliquer et en urgence les autres services de sécurité et d’entreprendre d’autres actions destinées à dissuader les appels de ces manifestations hostiles par les partis politiques ».

A. à défaut, il prévient : « Dans le cas contraire les unités isolées ne peuvent répondre que par l’usage des armes… ». Il ne semble pas que cet appel et que cet avertissement aient été entendus, puisque le recours aux armes était devenu courant, se soldant par le nombre de décès et de blessés indiqué plus haut.

Cela est devenu tellement inquiétant que dans un message du 21 mai 2001, reproduit plus haut, le commandant de Gendarmerie de Béjaïa rappelle l’interdiction à tout militaire d’avoir sur lui des munitions de guerre, que la responsabilité du chef est entièrement engagée, et que : « B/ Chaque responsable à tout échelon doit veiller à l’application de ces « instructions et procéder personnellement à la fouille à corps de tout « militaire avant tout déplacement ou déploiement, et ce à l’unité. Stop ».

Cette fouille à corps doit être la suite de la désobéissance à une précédente prescription du commandement de Blida, et sans doute de tous les commandements régionaux, du 26.04.2001, répercutant apparemment un message du Commandement de la Gendarmerie nationale du 25.04.2001, n° 363, également reproduit plus haut, qui rappelle :

« Dans le cadre des opérations de rétablissement de l’ordre public qui se déroulent dans vos circonscriptions respectives, il est rappelé que les « munitions de guerre doivent être retirées au personnel agissant en opérations de maintien de l’ordre. Ces mesures doivent être strictement observées ». Ou bien que le commandement de la Gendarmerie est parasité et que d’autres forces -internes ou externes au corps- donnent des ordres contraires.

  • La brigade de gendarmerie de Beni-Douala s’est particulièrement distinguée, elle a fait l’objet d’une pétition signée du 2.08.1999 adressée au commandant de Gendarmerie de Tizi Ouzou. Cette pétition fait état de la situation alarmante qui prévaut à Taguemount Azouz, dans la daira de Béni-Douala : vols, vente de drogue, vente illégale de vin, lieux de débauche, insultes de la part des gendarmes, intimidation à coup de rafales. Les signataires demandent « le changement radical de tout le corps de cette brigade qui, actuellement, n’honore pas nos services de sécurité… ».

Une deuxième pétition, adressée aux autorités civiles et militaires, arrivée au cabinet du wali de Tizi Ouzou le 11 décembre 1999, réitère ces griefs, rappelle un crime non élucidé, en date du 5.03.1999 et dénonce « le comportement indécent de certains éléments de la brigade de Gendarmerie de Béni-Douala ».

Ces pétitions ne semblent avoir abouti qu’à la mutation et au remplacement du chef de brigade de Béni-Douala à compter du mois de janvier 2000 (lettre de M. le wali de Tizi Ouzou à la Commission nationale d’enquête du 16 juin 2001 – n° 19/CAB/2001).

Dans une lettre du 21 avril 2001 (n°531/2001) le président de l’APC de Beni-Douala lançait encore à M. le wali de Tizi Ouzou un appel dramatique. Il signale que « la situation prend des proportions inquiétantes », qu’il y a lieu de prendre les mesures nécessaires, « notamment avec les groupes de Gendarmerie nationale, de manière à interpeller les éléments de la Brigade de Béni-Douala, de surseoir aux tirs de sommation et l’utilisation de bombes lacrymogènes qui ne peuvent conduire qu’à des conséquences fâcheuses ».

Dans une lettre du 5 mai 2001 (n° 421/2001), adressée à M. le wali de Tizi Ouzou, le président de l’APC de Tadmaït rend compte du comportement de certains éléments de la Brigade de Gendarmerie de sa localité. Il écrit entre autres : « Nous ne comprenons pas ces agissements et nous nous posons des questions encore une fois quant aux objectifs de ces provocations ». « Nous constatons avec regret qu’au moment où des voix s’élèvent pour appeler au calme, ces gens continuent à attiser le feu en allant chercher des jeunes chez eux pour les massacrer ».

  • Dans une note de synthèse du 15/05/2001, le centre des opérations du commandement de la Gendarmerie nationale fait état d’une plainte pour vol de son kiosque, émanant du nommé Yacoubi Akli, commerçant à Azzeffoun, mettant en cause « des éléments de renfort ».

Les premiers éléments de l’enquête ouverte par la brigade de la Gendarmerie locale « ont permis la découverte d’objets signalés volés auprès de certains gendarmes (éléments de la Brigade locale et de GIR d’Oran) ».

  • Dans une lettre du 26 avril 2001 (n° 2592) adressée au ministre de l’Intérieur, le directeur général de la Sûreté nationale rend compte de la situation et de l’évolution du mouvement, dans les wilayas de Tizi Ouzou et Béjaïa. Il signale la grogne qui règne, le rôle des partis politiques et associations, et prévient : « Aussi, il est clair que tous ces appels et les lectures partisanes qui sont faites de la situation, sont susceptibles d’influencer le cours des évènements et de provoquer un embrasement, pouvant prendre la forme d’une insurrection ».

Dans une autre lettre, non datée mais portant le n°3131, le même haut fonctionnaire fait parvenir à son ministre, copie de quatre communiqués, émanant de syndicats locaux et écrit : « Aux termes de ces écrits, il est réitéré la plate-forme de certaines revendications, portant sur l’injustice, l’impunité, les revendications démocratiques et socio-économiques », et appellent à une « grève générale, marche et meetings », pour le samedi 19 mai 2001 à Béjaïa. La revendication identitaire n’était plus la préoccupation première.

  • On relève d’autres messages de Chefs de daïra, notamment de Draa El Mizan et de Tizi Ouzou, Boghni, Ouzellaguen, Larbaâ Nath Iraten, Ouaguenoun et Beni Yenni. Le dernier fait état d’une situation alarmante. Les autorités étaient mises au courant et prévenues.

VI – Les témoignages

Les membres de la Commission qui se sont déplacés à Tizi Ouzou et à Béjaïa ont entendu, malgré la réserve exprimée à l’encontre de toute commission d’enquête, des autorités, des élus, des universitaires et de simples citoyens dans chacune de ces deux villes et alentour.

Jughurta et Ali, de Béni-Douala, Slimane, étudiant, Nacéra étudiante, Hamid, commerçant, Rachid, Djazira et Hocine, Nourredine. Ils sont de Beni Douala, Aïn El Hammam, Tizi Rached, Mekla, Maâtkas.

Ali, de Beni Douala, déclare que le jeune Massinissa avait été « embarqué » par un gendarme et deux civils dans une voiture Laguna, et qu’il a été torturé. Les personnes qui étaient autour de lui confirment la version.

A Tizi Ouzou, le jeune Boughrara, sortie de chez lui pour rejoindre un groupe qui était en face des CNS, à une distance de 200 m environ, s’écroule, touché de 2 balles. La 3e est allée se loger dans le mur du bâtiment.

A Aïn El Hammam, dit Djazira, 33 ans, un gendarme tire délibérément sur une femme à son balcon. Elle en meurt.

Deux jeunes gens de Tizi Rached, et dans une longue déposition, rapportent ce qui se passe chez eux. S’agissant du corps de la gendarmerie dans sa globalité, il lui est reproché :

  • sous le vocable de « hogra », de nombreuses exactions
  • de manière plus précise, la gendarmerie serait un corps corrompu avec la base un véritable système fondé sur une répartition des rôles. C’est ainsi que certains gendarmes se seraient spécialisés dans les cartes du service national, d’autres seraient les « parrains » du transport du sable, d’autres enfin « exploiteraient » les documents afférents aux véhicules automobiles.
  • le 3e grief a trait aux mauvaises mœurs et à la débauche puisqu’à Sidi Rached, localité rurale, existent 2 lieux de débauche, débit de boissons et cabaret, fréquentés par les gendarmes, qui par ailleurs, en garantiraient le maintien. Ceci est très mal accepté par la population.

Ils reprochent à un gendarme en particulier un certain Nabil, d’avoir délibérément commis un véritable meurtre le samedi 28 avril vers 13h. Ce gendarme, connu sous le sobriquet de Van Damme, aurait profité de ces graves évènements pour opérer un règlement de compte en assassinant Ahmane Mourad, 38 ans, marié, 2 enfants. Les relations entre le gendarme et ce citoyen s’étaient particulièrement dégradées lorsque ledit gendarme, jeune et célibataire, s’était montré irrespectueux à l’égard des jeunes filles de la localité. Selon les 2 témoins, ce gendarme qui se trouvait sur la terrasse de l’édifice de la Gendarmerie le samedi 28 avril à 13h, a froidement mis en joue Ahmane, qui était debout à proximité de son lieu d’habitation, situé à plus de 100 m de l’édifice, et l’a abattu d’une balle de Séminov, tirée dans le crâne. Ce fait serait à l’origine d’une escalade de violence puisque les jeunes de Tizi Rached essayèrent à trois reprises de forcer le portail du siège de la Gendarmerie au moyen de 3 véhicules lourds, propriété de la commune.

Les griefs qui reviennent toujours et dans la bouche de tous, seront résumés par Noureddine, de Maâtkas : « La hogra, la corruption, les passe-droits sont la règle dans la wilaya de Tizi Ouzou ».

S’y ajoutent l’absence de sanction à l’encontre des responsables, l’absence de réaction des autorités politiques, et l’ordre de tirer, qui est bien venu de quelque part… dans des cas qui ne sont pas tous des cas de « légitime défense ».

Un haut responsable de l’Etat, exposant les faits qui se sont déroulés dans la wilaya de Tizi Ouzou, laisse percer son dépit : « On n’a pas le droit de faire subir à la région pareilles choses… « On n’a pas le droit de sacrifier la région… On n’a pas le droit d’exploiter pareillement la mort de Maâtoub Lounès… Aujourd’hui c’est… qui s’exprime, mais demain ce sera le simple citoyen qui s’exprimera… ».

Cinq universitaires, (deux sociologues, deux linguistes et un économiste) font un large exposé devant les membres de la commission.

Ils brossent un large panorama des problèmes de la région, qui vont de la sensibilité culturelle et identitaire au chômage et à la misère qui sévissent dans la région. Les corps de l’Etat sont accusés d’encourager la délinquance et la corruption. Le corps de la gendarmerie est soupçonné de complicité agissante et impunie avec des réseaux de trafic de sable, de proxénétisme et de circulation de la drogue jusque dans les établissements scolaires. Il semble, d’après ces témoins, que la situation de lutte contre le terrorisme ait donné des pouvoirs exorbitants à certains gendarmes, qui semblent échapper de fait au contrôle de leur hiérarchie et au contrôle social de la population puisqu’ils ne sont généralement pas originaires de la région (contrairement aux autres corps de police dont le recrutement serait plus local).

Les témoins se déclarent consternés par l’ampleur de la répression.

Trois membres de la commission se sont rendus le mardi 22 mai 2001, au siège de l’ONM, où ils ont rencontré le secrétaire général, son adjoint et le secrétaire général de l’ONEM.

Ils brossent un tableau général de la situation en Kabylie. Ils donnent des faits précis :

  • Le chef de brigade de Mekla a ordonné à ses gendarmes de ne pas tirer sur les manifestants et qu’il abattrait quiconque enfreindrait ses ordres,
  • Par contre, un autre chef de brigade est surnommé Ringo
  • A Larba Nath Irathen, ils ont appris que la police a tiré sur la stèle de Abane Ramdane
  • A Oued Aissi, des meurtres relatifs aux affaires de sable n’ont pas été élucidés.

Interrogés sur l’éventualité d’un complot, ils répondent par l’affirmative et ajoutent que « la cause amazigh est trahie ». Ils ne donnent pas plus de précisions. Les avocats de Tizi Ouzou, auxquels deux confrères membres de la Commission ont rendu visite, marquent leur réticence, mais parlent quand même. Les réticences sont expliquées par l’inefficacité des précédentes commissions, par le fait qu’elles ne sont destinées qu’à « anesthésier l’opinion et enterrer les problèmes ».

L’un d’eux résume et ironise : « le pouvoir tue et le pouvoir enquête ».

Ils attendent un signe fort des autorités politiques par exemple, et en premier des sanctions contre ceux qui ont donné l’ordre de tirer car, ajoute l’un d’eux « les gendarmes n’auraient jamais tiré sans l’ordre de leur hierarchie ». Ils donnent des informations, soit sur un ton affirmatif, soit au conditionnel. Ainsi, « les assassins de manifestants sont clairement identifiés par les citoyens et les comités de village ».

« Les rapports d’autopsie démontrent l’intention de tuer. Pour quelle raison utiliser des balles explosives ? Pourquoi tirer dans le dos ? Pourquoi l’absence de sanctions ? »

« La mort des 8 policiers de Tigzirt » ne serait pas le fait du GIA. « La population pense plutôt qu’il s’agit d’une vengence des gendarmes sur ces policiers, tous natifs de la région et qui avaient exprimé leur sympathie à cette même population ».

Il y aurait eu des échanges de tirs entre les gendarmes et les policiers. C’est ainsi qu’à Larba Nath Irathen, les manifestants ont saccagé le siège de la brigage sans toucher le commissariat de police mitoyen.

Un avocat ajoute : « Les gens s’interrogent sur la non-intervention de l’Armée, il s’agit donc d’une lutte de clans au sein du pouvoir ou chacun essaye de pousser l’autre à l’erreur, la population civile faisant les frais de toutes ces luttes intestines ».

Un autre avocat précise : « Nous ne sommes pas contre les gendarmes, mais contre le responsable qui a donné l’ordre de tirer sur les manifestants ».

« Le colonel de la gendarmerie, le commandant du secteur militaire sont toujours en place.

« Une victime transportée par Maître Fellahi, a été arrachée de ses mains par les gendarmes de la brigade de Mekla qui l’ont achevée ».

A Azazga, ajoute un autre, « un gendarme a tué quatre personnes par ailleurs, les criminels sont identifiés, les présidents des comités de village ont la liste de tous les auteurs de ces crimes, qui sont malheureusement toujours en liberté.

« Le résultat des travaux de la commission doit être publié dans la presse ».

Le groupe dit de Béjaïa, sous la responsabilité du bâtonnier Abdelwahab Benabid, se rendit dans cette ville le 21 mai 2001. Mais dès le 7 mai des contacts ont été entrepris avec les localités de Amizour, Sidi Aïch, Seddouk, Akbou, Ighzar Amokrane et Souk El Thenine pour recueillir des témoignages.

Le 21 mai 2001, le groupe rencontra M. le wali de Béjaïa. Celui-ci fit un tableau général de la situation. Il établit le bilan au 21 mai 2001 : 13 tués par balles et 82 blessés par balles. Le nombre total de blessés serait à cette date de 511 dont 87 gendarmes. Il signale la perte d’un œil de la petite fille d’un gendarme, ainsi que l’incendie des sièges des partis FFS et RCD à Amizour. Il attribue « ces évènements » aux éléments « trotskistes, du PST et notamment ceux activant au sein de l’éducation ».

Quant à l’incident d’Amizour, le wali reprend la version diffusée par les gendarmes. Il considère celui-ci comme pure coïncidence avec celui de Béni Douala, que les opérations de contrôle et de saisie des marchandises auprès des commerçants, qui avaient menacé de faire grève, entraient dans le cadre des attributions classiques du Darak. Mais le wali précise que les marchandises saisies ont été restituées, qu’il n’était pas au courant de cette initiative et qu’aucun ordre n’a été donné par lui. Qu’une réunion avait été organisée avec les services concernés et qu’il avait donné ordre « de ne plus entreprendre de telles démarches sans son accord préalable ».

Le wali donne les causes, économiques et sociales, qui ont influé sur les évènements. Il « n’a pas exclu une main cachée des gros commerçants concernés par l’import » ni une implication « de mains étrangères derrière tout cela ». Ce sont donc les « gros commerçants », et des « mains étrangères », qui auraient saisi, puis restitué, les marchandises, fait interpeller les trois collégiens d’Amizour et fait tirer sur Guermah Massinissa !

Les membres de la commission continuèrent leurs investigations. Les responsables de la santé leur parlèrent des morts et des blessés. Les enquêteurs essayèrent de récupérer les balles extraites des corps. En vain, les autorités invoquant tour à tour l’absence de telle ou telle personne, ou simplement l’erreur ou l’oubli.

A Tichy, Aokas, où le groupe est arrivé au milieu des échauffourées, les membres de la commission entendirent ce qu’ils avaient déjà entendu ailleurs : provocations, tirs à balles réelles, pillages et casse. Un président d’APC précise que « les dépassements sont programmés », et que les manifestations sont dues « aux provocations de darkis ». Les diverses autorités de Béjaia donnent, soit des versions déjà mises au point, soit des sanctions prises… tout ceci déjà entendu ailleurs.

VII – La presse

Les constats et les témoignages rapportés par la presse algérienne sont trop nombreux, trop précis et trop pleins de certitudes pour ne pas être relevés. Les témoignages de seconde main ne sont pas des preuves au sens juridique, mais la presse a occupé une place si grande et marqué si fortement l’opinion qu’elle ne peut pas laisser indifférent. Les sondages opérés dans la lecture des quelques quotidiens permettent de constater que sur plus de deux mois les dépassements continuent…

Le quotiden Le Matin du 23 mai 2001 rapporte (p.3) les témoignages déposés devant la délégation du Parlement européen, et plus précisément devant Mme Hélène Flautre, députée européenne, et son assistant Claude Taleb.

Le mari de Nadia Aït Abba, enseignante tuée à Aïn El Hammam, le 28 avril, déclare, tel que rapporté par le journal : les gendarmes ont violé les franchises scolaires. Ils ont saccagé de nuit l’école où enseignait la défunte avant d’écrire sur sa blouse : « Vive la gendarmerie nationale et à bas Tamazight ». Le journal rapporte que les gendarmes ont tiré sur des gens qui voulaient secourir des blessés. Ainsi, de M. Ouidir Salah, blessé au genou le 28 avril à Aïn El Hammam, qui dit avoir vu les gendarmes « empêcher les manifestants de secours les blessés ». Ce serait le cas de Aït Amar Omar « tué parce qu’il était venu secourir ».

Le père de Belhouane Azzedine, 25 ans, tué lors des émeutes qui ont éclaté à Larbaâ Nath Irahen, dira : « Le visage de mon fils a complètement sauté, preuve qu’il a été tué par des balles explosives. Il était méconnaissable ».

Les incendiaires continuent . La presse du jeudi 24 mai 2001 rapport à la une :

  • Kabylie : c’est l’escalade (Le Matin)
  • Liberté : Kabylie : dangereuse escalade
  • El Watan : Poursuite des émeutes à Béjaïa
  • Le Quotidien d’Oran : La situation s’aggrave à Béjaïa. C’est l’embrasement dans la région du Sahel à l’est de Béjaïa.
  • Le Soir : Excédée, la Kabylie se rallume.

Le même jour, les télévisions étrangères (TF1 et France 2) montrent la manifestation de 10.000 femmes à Tizi Ouzou.

Le quotidien Le Matin du 24 mai 2001 rapporte : « Hier vers 19h 30 des gendarmes ont fait usage de leurs kalachnikovs, en tirant sur les murs des maisons et des locaux commerciaux à Souk El Tenine. Ils ont même, selon des témoins oculaires, procédé à la destruction de pharmacies, de kiosques et de cabines téléphoniques au moyen de bulldozers et autres engins de travaux publics ». Le même journal rapporte qu’à El Kseur « les CRS ont violé plusieurs domiciles et quelquefois défoncé des portes ».

Le journal ajoute que « en réaction à la répression de plus en plus incontrôlée exercée par les forces de sécurité dans plusieurs localités de Béjaïa, les manifestants ont multiplié les destructions ces dernières vingt-quatre heures. Dans la seule ville de Kherrata, qui relève de la wilaya de Sétif, une station d’essence Naftal a été incendiée ainsi que la recette des Impôts ».

Le même journal rapporte (P.3) qu’à Tigzirt on continue à tirer à balles réelles.

La Nouvelle République, du même jour jeudi 24 mai 2001, rapporte (p.3) qu’à Maâtkas, un jeune manifestant « a été tabassé et déshabillé avant d’être jeté dehors. Cette même gendarmerie a, par ailleurs, proféré des obscénités et porté atteinte à l’honneur des habitants ». El Watan du même jour, rapporte (P.3) qu’à Tizi Ouzou des échauffourées nocturnes continuaient entre la population et les CNS. Il signale que « la résidence du commandant du groupement de Tizi Ouzou a failli être la proie des flammes. ».

Le même journal annonce (p. 23) un nouveau commandant de groupement à Tizi Ouzou. Plus d’un mois après le début des troubles qui ont éclaté dans la région !

Liberté du même jour, jeudi 24 mai 2001, signale l’attaque par des gendarmes d’un bar à Tizi Ouzou et les mauvais traitement infligés aux consommateurs que l’on a fait sortir.

Le même journal ajoute à la même page (3) l’attaque de la brigade de Tizi Ouzou à 22h 30 par une dizaine de jeunes gens qui, à l’aide de cocktails Molotov, ont incendié la brigade. Les gendarmes sortis, « ont décidé de s’en prendre aux premiers passants ». Et le journaliste déclare avoir vu de son bureau en direct « le passage à tabac de trois individus », l’un portant un cartable, les deux autres « d’un âge très avancé ».

Les CRS (sic) ne seraient arrivés qu’à 23h 15, mais à 00h55, les émeutiers « pas disposés à rentrer chez eux », auraient allumé un grand feu au niveau de la rue « menant vers l’hôpital Nedir ». Le journaliste ne donne pas la suite.

  • La presse du 19 juin 2001 fait état de troubles qui perdurent depuis maintenant deux mois et ne semblent pas devoir s’arrêter.

Un quotidien du 19 juin 2001 donne même le titre suivant à l’un de ses articles, à propos de Tizi Rached : « Des gendarmes pillent la ville ». L’article commence ainsi : « Après l’expédition punitive organisée récemment à Tizi Rached, les gendarmes viennent de franchir une étape dangereuse pour la survie-même de l’Etat en tant qu’Etat et Nation, en saccageant, pillant et brûlant pratiquement tout le chef-lieu de la commune de Tizi Rached »

Un quotidien du même jour affiche le titre suivant : « la tension demeure vive en Kabylie et s’étend à l’Est ». Il fait état de trois morts à Akbou, 40 blessés à Aïn M’lila et deux autres par balles à Draâ Ben Khedda et Ath Yenni. Annaba, Tebessa, Aïn M’lila, Batna, Khenchela, Guelma, El Tarf et Oum El Bouaghi sont touchées.

L’émeute semble être l’unique langage entre la société et le pouvoir.

Sous la plume de son reporter, Yahia Harkat, le quotidien Le Matin du mardi 26 juin revient sur les fusillades qui ont eu lieu à Draa El Mizan le jeudi d’avant (21 juin). Le journaliste se rend à l’hôpital Krim Belkacem de la localité et interroge les blessés.

Hakim raconte : « J’étais à 300 m de la brigade lorsque à partir de la bâtisse de la gendarmerie, un gendarme m’a tiré deux balles dans le dos ». (tir à balles et à grande distance).

A 10h 30 les premières rafales font les premières victimes : Didouche Ferhat (14 ans) décède au cours de son transfert vers un hôpital d’Alger, alors que Khalfouni Kamel (28 ans) rendra l’âme juste après son admission à l’hôpital. Ali (27 ans) a été touché par six balles dans les parties génitales. Il reconnaît avoir pris part à la « manif » de mardi où cinq jeunes gens ont été blessés par balles, mais ce jeudi, c’est au moment où il est sorti de la maison qu’il a été touché par les tirs d’un gendarme (tir à balles et à grande distance et sans motif de légitime défense).

Belabiod Hakim (29 ans) « était ce jeudi noir loin du siège de la brigade… mais il n’a pas échappé puisque Hakim a été touché par une balle dans le dos… : « jeudi, j’étais à 500 m de la brigade, à côté de la Casoral. Un jeune de Draâ El Mizan est blessé à l’œil par une bombe lacrymogène. J’accours pour le secourir, mais un gendarme qui a suivi mes mouvements, a tiré 4 balles dans ma direction dont une m’atteindra dans le dos. Son copain, Saïd Benzahi (21 ans), a été lui, touché à la cuisse : « c’est vers 14h qu’un gendarme m’a visé avec un séminov. Même les secouristes « n’ont pas été épargnés ».

M. Amrani Noureddine, n’est pas un émeutier. Père de famille, il travaille comme gardien à l’hôpital Krim Belkacem. Il témoigne : « Il devait être midi, ce jeudi, lorsque les gendarmes ont mis le feu à un champ de blé non loin de la brigade. Au moment où je suis intervenu en les interpellant sur le danger d’un tel acte, un des gendarmes n’a pas trouvé mieux que de me tirer dessus. La balle qui m’a atteint à la cuisse m’a transpercé le fémur. » Les gendarmes auraient même « tiré des balles et des bombes lacrymogènes en direction de l’hôpital », poursuit Noureddine.

Si Yahia Dahmane, commerçant, a eu les doigts tailladés lors des affrontements de jeudi. Pour lui « les gendarmes ont fait dans la provocation ». Mais, poursuit le journaliste, c’est jeudi que l’irréparable a failli se produire. 16 blessés par balles et des dizaines d’autres par des bombes lacrymogènes ont été enregistrés.

Améziane Mourad, 19 ans, a été touché par balles loin de la brigade à côté de l’hôpital. Pour lui, c’est la preuve que les gendarmes ont fait dans la provocation. Son collègue, Menas, 27 ans, tient, lui aussi, à témoigner : la balle qui l’a atteint lui a transpercé le bassin. C’était jeudi à 12h 30. Comme les autres blessés, il a été touché loin du siège de la brigade :

« J’étais un peu isolé de la foule quand j’ai vu un gendarme en position de tir dans ma direction. J’ai essayé d’esquiver mais la balle m’a atteint au bassin ». Aziz, 20 ans, a été l’un des premiers à être blessé, jeudi dernier à 10h. « Le gendarme m’a pourchassé d’une rafale de balles dont une m’a fracassé le péroné. Je suis donc tombé à terre, le gendarme a poursuivi sa course folle vers moi, sans doute pour m’achever. C’est grâce à des manifestants qui m’ont évacué à l’hôpital que j’ai eu la vie sauve ». Son état reste néanmoins critique.

Le journaliste signale que des manifestants avaient remis un chargeur de balles aux autorités locales, récupéré à Tizemrin, après qu’un gendarme eut tiré sur un mulet.

Conclusion

  • La réaction violente des populations a été provoquée par l’action non moins violente des gendarmes, laquelle, pendant plus de deux mois, a nourri et entretenu l’événement : tirs à balles réelles, saccages, pillages, provocations de toutes sortes, propos obsènes et passage à tabac. La commission n’a pas relevé de démenti.
  • Au commencement ce ne sont pas les foules qui ont été l’agresseur. Elles ne sont pas à l’origine des deux événements déclenchants (Guermah et Amizour). Si quelqu’un a forcément donné l’ordre de tirer à balles réelles, en revanche personne n’a donné l’ordre de cesser le feu.
  • Les gendarmes sont intervenus sans réquisition des autorités civiles comme la loi le stipule. Les ordres de la gendarmerie de ne pas utiliser les armes n’ont pas été exécutés, ce qui donne à penser :
  • Où que le commandement de la gendarmerie a perdu le contrôle de ses troupes.
  • Où que la gendarmerie a été parasitée par des forces externes à son propre corps, avec forcément des complicités internes, qui donnent des ordres contraires, et assez puissantes pour mettre en mouvement la gendarmerie avec une telle rudesse pendant plus de deux mois et sur une étendue aussi vaste.
  • La Gendarmerie nationale a été isolée et impliquée seule. Son appel (du mois celui d’un groupement régional) à impliquer les autres services de sécurité, et ses mises en garde, n’ont pas reçu d’écho.
  • La violence enregistrée contre les civils est celle d’une guerre, avec usage de munitions de guerre.
  • La légitime défense, notion juridique, est corrigée par l’opportunité politique. Au demeurant c’est une autorité tierce, en droit pénal, les tribunaux, qui apprécie l’état de légitime défense, et non l’une des parties.
  • Comparativement la manifestation sans précédent, du 14 juin 2001 à Alger, a pu être contenue sans usage d’armes à feu, et 20 ans auparavant, en Kabylie, la répression n’a pas engendré de morts. Les troubles qui ont affecté certaines localités de l’Est du pays ont cessé aussi vite qu’ils sont apparus, ce qui peut signifier que derrière les troubles qui ont secoué les wilayas de Kabylie, puis les autres localités, il y a volonté de l’homme.
  • Aucune force du paysage politique algérien n’est capable de soulever une région, sur une telle étendue et en si peu de temps, ni étendre les troubles à plusieurs localités de l’Est du pays et y mettre fin en quelques jours.
  • La mort de Guermah et l’incident d’Amizour ne sont que les causes immédiates des troubles constatés. Les causes profondes résident ailleurs : sociales, économiques, politiques, identitaires et abus de toute sorte. Les responsabilités sont situées en amont.
  • Les autorités et les institutions ont été averties dans des délais raisonables et le directeur général de la Sûreté nationale a même laissé prévoir une insurrection. Cela n’a reçu aucun écho et donne la désagréable impression que personne ne s’était senti concerné.
  • La Commission nationale d’enquête s’est heurtée à des réticences et des refus déguisés dans ses demandes de renseignements, documents, balles extraites et radiographies. Des « sachants » se sont manifestés, par téléphone ou par intermédiaire, mais déclarent ne pouvoir témoigner dans la conjoncture actuelle.
  • On ne peut justifier le laxisme et les négligences, comme on ne peut expliquer les dépassements, par l’insuffisance de la formation et ainsi justifier l’impunité des responsables, qui restent à identifier.
  • Les meneurs, les « récupérateurs » et les télévisions étrangères sont intervenus en aval. Ils n’ont pas déclenché les événements, qui ont commencé à Béni Douala pour s’étendre à 16 localités, puis Amizour pour gagner finalement 11 autres localités.
  • Si une « main » quelconque peut, aussi rapidement et aussi facilement, soulever une région du pays, loin des côtes, des ports et des aéroports, cela signifierait que l’Algérie est dangereusement vulnérable et que la République n’est pas capable de prévoir, déceler et contenir.
  • Ce sont là les conclusions provisoires de la Commission Nationale d’Enquête. Elle continuera les investigations lorsque les langues seront déliées, la peur disparue et les éventuels témoins sécurisés.

Alger le 7 juillet 2001

Liste des membres de la Commissionnationale d’enquête

Issaâd Mohand (professeur de droit, avocat, président de l’ex-CNRJ),Ablaoui Mohamed Arezki (avocat, bâtonnier d’Alger, membre de l’ex-CNRJ),Allouache Driss (avocat, juriste-enseignant, membre de l’ex-CNRJ), AmmedMostapha (ancien parlementaire), Bahloul Mohamed (économiste), BakelliAbdelouahab (ancien ministre, ancien parlementaire), Belabid Ali(architecte), Benabid Abdelouahab (avocat, bâtonnier de Sétif, membre del’ex-CNRJ), Benchaâbane Redouane (avocat, bâtonnier de Blida, membre de l’ex-CNRJ), Benhizia Mounir (juriste-enseignant, membre de l’ex-CNRJ), Benmesbah Djaffar (journaliste), Bennadji Cherif (professeur en droit), Boudiaf Ahmed Réda (avocat, bâtonnier national, membre de l’ex-CNRJ), Chenaïf Fatima Zohra (magistrat, membre de l’ex-CNRJ), Cherif Amor (avocat, ancien bâtonnier adjoint), Djeghloul Abdelkader (sociologue), Djilali Ghalib (professeur de médecine), Foudil-Bendjazia Chafika (avocat, membre de l’ex-CNRJ), Ghouadni Mahi (avocat, bâtonnier d’Oran, membre de l’ex-CNRJ), Ghouma Brahim (ancien parlementaire), Lakhdari Saïd (juriste), Louaïl Mohamed Lamine (magistrat, membre de l’ex-CNRJ), Meziane Ali (avocat), Remaoun Hassen (sociologue), Yanat Abdelmadjid (juriste-enseignant), Zekri Abdelaziz (industriel, ancien membre du CNT).

Publié dans DROITS DE L'HOMME(22), kabylie(60) | Pas de Commentaires »

 

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