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Quand les bravaches de Ghardimaou torturaient et condamnaient les Hommes de Novembre. Témoignage du Commandant Bouregaa.

Posté par algeriedemocratie le 25 octobre 2012

 

 

Témoignage du commandant Lakhdar Bouregaa, de la wilaya IV durant la guerre de libération nationale, arrêté en 1967 par la police du colonel Boukherouba, torturé et condamné à 30 ans de prison.

Quand les bravaches de Ghardimaou torturaient et condamnaient les Hommes de Novembre. Témoignage du Commandant Bouregaa. dans vive l'algerie(128) bouregaa

In http://wilaya4.chez.com

 

Je fus arrêté le 3 juillet 1967, rue Larbi Ben M’Hidi, au cœur d’Alger. Des policiers en civil m’ont encerclé et littéralement séquestré alors que je me rendais chez une de mes connaissances. Ils m’ont passé les menottes devant de nombreux témoins, et embarqué à bord d’une Peugeot 403 noire. Peu après, j’ai été emmené au commissariat du « Cavaignac », à deux pas de la Grande Poste. J’y restai jusqu’aux alentours de minuit. Des hommes de faction se succédaient pour me surveiller. Ils entraient, me regardaient silencieusement, restaient un moment, puis repartaient sans dire un mot.
Je fus ensuite conduit ailleurs, dans une gigantesque bâtisse, où je fus jeté dans une cellule sombre, au sous-sol. J’appris plus tard que d’autres personnes, accusées d’appartenir au mouvement de Krim Belkacem, étaient détenues dans le même bâtiment.
Je fus détenu dans cette cellule pendant un mois, où je subis toutes sortes de tortures, physiques et psychologiques. J’ai été frappé par des tortionnaires qui utilisaient des bâtons ou me piétinaient pendant que j’étais maintenu allongé. J’ai subi la gégène, appliquée sur les parties les plus sensibles. Il n’était pas rare je sois aspergé d’eau sale, dont on me balançait tout un seau sur le corps. La torture variait, selon le tortionnaire. Quand je me sentais défaillir, ou m’évanouissais, ils arrêtaient les sévices, pour reprendre aussitôt que je reprenais conscience.
Je ne pouvais soupçonner l’existence, dans nos services de sécurité, d’hommes aussi haineux, capables de tels actes. Ils poussaient leur horrible tâche jusqu’aux limites du possible. Ils devaient savoir qu’avec le temps, l’organisme s’habitue à la torture, car je commençais, moi-même, à m’habituer aussi bien sur le plan physique que psychologique. Je ne sentais presque plus la douleur. Une sorte de défi m’opposait à des tortionnaires. Ils n’arrivaient pas à me faire plier, pour m’amener à leur dire ce qu’ils voulaient. Et moi, de mon côté, je ne pouvais ni mourir ni me soumettre et passer outre mes principes.
L’affrontement gagnait en violence avec le temps, pour atteindre son paroxysme. Mais je leur répétais continuellement que tout ce que je savais, les services de sécurité le connaissaient parfaitement. Ils continuèrent, misant sur le temps et la douleur pour me faire plier, espérant chaque jour que je m’écroule et les implore. Ce traitement se poursuivit jusqu’au 27 août 1968, date à laquelle je fus transféré, presque inanimé, à la prison de Sid El-Houari, à Oran.
Je ne pus changer de vêtements pendant trois mois de détention. On m’a même empêché de laver ceux que je portais. Et quand arrivé l’heure de m’emmener de ma cellule à Alger vers une autre cellule, à la prison de Sid El-Houari, à Oran, je fus menotté, et attaché avec d’autres prisonniers.
Nous avions tous les yeux bandés. Nous fûmes jetés dans un camion sans aération, dont la seule odeur aurait pu nous étouffer. Nous avons fait plus de quatre cent kilomètres dans ce camion.
Je restai deux mois à la prison de Sid El-Houari, sans que ma famille et mes amis sachent où je me trouvais. Quand mes proches s’en inquiétaient auprès des services de sécurité, on leur répondait qu’eux aussi me recherchaient, et qu’il fallait les aider à me retrouver !
A Sid El-Houari, bien que j’aie les yeux toujours bandés, je compris qu’on me mettait dans les sous-sols. J’entendis de nombreuses portes s’ouvrir et se fermer, ainsi qu’un grand brouhaha. Je fus amené à descendre des escaliers abrupts pour aboutir au sous-sol. Je fus jeté, seul, dans une cellule.
C’était une prison terrible, sinistre. Le froid y était glacial en hiver. La saleté y était repoussante. Il fallait mener une guerre continue contre les moustiques. Les cellules étaient en fait des sortes de puits creusés le long des couloirs. Elles n’étaient pas suffisamment larges pour qu’on je puisse s’y allonger. La mienne ne devait pas faire un mètre sur deux. S’y retrouver donne l’impression d’être avalé par la terre.
Mon plus grand ennemi, dans cette cellule, était le silence. Un silence lourd, pesant, terrifiant. Il donnait un sentiment de solitude absolue. Il était interrompu par de rares bruits tout aussi sinistres, le grincement d’une porte qui s’ouvre, la toux d’un détenu malade, le cri d’un détenu qui se laisse aller au désespoir.
Mon arrivée dans ce monde des ténèbres fut brutale. Mon geôlier m’enleva le bandeau que je portais depuis mon départ d’Alger, et, d’une violente poussée de la crosse de son arme, me désigna ma destination. Je trébuchai, et m’étendis de tout mon long dans la cellule. Je n’avais pas vu la fosse. Il faisait sombre, et mes yeux n’étaient pas encore habitués à l’obscurité, ni d’ailleurs à la lumière, après ces longues heures durant lesquelles je portais une cagoule.
Je tâtonnai, essayant de découvrir ce nouveau monde dans lequel j’atterrissais. Je vis très une faible lueur. Elle provenait du bas de la porte de la cellule. Je devais me mettre à genoux pour arriver à sa hauteur, car la cellule était aménagée à un niveau inférieur d’un mètre environ de celui du couloir.
Il n’y avait pas d’aération. Je dus bientôt faire face à un autre problème : comment faire mes besoins ? Je tâtonnai, mais ne trouvai rien. Il n’y avait même pas la fenêtre aux traditionnels barreaux. Rien que l’obscurité. Pas une anfractuosité. Des murs en terre, fissurés, je le sentais au toucher, avec une odeur tenace. Un toit humide, et des moustiques. Un sol avec des pierres qui me forçaient à changer constamment de place, pour tenter de trouver, en vain, une position confortable. Je regrettais ma cellule d’Alger!
Je désespérais. Je ne voyais pas de solution en vue. J’étais condamné à combattre la mort et la démence dans cet environnement terrifiant. J’y restai trente jours et trente nuits. Je ne pouvais plus faire la différence entre le jour et la nuit, entre le réel et l’illusoire, entre la crainte de la mort dans des conditions dont mes proches ne seraient jamais au courant, et la peur de la démence. Je dépensais l’essentiel de mon énergie à tenter de garder ma lucidité, à conserver mes esprits. Je voyais jusqu’où la barbarie pouvait entraîner les hommes, et de quelle manière elle pouvait les amener à traiter leurs pairs.
Le 27 septembre 1968, à 19 H, la porte s’ouvrit enfin. Mon geôlier m’ordonna de ramper pour sortir. Je pus ramper, difficilement, agrippai le rebord de la cellule, et finis par sortir du trou. Je me retrouvai dans le couloir. J’étais face à un groupe de gardiens. En fait, il s’agissait d’hommes de la sécurité militaire, comme je l’appris plus tard.
Ils me firent sortir, pour m’embarquer dans une voiture et me ramener de nouveau à Alger. Avant de me remettre en prison, ils m’ont bandé les yeux et m’ont fait longuement tourner dans les rues d’Alger, pour que je ne puisse situer l’endroit où on m’emmenait. J’avais envie de vomir, j’étais exténué, mais par dessus tout, j’avais faim et j’étais très affaibli.
La voiture s’est enfin arrêtée. J’étais presque soulagé de me retrouver en prison. Je fus de nouveau emmené vers une cellule. Le plus âgé d’entre mes geôliers me dit :
- Maintenant, tu es entre des mains sûres. Tu es à la sûreté nationale.
Nous t’avons ramené à Alger pour terminer l’interrogatoire. Le premier était insuffisant. Un nouveau round d’interrogatoires débuta alors. Des questions, toujours des questions, mille fois répétées, sous mille formes, jour et nuit, posées par un homme, puis un autre, et un troisième, puis c’est un tout un groupe à la fois qui s’acharne contre moi. Elles variaient, concernaient un sujet puis un autre, sans logique apparente. Elles n’étaient pas rattachées à une seule affaire, mais portaient sur des accusations multiples.
J’étais convaincu que ces hommes étaient des déséquilibrés qui se réjouissaient de la souffrance des autres. Pas un seul sujet concernant ma vie, y compris dans ses aspects privés, n’a été épargné. Ils me demandaient des précisions, revenaient sur des détails infimes.
Je n’avais plus une conscience réelle de ce qu’ils me voulaient. J’étais exténué, j’avais faim et je tombais de sommeil. J’étais éprouvé par la torture et les humiliations qu’ils m’ont fait subir. J’étais convaincu que je mourrais entre leurs mains.
Ils regardaient les traces des blessures que j’avais subies pendant la guerre de libération quand, les poitrines nues, nous combattions ce que je pensais être l’ennemi de l’Algérie, le seul… Ils regardaient bien la cicatrice, sur ma peau, puis y éteignaient leurs cigarettes. Ils le faisaient d’un geste détaché, tout en parlant d’autre chose. L’un d’eux y appliquait un
morceau de fer chauffé à blanc, et demandait avec ironie, à ses compagnons :
- S’agit-il d’une vraie blessure ou d’une morsure de chien ?
Son collègue prenait le relais :
- C’est bien une morsure de chien. Je vois la trace des crocs.
Le troisième ne pouvait être en reste et enchaînait :
- Le moudjahid pouvait-il réellement faire face aux mitrailleuses et à l’aviation française ? On va voir aujourd’hui s’il est vraiment aussi courageux. Et il enfonçait sauvagement ses ongles dans la blessure. Quand mes geôliers se sont rendus compte que ces méthodes ne donnaient pas de résultat, ils en ont adopté d’autres. Ils me suspendaient au plafond par les poignets, à l’aide d’une chaîne, et me laissaient dans cette position pendant plusieurs heures, jusqu’à sentir que mes articulations étaient sur le point de rompre. L’un d’eux se mettait ensuite sur une chaise, au-dessous de moi. Je pouvais alors laisser mon poids reposer sur ses épaules. Je ressentais un énorme soulagement, qui ne durait cependant
que quelques secondes. Car l’homme se retirait brutalement. Tout le poids de mon corps était attiré le vide, pour être retenu par les chaînes que qui me retenaient, suspendu. Les souffrances aux poignets et aux bras étaient atroces.
Mes tortionnaires s’amusaient. Ils avaient établi une sorte de compétition pour voir qui d’entre eux serait le plus inventif sur les moyens de me torturer. Tout au long des séances de torture, ils ne cessaient de me frapper de leurs matraques recouvertes de caoutchouc. La plupart des coups étaient destinés aux parties les plus sensibles. Je n’avais plus de force pour protester, ni pour crier. Je m’évanouissais régulièrement, mais ils me réveillaient en m’aspergeant d’eau.
Plus le temps passait, plus ils se montraient cruels. Je ne savais ce qui suscitait le plus leur colère : est-ce le fait que refusais de parler, ou que je refuse de les supplier ? Ma seule requête, c’était de demander de l’eau.
Dans tout ce que je subissais, il me semblait qu’une gorgée d’eau, une seule, pouvait soulager toutes mes douleurs. Je n’avais jamais imaginé que la douleur provoquée par la soif puisse être plus forte que tout le reste.
Mais mes tortionnaires étaient des professionnels. Eux savaient. Ils opposaient un refus systématique à ma demande. Par contre, ils me plongeaient souvent la tête dans de l’eau sale, que je buvais jusqu’à ce que mon ventre gonfle. Alors, ils m’allongeaient sur le dos et l’un d’eux me marchait sur le ventre, jusqu’à ce que l’eau se mettre à couler de ma bouche,
de mon nez, de mes oreilles et d’autres orifices naturels.
J’ai été soumis à cette torture pendant un mois, après mon retour de la prison d’Oran. Je ne dis pas un mot de plus que ce que j’avais déclaré lors des premiers interrogatoires. Pour une raison simple : je n’avais rien à dire.
Finalement, ils se lassèrent, et me ramenèrent en prison. Je fus embarqué dans un camion, qui tourna longtemps dans les rues d’Alger, pour me donner l’impression qu’on m’éloignait de la capitale. Je fus ensuite ramené à la même prison que j’avais déjà connue avant celle d’Oran. J’avais les yeux bandés, mais je me repérai grâce à la forme des marches que je descendis et aux différents bruits de portes que j’entendais. J’en fus convaincu car peu après mon arrivée, j’entendus un muezzin dont je reconnaissais la voix. Son appel,  » Allah Akbar « , m’a fortement remonté le moral.
Dieu était avec moi.
Je fus rapidement mis en présence d’un officier de la sécurité militaire. J’étais pieds et poings liés, enchaîné à une chaise. L’homme me faisait face.
- Nous avons examiné ton dossier, dit-il. Tu es un homme propre. Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Mais les enquêteurs de la police t’ont beaucoup chargé, après que tu aies reconnu des actes graves, peut-être sous l’effet de la torture. Nous, à la sécurité militaire, nous souhaitons que ton interrogatoire soit concis, précis et définitif, qu’on puisse savoir exactement ce qu’il en est.
- Je vous laisse avec votre conscience, répondis-je aussitôt. Je vous ai dit, à vous et aux policiers, ce que je savais des évènements du 11 décembre 1967. Je n’ai rien à ajouter. Peu importe pour moi de savoir quel est le service responsable de ma torture. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par conviction, de ma propre volonté. Si vous voulez vous-mêmes ajouter quelque chose à mes déclarations, libre à vous. Je suis votre prisonnier.
- Je veux entendre une seule chose, dit-il calmement. Des informations nous sont parvenues selon lesquelles tu as planifié l’assassinat du président Boumediene.
Je ne pus me retenir. J’éclatai d’un rire nerveux. Malgré la douleur, et la situation désespérée dans laquelle je me trouvais, je ne pus me contrôler. Je voyais parfaitement leur démarche. Il se préparait à m’envoyer de nouveau à la torture, pour me contraindre à avouer un acte aussi grave.
L’entretien fut bref. Il ne donna aucun résultat. Je n’avais rien à dire. Je fus donc de nouveau ramené à Oran. C’était le 27 octobre 1968. Le départ eut lieu à quatre heures du matin. Arrivé en fin de matinée, je fus de nouveau jeté dans une autre cellule, où je ne vis pas de lumière pendant trois jours, à l’exception des courts moments durant lesquels le geôlier ouvrait la porte pour glisser un sombre plat de lentilles et une morceau de pain datant de plusieurs jours.
Je n’y restai pas longtemps. Nouveau transfert. Il commença, cette fois encore, par un bruit de clés, puis une voix, celle du geôlier, m’appelant à prendre mes affaires et à sortir. Quelles affaires pouvais-je posséder ? Un seau, pour faire mes besoins, une vieille couverture et une natte.
- Tu as bénéficié d’une amnistie, me dit-il. Le procureur t’attend.
- A quelle occasion cette amnistie a été décidée ? demandai-je.
- Ne sais-tu pas qu’on est à la veille du 1er novembre ? répondit-il, sur un ton qui n’appelait pas de réplique, ni n’admettait de nouvelles questions.
Je quittai ma cellule et m’engageai dans le couloir, mes poignets rattachés à mes pieds par une chaîne. Je marchais au milieu de deux rangées de gardiens, dans un climat fiévreux, avec de nombreux détenus attendant leur libération. Nous entendîmes des youyous et des coups de feu dehors, des parents qui fêtaient l’événement.
Un gardien s’approcha de moi. Il me scrutait attentivement. Il fit plusieurs tours autour de moi, me regardant comme on détaille une bête, au marché, avant de se décider à l’acheter. Il me fit descendre un escalier en pierre, pour aboutir à un couloir. J’y étais à peine arrivé qu’un autre gardien me poussait vers une porte métallique. Un troisième me donna un violent coup de pied, et je me retrouvai à l’intérieur d’une cellule où je faillis perdre mon équilibre. Un froid glacial y régnait.
Je fis connaissance avec la cellule qu’on m’offrait en cadeau à la veille de l’anniversaire du 1er novembre. En fait, il s’agissait d’un petit espace aménagé à côté d’une fosse sceptique. La pièce était un peu plus spacieuse que mon ancienne cellule. Sous la porte, je pouvais voir les chaussures des gardiens quand ils passaient devant ma cellule. Mais au centre, la fosse dégageait une odeur insupportable. J’étais exténué, affaibli. J’avais maigri, et mes anciennes blessures me faisaient souffrir. Mais comment dormir ?
Et où mettre ma tête ? Du côté de la porte, qui laissait passer un froid glacial, ou du côté de la fosse avec son odeur pestilentielle ?
J’avais un compagnon. Un rat. Comme si ma présence le dérangeait, il se présenta peu après mon arrivée, me regardant bien en face. Je voulus le chasser en le menaçant avec le seau, mais j’avais peur de faire tomber cet unique ustensile dans la fosse sceptique. J’utilisai finalement ma abaya pour faire semblant de le menacer. Il s’enfuit, plongeant dans la fosse.
Je pensais m’en être débarrassé, mais je me trompais. Il revint peu après, accompagné de plusieurs autres rats, de tailles différentes. J’avais droit à la visite de toute la famille. Je me mis légèrement en retrait, pour les surveiller. Nous observions une sorte de trêve.
Mon esprit était cependant ailleurs. Nous étions à la veille du 1er novembre. Je me rappelais des moments qui m’étaient chers. Mon village, quand j’étais gamin, lorsque nous allions pêcher dans l’oued. Ou dans la forêt, quand nous allions chasser des oiseaux. Puis la guerre de libération, quand, avec les miens, nous menions le grand combat contre le colonisateur pour libérer notre terre sacrée ; la fraternité et le sens du sacrifice qui avaient marqué cette époque.
Après cette épopée, je me retrouvais prisonnier dans un sous-sol, à côté d’une fosse sceptique, assiégé par les rats, à la veille du 1er novembre. Est-ce là le destin de ceux qui ont aimé leur pays ? J’avais envie de pleurer devant toutes ces injustices, cette persécution, qui me ramenait à une existence quasi-bestiale.
Mais je devais aussi faire face. Je me mis à cultiver le souvenir. J’appris progressivement, dans la douleur, à développer une sorte de mémoire sélective. Je revivais les grands moments d’émotion, je forçais mes pensées à aller vers ce qui était fort, puissant, dans cette épopée qui fut la nôtre. Le bonheur absolu de savoir qu’on vit pour défendre sa liberté ; la terrible douleur d’apprendre qu’on a perdu un frère, un ami, un compagnon ; les larmes d’impuissance quand on voit l’un d’eux tomber, à un mètre, en sachant qu’il a eu droit à la récompense suprême, la chahada.
Mais d’autres pensées réussissaient à revenir, faisaient une intrusion, et finissaient par s’imposer, car ce sont les images du présent ; des images de ces moments de déchéance, quand des hommes, ayant pris le pouvoir de manière illégitime, en abusent au profit de dictateurs sans scrupules.
Pendant que ces pensées contradictoires se bousculaient dans mon esprit, j’entendis des légers coups répétés, tout proches. Je crus que les rats grignotaient quelque chose, ou tentaient de creuser un trou dans le mur. Je compris ensuite que le détenu de la colline voisine voulait me parler. Il attendait que je lui réponde. Je craignais cependant que ce ne soit un piège. Je m’abstins de répondre à ses appels.
Mais il ne s’est pas découragé. Quel drame vivait-il, lui aussi ? Comme moi, il devait avoir un besoin terrible de parler, de communiquer, de se confesser. De trouver un mot de réconfort, d’encouragement. La prudence lui dictait d’éviter tout contact avec les autres détenus. Le châtiment risquait d’être terrible. Mais il avait visiblement dépassé le stade de la peur.
Il finit par m’appeler. Il me semblait que sa voix me parvenait du bout du monde.
- Je suis un détenu comme toi. Ecoute ce que je vais te dire, clama-t-il.
Je gardai le silence. Son audace avait accentué mes doutes. J’étais de plus en plus convaincu que c’était un piège. Mais l’homme continuait à frapper à coups réguliers, tout en m’appelant. Je finis par lui demander qui il était, où il se trouvait, et ce qu’il voulait.
- Je suis détenu comme toi, dit-il. Approche-toi.
Je m’approchai du mur. Il reprit :
- Je les ai entendus ouvrir les portes de la cellule et la refermer sur toi tard dans la nuit. J’ai compris qu’ils amenaient un prisonnier. D’où viens-tu ?
- Pourquoi ?
- Je voudrais savoir d’où tu viens pour te demander des nouvelles de certains de mes amis dont j’ignore le sort, dit-il.
Je le devançai :
- Depuis quand tu es ici ?
- Depuis un mois.
Je mis ses paroles en doute. J’étais de nouveau convaincu que c’était l’un des gardiens qui me tendait un piège. Ou un homme de la sécurité militaire enfermé à côté de moi à cet effet. J’excluais qu’un homme puisse tenir un mois dans ces conditions. J’étais décidé à connaître ses intentions, au moins pour voir clair. Je lui demandai de me décrire sa cellule, et
ce qu’elle contenait.
- J’étais dans ta cellule, où je suis resté plusieurs jours. Ensuite, ils m’ont transféré dans ma cellule actuelle. Elle est meilleure, et moins dangereuse. Suis mes conseils. N’attaque pas les rats. Ne les tue, ils n’en seront que plus nombreux quand ils reviendront. La bouche d’égout qui est dans ta cellule se déverse dans la collecte principale de la ville. Tout ce
que tu peux faire, c’est disposer des petits morceaux de pain au bord de la bouche d’égout. Les rats s’en contenteront et te laisseront tranquille.
Pendant que mon voisin me révélait ces plans de bataille contre les rats, je me rappelai le roman d’Albert Camus, La Peste. Je remerciai mon interlocuteur. Je devais apprendre, plus tard, qu’il faisait partie du mouvement de Krim Belkacem. J’appris donc à combattre les rats, ou plutôt à éviter de les combattre, pour me contenter de les éviter, et d’accepter de cohabiter avec eux. Puis, me vint également à l’esprit l’histoire d’Abou Firas El-Hamadani, ce grand chevalier, détenu par les romains, qui avait une tourterelle pour seule voisine. Il lui chantait :
Que dire avec une tourterelle comme voisine,
Chère voisine, sais-tu ce que j’endure ?
Chère voisine, la vie ne nous a pas gâtés,
Viens partager mes soucis, viens.
Mais mes compagnons à moi sont des rats et des geôliers. Il n’y avait ni Romains ni tourterelle. J’enviais Abou Firas. J’en voulais à ce destin, à l’Histoire, qui me donnait des concitoyens si cruels, et des compagnons si peu agréables. J’étais contraint de partager ma nourriture avec les rats.
Pendant cette période de détention, je pris l’habitude de respecter scrupuleusement les conseils de mon voisin. Je disposais un peu de pain sec au bord de la fosse sceptique, attendant que les rats viennent déjeuner. Je mangeais ensuite le plat, avec un vague goût de lentilles, qu’on me servait invariablement. Je respectais ma part du pacte avec les rats, et ils ne me dérangeaient pas trop. J’avais besoin de compagnie dans ces moments difficiles. Je me surpris à trouver du réconfort à leur présence. Une fois
dépassé le dégoût qu’ils suscitent, ils étaient les seuls êtres vivants que je côtoyais.
Je décidai, un jour, de voir de quoi se composait le plat qu’on m’offrait.
Je le versai dans le seau me servant à faire mes besoins. Je sacrifiais ainsi un repas, rien que pour savoir. Je comptai exactement dix sept lentilles, navigant dans un demi-litre d’eau. C’était ma ration alimentaire.
Après la commémoration de l’anniversaire du 1er novembre, je fus déplacé vers une autre cellule. J’abandonnai le précieux seau. J’étais content de m’en débarrasser, mais il m’avait été très utile. En plus de différents autres usages hygiéniques, si on peut parler d’hygiène quand on est acculé à vivre près d’une fosse sceptique, je l’utilisais, le soir, pour y mettre les pieds. J’avais peur que les rats ne m’attaquent, profitant de mon sommeil.
J’étais convaincu que j’avais atteint le fond, et que je ne pourrais que remonter. Mais le destin m’emmenait sur une autre piste, cruelle. Je fus transféré vers une cellule où avait été détenu mon compagnon d’armes et ami, Mohamed Chaabani, quelques jours avant son assassinat. Il avait gravé son nom sur le mur de la cellule, dans une pratique à laquelle aucun
prisonnier au monde ne peut échapper.
Un autre personnage y avait séjourné. C’est le  » Barbu « , un ressortissant yougoslave arrêté par les autorités françaises après avoir acheminé clandestinement des armes en faveur des maquis de l’ALN à bord de l’Athos, en 1956. Avant de mourir, il avait, lui aussi, gravé son nom, sa date de naissance et son pays sur le mur de la cellule. Il avait creusé le mur
avec ses ongles. Depuis, cette cellule était devenue  » la cellule du Barbu « .
Dans les jours qui suivirent, je peu enfin rencontrer des hommes. Des êtres humains, ou ce qui en restait. Certains faisaient partie de l’organisation de Krim Belkacem, d’autres étaient liés au soulèvement de Tahar Z’Biri. D’autres, enfin, avaient été des officiers de l’ANP. Mais le régime, avec sa vision étroite du nationalisme, avait mis en doute leur nationalité, les considérant comme marocains, et travaillant donc pour les services spéciaux de Rabat. Certains avaient été rapatriés de l’étranger, notamment
d’Egypte, où ils avaient été envoyés en formation par l’armée. Ces officiers nés au Maroc, ou dont l’un des parents était marocain, avaient pourtant été de brillants soldats ou officiers de l’ALN. Beaucoup sont tombés en martyrs, et les autres se retrouvaient suspects et emprisonnés.
Ils auraient pu constituer une base pour renforcer la solidarité entre les pays du Maghreb, et raffermir cette fraternité dans le combat qui avait émergé pendant la guerre de libération. Ils sont devenus des détenus, suspectés de trahison, rejetés par leur propre pays parce soupçonnés de travailler pour le voisin, le frère ! Simple illustration de la dérive monstrueuse que prenaient les régimes en place dans les pays du Maghreb.
Ces hommes ne constituaient qu’une infime partie du drame que recelait la prison d’Oran, devenue un des centres où étaient punis, humiliés, détruits les révolutionnaires. J’ai vu des compagnons mourir de faim, tomber sous la torture ou emportés par la maladie. D’autres ont perdu la raison. D’autres encore ont attrapé la tuberculose, ou ont perdu la vue. A
ma connaissance, personne n’est sorti totalement indemne de cette prison, que nous appelions  » le sous-marin « . On l’appelait ainsi car bien que construite sur un monticule relativement élevé, ses cellules avaient été aménagées dans les sous-sols, que nous atteignions avec toutes les peines du monde. Je n’ai pas vu la lumière pendant une année. Je n’ai pas aperçu le soleil ni la lune pendant toute cette période, et je n’ai pas entendu le cri d’un oiseau ou d’un animal, à l’exception des rats et des aboiements de chiens qui nous menaçaient parfois devant les portes des cellules.
Les visites familiales étaient totalement interdites. Mon épouse et mes enfants sont venus à plusieurs reprises jusqu’à la prison, à Oran, dans des conditions pénibles, mais ils ont été systématiquement empêchés de me voir. Une vieille oranaise, Mme Behiri, les a aperçus une fois, au cours de l’un de ces voyages. Elle fut prise de pitié devant le spectacle de ces enfants, assis à côté de leur mère devant la porte de la prison, attendant vainement une autorisation pour voir leur père. Elle s’approcha d’eux, fit connaissance avec ma femme et de mes enfants, et les invita chez eux.
Elle leur offrit l’hospitalité. Elle est devenue une amie de toute ma famille.

Une drôle de justice

J’ai passé près d’une année dans l’obscurité la plus totale. Je ne quittai s une cellule que pour me rendre dans une autre cellule. Je ne reçus aucune visite. Personne ne m’a appelé par mon nom pendant toute cette période. J’avais perdu tout contact avec l’humanité, à l’exception des gardiens de la prison, si on peut encore parler d’humanité en ce qui les concerne.

J’apercevais parfois leur tenue sombre. La notion de lumière perdait son sens. On m’interdisait de lire et d’écrire. Je fus empêché de me changer pendant quatre mois. Mes vêtements partaient en lambeaux, et tout mon corps en souffrait. Mon état physique se dégradait, du fait des privations et de la torture.
Je fus maintenu dans ces conditions inhumaines jusqu’en juillet 1969.
Alors que j’avais perdu toute notion de temps et de calendrier, un gardien est venu, un jour, ouvrir la porte de ma cellule. Il me fit sortir dans le couloir. Je redécouvrais la lumière. J’étais aveuglé. Je ne pus la supporter. Je m’évanouis. J’avais un handicap visuel, que je n’ai jamais réussi à soigner.
Moi non plus, je ne sortirais pas indemne du  » sous-marin « , si jamais je devais en sortir vivant.
Je fus emmené par des éléments des services de sécurité vers le tribunal militaire d’Oran, appelé  » cour révolutionnaire « . J’y croisai, pour la première fois, le regard de certains des accusés qui, comme moi, avaient séjourné en prison pour les mêmes accusations. C’était un moment pénible, mais émouvant. Je pus lire des regrets, des reproches dans ces
regards, mais aussi beaucoup de respect partagé. Il y avait notamment Ali Mellah, Layachi Amirat, Maammar Kara, ainsi que d’autres, des officiers, des chefs de bataillons, des chefs d’unités, des militants.
J’étais surpris par la composition hétéroclite de la cour. Elle comprenait des officiers, des anciens de l’ALN, mais aussi d’autres, qui provenaient des promotions Lacoste, ces hommes formés par l’ancien gouverneur d’Algérie pour prendre le relais du colonisateur. Je me demandais comment ils pouvaient cohabiter. Mais je me rendais aussi compte à quel
point Boumediene avait réussi à écraser tous ces hommes, pour les mettre à son service.
Certains membres de la cour portaient la robe traditionnelle des magistrats, mais d’autres étaient venus en tenue d’officier, arborant grades et décorations. Je constatai que quelques uns avaient accédé au grade de colonel pendant ma détention. C’était la première promotion de colonels depuis l’indépendance.
La salle du tribunal fut envahie par un public nombreux, composé de proches des accusés et de curieux venus assister à la condamnation de ceux que la presse avait présentés comme de dangereux criminels. Un climat particulier régnait alors. Le pouvoir avait réussi à créer des conditions favorables pour organiser le procès selon sa volonté. Nous fûmes présentés comme des criminels aussi dangereux que des nazis. Une grande campagne avait été orchestrée autour du procès, jusqu’à convaincre l’opinion publique que nous étions le Mal.
Dans l’enceinte du tribunal, le climat était particulièrement tendu. La cour était présidée par Mohamed Benahmed Abdelghani, colonel, futur ministre de l’intérieur, futur chef du gouvernement, le chef d’une équipe de fossoyeurs venus enterrer des victimes déjà détruites par la prison et les sévices. Il était secondé par Ahmed Draïa, futur patron de la police et futur ministre, et Mohamed Touati, futur idéologue du régime.
En pleine séance du tribunal, sont arrivés les responsables de la sécurité militaire. A leur tête, le colonel Kasdi Merbah, patron de la SM, futur ministre, chef du gouvernement, accompagné de Yazid Zerhouni, un de ses adjoints, futur ministre de l’intérieur. Ils s’installèrent sur des sièges au premier rang. Ils avaient des cartables, dont ils tiraient des dossiers, des documents par paquets, qu’ils mirent bien en évidence, face aux magistrats. Ils voulaient visiblement les impressionner, pour les pousser à prononcer les condamnations les plus sévères.
C’était un jeu très curieux. La plupart des membres de la cour étaient considérés comme suspects dans la tentative de coup d’état de Tahar Z’Biri, y compris le président de la cour, Abdelghani. Un des détenus l’a d’ailleurs publiquement accusé d’avoir participé aux préparatifs du putsch.
Cet homme aurait donc pu se retrouver parmi les accusés. Il était leur juge. La simple présence de Kasdi Merbah et Yazid Zerhouni lui rappelait la précarité de sa situation. Il devait donc se montrer d’autant plus zélé, pour prouver à Boumediene sa fidélité. Et le seul moyen de prouver sa loyauté devait l’amener à nous enfoncer.
La dérive a commencé aussitôt après l’ouverture de ce procès marathon. Il était clair qu’il ne serait guère question de justice. Les accusations les plus absurdes s’alignaient contre nous, alors que le vocabulaire utilisé n’avait aucun rapport avec la justice. On entendait beaucoup plus des mots comme  » impérialisme « ,  » réaction « ,  » sionisme « , que ceux supposés être utilisés traditionnellement dans les tribunaux. On ne parlait pas de loi, d’article, de procédure, de code pénal, de preuves, mais de contre-révolution  de suppôts de l’étranger et de déstabilisation. Nous sommes rapidement devenus des agents de l’impérialisme et de la réaction, comme si ces grands mots venaient de trouver la preuve de leur existence en Algérie. La loi, principal fondement des sociétés civilisées, était totalement bafouée.
Le président de la cour a lu un long discours, rédigé par des officiers de la sécurité militaire. Il lisait difficilement, il ânonnait, sans même saisir le sens de ce qu’il disait. Il nous a ensuite appelé à la barre les uns après les autres. Certains ne pouvaient se tenir debout, conséquence de la torture et des sévices subis pendant le long séjour en prison. Personne ne nous a demandé les circonstances de notre arrestation, ni où nous trouvions depuis cette date. Torture, méthodes particulières d’interrogatoire, détention dans les cachots, tout ceci fut occulté.
Quand est arrivé mon tour, je me suis levé, face au président de la cour, Abdelghani. Il a cité les charges retenues contre moi. après une courte pause, il m’a posé une première question :
- Quelle a été ta participation à la guerre de libération ?
- Je souhaiterais être dispensé de répondre à cette question dans les conditions actuelles, répondis-je aussitôt, car le passé ne jouit plus d’aucune considération. Comment allez-vous tenir compte de mon passé militant alors que je suis accusé d’être un agent de l’impérialisme, de la réaction et du sionisme ? Je ne pense pas que mon djihad puisse avoir la moindre crédibilité face à l’ampleur de ces accusations…
Il me coupa sèchement :
- La cour veut, à travers cette question, confirmer que tu es un spécialiste de l’agitation. Tu es le grand opposant, ajouta-t-il ironiquement.
Nous savons que tu es un homme qui a participé à de multiples révolutions. Tu sais ce que je veux dire, comme nous savons à propos de quelles révolutions nous allons t’interroger.
Je voyais où il voulait m’entraîner. Je décidai donc de répondre calmement à toutes ses questions. Mais l’atmosphère changea très rapidement,
quand il m’accusa d’avoir organisé un projet d’attentat contre Houari Boumediene. Je ne pus me contenir :
- Personne, parmi ceux qui me connaissent, ne pourra croire que je suis homme à tremper dans un assassinat. L’assassinat ne fait pas partie de mes principes, et ma morale révolutionnaire le rejette. Quand j’ai vu que la méthode de gouvernement de Houari Boumediene menait le pays à la dérive, je l’ai combattu par les armes, puis au sein du FFS, et enfin après le soulèvement du 11 décembre. Je remercie Dieu d’avoir réussi à sauver Tahar Z’Biri. Tout mon combat contre Boumediene a été public.
Je l’ai mené de ma seule volonté. Quant à l’assassinat, à l’organisation d’attentats et de manière générale, tout ce qui vise à frapper un homme dans
le dos, tout ceci ne fait pas partie de ma morale, ni de mes méthodes d’action. Vous le savez très bien.
Abdelghani m’a interrompu :
- Ne dis pas  » Boumediene « . Il faut dire :  » Monsieur le Président « .
- J’ai pris l’habitude de l’appeler Boumediene. Si vous voulez que j’utilise une formule plus respectueuse devant vous, cela ne me fera aucun
mal.
Tout en fouillant dans le dossier, contenant des centaines de pages, il reprit :
- Ce que tu as dit à l’instruction n’est pas conforme à la réalité. Le tribunal ne fait pas confiance à tes déclarations.
Le président de la cour parlait en français, aussi bien lorsqu’il s’adressait à moi que quand il parlait à ses assistants. Il n’a pas prononcé un mot en arabe.
Je décidai de prendre l’initiative :
- Si je dois répondre à d’autres questions pour permettre d’établir la vérité, je suis prêt.
Il sortit alors une lettre. Il l’étala devant lui, et commença à en lire des extraits :
- Tu as rencontré Krim Belkacem. Vous avez eu de longues discussions sur l’avenir de son organisation. Après une pause, il ajouta :
- N’essaie pas de nier. L’auteur de la lettre est un témoin oculaire.
Il cita le nom de l’auteur : le commandant Azzeddine. C’est l’un des deux hommes qui avaient assisté à ma rencontre avec Krim Belkacem.
Parmi ceux que j’avais vus, c’est lui qui se montrait le plus enthousiaste pour pousser Krim à agir contre Houari Boumediene.
Je ne fus pas surpris d’entendre ce nom. Je le connaissais bien. Je connaissais son aptitude à la trahison et son opportunisme. C’est lui qui avait longuement pleuré Si Lakhdhar, dans l’espoir de le remplacer au sein du Conseil de la Wilaya IV. Il avait fini par y arriver. Il avait saisi toutes les opportunités pour servir les puissants du moment, là où il s’est trouvé.
Mon opinion sur sa moralité et sur le sens de ses engagements se trouvait confirmée.
- Si je dois être jugé par cette cour, je refuse d’être jugé par correspondance, dis-je à mon tour. Je ne pense pas qu’il y ait un seul tribunal au monde qui fonctionne de cette manière. Si vous tenez absolument à présenter cette lettre comme preuve contre moi, pourquoi ne pas évoquer mes contacts avec l’ambassade d’Algérie à Rabat ? Pourquoi refuser
d’en tenir compte, alors qu’ils peuvent constituer des preuves à décharge et influer sur votre jugement ? J’aurais pu rester à l’étranger, mais mon innocence m’a poussé à rentrer dans mon pays et affronter le régime selon d’autres règles. Et puis, s’il faut absolument avoir recours à ce genre de témoignages, pourquoi ne pas ramener le témoin lui-même ? Je suis convaincu qu’il est ici même, à Oran. Peut-être même est-il devant la porte du tribunal, ou dans une pièce à côté…
Le procureur, Ahmed Draïa, a demandé une suspension de séance. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir que trois personnes me menottaient et m’emmenaient hors de la salle. J’étais assailli par le doute. Ne seraient-ils pas tentés de m’exécuter sur le champ ? J’en étais là de mes pensées quand surgit devant moi le procureur, Ahmed Draïa, en compagnie d’un officier, Hassan Merabet. Sur un ton qui m’a surpris, car dépourvu de haine, il m’a demandé :
- Qu’est-ce que tu entendais par cette  » justice par correspondance »?
- Une cour révolutionnaire ne peut tenir compte d’une lettre portant d’aussi graves accusations, répondis-je. Qu’est-ce qui vous prouve qu’elle est authentique ? Vous risquez de prononcer une condamnation à mort sur la base d’un document suspect. Il serait plus juste de convoquer l’auteur de la lettre.
Il ordonna aux gardiens de me ramener dans la salle du tribunal. Je fus invité à me lever pour entendre le verdict prononcé contre moi, après trois jours de procès. La peine était de trente années de prison ferme.
J’étais condamné à vingt années de prison pour avoir participé à la rébellion de Tahar Z’Biri du 11 décembre 1967, et à dix années de détention pour avoir fait partie de l’organisation de Krim Belkacem. La peine prononcée était plus lourde que ce que le procureur avait requis !

La prison, pas la soumission

Je n’étais pas surpris par la sentence. Je m’attendais au pire. Nous vivions sous une junte militaire, qui n’avait aucun respect pour les libertés et les Droits de l’Homme. Au fond de moi, je n’en attendais guère mieux. J’étais même un peu soulagé que ce chapitre prenne fin. Je n’oubliais pas les tortionnaires et les geôliers, avec leurs matraques et leur
gégène, ainsi que ses rats, ses poux, ses puces, et, par dessus tout, l’enfer de l’isolement.
Ma famille et mes amis furent plus frappés que moi par la dureté de la peine. Ils étaient terrifiés. Une consolation, tout de même : mes enfants étaient encore trop jeunes, et ne mesuraient pas la signification de ce qui m’arrivait.
Nous fûmes emmenés hors de la salle du tribunal, pour être transférés en prison. Le jour même, vers minuit, les geôliers nous ordonnèrent de nous regrouper dans une salle. En présence de nombreux policiers et hommes de la sécurité militaire, le directeur de la prison demanda à haute voix aux hommes impliqués dans le soulèvement de Tahar Z’Biri d’écrire une lettre au président du conseil de la révolution Houari Boumediene pour solliciter une mesure de grâce.
Tous les détenus acceptèrent cette proposition. Ils se dispersèrent, cherchant qui un stylo, qui du papier, chacun essayant de trouver la belle formule qui toucherait la sensibilité de Boumediene. Plusieurs d’entre eux durent déchirer la lettre, pour la réécrire, puis la déchirer une seconde fois, ne la trouvant pas assez expressive ni assez touchante pour émouvoir le  chef de l’état.
Je refusai de me plier à cette démarche humiliante. J’ai été arrêté, mis au secret, affreusement torturé, injustement condamné à l’issue d’une parodie de procès. Et maintenant, on me proposait une suprême humiliation, celle de demander au responsable de tous mes malheurs d’avoir pitié de moi !
J’informai mes compagnons de malheur que je refusais d’écrire un seul mot à Boumediene pour demander son pardon. Ils me regardèrent, surpris et apitoyés. Ils me demandèrent de ne pas être trop  » extrémiste « .
Certains murmuraient, entre eux, que je n’y croyais pas, ou que je n’avais plus toute ma tête. Le directeur de la prison me supplia. Il évoqua mes enfants, me demandant de le faire pour eux. Il se proposa pour rédiger lui-même ma demande de grâce. Je n’aurais qu’à la signer. Je rejetai son offre.
Mes co-détenus s’apitoyaient sur mon sort. Mais en fait, c’est moi qui avais pitié d’eux. J’en arrivais presque à les mépriser. La vie ne leur avait décidément pas appris grand chose. Ils n’avaient pas compris la nature de ce système. Ils acceptaient d’être reconnaissants envers leur propre bourreau. Il était, certes, difficile de les condamner, mais je refusais une liberté à n’importe quel prix. En rejoignant l’ALN, j’avais accepté l’idée de mourir pour la liberté. Mais je la refusais si le prix en était l’humiliation.
Tout le monde s’y mettait, essayant de me convaincre de revenir sur ma décision. J’en avais assez de ces sollicitations. Pour y mettre fin, je m’adressai au directeur de la prison :
- S’il faut absolument que je sollicite une mesure de grâce, je demande qu’au préalable, nous soyons transférés dans une autre prison, avec les truands et bandits de grand chemin. Ce sera beaucoup mieux pour nous.
Personne ne saisit la portée de ma déclaration. Tout le monde était occupé à chercher son propre salut, attendant une nouvelle journée qui signifierait peut-être la liberté. Mais quelle liberté ? Je refusais celle à laquelle on accède en demandant pardon à son tortionnaire. Le poids de la soumission me paraissait plus dur à supporter que la prison, malgré ce
que j’avais enduré.
Face à mon attitude intransigeante, le président du tribunal qui m’avait condamné à trente ans de prison, Mohamed Benahmed Abdelghani, a demandé, à son tour, à me rencontrer en tête-à-tête. Il avait déjà rencontré les autres détenus, après avoir reçu leurs demandes de grâce. Je fus introduit auprès de lui. Sa promotion était encore récente, et il montrait
le zèle nécessaire pour la justifier. Il avait une allure soignée, et portait des lunettes à monture dorée.
Le face à face ne manquait pas de piment. La sentence qu’il avait prononcée constituait une barrière définitive entre nous.
- Pourquoi n’as-tu pas fait une demande de grâce comme tes compagnons ? me demanda-t-il
- Pour une raison simple, répondis-je. Le tribunal qui m’a condamné à trente ans de prison peut tout aussi bien prononcer mon acquittement.
Pourquoi une demande de grâce, alors que la sentence avait été décidée avant même l’ouverture du procès ?
Il hésita un moment, puis reprit :
- Ne désespère pas, dit-il. La sentence prononcée constitue une condamnation de principe. Elle n’est pas définitive. A la première fête nationale, tu seras transféré vers une prison à Alger, pour être près des tiens. On attendra un peu, et tu seras ensuite libéré.
Comme s’il parlait pour lui-même, il poursuivit :
- Quelle confiance peut-on accorder à cette vie ? Et qui sait ? Un jour viendra peut-être où je serai le détenu, et toi, tu seras alors un homme
libre, en face de moi. C’est la vie !
Il s’arrêta, comme s’il attendait une réponse de ma part. Je gardai le silence. Je ne voulais pas m’engager avec lui dans une discussion qui m’amènerait à lui révéler le fond de ma pensée. C’est lui qui devait se sentir tourmenté. Peut-être sentait-il que j’étais plus libre, dans ma prison, que lui, dans son uniforme de colonel. Je n’avais rien à solliciter. Je ne voulais montrer aucun regret. J’avais fait des choix, conformes à mes principes, mon éthique et ma morale. J’avais pris des risques pendant le grand djihad, la guerre de libération. J’étais prêt à assumer les souffrances de l’indépendance.
Elles devaient s’avérer particulièrement dures. Je passai encore sept années en prison. J’ai connu la plupart des prisons algériennes. La fraternité avec les autres détenus allégeait partiellement le poids de la détention et du sentiment d’injustice qui ne m’a jamais quitté. La prison m’a appris certaines règles de la sagesse et la patience. J’y nouai des amitiés qui ont survécu pendant des décennies. J’y découvris des hommes libres, et découvris que de nombreux hommes se croyant libres sont en fait des esclaves.
Malgré la durée de la détention, je n’ai jamais perdu espoir. Je préservai ma dignité, malgré les conditions de détention et les traitements inhumains qui y étaient en vigueur. Je m’accrochais à mon pays, je me rappelais le sacrifice des chouhada, et refusais de me laisser entraîner par le désespoir. Dans les moments difficiles, je me rappelais mes compagnons
chouhada, ces immortels, eux que Dieu glorifiait :  » Ne croyez pas que ceux qui sont tombés pour la gloire de Dieu sont morts. Ils sont vivants auprès de Dieu qui pourvoit à leurs besoins « . Cela me suffisait.

source: lequotidiendalgerie.org

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Lettre aux Tunisiens: ce que je crois…

Posté par algeriedemocratie le 15 janvier 2011

Lettre aux Tunisiens: ce que je crois…

“Lé, lé lel hiwar. Ben Ali ya jazzar !”

Je souhaite m’exprimer sur de nombreux points pour répondre à ce que j’ai lu à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux au cours de ces derniers jours.

AU SUJET DES CASSEURS

Diverses sources ont affirmé que les casseurs et pilleurs étaient en réalité des agents mandatés par la Police et par les cellules locales du RCD (parti au pouvoir). Parmi ces témoignages se trouve celui publié par Nawaat.org dans lequel un responsable du RCD repenti expliquait que dès le début de la révolte les agents de la police avaient saccagé des bâtiments privés et publics et avaient exercé des violences à l’égard de la population afin de rendre crédible l’hypothèse de la présence de casseurs parmi les manifestants et ainsi instaurer un climat de peur en vue de faire échec au soutien de la population aux manifestants et de saboter l’unité du peuple tunisien face au régime.

Radio Kalima a recueilli des témoignages affirmant que des agents de la Police avaient commis des viols sur de jeunes femmes dans le centre du pays, en vue, encore une fois, de favoriser la peur des tunisiens et de fragiliser l’unité et la solidarité de la population dans la lutte contre le pouvoir.

Des médias français comme France Inter ont émis l’analyse selon laquelle les saccageurs seraient des hommes cagoulés, trop organisés et entrainés pour être de simples manifestants et ils les soupçonnent d’être des agents de la Police.

Le régime de Ben Ali a compris que la peur de l’Etat avait disparu et, étant habitué à gouverner par la terreur, il tente aujourd’hui de nous communiquer la peur de l’autre, la peur du chaos. Mais ce n’est qu’un leurre.

En effet, les vidéos des manifestations, même dans les quartiers les plus populaires, montrent que les jeunes qui protestent scandent des slogans anti-Ben Ali. Ce ne sont pas des gens qui sortent dans la rue pour réclamer de l’argent. Ils ne sortent pas aujourd’hui pour protester contre le chômage ou la faim qu’ils subissent. Tous leurs cris retentissent pour affirmer leur attachement à leur dignité bafouée par ce régime corrompu qui se nourrit de la faiblesse des individus ligotés par la peur.

Plusieurs vidéos ont montré que les habitants des quartiers défavorisés (qui font tant peur à cette bourgeoisie qui ne les connait pas et qui a peur pour sa Clio) étaient responsables, plus responsables que cet Etat-poubelle dont nous n’avons pas besoins pour nettoyer nos ordures. En effet, nous avons vu des dizaines d’habitants de Kasserine nettoyer spontanément et de manière solidaire les rues et les ronds-points de leur ville après les affrontements, lorsque l’Etat n’a pas réussi à maintenir l’ordre. Une autre scène montre des jeunes de Cité Initilaq qui collectaient des dons auprès des habitants de leur quartier en vue d’aider les familles des victimes tuées par la Police. Tous ont répondu à l’appel et ont fait preuve de solidarité. Dans une troisième vidéo, nous avons pu voir les habitants de Tunis crier “N’attaquons pas les voitures !”, conscients que l’ennemi était la Police et non nos concitoyens. Ce n’est pas une lutte des classes. Il s’agit d’une lutte de l’ensemble des Tunisiens, de tous milieux et de toutes tendances, contre l’oppression et les injustices que nous subissons depuis 23 ans.

Personne ne veut voir le pays sombrer dans le chaos. Tous les Tunisiens ont la volonté de maintenir l’ordre dans leurs quartiers, tous sont attachés à leur sécurité et à celle de leur famille et les attitudes que nous voyons en ce moment reflètent une grande maturité de la part de nos concitoyens qui tentent de maintenir l’ordre sans pour autant renoncer à la lutte.

Au lieu d’avoir peur des manifestants qui casseraient vos Clios, vous devriez avoir peur de la Police qui s’est montrée capable d’assassiner des Tunisiens pacifiques pour semer le désordre et briser notre solidarité. Hier soir, la Police a déserté les rues de Bizerte. Il semble que l’ordre a été donné à l’armée de demeurer passive et de laisser le chaos se répandre afin de diviser les Tunisiens. L’Etat a décidé de sacrifier Bizerte pour asseoir sa propagande fondée sur la peur du désordre, mais le désordre est l’instrument de cet Etat.

La lutte doit continuer et les esprits doivent soutenir plus que jamais le mouvement. Il est triste de voir des bâtiments et des biens privés détruits et saccagés (que ce soit par la Police ou par des civils, peu importe), mais cela ne doit pas nous diviser. N’oubliez pas que la Police tire en ce moment sur des Tunisiens et que le sang a déjà trop coulé. La FIDH affirme détenir une liste nominative de 66 morts par balles au cours de ces affrontements, mais des sources syndicales annoncent que le bilan s’élève à plus d’une centaine de morts. En tant que libéral, je suis le premier à affirmer que la propriété est un droit inaliénable, mais la vie humaine est le bien le plus sacré. Ne tombons pas le piège qui consiste à déplorer l’incendie d’un Monoprix ou la destruction d’un véhicule alors les véritables bouches continuent à assassiner de sang-froid des Tunisiens désarmés.

Il ne s’agit malheureusement pas de légitime défense. D’une part, la Police – qui vise la tête, le thorax et le foie – a tiré sur des cortèges funéraires, des manifestations pacifiques, comme celle de Douz où le Professeur Hatem Bettahar a été assassiné par des snipers. D’autre part, il est vrai que les forces de l’ordre ont tiré sur des manifestants hostiles. Il s’agissait de jeunes en colère qui ont attaqué des bâtiments publics tels que des postes de police, des administrations ou des biens privés méritant d’être attaqués comme les cellules du RCD (parti au pouvoir). S’il est dommage, d’un certain point de vue, que des biens appartenant à l’ensemble de la collectivité soient détruits à l’occasion de cette révolte, l’emploi de la force et l’assassinat sont des réponses inappropriées, des réponses cruelles et inadmissibles. Le sacrifice de tous les bâtiments publics ou privés n’est rien comparé à la perte de vies tunisiennes, innocentes ou pas, révoltées ou pas, hostiles ou tranquilles. Puis les bâtiments attaqués étaient pour la plupart des symboles du pouvoir…

BFM TV a d’ailleurs annoncé qu’un journaliste américain avait été touché par des balles, et ce n’était sans doute pas une balle perdue. Hier, une femme a été tuée à Cité Intilaq, un adolescent de 14 ans a trouvé la mort à Sfax, et un enfant de 11 ans a succombé à Hammamet… et la liste est encore longue.

LA LUTTE CONTINUE

Il est important à l’heure actuelle de faire un bilan des événements.

Le régime de Ben Ali ne se maintenait et ne parvenait à se maintenir jusqu’à présent que par la terreur qu’il inspirait à l’ensemble des Tunisiens. Aujourd’hui, la barrière de la peur a été franchie et tout le monde ose s’exprimer librement, de la ménagère de 40 ans sur son profil Facebook aux tunisiens acquis au régime. Des militants RCD, horrifiés par la vue du sang des Tunisiens, se sont exprimés et ont retiré leur soutien au régime. Un haut responsable du RCD s’est exprimé sur Nawaat.org et a dénoncé les crimes commis par les hommes du pouvoir. Des peureux qui soutenaient publiquement Ben Ali avec ferveur il y a quelques jours se sont exprimés publiquement pour se rallier au peuple et pour dénoncer le régime, comme Zied Krichen ou, de manière plus anecdotique l’humoriste Lotfi El Ebdelli. Des militaires, même si c’est de manière marginale, ont manifesté avec les habitants de certaines villes. Une vidéo nous a montré le chef de la Police Jbeniana qui a répondu à l’appel des citoyens et est sorti dans la rue en clamant “Tounes horra, Ben Ali ala barra !” (Tunisie Tunise, libre libre, Ben Ali dehors !). De nombreux policiers son non seulement sensibles à la cause des manifestants, mais aussi terrorisés par la vengeance du peuple. Dans le commissariat de La Goulette, encerclé hier par les manifestants, des policiers pleuraient et appelaient à l’aide dans leurs Talky-Walikies “Bech yo9tlouna !” (Ils vont nous tuer).

Qui aurait cru, il y a quelques semaines, que nous purrions voir des milliers de Tunisiens protester au Passage ? Qui aurait cru que 30 000 manifestants chanteraient d’une même voix “Tunise libre, Ben Ali dehors !” ?

Le pouvoir de Ben Ali est donc fortement fragilisé et la peur de la répression a été anéantie. C’est aujourd’hui le pouvoir qui est terrifié car il se sait coupable et il sait que les Tunisiens sont unis pour arracher leur dignité volée par ces traitres corrompus. Les seules réponses que Ben Ali et ses hommes peuvent apporter aux Tunisiens sont les cartouches des fusils de précision et les rafales des mitraillettes. Ils savent qu’il ne s’agit plus de maintenir l’ordre en attendant une transition, un apaisement ou un dialogue. La peur, pierre angulaire du système, a été non seulement détruite mais retournée contre le régime. Et le régime sait qu’il ne pourra pas gouverner sans la peur comme instrument de gestion.

J’entends plusieurs personnes proposer de formuler des revendications adressées au gouvernement, parler de transition, ou bien crier “Non aux balles” ou alors demander à Ben Ali de “ne pas cautionner l’usage de balles réelles”. Ceux-là ont la mémoire courte et ont oublié que le 26 janvier 1978, la première fois que l’Etat a tiré sur le peuple, c’est Ben Ali qui était aux commandes, en tant que Directeur de la Sûreté Nationale. Et aujourd’hui, Ben Ali ordonne l’assassinat des manifestants. Un ami pris au milieu d’une fusillade dans la banlieue nord de Tunis vient de me rapporter que les policiers tiraient à vue sur un rassemblement de jeunes non-violents. Il n’y a pas de dialogue possible, ni de revendications à formuler. Al Jazeera a annoncé que le gouvernement discutait avec l’opposition “radicale”, mais l’heure n’est pas à la discussion. Il me semble inadmissible de négocier avec des terroristes. On ne dialogue pas avec des assassins.

Pour faire cesser l’augmentation constante de ce bilan macabre, la seule solution est de pousser les assassins à quitter le pouvoir et non pas demander aux manifestants de s’apaiser. Les manifestations étaient pacifiques et c’est la Police qui a fait le pari que si le sang coulait, la terreur gagnerait à nouveau le coeur des Tunisiens. Mais cela n’a fait que renforcer la résistance et la colère des Tunisiens qui sont aujourd’hui engagés dans un duel mortel contre le pouvoir. Tout ceci se soldera par une victoire, espérons que ce sera celle du peuple Tunisien et pas celle de l’oppresseur, car ni le peuple ni le régime ne peuvent reculer ajourd’hui.

Si le peuple venait à reculer, un apaisement ne serait pas envisageable. Comme l’a expliqué Vincent Geisser :

“Le scénario que les Tunisiens réclament est que Ben Ali fasse de vraies annonces : celle notamment qu’il partira dans un ou deux ans, qu’il ne se représentera pas aux élections et l’initiation d’un processus de démocratisation, en donnant des garanties pour une réelle solution démocratique. Mais c’est impossible que ce scénario se réalise car on se trouve dans un système nourri par une logique sécuritaire et une logique de corruption. Si on touche à la moindre pièce du système, il s’effondre.”

Si le peuple reculait et que le régime en sortait indemne, la vengeance des autorités sera sanglante. Elles ne pourront pas se maintenir tout en répondant aux revendications des Tunisiens. En effet, nos revendications sont la fin de la corruption, une justice indépendante et impartiale, le respect de notre liberté d’expression et de nos libertés politiques et civiles. Or, si par exemple le régime se maintenait, la lutte contre la corruption et l’indépendance de la justice mènerait à des procès visant l’ensemble des acteurs du système : des Trabelsi aux Ben Ali, en passant par les gouverneurs, officiers de police, responsables d’administrations, jusqu’au flic de la circulation qui garde son uniforme après le service et qui arrête les voitures pour les racketter. Pire : même les juges ne seraient pas épargnés. Bref, si le régime s’ouvrait et répondait à nos revendications, il signerait son propre arrêt de mort, et ces gens-là ne sont pas prêts à le faire spontanément et volontairement. Donc si l’apaisement survenait, il est inévitable que Ben Ali tenterait de nous berner pour mieux réprimer et faire taire toutes les voix qui se sont élevées aujourd’hui. Nous sommes trop engagés pour reculer et le peuple Tunisien n’a d’autre choix que de continuer et de renforcer la lutte pour mettre un terme à ce régime qui n’attend que de se venger, et ainsi mettre fin à ce bain de sang. Nous ne pouvons plus nous permettre de voir le compteur tourner et afficher toutes les minutes la mort d’un Tunisien de trop. Mais, je le répète, le recul du peuple n’est pas le bon moyen d’arrêter le carnage. C’est le régime qui doit sauter, pas notre liberté !

Il faut faire en sorte que tous ces innocents n’aient pas donné leur vie pour rien. Nous avons une occasion rêvée de nous libérer pour de bon et pour montrer l’exemple aux opprimés du monde entier.

A ceux d’entre vous qui restent timorés et qui ont peur du vide de l’après Ben Ali, je réponds que moi aussi j’avais peur il y a quelques jours. Mon espoir était la formation d’un gouvernement de transition, de sorte à assurer que l’oppression s’arrêtera en 2014. Mais aujourd’hui non seulement les Tunisiens sont largement les plus puissants dans le rapport de force avec le régime, mais attendre ne fera qu’empirer les choses. Vous avez peur du vide ? J’ai peur de Ben Ali. Il m’est difficile de croire que la libération politique des tunisiens pourrait mener à pire que ces assassins qui massacrent en ce moment même des innocents. La Tunisie est à feu et à sang par la faute de Ben Ali et sous ses ordres. La démocratie nous fera connaitre ses difficultés (grèves, opposition, scandales, rivalités) mais elle ne nous fera pas connaitre le goût du plomb et du sang de nos frères. Le pire est aujourd’hui arrivé. Dépassons-le !

A ceux qui clament que nous ne pouvons pas nous passer de Ben Ali parce que nous n’avons pas une opposition organisée ni de leader, je réponds que ces dernières semaines j’ai entendu des Tunisiens, jeunes ou moins jeunes, instruits, à l’esprit fin et aux propos mesurés et dont les noms évoquent aujourd’hui la fierté. Ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi repeupler notre Parlement. Et nous le repeuplerons mieux, sans cette racaille corrompue qui nous suce le sang. C’est au contraire le départ de Ben Ali qui fera revenir les Tunisiens les plus brillants qui ont choisi l’exil plutôt que la dictature.

A ceux qui ont peur de la montée des islamistes après la chute de Ben Ali, je rappelle que lors de ces révoltes qui ont rassemblé le plus grand nombre de Tunisiens, aucun slogan islamiste n’a été scandé. C’est, au contraire, en attendant un ouverture en 2014 que nous laisserions aux islamistes le temps de s’organiser et de profiter du sentiment d’injustice né de la fin de cette révolte pour infecter les esprits avec leur propagande. Prenons en main le pays et notre liberté tant que nous pouvons éviter le péril islamiste. Ce n’est pas Ben Ali ou un quelconque dictateur qui nous en protègera, et l’histoire nous a montré que Ben Ali n’a fait que radicaliser les islamistes. Nous seuls pourrons lutter contre l’islamisme, dans une société ouverte à travers la libre expressions des laïcs de ce pays que le pouvoir étouffe.

L’avenir de la Tunisie est entre les mains du peuple. Et le peuple est mature !

Habib M. Sayah

source:nawaat.org

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Cent vingt-quatre ans de colonisation vus par les hommes du 1er novembre 1954

Posté par algeriedemocratie le 2 novembre 2009


Le 5 juillet 1954, un numéro spécial du journal Le Patriote, organe du Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action (CRUA), commémorait les cent vingt-quatre ans de la prise d’Alger par les troupes françaises. La prise de la capitale algérienne marquait les débuts de la mise sous tutelle de l’Algérie par les « soldatesques françaises ». Pour les Algériens, le 5 juillet était un triste anniversaire marquant les débuts de colonisation de leur pays par la France avec son cortège de massacres et d’humiliations.

Le CRUA naquit le 23 mars 1954 en réponse à la crise qui se développait au sein du PPA-MTLD. Cette crise, qui éclata publiquement au début de l’année 1954, opposait le Comité Central au leader historique du parti, Messali Hadj. Celui-ci cherchait à défendre ses prérogatives alors que les Centralistes étaient favorable à une direction collégiale et à un rapprochement avec les autres tendances du mouvement national algérien, c’est-à-dire les Ouléma et l’UDMA de Ferhat Abbas.

Autour du Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action

Le CRUA fut constitué dans le but de dépasser les oppositions internes au PPA-MTLD en déclanchant une insurrection. Le passage des « armes de la critique » à la « critique des armes » devait permettre de refaire l’unité des nationalistes révolutionnaires dans l’action. Selon d’anciens membres du Comité Central, le CRUA aurait été constitué à la suite d’une réunion entre Hocine Lahouel, Sid Ali Abdelhamid, Mohammed Dekhli et Mohammed Boudiaf à la médersa er-Rached à Alger. Ensemble, ils décidèrent la publication d’un bulletin, Le Patriote, financé par le Comité Central et dont les éditoriaux devaient être rédigés par Hocine Lahouel qui était l’un des principaux opposant à Messali Hadj au sein du PPA-MTLD. Paraissant sous forme ronéotypée, Le Patriote devait être diffusé auprès des Responsables à la Propagande et à l’Information (RPI) dans chaque kasma.

Le CRUA devait rassembler les forces vives du PPA-MTLD afin de préparer l’insurrection devant mettre fin à la domination coloniale. Principal animateur du Comité, Mohammed Boudiaf cherchait à rassembler au sein du CRUA tous les anciens membres de l’Organisation Spéciale qui depuis le démantèlement de celle-ci avaient été versé dans l’organisation politique du PPA-MTLD. L’incorporation dans l’organisation politique des anciens de l’OS était un moyen, pour les partisans de l’action légale au sein du Parti, de contrôler les adeptes de l’action directe. Les anciens cadres de l’OS, qui n’étaient pas détenus dans les geôles françaises, furent dispersés aux quatre coins de l’Algérie, en France ou au Caire, par les dirigeants de l’organisation politique.

Malgré cette dispersion organisée, Mohammed Boudiaf parvint à contacter, Rabah Bitat, Abdelhafid Boussouf responsable de la daïra de Tlemcen, Larbi Ben M’hidi responsable de la daïra d’Oran, Ramdane Ben Abdelmalek responsable de la daïra de Mostaganem, Youssef Zighoud, Lakhdar Ben Tobbal et Ben Moustafa Ben Aouda tous trois du Constantinois, Bachir Chihani responsable de la daïra de Kroub et Moustafa Ben Boulaïd dans les Aurès. Mohammed Boudiaf prit également contact avec les membres de la délégation extérieure du PPA-MTLD, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed et Mohammed Khider, basés au Caire.

La proximité entre le CRUA et certains membres du Comité Central rendait peu crédible aux yeux de certains sa posture de troisième force voulant transcender l’opposition entre centralistes et messalistes. Nombre d’anciens de l’OS craignaient d’être utilisés comme instruments par les centralistes dans la lutte qui les opposaient aux messalistes, reléguant par là aux « oubliettes de l’histoire » le recours à l’action armée pour laquelle ils militaient depuis des années.

Malgré ces liens avec les centralistes, la constitution du CRUA permit de mettre le recours à lutte armée au centre du débat animant la crise entre les diverses tendances du PPA-MTLD. Au lieu de devenir une force d’appui du Comité Central, le CRUA devint un interlocuteur des autres tendances, qui ne pouvaient plus les ignorer dans l’évolution de la crise interne au mouvement nationaliste révolutionnaire.

Sous la pression de Youssef Zighoud, de Mohammed Mechati et de Lakhdar Ben Tobbal, les dirigeants du CRUA se démarquèrent de leurs alliés centralistes à partir du mois de juin 1954. Pour les hommes du CRUA, « l’action directe prend le pas sur toutes les autres considérations et devient la priorité des priorités. Aussi, avec Boudiaf à leur tête, prennent-ils leurs distances avec les membres centralistes fondateurs du CRUA, et se proclament-ils libres de leurs mouvements ». Grâce à l’initiative du CRUA, l’insurrection, que nombre de militants nationalistes espéraient depuis des années, redevenait une option politique crédible. La volonté politique d’un petit groupe d’activistes rouvrait les champs du possible du mouvement nationaliste révolutionnaire algérien dans sa lutte pour l’indépendance.

Afin de lancer l’insurrection sans attendre, début juin, à Clos Salambier, la réunion dite « des vingt deux » fut organisée afin de constituer un groupe d’avant-garde capable de préparer le passage à la « critique des armes » sur l’ensemble du territoire algérien. Au cours de la réunion, les « vingt deux » désignèrent Mohammed Boudiaf en vue de choisir une direction collégiale capable de superviser la préparation de l’insurrection. Mohammed Boudiaf fit appel à Moustafa Ben Boulaïd, Mourad Didouche, Larbi Ben M’hidi et Rabat Bitat, une dernière place fut laissée vacante pour le futur représentant de la Kabylie. Enfin, les « vingt deux » adoptèrent une motion affirmant que « le déclanchement de l’insurrection armée, seul moyen pour dépasser les luttes intestines et libérer l’Algérie ».

Dans cette lutte pour l’autonomisation du CRUA et dans l’organisation de l’action pré-insurrectionnelle, fut publié, le 5 juillet 1954, un numéro spécial du journal Le Patriote, commémorant le vingt-quatrième anniversaire de la prise d’Alger. Evidemment, pour les nationalistes révolutionnaires algériens, comme pour le reste de la population algérienne, la prise d’Alger était perçue comme une terrible défaite et sa commémoration relevait avant tout d’un rituel politique de deuil, comme évènement fondateur d’une mémoire nationale blessée et humiliée.

« Le souvenir est un bienfaits pour les croyants »

Ce numéro spécial fut l’occasion pour les hommes du CRUA d’exprimer leurs visions de plus d’un siècle de domination française sur l’Algérie. Au nom du peuple humilié, les nationalistes révolutionnaires cherchaient à rappeler les origines du calvaire de l’Algérie. Le discours nationaliste révolutionnaire du CRUA faisait appel aux sentiments patriotiques et religieux des cadres du PPA-MTLD afin de les convaincre de rallier leurs positions activistes. Afin de marquer l’identité islamique du mouvement nationaliste algérien et en même temps de montrer le caractère mémoriel de ce numéro spécial, Le Patriote comportait en entête le verset coranique : « souvenez vous, le souvenir est un bienfait pour les croyants ».

Les hommes du CRUA faisaient le constat que la colonisation de l’Algérie par la France avait été faite au prix d’une terrible conquête. Selon les rédacteurs du journal Le Patriote, qui affirmaient leur attachement à la terre algérienne, et dénonçaient la conquête française faite à la pointe des baïonnettes et au son du canon : « notre belle Algérie a été conquise par le fer et le sang ». Ils évoquaient les « projets criminels des impérialistes français » etl’« esclavagisme civilisateur » pour dénoncer le colonialisme français et le sort réservé au peuple algérien dans l’Algérie coloniale.

Pour les nationalistes révolutionnaires algériens, le colonialisme, qui s’appuyait sur une hiérarchisation « raciale » plaçant l’homme occidental au sommet de la pyramide humaine, était l’ennemi absolu du colonisé. Le colonialisme était considéré comme ontologiquement oppressif car basé sur des principes contraires à la dignité humaine. Il était considéré comme le fléau des peuples non-occidentaux sur lesquels il s’était abattu : « Le colonialisme, quelque soit le vocable sous lequel il se cache, ne peut jamais être d’aucune utilité pour le colonisé, bien au contraire, plus il dure, plus il s’enracine et plus il risque d’anéantir la proie qu’il a saisie. Basé sur des fondement inhumains : le racisme et la force, il a pour but le profit par l’exploitation de l’homme par l’homme et est par conséquent, incapable d’évolution dans le sens du progrès, il restera l’éternellement le fléau pour les peuples sur lesquels il s’abat ».

Cette condamnation du colonialisme amenait les rédacteurs du journal Le Patriote à appeler les cadres du mouvement nationaliste à combattre avec détermination la présence française en Algérie. 

Pour les activistes du PPA-MTLD, il n’était pas question de se contenter de dénoncer la violence de la conquête et de s’enfermer dans un statut de victime. Hommes d’action et de combat, ils préféraient magnifier la résistance « héroïque » du peuple algérien face à la machine de guerre française. Pour eux, il était nécessaire de rallumer la flamme de la résistance en exaltant les noms de l’Emir Abdelkader, d’Ahmed Bey de Constantine, de Mohammed el-Mokrani, du cheikh el-Haddad ou de Bouamama.

En même temps l’invocation de la lutte séculaire du peuple algérien, leur permettait de dépasser le seul héritage du MTLD, qui avait misé sur l’action politique légale honnie de la frange activiste du mouvement nationaliste révolutionnaire. Face à la « défaillance » des dirigeants du mouvement nationaliste, il était nécessaire de glorifier l’action du peuple algérien qui était restée, malgré la défaite, « pure  » et rebelle à la domination coloniale. Le Patriote affirmait que « le peuple algérien, fort de ses traditions guerrières et de son courage, a su s’élever au rang de l’admiration et de la gloire ». Pour les hommes du CRUA,les défaites successives de la résistance algérienne n’avaient pas entamé l’esprit de révolte : « le peuple algérien en dépit de cette défaite n’a pas cessé un instant de prouver à chaque fois, à la puissance dominante et au monde, son amour de la liberté et de l’indépendance ».

Le « mythe de l’Algérie française »

Cette exaltation de l’esprit de résistance du peuple algérien, les amenait à dénoncer le « mythe de l’Algérie française ». Pour eux, l’Algérie coloniale n’était pas la France, ne pouvait être la France et ne voulait pas être la France pour reprendre les mots du cheikh Abdelhamid Ben Badis. Dans cette perspective, les algériens n’étaient pas des français et ne voulaient pas l’être. La rupture avec la puissance coloniale française devait être immédiate et totale. L’Algérie était une nation pleinement constituée, avant 1830, rattachée par la force des armes à l’empire français.

Dans la tradition de l’Etoile Nord Africaine puis du PPA-MTLD, qui avaient toujours combattu avec acharnement toute idée assimilationniste de rattachement de l’Algérie à la France, les activistes refusaient inconditionnellement toute idée d’un lien institutionnel entre les deux pays. Selon Le Patriote, l’idée de « l’Algérie française » était une idée raciste développée par les tenants de la colonisation pour légitimer et entériner définitivement leur domination : « fidèle à l’esprit colonialiste foncièrement exploiteur et raciste de Bugeaud et autre Lyautey, feu la troisième république puis les nombreux gouvernements qui se sont succédés depuis l’avènement de la Quatrième n’ont cessé de clamer au cours de leurs multiples banquets officiels le refrain : l’Algérie province française, l’Algérie trois départements français ».

En réponse au discours colonialiste sur « l’Algérie française », les nationalistes algériens invoquaient la nation algérienne souveraine, avec son identité nationale-culturelle. Le principe directeur de la pensée politique nationaliste était la revendication de la spécificité identitaire de Algérie, dont découlait son droit à constituer un Etat indépendant. Le discours des nationalistes sur la nation algérienne, analyse Mohammed Harbi, ne fut pas consécutif « à une réflexion sur le passé de l’Algérie et son devenir » mais répondait à ceux qui faisaient fi de « la liberté du peuple algérien, de sa souveraineté ou subordonnaient son émancipation à leur problématique propre de la nation. Dans la pensée de Messali, la communauté religieuse, le peuple, l’Etat, la nation » était « une seule et même chose ».

Pour les hommes du PPA-MTLD, l’Algérie prenait la forme d’une individualité transhistorique et immuable traversant l’histoire sans s’altérer. De fait, Le Patriote mettait l’accent sur l’Etat algérien détruit par la conquête ainsi que sur la politique coloniale de déculturation et d’aliénation menée par l’administration française en Algérie depuis 1830 : « le bilan des faits ou plutôt des méfaits de cette administration pendant les cents vingt quatre années d’occupation se résume à présider avec bienveillance depuis l’éviction par la force de l’Etat algérien, jadis libre et souverain, à la destruction du patrimoine (moral religieux, politique, économique et culturel) de la Nation algérienne ». Pour les nationalistes révolutionnaires, l’être collectif algérien apparaissait menacé par la politique coloniale française. En réaction à cette politique, ils percevaient l’évolution historique au travers de la constitution d’individualités culturelles dont chacune constituait une communauté spécifique, un peuple.

L’Algérie arabo-islamique

L’exaltation de la spécificité identitaire algérienne était une arme dans la lutte contre la domination coloniale. Pour les hommes du CRUA, perpétuant en cela le discours nationaliste révolutionnaire développé depuis trente ans, la politique de déculturation et d’aliénation, menée par la France, était particulièrement prégnante au niveau religieux et au niveau linguistique. Face à cette politique, les nationalistes algériens se posèrent comme des historicistes exaltant leur spécificité culturelle en mettant particulièrement l’accent sur tout ce qui distingue l’identité algérienne de l’identité française. La mise en avant des spécificités religieuses et linguistiques du peuple algérien permettaient d’appuyer l’idée d’indépendance totale de l’Algérie.

Au niveau religieux, malgré la loi de 1905 de séparation des cultes et de l’Etat qui s’appliquait en Algérie au catholicisme, au protestantisme et au judaïsme, l’administration française continuait à nommer et à rémunérer les agents du culte musulman (imams, muftis…). Les activistes dénonçaient cette mise sous tutelle du culte musulman par l’administration qui cherchait par là à prévenir toutes résistances religieuses et culturelles : « Le culte musulman muselé par l’administration, dépossédé de ses biens habous, ne représente plus qu’un instrument entre les mains de l’administration ». De plus, Le Patriote dénonçait les missionnaires chrétiens qui « s’efforcent d’évangéliser par le pain et par les produits pharmaceutiques des jeunes innocents : fils de musulmans ».

La politique de déculturation et d’aliénation de l’administration coloniale passait, aussi, par une lutte contre la langue arabe. Cette langue, peut-être encore plus que la religion musulmane, avec laquelle l’administration acceptait de composer à condition que ses agents se mettent à son service, fut combattue car elle servait de lien entre l’Algérie et son espace civilisationel d’appartenance, le monde arabo-islamique, dont la France espérait la couper. Le Patriote dénonçait le fait que la langue arabe soit « considérée comme une langue étrangère en Algérie ».

Là encore les partisans du CRUA reprenaient à leur compte le discours sur la langue arabe, comme idiome national, élaboré au sein du mouvement national depuis une trentaine d’années. La défense de la langue arabe était devenue le symbole même de la volonté de préserver l’identité algérienne face à la politique coloniale de déculturation. Par cette défense de la langue arabe, les militants nationalistes auraient facilement pu faire leurs les propos d’Herder affirmant qu’« on ne peut causé de plus grand dommage à une nation qu’en la dépouillant de son caractère national, de ce qu’il y a de spécifique dans son esprit et dans sa langue ».

Misère et répression

Outre ce sombre bilan de la politique culturelle française, les activistes du PPA-MTLD dressaient l’état des lieux de la situation économique et sociale de l’Algérie après plus d’un siècle d’occupation française. Pour les partisans du CRUA la situation dans laquelle se débattait le peuple algérien était catastrophique : « partout la misère et la désolation sont maîtres ». Le Patriote poursuivait en affirmant que le monde entier reconnaissait la misère du peuple algérien : « Les conditions de vie (habitat, mode de vie, moyen d’instruction et de formation) dans lesquelles naissent et grandissent les fils légitimes de cette terre sont maintenant universellement reconnus comme inhumaines ». 

Enfin, dans ce bilan de cent vingt-quatre année de domination française, les activistes rappelaient les horreurs de la répression colonialiste. Ils n’hésitaient pas à comparer les méthodes des colonialistes français aux SS et à la Gestapo. En cela, ils suivaient les analyses de Malek Bennabi ou d’Aimé Césaire, développées dans Discours sur le colonialisme.

Le Patriote dénonçait toutes les violences que les Algériens subissaient depuis plus d’un siècle de colonisation : « Le bilan de l’armée de Bourmont, Mac Mahon Pélissier, Juin, Guillaume, Carbey, Duvals et autres « baroudeurs » n’est que terre brûlée, enfumades, assassinats, ratissages qu’elle applique à l’ensemble du Maghreb. Ses auxiliaires les forces de polices n’ont rien à envier dans le domaine des supplices : baignoires décharges électriques dans les parties sensibles, bouteille dans le rectum ou la technique des fours crématoires (Héliopolis) ; à leurs condisciples en honneurs, les SS et la Gestapo nazis ».

Désigner l’ennemi politique

Le bilan de cent vingt-quatre ans de colonialisme français amenait les hommes du CRUA à désigner leur « ennemi politique » au sens schmittien du terme. La désignation de l’ennemi qui est le prélude à toute action politique. Les antagonismes sociaux produits par le système colonial faisaient de l’opposition entre le colonisateur et le colonisé la contraction principale dans l’Algérie sous domination française. Le monde colonial, coupé en deux, opposant colonisateurs et colonisés, était la matrice des oppositions politiques se développant en Algérie selon Franz Fanon : « ce monde compartimenté, ce monde coupé en deux est habité par deux espèces différentes. L’originalité du contexte colonial, c’est que les réalités économiques, les inégalités, l’énorme différence des modes de vie, ne parviennent jamais à masquer la réalité humaine. Quand on aperçoit dans son immédiateté le contexte colonial, il est patent que ce qui morcelle le monde c’est d’abord d’appartenir ou non à telle espèce, à telle race ».

Les colonisateurs étaient désignés comme les principaux défenseurs et les principaux bénéficiaires de la domination coloniale. Depuis le début du siècle, les colonisateurs s’étaient systématiquement opposés à toutes réformes et ce même lorsqu’elles étaient revendiquées par des Algériens se réclament de la nation française. Les assimilationnistes parmi les Algériens furent invariablement confrontés à un « plafond de verre », qui les empêcha de devenir les égaux des Européens d’Algérie. Le système colonial était un système de caste, dont les colonisateurs étaient les seuls bénéficiaires.

De fait, le colonisateur prenait la figure de l’ennemi : « Au dessus de tout cet amas de ruines et de désolation, se sont édifiées des fortunes colossales qui font la pluie et le beau temps. Des immeubles bien alignés et des villas enfouies dans de doux feuillages des jardins abritent l’opulence et le luxe de cette caste privilégiée : gouverneurs et administrateurs, généraux et policiers, gros fermiers et industriels. Quelques routes, un tronçon de chemin de fer, quelques barrages ça et là, juste de quoi faire fructifier les affaires de ces seigneurs mais jamais au profit du peuple considéré comme incapable et fainéant, en un mot tout est bon pour spolier et exploiter malgré le sang généreux versé pour ces Messieurs sur les différents champs de bataille ». Le Patriotepoursuivait : « Quant aux colons qui se sont accaparés les meilleurs terres et ressources du pays, ils n’ont fait que tirer les ficelles à cette même administration et ses instruments de répression : l’armée et la police, pour fomenter des complots périodiques à fin de protéger et d’accroître leurs privilèges exorbitants. Voilà le vrai visage de ceux qui ne cessent de clamer hier comme aujourd’hui la pérennité de l’Algérie française. Voilà aussi leur œuvre qu’ils veulent civilisatrice parce quelle exige que cohabitent ici luxe et dénuement, seigneurs et esclaves ».

Pour les hommes du CRUA, qui avaient placé la lutte armée au cœur de leur engagement militant, la désignation de l’ennemi politique devait préparer l’insurrection permettant au peuple algérien de recouvrer sa souveraineté. Tout leur argumentaire était basé sur cet objectif principal. Le but était de rallier le plus grand nombre de cadres du PPA-MTLD, en plein éclatement, à la ligne activiste.

Pour cela, il posait comme principe que la lutte armée était, en raison de la structure même de système de colonisation prévalent en Algérie, l’unique moyen d’aboutir à la libération de leur pays : « le peuple algérien qui s’est opposé en 1830 à l’envahisseur, celui qui n’a jamais cessé de combattre depuis, saura, fort de la légitimité de ses droits sur la terre de ses aïeux, imposer un jour, et contre tous, le bien fondé de ses aspirations à la libération et au bien-être. Il saura donc de son coté mettre à profit la plus petite des occasions pour détruire l’hydre impérialiste et avec elle le mythe de l’Algérie française. Par les sacrifices immenses qu’il consentit et consentira, il fera, un jour proche, de cette terre la propriété des Algériens ». A la condamnation de l’électoralisme se joignait l’exaltation du principe nationaliste d’autonomie qui, dans tous les domaines, répudiait ce qui était imposé de l’extérieur, et recommandait de tout tirer de ses propres forces par un acte créateur perpétuellement renouvelé. Cet acte créateur devait être celui du peuple algérien qui était condamné à s’en remettre uniquement à ses propres forces.

Cette mise en avant de la volonté d’en finir avec les colonisations, permettait aux activistes de condamner toutes les tendances réformistes qui chercheraient une solution conciliatrice au problème algérien. Selon Le Patriote, « vouloir en finir avec un tel colonialisme, implique la détermination et la volonté arrêtée d’éloigner de nous et à jamais les solutions autres qui ne visent pas à détruire complètement ce régime fait de privilèges exorbitants et d’inégalités sous la garde d’une nuée de tortionnaires et de marchands à l’abri de la baïonnette du soldat et de la croix du missionnaire ».

Une conception organique de la nation

En conclusion, Le Patriote définissait la future nationalité algérienne. Cette définition peut apparaître quelque peu contradictoire avec l’ensemble du propos tenu jusqu’à lors. En effet, alors qu’il avait dénoncé les colonisateurs et qu’il parlait des « fils légitimes » de l’Algérie, donnant par là une définition organique de la nation, Le Patriote affirmait ici que la nationalité algérienne reposerait uniquement sur la détermination à combattre le système colonial : « Les Algériens seront tous ceux qui viendront grossir les rangs des patriotes qui se sont donnés pour tâche nationale la liquidation de ce régime colonialiste avec son administration rétrograde et raciste, les forces répressives et les privilèges énormes des gros possédants. Voilà le seul critère véritable, la condition essentielle qu’il faudra remplir et cela sans distinction de race ni de religion aucune pour se réclamer des Algériens ». En fait, les nationalistes considéraient que les Européens et les juifs, naturalisés en vertu de décret Crémieux, pourraient devenir citoyens algériens par un acte volontariste et avaient vocation à s’intégrer à la communauté nationale. Leur engagement dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie devait être le signe même de cette volonté de s’intégrer à la nation algérienne, permettant leur accession à la citoyenneté dans la future patrie libérée.

En fait, on peut sûrement voir dans le texte du journal Le Patriote la reprise partielle d’un des mots d’ordre du PPA-MTLD. Mais pour les activistes l’appartenance à la nation algérienne était avant tout liée à l’appartenance à la communauté musulmane. Selon Mohammed Harbi, « les activistes ont une vision organique de la société algérienne et indifférents à la question des alliances. […] Sous l’enveloppe apparemment nouvelle on retrouve vivants les vieux contenus de la culture islamique : « Ne vous éclairez pas au feu des infidèles » dit un hadith. La non-coopération, c’est l’application du principe de la séparation absolue entre les communautés, d’où son grand succès dans les larges masses ». La conception organique de la nation professée par les activistes du PPA-MTLD rappelait plus la notion de Volk développée par Herder et Fichte que la « conception française » de la nation basée sur l’adhésion volontaire.

Au lieu d’un individu abstrait, représentant l’espèce humaine mais dépouillée de ses spécificités culturelles, les nationalistes révolutionnaires affirmaient leur identité dans leur mode d’être, de penser et d’agir en vertu de leur appartenance à une communauté déterminée. Pour les nationalistes algériens, la nationalité reposait sur des donnés objectives que formaient une communauté de langue, de foi et de culture. Cette conception de la nation était affirmée dans le dernier paragraphe du texte du journal Le Patriote, qui condamnait l’assimilation et toute forme de coopération avec le système colonial : « Seuls les actes de chacun de nous, habitants de ce pays, décideront demain de nous assimiler inexorablement avec les bourreaux en tant que collaborateurs et complices de leurs actes ou nous classer définitivement au sein de ce glorieux peuple qui oeuvra avec succès pour l’avènement de son indépendance et le bonheur de tous les algériens ».

Environs quatre mois après avoir écrit ces lignes, les hommes du CRUA déclanchèrent la guerre de libération nationale algérienne. Pour ces hommes dont l’action étaient tout entière dirigée vers la lutte armée, le recours à la violence insurrectionnelle était perçu comme l’unique moyen d’abattre définitivement le système colonial. Malgré la rupture que représentait l’explosion le 1ier novembre 1954 dans l’histoire de l’Algérie, les promoteurs de la lutte armée étaient, par leurs idées, les héritiers d’un mouvement national, qui avait développé son discours depuis une trentaine d’année.

Youssef Girar

source:oumma.com

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MOHAMED BOUDIAF:1 novembre 1954

Posté par algeriedemocratie le 31 octobre 2009

Boudiaf

Par MOHAMED BOUDIAF

Répondant aux désirs des militants du parti et certainement à celui de tous les Algériens épris de vérité, la commémoration du 20e anniversaire du 1er novembre 1954 sera pour moi l’occasion de reprendre l’histoire de cette époque, des contacts, des discussions, des démarches, de l’organisation, en un mot des circonstances réelles dans lesquelles est née l’insurrection algérienne.
Bon nombre de personnes étrangères à ces événements ont écrit et continuent de le faire en déformant par intérêt ou par ignorance les faits attribuant à des gens des rôles qu’ils n’ont pas joués, idéalisant certaines situations, et passant d’autres sous silence, refaisant l’histoire après coup. Le résultat le plus clair de ces manipulations est d’entrainer une méconnaissance d’un passé pourtant récent chez les millions de jeunes Algériens qui n’ont pas vécu cette période et qui sont pourtant avides d’en savoir les moindres détails.
Mon propos va donc s’attacher à reconstituer le déroulement des événements de l’année 1954 en m’efforçant de rétablir la vérité historique et de relever les erreurs les plus fréquemment commises. Je suis personnellement convaincu que cette histoire reste à écrire; ce qui sera dit ci-après ne peut être que le survol rapide d’un bouillonnement révolutionnaire impétueux qui a su transformer une crise grave du mouvement national en un processus de lutte armée dont l’aboutissement fut la libération de l’Algérie d’une colonisation séculaire.
Pour bien comprendre les événements de l’année 1954, il est indispensable de faire un retour en arrière pour bien situer les raisons profondes de l’élan révolutionnaire qui à été à la base de la préparation rapide et du succès du déclenchement de la guerre de libération nationale. Je ne crois pas qu’il suffit comme le font certains, de mettre en valeur le rôle de quelques «  chefs historiques » et de ramener l’histoire à des individus pour saisir ce qui c’est passé. Les hommes du 1er novembre, s’ils eurent un mérite, ce fut précisément celui d’être parvenus à exprimer et à mettre en œuvre ce qu’une grande masse d’Algériens pensaient et souhaitaient. Eux-mêmes furent le produit de circonstances, de luttes politiques et il est dangereux de pratiquer le culte des héros ( même s’ils sont morts ) car c’est là le meilleur moyen de nier le rôle du peuple…
Il paraît très intéressant de suivre pas à pas l’évolution du nationalisme algérien et, en particulier du parti qui en fut le plus représentatif, le P.P.A. Mais cela dépasserait largement le cadre de cet écrit. Aussi, je me contenterai de dire quelques mots des événements qui, à mon sens, ont joué un rôle dans la maturation du processus insurrectionnel.

MAI 1945 ET SES CONSEQUENCES

Je veux parler d’abord des événements de mai 1945 qui, en ensanglantant le Constantinois ont fait la preuve irréfutable que le colonialisme ne pouvait être combattu que par des moyens révolutionnaire.
Pour les militants de ma génération, le 8 mai 1945 fut le point de départ d’une prise de conscience et d’une rupture:
Prise de conscience de la nécessité de rechercher au-delà de la simple revendication de l’indépendance la voie à suivre et les moyens à employer pour y parvenir. Il faut dire que, jusqu’à cette époque, le débat dans le mouvement nationaliste se situait surtout autour du thème même de l’indépendance, de sa possibilité, de l’affirmation de la personnalité algérienne contre la politique d’assimilation. Pour la stratégie à suivre, rien n’était défini, si ce n’est la référence aux grands principes démocratiques et humanitaires. Avec la charte de l’atlantique, qui reconnaissait « le droit des peuples à disposer d’eux mêmes «  les dirigeants des mouvements finirent par penser que l’émancipation de l’Algérie pourrait être obtenue par des moyens pacifiques. Cette conception idyllique vola en éclats lorsque les évènements de mai 1945, avec leurs milliers de morts, ramenèrent brutalement les Algériens à la réalité.
Rupture avec les anciennes conceptions de la lutte et de l’organisation. Avant la deuxième guerre mondiale, l’organisation du P.P.A. Se limitait à un mouvement de sympathisants acquis à l’idée de l’indépendance. Les cadres citadins du mouvement qui avaient du mal à sortir d’Alger n’étaient pas parvenus à en étoffer la structure, malgré la grande réceptivité des masses aux mots d’ordre simples qu’ils diffusaient. Vers la fin de la guerre, le mouvement créé autour du « Manifeste du Peuple Algérien « , les A.M.L. ( Amis du Manifeste de la Liberté ) avait en quelques mois recueilli des centaines de milliers d’adhésions.
Lancé par des notables issus de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie instruite ( Abbas et les élus des délégations financières ). Le Manifeste avait grâce à un « Additif » de dernière heure, recueilli le soutien du P.P.A. Parce que sa base était plus populaire, ce dernier joua un rôle moteur dans le mouvement, tout en cherchant à en durcir les positions. Et comme les activités de propagande des A.M.L. Rassemblaient beaucoup de monde, cela permettait aux militants du P.P.A. D’établir de nombreux contacts. Aussi, au congrès des A.M.L de 1945 ( mars ) il apparut nettement que la tendance P.P.A. Était majoritaire et la revendication de l’indépendance s’y affirma avec force.
En fait, l’effervescence populaire était à son comble. Le mécontentement et le sentiment anticolonialiste puisaient leur force dans la situation effroyable que connaissait la grande majorité des Algériens abandonnés à la famine à la maladie. Les autorités coloniales décidés à reprendre la situation en main, cherchaient l’occasion de frapper un grand coup. Elles la trouvèrent dans les défilés organisés à l’occasion de la victoire auxquels les mouvements nationalistes participèrent avec des drapeaux algériens pour monter leur volonté d’accéder à l’indépendance. Il est faux de prétendre qu’ils voulaient organiser un soulèvement. J’ai eu plus tard l’occasion d’en discuter avec le responsable du parti de Sétif, Maïza, il n’avait aucune directive et ne savait quoi répondre aux militants qui vinrent lui en demander après le début des incidents dans la région. Ce sont des provocations policières qui ont mis le feu aux poudres. Le scénario fut le même un peu partout. Dès que les drapeaux étaient sortis, la police tirait sur le porteur. La foule réagissait. Mais c’est à Sétif que les réactions furent les plus violentes, car la manifestation tourna à l’émeute, de nombreux paysans se joignant au mouvement et se soulevant spontanément. Pendant plusieurs jours, des fermes furent attaquées. Une centaine d’Européens furent tués entre le 8 et le 13 mai.
La répression fut d’une violence inouïe. Les légionnaires et les tirailleurs sénégalais se distinguèrent particulièrement. Des mechtas entières furent rasées, les douars bombardés par l’aviation et la marine, tandis que les milices des colons se livraient à des massacres atroces. Enfin, les arrestations se comptaient par milliers. Cette offensive du colonialisme a eu pour effet de clarifier les choses. Les A.M.L. Se disloquèrent. Chaque mouvement constitutif prenant ses distances et suivant une évolution autonome :
Abbas et ses amis fondèrent l’U.D.M.A ( Union Démocratique du Manifeste Algérien ) qui rassemblait des notables issus des professions libérales, de la grosse bourgeoisie, des élus, etc. Tout en se prononçant pour l’autonomie de l’Algérie, l’U.D.M.A se situait à l’intérieur du système colonial, plus proche des courants assimilationnistes d’avant guerre que des nationalistes proprement dits. Elle ne cherchait d’ailleurs pas à organiser les masses, son objectif était surtout la constitution d’une clientèle électorale.
Les Oulémas qui, bien qu’étant une organisation à caractère religieux et culturel, ne pouvait s’empêcher de jouer un rôle politique. Leur attitude était ambiguë. Défenseurs acharnés se la personnalité musulmane en Algérie, ils étaient beaucoup moins chauds lorsqu’il s’agissait de se prononcer sur l’indépendance totale. Selon eux celle-ci ne pouvait être envisagée dans l’immédiat tant que les grandes masses restaient plongées dans l’ignorance. Implantés dans les médersa et les mosquées, ils exerçaient une influence certaine sur la population, au moins dans les villes. Ils réservaient leurs coups surtout au P.P.A. , calquant leurs positions sur celles de leurs amis U.D.M.A.
Le P.P.A. Était désormais le mouvement sur lequel reposaient les espoirs de l’Algérie. La répression de 1945 avait amené une épuration du mouvement. Pas mal d’anciens responsables rejoignirent l’U.D.M.A. Ou cessèrent toute activité. Parallèlement , l’arrivée au sein du parti de nombreux jeunes gens qui revenaient de la guerre, pour la plupart originaires des villes et villages de l’intérieur, bouscula le cadre traditionnel d’origine citadine et algéroise et fit apparaître des tendances plus dures qui pensaient à mettre en place une organisation plus solide, mieux charpentée et dotée d’une stratégie révolutionnaire.

LA CREATION DU M.T.L.D.
Et c’est précisément à ce moment en 1946 que Messali à son retour d’exil, se prononça pour la participation du P.P.A. Aux élections. Influencé sans doute par les délégués arabes à l’O.N.U. Qu’il avait rencontrés à Paris, il développa l’idée que le parti, pour élargir son audience, devait entrer dans une phase de légalité, s’ouvrir sur les intellectuels rechercher le soutien des milieux français libéraux. Inutile de préciser que beaucoup de militants étaient hostiles à cette nouvelle orientation, mais ils ne purent la combattre car le parti était bâti autour du personnage de Messali et personne ne pouvait s’opposer à sa volonté. Or, Messali frappé par le succès de l’U.D.M.A. Aux élections du 2 juin 1946, tenait absolument à ce que le P.P.A. Participe aux élections législatives. Il prit cependant soin de présenter cette participation comme un simple moyen de toucher les masses et qui n’impliquait pas l’abandon de la ligne révolutionnaire du parti, thème qu’il développa largement au cours de la campagne électorale, allant jusqu’à affirmer que les élus du parti n’iraient pas au Palais Bourbon. Ce qui ne fut qu’une promesse sans lendemain puisque les cinq élus siégèrent jusqu’en 1951, terme de la législature.
Le passage à cette politique électoraliste eut des conséquences déterminantes sur les positions du parti. Les militants durent changer leur mentalité et leurs méthodes de travail. Ils furent obligés de sortir de la clandestinité pour mener des actions légales, tenir des meetings, combattre les candidats des autres partis et même se présenter comme candidats. Cela ne manqua pas de troubler bon nombre d’entre eux partisans d’une ligne dure, qui exigèrent de la direction la tenue d’un congrès.
Ce
lui-ci se tint clandestinement début 1947 en présence de Messali. Au terme de trois jours de discussions violentes, il entérina la voie électoraliste appliquée par le parti, créant à cet effet une organisation légale : le M.T.L.D. ( Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques ). En contrepartie, il décida de mettre en place une Organisation Spéciale ( l’OS ) de caractère para-militaire dont l’objectif était de préparer à terme l’action armée. Bien que résultant d’un compromis et répondant au souci de la direction de ne pas se couper de l’aile dure du mouvement, la création de l’O.S n’en demeure pas moins un événement capital. De plus elle constituait aux yeux des militants une garantie contre les déviations qui pourraient attendre le parti.
A partir de là, Messali et la direction du parti ayant les coudées franches, poursuivirent leur politique électoraliste avec un succès inégal. Echec relatif aux élections législatives de 1946 compensé, il est vrai, par un succès aux élections municipales d’octobre 1947 pour lesquelles le parti obtint 80% des voix. Ce succès amena l’autorité coloniale à sévir et à truquer les élections. Aussi, en 1948, lors du vote pour l’assemblée algérienne, la répression s’abattit sur l’organisation légale. Les candidats étaient arrêtés, les militants pourchassés, tandis que des députés, régulièrement élus, étaient recherchés par la police. Cette réaction montra clairement à tous les limites de l’action légale et dissipa les illusions que pouvaient encore entretenir certains militants sur les possibilités de lutte à l’intérieur du système colonial. Persister dans cette voie relavait désormais, non plus de l’erreur politique mais de la trahison délibérée. La suite des évènements n’allait pas tarder à nous le démontrer.

… ET DE L’O.S.

Mais revenons à l’O.S. Dont l’installation fut réalisé durant cette période 1947-1948. Ses militants furent choisis au sein de l’organisation politique clandestine du P.P.A. Sur la base de critères tels que : conviction, courage physique, discrétion, clandestinité etc. En principe ces choix devaient faire de l’O.S. Une organisation rigoureusement sélective complètement autonome du reste du parti et dont le but aurait été de former des cadres en vue du déclenchement du processus révolutionnaire. En fait, il faut reconnaître que les nombreux marchandages qui présidèrent au dégagement des éléments de l’O.S. Pesèrent lourdement sur une naissance difficile. En effet, les responsables de l’organisation politique étaient réticents à l’idée de se séparer de leurs meilleurs militants.
Six mois après, la mise en place était quand même chose faite et, au printemps 1948, l’O.S. Commença à voler de ses propres ailes. La direction était confiée a un état-major national constitué d’un coordinateur, Mohamed Belouizdad, d’un responsable militaire Belhadj Djilali, d’un responsable politique Hocine Aït Ahmed et de responsables départementaux : Oranie, Ahmed Ben Bella; Algérois, Maroc Mohamed; Alger-ville et Mitidja, Reguimi Djilali, Kabylie, Aït Ahmed et Contantinois, Mohamed Boudiaf. Mohamed Belouizdad assurait la liaison avec le bureau politique du P.P.A. Dont il était membre.
Sur le plan territorial l’Algérie fut découpée en cinq départements : l’Oranie, Algérois, non compris Alger-ville et la Mitidja qui formaient un département la Kabylie et le Contantinois. Chaque département ou unité militaire était lui-même divisé en zones qui se composaient de régions qui à leur tour, englobaient des localités.
Sur le plan organisationnel, la structure de base était le demi-groupe constitué de deux militants et d’un chef de demi-groupe. Ensuite, deux demi-groupes formaient un groupe; soit 3 + 3 + 1 chef de groupe = 7 militants. Au-dessus du groupe, on trouvait la section, composée de deux groupes et coiffée par un chef de section, soit en tout 15 personnes.
La section était le niveau le plus élevé de la structure organique: au dessus il y avait la localité. Si par hasard, une localité possédait des effectifs supérieurs a 15 militants. Il fallait créer une autre section. Ces structures étaient rigoureusement cloisonnées entre elles : chaque demi-groupe menant une activité séparée et n’ayant aucune liaison avec les autres demi-groupes.
L’O.S. Constituait une organisation fermée aux effectifs bloqués et dont le volume oscilla et entre 1 000 et 1 500 militants, avec une stabilisation autour du millier a la fin de la période d’installation.
Examinons maintenant la formation qui était dispensée aux militants. Il y avait ce qu’on appelait l’éducation militante et qui était beaucoup plus morale que politique. Elle comprenait des cours sur les qualités du militant révolutionnaire, ses droits, ses devoirs, son rôle, l’esprit de sacrifice, l’initiative, l’anonymat de l’effort, le comportement militant face a la police etc. A côté de cela, les militants recevaient une formation militaire basée sur deux brochures d’une douzaine de leçons chacune et dont l’enseignement allait depuis la leçon de tir, les missions individuelles, jusqu’à l’organisation d’une zone de guérilla. Ces cours théoriques étaient enrichis par l’usage et le maniement d’armes individuelles, par des manoeuvres sur le terrain, des exercices d’alerte et quelques rudiments sur les explosifs et la fabrication de bombes
En conclusion, un militant de l’O.S., cette formation acquise, devait être capable d’organiser et de diriger une action de guérilla.
Dégagés des tâches d’agitation, de propagande, de recrutement, de collecte de fonds, etc, les militants de l’O.S., dans leur ensemble, après un an et demi de travail continu, avaient atteint un niveau de formation élevé comparativement à celle qui étaient resté dans l’organisation politique.
A la fin de 1949, l’O.S. Avait terminé son instruction et déjà un peu partout, une certaine impatience se manifestait. La base voulait passer à une autre étape. La direction du parti fut informée de ces difficultés et des dangers qu’une telle incertitude sur les tâches futures de l’O.S. Faisait courir à la sécurité même de l’organisation dont le secret avait pourtant jusque là , été relativement bien gardé. Mais, comme toujours, les réponses du sommet demeuraient évasives et aucune solution ne venait. Le malaise se généralisa; le cloisonnement devenait de plus en plus difficile à préserver et la mobilisation des militants ne pouvait plus être maintenue si aucune tâche, aucune activité n’étaient fixées.
L’inévitable arriva. En mars 1950 une répression féroce s’abattit sur l’O.S., démantelant ses structures, amenant l’arrestation de centaines de militants et contraignant à l’inactivité tous ceux qui avaient échappé à l’emprisonnement. Un incident mineur dans la région de Tébéssa fut a l’origine de la vague d’arrestation. Voici les faits tels qu’ils me furent rapportés par Ben M’hidi ( qui m’avait succédé à la tête du département de Constantine ). Un cadre de la région nommé Rehiem soupçonné de fournir des renseignements à la police fut exclu du parti. Ben M’hidi fut chargé de l’enquête. Un commando fut dépêche sur place. Cédant à l’énervement, le chauffeur du commando se laissa aller a des menaces. Cette maladresse fut fatale, Rehiem s’enfuit et dénonça les membres du commando à la police qui les arrêta. Ce fut là le point de départ de la vague répressive qui déferla sur toute l’organisation de l’O.S.
Avec du recul, on peut se demander comment l’O.S. N’a pu mieux résister à l’offensive colonial, même si les méthodes employées par la police furent violentes, tortures systématique,etc. Au début, le cloisonnement était respecté : le contrôle de responsables se faisaient avec des cagoules afin de préserver leur anonymat; les groupes n’avaient pas de liaison entre eux. Mais le meilleur des cloisonnements ne perdurer qu’un temps. Il est certain que la police coloniale avait recueilli un certain nombre d’informations. Et plus le temps passait, plus elle parvenait à faire des recoupements. En septembre 1949, je venais d’être muté au département d’Alger, je me souviens que cette question me préoccupait énormément : nous recrutions des gens, nous leur donnions des armes et une formation militaire. Ces gens-là pouvaient être arrêtés, torturés et parler : quelle devait être notre réaction en tant que responsable ? Je posai la question au comité d’organisation. En cas de répression policière, que doit-on faire ? Est-ce que le parti prévoit quelque chose dans ce cas-là ? Je n’ai jamais eu de réponse.
Lorsque les arrestations commencèrent à Tébessa, les responsables vinrent alerter le parti et demandèrent des directives. On leur répondit «  Brûlez les papiers, mettez le matériel à l’abri et attendez « Mais la passivité de la direction du parti ne s’arrêta pas là. Cette dernière, petite bourgeoisie bureaucratique, opta alors pour une voie capitularde tout en évitant de se désolidariser de façon voyante des militants arrêtés. Ce fut là la fameuse thèse du complot élaborée par le comité central qui consistait à reconnaître que les militants arrêtés appartenaient bien au parti, tout en niant l’existence d’une organisation spéciale disposant d’armes et d’accuser la police d’avoir monté un complot de toutes pièces.
Si cette position ne visait qu’a maquiller la vérité en essayant de sauver le plus de militants possible de condamnations lourdes, la chose aurait été plus ou moins admissible. Malheureusement, ce n’était pas le cas. Pour la direction du parti prise de panique, il s’agissait avant tout de dégager sa responsabilité afin de ne pas être impliquée dans cette affaire. C’était tout simplement l’expression d’un état d’esprit et un choix délibéré de la direction, Messali compris.
Pour ceux de l’O.S. Qui échappèrent à la répression ( au niveau de l’état-major, avaient été arrêtés : Ben Bella, Reguimi, Youssefi et Bel Hadj; trois responsables départementaux; Ben Saïd pour l’Oranie, Boudiaf pour l’Algérois et Ben M’hidi pour le Constantinois avaient échappé aux recherches, de même qu’un certain nombre de responsables régionaux et locaux dont Ben Boulaïd qui prit le maquis quelque temps, Bitat, Didouche Mourad, Ben Tobbal, etc.) le lâchage et la défection de la direction ne faisaient plus de doute. Cependant, nous voulions encore espérer et, lorsque le parti nous demanda de lui faire un rapport sur la situation, nous lui proposâmes :
1)De reconstituer l’O.S. Avec une nouvelle conception ;
2)De réviser la ligne politique du parti dans le sens de la préparation d’une action
armée et de s’appuyer davantage à cet effet sur les régions montagneuses : Aures, Kabylie, Ouarsenis, en vue d’y implanter des maquis;
3)De former des cadres militaires. Nous préconisons en particulier l’envoi d’éléments recherchés à l’étranger, pour y recevoir une formation militaire plus poussée.

La direction dissout l’O.S.

Il n’y eut aucune réponse. Après avoir trainé un an, certainement pour émousser les réactions possibles de la base, le parti décida de dissoudre purement et simplement l’O.S. Et de réintégrer ses membres dans l’organisation politique. A ce moment, il apparut clairement que les dirigeants du parti ne voulaient plus entendre parler d’action armée encore moins de reconstitution d’une organisation qui avait failli mettre fin à leur quiétude et à leur train-train.
En somme, le divorce était total entre la direction du parti et les rescapés de l’O.S. La question qui se posait à nous ( principalement Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche et moi-même ) était : que faire ? Nous décidâmes d’attendre en mettant de côté les armes, le service d’identité et les boites aux lettres ( a ce sujet, il est totalement faux de prétendre que Ben Bella fut au courant de quoi que se soit en ce qui concerne les armes, comme l’affirme Courrière dans un de ses nombreux écrits sur la guerre d’Algérie ). Une autre décision fut prise, celle de ne pas réintégrer dans l’organisation politique certains éléments sûrs, tels que les gardiens de dépôts, les agents de liaison ainsi que l’organisation de l’O.S. Des Aurès qui n’avait pas été touchée par la répression.
Le reste des effectifs rejoignit non sans difficultés les cellules politiques. Certains cadres ( Boussouf, Benabdelmalek, Mechati, Bitat, Habachi, Guerras? Ben M’hidi, Didouche… ) furent reversés dans l’organisation politique comme permanents. Prenant prétexte du fait qu’ils étaient recherchés, la direction les avait écartés de toute responsabilité élevée. Ils furent placés en général au niveau des Daïrates. Ils eurent souvent du mal à s’adapter, découvrant dans leurs régions d’autres méthodes de travail, une discipline relâchée, un état d’esprit différent de celui qu’ils avaient connu dans l’O.S. Certains réussirent pourtant à améliorer la situation et à obtenir une certaine influence auprès des militants avec qui ils étaient en rapport. Près du tiers de l’organisation d’Algérie fut ainsi contrôlé par des éléments venant de l’O.S. Mais le problème restait entier. Le parti avait, par la dissolution de l’O.S., clairement manifesté son refus de passer à une phase d’action directe. Quand aux militants de base, trompés par une propagande démagogique, ils étaient convaincus que le parti étai toujours révolutionnaire et il était difficile de les détromper sans remettre en cause le parti lui-même.
Durant toute cette période de 1951 à 1954, l’éclatement et l’approfondissement de la crise au sein du P.P.A. Allaient permettre à toute une frange du parti, qui considérait le sommet avec méfiance, d’entreprendre un travail politique qui, en fin de compte, a touché pas mal de militants. Bien sûr, ce travail n’était pas d’une grande ampleur, il ne sortait pas du cadre de la discipline du parti; mais il traduisait un sentiment profond : la conviction que la direction s’était écartée de la voie de l’indépendance.
Il ne s’agissait pas d’une tendance organisée, mais de contacts plus ou moins réguliers entre des éléments qui n’avaient pas perdu de vue la nécessité de passer à l’action et qui cherchaient à s’empêcher que le point de vue réformiste de la direction n’envahisse la base. Il s’agissait surtout d’une communauté de vues. Cette solidarité des anciens de l’O.S. Fut renforcée par la méfiance et les brimades systématiques dont ils étaient l’objet de la part de la hiéarchie du parti, qui les soumettait à une surveillance quasi policière.
Mon cas personnel posa pas mal de problèmes au Comité Central. J’étais à Alger en contact avec un certain nombre de responsables. Ils ne savaient quel travail me donner. Me confier une Daïra alors que j’étais responsable du département revenait à me rétrograder sans motif. Me mettre à la tête d’une wilaya, cela signifiait que je pourrais assister aux réunions à l’échelon national et être au courant de pas mal de choses, ce à quoi ils ne semblait pas tenir. Aussi me laissèrent-ils sans affectation pendant plus d’un an avant de me confier un travail de bureau : il s’agissait de reprendre les rapports financiers qui parvenaient à l’organisation. J’eus quelque temps après, la possibilité d’accéder aux «  rapports organiques « . A cette époque, chaque responsable de département ramenait de volumineux rapports. Sid Ali, le responsable national, n’avait pas le temps de les lire. Je lui proposai de lui faire des résumés. C’est ainsi que j’ai pu suivre chaque mois l’évolution des effectifs, l’application des directives, l’état d’esprit de la population, l’état de l’organisation, les informations pour toute l’Algérie. Ce travail ne me prenait pas plus de huit à dix jours par mois. Il me laissait tout loisir de rencontrer les camarades de passage à Alger, car ma position me permettait de les toucher facilement.
Ces rencontres consistaient essentiellement en échanges d’informations. Avec les éléments sûrs, on étudiait la manière d’accentuer dans un sens plus révolutionnaire les directives. C’est ainsi que Benabdelmalek organisa dans la région de Soumâa des meetings dans tous les marchés de la région, provoquant une forte agitation qui mit le parti dans l’embarras. Il avait interprété à sa façon, une directive de routine concernât les prise de parole.
C’est à la suite d’un autre dépassement de directives que Messali, en tournée de propagande dans la région d’Orléansville ( El-Asnam ) fut arrêté et interné en France. De grandes manifestations populaires avaient été organisés en effet par le comité régional dont le responsable, Guerras, un ancien de l’O.S. Avait dépassé les intentions du Comité Central qui souhaitait un accueil plus discret.
Cela dit, il faut reconnaître honnêtement que notre petit groupe de rescapés de l’O.S. En dépit de son désir d’entreprendre une action conséquente, mettant le parti devant le fait accompli, ne pouvait faire ce qu’il voulait à cause de la suspicion dont il était l’objet et de la grande difficulté qu’il avait de se mouvoir librement. De plus, nous ne pouvions nous passés du concours du parti pour nos moyens d’existence, nos hébergements, etc, car nous étions toujours activement recherchés par la police.
Dans ces conditions, notre travail restait limité, les tentatives pour élargir notre groupe se heurtaient au réseau d’information de la direction. Je citerai une anecdote à ce sujet : Didouche qui était dans l’Est algérien avait essayé de sonder le permanent de Souk Ahras, Safi Boudissa. Celui-ci se pointe un jour à Alger, prend contact avec Dekhli, responsable à l’organisation, et demande pourquoi : «  C’est une affaire privée et grave. «  Mis en présence de Lahouel, Boudissa lui dit : «  C’est très grave, il y a des éléments qui intriguent pour te renverser. «  «  Qui ? «  demande Lahouel «  Je ne sais pas, mais il y a Didouche «  C’est Lahouel lui-même qui rapporta cette conversation à Dekhli en lui demandant de me sonder pour voir ce qu’il en était. Un mois plus tard, Didouche était muté à Boghari sans la moindre explication. Même aventure pour Boussouf qui, après un mois de suspension, fut muté d’Oran à Skikda.
Au printemps 1952, un membre du Comité central, Abdelhamid Mehri, qui était opposé à la politique de la direction et que je voyais souvent vint m’informer que deux officiers originaires du Rif ayant fait leurs études militaires à Baghdad cherchaient des Algériens décidés à lancer des actions. Ces deux officiers avaient été envoyés par l’Emir Abdelkrim qui les avaient chargés de contacter les divers mouvements maghrébiens. Ils avaient rencontré deux membres de la direction du parti, Mezrena et Lahouel, en présence de Mehri qui, en tant qu’arabisant, servait d’interprète. La réponse du parti fut qu’il n’avait rien à faire. Abdelkrim qui s’attendait à cette réaction avait conseillé à ses émissaires de contacter d’autres éléments du parti, même en dehors de la direction. Mehri, au courant de leurs intentions, leur proposa de nous rencontrer. Nous eûmes une première discussion avec eux. Ils nous expliquèrent que leur objectif était de lancer à l’échelle maghrébine en contactant des Tunisiens des Algériens, des Marocains. Pour ce qui concerne l’Algérie, ils pensaient qu’une action provoquerait une mise hors circuit de la direction et favoriserait la libération de la base.
Didouche était à ce moment là à Berrouaguia et je lui demandais de me rejoindre pour approfondir la question, car la perspective d’une action qui ne serait pas isolée et qui déborderait le cadre algérien nous semblait intéressante. Nous ne voyions pas très bien la suite, car l’appareil du parti était très puissant. Il était impossible de toucher la base enfermée dans ce carcan et soumise à une hiérarchie solide. Pourtant, nous pensions qu’une action de ce genre pouvait faire sauter quelques écrans. Nos interlocuteurs nous quittèrent en nous laissant des coordonnées à Tunis et en nous disant qu’ils allaient prendre des contacts au Maroc.
Après cela, nous commençâmes à nous organiser. Nous touchâmes Ben M’hidi qui regroupa quelques éléments, puis Mostefa Ben Boulaïd. Et nous constituâmes un comité ( avec Mehri, Ben Boulaïd, Didouche et moi-même ) chargé d’organiser les éléments valables. Ben Boulaïd devait fabriquer quelques bombes en attendant la réponse de nos officiers. En fait, il n’y eut jamais de réponse. Le dépôt de bombes constitué par Ben Boulaïd sauta un an après, à la grande stupéfaction du parti qui n’en avait jamais entendu parler. Fort heureusement, l’affaire fut circonscrite car le propriétaire du local ou avait eu lieu l’explosion, ami de Ben Boulaïd, tint bon face à la police, soutenant qu’il ignorait que le tas de ferrailles entreposé dans son magasin renfermait des produits explosifs.
Entre temps, ma situation à Alger devenait de plus en plus difficile, le local du parti était soumis à une surveillance constante de la part de la police qui organisait de temps à autre une descente. Il m’était devenu impossible d’y travailler. Je demandai avec insistance une autre affectation. On me proposa la France. Je me réunis avec les autres membres de notre peti groupe pour le demander conseil. Il fut décidé que je partirai et qu’en cas de besoin, je reviendrais.
C’est ainsi que je me suis retrouvé en France en tant que responsable de l’organisation de la fédération du M.T.L.D. Quelques temps après mon départ, Didouche signalé une fois de plus, me rejoignit à la suite d’une mutation suivi de Guerras, puis de Habachi Abdeslam. Notre groupe en Algérie se rétrécissait, d’autant plus que Ben M’hidi et Bitat avaient été suspendus pour des raisons de sécurité à la suite d’un contrôle de police à Aïn Temouchent. Il ne restait plus que Boussouf, Abdelmalek, Mechati, etc. La tactique de la direction était de muter en France les éléments qui posaient des problèmes en espérant bien qu’une fois là, ils se désintéresserait et se laisseraient corrompre. Du côté de l’O.S., les choses en étaient là.
Du côté du parti dans son ensemble, il se partageait en trois :
Les organismes de direction, bureaucratisés, divisés, plongés dans la routine et le conformisme, coupés de la masse militante, donnaient l’impression d’être de plus en plus dépassés. Le P.P.A. Avait une structure très hiérarchisée : entre la base et le sommet existait un corps de permanents qui serait d’intermédiaire. La direction disposait d’une grande autonomie. Elle n’était soumise à aucun contrôle. En 1950, à la suite de la répression contre l’O.S., le Comité Central s’était vidé d’une partie de ses membres : Mostefaï, Cherchali, Amrani, qui ne voulaient pas entendre parler d’armes. Mostefaï pour sa part, avait proposé de revoir complètement l’organisation du parti et de travailler en vue du rapprochement avec les autres partis afin de réaliser l’union nationale. Ces éléments avaient été remplacés sans que personne n’en sache rien. Quant à Messali, encensé par ses proches, il s’éloignait de plus en plus de la réalité, finissant par donner plus ‘importance à sa personne qu’a la cause qu’il prétendait servir. Tant que les membres du parti confondaient les deux, cela fut le point de départ du violent différend qui l’opposa au Comité Central. Ces conflits et ces luttes divisaient donc un sommet embourgeoisé et de plus en plus préoccupé par ses problèmes internes. Une petite anecdote pour illustrer l’état d’esprit qui régnait au niveau des responsables. Quatre détenus de l’O.S. : Zirout, Benaouda, Slimane de Oued Zenati et Abdelbati de Annaba avaient réussi à s’évader de la prison de Annaba. Un journal du soir annonçait cette nouvelle. Le lendemain au bureau du parti je demandai des informations sur la façon dont cela s’était passé. Personne n’ensavait rien. Je demandai alors à Sid Ali si des dispositions avaient été prises dans les régions ou l’organisation existait pour venir en aide aux fugitifs. Il me répondit : « Comment ? Ils s’évadent comme cela en laissant la détention. Ils étaient des responsables. Ils ne peuvent pas s’évader comme cela. Il leur fallait rester avec les détenus pour les organiser, pour les maintenir, dans un état de discipline. « A la base et dans le peuple tout lemonde était convaincu que c’était le parti qui avait organisé l’évasion !
Les élus du M.T.L.D., notamment les conseillers municipaux collaboraient avec les élus européens, particulièrement à Alger, Constantine et Oran et participaient plus ou moins efficacement à la gestion de leurs communes respectives, très contents de leurs rôles qui n’était pas sans leur fournir certains avantages matériels.
Les militants à la base, cloisonnés, soumis à la férule de cadres fonctionnarisés manifestaient un mécontentement grandissant et même une certaine lassitude.
Le résultat en était l’immobilisme voire la répression.
Quant aux autres formations politiques : Oulamas, U.D.M.A., P.C.A.,elles étaient, elles aussi, dans le creux de la vague. C’est à ce moment précis qu’elles constituèrent avec le P.P.A. M.T.L.D. Le Front Algérien pour la Défense et le Respect de la Liberté. ( 1951 ).
N’y a t-il pas là une indication d’un dénominateur commun à tous ces mouvements qui cherchaient par un regroupement à compenser la désaffection des masses à leur égard : la situation des années 1952-1953 est précisément marquée par cette crise de confiance profonde des masses populaires vis-à-vis des partis politiques. Cela peut s’expliquer par le fait qu’aucun d’entre eux ne proposait une voie claire pour libérer le pays de l’exploitation coloniale. Les masses étaient conscientes de leur situation, mais elles se trouvaient chez aucun parti la réponse à leurs questions.
La crise de confiance s’amplifia lorsque les premières actions directes commencèrent en Tunisie et au Maroc. Ces évènements eurent l’effet d’un coup de fouet sur les masses dont les critiques devenaient de plus en plus acerbes. Cette flambée se communiquait à la base du parti dont les militants pouvaient difficilement ignorer l’état d’esprit qui régnait au sein du peuple. Cette impatience et cette nervosité s’exprimèrent en plusieurs occasions, notamment lors des manifestations ouvrières du 14 juillet 1953.

La crise du Parti

Poussée dans ses derniers retranchements, la direction crut trouver le moyen idéal pour sortir de l’impasse en organisant un congrès dont elle prit soin à l’avance d’exclure la quasi-totalité des éléments ayant appartenu à l’O.S. Pour de fallacieuses raisons de sécurité. Ces éléments, appelés dans le langage imagé de la direction du parti «  les lourds » étaient en effet toujours recherchés. La désignation des délégués aux congrès se fit en deux tours. La base désignait des délégués qui, eux-mêmes, désignait leurs représentants au congrès. Ben M’hidi, élu dans le département d’Oran, fut obligé de se désister, il réussit toutefois à envoyer à sa place Ramdane Ben Abdelmalek.
Le congrès se tint en avril 1953 à Alger, et le seul élément de l’O.S. Qui put intervenir fut donc Ramdane Ben Abdelmalek, Ben Boulaïd qui avait été appelé au Comité Central était condamné au silence par ce même Comité Central défendait à tous ses membres de critiquer le rapport présenté en leur nom. Ben Saïd, ex-responsable de l’O.S. D’Oran, fut placé au bureau du congrès et de ce fait n’avait pas la liberté de s’exprimer, encore que ses positions étaient beaucoup moins fermes depuis son arrestation et sa courte détention. Il fut d’ailleurs désigné au Comité Central et nous lâcha complètement.
Ben Abdelmalek, en posant les problèmes de l’orientation du parti, de la dissolution de l’O.S. Et de la nécessité du changement, ne put ébranler un Comité Central condamné au silence et des congressistes bien incapable de saisir des problèmes dont ils ignoraient tout. Le congrès se termina en bon ordre après avoir voté les rapports et les statuts présenté par le Comité Central. C’est seulement quelques jours après que les difficultés commencèrent et particulièrement à propos de la désignation des membres de la direction et de la limitation, par les nouveaux statuts, des pouvoirs de Messali ( absent de ce congrès car il était à Niort en résidence surveillée ).
Le «  chef national «  se mit dans tous ses états encouragé par Mezerna qui avait été éliminé du bureau politique par Moulay Merbah dont l’admiration et l’obéissance aveugle à Messali n’avaient d’égales que son ambition démesurée. Ce fut là le démarrage de la fameuse crise entre Centralistes et Messalistes. Malgré les interventions et les déplacements entre Alger et Niort, la crise s’aggrava d’autant plus que Messali exigeait les pleins pouvoirs pour redresser la situation ce que le Comité Central et le bureau politique refusèrent. Jusqu’en décembre 1953, tout ce remue-ménage restait circonscrit au niveau des deux antagonistes. Mais, la crise finit par sortir du cercle dirigeant pour atteindre progressivement la base militante.
Cela commença à Noël 1953 au sein de l’émigration. La Fédération de France du M.T.L.D.-P.P.A., devait organiser une conférence d’information à l’intention des cadres du parti. Le matin même de la réunion, de très bonne heure, Fillali Abdallah vint nous rendre visite, à Didouche et moi-même,pour nous informer qu’il était porteur d’un message de Messali destiné aux militants et qu’il avait l’intention de le lire au cours de la conférence. Fillali, qui connaissait notre opposition à la politique réformiste et incohérente du parti, nous considérait certainement comme acquis à la cause du «  zaïm «  , ce qui d’ailleurs n’était pas tout à fait faux. Ne sachant pas ce qui se tramait en haut lieu, nous étions logiquement beaucoup plus du côté de la contestation. Le message de Messali, bien que très confus, parlait de vigilance et posait le problème de la liberté d’expression comme droit inaliénable des militants. Nous encourageâmes Fillali à le lire, tout en étant convaincus que ce n’était là ni le langage ni la façon de s’adresser à des militants volontairement tenus dans l’ignorance et peu armés pour saisir les subtilités d’un écrit en lui-même peu clair. Ce fut un membre du bureau à la conférence, Moussa Boulkaroua, qui le lut, après quelques difficultés. En fait, en dehors de quelques éléments en contact avec le sommet, le reste des participants ne saisit rien aux allusions et la conférence prit fin comme si de rien ne s’était passé.
A partir de ce jour, nos contacts avec Messali par l’intermédiaire de Fillali entrèrent dans une phase active. La vérité est qu’il nous fallut très peu de temps pour comprendre que Messali, contrairement à ce que nous attendions de lui, avait des idées plutôt sommaires sur la révolution qu’il prétendait vouloir faire. Nous lui fîmes parvenir des questions précises : «  Que voulait-il faire ? Qu’entendait-il par révolution ? Dans combien de temps cette révolution ? » Il nous fit répondre qu’il fallait lui faire confiance. C’était là plus qu’il n’en fallait pour nous faire une opinion définitive. Très inquiets de ce qui se passait, et réagissant en tant que responsables de l’organisation, nous lui fîmes savoir par Fillali qu’en notre qualité de militants du rang ( par opposition aux membres des organismes de direction ) nous resterions à nos postes sans prendre parti, si Messali de son côté, s’engageait à circonscrire le conflit aux sphères dirigeantes. Cette position nous était dictée par la crainte d’un déchirement au sein de la base qui serait ainsi amenée à épouser des querelles qui n’étaient pas les siennes et à être détournée des véritables problèmes. Par ailleurs, ayant entrepris un travail en profondeur au point de vue organisationnel, dans la fédération, nous attendions beaucoup de la constitution de noyaux de militants solides, capables le moment venu de ne pas se laisser tromper. Enfin, ce parti était notre parti, nous avions beaucoup sacrifié pour son existence. Nous sentions que Messali, pour rétablir son autorité, était prêt à tout casser. Cela nous était particulièrement douloureux. Quarante-huit heures plus tard, Messali nous fit répondre qu’il était d’accord. Ce qui ne l’empêcha pas, dès le lendemain, de faire contacter des cadres de l’organisation de la région parisienne ( Boutchiche, Mansour de Boulogne, Abdallah l’horloger, Bouziane de Nanterre), qu’il reçut en délégation à Niort. Nous comprimes alors que la grande mêlée avait commencé. Cette façon d’opérer fut généralisée à toutes les régions de la Fédération de France, créant une situation des plus confuses. Les thèmes développés pa Messali, lors de ses rencontres avec ces délégations, étaient que les responsables avaient trahi la révolution et que les militants ne devaient reconnaître comme autorité que Messali lui-même et ceux qu’il désignerait. C’est là le résumé d’une longue litanie ou tour à tour il se montrait humble et menaçant, utilisant tous les artifices susceptibles de toucher des interlocuteurs peu informés et encore sensibles au prestige du «  zaïm « .
Les évènements se précipitèrent et en l’espace de deux mois, janvier et février 1954, toute l’organisation de la fédération de France bascula du côté Messaliste, en dehors de quelques noyaux sans grande importance à Lyon, Marseille, Sochaux et de cadres permanents retenus du côté du Comité Central par la mensualité. En Algérie, un travail identique fut entrepris. Le résultat ne fut pas de même nature, compte tenu de la différence de maturité politique des militants des deux côtés de la Méditerranée et aussi vraisemblablement de l’absence de Messali du territoire national.
Nous maintenions, Didouche et moi, une correspondance régulière avec les anciens de l’O.S. Qui étaient au pays. Des informations que nous recevions, il ressortait que d’anciens responsables, tels que Zirout, Ben Tobbal, Benaouda, Mechati, Rachid Mellah, Saïd plus connu sous le sobriquet de «  Lamotta «  touchés par la vague de critique des deux tendances du parti, avaient pris plus ou moins position pour Messali. Quiconque à leur place aurait fait de même, compte tenu des agissements humiliants à leur égard, du cadre permanent qui dépendait d’un Comité Central dont les sentiments et les positions n’étaient que trop connus quand il s’agissait des «  lourds « .
La situation devenait grave, elle nécessitait une intervention de notre part. Ce fut dans ces circonstances qu’en accord avec Didouche, je demandai au secrétariat de la Fédération de France ( tendance centraliste ) de retourner au pays pour reprendre contact avec les éléments de l’O.S. «  égarés « . La réponse fut rapide et je rejoignis le pays début mars, laissant Didouche avec une Fédération de France en pleine décomposition. Ben M’hidi était à Alger, ainsi que Bitat qui y résidait depuis 1951. L’un et l’autre étaient fortement ébranlés par la situation du parti. Je complétai leur information et nous décidâmes tous trois de faire venir Mostefa Ben Boulaïd. Puis, je pris contact avec Dekhli Mohamed, alias si El Bachir, qui était responsable général de l’organisation et membre du Comité Central et nous convînmes d’entreprendre quelque chose pour arrêter la débandade, à la condition de maintenir la base militante en dehors du conflit de la direction. Il accepta et nous fixâmes un autre rendez-vous. En attendant, je me rendis à Constantine ou je tint une autre réunion avec Mechati, Mellah, Hamada Mohamed dit Youcef et Saïd «  Lamotta « . Après un échange d’information, nous décidâmes d’adopter une position neutre dans le conflit entre les deux tendances. Cette position devait être défendue dans comité d’organisation de Constantine ou les ex-O.S étaient majoritaires.

Création du C.R.U.A.

A mon retour à Alger, Ben Boulaïd était arrivé. Nous nous réunîmes avec Ben M’hidi et Bitat pour préparer notre rencontre avec Dekhli. Ce dernier, accompagné de son adjoint Bouchbouba Ramdane alias si Moussa, contrôleur à l’organisation, était au rendez-vous ou je me rendis accompagné de Ben Boulaïd. Cette réunion se termina sur un accord : celui de lancer un mouvement d’opinion dans la base en vue de préserver l’unité du parti. Ce fut là l’origine de la création du C.R.U.A. ( Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action ). Les réunions suivantes eurent pour objet de préciser le sigle, les mots d’ordre, les moyens et l’organisation de la diffusion des écrits du C.R.U.A. Une précision d’importance est à faire ici avant de poursuivre. A la fin mars, le Comité Central, incapable de faire face à la pression Messaliste, était revenu sur ses positions et avait accordé à Messali les pleins pouvoirs, lui allouant un budget de cinq millions d’anciens francs en vue d’organiser un congrès du parti dans les trois mois. Cet épisode de l’affrontement Messali- Comité Central est à souligner parce qu’il situe bien les circonstances de la création du C.R.U.A. Et explique la hargne et la mauvaise humeur des Messalistes à l’annonce de cette initiative qu’ils n’attendaient pas. Ils organisèrent quelques semaines plus tard, une expédition punitive contre Bitat et moi-même, incident qui situe bien les agents de Messali et leurs méthodes expéditives. Nous répondîmes à cette provocation en attaquant 48 heures après le local du M.T.L.D. Tenu par les Messalistes, donnant la réplique à ces méthodes de gangsters et de voyous. Cette riposte fit réfléchir Mézerna et ses sbires qui n’osèrent plus s’attaquer à nous et ce jusqu’au 1er Novembre 1954. Cette précision a également son importance car dans le contexte d’alors, nous nous placions du côté des Centralistes et il nous était très difficile d’échapper à cette accusation, sans dévoiler nos batteries avant l’heure.
Le C.R.U.A. Dont le comité était composé de quatre membres : deux anciens de l’O.S. Et deux anciens Centralistes, vit le jour le 23 mars 1954. Le lendemain, une proclamation était lancée pour préciser les objectifs du C.R.U.A., qui se résumaient en ceci :
Unité du parti par un congrès large et démocratique afin de garantir la cohésion interne et de doter le parti d’une direction révolutionnaire. Pour parvenir à ce congrès, il était demandé à tous les militants de ne pas épouser les dissensions des dirigeants. Cette proclamation fut distribué dans une grande partie du territoire national.
Un bulletin intérieur : «  Le Patriote « , organe d’information politique défendant ces positions neutralistes et s’attachant à faire prendre conscience aux militants de la gravité de la situation, fut édité. Avec ses six numéros, ce bulletin permit de faire un travail appréciable en ce sens qu’il précisait le rôle des militants qui devaient dire leur mot et arbitrer la crise plutôt que de suivre tel ou tel clan.
«  Le Patriote «  fut un élément de liaison, d’orientation et de propagande d’idées nouvelles et en ce sens de dépassement de la situation de crise.
A ce point de notre développement, il n’est pas inutile d’expliquer les raisons qui nous ont poussés à nous associer dans le C.R.U.A. À des Centralistes. Il faut savoir qu’en mars 1954, il était impossible malgré l’anarchie qui régnait dans l’organisation de prendre des contacts dans cette dernière sans passer par les cadres permanents qui étaient précisément contrôlés par Dekhli. Le problème était donc, puisque nous avions déjà les Messalistes sur le dos, de gagner du temps, tout en disposant de moyens financiers, matériels d’impression et de locaux que le Comité Central avait en sa possession. Ce qui comptait le plus, c’était de parvenir à renouer le contact avec les militants de la base et parmi eux certains cadres de l’O.S. Recherchés, que nous avions perdus de vue depuis longtemps. C’est grâce à cela que, personnelement, j’ai pu, retrouver Zirrout, Ben Tobbal, Benaouda, Souidani Boudjemâa, Bouchaib Mohamed, etc… Par ailleurs, du moment que nous étions d’accord au sein du C.R.U.A. Sur des mots d’ordre que nous estimions valables, il fallait en attendant le développement inévitable de la situation reprendre contact avec les militants de la base, tenir des réunions, expliquer la situation, dénoncer la démagogie, le culte de la personnalité, la bureaucratisation, etc… Nous pensions que cette tâche correctement accomplie bouleverserait les données et c’est ce qui arriva, même si nos partenaires Centralistes ne nous suivirent pas dans cette voie.
Pendant plus de trois mois, tous les anciens cadres de l’O.S. Sillonnèrent le pays prenant en main une grande partie de l’organisation, à l’exception pourtant de la Kabylie dont nous parlerons plus loin. Les Messalistes quant à eux, forts de la bénédiction du «  zaïm «  et passé la première flambée d’invectives contre les membres du Comité Central et les responsables en général, voyaient leur répertoire s’épuiser. En effet on ne peut maintenir une organisation en l’alimentant seulement avec des insultes et une démagogie abêtissante. Au juste, qui étaient les Messalistes ? Derrière Messali, au prestige largement surfait, et deux médiocres ex-membres du Comité Central Mezerna et Merbah, il y avait quelques anciens parmi les fidèles qui entraînaient un flot de gens peu au courant de ce qui se passait. Dans ces circonstances, il est vraisemblable que d’anciens militants exclus en profitèrent pour s’infiltrer dans leurs rangs, lesquels étaient sans doute truffés de provocateurs et de mouchards à la solde du colonialisme.
Les Centralistes, pour leur part, donnaient l’impression d’attendre que le C.R.U.A. Ou plus exactement ses éléments moteurs tirent les marrons du feu pour eux. Ouvertement, ils ne disaient rien,, mais ils laissaient entendre à leurs proches partisans que le C.R.U.A. C’était eux. Ces rumeurs, parvenant aux oreilles de bon nombre de militants finirent par créer un malaise que nous devions enrayer sans délai. Nous tînmes une réunion, Ben Boulaïd, Didouche et moi-même, pour examiner la nouvelle situation, à la suite de quoi nous décidâmes de convoquer les anciens cadres de l’O.S., d’une part pour clarifier nos positions par rapport aux Centralistes, et, d’autre part pour poser les problèmes de l’action à mener et de la structure à lui donner. Cette décision nous amena à la réunion des 22 qui se tint à Alger au Clos Salembier, dans la deuxième quinzaine du mois de juin 1954, sans que je puisse en fixer la date avec précision. Y assistaient : Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche, Bitat et moi même en notre qualité d’organisateurs de la réunion. ( Courrière donne la date du 25 juillet, ce qui ne concorde pas avec les autres événements. C’est plutôt du 25 juin qu’il faudrait parler ).

La réunion des 22

Les autres participants étaient tous des anciens de l’O.S. Bien que recherchés, la plupart d’entre eux avaient continué leur activité et maintenu des contacts avec des militants sûrs, dans les régions ou ils avaient exercé des responsabilités. L’idée assez répondue selon laquelle les «  22 «  étaient des individus isolés est dénué de tout fondement. Certes, notre souci de déclencher l’action sur tout le territoire national nous avait amenés à faire appel à des éléments moins représentatifs, mais c’était somme toute l’exception.
D’un point de vue géographique, il y avait pour Alger : Bouadjadj Zoubir, Belouizdad Athmane, Marzougui Mohamed et Derriche chez qui nous étions réunis. Pour Blida : Souidani Boudjemâa et Bouchaib Belhadj qui, sans être originaires de la région, la connaissaient bien pour s’y être réfugiés depuis qu’ils étaient recherchés, travaillant dans les fermes et établissant des contacts avec les ouvriers agricoles. Pour l’Oranie : Boussouf Abdelhafid et Ramdane Abdelmalek qui étaient toujours en activité dans le parti, respectivement responsables de la daïra de Maghnia et de celle de Nemours. Pour le Constantinois : Mechati, Habachi Abdesslam, Rachid Mellah, Saïd dit «  Lamotta « , membres du Comité de Constantine et sûr lesquels nous comptions beaucoup pour déclencher l’action à Constantine même. ( Ils nous lâchèrent avant le 1er Novembre. Badji Mokhtar représentait la région de Souk Ahras. Il y avait pour le Nord-Constantinois, Zirout Youcef qui, après son évasion avait pris le maquis dans la région de Smendou. Contacté au début par le C.R.U.A., il nous avait dit : «  Je n’ai pas d’éléments d’appréciation sur le conflit, mais je marche avec vous parce que j’ai confiance en vous « . Effectivement, il reprit en main toute l’organisation de la région, Ben Tobbal et Benaouda étaient les deux autres représentants du Nord-Constantinois. Courrière affirme que Hadj Ben Alla a participé à la réunion des 22, ce qui est faux. Ce fut le cas de Maïza, responsable de Sétif et surtout de Mehri, que nous considérions comme acquis et qui nous lâcha en ce moment.
Quand aux éléments de la Kabylie, ils n’assistaient pas à cette réunion pour des raisons que nous exposerons plus loin.
La séance était présidée par Ben Boulaïd. Quant à moi, je présentai le rapport, élaboré au cours des réunions préparatoires par tout le groupe, relayé de temps à autre par Ben M’hidi et Didouche.

Les points soulevés étaient les suivants :

historique de l’O.S depuis sa création jusqu’à sa dissolution,
bilan de la répression et dénonciation de l’attitude capitularde de la direction du parti,
travail effectué par les anciens de l’O.S entre 1950 et 1954,
La crise du parti, ses raisons profondes à savoir le conflit entre la ligne réformiste de la direction et les aspirations révolutionnaires de la base, crise dans le résultat était la scission du parti et son inefficacité,
explication de notre position dans le C.R.U.A. Par rapport à la crise et aux Centralistes,
compte-tenu de cette situation, de l’existence de la guerre de libération en Tunisie et au Maroc, que fallait-il faire ? Le rapport se terminait par ces mots : «  Nous, anciens de l’O.S., il nous appartient aujourd’hui de nous concerter et de décider de l’avenir « .

La séance de l’après-midi fut réservée à la discussion du rapport qui eut lieu dans une atmosphère franche et fraternelle. Deux positions se dégagèrent : l’une d’elle, représentant essentiellement par les éléments recherchés, préconisait le passage immédiat à l’action comme seul moyen de dépasser la situation catastrophique non seulement du parti, mais du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. L’autre orientation sans remettre en cause la nécessité de l’action, jugeait que le moment de la déclencher n’était pas encore venu. Les échanges d’argument furent très durs. La décision fut acquise après l’intervention émouvante de Souidani Boudjemâa qui, les larmes aux yeux fustigea les réticents en déclarant : «  Oui ou non, sommes-nous des révolutionnaires ? Alors qu’attendons-nous pour faire cette révolution si nous sommes sincères avec nous-même. «

La motion qui fut adoptée condamnait nettement la scission du parti et ses auteurs. Elle proclamait la volonté d’un ensemble de cadres de «  juguler les effets de la crise «  et de sauver «  le mouvement révolutionnaire algérien de la débâcle « . Elle décidait «  le déclenchement de l’insurrection armée, seul moyen pour dépasser les luttes intestines et libérer l’Algérie « . Elle se terminait par la phrase : «  Les 22 chargent le responsable national qui sortira du vote de mettre sur pied une direction qui aura pour tâche d’appliquer les décisions de la présente motion « .

La procédure employée pour dégager cette direction avait pour finalité de sauvegarder l’anonymat de ceux qui en feraient partie. Il fut donc entendu d’élire seulement le responsable national à la majorité des deux-tiers, celui-ci choisirait les autres membres du Comité qui ne seraient connus que de lui seul. La désignation devait se faire de la façon suivante : chacun des membres de la réunion reçut un numéro selon la place qu’il occupait dans la salle ( car tout le monde ne se connaissait pas par son nom ). Le président de séance, Mostefa Ben Boulaïd qui jouissait de la confiance de tous fut chargé du dépouillement et de la proclamation des résultats. Le premier tour ne donna pas de majorité. Après le second tour, Ben Boulaïd revint pour déclarer «  le résultat est acquis «  sans donner aucune autre précision. Sur ce, la réunion des 22 prit fin après un échange de rendez-vous et de points de chute entre les participants qui devaient travailler ensemble.
Ce même jour, Ben Boulaïd, dans un entretien en tête à tête m’apprit mon élection et me communiqua les bulletins de vote qu’il avait précieusement gardés.
Dès le lendemain, je fis appel à Ben Boulaïd, Didouche, Ben M’hidi et Bitat, qui avaient participé à tout le travail préparatoire pour constituer le comité chargé de mettre en application la résolution des 22 ( Comité des 5 ).
Il est clair que malgré les mesures pour préserver le caractère clandestin de cette direction, il n’était nullement question de sacrifier les principes de collégialité et de discussions libres auxquels nous tenions beaucoup après la triste expérience que nous venions de vivre dans le parti. Il faut préciser que jusqu’au 1er Novembre, ce Comité qui s’adjoignit plus tard Krim, fonctionna d’une façon démocratique et avec une grande efficacité.
Notre première réunion eut lieu chez Kechida Aïssa ( rue Barberousse ). Il s’agissait d’étudier la résolution des «  22 «  et de voir comment la mettre en application. Après avoir donné au nouvel organisme, un contenu et un règlement intérieur, nous décidâmes :
1)de regrouper les anciens de l’O.S. Et de les intégrer dans une structure. En effet, jusqu’à ce moment-là, nous avions pris des contacts en tant que C.R.U.A., mais les éléments d’accord avec nous n’étaient pas organisés.
2)De reprendre l’instruction militaire à partir de l’ancienne brochure de l’O.S. Qui fut reproduite.
3)De faire des stages de formation en explosifs afin de fabriquer les bombes, nécessaires au déclenchement.
Les responsabilités furent réparties entre les membres du Comité. Il fut recommandé en outre de multiplier les contacts avec les responsables de la Kabylie ( qui étaient encore réticents ) afin de les intégrer au mouvement.

Après la réunion des «  22 « , le C.R.U.A. Continua son travail comme par le passé. Les membres Centralistes ignoraient bien entendu tout de ce qui venait de se passer. Mais, maintenant, les choses allaient vite et les menées sournoises du Comité Central ne povaient plus ni arrêter, ni freiner la préparation de l’insurrection nationale.
Quelques jours plus tard, au début du mois de juillet, des émissaires Messalistes et Centralistes m’apprirent que Ben Bella se trouvait en Suisse et qu’il désirait me rencontrer. Je mis au courant les autres membres du Comité qui m’encouragèrent à faire le déplacement pour savoir ce qui se passait à l’extérieur et essayer de gagner à notre cause la délégation du Caire. Je me rendis donc en Suisse le 7 juillet et là, j’appris que la délégation extérieure affolée par la crise du parti, avait envoyé Ben Bella et Khider pour tenter de réconcilier les deux tendances. Les deux émissaires avaient rencontré Mézerna et Fillali pour les Messalistes, Lahouel et Yazid pour les Centralistes. Après plusieurs tentatives de rapprochement, les deux parties restèrent sur leur positions et la mission de conciliation ne donna aucun résultat. Khider, excédé, retourna au Caire en laissant Ben Bella seul à Berne. Ce dernier avait été informé, aussi bien par ses interlocuteurs Messalistes que Centralistes que les anciens de l’O.S. Se montraient intraitables et que sous couvert de neutralisme, ils faisaient du travail fractionnel, ce dernier argument venant des Messalistes. Ben Bella chargea les uns et les autres de me faire savoir qu’il souhaitait me rencontrer en Suisse.
Sitôt arrivé à Berne, je contactai Ben Bella qui en tant qu’ancien de l’O.S. Bénéficiait de notre confiance et je l’informai de ce qui s’était passé au cours des derniers mois de ce que nous projetions et surtout de ce que nous attendions de la délégation extérieure. Immédiatement, il donna son accord à notre action et se fit fort d’obtenir le soutien des autres membres de la délégation extérieure, ainsi que celui des Egyptiens. Lahouel et Yazid, qui étaient encore à Berne, manifestèrent le désir d’avoir des entretiens avec nous.
Compte tenu de l’importance de cette rencontre, je demandai à Ben Boulaïd, Didouche et Ben M’hidi de me rejoindre en Suisse. Les discussions avec les deux membres du Comité Central furent longues, mais nous parvînmes à un accord. Il fut convenu de ne pas s’entêter à suivre Messali dans sa voie scissionniste, de dissoudre sans grand bruit le Comité Central dont certains membres gagneraient l’étranger pour renforcer la «  délégation extérieure «  et enfin de mettre à notre disposition une grande partie des fonds du parti pour nous permettre de parachever notre travail de préparation de l’action armée. Sur ce, nous nous séparâmes et chacun d’entre nous rejoignit son lieu de destination, Ben Bella le Caire et les quatre autres Alger. Lahouel n’arriva à Alger qu’avec trois jours de retard sur notre rendez-vous, ayant été retenu, semble-t-il, en France? Nous le rencontrâmes, Ben Boulaïd et moi-même, pour mettre à exécution les décisions de Berne. A notre grande surprise, il nous fut répondu qu’il n’avait jamais été question de décisions, mais de propositions à soumettre au Comité Central ! Cette volte-face ne nous étonna qu’a moitié, car depuis longtemps, nous avions notre idée sur ces gens-là et leurs méthodes tortueuses.
Sur ces entrefaites, Messali avait tenu son congrès à Hornu ( Belgique ) le 15 juillet, excluant tout le Comité Central et bien entendu les membres du C.R.U.A. Ce n’était pas plus difficile que cela ! Seul maître du parti, il allait commencer sa deuxième révolution qui devait le mener à la trahison.
C’est précisément à la suite de ce nouveau développement que le C.R.U.A se disloqua. Les deux centralistes Dekhli et Bouchbouba retournèrent au bercail : la rupture eu lieu vers le 20 juillet. Constitué en vue de sauver l’unité du parti, le C.R.UA. N’avait plus de raison d’être puisque le congrès messaliste avait consommé la scission. Le C.R.U.A. Devait reconnaître son échec et se dissoudre ou alors se donner de nouveaux objectifs répondant à la situation nouvelle. Cette argumentation n’eut pas l’heur de plaire à Dekhli et Bouchouba dont la présence au C.R.U.A. N’avait d’autre but que de faire obstruction au messalisme sous couvert du neutralisme.
Contrairement à ce qui est affirmé dans bien des textes, le C.R.U.A. Dont les objectifs étaient limités, cessa d’exister dès que la scission du P.P.A. Devint effective. De toute façon, la réunion des «  22 «  et le Comité des Cinq avaient prit la relève sur des positions bien plus claires e le travail sérieux était commencé nous laissant peu de temps à consacrer au C.R.U.A. Dont le bulletin «  Le Patriote «  parut pour la dernière fois le 5 juillet.
Il est temps d’examiner maintenant nos rapports avec les responsables de la Kabylie. Yves Courrière a exposé longuement ce problème dans son livre «  Les fils de la Toussaint «  ; les inexactitudes, voire les contres-vérités y sont nombreuses. En outre, les spéculations de l’auteur et de ses informateurs sur l’antagonisme arabo-berbère obscurcissent la question et aboutissent à des interprétations pour le moins tendancieuses.
L’organisation politique de la Kabylie forte d’un millier de militants s’était ralliée dès le début du différend aux thèses messalistes. Les difficultés de contact avec les principaux responsables de cette région, en majorité recherchés par la police, avaient empêché le travail d’explication et de confrontation comme cela s’était passé dans d’autres régions. L’O.S. De la Kabylie avait été dissoute en 1948 par le parti lors de l’affaire dite du «  complot berbériste «  qui avait entraîné l’exclusion de pas mal de militants. Les anciens de l’O.S. N’avaient plus de contacts avec la Kabylie, notamment avec les militants qui avaient pris le maquis. Au moment de nos démelés avec les messalistes, ces derniers ne se gênaient pas pour nous menacer de faire appel aux maquisards kabyles pour nous liquider. C’est également à cette époque que Benaouda, qui était en Kabylie, fut envoyé par Krim et Ouamrane dans le Nord Constantinois pour rallier Zirout et d’autres éléments en vue de descendre en force à Constantine et de contraindre les éléments neutralistes à s’aligner sur les positions des messalistes, quitte à utiliser les moyens extrêmes.
Bref, jusqu’au mois de mai, il était clair que l’organisation de Kabylie avait pris fait et cause pour Messali. Pourtant, compte-tenu de l’importance de cette partie du territoire algérien, tant du point de vue des militants de valeur qu’elle renfermait, que de sa situation géographique, il n’était pas question de la laisser en dehors du mouvement. C’est pourquoi nous fîmes plusieurs tentatives pour établir le contact. Ce n’est que fin mai que Si Hamoud, un ancien militant de cette région, habitant à Beaufraisier, parvint à entrer en contact avec Krim et Ouamrane et nous mit en rapport.
La première entrevue eut lieu au café El-Ariche, Ben Boulaïd et moi-même y rencontrâmes Krim qui était accompagné de Ouamrane. Il s’agissait là d’une simple prise de contact. Nous nous revîmes le lendemain chez Nadir ( préfet d’Alger en 1962 au moment de la zone autonome ) à Kouba. A la fin de cette réunion, il serait exagéré de prétendre que nous étions parvenus à un résultat. Krim et Ouamrane étaient très flottants. C’est pourquoi, il nous été impossible de les inviter à la réunion des «  22 «  car à ce moment ils étaient encore loin de partager nos idées. Malgré les contacts fréquents que nous avions avec eux et nos recommandations lors d’une rencontre qui eut lieu à Tizi-Ouzou ou ce problème fut abordé, ils envoyèrent une délégation dirigée par Zammoum au congrès messaliste du Hornu, ce qui montre bien qu’ils n’avaient pas opté de façon définitive.
Pour le Comité des cinq, il fallait coûte que coûte vaincre les doutes et les réticences des militants de la Kabylie. Pour cela, nous avions établi un questionnaire en trois points qui devait être présenté aux deux tendances du parti :
1 Êtes-vous pour l’action insurrectionnel ? Sinon pourquoi ?
2 Si oui, quelle aide comptez-vous y apporter ?
3 Dans le cas ou une action est déclenchée en dehors de vous, quelle sera votre position ?
Krim et Ouamrane furent chargés de le présenter aux Messalistes. Une autre délégation comprenant à dessein Krim devait faire le même travail avec les Centralistes. Comme il fallait s’y attendre, les Messalistes non seulement repoussèrent cette initiative avec dédain, qualifiant ses auteurs de démagogues et de fractionnistes, mais Moulay Merbah eut une attitude humiliante et cassante à l’egard de Krim à qui il interdit d’avoir des contacts avec nous. Quant aux Centralistes, tout en se déclarant pour l’action, ils refusaient de l’envisager dans l’immédiat. Ces démarches éclairèrent Krim et Ouamrane qui comprirent que le moment était venu pour eux de s’engager résolument avec nous. Ce qui fut fait lors d’une réunion tenue rue du Chêne, vers la fin août, ou ils nous présentèrent les cadres de la Kabylie, Krim fut alors admis dans notre comité dont il devint le sixième membre avec Ouamrane comme adjoint.
Revenons maintenant aux contacts avec Ben Bella et au rôle joué par ce dernier. Après la première entrevue, il eut une seconde au début du mois d’août en vue de prendre contact avec des responsables marocains et tunisiens que Ben Bella s’était chargé d’inviter. Accompagné de Didouche, je me rendis à Berne por rencontrer Abdelkébir El Fassi pour le Maroc et un certain Azeddine Azzouz pour la Tunisie. Le premier nommé refusa de se réunir avec le second pour des raisons de sécurité,semble-t-il, ce qui nous obligea à les voir séparément. Si Abdelkébir El Fassi donnait l’impression d’être au fait de ce qui se passait au Maroc, Azzouz par contre, ignorait tout du problème fellagha tunisien, carbien qu’originaire de Tunisie, il travaillait en Lybie. Avec Abdelkébir El Fassi, nous tombâmes d’accord pour prendre contact avec des militants marocains du Rif espagnol. De plus, il se fit fort de nous fournir des armes dans le Rif dans un délai maximum d’un mois après le versement de leur montant à son compte bancaire de Zurich. Nous lui passâmes immédiatement une commande.
Selon Ben Bella, les Egyptiens, mis au courant de nos projets, étaient disposés à nous accorder toute aide que nous désirions. Seulement, ils n’étaient pas encore convaincus et voulaient avoir des preuves tangibles du sérieux de notre entreprise. Nous demandâmes à Ben Bella de faire vite pour nous procurer un contingent d’armes et à cet effet un rendez-vous fut fixé à Tripoli pour préparer la filière et passer les armes.
De retour au pays, le Comité des cinq fut réuni pour prendre connaissance des résultats de notre mission et plusieurs décisions furent prises. D’abord, il nous fallait racler les fonds de caisse et faire parvenir en Suisse le plus d’argent possible. L’opération donna 1.400.000 anciens francs que Bitat fut chargé de faire parvenir à detination. Ben Boulaïd devait se rendre à Tripoli pour prendre livraison des armes promises par Ben Bella, Ben M’hidi et moi-même nous partîmes pour le Rif espagnol afin d’établir les contacts nécessaires, ( ceci se passait au moment de l’Aïd El Kébir, soit le 9 août ).
Deux semaines plus tard, tous les éléments chargés de mission à l’extérieur, étaient de retour au pays. Le Comité des cinq se réunit pour discuter du résultat de ces déplacements. En vérité, il n’y avait rien à discuter. De Tripoli aucune arme. De Suisse, l’argent avait été versé au compte de Abdelkébir El Fassi amputé de 200 000 francs prélevés par Ben Bella pour ses frais. Et du Rif, en dehors de promesses verbales, rien de palpable. Le seul aspect positif, c’était la connaissance de passages frontaliers à l’Est et à l’Ouest et le contact avec les patriotes marocains du Rif, lesquels s’étaient montrés enchantés de nous connaître et partisans d’une action révolutionnaire commune.
Pour terminer avec ce chapitre, il est capital de souligner qu’aucune arme n’est entée au pays avant le 1er Novembre. Les promesses d’El Fassi n’étaient que pure invention. Les départements d’Oran et d’Alger qui attendaient cet armement furent obligés de déclencher l’action avec quelques armes, pas plus d’une dizaine, en mauvais état et certaines sans munitions. Le responsable de la Wilaya V, Ben M’hidi, n’avait pour toute arme qu’un vieux 7,65 avec deux balles.
Quant à la délégation extérieur du Caire, de quel côté était-elle ? Personne ne pouvait le dire, d’autant plus qu’après le Congrès du Comité Central, tenu le 15 août, le premier numéro du journal centraliste «  La Nation Algérienne «  contenait les photos d’Aït Ahmed et de Khider en bonne place avec des déclarations de l’un et de l’autre. Ce qui ne manqua pas de provoquer les protestations de nos partisans qui étaient convaincus que la délégation extérieure avait opté pour nous. Ce que nous leur avions affirmé en toute bonne foi; Ben Bella nous ayons certifié qu’une délégation avait pris position en notre faveur.
Tous ces points éclaircis, revenons à la situation du pays. Les Messalistes et les Centralistes après leurs Congrès respectifs s’étaient exclus mutuellement. Chaque groupe se revendiquant de la légitimité et accusant l’autre de toutes les infamies. La guerre était ouverte : bagarres dans les rues, invectives, occupations des locaux sous le regard amusé et plein de satisfaction de la police colonialiste qui laissait faire ce travail de destruction du parti nationaliste algérien.

Les militants séparés en deux clans hostiles se livraient passionnément à cette lutte, convaincus d’un côté comme de l’autre, qu’ils défendaient la vérité. Les agressifs étaient sans conteste les Messalistes parce que majoritaires et complètement fermés à toute discussion, conformément aux ordres reçus de leurs responsables qui craignaient des défections en cas de confrontations entre militants. Pour eux, Messali, le «  Chef National « était au-dessus de toute critique et ne pouvait en conséquence avoir tort. En cela, il faut le dire, ils ne faisaient qu’obéir à l’image simpliste qui leur avait été inculquée dans le parti même.
Les partisans du Comité Central, moins nombreux, mais plus formés politiquement, portaient le débat au niveau des principes et des méthodes de travail. Ils s’attaquaient aux méfaits du culte de la personnalité, à la mégalomanie de Messali et à ses procédés autocratique. Autant dire, que les arguments d’un côté comme de l’autre étaient en porte-à-faux parce que chaque clan se refusait à mieux situer la crise du Parti dont l’origine se trouvait dans la sclérose de la direction, incapable de répondre à l’attente des militants et de mener la lutte révolutionnaire pour libérer le pays.
Face a cette décomposition du P.P.A. M.TL.D., quelles étaient les positions des autres partis politiques algériens ? A l’effet de surprise du début de la crise, avait fait place un sentiment de soulagement à peine voilé chez l’U.D.M.A., et les Oulémas. Quant au P.C.A., sa position était plus nuancée : expectative prudente avec un penchant pour la tendance centraliste considérée comme plus raisonnable et plus intelligente. Du côté des masses, le sentiment était au pessimisme et à la désapprobation. Et il n’était pas rare d’entendre dans la bouche de l’homme de la rue cette remarque pertinente : «  C’est bien le moment de se bagarrer entre frères, quand les valeureux patriotes tunisiens et marocains versent leur sang por libérer leur pays «

Les préparatifs de l’action

C’est dans cette atmosphère de confusion et d’anarchie, que le Comité des cinq ( devenu des six, début septembre ) travailler d’arrache-pied pour constituer les premiers commandos, les former en vitesse, les armer et les préparer pour la nuit du 1erNovembre 1954. Le temps pressait car il fallait profiter de la confusion crée par la crise et du rideau de fumée de surenchères et des disputes pour échapper à une répression toujours possible. Déjà les Messalistes ne se privaient pas de dénoncer auprès de leurs partisans certains membres du Comité en les désignant par leur vrai nom, désirant par cette manœuvre attirer la répression policière sur eux. Par ailleurs, l’organisation de Constantine constituée d’une quarantaine d’éléments qui étaient au courant de tous les préparatifs, avait lamentablement lâché, démobilisant les groupes déjà formés, à qui fut donnée la liberté de rejoindre le clan politique de leur choix.
En ce début septembre, le Comité des six se trouvait confronté à plusieurs problèmes dont le plus important était : la représentativité politique du nouveau mouvement, son contenu politique, l’armement, les fonds, ainsi que la date du déclenchement.
. En ce qui concerne le premier point, les six s’ils étaient plus ou moins connus dans l’organisation et dans plus d’un cas seulement sous des pseudonymes, étaient par contre complètement inconnus de l’opinion algérienne, ainsi que sur la scène internationale. Dans notre esprit, déclencher une action armée qui n’avait de chance de réussir qu’avec l’adhésion et l’appui des masses, nécessitait des noms connus ou tout au moins une tête d’affiche. Des deux clans qui se disputaient les dépouilles du parti, il n’en était pas question. Il ne restait qu’une personnalité qui, à nos yeux, remplissait ces conditions et d’autres : rectitude politique et morale, honnêteté et capacités. C’était Lamine Debaghine, personnalité politique connue qui avait quitté le parti en 1949 et dont le prestige était resté intact auprès de beaucoup de militants et d’intellectuels. Notre choix fixé, une délégation formée de Ben Boulaïd, Krim et moi-même se rendit à Saint-Arnaud ( actuellement El-Eulma ) ou Lamine était installé comme médecin. A la tombée de la nuit, nous frappâmes à la porte de son cabinet. Après les présentations, nous lui exposâmes l’objet de notre visite. Il posa beaucoup de questions sur nos forces, nos moyens, notre implantation, etc… Complètement informé, il fit une critique très sévère du parti messaliste et de tous les autres responsables. Puis, il nous demanda un délai de réflexion pour nous donner une réponse quant à son éventuel engagement. Rendez-vous fut pris à Alger au café Bourahla, rue de la Liberté. Sur ce, nous prîmes congé et chacun d’entre nous rejoignit le lieu de ses activités. Au jour fixé, tout le Comité était présent, pas très loin du lieu de rendez-vous.
Une voiture destinée à nous convoyer à un lieu de réunion attendait derrière l’Opéra d’Alger. Le moment venu, Ben Boulaïd fut chargé de se rendre au café pour guider Lamine jusqu’à nous. Un quart d’heure passa sans qu’il revienne. Nous attendions quelque temps encore, puis nous envoyâmes Krim qui resta à son tour . Notre impatience grandissait d’autant plus que certains d’entre nous étaient armés et que les conditions de sécurité n’étaient pas excellentes. Bref, une heure après, tout le monde se retrouva au lieu de réunion, mais sans Lamine. Ce n’est d’ailleurs qu’au retour de nos envoyés que nous sûmes ce qui s’était passé. Lamine était accompagné d’amis personnels, Boukadoum Haoues, un ex-député M.T.L.D., et du Capitaine Saïdi, autre personnalité politique du M.T.L.D. Ben Boulaïd qui ne s’attendait pas à trouver ces deux nouvelles figures, se montra très réservé et attendit que Lamine se décide. Or, ce dernier, non seulement ne donnait pas l’impression de vouloir quitter le café, mais en présence de ses deux compagnons, remettait en cause son éventuelle adhésion, non sans critiquer certains aspects de ce que nous projetions. Quand Krim rejoignit le groupe, Lamine continua à développer son point de vue qui se résumait en ceci : si les régions des Aurès et de la Kabylie étaient capables d’entreprendre une action armée, lui Lamine n’avait aucune confiance dans le reste. A ces mots, Ben Boulaïd l’interrompit pour lui signifier que tous ceux qui étaient engagés, étaient décidés à aller jusqu’au bout, et qu’ils avaient une confiance totale les uns dans les autres. Lamine, au tempérament impulsif, répliqua s’adressant à Ben Boulaïd : «  Alors, pourquoi êtes-vous venus me chercher, vous auriez dû le faire le jour ou vous avez décidé de vous détacher du clan du parti et de faire cavalier seul. «  A ces mots, Ben Boulaïd pourtant très calme de nature se leva et répondit «  Nous sommes venus te chercher, maintenant, on ne te cherche plus. Nous n’avons besoin de personne « . Et il quitta le café laissant les trois hommes avec Krim qui, un moment après, nous rejoignit pour nous confirmer ce que nous savions déjà.
Cette expérience nous apprit qu’il n’y avait rien à attendre du personnel politique de l’époque. D’autres contacts, avec des éléments tels que Mehri, Demagh El Atrousse, Kassem Mouloud, l’actuel ministre des Habous, se soldèrent par un échec de même nature. Une tentative auprès des Oulemas n’aboutit à rien. En fin de compte, nous renonçâmes à ce travail inutile pour placer notre confiance dans le peuple et aller de l’avant.
. Notre seconde préoccupation, était la définition du contenu politique et organisationnel du mouvement à créer. Plusieurs réunions du Comité aboutirent à un ensemble de décisions.
Il faut souligner qu’a cette époque, tout le contenu politique du mouvement nationaliste se réduisait au thème de l’indépendance. Aucun approfondissement sérieux n’ayant été fait dans le parti, les membres du Comité n’avaient pour faire face à la lourde tâche de la définition de leur mouvement, que leur bon sens et leur volonté, à défaut de formation.
En reprenant les écrits d’alors, en particulier la proclamation du F.L.N. On est frappé par le souci de ses rédacteurs de sauver le mouvement révolutionnaire de la faillite, de dénoncer les luttes intestines et leurs auteurs, de placer l’action dans le contexte nord-africain et de fixer comme objectif de la lutte, l’indépendance nationale sans toutefois en préciser la nature et le contenu économique et social. Reprenons ici les termes de la proclamation : «  but : l’indépendance national par :
1.la restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques,
2.le respect de toutes les libertés fondamentales, sans distinction de races ni de confessions. «
Comme on le voit, cette définition reste très floue et cela explique en parti les contradictions que connaîtra la lutte de libération nationale et les nombreuses crises qui l’ont secouée. La plus importante étant celle qui, en été 1962, plaça Ben Bella au pouvoir et après lui Boumedienne. L’un comme l’autre jouant sur ces contradictions qui demeurent et s’amplifient.
Le seul élément nouveau, déjà introduit par le C.R.U.A., était le recours à la base et au peuple algérien pour trancher la crise : les militants, des années durant, avaient été habitués à recevoir des ordres et à les exécuter. Par notre appel direct à la base, par dessus les appareils, nous poussions les militants à reprendre l’initiative et à ce débarrasser de la tutelle d’un sommet impuissant et paralysé, car nous étions convaincus que c’était là, la seule issue : donner au peuple la possibilité de trancher et de choisir la voie à suivre.
Parallèlement à la définition politique deux principes d’organisation furent adoptés :
La décentralisation, compte-tenu de l’étendue du territoire national, il était impossible à tout organisme centralisé de diriger la lutte. C’est pourquoi il fut décidé de laisser toutr liberté d’action à chaque Wilaya. Une réunion du Comité des six fut prévue pour le mois de janvier 1955. Elle ne s’est jamais tenue et pour cause : sitôt la lutte engagée, toutes les Wilayas restèrent pour une longue période isolées. En attendant, et pour éviter toute fausse note, trois tracts furent rédigés à l’avance pour être distribués aux mêmes dates dans toutes les Wilayate.
- la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Principe juste dans son esprit dans la mesure ou il signifiât que rien ne pouvait être fait son l’accord de ceux qui se battaient sur le terrain.
Enfin, nous décidâmes d’appeler l’organisation politique : Front de Libération Nationale ( F.L.N. ) et l’organisation militaire : Armée de Libération Nationale ( A.L.N. ).
. Pour ce qui est des structures, l’Algérie fut divisée en six Wilayate.
- la première délimitée au nord par la ligne de chemin de fer allant de Béni Mansour à Souk Ahras, à l’est par la frontière tunisienne, au sud par les confins sahariens et à l’ouest par les limites de l’ex-département de Contantine. Ce fut Ben Boulaïd, assisté de Chihani, qui en avait la direction.
- la deuxième délimitée au nord par la mer, à l’est par la frontière tunisienne, au sud par la ligne de chemin de fer Béni Mansour- Souk Ahras et à l’ouest par la ligne de chemin de fer allant de Béni Mansour à Bougie. C’est Didouche, avec comme adjoint Zirout, qui fut placé à sa tête.
- la troisième comprenant la Grande Kabylie était placée sous le commandement de Krim, avec comme adjoint Ouamrane.
- la quatrième comprenant le reste de l’ex-département d’Alger avait comme responsable Bitat dont l’adjoint était Soudani Boudjemâa.
- la cinquième couvrant le territoire de l’ex-département d’Oran était dirigée par Ben M’hidi; quant à son adjoint le choix lui était laissé entre Ramdane Benabdelmalek et Boussouf.
- la sixième qui n’existait pas sur le papier et qui devait couvrir tout le Sud algérien : les ex-territoires du Sud, les oasis et la Saoura.
Personnellement, je fut chargé de rejoindre la délégation extérieure avec tous les documents et de retourner au pays pour la réunion de janvier 1955, dont il à été question plus haut.
. Une stratégie en trois étapes combinant les aspects politique et militaire fut arrêtée au terme de longues discussions.
Première étape : installation du dispositif militaire et politique de préparation et d’extension. Du point de vue militaire, à la date du déclenchement, toutes les Wilayates étaient tenues de se manifester en donnant le maximum de force et d’éclat à leur action, en vue de démonter que l’insurrection touchait tout le territoire national. Après les premières actions, tous les hommes armés devaient se retirer sur des positions préparées à l’avance et susceptibles de leur assurer le maximum de sécurité. En attendant un armement adéquat, le Comité de Wilaya devait installer des cellules politiques, tout en parachevant la formation des militants encore inaccoutumés à la vie des maquis. Les seules actions autorisées sur le plan militaire étaient la reconnaissance du terrain, l’organisation des relais, des zones de repli et des dépôts de vivres et de médicaments, la collecte des armes, le harcèlement de nuit des forces ennemies, les petits coups de main contre les forces isolées. Dans cette étape, il était recommandé d’éviter l’affrontement avec un ennemi encore beaucoup plus puissant que nous.
L’objectif principal de cette étape était politique : compte-tenu de la surprise des masses et de leur manque d’information, au moment du déclenchement, les cellules politiques, de même que les hommes armés, avaient pour tâche essentielle d’expliquer aux masses populaires le sens, la nature et les objectifs de notre action, afin de gagner leur sympathie et leur soutien. Pendant cette étape d’explication, les mouchards et les agents de l’autorité coloniale devaient être particulièrement visés pour encourager les masses.
Deuxième étape : celle de l’insécurité généralisée. Du point de vue militaire, les groupes armés plus nombreux, mieux aguerris, dotés d’un armement plus important, devaient passer à des actions dont l’objectif était de généraliser l’insécurité sur tout le territoire : embuscade, destruction des ponts, chemins de fer, routes, transformateurs électriques, coups de main plus audacieux et plus nombreux, terrorisme urbain contre les ennemis de la révolution. Au niveau politique, les masses ayant été préparées pendant la première étape devaient être organisées et intégrées dans l’action afin de mener parallèlement aux maquisards des luttes de masses : grèves, manifestations, campagnes de désobéissance. Elles devaient en outre prendre en charge les tâches d’administration et de justice dans le but de couper l’administration coloniale. Les renseignements, la logistique et le ravitaillement étaient aussi de leur ressort.
Troisième étape : constitution de zones franches. Au point de vue militaire, une partie du territoire étant libérée, il fallait constituer des zones franches fortifiées et soustraites totalement à l’atteinte de l’ennemi. C’est dans ces conditions seulement que pouvait être mise en place une direction révolutionnaire chargée du commandement de l’ensemble des actions et résidant donc sur le terrain. Au point de vue politique, c’est dans cette dernière étape, que la fusion devait se faire entre aspect militaire et aspect politique afin de dégager les différents organes de pouvoir révolutionnaire, préfiguration de celui qui dirigerait le pays après l’indépendance.
Pour les armes et les fonds, avant-dernier point des tâches du Comité des Six, chaque Wilaya fut chargée de se procurer des fonds par ses propres moyens. Quand aux armes, le principal dépôt était dans les Aurès avec à peu près 300 armes italiennes, achetées dans le courant 1947-48 en Libye, stockées dans un premier temps à Oued Souf et de là, transférées en 1949 dans les Aurès ou elles étaient cachées dans des fûts remplis d’huile. Les deux dépôts d’Alger, ainsi que le service d’identité furent remis au premier groupe d’action de la capitale. Ces dépôts ne renfermaient que quelques grenades et quatre ou cinq revolvers de différents calibres, ainsi qu’un contingent de balles, le tout en très mauvais état. Une vingtaine de mousquetons prélevés sur les armes des Aurès furent envoyés sur le Nord Constantinois, tandis que la Kabylie en recevait une trentaine. Ce qui avait empêché une dotation plus importante, c’était le problème du transport, de la sécurité et du temps dont nous disposions. Les Wilayates IV et V devaient recevoir leur contingent des armes commandées auprès de Abdelkébir El Fassi. Ces armes nous ayant fait défaut, ces deux Wilayates étaient les plus faibles.
. Il ne restait plus qu’à fixer la date du déclenchement. Dans un premier temps, nous avions retenu le 15 octobre. La délégation extérieure en fut avertie. Il y eut une fuite. Allal El Fassi donna la date à Yazid qui se trouvait à cette époque au Caire, le prenant pour un des nôtres. Ce dernier rappliqua immédiatement à Alger et alerta ses amis du Comité Central. Une autre fuite eut lieu a à Soumâa, près de Blida ou des éléments formés par Soudani Boudjemâa furent débauchés par Lahouel. Celui-ci mis au courant des préparatifs, sentant les choses devenir plus sérieuses, entreprit un véritable travail de sape, nous accusant d’envoyer les gens «  au casse-gueule «  et réussissant à faire reculer certains des éléments.
Les Centralistes affolés demandèrent à nous rencontrer. Nous nous réunîmes chez Bouda avec Lahouel et Yazid. Ils nous reprochèrent notre entêtement à ne pas rejoindre leurs rangs et les bruits alarmistes qui circulaient ; entre autres, la date du 15 octobre. Ils avançaient enfin que la délégation extérieure désapprouvait notre position. Bien sûr, nous niâmes avoir fixé une quelconque date, quant à la délégation extérieure, nous voulions bien la rencontrer et prendre une position commune. Il fallait coûte que coûte les rassurer. Nous nous sommes mis d’accord pour envoyer une délégation au Caire comprenant Lahouel-Yazid pour les Centralistes et moi-même pour les Neutralistes comme ils nous appelaient.
C’est de cette façon qu’au déclenchement de l’action, les deux Centralistes se trouvaient au Caire, ainsi d’ailleurs que deux Messalistes Mézerna et Fillali Abdellah qui, eux étaient en discussion avec la délégation extérieure en vue de la rallier à Messali ou de l’expulser des locaux du Comité de Libération de l’Afrique du Nord du Caire. Immédiatement après cet incident, le Comité des Six reporta la date au 1er novembre sans en informer qui que ce fut. Cette fois-ci, le secret fut bien gardé et les premières actions armées donnaient le départ de l’ébranlement qui durant plus de sept ans d’une guerre terrible et sans merci, permet à l’Algérie de s’arracher d’une domination de cent trente ans.

In EL DJARIDA N° 15 NOV-DEC 1974.

source:lequotidiendalgerie.com

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le colonel Houari Boumédiène et tamazight

Posté par algeriedemocratie le 28 octobre 2009

le colonel Houari Boumédiène et tamazight dans histoire(16) Houari%20Boum%C3%A9di%C3%A8ne le colonel Houari Boumédiène,

 

Fervent partisan d’un socialisme autoritaire, le colonel Houari Boumédiène, à la faveur d’un coup d’État le 19 juin 1965, mit en place un pouvoir autocratique avec l’aide de l’armée et de la redoutée Sécurité militaire. Sur le plan intérieur, l’ère Boumédiène fut celle des nationalisations des secteurs importants de l’économie. C’est sous son régime que commencèrent les premières campagnes d’arabisation dans l’«Algérie nouvelle».

Rappelons que Boumédiène avait reçu son instruction presque exclusivement en arabe classique dans les écoles coraniques de la région de Guelma, la médersa El Kettani (Constantine), et dans les universités théologiques de la Zitouna (Tunisie) et d’al-Azhar (Égypte), un haut lieu du fondamentalisme musulman. De ce fait, il n’a jamais pu se libérer de l’emprise de la religion et de l’arabe coranique.

L’arabisation devint l’«option fondamentale de l’Éducation nationale». Le président Boumédiène  avait été très clair sur ce sujet :

« L’enseignement, même s’il est d’un haut niveau, ne peut être réel que lorsqu’il est nationale, la formation fût-elle supérieure, demeure incomplète, si elle n’est pas acquise dans la langue du pays. Il peut même constituer un danger pour l’équilibre de la nation et l’épanouissement de sa personnalité. Il peut également engendrer des déviations qui risquent d’entraver une saine et valable orientation. » Toutefois, «la langue du pays» dont parlait Boumédiène n’était pas l’amazigh, mais l’arabe de la tribu Quraychite d’Arabie saoudite à l’époque du prpophéte que personne ne parlait en Algérie!

 

 Boumédiène avait même déclaré en novembre 1968:

‘ »L’arabisation ne peut être réalisé avec le seul concours de l’État. D’autres efforts doivent émaner également de l’élite arabisée [...]. Les mosquées sont à la disposition de ces élites pour alphabétiser et inculquer l’arabe aux adultes« .

La politique d’arabisation suscita de profondes tensions dans la population. Celles-ci aboutirent à des heurts parfois violents entre les étudiants, comme en mai 1975, à Alger et à Constantine. Des professeurs irakiens vinrent enseigner dans les universités. Mais l’arabisation décidée par le président Boumédiène (dès l’indépendance) continua inlassablement. En 1976, ce fut l’arabisation de l’affichage avec les noms de rues et des plaques d’immatriculation. Puis le vendredi fut déclaré «jour de repos hebdomadaire» à la place du dimanche. Mais les Amazighs furent, parmi les Algériens, ceux qui s’opposèrent le plus à l’arabisation. Leur résistance s’exprima dans l’usage exclusif de l’Amazigh et du français dans tous les lieux publics, que ce soit dans les cafés, les hôtels, les restaurants et les bureaux administratifs. Le 10 décembre 1976, Houari Boumédiène, candidat unique à la présidence, fut réélu avec 99 % des voix.

Par la suite, Boumédiène mit la pédale douce à l’arabisation. Il fit même appel à Mostefa Lacheraf pour sauver l’école algérienne. De culture à la fois arabe et française, cet historien et essayiste était à l’époque un critique presque solitaire (et considéré aujourd’hui comme un visionnaire) d’une «arabisation» forcenée de l’enseignement. Il s’était souvent opposé à Ben Bella et croyait que la religion pourrait éventuellement jouer un rôle néfaste dans la société algérienne:

« Premièrement, l’islam porte en lui le poids des valeurs propres à une civilisation rurale archaïque et son intégration à l’idéologie politique peut servir de frein à la modernisation du pays. Deuxièmement, les forces conservatrices vont s’appuyer sur la religion pour perpétuer des moeurs rétrogrades en ce qui concerne la famille, la condition féminine et les rapport dans la société« .

Trois décennies plus tard, ces prévisions paraissent d’une justesse remarquable, mais à l’époque elles pouvaient bouleverser les dogmes de l’oligarchie algérienne toute orientée sur le panarabisme et le Proche-Orient. Certains prétendirent que le président était plus sensibilisé aux tensions provoquées par l’arabisation, d’autres crurent que des rapports inquiétant sur la qualité de l’éducation lui étaient parvenus. Enfin, il est probable que le président, affaibli par la maladie, n’avait plus la force de soutenir fermement sa politique d’arabisation. Le 27 décembre 1978, la mort de Boumédiène mit un terme à cette «pause» dans l’arabisation. Cela dit, l’ère Boumédiène avait permis à la couche «arabisante» de la population de «profiter» de l’arabisation afin de prendre le contrôle de leviers importants en Algérie, tels que l’éducation et une partie de l’administration.

 

En 1976, Le président Boumédiène confisquera (en 1976) le Fichier Amazigh qui contenait un ensemble de publications sur des recherches Amazighes écrites en alphabet latin


Les années de plomb de Boumédiene

22 Juillet 1969 :
A l’ouverture du premier Festival culturel panafricain à Alger, le président Houari Boumediene dans son discours rappelle aux Africains que « longtemps contraints de nous taire ou de parler la langue du colonisateur, c’était un devoir essentiel et premier que de retrouver nos langues nationales, les mots hérités de nos pères et appris dès l’enfance. » Il reconnaît « qu’il n’y a pas de langue qui, au départ, soit plus apte qu’une autre à être le support de la science et du savoir… »

Le pouvoir de Boumediene interdit à la chanteuse et romancière berbérophone Taos Amrouche ainsi qu’à d’autres chanteurs berbérophones de représenter l’Algérie à ce même festival.

Amère, Taos Amrouche écrira une tribune « en marge du festival » dans le journal le Monde (ce qui vaudra à celui-ci avec les articles sur le procès de Krim Belkacem, près d’une année d’interdiction !). Néanmoins, Taos Amrouche se produira au moins une fois à la fin juin 69 à la Cité Universitaire de Ben Aknoun grâce à l’invitation du « cercle d’études berbères » qui y fonctionna avec plus ou moins de bonheur entre 68 et 70, appuyé par le comité de gestion de la cité.

 

1970 :
Les pressions du gouvernement algérien aboutiront à faire supprimer complètement l’émission en kabyle de Radio-Paris, alors qu’historiquement il n’y a jamais eu autant de berbérophones en France !

A la chaîne kabyle de Radio-Alger, on notera que les reportages sportifs réalisés en direct des stades jusque-là en kabyle seront supprimés et assurés désormais par un relais de la chaîne en arabe. De la même façon on assiste unilatéralement au passage fréquent de disques en arabe sur la chaîne kabyle, alors que la réciproque sur la chaîne arabe ou mieux à la télévision n’est pas assurée (une chanson tous les trois à six mois au plus à la TV !).

15 Janvier 1971 :
Le cercle d’études berbères et l’UNEA (Union Nationale des Étudiants Algériens) sont dissous par le pouvoir de Boumediene après de nombreuses manifestations, grèves et l’arrestation de plusieurs étudiants pour « menées subversives ».

1972 :
La célèbre chorale féminine kabyle du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou (ayant obtenu les premiers prix au Festival de la chanson populaire), se verra contrainte par le proviseur et les autorités locales à chanter une grande partie de son répertoire en langue arabe.

Si Mohamed Baghdadi (directeur des sports) propose une réforme du sport mettant en place « la commune sportive de base » et il prétend aussi lutter contre le régionalisme et pour l’arabisation : il obtient ainsi la transformation de la JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) en JSK (Jamai Sarrii al Kawkabi).

Mai-Juin 1972 :
Un groupe de militants de la cause berbère suggère la création d’un enseignement de la langue berbère à l’Université Paris VIII (Vincennes). Cette initiative donne naissance au Groupe d’Études Berbères (G.E.B). L’enseignement de la langue berbère ne sera effectif qu’à partir du 29 janvier 1973 quand l’Université Paris VIII décide sa création.

1973 – 1974 :
On assiste à la suppression définitive de la chaire de l’université d’Alger. Mammeri ne semble alors mener qu’un vague combat d’arrière-garde. En tout cas, la suppression s’est passée « en douceur ». La discipline « ethnologie » disparaît de l’Université dans le cadre de la RES de 71 mise progressivement en application et l’enseignement du berbère n’est prévu dans le cadre d’aucun des modules des nouvelles licences de lettres ou de langues

La chanson kabyle connaît un essor qualitatif très important et une production intense. Face aux multiples interdictions de l’enseignement et de l’écriture du berbère, il ne reste plus que la chanson comme moyen d’expression et de revendication. Durant cette année des étudiants comme Ferhat Mehenni et tant d’autres créent le groupe « Imazighen Imoula » (Les berbères du nord). A l’initiative d’Amar Mezdad, d’autres étudiants kabyles créent à leur tour le groupe « Lazouq » où se retrouvent Sid Ahmed Abderrahmane, Mokrane Ghozlane, Ali Ouabadi et Idir. Mais c’est ce dernier qui, à travers sa chanson « baba Inouba », donnera un nouveau souffle à la chanson kabyle et lui permettra de s’internationaliser.

Les thèmes de la chanson kabyle de ces débuts des années 1970, sont essentiellement axés sur la revendication identitaire et culturelle berbère, la liberté d’expression et la situation de la femme. On ne chante plus seulement les thèmes de l’amour, l’émigration et la religion. La chanson kabyle désormais « interroge, démontre, critique, propose, dénonce, loue, affronte, polémique et provoque ». La politique d’oppression est le plus important leitmotiv.

Face à son engagement, cette chanson, qui véhicule un discours radical et parfois virulent envers le pouvoir en place, connaîtra la répression et vivra dans la clandestinité. Ses interprètes seront successivement arrêtés ou marginalisés.

Juin 1974 :
La fête des cerises à Larbaa Nait Irathen se termine très mal puisque la police et les gendarmes n’ayant pas suffi à contenir les manifestants, on fera appel à l’armée pour les réprimer durement. La foule était mécontente en raison du remplacement de plusieurs chanteurs kabyles par des improvisations de chanteurs en arabe.

Cette même fête des cerises sera d’ailleurs interdite l’année suivante

Novembre 1974 :
Amar Ouerdane fonde l’Association socio-culturelle berbère de Montréal (Canada) dans le but de faciliter l’adaptation des immigrants algériens berbérophones en milieu québécois et canadien et aussi de diffuser le patrimoine berbère.

1974-1975 :
L’interdiction est faite à l’état civil d’enregistrer les prénoms autres que musulmans, ceux-ci faisant l’objet d’une liste exhaustive. C’est toute une série de prénoms berbères qui en fait les frais.

Juillet 1975 :
Juste après la fin de l’année scolaire, la répression s’abattait sur la Kabylie. Arrestation de plusieurs étudiants lycéens et autres personnes militant pour la culture amazigh.
Dans la région de Larbaâ Nath Irathen, Salah AGAG, Madjid BOUMEKLA, Mohand HAMAZ, Brahim KOLI et Mouloud MOSTEPHAÏ ont été arrêté sous le chef d’inculpation « d’atteinte à la sureté de l’Etat » par la police du Pouvoir dictatorial de Houari BOUMEDIENE et ont purgé 5 mois de prison à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou. Leur défense fut assurée par Maître BOUZIDA. Au premier procès, le tribunal de Larbaâ Nath Irathen déclara son incompétence.
Début Décembre 1975, le même tribunal rejuge l’affaire. Certains inculpés ont écopé de 10 mois de prison dont 6 avec sursis. Le procureur insatisfait du résultat fait appel. Le procès fut rejugé au tribunal de Tizi-Ouzou. La sentence était plus lourde : deux ans de sursis, 1000 dinars algériens d’amende et interdiction de passeport donc de quitter le territoire algérien.

5 Janvier 1976 :
Mohamed Haroun, militant berbériste et fils de chahid est arrêté par la Sécurité militaire à Alger pour avoir posé une bombe au tribunal militaire de Constantine. Cette bombe a été désamorcée à temps.

C’est aussi le cas de Lounès Kaci et de Hocine Cheradi qui ont posé une bombe au siège du quotidien « El-Moudjahid » à Alger et de Mohamed Smaïl Medjeber qui a posé une bombe au tribunal militaire d’Oran le 3 janvier avec la complicité de Daniel Paul, de Salby Jay et d’André Noël Cherid. Le choix des cibles est très significatif : El-Moudjahid connu pour son aversion pour la question de tamazight, les tribunaux militaires où la répression est assez symbolique, (…) la chaîne de télévision un des outils les plus monstrueux de la répression ».

Ces poseurs de bombes sont accusés de trahison, d’atteinte à la sûreté de l’Etat, de complicité, de trafic de devises et de jets d’explosifs. Ils sont condamnés par le tribunal de Médéa le 2 mars 1976. Trois peines capitales, deux condamnations à perpétuité et d’autres peines allant de dix à Vingt ans de prison.

16 Avril 1976 :
« Journée du savoir » – Yaoum El-Ilm. Journée commémorative de la mort en 1940 du cheikh Abdel-hamid Ben-Badis président de l’Association des Oulémas Algériens. Le chef de l’État dans une ordonnance, publiée au JORA le 23 avril 1976, définit l’organisation de l’éducation et de la formation.

Après avoir défini la mission du système éducatif qui s’inscrit dans le cadre « des valeurs arabo-islamiques et de la conscience socialiste », l’enseignement est assuré en langue nationale à tous les niveaux d’éducation et de formation et dans toutes les disciplines.

La mission de l’école fondamentale est de dispenser aux élèves « un enseignement de langue arabe leur permettant une maîtrise totale de l’expression écrite et orale ; cet enseignement, qui est un facteur important de développement de leur personnalité, doit les doter d’un instrument de travail et d’échange pour se pénétrer des différentes disciplines et pour communiquer avec leur milieu ».

L’arabisation porte aussi sur l’enseignement préparatoire qui est dispensé « exclusivement en langue arabe ».

Cette ordonnance met fin d’une manière très claire aux espoirs et aux attentes des berbéristes et des berbérophones. Tamazight est ainsi mise à l’écart et exclue de l’école. Le choix de l’État algérien est désormais fait. L’arabisation est décrétée.

Cette décision des plus hautes instances de l’État engendre un mépris jamais égalé dans les milieux berbérophones et surtout en Kabylie. La revendication se radicalise. Les contestations s’enveniment après la promulgation de la Constitution et de la Charte nationale qui renforcent l’arabisation et la définition de l’Algérie comme nation arabo-islamique. La répression s’abattra aussi sur les berbéristes.

Mai – Juin 1976 :
Lors des débats sur la Charte nationale les étudiants militants berbéristes diffusent un document de 50 pages.

A ces débats, les jeunes militants berbéristes ont pris part en masse. Sept cent vingt (720) prises de parole sont semble-t-il décomptées dans Alger. Ainsi la revendication culturelle et identitaire berbère connaît une ampleur importante. Elle se pose désormais dans des débats publics. Malgré cette « tolérance » le pouvoir utilise la répression.

Après une intervention dans une salle de cinéma à Alger, l’étudiant et chanteur kabyle Ferhat Mehenni est arrêté pour la première fois par la Sécurité militaire. Ces interventions ont sans doute permis aux services de sécurité de mettre à jour leurs fichiers concernant les berbéristes et opposants à la politique culturelle du pouvoir.

27 Juin 1976 :
La Charte nationale est adoptée par référendum. Ce document qui est un texte national fondamental définit l’Algérie comme étant une partie intégrante de la nation arabe.

« Le peuple algérien se rattache à la patrie arabe, dont il est un élément indissociable » (…) » L’Algérie n’est pas une création récente. Déjà sous Massinissa, fondateur du premier État numide, et de Jugurtha, initiateur de la résistance à l’impérialisme romain, s’était dessiné le cadre géographique et commençait à se forger le caractère national ». (…) « A ces deux caractéristiques principales se sont ajoutés progressivement à partir du 7e siècle les autres éléments constitutifs de la Nation Algérienne, à savoir son unité culturelle, linguistique et spirituelle (…) ». On peut affirmer, ajoute le texte de la Charte nationale, « que ces différentes périodes de notre histoire ont constitué un creuset où se sont fondus intimement les brassages ethniques, les apports de toutes sortes, comme les créations nouvelles du génie national, tout cela pour aboutir à une expression originale de la personnalité arabo-musulmane de notre peuple… ».

La politique culturelle s’attellera, selon la Charte, à concrétiser un projet des plus urgents : la généralisation de l’utilisation de la langue arabe qui « est un élément essentiel de l’identité culturelle du peuple algérien. On ne saurait séparer notre personnalité de la langue nationale qui l’exprime. Aussi, l’usage généralisé de la langue arabe, et sa maîtrise en tant qu’instrument fonctionnel, est une des tâches primordiales de la société algérienne au plan de toutes les manifestations de la culture et à celui de l’idéologie socialiste ».

Le choix de la langue arabe est fait. Il est irréversible. « Il ne s’agit nullement de choisir entre la langue nationale et une langue étrangère. Le problème du choix étant dépassé et irréversible, le débat sur l’arabisation ne peut porter, désormais, que sur le contenu, les moyens, les méthodes, les étapes, la conception générale d’une langue ».

Tout en dénonçant l’étouffement de la culture algérienne, l’uniformisation, le totalitarisme culturel, le PRS (Parti de la Révolution Socialiste), pour qui la langue arabe doit être la langue nationale, critique sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.

« Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voila donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d’Algériens. (…) Or la langue berbère existe. C’est la langue maternelle d’une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis. ».

Ainsi le PRS, avec à sa tête Mohamed Boudiaf, est le premier parti politique algérien à se prononcer en faveur de la question berbère.

27 Juin 1976 :
Mohand Cid Ali-Yahia dit Rachid, ancien acteur important dans la crise dite berbériste de 1949, lance le Front Uni de l’Algérie Algérienne (F.U.A.A.) en France. Fidèle à son combat des années 1940 pour l’Algérie algérienne, Rachid Ali-Yahia, par son mouvement d’opposition au régime de Boumediene, renouvelle son combat pour l’identité algérienne et la question linguistique et culturelle.

Ce front n’aura qu’une faible influence en Algérie. Quelques-uns de ses militants seront arrêtés en mars 1980.

Été 1976 :
Pour avoir tiré des textes littéraires en Tifinagh sur ronéo et aussi pour avoir été abonnés au bulletin de l’Académie berbère (Agraw imazighen) de Paris, deux cents (200) jeunes de la région de Larbaa Nath Irathen sont arrêtés et emprisonnés. Ils seront, pour quelques-uns, condamnés jusqu’à 18 et 24 mois de prison.

Afin de porter le coup de grâce à l’édition berbère en Algérie, le Fichier de Documentation Berbère (F.D.B) tenu depuis 1946 par le Père Jean Marie Dallet est mis sous scellés par le pouvoir de Boumediene.

Ce Fichier est considéré comme source exceptionnelle de documents concernant l’étude de l’histoire, de l’ethnographie, de la littérature, de la linguistique des communautés berbérophones de Kabylie, du Mzab et de Ouargla. Ce fichier était au début un périodique mensuel, puis bimestriel, pour devenir à partir de 1955 trimestriel. On y trouve des monographies de villages de Kabylie, des études sur l’Islam, les croyances et superstitions, la sagesse populaire, la vie quotidienne, la zoologie, la botanique et la culture matérielle..

19 Juin 1977 :
Lors du match final de la coupe d’Algérie de football opposant la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) et le Nasr de Hussein-Dey (NAHD), les spectateurs kabyles scandent des slogans hostiles au président Boumediene, présent dans la tribune officielle, et au régime tels que : « JSK imazighen », « la langue berbère vivra », « à bas la dictature », « vive la démocratie »…

La retransmission en direct de cette rencontre à des milliers de téléspectateurs révèle au peuple algérien l’expression d’un mécontentement et d’une contestation ouverte et radicale d’une population d’une région du pays, qui souffre d’une marginalisation identitaire et culturelle…

Septembre 1977 :
A la suite de la manifestation en juin 77 à la finale (remportée par la JSK) de la coupe d’Algérie, une nouvelle réforme du sport est adoptée consacrant définitivement les ASP, c’est-à-dire le sport corporatif avec des joueurs semi-professionnels d’entreprises. La JSK devient Jamaia Electronic Tizi-Ouzou, JET intégrée à la Sonelec.

Le ministère de l’Enseignement supérieur décide de l’ouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou (C.U.T.O.) où se retrouvent les cadres de la région et qui se mêlent au mouvement estudiantin pour la prise en charge de la revendication identitaire. Le C.U.T.O. verra le regroupement des étudiants kabyles jusque là éparpillés sur divers instituts de la capitale.

Ce centre universitaire connaîtra des mouvements de grève non connus à l’époque en Algérie.

L’ouverture du CUTO permettra aussi la circulation d’une documentation dite clandestine tels que les ouvrages de l’historien algérien Mohamed Harbi, les revues berbères de l’ACB et de l’Académie berbère, édités en France et diffusés sous le manteau en Algérie.

On assiste à l’interdiction par le Wali de plusieurs chanteurs comme Idir, à Tizi-Ouzou sous prétexte d’absence de salle suffisante pour contenir les spectateurs et garantir la sécurité.

Novembre 1977 :
La direction du PRS met en place une cellule de réflexion pour étudier le dossier berbère et élaborer des propositions concrètes en direction des groupes berbéristes.

28 Novembre 1978 :
Ait Ahmed, secrétaire général du FFS, dans une déclaration, demande la reconnaissance de la « langue berbère comme langue nationale au même titre que la langue arabe ».

10 Décembre 1978 :
Des armes en provenance du Maroc sont parachutées à Cap-Sigli dans la wilaya de Béjaia en Kabylie, pour un éventuel soulèvement armé contre le régime de Boumediene, dix sept jours avant sa mort. Le groupe initiateur est arrêté par la sécurité militaire, « prouvant » et montrant ainsi l’échec d’une « tentative kabyle » de renversement du régime.

En réalité cette affaire est connue dès le départ par la Sécurité militaire qui avait infiltré le groupe contestataire composé de personnalités historiques, comme Mohamed Benyahia, Ferhat Abbas, Belarbi, Boudjeloud, Ahmed Kadri. Ils seront traduits en justice à l’exception de Ferhat Abbas. Ils seront condamnés par le tribunal militaire de Blida à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison.

Cette affaire est exploitée par le pouvoir pour discréditer les berbéristes, qui n’avaient aucune relation avec celle-ci. Il montre du doigt le « danger berbériste » en des termes à peine voilés, ces « anti-nationalistes, soutiens du Maroc et du néo­colonialisme ».

25 Décembre 1978 :
Ait Ahmed dira à propos de la question berbère, qu’ « il s’agit d’un problème de survie, pour une langue, une culture combattues par le colonialisme et auxquelles l’indépendance n’a pas offert de chance. Ce n’est pas en ignorant le problème qui concerne un Algérien sur trois qu’on le résoudra. Il faut le prendre en charge dans l’intérêt de la collectivité nationale et de son unité ».

Le chanteur populaire kabyle Lounis Ait Menguellet est interdit de se produire à l’Université.

Mars 1979 :
Dans son « Avant-projet de plate-forme politique le FFS se prononce sur la question berbère. Il y est notamment écrit : La langue berbère a droit de cité dans la cité berbère, droit inaliénable que le colonialisme intérieur, pas plus que le colonialisme étranger, ne peut proscrire. Elle doit être officialisée et développée comme langue nationale, elle doit bénéficier de la part de l’état de l’égalité de traitement qui lui permette de rattraper le temps et le terrain perdus depuis l’indépendance.(…) Seuls les apprentis obscurantistes et les larbins mercenaires voudraient encore opposer la langue arabe et la langue berbère.

Interdiction au Centre universitaire de Tizi-Ouzou d’une pièce de théâtre, adaptation en kabyle de la guerre de 2000 ans de Kateb Yacine.

Des demandes successives d’enseignement du berbère à Alger, puis à Tizi-Ouzou, tour à tour, sont rejetées sans aucun motif explicite.

17 Octobre – 13 Novembre 1979 :
Troisième grève des étudiants du CUTO depuis l’inauguration du centre universitaire en 1977. Ils posent notamment le problème de la représentation des étudiants dans l’instance universitaire.

Crédits : © Extraits de « Chronologie du mouvement berbère, un combat et des hommes » de Ali Guenoun paru aux éditions Casbah Alger, 1999

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Lakhdar Bouregaâ-Membre fondateur du FFS, ancien commandant de la wilaya IV

Posté par algeriedemocratie le 28 octobre 2009

Lakhdar Bouregaâ-Membre fondateur du FFS, ancien commandant de la wilaya IV

El Watan 29 octobre 2009

Ceux qui le connaissent savent que Si Lakhdar parle carré, direct, au risque de heurter certaines sensibilités. Désabusé, il se révolte contre « l’insidieuse culture de l’oubli qui est en train de s’installer sans coup férir au sein de la société. Pour preuve, tempête-t-il, la célébration du 1er Novembre est à peine évoquée, sinon occultée ». « C’est un scandale, c’est une honte », tonne-t-il avant de réfréner sa colère.

« Remarquez que lors des célébrations auxquelles j’ai assisté par le passé, celles-ci se déroulaient presque dans la clandestinité. On se retrouvait le soir avec les autorités locales. La population était indifférente, les volets des fenêtres étaient fermés et les lumières éteintes. » « Est-ce ainsi qu’on commémore une date historique ? », s’interroge-t-il avant de « sortir » cette citation de Napoléon : « Que voulez-vous, dans les révolutions, il y a deux sortes de gens, ceux qui les font et ceux qui en profitent. » Un regard froid et accusateur, un ton rageur en direction des opportunistes de tous bords, de tous les usurpateurs qui, hélas, peuplent le paysage politique actuel. Il esquisse un soupçon d’agacement à l’évocation de certaines pratiques du pouvoir, puis se met à rêver à haute voix d’une société idéale. Si Lakhdar avait consigné, il y a quelques années, toutes ses colères dans un ouvrage autobiographique en arabe intitulé Témoin de l’assassinat d’une révolution. Témoin, mais acteur important, puisqu’engagé dans la Révolution, où il a eu un riche itinéraire.

C’est à El Ommaria qu’il vit le jour en 1933, le petit village des origines, dans l’arrière-pays médéen où les parents viennent fructifier les champs des autres. Ali, le père, un illettré, était un agriculteur sans terre qui trimait pour gagner sa vie. Passant sur toutes les péripéties qui ont jalonné son parcours militaire qui s’achèvera à Azzaba en 1955, Lakhdar fera ressortir la date marquante de mars 1956 où il retrouva tous ses anciens amis au maquis sous la conduite de Tayeb Djoughlali. En mai 1956, première rencontre avec les chefs historiques à Hammam Melouane, puis dans un hameau, au plus profond des massifs montagneux de Larbaâ. Abane, Krim, Ben M’hidi, Bouchaoui, Amara Rachid… « Ce fut presque un pré-Congrès de la Soummam », se souvient-il.

Engagement sans faille
En septembre 1956, Lakhdar rencontre, à Alger, Bougara, Mellah et Si Salah, de retour du Congrès. Lakhdar est déjà commandant de la katiba Zoubiria. Un opposant acharné puis, les événements s’accélèrent. En mai 1959, il est chef de région puis lieutenant de zone après la mort de Si M’hamed, ensuite commandant militaire de la Wilaya IV. A l’indépendance, il est député de l’Assemblée constituante, puis député élu et membre du Comité central du FLN, issu du premier Congrès. Son tempérament, et surtout sa quête de liberté l’amènent à jouer un rôle important dans la crise surgie entre l’état-major et le Gouvernement provisoire. « On savait qu’il y avait de profondes divergences à Tripoli, mais l’indépendance, croyait-on, allait mettre fin à ce conflit. Or la crise, au contraire, s’exacerba. Notre attitude était claire. Ne pas opter pour une partie contre l’autre. On a compris finalement que ce n’était pas pour des idéaux qu’ils se disputaient, mais pour la prise du pouvoir… » Perçoit-on aujourd’hui, en 2009, un quelconque frémissement à la veille de ce grand événement qu’est le 1er Novembre ? Tous les indices ne le signalent pas forcément.

« Je suis déçu car, apparemment, cette date historique ne semble revêtir aucun sens malgré toute la symbolique qu’elle véhicule. Alors qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle et malgré leurs différences, une poignée d’hommes déterminés, nationalistes et sincères avaient choisi la lutte armée malgré les moyens infimes dont ils disposaient face à l’armada de l’occupant. Pourquoi ont-ils enclenché ce mouvement si ce n’est pour libérer ce pays et restaurer la dignité humaine ? Notre vœu aujourd’hui n’est pas exaucé complètement. L’élite de la Révolution est tombée au champ d’honneur. Un grand nombre de survivants se sont éclipsés et la gouvernance actuelle n’est pas de nature à rassurer le peuple. Mais ceux qui nous dirigent doivent méditer cet adage : ‘‘Quand l’eau du port monte, elle emporte tout sur son passage, grands et petits navires. Tout le monde est touché par la déferlante’’. »

Si Lakhdar dresse un tableau peu agréable de la situation actuelle. Il en parle avec colère : « La corruption se généralise et se propage à grande échelle sous les yeux indifférents du pouvoir. L’état d’urgence restreint les libertés, l’activité politique et étouffe la société civile, mais épargne étrangement la corruption. Comment expliquer que les auteurs des crimes économiques soient déférés devant des tribunaux ordinaires alors qu’on est en état d’urgence ? En état de guerre, ces actes délictueux sont considérés comme des crimes. Les scandales économiques sont étalés au grand jour dans la presse, mais sans en savoir plus sur les coupables souvent absents pour laisser place à des lampistes sans intérêt. Des milliards dilapidés impunément et puis le rideau de fumée qui se dissipe rapidement. Ces crimes doivent être jugés par des cours spéciales vu le caractère exceptionnel de la situation que nous vivons », explique l’ancien moudjahid. « Pendant la Révolution, rappelle-t-il, pour une modique cotisation non honorée, on pouvait passer de vie à trépas. »Si Lakhdar s’étonne que les autorités s’acharnent sur les jeunes désespérés dont la seule alternative à leurs yeux est la « harga ».

Pourquoi un tel gâchis
« Les harraga sont taxés ailleurs de terroristes, alors qu’ici, ils sont accusés de tous les maux. Historiquement, les harraga avaient fait, il y a des siècles, le trajet inverse en venant spolier nos terres, en nous brimant et en essayant d’acheter nos consciences. La France n’a jamais fait acte de repentance pour les crimes commis, et aujourd’hui, elle nous présente l’Union pour la Méditerranée comme la panacée. On nous demande tout simplement d’être des ceintures de sécurité des pays de l’autre rive de la Méditerranée, craignant un flux massif de l’émigration clandestine. Derrière cette idée, il y a une arrière-pensée, celle de nous faire oublier l’Union du Maghreb arabe, qui est l’une des revendications de la Révolution algérienne. L’histoire nous a appris que lorsqu’il y a problème au Machrek, le Maghreb pèse de tout son poids pour le régler. La réciproque est vraie et la Révolution algérienne en est un bel exemple. Aujourd’hui, une partie de ce Moyen-Orient compliqué est sous protectorat américain, l’autre partie sert de supplétif à Israël. Ghaza a été une leçon qui nous a fortement édifiés. La Syrie et le Liban sont des bombes à retardement prêtes à exploser à tout moment. Les pays du Maghreb sont démissionnaires. Ils n’ont ni poids ni crédibilité. Je considère la paix prônée par les Arabes comme une capitulation. Les leaders arabes se gargarisent d’illusions en prenant en otages leurs peuples. C’est la triste et amère réalité ! »

Triste réalité
Rétif aux embrigadements jaloux de ses libertés, Si Lakhdar avait réagi au lendemain de l’indépendance lorsque la liberté était en danger. Il a été l’un des fondateurs du FFS. « L’idée de la création de ce front est partie de l’Assemblée contre le pouvoir personnel et la répression. Le président de l’Assemblée était jeté en prison avec des élus du peuple. On ne pouvait rester les bras croisés. Le parti prônait des idées de progrès, de démocratie. Le FFS, le plus vieux parti d’opposition, est le seul qui a gardé ses principes, pour lesquels il se bat toujours », estime le vieux combattant. Evoquant la scène politique, Si Lakhdar tourne en dérision certaines situations. Il n’est guère tendre avec les partis politiques qui sont, selon lui, « l’expression d’associations à caractère de service après-vente pour consolider et entretenir le système ». De même, notre interlocuteur cogne dur sur les assemblées élues, caisses de résonance, qui légifèrent et décident, mais demeurent bizarrement muettes devant les dérives constatées ici et là. » Même s’il se considère pessimiste, Si Lakhdar ne voit pas toujours le verre à moitié vide. « Il y a sûrement une élite intellectuelle, des experts, des spécialistes dans différents domaines en mesure d’apporter un plus. Mais où sont-ils ? Indésirables, marginalisés, ils n’ont aucune tribune pour s’exprimer. » « Il y a un nouveau phénomène, explique-t-il. Avant il y avait des coups d’Etat au sommet. Désormais, ils sont décentralisés au niveau des partis écartelés par des crises préfabriquées. Regardez les partis, leurs déchirements suscités par le pouvoir devenu expert dans le détournement de l’opinion publique. »

A la question de savoir pourquoi les anciens se murent dans un mutisme complice, Si Lakhdar a cette réplique : « Nous, les anciens de la Révolution, on est semblables, mais divisés. Ceux qui sont au pouvoir sont différents mais unis pour préserver les positions acquises. C’est malheureux de le dire, mais la Révolution algérienne qui était à l’origine de l’indépendance de bon nombre de pays qui l’ont obtenue sur simple demande manuscrite, a été déviée de son cours et des principes qui l’ont fondée. La grande richesse qu’on a négligée, c’est la formation des hommes, et je crois qu’à ce niveau, le tort est partagé. » Pour Si Lakhdar, « la démocratie s’est imposée par le cours des événements, dans un contexte mondial en effervescence, revendicatif, où beaucoup de barrières sont tombées. L’indépendance, on l’a acquise. Mais est-ce que les objectifs pour lesquels on a lutté ont été atteints. Permettez-moi d’en douter. Lorsque le citoyen perd sa confiance envers ses dirigeants, envers la justice, que lui reste-t-il à faire sinon se rebeller contre le système. Gandhi, un grand humaniste, avait dit un jour que ‘‘la pauvreté est la pire forme de violence’’. Un autre proverbe bien de chez nous dit ‘‘qui sait tout souffrir peut tout oser’’ » L’imprévisible peut se produire à tout moment…

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Parcours :
Bouregaâ Lakhdar, membre du CNRA (1962), est né le 15 mars 1933 à El Ommaria (Médéa). Le commandant Si Lakhdar, son nom de guerre, rejoint la Révolution en 1956 à la Wilaya IV. Celle-ci s’étendait sur le centre du pays, de l’ouest de la Kabylie à la région d’Orléansville et d’Alger au Sahara. C’était la wilaya la plus riche du pays et, de ce fait, elle en était le centre économique : l’essentiel de l’industrie se trouvait à Alger et dans ses environs, les plaines fertiles de la Mitidja et du Cheliff. L’Algérie exportait des céréales vers l’Europe. Alger était aussi la base du pouvoir militaire et politique français où siégeaient la Xe Région militaire, le gouvernement général de l’Algérie, l’Assemblée algérienne, les principales fortunes et les grands lobbies du système colonial.
Commandant de la katiba Zoubeïria
Député de la première Assemblée nationale, il s’oppose à l’armée des frontières. Il a été le fondateur du FFS (1963). Il a ensuite été emprisonné de 1967 à 1975 (accusé de complot après le coup d’Etat avorté de Tahar Zbiri du 14 décembre 1967). Quelques années après sa sortie de prison, il a écrit un livre en 1990 intitulé Témoin de l’assassinat de la Révolution qu’il compte enrichir très prochainement dans une nouvelle édition.

« Souffre quand tu es enclume et frappe quand tu es marteau » Proverbe corse htahri@elwatan.com

Par Hamid Tahri

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bible de barnabas(chap121 à chap 160)

Posté par algeriedemocratie le 20 octobre 2009

Chapitre 121
Tandis que le gouverneur juge le criminel qu’il a fait arrêter et que le chancelier écrit, comment cet homme parle-t-il, dites-moi ? » Les disciples répondirent : « II parle avec crainte et à propos, pour ne pas se trahir; il prend garde de ne pas dire ce qui déplairait au gouverneur, et il cherche au contraire à dire ce qui pourrait le faire libérer. » Jésus répondit alors : «C’est cela que le pénitent devrait faire pour ne pas perdre son âme, car Dieu a donné à chaque homme deux anges comme chanceliers, pour inscrire l’un le bien, l’autre le mal que fait l’homme. Si donc l’homme veut recevoir miséricorde, qu’il surveille son langage encore mieux qu’on ne surveille l’or.

Chapitre 122
Quant à l’avarice, qu’elle se transforme en aumône! En vérité je vous le dis, l’avare a pour terme l’enfer comme le plomb a pour terme le centre de là terre, car il est impossible que l’avare possède quoi que ce soit au paradis! Savez-vous pourquoi? Je vais vous le dire. Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, bien que l’avare se taise avec sa langue, il proclame par ses ouvres « II n’y a pas d’autre Dieu que moi !.» Tout ce qu’il a, en effet, il entend le dépenser à son gré sans considérer ni d’où il vient, ni où il va, alors qu’il vient au monde nu et qu’il laissera tout en mourant. Dites moi donc, si Hérode t vous donnait un jardin à garder, mais que vous vouliez en disposer en maître, sans envoyer aucun fruit à Hérode, si vous chassiez les envoyés qu’il enverrait pour réclamer des fruits, dites-moi, ne vous constitueriez-vous pas vous-mêmes rois de ce jardin ? Oui, certes! Eh bien, je vous le dis, l’homme avare se constitue lui-même Dieu des biens qu’il a et que Dieu lui a donnés! L’avarice est une soif qu’éprouve la sensibilité. Comme elle vit de plaisir et qu’elle ne peut prendre son plaisir en Dieu qui lui est caché puisqu’elle l’a perdu parle péché, elle s’efforce d’amasser’ des choses temporelles qu’elle considère comme son bien. Elle est d’autant plus forte qu’elle se voit privée de Dieu, car la conversion du pécheur vient de Dieu qui donne la grâce de se repentir. Comme le dit notre père David : « Ce changement vient de la droite de Dieu » !
Il faut que je vous dise ce qu’est l’homme si vous voulez savoir comment il doit faire pénitence. Mais remercions aujourd’hui Dieu qui nous a fait la grâce de communiquer sa volonté par mes paroles. Alors, les mains levées, il pria : « Seigneur, Dieu tout-puissant et miséricordieux, toi qui, en nous créant dans ta miséricorde, nous accordas le rang d’hommes, tes serviteurs, et la foi de ton messager véridique, nous te remercions pour chacun de tes bienfaits et nous voulons t’adorer, toi seul, tout le temps de notre vie, en pleurant nos péchés, en priant, en faisant l’aumône, en jeûnant, en étudiant ta parole, en instruisant ceux qui ignorent ta volonté, en souffrant de la part du monde pour ton amour, et en nous mortifiant pour te servir, Toi, Seigneur, sauve-nous de Satan, de la chair et du monde, comme tu sauves tes élus pour ton amour, pour l’amour de ton messager pour qui tu trous créas, et pour l’amour de tous tes saints et prophètes ! » Les disciples répondaient toujours : «Ainsi soit-il Ainsi soit-il, Seigneur! Ainsi soit-il, notre Dieu miséricordieux ! »

Chapitre 123
Au lever du jour, le vendredi matin, de bonne heure Jésus convoqua ses disciples après la prière et leur dit : « Asseyons-nous et, s’il plaît à Dieu, je vous dirai ce qu’est l’homme puisque c’est aujourd’hui que Dieu le créa de la boue de la terre. » Chacun s’étant assis, Jésus reprit : « Pour démontrer à ses créatures sa bonté, sa miséricorde, sa toute-puissance, sa libéralité et sa justice, notre Dieu composa en un seul et même être quatre choses opposées l’une à l’autre. Cet être, c’est l’homme. Ces choses sont : la terre, l’eau, l’air et le feu, pour que chacune tempère son excès par l’autre. Il fit de ces quatre choses un réceptacle qui est le corps de l’homme : chair, os, sang, moelle, ‘peau, nerfs et veines, et tout ce qu’il y a dedans.
A l’intérieur il mit l’âme et la sensibilité,’ comme les deux mains de cette vie. ü donna pour emplacement à ta sensibilité toutes les parties du corps et celui-ci ta diffusa en lui comme de l’huile. A l’Ame, il donna pour emplacement le cœur. Unie à la sensibilité, elle y dirige toute la vie.
Ayant ainsi créé l’homme, Dieu mit en lui une lumière qu’on appelle la raison. Celle?ci devrait unir la chair, la sensibilité et l’âme dans le but unique de travailler au service de Dieu. Puis il plaça cette œuvre dans le paradis. Mais la sensibilité ayant séduit la raison à l’instigation de Satan, la chair perdit le repos, la sensibilité perdit le plaisir dont elle vit et l’âme perdit sa beauté. Et l’homme est resté en cet état. La sensibilité qui n’est plus dirigée par la raison, ne s’apaise pas dans le travail; au contraire, elle cherche le plaisir et suit la lumière
que lui montrent les yeux. Mais comme les yeux ne peuvent voir que la vanité, elle se trompe et en choisissant les choses terrestres, elle pèche.
Pour que la raison distingue le bien du mal et le vrai plaisir, il faut donc qu’elle soit de nouveau illuminée par la miséricorde de Dieu. Quand elle le distingue, le pécheur se convertit à la pénitence. C’est pourquoi, je vous le dis en vérité, si Dieu notre Seigneur n’illumine pas le cœur de l’homme, les raisonnements des hommes ne serviront à rien! »
Jean dit : « A quoi servent donc les paroles des hommes » Jésus répondit : « L’homme, en tant qu’homme, ne sert à rien pour convertir quelqu’un à la pénitence, mais en tant que moyen dont Dieu se sert, il convertit. Aussi, comme Dieu agit secrètement dans l’homme pour son salut, il faut écouter chacun et le recevoir comme celui en qui Dieu nous parle. »
Jacques demanda : « Maître, si par hasard un faux prophète ou un docteur en mensonges se présente et prétend nous enseigner, que devons-nous faire ? »

Chapitre 124
Jésus répondit par une comparaison : « Un homme s’en va avec son filet pour ‘pécher. Ii prend beaucoup de poissons, mais il jette ceux qui sont mauvais. Un homme sort pour semer, mais seul, le grain qui tombe en bonne terre fructifiez. Ainsi devez-vous faire :écoutez chacun, mais ne recevez que la vérité, car la vérité seule fructifie pour la vie éternelle.
André répondit : «Mais comment reconnaîtra-t-on la vérité ? » Jésus répondit : «Recevez comme vrai tout ce qui est conforme au livre de Moïse. Car Dieu est un, la vérité est une. En conséquence, la doctrine est une, le sens de la doctrine est un et c’est pourquoi est une aussi la foi. Je vous le dis en vérité, si la vérité n’avait pas été effacée du livre de Moïse, Dieu n’aurait pas donné le second livre à David, notre père. Et si le livre de David n’avait pas été contaminé, Dieu ne m’aurait pas envoyé l’évangile, car le Seigneur notre Dieu est immuable et il a tenu un seul langage à tous les hommes. C’est pourquoi, quand le messager de Dieu viendra, il purifiera tout ce que les impies auront contaminé dans mon livre.
Celui qui écrit répondit : « Maitre, que fera l’homme si la toi est contaminée et que parle un faux prophète? » Jésus répondit : Grande est ta demande Barnabé! Eh bien, je te le dis, en ce cas-là, peu se sauvent! Car alors les hommes ne font plus attention à Dieu qui est leur but. Vive Dieu Il en présence de qui se tient mon âme, toute doctrine qui détourne l’homme de son but, c’est-à-dire de Dieu, est une doctrine exécrable. Toi qui as offensé Dieu et qui l’offenses chaque jour, tu considéreras trois choses dans la doctrine : l’amour envers Dieu, l’affection envers le prochain et la haine envers soi-même. Toute doctrine contraire à ces trois points, fuis?la, elle est exécrable! »
Chapitre 125
l’en reviens à l’avarice, et je vous dis ceci : quand la sensibilité veut s’emparer d’une chose ou la conserver avec ténacité, que la raison dise : « Cette chose aura un terme.» II est évident que si elle a un terme, c’est folie de l’aimer et qu’il faut aimer et conserver ce qui n’aura pas de terme.
Que l’avarice se transforme donc en aumône! Que l’avare’ donne bien ce qu’il a amassé pour le mal et qu’il prenne garde que sa main gauche ignore ce que donne sa main droite! Ce sont les hypocrites qui veulent être vus et loués par le monde quand ils font l’aumône. En vérité, ils sont stupides, car c’est de celui pour lequel il travaille que l’homme reçoit son salaire. Si c’est de Dieu que l’homme veut recevoir quelque chose, c’est Dieu qu’il doit servir!
Soyez attentifs en faisant l’aumône : considérez que tout ce que vous donnez pour l’amour de Dieu, vous le donnez à Dieu. Ne rechignez pas à donner! Donnez pour l’amour de Dieu ce que vous avez de meilleur! Dites-moi, voudriez-vous recevoir de Dieu quelque chose de mauvais? Certes non, poussière et cendre! Alors, comment avez-vous la foi en vous si vous donnez quelque chose de mauvais pour l’amour de Dieu? II vaudrait mieux ne rien donner que de donner quelque chose de mauvais.
En effet, si vous ne donniez rien, vous auriez quelque excuse selon le monde, mais si vous donnez quelque chose de mauvais en conservant pour vous le meilleur, quelle« sera votre excuse! Voilà tout ce que j’ai à vous dire au sujet de la pénitence. » Barthélémy répondit : « Combien de temps doit durer la pénitence? » Jésus répondit : « L’homme doit se repentir et faire pénitence aussi longtemps qu’il est en état de péché. Or, l’être humain pèche toujours. Aussi doit-il toujours faire pénitence! à moins que vous ne vouliez faire plus grand cas de vos chaussures que de votre âme, puisque vous les réparez chaque fois qu’elles s’abîment! »

Chapitre 126
Ayant convoqué ses disciples, Jésus les envoya deux à deux dans tout Israël en disant : «Allez et prêchez comme vous avez entendu ! » ils assirent et il leur posa la main sur la tête en disant « Au nom de Dieu, rendez la santé aux malades, chassez les démons et détrompez Israël à mon sujet en lui disant ce que j’ai dit devant le pontife! »
Et tous partirent sauf celui qui écrit, ainsi que Jacques et Jean. Ils allèrent par toute la Judée , prêchant la pénitence comme le leur avait dit Jésus et guérissant toute sorte :d’infirmité à tel point que furent confirmées en Israël les paroles de Jésus :  Dieu  est un et Jésus est prophète de Dieu, puisqu’une grande foule les voyait faire ce que Jésus lui-même faisait, c’est-à-dire guérir les malades. Mais les fils du diable, c’est-à-dire les. prêtres et les scribes, trouvèrent un autre moyen de persécuter Jésus. Ils commencèrent à dire que Jésus aspirait à régner sur Israël. Cependant ils craignaient le peuple; aussi c’est en secret qu’ils complotaient contre Jésus.
Après avoir parcouru la Judée , les disciples retournèrent à Jésus. Il les reçue comme un père reçoit ses enfants, en disant : « Dites-moi ce qu’a fait le Seigneur notre Dieu. Oui j’ai vu Satan tomber sous vos pieds; vous le piétiniez comme le vigneron le raisin. » Ils répondirent : « Maure, nous avons guéri une infinité de malades et chassé beaucoup de démons qui tourmentaient les hommes. »
Jésus dit : « Dieu vous pardonne, frères, mais vous avez péché en disant : « Nous avons guéri », c’est Dieu qui a tout fait ! » Ils répondirent : « Nous avons parlé comme des sots. Enseigne-nous donc comment nous devons parler! » Jésus répondit: « En toute bonne action, dites : « Dieu a fait », Et en toute mauvaise action, dites : « J’ai péché ». ? « Ainsi ferons-nous! » dirent les disciples.
Jésus dit alors : « Et qu’a dit Israël après avoir vu Dieu faire par les mains de tant d’hommes ce qu’il a fait par les miennes » » Les disciples répondirent
« Ils disent qu’il y a un seul Dieu et que tu es prophète de Dieu. » Jésus répondit, le visage joyeux : Béni soit le saint nom de Dieu qui n’a pas dédaigné le désir de son serviteur.» Cela dit, ils allèrent se reposer.
Chapitre 127
Jésus quitta le désert et entra à Jérusalem. Tout le peuple courut au temple pour le voir. Aussi, après la lecture des psaumes, Jésus monta sur le pinacle à l’endroit où montait le scribe. Ayant de !a main réclamé le silence, il dit : « Frères, béni soit le saint nom de Dieu qui nous a .créés de la boue de la terre et non d’esprit ardent, car quand nous péchons nous trouvons miséricorde auprès de Dieu, tandis que Satan ne la trouvera jamais puisqu’il est incorrigible dans son orgueil. Il. répète toujours qu’il est noble puisqu’il est esprit ardent.
Avez-vous entendu, frères, ce que notre père David dit de notre Dieu : qu’il s’est souvenu que nous sommes poussière, que notre esprit va et ne revient pas et que c’est pour cela qu’il nous a fait miséricorde ? Heureux ceux qui connaissent ces paroles car .ils ne pécheront pas à jamais contre leur Seigneur; comme ils se repentent après leur péché, celui-ci ne dure pas.
Malheur à ceux qui s’exaltent car ils seront humiliés’ dans les ardentes braises de l’enfer! Dites-moi, frères, pourquoi s’exalter? En tire-t-on quelque bien ici-bas ? Certes non! comme le dit le prophète de Dieu, Salomon : « Tout ce qui est sous le soleil est vanité! »
Mais si les choses du monde ne nous fournissent pas’. de raison de nous exalter dans notre coeur, encore beaucoup moins nous en donne notre vie, tourmentée qu’elle est de nombreuses misères. Toutes les créatures inférieures à l’homme luttent en effet contre nous! Oh, combien en a tués l’été brûlant! Combien en a tués l’hiver gelé et froid! Combien ont été tués par la foudre et la grêle ! Combien se sont noyés en mer par l’impétuosité du vent! Combien sont morts de la peste, de la famine, dévorés par des fauves, mordus par des serpents, étouffés par des aliments! Oh, malheureux homme qui s’exalte malgré tant de contrepoids qui l’exposent à être assailli en tout lieu par toutes les créatures!

Chapitre 128
Mais que dirais?je de la chair et de la sensibilité qui ne désirent que l’iniquité? Que dirai-je du monde qui ne présente que le péché? des réprouvés qui, pour servir Satan, persécutent celui qui veut vivre selon la loi de Dieu? Oui, frères, si l’homme ouvrait les yeux, comme le dit David notre père, il ne pécherait jamais’ !
S’exalter dans son coeur, ce n’est pas autre chose que fermer la porte à la pitié et à la miséricorde de Dieu pour qu’il ne pardonne pas! Notre père David dit que notre Dieu s’est souvenu que nous sommes poussière ‘ et que notre esprit va et ne revient pas ». Or, celui qui s’exalte nie qu’il est poussière. Comme il ne reconnaît pas le besoin où il se trouve, il n’appelle pas à l’aide, et il irrite Dieu qui pourrait l’aider. Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, Dieu pardonnerait à Satan si Satan reconnaissait sa misère et demandait miséricorde à son créateur, qui est béni à jamais !
Or donc, frères, moi, un homme, poussière et boue cheminant sur la terre, je vous dis : faites pénitence et reconnaissez vos péchés! Je sais, frères, que Satan vous a trompés au moyen de l’armée romaine quand vous disiez que j’étais Dieu.
Gardez-vous donc de les croire : ils sont tombés dans la malédiction de Dieu en servant des dieux faux et menteurs ainsi que notre père David les invectiva : « Les dieux des nations sont d’argent et d’or, couvre de leurs mains : ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un nez et ne sentent pas, une bouche et ne mangent pas, une langue et ne parlent pas, des mains et ne touchent pas, des pieds et ne marchent pas ! » C’est pourquoi notre père David dit en priant notre Dieu vivant : « Qu’ils leur soient semblables ceux qui les font et qui se confient en eux ! » ils font toutes sortes de scélératesses. Moi je jeûne deux fois la semaine, et je donne la dîme de tout ce que je possède ! »
Le publicain se tenait au loin. prosterné à terre. II disait en se frappant la poitrine et la tête inclinée « Seigneur,  je ne suis pas digne de regarder le ciel ni ton sanctuaire car j’ai beaucoup péché. Aie pitié de moi ! »
En vérité, je vous le dis, le publicain redescendit du temple meilleur que le pharisien, car notre Dieu le rendit juste en lui pardonnant tous ses péchés. Mais le pharisien descendit pire que le publicain car notre Dieu ayant ses actions en abomination, le réprouva.
Chapitre129
La hache se glorifiera-t-elle d’avoir coupé la forêt où l’homme a fait un jardin? Certainement pas, car c’est l’homme qui a tout fait de ses propres mains. Et il a fait la hache elle-même. Et toi, homme, tu te glorifierais d’avoir fait quelque bien, alors que notre
Oh, orgueil inouï que celui des hommes créés par Dieu à partir de la terre, ils oublient leur condition et veulent se faire un Dieu à leur gré. Sans rien dire, ils se moquent de Dieu; c’est comme s’ils disaient : « II ne sert à rien de servir Dieu! » car c’est ce que montrent leurs oeuvres.
C’est à cela que voulait vous réduire Satan, frères, vous faire croire que je suis Dieu, alors que je ne peux vous être d’aucune utilité, moi qui ne peux même pas créer une seule mouche » et qui suis passible et mortel. Si j’ai moi-même besoin de tout, comment vous aiderais-je en tout, comme c’est le propre de Dieu? Mais nous qui avons notre grand Dieu qui a tout créé par sa parole, nous nous moquerons des gentils et de leurs dieux.
Deux hommes montèrent ici, au temple, pour prier; l’un était pharisien et l’autre publicains. Le pharisien se rendit près du sanctuaire. Priant la tête haute, il dit : «Je te remercie, Seigneur mon Dieu. car je ne suis pas comme les autres hommes pécheurs, et particulièrement comme ce publicain : Dieu t’a créé à partir de la boue et qu’il opère en toi tout le bien qui s’y fait pourquoi méprises-tu ton prochain? Ne sais-tu pas que si Dieu ne te gardait pas de Satan, tu serais pire que Satan? Ne sais-tu pas qu’un seul péché transforma le plus beau des anges en le plus hideux des démons ? Qu’un seul péché transforma Adam t, l’homme le plus parfait qui soit venu au monde en malheureux, le soumettant lui et toute sa descendance à tout ce que nous soutirons?
Quel décret as-tu qui te permette, de vivre à ton gré sans craindre personne ? Malheur à toi, boue, car pour avoir voulu t’exalter au-dessus de Dieu ton créateur, tu seras prostrée sous les pieds de Satan ton tentateur. » Cela dit, Jésus pria, les mains levées vers le Seigneur. Et tout le peuple disait : «Qu’il en soit ainsi ! Qu’il en soit ainsi ! »
toucher!» Jésus dit alors : « Simon, je dois te dire quelque chose ». Simon répondit : « Parle, Maître, car je désire ta parole !»
Chapitre 130
Jésus dit : « II était une fois un homme qui avait deux débiteurs. L’un lui devait cinquante sous et l’autre cinq cents. Comme ils n’avaient pas de quoi payer. pris de pitié, il remit à chacun sa dette. Lequel aima le plus son créditeur?» Simon répondit : « Celui auquel fut remise la plus grande dette! » Jésus dit : « Tu as bien dit ! »
Aussi je te le dis, considère cette femme ainsi que toi-même. Tous deux vous étiez débiteurs de Dieu. l’un pour la lèpre du corps et l’autre pour la lèpre de l’âme, c’est-à-dire le péché. Pris de pitié par mes prières,  Dieu notre Seigneur. a voulu guérir chez toi le corps, et chez elle l’âme. Mais toi, tu m’aimes
Quand il eut terminé la prière, il descendit du pinacle. On lui présenta alors de nombreux infirmes auxquels il rendit la santé et il quitta le temple.
Alors Simon le lépreux, qu’il avait guéri, l’invita à manger le pain. Les prêtres et les scribes qui haïssaient Jésus racontèrent à l’armée romaine ce que Jésus avait dit contre leurs dieux. Aussi cherchaient-ils un moyen de le tuer, mais ils ne le trouvaient pas car ils craignaient le peuple.
Jésus étant entré dans la maison de Simon, ils se mirent à table. Tandis qu’ils mangeaient, voici qu’une femme du nom de Marie, pécheresse publique, entra dans la maison. Prosternée à terre, derrière les pieds de Jésus; elle les lavait de ses larmes, les oignait d’un onguent précieux et les essuyait de ses cheveux. Simon et tous ceux qui mangeaient se scandalisèrent. Ils disaient en eux-mêmes : «S’il était prophète, il saurait qui et comment est cette femme et il ne se laisserait pas peu car tu as peu reçu : Quand je suis entré dans ta maison, tu ne m’as pas donné un baiser, tu n’as pas oint ma tête. Par contre cette femme, tu as vu qu’aussitôt entrée chez toi elle s’est placée à mes pieds ; elle les a lavés de ses larmes et les a oints d’un onguent précieux. C’est pourquoi je te dis en vérité, beaucoup de péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé! »
Et se tournant vers la femme, il dit : « Va en paix car le Seigneur notre Dieu t’a pardonné tes péchés ! Mais prends garde de ne plus pécher! Ta foi t’a sauvée!»

Chapitre 131
Après la prière de la nuit, les disciples s’approchèrent de Jésus et dirent : « Maître, comment devons-nous faire pour fuir l’orgueil ? » Jésus répondit : « Avez-vous vu un pauvre, invité par un prince à manger le pain? » Jean répondit: « Moi j’ai mangé le pain chez Hérode, car avant de te connaître, j’allais pêcher et je vendais le poisson à ta maison d’Hérode. Un jour que celui?ci donnait un repas, j’avais apporté un beau poisson et il me fit rester pour manger.
Jésus dit alors : «Comment? Tu as mangé le pain avec des infidèles! Que Dieu te pardonne, Jean! Mais dis-moi, comment t’es-tu componé à table ? As-tu cherché à avoir la place !a plus honorable ? As-tu demandé les aliments les plus recherchés ? As-tu parlé sans être interrogé? As-tu pensé que tu étais plus digne que les autres de t’asseoir à table ? »
Jean répondit : « Vive Dieu! En me voyant moi, vil pécheur mal vêtu, assis parmi les barons du roi, je n’osais pas lever les yeux! Puis, le roi m’ayant donné un morceau de viande, il me sembla que le monde me tombait sur la tête à cause de la grandeur de cette faveur. Je le dis en vérité, si le roi avait été de notre loi, j’aurais voulu le servir tout le temps de ma vie! »
Jésus cria : « Tais-toi, Jean. je crains que Dieu ne nous engloutisse comme Abiron à cause de notre orgueil ! » Les disciples tremblèrent d’épouvante aux paroles de Jésus. Puis il ajouta : « Craignons que Dieu ne nous engloutisse à cause de notre orgueil ! »
« Frères, vous avez entendu Jean et comment on fait chez un prince. Malheur aux hommes qui viennent au monde, car s’ils vivent dans l’orgueil, ils mourront dans l’ignominie et s’en iront dans là confusion.
Ce monde en effet est une maison où Dieu invite les hommes à manger; tous les saints et prophètes de Dieu y ont mangé. Je vous le dis en vérité, tout ce que reçoit l’homme, il le reçoit de Dieu. Aussi l’homme devrait-il demeurer dans une extrême humilité, en reconnaissant sa bassesse et la grandeur de Dieu, et le grand bienfait qu’il nous accorde en nous nourrissant. II n’est donc pas permis à l’homme de dire : « Pourquoi fait-on ceci et pourquoi dit-on cela dans le monde?» Qu’il se regarde lui-même au contraire et qu’il se reconnaisse indigne ? ce qu’il est en vérité,  de se tenir dans le monde à la table de Dieu.
Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, en ce monde on ne reçoit de Dieu rien de si petit que l’homme ne doive donner sa vie en retour pour l’amour de Dieu! Vive Dieu, tu n’as pas péché, Jean, en mangeant avec Hérode, car Dieu t’y disposa pour que tu sois notre maître et celui de quiconque craint Dieu. Faites en sorte, dit Jésus à ses disciples, de vivre dans le monde comme vécut Jean chez Hérode quand il margea le pain avec lui. et, en vérité, en toute chose vous serez exempts d’orgueil ! »

Chapitre132
Tandis qu’il cheminait au bord de la mer de Galilée, Jésus fut entouré d’une grande multitude de gens.  monta alors dans une barque qui d’elle-même s’éloigna un peu de la rive, et s’arrêta assez près de la terre pour qu’on puisse entendre sa voix. Tous s’approchèrent de la mer, s’assirent et attendirent qu’il parle.
Ayant donc ouvert la bouche, il dit : « Voici que sortit le semeur. En semant, une partie de la semence tomba sur la toute; elle fut piétinée par les hommes et mangée par les oiseaux. Une partie tomba sur les pierres, mais en poussant, comme elle n’avait pas d’humidité, elle sécha au soleil . Une partie tomba dans les haies, et en poussant, les épines étouffèrent la semence. Enfin une partie tomba dans la bonne terre et elle produisit jusqu’à trente, soixante, et même cent. »
Jésus dit encore : « Voici qu’un père de famille sema du bon blé dans son champs. Puis, tandis que dormaient les serviteurs du brave homme, l’ennemi de leur patron vint et sema l’ivraie par-dessus la bonne semence. Quand le blé leva, on vit qu’une grande quantité d’ivraie avait poussé avec le blé. Les serviteurs s’approchèrent du patron et dirent
« Seigneur, n’as-tu pas semé de la bonne semence dans ton champ? Pourquoi donc une grande quantité d’ivraie a-t-elle levé ? » Le patron répondit : « Du bon blé, j’en ai semé, mais pendant que les hommes
Jésus dit encore : « Voici un citadin dont la source fournit de l’eau à tous ses voisins pour laver leurs saletés alors que lui-même laisse détériorer ses propres habits. »
Jésus dit encore : « Deux hommes sortirent pour vendre des pommes. L’un voulait vendre la peau de la pomme au poids de l’or, sans s’occuper dé la pulpe ; l’autre cherchait seulement à donner les pommes contre un morceau de pain pour le voyage. Mais les hommes achetèrent la peau des pommes au poids de l’or, sans s’occuper de celui qui voulait les leur donner; bien plus, ils le méprisèrent ! »
Et ainsi, ce jour-là, Jésus parla à la foule en paraboles. Ayant congédié celle-ci, il se rendit avec ses disciples à Naïn où il avait ressuscité » le fils de la veuve. Celui-ci et sa mère le reçurent chez eux et le servirent.
Chapitre 133
Les disciples s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, donne-nous le sens des paraboles que tu as dites au peuple ! » Jésus répondit : dormaient, l’ennemi de l’homme vint et sema l’ivraie par-dessus le blé! » Les serviteurs dirent: « Veux-tu que nous allions retirer l’ivraie du blé ? » Le patron répondit : « Ne te faites pas, parce que vous arracheriez en même temps le blé; attendez au contraire que vienne le temps de la récolte, alors vous irez retirer l’ivraie du blé et vous la jetterez au feu. Quant au froment, vous le mettrez dans mon grenier! »
Jésus dit encore : « beaucoup d’hommes sortirent pour vendre des figues. Une fois sur la place, voici que les hommes ne cherchaient pas de bonnes figues, mais de belles feuilles. Pour cette raison, les hommes ne purent pas vendre les figues. Ce qu’ayant vu, un mauvais citadin se dit : « Je peux certainement devenir riche ! » Il appela donc deux de ses fils et ils allèrent cueillir une grande quantité de feuilles avec de mauvaises figues. Ils les vendirent à prix d’or, car les hommes appréciaient beaucoup les feuilles. Par la suite, en mangeant les figues, les hommes tombèrent très gravement malades. »
« L’heure de prier approche. Mais quand nous aurons fait !a prière des vêpres, je vous dirai le sens des paraboles. » La prière faite, les disciples s’approchèrent de Jésus. I! leur dit : « L’homme qui sème sur la route, sur tes pierres, sur les épines et dans la bonne terre, c’est celui qui enseigne la parole de Dieu. Elle tombe sur un grand nombre d’hommes. Elle tombe sur ?la route quand elle parvient aux oreilles des marins et des marchands, car Satan ôte de leur mémoire la parole de Dieu à cause des longs voyages qu’ils font et de la diversité des. nations qu’ils fréquentent.
Elle tombe sur les pierres quand elle parvient aux oreilles des courtisans, car elle ne pénètre pas en eux à cause du grand souci qu’ils prennent de servir le corps d’un prince; même s’ils gardent quelque mémoire de la parole de Dieu, ils l’oublient dès qu’ils ont quelque tracas. Ne servant pas Dieu en effet, ils ne peuvent pas espérer son aide.
Elle tombe dans les épines, quand elle parvient aux oreilles de ceux qui aiment leur propre vie. Même si la parole de Dieu croît en eux, quand les désirs charnels croissent, ils étouffent la bonne semence de la parole de Dieu, cal’ les satisfactions charnelles font abandonner. la parole de Dieu.
La parole de Dieu tombe dans la bonne terre quand elle parvient aux oreilles de celui qui craint Dieu ; elle porte alors du finit de vie éternelle. Je vous le dis donc en vérité, en tout état de vie, si l’homme craint Dieu, la parole de Dieu portera fruit en lui.
Quant à ce père de famille, en vérité je vous le dis, c’est Dieu, notre Seigneur, père de toute chose puisqu’il a faut créé. Mais il n’est pas père par nature, car il ne comporte pas de mouvement, et sans mouvement on ne peut engendrer. C’est notre Dieu, donc, auquel appartient ce monde. Son champ, c’est les hommes. La semence, c’est la parole de Dieu. Quand les docteurs négligent la prédication de la parole de Dieu pour s’occuper des affaires du monde, Satan sème l’erreur dans le tacot des hommes. C’est ainsi que sont nées une infinité de sectes à la doctrine détestable.
Les saints et les prophètes crient : « Seigneur, n’as-tu pas donné une bonne doctrine aux hommes? Pourquoi donc y a-t-il tant d’erreurs ?» Dieu répond « J’ai donné une bonne doctrine aux hommes, mais pendant que les hommes se sont adonnés aux vanités, Satan y a semé des erreurs pour détruire ma loi ! » Les saints disent : «Seigneur, nous disperserons ces erreurs en détruisant les hommes! Dieu répond : « Ne le faites pas, car les fidèles sont tellement unis aux infidèles par lien de parenté qu’on perdrait le fidèle avec l’infidèle! Mais attendez jusqu’au jugement! En ce temps?là, les infidèles seront rassemblés par mes anges et seront chassés eu enfer avec Satan. Alors les bons fidèles viendront

Chapitre 134
Ceux qui portent les bonnes figues. ce sont les vrais docteurs qui prêchent la bonne doctrine, mais le monde qui se complaît dans les mensonges cherche auprès des docteurs les feuilles des belles paroles et de la flatterie. Ce que voyant. Satan se joint à la chair
dans mon royaume. » Il est certain que beaucoup de pères infidèles engendreront des fils fidèles et à cause d’eux, Dieu attend que le monde fasse pénitence.
et à la sensibilité et apporte un grand nombre de feuilles, c’est la quantité de choses terrestres dans lesquelles il cache le péché. En recevant celui-ci, l’homme tombe malade et se tourne vers la mort éternelle.
Le citadin quia de l’eau et qui la donne à d’autres pour que son eau lave leurs impuretés tandis qu’il laisse détériorer ses propres vêtements, c’est le docteur qui prêche la pénitence à d’autres alors que lui-même demeure toujours dans le péché. Oh le malheureux! Ce ne sont pas les anges, mais sa propre langue qui écrit dans l’air la peine qui lui convient! Si quelqu’un avait la langue d’un éléphant et le restant du corps petit comme une fourmi, ne serait-il pas monstrueux ? Oui, bien sûr, eh bien, je vous le dis, en vérité, il est plus monstrueux encore celui qui prêche aux autres la pénitence mais qui ne se repent pas de ses propres péchés.
Et ces deux hommes qui vendent des pommes? L’un prêche pour l’amour de Dieu et ne flatte personne. Au contraire, il prêche en vérité et ne recherche que la nourriture d’un pauvre. Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, un tel homme n’est pas bien reçu par le monde, mais bien plutôt méprisé ! Par contre, celui qui vend la peau au poids de l’or et qui donne la pomme, c’est celui qui prêche pour plaire aux hommes. En flattant le monde, il perd l’âme qui accepte sa flatterie. Combien ont péri ainsi! »
Celui qui écrit répondit alors :«Comment faut-il écouter la parole de Dieu et à quoi reconnaît-on celui qui prêche pour l’amour de Dieu?» Jésus répondit : « On doit écouter celui qui prêche, quand il prêche la bonne doctrine, comme si c’était Dieu qui parlait, car Dieu parle par sa bouche. Mais celui qui ne réprouve pas les péchés et qui au contraire, fait acception des personnes en les flattant, il faut le fuir comme un horrible serpent, car en vérité il empoisonne le coeur humain. Comprenez-vous? Je vous le dis en vérité, de même que le blessé n’a pas besoin de beaux bandages pour panser ses plaies, mais bien de bon onguent, de même le pécheur n’a pas besoin de beaux discours, mais plutôt de bons reproches pour qu’il cesse de pécher. »

Chapitre 135
Pierre dit alors : « Maître, pour que l’homme fuie le péché, dis-nous ‘comment seront tourmentés les damnés et combien de temps ils resteront en enfer ! »
Jésus répondit : « Pierre, grande est ta demande ; pourtant, s’il plaît à Dieu, je te répondrai : Sachez donc que l’enfer est un, même s’il comporte sept cercles superposés : il s’y trouve sept peines tout comme il y a sept sortes de péchés que Satan a engendrés comme les sept portes de l’enfer.
En effet, l’orgueilleux, c’est-à-dire le plus hautain de coeur, sera précipité dans le cercle le plus bas en passant par tous les cercles intermédiaires et en y souffrant toutes les peines qui s’y trouvent. Comme il s’efforce ici bas d’être supérieur à Dieu en voulant agir à sa guise à l’inverse de ce que Dieu commande et qu’il ne veut connaître aucun supérieur, il sera placé là?bas sous les pieds de Satan et de ses diables qui le piétineront comme du raisin quand on fait le vin. Et il sera pour toujours tourné en dérision et en raillerie par les diables.
L’envieux qui se ronge ici-bas du bien qui arrive au prochain et qui se réjouit de son malheur, descendra dans le sixième cercle; il y sera rongé par une grande quantité de serpents infernaux ; il lui semblera que tout ce qui se trouve en enfer se réjouit de son tourment et s’afflige de ce qu’il ne soit pas descendu au septième cercle. En effet, bien que les damnés ne soient susceptibles de se réjouir d’aucune manière, la justice de Dieu fera en sorte que le misérable les voie ainsi. Comme celui qui croit voir en songe quelqu’un qui le méprise et qui s’en tourmente, ainsi en sera-t-il pour le misérable envieux; là où il n’y a aucune joie, il lui semblera que chacun se réjouit de son malheur et s’afflige qu’il ne lui soit pas arrivé pire !
L’avare descendra au cinquième cercle; il y souffrira une pauvreté extrême, comme la souffrit le riche bon vivant ; pour accroître son tourment, les démons lui présenteront ce qu’il voudra, mais quand il l’aura entre les mains, d’autres diables le lui enlèveront violemment, en disant :« Rappelle-toi que tu n’as pas voulu donner pour l’amour de Dieu Aussi maintenant, Dieu ne veut pas que tu reçoives » Oh, le malheureux homme! qu’éprouvera-t-il et en voyant la pénurie présente et en se rappelant l’abondance passée, et qu’il pouvait, avec les biens qu’il ne peut plus avoir, acquérir les délices éternelles !
Au quatrième cercle, s’en ira le luxurieux. Ceux qui auront transformé la voie que Dieu leur avait donnée, seront plongés dans l’excrément brûlant du diable comme du blé que l’on cuit; ils y seront enlacés par d’horribles serpents infernaux. Quant à ceux qui auront péché avec des prostituées, toutes leurs actions impures se changeront en union avec les furies infernales qui sont des démons en forme de femmes; leurs cheveux sont des serpents, leurs yeux du soufre enflammé, leur bouche est vénéneuse, leur langue est du fiel, leur corps est tout frisé d’hameçons recourbés comme ceux avec lesquels on prend l’imprudent poisson, leurs griffes sont comme celles d’un griffon, leurs ongles sont des rasoirs et leur sens génital a pour nature le feu. Chaque luxurieux jouira avec elles des braises infernales qui seront son lit !
Au troisième cercle. descendra le paresseux qui ne veut pas travailler maintenant. On y bâtit des villes et des constructions immenses qu’il faut détruire dès qu’elles sont faites sous prétexte qu’une seule pierre n’est pas bien placée. Leurs pierres, très grandes. sont placées sur les épaules du paresseux. Celui?ci n’a pas les mains libres pour se rafraîchir le corps tandis qu’il marche, ni pour soulever la charge car la paresse lui a enlevé la force des bras et que ses pieds sont enchaînés par des serpents infernaux. Ce qui est pire. derrière lui se trouvent des démons qui le poussent et le font souvent tomber à terre sous la charge que personne ne l’aide à soulever; et comme il tarde trop à la soulever, une double charge lui est imposée !
Au deuxième cercle, descendra le gourmand. Or, ici, la famine est si grande qu’on n’y mange que
des scorpions et des serpents vivants : ils procurent un tel tourment qu’il vaudrait mieux n’être jamais né que de manger une telle nourriture.
Des aliments recherchés lui sont bien présentés, en apparence, par les démons, mais comme il a les mains et les pieds liés par des chaînes de feu, il ne peut prendre en main ce vent qui lui parait être un aliment. Et ce qui est pire, ces scorpions mêmes qu’il mange pour qu’ils lui dévorent le ventre, ne pouvant sortir vite, déchiquettent ses parties secrètes. Quand ils sont sortis, souillés et immondes, le gourmand les remange sales comme ils sont !
Le coléreux descend au premier cercle. II y est outragé par tous les diables. Tous ceux qui descendent, damnés inférieurs à lui, se moquent de lui et le frappent. Ils le font coucher sur la route où ils passent et lui mettent les pieds sur la gorge. II ne peut se défendre puisqu’il a les mains et les pieds liés. Ce qui est pire, c’est qu’il ne peut donner cours à sa colère en outrageant les autres, car sa langue est accrochée par un clos semblable à celui dont se sert le bouchers.
En cet endroit maudit, il y aura une peine générale, commune à tous les cercles, comme on mélange tous les grains pour en faire un pain, car le feu, la glace, la tempête, les éclairs, le soufre, la chaleur, le froid, le vent, la rage, l’épouvante seront tous si bien unis par la justice de Dieu, que le froid ne tempérera pas le chaud, ni le feu la glace, mais que chaque chose apportera un tourment au misérable pécheur!

Chapitre 136
En ce lieu maudit, les infidèles demeureront toujours en sorte que si le monde était plein de grains de mil et si, pour le vider, un seul oiseau en enlevait un grain tous les cent ans et si les infidèles ne devaient aller au paradis qu’une fois le monde vidé, ils demeureraient là avec joie. Mais cette espérance n’existe pas. Leur tourment ne peut avoir de fin car ils ne voulurent pas mettre fin à leur péché pour l’amour de Dieu.
Quant aux fidèles, ils seront soulagés et leur tourment prendra fin. » En entendant cela, les disciples furent effrayés et dirent : « Les fidèles doivent-ils donc aller en
enfer? » Jésus répondit : « Chacun, quel qu’il soit, doit aller en enfer. Il est vrai toutefois que les saints et prophètes de Dieu s’y rendront pour voir, sans souffrir aucune peine et qu’ils n’en retireront que de la crainte.
Mais que dis?je ? le messager de Dieu lui-même s’y rendra pour voir la justice de Dieu, et l’enfer en tremblera devant lui. Et, comme il sera de chair humaine, tous ceux qui sont de chair humaine et qui se trouveront dans la peine, seront exempts de peine aussi longtemps que le messager de Dieu restera à regarder l’enfer. Mais il y restera le temps qu’il faut pour fermer et ouvrir les yeux. Dieu fera cela pour que toute créature sache qu’elle a tiré profit du messager de Dieu. Quand il s’y rendra, tous les diables chercheront à se cacher sous les braises ardentes, poussant des cris et se disant l’un à l’autre : « Fuis, fuis, car voici qu’arrive Muhammad, notre ennemi ! »  En l’entendant, Satan se frappera la face des deux mains et il dira en poussant des cris : « A ma honte, tu es plus noble que moi et cela n’est pas juste !»
Quant aux fidèles, répartis en soixante-douze degrés, ceux des deux derniers degrés qui auront eu la foi mais sans faire le bien, ? les uns s’attristant de devoir bien agir et les autres se réjouissant du mal ?, ils resteront en enfer soixante-dix mille ans. Après ces années?là, l’ange Gabriel se rendra en enfer et il entendra dire : « O Muhammad, où sont les promesses qui nous ont été faites selon lesquelles ceux qui auront eu la foi ne resteraient pas en enfer pour toujours? »
Alors l’ange de Dieu retournera au paradis, et après s’être approché avec révérence du messager de Dieu il lui racontera tout ce qu’il aura entendu. Le messager s’adressera alors à Dieu et dira « Seigneur, mon Dieu, souviens-toi que tu as promis à moi, ton serviteur, que ceux qui ont reçu ma foi ne resteraient pas en enfer pour toujours!» Dieu répondra : « Demande tout ce que tu veux, mon ami, et je te donnerai tout ce que tu demanderas ! »
Chapitre 137
Le messager de Dieu dira alors : « Seigneur, il y a des fidèles qui sont restés en enfer soixante-dix mille ans! Où est, Seigneur, ta miséricorde ? Je te prie, Seigneur, de les libérer de ces peines amères! » Dieu ordonnera alors à ses quatre anges favoris, d’aller en enfer, d’en retirer tous ceux qui ont la foi de son messager, et de les conduire au paradis. Ce qu’ils feront. Tel sera l’avantage de la foi du
messager de Dieu : ceux qui auront cru en lui, même s’ils n’ont pas bien agi, du moment qu’ils sont morts avec cette fois-là, iront au paradis après  la peine que j’ai dite.
Le matin venu, de bonne heure, tous les hommes de la ville, ainsi que les femmes et les enfants, vinrent à la maison où Jésus se tenait avec ses disciples et le supplièrent : « Seigneur, aie pitié de nous! Cette année, les vers ont rongé le blé, et il n’y aura pas de pain cette année dans notre région! » Jésus répondit : « Comme vous avez peur! Ne savez-vous pas que pendant les trois années de la persécution d’Achab, Elie, le serviteur de Dieu n’a pas vu de pain, et ne s’est nourri que d’herbes et de fruits sauvages ? David, notre père, prophète de Dieu, persécuté par Saül, demeura deux ans en ne mangeant que des fruits sauvages et des herbes z ; il ne mangea que deux fois du pain. » Les hommes répondirent : « Seigneur, ils étaient prophètes de Dieu, nourris de joie spirituelle; c’est pour cela qu’ils ont survécu ! Mais comment feront ces enfants? » Et ils lui montrèrent la multitude de leurs enfants.

Chapitre 138
Alors Jésus eut pitié de leur misère et dit « Combien de temps faut-il encore pour la moisson? » Ils répondirent : « Vingt jours! » Jésus dit alors : « Faites en sorte que nous employions ces vingt jours à jeûner et à prier, et Dieu vous fera miséricorde . En vérité, je vous le dis, c’est Dieu qui a causé cette pénurie, car c’est en ce lieu que commença la folie des hommes et le péché d’Israël, quand ils ont dit que j’étais Dieu ou fils de Dieu.
Après avoir jeûné dix-neuf jours, au matin du vingtième, ils virent les champs et les collines couvertes de blé mûr. Alors ils coururent à Jésus et le lui dirent. L’ayant entendu, Jésus rendit grâces à Dieu. Puis il dit : « Allez, frères, récoltez le pain que Dieu vous a donné! » Les hommes récoltèrent tant de blé qu’ils ne savaient plus où le conserver; cela fut cause d’abondance en Israël. Les habitants de la ville tinrent conseil pour faire de Jésus leur roi . Le sachant, celui-ci s’enfuit de chez eux, et les disciples peinèrent quinze jours à le trouver.

Chapitre 139
Celui qui écrit, ainsi que Jacques et Jean, retrouvèrent Jésus’. Ils dirent en pleurant : « Pourquoi as-tu fui, Maître ? Pleins de douleur, nous t’avons cherché. Tous tes disciples te cherchent en pleurant ! » Jésus répondit : « J’ai fui parce que j’ai appris qu’une armée de diables me préparait ce que vous verrez bientôt. Les princes des prêtres et tes anciens du peuple se dresseront contre moi et prendront pouvoir du gouverneur romain pour me tuer, de crainte que je ne veuille usurper la royauté en Israël. En outre, je serai vendu et trahi par un de mes disciples comme Joseph fut vendu en Egypte ; pourtant Dieu juste le fera tomber comme dit le prophète David : « II fera tomber dans la fosse celui qui tend le piège à son prochain. » Dieu en effet, me sauvera de leurs mains et me retirera du monde. » Les trois disciples prirent peur et Jésus les réconforta en disant : « Ne craignez pas, aucun de vous ne me trahira!» Et ils en reçurent quelque consolation.
Le jour suivant, trente?six disciples de Jésus arrivèrent deux par deux. En attendant les autres, ils se rendirent à Damas. Tous étaient affligés, car ils savaient que Jésus devait s’en aller du monde.
Alors, ayant ouvert la bouche, il dit : « Celui qui marche sans savoir où il doit aller est évidemment malheureux, mais beaucoup plus malheureux encore est celui qui, pouvant et sachant comment arriver à bon port, souhaite s’arrêter, et le veut sur la route boueuse, dans la pluie et au péril des voleurs. Dites-moi, frères, ce monde est-il notre patrie ? Sûrement pas, car le premier homme fut chassé dans le monde comme en exil, afin d’y souffrir la peine de sa faute. Existe-t-il un seul exilé qui, se trouvant dans la pauvreté, n’aspire à retourner dans sa riche patrie? La raison certes le nie, mais l’expérience le prouve, car les amis du monde ne veulent pas penser à la mort, et même quand on en parle, ils ne veulent pas l’entendre.

Chapitre 140
Croyez-vous, ô hommes, que je sois venu dans le monde avec un privilège qu’aucun homme n’a eu et que n’aura même pas le messager de Dieu? Notre Dieu ne créa pas l’homme pour le mettre dans le monde, mais pour le placer dans le paradis. Certes, celui qui n’attend rien des Romains puisqu’ils sont d’une loi étrangère à la sienne, ne veut pas quitter sa patrie et tous ses biens sans y jamais revenir pour aller habiter Rome. Et beaucoup moins le ferait-il encore s’il se trouvait avoir offensé César! Aussi je vous le dis en vérité, et Salomon, prophète de Dieu le crie avec moi : « Ô mort, comme ta pensée est amère pour ceux qui se sont reposés dans leurs richesses ! »
Je ne le dis pas comme si je devais mourir maintenant, puisque je suis sûr de vivre jusque vers !a fin du monde, mais je vous en parlerai afin que vous appreniez à mourir. Vive Dieu, tout ce qu’on ne fait qu’une seule fois, on le fait mal. Pour bien faire quelque chose, il faut s’y exercer. Avez-vous vu les soldats qui, en temps de paix, s’exercent entre eux comme s’ils étaient en guerre? Au contraire comment mourra-t-il de bonne mort l’homme qui n’apprend pas à bien mourir? « Elle est chère devant Dieu la mort des saints » dit le prophète David. Savez-vous pourquoi? Je vais vous le dire c’est que toutes les choses rares sont chères et que la mort de ceux qui meurent bien est rare. Leur mort est donc chère devant Dieu notre créateur. Certes, ce que l’homme entreprend, non seulement il veut le finir, mais encore il s’efforce que son intention arrive à bonne fin. O malheureux homme, qui apprécie plus ses chausses que lui-même! En effet, lorsqu’il taille l’étoffe, il mesure soigneusement
avant de la couper. Une fois coupée, il la coud avec soin. Mais la vie, qui est née pour mourir ? car seul ne meurt pas celui qui ne nait pas, pour quelle raison les hommes ne veulent-ils pas la mesurer à la mort? Avez-vous vu les maçons? A chaque pierre qu’ils posent, ils visent les fondations’ en mesurant si elle est en place, pour que le mur ne tombe pas. O homme misérable, la construction de sa vie tombera dans un énorme écroulement parce qu’il ne vise pas aux fondations, c’est-à-dire à la mort. »

Chapitre 141
Dites-moi, quand l’homme naît, comment naît-il ? II naît évidemment nu. Et quand on le met, mort, en terre, que récolte-t-il ? Un linceul grossier dans lequel on l’enveloppe; voilà la récompense que lui donne le monde! Eh bien, si en toute oeuvre les moyens doivent être proportionnés au commencement et à la fin pour qu’elle arrive à bonne fin, quelle fin aura donc l’homme qui veut des richesses terrestres? II mourra, comme dit David prophète de Dieu : « Le pécheur mourra de mate mort» ! Si un tailleurs mettait des poutres au lieu de fil dans le trou de l’aiguille pour coudre les vêtements, comment
réussirait-il son ouvrage ? II travaillerait évidemment en vain et il serait raillé par ses voisins. Or, l’homme ne voit-il pas que c’est continuellement ce qu’il fait quand il amasse des biens terrestres, car la mort est le trou de l’aiguille que les poutres des biens terrestres ne peuvent pas traverser! Néanmoins, le fou s’efforce continuellement de faire aboutir son ouvrage, mais en vain !
Celui qui ne croit pas à mes paroles, qu’il regarde les tombes et il y trouvera la vérité. Celui qui veut devenir plus sage que les autres, qu’il étudie avec crainte de Dieu le livre des tombes et il y trouvera la vraie doctrine pour son salut, car en voyant que la chair humaine est conservée pour être l’aliment des vers, il saura se garder du monde, de la chair et de la sensibilité. Dites-moi, s’il y avait une route faite de telle sorte qu’en marchant au milieu, l’homme irait en sécurité, tandis qu’en marchant sur les côtés il se casserait la tête, que diriez-vous de voir les hommes s’opposer entre eux et rivaliser à qui irait le plus sur les côtés pour se tuer? Quelle serait votre stupeur! Vous diriez certainement qu’ils sont fous et détraqués, et, s’ils ne sont pas détraqués, qu’ils sont désespérés! » ? « C’est bien cela! » répondirent les disciples. Alors Jésus dit en pleurant : « En vérité, ils sont pourtant comme cela les amis du monde, car s’ils vivaient selon la raison qui se tient au milieu de l’homme, ils suivraient la loi de Dieu et se sauveraient de la mort éternelle. Mais en suivant la chair et le monde, en rivalisant à qui vivra le plus orgueilleusement et le plus lascivement, ils sont détraqués et ennemis cruels d’eux-mêmes.
Chapitre 142
Voyant que Jésus avait fui, Judas, le traître, perdit l’espoir de devenir puissant dans le monde. II tenait en effet la bourse de Jésus qui contenait ce qui lui avait été donné pour l’amour de Dieu. Il espérait que Jésus deviendrait roi d’Israël et qu’ainsi luimême deviendrait un homme puissant. Ayant perdu cet espoir, il se dit à lui-même : s’il était prophète, il saurait que je lui vole les deniers. Sachant que je ne crois pas en lui, il perdrait patience et me chasserait de son service. S’il’ était sage, il ne fuirait pas l’honneur que Dieu veut lui donner. II vaut donc mieux que je me mette d’accord avec les princes des prêtres, avec les scribes et les pharisiens et que je m’arrange pour le livrer entre leurs mains. Ainsi pourrais-je obtenir quelque bien.
Ayant pris sa décision, il fit savoir aux scribes et aux pharisiens ce qui s’était passé à Nain. Ceux-ci tinrent conseil avec le grand prêtre et dirent : « Que ferons-nous s’il devient roi? Cela ira vraiment mal pour nous, car il ne peut souffrir nos traditions; il voudra réformer le culte de Dieu selon la coutume antique. Et que ferons-nous sous la domination d’un tel homme? Nous périrons certainement tous avec nos enfants, car, chassés de nos fonctions, nous devrons mendier notre pain. Nous avons maintenant, Dieu en soit loué, un roi et un gouverneur étrangers à notre loi. Ils ne s’occupent pas de notre loi, de même que nous ne nous occupons pas de la leur. Ainsi nous pouvons faire ce que nous voulons. Et même si nous péchons, notre Dieu est si miséricordieux qu’il s’apaise par le sacrifice et par le jeûne. Mais si celui-ci devient roi, il ne s’apaisera pas tant qu’il n’aura pas vu le culte de Dieu établi comme l’écrit Moïse. Et ce qui est pire, il dit que le Messie ne viendra pas de la souche de David comme nous l’a dit un de ses principaux disciples, mais il dit qu’il viendra de la souche d’Ismaël et que la promesse fut faite pour Ismaël et non pour Isaac. Qu’arrivera-t-il si nous le laissons vivre ? Les Ismaélites gagneront certainement l’estime des Romains qui leur donneront notre région et Israël sera de nouveau réduit en esclavage comme il l’a été dans le passé. »
Ayant entendu ce qu’on proposait, le pontife répondit qu’il fallait en traiter avec Hérode et avec le gouverneur, « car la foule est tellement bien disposée à son égard que sans armée nous ne pourrons rien faire. Plaise à Dieu qu’avec l’armée nous puissions conclure cette affaire! » Ayant tenu conseil entre eux, ils décidèrent alors de le prendre de nuit quand le gouverneur et Hérode auraient décidé d’intervenir.

Chapitre 143
Comme les disciples étaient tous arrivés à Damas par la volonté de Dieu, et que ce jour-là Judas le traître montrait plus que tout autre qu’il avait souffert de l’absence de Jésus. Jésus dit : «Gardez-vous tous de celui qui, sans en avoir occasion, s’évertue à vous démontrer qu’il vous aime! » Dieu nous ôta l’intelligence pour que nous ne puissions pas comprendre dans quel but il le dit.
Tous les disciples étant arrivés, Jésus dit : « Retournons en Galilée car l’ange de Dieu m’a dit qu’il faut que j’y aille!». Un samedi matin, Jésus parvint à Nazareth Les habitants de la ville l’ayant reconnu chacun désirait le voir. Alors un publicain de petite stature nommé Zachée qui ne pouvait pas voir Jésus à cause de la grande multitude, grimpa dans un sycomore. II attendait que Jésus passe par là pour se rendre à la synagogue?. Parvenu en cet endroit, Jésus leva les yeux et dit : « achée, descends, car aujourd’hui je veux demeurer chez toi! ». L’homme descendit, le reçut avec joie et fit un festin splendide.
Les pharisiens murmuraient et disaient aux disciples de Jésus : « Pourquoi votre mature est-il entré manger avec des publicains et des pécheurs ? » lésas répondit : « Pour quelle raison le médecin entre-t-il dans une maison? Dites-le moi et je vous dirai pourquoi je suis entré ici!» Ils répondirent : « pour soigner les malades!» ? « Vous dites vrai, dit Jésus, ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. »

Chapitre 144
Vive Dieu en présence de qui se tient mon âme, Dieu envoie ses prophètes et serviteurs dans le monde pour que les pécheurs fassent pénitence. II ne les envoie pas pour tes justes, car ceux-ci n’ont pas besoin de pénitence; de même que n’a pas besoin de bain celui qui est propre.
Mais je vous le dis en vérité, si vous étiez vraiment pharisiens, vous vous réjouiriez que je sois entré chez les pécheurs pour leur salut. Dites-moi, savez-vous votre origine et pourquoi le monde commença à recevoir des pharisiens ? Je vais vous le, dire puisque vous ne le savez pas. Ecoutez donc mes paroles.
Hénoche, ami de Dieu, qui marcha avec Dieu en vérité, sans tenir compte du monde, fut transporté au paradis et y demeure jusqu‘au jugement, car vers la fin du monde, il reviendra dans le monde avec Elie et un autre. L’ayant appris, les hommes commencèrent, par désir du paradis, à chercher Dieu, leur créateur. « Pharisien » en effet, veut justement dire « cherche Dieu » dans la langue de Canaan puisque c’est là qu’on commença à employer ce mot pour railler les bons. Les Cananéens étaient en effet adonnés à l’idolâtrie, c’est-à-dire au culte (d’œuvres) de mains humaines. En voyant ceux de notre peuple qui se tenaient à l’écart du monde pour servir Dieu, les Cananéens, quand ils en voyaient un, disaient par mode de raillerie « pharisien »,  c’est-à-dire : « cherche Dieu». comme pour dire : « fou, tu n’as pas de statues d’idoles et tu adores le vent ! Réfléchis et viens servir nos dieux ! »
En vérité, dit Jésus, je vous le dis, tous les saints et prophètes de Dieu ont été pharisiens, non pas de nom, comme vous, mais de fait, car en chacune de leurs actions ils cherchèrent Dieu leur créateur. Pour l’amour de Dieu, ils quittèrent les villes et leurs propres biens. Pour l’amour de Dieu, ils les vendirent et les donnèrent aux pauvres.

Chapitre 145
Vive Dieu, au temps d’Elie, ami et prophète de Dieu, il y avait douze montagnes habitées par dix-sept mille pharisiens, et il n’y avait pas un seul réprouvé sur un si grand nombre de personnes mais tous étaient élus de Dieu. Mais maintenant qu’Israël a plus de cent mille pharisiens, plût à Dieu qu’il y eût un élu sur mille! Indignés, les pharisiens répondirent : « Sommes nous donc tous réprouvés ? Réprouves-tu notre religion ?  Jésus répondit : « Je ne réprouve pas, j’approuve au contraire la religion des vrais pharisiens et pour elle je veux mourir. Mais voyons si vous êtes pharisiens.
A la prière d’Elisée son disciple, Elie, ami de Dieu, écrivit un petit livre dans lequel il renferma toute la sagesse humaine ainsi que la loi de Dieu notre Seigneur. »  Confus d’entendre nommer le petit livre d’Elie, les pharisiens qui savaient par leurs traditions que personne n’observait cette doctrine, voulaient s’en aller sous prétexte d’avoir à faire.
Jésus dit alors : « Si vous êtes pharisiens, vous abandonnerez toute autre affaire pour vous occuper de celle?ci, car le pharisien ne cherche que Dieu ! » Confus, ils s’arrêtèrent donc pour écouter Jésus qui reprit : « Elie, serviteur de Dieu – ainsi commence le petit livre ? écrit ceci à tous ceux qui désirent marcher avec Dieu leur créateur.
Ceux qui désirent apprendre beaucoup, craignent peu Dieu, car pour qui craint Dieu, il suffit de savoir ce que Dieu veut. Ceux qui cherchent de belles paroles, ne cherchent pas Dieu qui ne fait rien d’autre que nous reprendre de nos péchés.
Ceux qui veulent chercher Dieu, qu’ils ferment les portes et les fenêtres de leur maison, car le maître ne se laisse pas trouver hors de la maison, là où il n’est pas aimé. Fermez donc vos sens et gardez votre coeur, car Dieu ne se trouve pas hors de nous, dans ce monde où il est haï.
Ceux qui veulent bien agir, qu’ils fassent attention à eux-mêmes, car il ne sert à rien de gagner le monde entier et de perdre son âme.
Ceux qui veulent enseigner autrui, qu’ils vivent mieux que les autres, car on n’apprend rien de celui qui sait moins que nous. Est-ce que le pécheur amende sa vie quand il entend un plus mauvais que lui l’enseigner?
Ceux qui cherchent Dieu, qu’ils fuient la fréquentation; des hommes, car Moïse, seul sur le mont Sinaï, trouva Dieu et parla avec lui comme fait  un ami qui parle avec son ami.
Ceux qui cherchent Dieu sortiront une seule fois par mois dans le monde où sont les hommes, car celui qui cherche Dieu peut en un seul jour agir pour deux ans en ce qui concerne ses affaires. Quand il marche, qu’il ne regarde que ses pieds; quand il parle, qu’il ne dise que le nécessaire; quand il mange, qu’il se lève de table en ayant faim; que chaque jour il pense qu’il ne parviendra pas au suivant : qu’il utilise son temps comme on use son souffle, qu’un habit de peaux de bêtes lui suffise
qu’il dorme sur la terre nue puisqu’il est tas de terre lui-même ; chaque nuit, deux heures lui suffiront pour dormir; qu’il ne haïsse personne, sinon lui-même : qu’il ne condamne personne, sinon lui-même ; dans la prière, qu’il se tienne dans la crainte comme s’il se trouvait déjà au jugement à venir !
« Eh bien, observez cela dans le service de Dieu, ainsi que la loi que Dieu vous a donnée par Moïse, et vous trouverez Dieu. En tous temps et lieux vous trouverez que vous êtes en Dieu et que Dieu est en vous. »
C’est cela le petit livre d’Elie, pharisiens! C’est pourquoi je vous le dis encore, si vous étiez pharisiens vous seriez heureux que je sois entré ici, car Dieu a pitié des pécheurs.

Chapitre 146
Zachée dit alors : « Seigneur, voici que je veux donner pour l’amour de Dieu quatre fois plus que ce que j’ai reçu par usure! » Jésus dit alors : « Aujourd’hui le salut est venu à cette maison ! En vérité, en vérité, beaucoup de publicains, de prostituées et de pécheurs entreront dans le royaume de Dieu et ceux qui se croient justes s’en iront aux flammes éternelles!» Ce qu’ayant entendu, les pharisiens partirent, indignés.
Jésus dit alors à ceux qui s’étaient convertis à l’état de pénitence’ et à ses disciples : « Un père de famille avait deux fils. Le plus jeune dit : Père, donne-moi ma part de biens!» Son père la lui donna. Sa part reçue, il s’en alla en pays lointain où il dépensa tout son bien avec des prostituées en vivant dans la luxure. II advint une si grande famine dans ce pays que le malheureux alla servir un habitant de la ville qui le mit à paître les porcs de sa ferme. En les gardant, il trompait sa faim en mangeant avec eux des glands de chêne. Rentré en lui-même, il dit : « Combien abondent en festins dans la maison de mon père, et moi ici je meurs de faim! Je me lèverai donc, j’irai chez mon père et je lui dirai : «Père, j’ai péché contre le ciel (et) contre toi! Fais pour moi comme pour l’un de tes serviteurs!»
Le pauvre partit et il arriva ceci que le père le vit venir de loin et qu’il fut pris de compassion pour lui. II sortit à sa rencontre. Arrivé à son fils, il le prit dans ses bras et l’embrassa. Le fils se prosterna et dit : « Père, j’ai péché contre le ciel (et) contre toi, fais pour moi comme pour l’un de tes serviteurs, car je ne suis pas digne d’être appelé ton fils ! » Le père répondit : « Ne dis pas cela, fils, tu es mon fils et je ne souffrirai pas que tu sois comme l’un de mes
serviteurs. » Ayant appelé ses serviteurs, il dit « Apportez ici des vêtements neufs, habillez mon fils que voici, donnez-lui de nouvelles chaussures, mettez-lui l’anneau au doigt, tuez vite le veau gras et faisons fête, car mon fils que voilà était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé! »

Chapitre 147
Tandis qu’on faisait fête dans cette maison, le fils aîné revint. En entendant qu’on faisait fête, il s’étonna, appela un serviteur et lui demanda pour quelle raison on faisait une telle fête. « Ton frère est revenu, lui répondit le serviteur, ton père a tué le veau gras et ils font un festin. » En l’entendant, le fils ainé se mit fort en colère et ne voulut pas entrer dans la maison. Alors le père sortit vers lui et lui dit « Fils, ton frère est revenu, viens donc te réjouir avec lui!» Indigné, le fils répondit : « Je t’ai toujours  servi d’un bon service et tu ne m’as jamais donné un agneau pour manger avec mes amis. Et ce méchant qui t’a quitté en gaspillant toute sa part avec des prostituées, maintenant qu’il est revenu, tu as tué le veau gras! » Le père répondit : « Fils, tu es toujours avec moi et tout t’appartient, mais il était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé ! II faut donc se réjouir!» Le fils aîné s’irrita encore plus et dit : « Vas-y toi-même, réjouis-toi, car moi je ne veux pas manger à la table des fornicateurs ! » Et il quitta son père sans recevoir un seul denier. Vive Dieu, dit Jésus, ainsi fait?on fête chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui fait pénitence.»
Quand ils eurent mangé, il s’en alla parce qu’il voulait se rendre en Judée. « Maître, dirent alors les disciples, ne va pas en Judée; nous savons que les pharisiens et le souverain pontife ont tenu conseil contre toi!» Jésus répondit : « Avant qu’ils l’aient fait je le savais’, mais je ne crains pas car ils ne peuvent rien faire contre la volonté de Dieu. Qu’ils fassent donc ce qu’ils veulent : ce n’est pas eux, mais Dieu que je crains. »

Chapitre 148
Or dites-moi, les pharisiens aujourd’hui sont-ils pharisiens? Sont-ils serviteurs de Dieu? Sûrement pas ! Aussi je vous le dis en vérité, il n’y a rien de pire sur cette terre qu’un homme qui se couvre de la profession et de l’habit religieux pour couvrir sa propre scélératesse.
Je veux vous dire un seul exemple des anciens pharisiens pour que vous connaissiez ceux d’aujourd’hui. Après le départ d’Elie, cette sainte congrégation des pharisiens’ se dispersa persécutée par les idolâtres;. Du temps même d’Elie, en effet, en une seule année furent tués dix mille prophètes qui étaient de vrais pharisiens.
Deux pharisiens allèrent habiter sur les montagnes. Ils y restèrent quinze ans sans rien savoir l’un de l’autre bien qu’ils fussent voisins à une heure de route. Voyez comme ils étaient curieux ! Une grande sécheresse advint sur ces montagnes et tous deux se mirent à chercher de l’eau. C’est ainsi qu’ils se rencontrèrent. Le plus âgé dit alors, « car selon l’usage, les plus anciens parlaient avant quiconque et ils tenaient pour grand péché qu’un jeune parlât avant un ancien ?, le plus ancien, dis-je « , dit : « Où habites-tu, frère » L’autre répondit en lui montrant l’endroit du doigt : « J’habite là, » car ils étaient proches de l’endroit où habitait le plus jeune. L’ancien demanda : « Depuis combien de temps habites-tu là frère ? » -« Depuis quinze ans » répondit le jeune. L’ancien reprit : « Peut-être es-tu venu quand Achab tuait les serviteurs de Dieu? » – « C’est cela! » répondit le jeune. Et l’ancien : « Sais-tu, frère, qui est maintenant roi d’Israël » Le jeune répondit : « Frère, c’est Dieu le roi d’Israël, car les idolâtres ne règnent pas sur Israël, ils le persécutent ! » – C’est vrai, dit l’ancien, c’est pourquoi j’ai voulu dire : qui est-ce qui persécute Israël maintenant? » – « Ce sont les péchés d’Israël qui persécutent Israël, répondit le plus jeune, car s’ils n’avaient pas péché, il n’enverrait pas les princes idolâtres contre Israël. » – « Quel est donc, dit l’ancien, ce prince infidèle que Dieu a envoyé pour le châtiment d’Israël?» – «Comment le saurais-je, répondit le jeune, en quinze ans je n’ai vu que toi; et comme je ne sais pas lire, on ne m’enverra pas de lettres.» L’ancien reprit : «Comme tes peaux de brebis sont neuves ! qui te les a données si tu n’as pas vu d’hommes ? »

chapitre 149
Le plus jeune répondit : «Celui qui pendant quarante ans conserva en bon état dans le désert les vêtements du peuple d’Israël a conservé ces peaux telles que tu les vois. »
L’ancien reconnut alors que le jeune était plus parfait que lui qui avait traité chaque année avec les hommes, et pour obtenir de le fréquenter, il dit  « Frère, tu ne sais pas lire. Moi, je sais lire et j’ai chez moi les psaumes de David. Viens donc, chaque jour je te ferai une lecture et je t’expliquerai ce que dit David ! » Le jeune répondit : « Allons-y maintenant ! » L’ancien reprit : « Frère, il y a deux jours que je n’ai pas bu d’eau. Cherchons donc un peu d’eau! » Le plus jeune répondit : « Frère, il y a maintenant deux mois que je n’ai pas bu d’eau, mais allons voir ce que dit Dieu par son prophète David! Le Seigneur est assez puissant pour nous donner de l’eau ». Et ils revinrent à l’habitation de l’ancien. A sa porte, ils trouvèrent une source d’eau vive. L’ancien dit : « Frère, tu es saint de Dieu, c’est donc pour toi que Dieu a donné cette source! Le jeune répondit : «Tu dis cela par humilité, frère, mais il est certain que si Dieu faisait cela pour moi, il aurait fait une source près de mon habitation pour que je ne m’en aille pas. Je t’avoue en effet, que j’ai péché contre toi quand tu m’as dit que tu cherchais de l’eau étant donné que tu n’avais pas bu depuis deux jours tandis que moi j’étais resté deux mois sans boire. Alors, j’ai senti de l’exaltation dans ma sensibilité, comme (si j’étais) meilleur que toi. » L’ancien dit alors : «Tu as dit la vérité, frère, tu n’as donc pas péché! » – « Frère, dit le jeune, tu as oublié ce que dit notre père Elie : celui qui cherche Dieu ne doit condamner que lui-même. Il est évident qu’il ne l’a pas écrit pour que nous le sachions mais pour que nous l’observions! » Reconnaissant la vérité et la justice de son compagnon, le plus âgé dit « C’est vrai, mais notre Dieu t’a pardonné . »
Cela dit, il prit les psaumes et lut ce que dit notre père David : « Je mettrai une garde à ma bouche, pour que ma langue ne se laisse pas aller à des paroles de malice en excusant les péchés.» Ici, le plus âgé fit un discours sur la langue; puis le plus jeune s’en alla.
Ils restèrent ensuite quinze autres années avant de se retrouver parce que le jeune changea d’habitation. L’ayant donc retrouvé, l’ancien dit : « Pourquoi n’es-tu pas revenu chez moi, frère ? Le jeune répondit : « parce que je n’ai pas encore bien appris ce que tu m’as dit» – «Comment est-ce possible, dit l’ancien, puisque quinze ans se sont écoulés ? » – « Les paroles, répondit le jeune, je les ai apprises en une heure et je ne les ai jamais oubliées, mais je ne les ai pas encore observées. A quoi bon apprendre trop et ne pas observer? Notre Dieu ne désire pas que notre intelligence soit bonne, mais que notre coeur soit bon. C’est pourquoi il ne nous demandera pas, au jour du jugement, ce que nous aurons  appris mais ce que nous aurons fait. »

Chapitre 150
L’ancien reprit : «Ne parle pas ainsi, frère, tu méprises la science et notre Dieu veut qu’on l’apprecie.» Le jeune répondit : «Comment parlerais-je donc maintenant pour ne pas tomber dans le péché? Car ta parole est vrai et5 la mienne aussi! Je dirai donc que ceux qui connaissent les commendements de Dieu écrits dans la loi doivent les observer s’ils veulent ensuite savoir apparendre davantage. Tout ce qu’ils apprendront, que ce soitb pour l’observer non pas pour le savoir !»
L’ancien reprit : «Frère, dis-moi avec qui tu parles puisque tu reconnais que tu n’as pas appris ce que j’ai dit !» – «Frère, dit le plus jeune, je parle avec moi-même. Chaque jour en effet, je met devant moi le jugement de Dieu pour rendre compte de moi-même et toujours je sens en moi quelqu’un qui excuse mes défauts. » L’ancien demanda : «Frère, quels défauts as-tu puisque tu es parfait ?» – «Ne parle pas ainsi, frère, répondit le plus jeune; je me trouve  entre deux grands défauts. L’un, c’est que je ne sais pas que je suis le plus grand pécheur. L’autre c’est que je ne désire pas plus que quiconque en faire pénitence.»
L’ancien reprit : «Comment saurais-tu que tu es le plus grand pécheur, puisque tu-es le plus parfait ?» Le jeune répondit : «Quand j’ai pris l’habit de pharisien, la première parole que me dit mon maître fut que je devais considérer la bonté des autres et ma propre malice. Si je le faisais, je saurais que je suis le plus grand pécheur » – «En qui vois-tu bonté et défaut, dit l’ancien, puisqu’il n’y a pas d’homme dans sur ces montagnes? Le plus jeune répondit : «Je devrais voir l’obeissance du soleil et des planètes;  ils servent leur créateur mieux que moi; et moi je les condamne, soit parce qu’ils ne font pas autant de lumière queje voudrais, soit parce qu’ils chauffent trop, soit parce qu’ils arrosent trop ou trop peu le sol.»
Entendant cela, l’ancien dit : «Frère, où as-tu appris cette doctrine, car j’ai quatre-vingt-dix ans, dont soixante-quinze passé comme pharisien …?» – «Frère, répondit le plus jeune, tu dis cela par humilité, car tu es saint de Dieu; mais je te réponds que Dieu, notre créateur ne considère pas le temps, mais le coeur. C’est pourquoi David, de quinze ans plus jeune que ses six frères, fut élu roi d’Israël et devint prophète de Dieu notre Seigneur.»

Chapitre 151
Celui-là était un vrai pharisien, dit Jésus à ses apôtres. Plaise à Dieu que nous puissions, au jour du jugement, l’avoir pour ami.»
Jésus monta donc sur un bateau. Les disciples regrettaient d’avoir oublié d’emporter du pain, Jésus les réprimenda en disant : «Gardez-vous du levain des pharisiens d’aujourd’hui, car un peu de levain gâte toute une masse de farine! » Les disciples  se dirent alors l’un à l’autre : «Mais quel levain avons-nous? Nous n’avons même pas le pain! » Jésus dit alors : «Hommes de peu de foi, vous avez donc oublié ce que Dieu a fait à Naïn où il n’y avait pas signe de blé, et combien mangèrent et furent rassasiés par cinq pains et deux poissons ? Le levain du pharisien, c’est de se défier de Dieu et de ne penser qu’à soi; il a corrompu non seulement les pharisiens du temps présent, mais il a corrompu Israël, car les simples, ne sachant pas lire et tenant les pharisiens pour saints, font ce qu’ils leur voient faire.
Savez-vous ce qu’est le vrai pharisien ? C’est l’huile de la nature humaine, car de même que l’huile se tient au-dessus de tout liquide, ainsi la bonté du vrai pharisien se tient au-dessus de toute bonté humaine. C’est un livre vivant que Dieu donne au monde, car tout ce qu’il dit et fait est selon la loi de Dieu. Le vrai pharisien, c’est du sel qui ne laisse pas corrompre la chaire de l’homme par le péché, car tous ceux qui le voient se soumettent à pénitence. C’est une lumière qui illumine la route des pélerins, car tous ceux qui considèrent sa pauvereté et sa pénitence savent que notre coeur ne doit pas s’arrêter en ce monde. Mais ce que fait l’huie rance, le livre corrompu, le sel affadi et la lumière éteinte, c’est cela que fait le faux pharisien! Si donc vous ne voulez pas périr, prenez garde de faire ce que font les pharisiens d’aujourd’hui. »

Chapitre 152
Parvenu à Jérusalèm, Jésus entra dans le temple un jour de sabbat, Les soldats s’approchèrent de lui pour le tenter et se saisir de lui, Ils dirent : «Maître, est-il permis de combattre? » Jésus répondit : «Notre foi nous dit que notre vie est un combat continuel .»
Les soldats reprirent : «Tu veux donc nous convertir à ta foi, et tu veux que nous abandonnions la multitude des dieux – Rome seule en a vingt-huit mille que l’on voit – pour suivre ton Dieu qui est unique, mais comme on ne le voit pas, on ne sait pas où il est et peut-être n’est-il qu’une illusion. » Jésus répondit : «Si moi je vous avais créés comme notre Dieu vous a créés, je chercherais à vous convertir. » Ils répondirent : «Comment ton Dieu nous a-t-il créés puisqu’on ne sait pas où il est ? Montre-nous ton Dieu et nous devienderons juifs! »
Jésus dit alors : «Si vous aviez des yeux pour voir, je vous le montrerais, mais parceque vous êtes aveugles, je ne peux pas vous le montrer.» Les soldats répondirent : «Pour sûr, l’honneur que te fait ce peuple doit t’avoir ôté de raison, car chacun de nous a deux yeux dans la figure et tu dis que nous sommes aveugles! » Jésus répondit : «Les yeux charnels ne peuvent voir que des choses grossières et extérieures; vous ne pourrez donc voir que vos dieux de bois, d’argent et d’or qui ne peuvent rien faire. Mais nous de Juda, nous avons des yeux spirituels qui sont la crainte et la foi de notre Dieu; c’est pourquoi en tout lieu nous pouvons voir notre Dieu. »
Les soldats répondirent : «Prends garde à ce que tu dis, car si tu méprise nos dieux, nous te livrerons entre les mains d’Hérode et il vengera nos dieux qui sont tout-puissants.» Jésus répondit : «S’ils sont tout-puissants, comme vous le dites, pardonnez-moi, je veux les adorer aussi. » Les soldats se réjuirent en l’entendant et ils commencèrent à faire l’éloge de leurs idoles. Jésus dit alors : «En cette affaire, il n’y a pas besoin de paroles, mais de faits. Faites donc que vos dieux créent une mouche et alors je veux les adorer !»
En l’entendant, les soldats furent déconcertés, et ils ne savaient que dire. Jésus dit donc : «Il est évident que s’ils ne font pas une seule mouche à partir de rien, je ne veux pas à cause d’eux abandonner ce Dieu qui a tout créé d’une seule parole et dont le nom seul épouvante les armées. » Les soldats répondirent : «Eh bien, fais-nous voir cela, car nous allons te prendre! » Et ils voulaient mettre la main sur lui.
Jésus dit alors : «Adonaï Sabaot ! » Aussitôt les soldats furent poussés hors du temple comme on pousse les tonneaux quand on les lave pour y mettre du vin, de telle sorte que pieds et têtes frappaient la terre à tour de rôle sans que personne les ait touchés. Ils furent pris d’une telle et ils s’enfuirent si loin qu’on ne les vit plus en Judée.

Chapitre 153
Les prêtres et les pharisiens murmuraient entre eux et disaient : «Il a la sagesse de Baal et d’Astaroth; c’est en vertu de Satan qu’il a fait cela !» Ayant ouvert la bouche, Jésus dit : «Notre Dieu a commandé qu’on ne dérobe pas ce qui appartient à notre prochain; depuis, ce seul précept est tellememnt violé et contaminé qu’il a rempli le monde de péché, et d’un péché qu’il ne sera jamais remis comme on remet les autres péchés; en effet, si on les regrette, si on les commet plus, si on jûne, si on prie et si on fait l’aumône, notre Dieu puissant et miséricordieux les pardonnes, mais ce péché-là est tel qu’il ne sera jamais remis à moins qu’on ne rende ce qu’on a enlevé à tort !»
Un scribe dit alors : «Maître, comment le péché de vol a-t-il rempli le monde? Il est évident qu’à présent, grâce à Dieu, il n’y a que peu de voleurs, et à peine les a-t-on vus qu’ils sont immédiatement arrêtés par la malice. » Jésus répondit : «Ceux qui ne connaissent pas quels sont les biens, ne peuvent connaître quels sont les voleurs. Et même en vérité je vous le dis, beaucoup volent et ne savent pas ce qu’ils font. Aussi leur péché est-il plus grand que celui de autres, car la maladie qui n’est pas connue ne se guérit pas. »
Les pharisiens s’approchèrent alors de Jésus et dirent : «Maître, puisque toi seul en Israël connais la vérité, enseigne-nous !» Jésus répondit : «Je ne dis pas que je suis seul à connaître la vérité, parce que ce mot « seul » n’appartient qu’à Dieu et non au autres; c’est lui qui est la vérité, et c’est lui seul qui connaît la vérité. Si je dirais donc cela, je serais un voleur plus grand encore car car je volerais l’honneur de Dieu. Si je disais que je suis le seul à savoir, Dieu me ferait tomber dans une ignorance plus grande que celle des autres. Aussi avez-vous fait un grave péché en disant que j’étais seul à connaître la vérité. Je vous le dis, si vous l’avezit pour me tenter, c’est un péché plus grand encore !»
En voynt alors que tous se taisaient, Jésus ajouta : «Bien que je ne sois pas le seul en Israël #a connaître la vérité, je parlerais seul.  Ecoutez-moi donc puisque vous m’avez intérrogé. Tout ce qui est créé appartient au créateur, si bien que rien ne peut prétendre à rien. C’est pourquoi l’âme, la sensibilité, la chair, le temps, les biens et l’honneur, tout est à Dieu, et si on les aquiet pas comme Dieu le veut, on devient un voleur. C’est pourquoi je vous dis : Vive Dieu en présence de qui se tient mon âme, lorsque vous prennez votre temps en disant : «Demain, je ferai ceci, je dirai cela, j’irai en tel endroit », et en ajoutant pas : «Si Dieu le veut », vous êtes des voleurs. Et vous êtes des voleurs plus grands encore quand vous dila pidez le meilleur de votre temps à votre plaisir et non au plaisir de Dieu. Et quand vous employez le plus mauvais de votre temps au service de Dieu, vous êtes vraiment voleurs. Celui qui commet le péché, quel qu’il soit, est un voleur, parce qu’il vole le temps, l’âme, et sa propre vie qui doit servir Dieu et qu’il la donne à Satan ennemi de Dieu.

Chapitre 154
Donc si un homme possède l’honneur, la vie et les biens, et qu’on lui vole sa richesse, le voleur sera pendu. Si on lui enlève la vie, le meurtrier sera décapité. Et cela est juste, parce que l’a ordonné. Mais si on vole l’honneur du prochain, pourquoi le voleur n’est-il pas crucifié ? Les biens sont-ils préférable à l’honneur ? Dieu a-t-il ordonné que celui qui vole les biens soit puni, que celui qui vole la vie et les biens soit puni, mais que celui qui vole l’honneur soit sauf ? Certainement pas ! Car c’est à cause de leurs récriminations que nos pères n’entrèrent pas à la terre promise, mais plutôt leurs fils; et c’est à cause de ce péché que les serpents tuèrent environ soixante-dix mille personnes de notre peuple. Vive Dieu en présence de qui se tient mon âme, celui qui vole l’honneur est digne d’une plus grande peine que celui qui voles les biens et la vie de l’homme. Et celui quyi écoute celui qui récrimine est semblablement coupable parce qu’un l’un reçoit Satan sur la langue et l’autre dans les oreilles !»
Les pharisiens se consumaient de rage en l’entendant, car ils ne pouvaient condamner ses paroles. Un docteur s’approcha alors de Jésus et lui dit : «Bon Maître, dis-moi pour quelle raison Dieu a interdit le froment et la pomme à nos pères. Puisqu’il savait qu’ils devaient tomber, il aurait dû leur permettre le froment ou alors ne pas le laisser voir à l’homme !» Jésus répondit : «Homme, tu m’appelles bon, mais tu te trompes, Dieu seul est bon. Et tu trompes beaucoup plus quand tu parles, car Dieu n’a pas agi selon ta servelle. Pourtant je te répondrai à tout. Je te le dis don, quand Dieu notre créateur agit, il ne se conforme pas à nous. Il n’est donc pas permis à la créature de chercher sa manière et sa convenance, mais bien l’honneur de Dieu, son créateur, afin que la créature dépende du créateur et non pas le créateur de la créature. Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, si Dieu avait tout pemisà l’homme, l’homme n’aurait pas su qu’il est serviteur de Dieu, et il se serait cru maître du paradis. C’est pourquoi le créateur – qui est béni à jamais – lui interdit cet aliment afin que l’homme se tienne soumis à lui. Je te le dis en vérité, celui qui a l’oeil clair voit tout clairement et il tire lumière des ténèbres elles-mêmes, ce que ne fait pas l’aveugle. Je te le dis donc, si l’homme n’avait pas péché, nous ne connaîtrions pas, ni toi ni moi, la miséricorde de Dieu ni sa justice. Et Dieu avait fait l’homme inpeccable, celui-ci aurait été en cela égale à Dieu. Aussi le Dieu béni créa-t-il l’homme bon et juste, mais libre de faire ce qui lui plaît de sa propre vie : salut ou damnation. » le docteur fut stupéfait et il s’en alla confus.

Chapitre 155
le pontife appela alors secrètement deux vieux prêtres et les envoya à Jésus. Celui-ci était sorti du temple et s’était assis sous la portique de Salomon en attendant l’heure de la prière de midi pour prier. Près de lui, se tenaient ses disciples et une multitude de peuple. Les prêtres s’approchèrent de Jésus et dirent : «Maître, pour quelle raison l’homme mangea-t-il le froment et la pomme ? Dieu voulut-il qu’ils les mangeât ou bien non ? » Ils dirent cela pour le tenter, car s’il disait : «Dieu le voulut .», ils allaient répondre : «Pourquoi l’interdit-il? » Et s’il disait : «Dieu ne le voulut pas », ils allaient dire : «L’homme peut donc plus que Dieu puisqu’il agit contre la volonté de Dieu.»
Jésus répondit : «Votre demande est comme le chemin de la montagne; il y a un précipice à droite et à gauche, mais je marcherai au milieu.» En entendant cela, voyant qu’il connaissait leur coeur, les prêtres furent confus, Jésus dit alors : «Tout homme agit pour son utilité, selon les besoins qu’il a. Mais Dieu qui n’a besoin de rien, agit pour son bon plaisir. En creéant l’homme, il le laissa libre pour qu’il sache que Dieu n’a pas besoin de lui, comme fait un roi par exemple, qui donne la libérté à ses serviteurs pour montrer sa richesse et pour que ses serviteurs l’en aiment davantage. Dieu créa donc l’homme libre pour qu’il en aime bien plus son créateur et qu’il reconnaisse sa libéralité. En effet, bien que Dieu soit tout-puissant et qu’il nit pas besoin de l’homme puisqu’il l’a créé par sa toute puissance, il l’a laissé libre, dans sa liberté; il peut donc résister au mal et faire le bien. Dieu eût pu faire obstacle au péché, mais il ne voulut pas contredire sa libéralité – il n’y a pas de contradiction en Dieu – afin que, comme je l’ai dit, la toute-puissance et la libéralité qui avaient agi dans l’homme ne s’opposent pas au péché de l’homme et que la miséricorde de Dieu et sa justice puissent agir dans l’homme. Pour signe que je dis la vérité, je vous dis que le pontif vous a envoyés pour me tenter. C’est cela le fruit de son sacerdoce !» Les vieillards partirent et racontèrent tout cela au pontif. Celui-ci dit : «Il a le diable au corps qui lui raconte tout, car il aspir à régner sur Israël. mais Dieu y pourvoira !»

Chapitre 156
En sortant du temple après la prière de midi, Jésus rencontra un aveugle de naissance. Les disciples l’intérrogèrent  : «Maître, qui a péché en lui pour qu’il soit né aveugle, son père ou sa mère ?» Jésus répondit : «Ni son père, ni sa mère n’ont péché en lui, mais Dieu l’a créé ainsi en témoigne de l’évangile !» Ayant appelé l’aveugle près de lui, il cracha par terre, fit de la boue, la mit sur les yeux de l’aveugle et lui dit : «Va à la piscine de Siloë et lave-toi !» L’aveugle y alla et s’étant lavé, il vit Comme il s’en retournait chez lui, beaucoup de ceux qui le rencontraient disaient : «Si celui-là était aveugle, je dirais certainement que cèst lui qui s’asseyait à la belle porte du temple !» D’autres disaient : «C’est lui, mais comment voit-il ?» Et ils le retenaient en disant : «Es-tu l’aveugle qui s’asseyait à la belle porte du temple ?» Il répondit : «C’est moi, pourquoi ?» Ils dirent : «Comment donc se fait-il que tu voies ?» Il répondit : «Un homme fit de la boue en crachant par terre, il me mit cette boue sur les yeux et il me dit : «Va et lave-toi à la piscine de Siloë !» J’y suis allé, je me suis lavé et maintenant je vois. Que soit béni le Dieu d’Israël !» Quand l’aveugle-né fut revenu à la belle porte du temple, Jérusalème entière fut remplie de cette nouvelle.
Alors on le conduisit au prince des prêtres Celui-ci complotait complotait contre Jésus avec les prêtres et les  pharisiens. Le pontif l’interrogea en disant : «Homme, n’es-tu pas né aveugle ?» – «Oui !» répondit-il. «Eh bien, rends gloire à Dieu, dit le pontife, et dis-nous quel prophète t’est apparu en songe qui t’a donné la lumière ? Ce fut notre père Abraham ou Moise, serviteur de Dieu, ou quelque autre prophète, car les autres ne peuvent faire une telle chose !» L’aveugle-né répondit : «Je n’ai vu en Abraham, ni Moise, ni aucun prophète qui m’ait guéri; mais alors que j’étais à la boue avec son crachat, il mit de cette boue sur mes yeux et m’envoya me laver à la piscine de Siloë. J’y suis allé, je me suis lavé et je suis revenu avec la lumière de mes yeux.» Le pontife lui demanda le nom de cet homme. L’aveugle-né répond : «Il ne m’a pas dit son nom, mais un homme qui a vu cela m’appela pour me dire : «Va te laver comme a dit cet homme, car c’est Jésus de Nazareth, prophète et saint de Dieu d’Israël.» Le pontife dit alors : «Est-ce aujourd’hui qu’il t’a guéri, jour de sabbat ?» L’aveugle répondit : «C’est aujourd’hui qu’il m’a guéri.» Le pontif dit : «Eh bien, tu vois comme est pécheur celui qui n’observe pas le sabbat !»

Chapitre 157
L’aveugle-né répondit : «Qu’il soit pécheur, je ne sais pas, mais je sais que j’étais aveugle et qu’il m’a donné la lumière !» Les pharisiens ne le crurent pas. Ils dirent donc au pontife : «Qu’on envoie chercher son père et sa mère : ils nous diront la vérité !» Ils envoyèrent donc chercher le père et la mère de l’aveugle. Quand ils furent arrivés, le pontife les interrogea : «Est-ce que celui-ci est votre fils ?» Ils répondirent :«C’est vraiment notre fils !» Le pontife dit alors : «Il dit qu’il est né aveugle et maintenant il voit Comment cela est-il arrivé ?» Le père et la mère de l’aveugle-né répondirent : «Il est vraiment né aveugle, mais nous ne savons pas comment il a recu la lumière. Il a l’âge, interrogez-le, il vous dira la vérité !» Alors on les congédia et le pontife s’adressa à nouveau à l’aveugle-né : «Rends gloire à Dieu, dit-il, et dis-nous la vérité !»
Le père et la mère craignirent de parler parcequ’un décret du sénat romain était arrivé selon lequel personne ne devait se quereller pour Jésus, prophète des Juifs, sous peine de mort; c’est ce qu’avait réclamé le gouverneur. C’est pourquoi ils avaient dit : «Il a l’âge, interrogez-le !»
Le pontife, dis-je, dit à l’aveugle-né : «Rends gloire à Dieu, et dis-nous la vérité, car nous savons que cet homme dont tu dis qu’il t’a guéri est un pécheur! » L’aveugle-né répondit : «Qu’il soit pécheur, je ne sais pas, mais ce que je sais c’est que je ne voyais pas et qu’il m’a donné la lumière ! Il est certain que depuis le commencement du monde jusqu’à maintenant aucun aveugle-né n’a recu la lumière et que Dieu n’exauce pas les pécheurs !» Les pharisiens dirent : «Mais comment fit-il quand il t’a donné la lumière? » L’aveugle-né s’étonna alors de leur incrédulité et dit : «Je vous l’ai dit! Pourquoi donc m’interrogez-vous à nouveau? Ne voulez-vous pas, vous aussi, devenir ses disciples? » Le pontif le maudit alors en disant : «Tu es né tout entier dans le péché et tu veux nous enseigner! Va-t-en et deviens toi-même disciple de cet homme, car nous, nous sommes disciples de Moise et nous savons que Dieu a parlé à Moise; mais lui nous ne savons pas d’où il est.» Ils le chassèrent hors de la synagogue et du temple en lui interdisant de prier avec les purs d’Israël.

Chapitre 158
L’aveugle-né alla trouver Jésus, celui-ci le réconforta en disant : «En aucun temps, tu n’as été aussi heureux que tu l’es maintenant car tu es béni par notre Dieu. Il a parlé en effet contre les amis du monde en disant par David notre père et son prophète : «Ils maudissent, et moi je bénis.» Et par Michée, prophète, il dit : «Je maudit vos bénédictions, car la terre est moins opposée à l’air, l’eau au feu, la lumière aux ténèbres, le chaud au froid et l’amour à la haine, que le vouloire de Dieu est opposé au vouloir du monde! »
Les disciples l’interrogèrent alors en disant : «Seigneur, tes paroles sont élevées; dis-nous donc le sens, car maintenant nous ne les comprenons pas! » Jésus répondit : «Quand vous connaîtrez le monde, vous verrez que j’ai dit vrai et ainssi vous connaîtrez la vérité en tout prophète. Sachez donc qu’il y a trois sortes de mondes pour un seul vocable. Le premier s’appel lex cieux, la terre, l’eau, l’air, le feu, ainsi que toutesles choses inférieures à l’homme. Ce monde-là est en tout conforme à la volonté de Dieu, car comme le dit david, le prophète de Dieu : «Dieu leur a donné un ordre qu’ils se transgressent pas.»
Le deuxième s’appele tous les hommes, de même qu’on nomme la maison de quelqu’un, non d’après les murs, mais d’après la famille. Ce monde là aime Dieu aussi car naturellement ils désirent Dieu, pour autant que par nature tous désirent Dieu, même s’ils se trompent en le cherchant. Et savez-vous pourquoi tous désirent Dieu ? Parce que chacun désir un bien infini dépourvu de tout mal, c’est à dire Dieu seul. Aussi le Dieu miséricordieux a-t-il envoyé ses prophètes à ce monde pour son salut.
Le troisième monde, c’est la tendance dépravée des hommes pour le péché. Elle s’est changée en loi contre Dieu créateur du monde et rend l’homme semblables aux demons ennemis de Dieu. Or ce monde-là, notre Dieu le hait tellement que si les prophètes avaient aimé ce monde, croyez-le, Dieu leur aurait certainement enlevé leur ministère prophétique. Que dis-je? Vive Dieu en présence de qui se tient mon âme, quand le messager de Dieu viendra dans le monde, s’il se prenait d’amour pour ce monde méchant, Dieu lui enlèverait certainement tout ce qu’il lui a donné en le créant et il le réprouverait, tellement Dieu est opposé à ce monde-là! »

Chapitre 159
Les disciples répondirent : «Maître, tes paroles sont très élevées Mais prends-nous en pitié, nous ne les comprenons pas! » Jésus dit : «Croyez-vous peut-être que Dieu a créer son messager pour qu’il soit son rival qui veuille s’égaler à lui? Certes non! Mais bien pour qu’il soit son bon serviteur qui ne voudrait pas ce que ne veut pas son nmaître Vous ne pouvez pas le comprendre, car vous ne savez pas ce qu’est le péché. Ecoutez donc mes paroles!
En vérité, en vérité, je vous le dis, le péché ne peut naître dans l’homme que pour contredire Dieu, car seul est péché ce que Dieu ne veut pas et tout ce que Dieu veut est tout-à-fait étranger au péché. Si donc nos pontifs et nos prêtres, ainsi que les pharisiens, me persécutaient pour la raison que le peuple d’Israël m’a appelé Dieu, ils feraient chose agréable à Dieu et Dieu les récompenserait. Mais au contraire, Dieu les a en abomination parce qu’ils me haïssent et qu’ils désirent ma mort Ils me persécutent e effet parce qu’ils ne veulent pas que je dise la vérité, tout comme ils ont contaminé avec leurs traditions le livre de Moïse et celui de David, prophètes et amis de Dieu.
Dites-moi, Moïse tua des hommes et Achab tua des hommes Est-ce que  tout cela est un meurtre? Sûrement pas, car Moïse tua ses hommes pour détruire l’idolâtrie et pour conserver le culte du vrai Dieu, tandis que Achab tu a ces hommes pour détruire le culte du vri Dieu et pour conserver l’idolâtrie. L’action de tuer des hommes se changea donc pour Moïse en sacrifice et pour Achab en sacrilège, en sorte qu’une même action produisit ces deux effets contraires.
Vive Dieu, en présence de qui se tient mon âme, si Satan avait parlé aux anges pour voir comment ils aimaient Dieu, il ne serait pas reprouvé parce qu’il chercha à les détourner de Dieu.»
Celui qui écrit répondit : «Comment faut-il comprendre ce qui est dit du prophète Michée à propos du mensonge que Dieu ordonna de proférer par la bouche des faux prophètes, ainsi qu’il est écrit au livre des rois d’Israël ? » Jésus répondit : «Barnabé, raconte un peu tout ce qui est arrivé, que nous voyions la claire vérité!»

Chapitre 160
Celui qui écrit dit alors : «En écrivant l’histoire des rois d’Israël et des turans, le prophète Daniel écrit ceci : «Le roi d’Israël et le roi de Juda s’unirent pour combattre les fils de Bélial, c’est-à-dire les réprouvé, c’est-à-dire les ammonites. Josaphat roi de Juda, et Achab roi d’Israël étant assis tout deux sur leur trône en Samarie, qutres cent faux prophètes se tenaient devant eux, qui disaient au roi d’Israël : «Monte contre les Ammonites, car Dieu les livrera entre tes mains et tu disperseras Ammon !»
Josaphat dit alors : «Y a-t-il ici quelque prophète de Dieu de nos pères ?» Achab répondit : «Il n’y en a qu’un quyi est mauvais car il me prédit toujours du mal. Je le garde en prison.» Il dit cela : «Il n’y en a qu’un» car tous les autres avaient été tués sur son ordre Comme tu nous l’a dit, Maître, les prophètes s’étaient sauvés sur les montagnes où les hommes n’habitaient pas. Josaphat dit alors : «Envoie-le chercher et voyons ce qu’il dit !» Achabn ordonna donc que Michée soit amené.
Il arriva, les chaînes aux pieds et la mine défaite comme un homme qui se trouve entre la vie et la mort. Achab l’interrogea : «Dis-nous, Michée, au nom de Dieu, monterons-nous contre les Ammonites? Dieu livrera-t-il les villes entre nos mains?» Michée répondit : «Monte! Monte! tu monteras bien que tu descendras mieux !» Les faux prophètes louèrent alors Michée comme un vrai prophète de Dieu et lui délièrent les chaînes des pieds
Josaphat qui craignait notre Dieu et dont les genoux ne ployèrent jamais devait les idoles, interrogea Michée : «Pour l’amour du Dieu de nos pères, dis-nous la vérité : Comment as-tu vu l’issue de cette guerre ? » Michée répondit : «Josaphat, je crains ton visage, c’est pour ca que je t’ai dit que j’ai vu le peuple d’Israël comme des brebis sans pasteur.» En riant, Achab dit alors à Josaphat : «Je t’ai dit que celui-ci ne prédit que le mal ! Mais toi tu ne le croyais pas! »
Tous deux dirent alors : «Comment connais-tu cela, Michée ?» Michée répondit : «J’ai entendu un conseil d’anges qui se préparait en présence de Dieu et j’ai entendu Dieu demander : «Qui trompera Achab afin qu’il monte contre Ammon et soit tué ?» Alors que certains répondaient ceci, et certains cela, vint un ange qui dit : «Seigneur, je combattrai contre Achab, j’irai vers ses faux prophètes et je metterai le mensonge dans leur bouche; ainsi il montera et il sera tué.» En l’entendant Dieu dit : «Eh bien, va et fait ainsi; tu vaincras !» »
Alors les faux prophètes se mirent en colère et leur prince frappa la joue de Michée en disant : «Réprouvé de Dieu, quand donc l’ange de vérité s’éloigna-t-il donc de nous et vint à toi? Dis quand vint à nous l’ange qui nous apporta le mensonge ?» Michée répondit : «Tu le sauras quand tu fuira de maison en maison par crainte d’être tué, ayant trompé ton roi !»
Le roi Achab se mit alors en colère et dit : «Prenez Michée, mettez-lui au cou les chaînes qu’il avait aux pieds et gardez-le au pain d’orge et à l’eau jusqu’à mon retour, parce que pour l’instant je ne sais pas encore la mort que je veux lui donner !»
Ils montèrent donc et il fut comme avait dit Michée, car le roi des Ammonites dit à ses serviteurs : «Gardez-vous de combattre contre le roi de Juda, ou contre les princes d’Israël, mais tuez Achab, le roi d’Israël, mon ennemi !» Jésus dit alors : «Arrête-toi ici, barnabé, car cela suffit pour notre propos !»

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Guerre d’Algérie. Les derniers secrets

Posté par algeriedemocratie le 30 août 2009

Guerre d’Algérie. Les derniers secrets dans histoire(16) arton415-be913 ALGERIE

28 février 2002

Dossier : 40 ans après l’Indépendance

Guerre d’Algérie. Les derniers secrets.

Le 19 mars 1962 entrait en vigueur le cessez-le-feu conclu à Evian entre la France et le FLN. Quarante ans déjà… Mais la guerre d’Algérie est-elle vraiment finie ? Pas pour les anciens soldats français, que les cauchemars, les souvenirs atroces, les questions sans réponse continuent de tourmenter. Pas pour les pieds-noirs, qui portent encore le deuil du pays perdu. Pas pour les harkis, que la France a abandonnés ; pas pour ceux qui ont réussi à gagner la métropole et n’y ont trouvé qu’un exil à perpétuité. Pas pour la France, qui avait choisi d’oublier les crimes commis en son nom, et qui voit resurgir aujourd’hui les fantômes du passé. Et certainement pas pour l’Algérie, qui a préféré mythifier son histoire plutôt que de l’écrire dans sa complexité. Oubliant que le combat pour l’indépendance fut aussi fait d’affrontements internes et de purges sanglantes, dont l’écho ne s’est pas tout à fait dissipé. Quarante ans après, il est temps de regarder l’histoire en face. Toute l’histoire. Sans peurs ni tabous. Avec les historiens Mohammed Harbi et Benjamin Stora, et le sociologue Edgar Morin, grâce aux témoignages d’anciens appelés français, de harkis, de combattants algériens, de victimes de viols et de torture, Jean-Paul Mari explore les trous noirs de cette guerre de sept ans dont nous ne sommes toujours pas guéris

Dans la rubrique « Dossier » : 1. Le vrai bilan des pertes 2. Viols : un si long silence La bataille des archives 3. Harkis : la descente aux enfers Sous le drapeau français 4. Comment la bleuite a empoisonné le FLN 5. FLN contre MNA : la guerre dans la guerre 6. Les disparus d’Oran 7. Eté 62 : et l’armée s’empara du pouvoir… Pour en savoir plus

1. LE VRAI BILAN DES PERTES

Après les combats sur le terrain, il y a eu la bataille des chiffres. Combien de morts du côté algérien ? 1,5 million, a dit le FLN.250 000, disent les historiens

« Un million de morts… » Ce nombre de martyrs algériens est lancé dès le 15 octobre 1959 par « El Moudjahid », l’organe du FLN. En 1963, la Constitution algérienne parle déjà de « plus d’un million et demi », un chiffre lancé par le Conseil supérieur islamique d’Alger en 1968 et repris par le président Boumediene : depuis, l’Algérie est devenue « le pays d’un million et demi de martyrs ». Aujourd’hui, on sait que ce chiffre mythique ne repose sur aucune étude. Côté français, les chiffres officiels sont donnés de façon parcellaire et disparate, comme il convient pour ce qui a été si longtemps qualifié pudiquement d’« événements d’Algérie ». On le sait : le bilan des victimes d’une guerre est toujours difficile à établir. Quand il s’agit d’une guerre de décolonisation aussi extraordinairement douloureuse, parfois fratricide et toujours passionnelle, que la guerre de sept ans en Algérie, la parole est d’abord à la propagande, au salut à la mémoire des partisans. Et malheur à qui conteste le discours proclamé ! Au mieux, on se tait ; au pis, on truque. Et chacun vieillit appuyé sur la canne historique qui lui convient le mieux. Pourtant les chiffres existent. Il suffit de s’y pencher avec une rigueur scientifique comme l’a fait, dès 1967, André Prenant, un universitaire installé en Algérie, favorable au FLN mais dont les travaux sur la démographie ont été passés sous silence (1). Ou le professeur Xavier Yacono, qui publie en 1982 la première étude sérieuse sur les pertes en Algérie (2). Ou enfin le travail incontesté de l’historien Charles-Robert Ageron, qui vit aujourd’hui retiré dans un appartement en banlieue parisienne (3). Le vieux professeur – barbe taillée, costume gris et mémoire intacte – a consacré toute une vie à l’Algérie et sourit poliment devant la démesure de la polémique. Les vrais chiffres ? Ceux des pertes algériennes militaires et civiles, des pertes françaises militaires et civiles ? Et celui de l’ensemble du conflit ? Des chiffres occultés, ignorés, détournés, mais qui existent, inscrits dans des publications scientifiques et connus des universitaires. Il suffit de les recueillir. Les voici. Les plus faciles à établir sont ceux des pertes de l’armée française. 1,3 million de soldats – et non pas 3 millions – ont été envoyés en Algérie. En novembre 1968, le ministre des Armées indiquait que 15583 d’entre eux avaient été tués au combat ou du fait des attentats. A cela il faut ajouter 1144 hommes décédés de maladie, et le chiffre – ahurissant – de 7917 soldats morts accidentellement, en manipulant des armes à feu ou au volant d’une Jeep, d’un GMC lancés trop vite sur les routes d’Algérie. Le total des pertes françaises militaires approche donc les 25000 hommes. Les civils français dits « européens » – avant de devenir des « pieds-noirs » – ont été eux aussi durement touchés par les combats, les assassinats, les attentats dans un bar, un cinéma ou sur le trottoir de leur maison. Chacune de ces morts – dont le souvenir sera amplifié par l’exode massif de toute la population européenne, par les « disparitions » du printemps 1962, par l’abandon de la maison familiale, du village, de l’école et du cimetière, par le sentiment de la défaite et du « lâchage » de la France métropolitaine – va s’inscrire tragiquement dans le deuil collectif de l’imaginaire pied-noir. Le nombre des victimes apparaît forcément énorme à l’échelle d’une population d’un million d’âmes. Aujourd’hui encore, beaucoup de pieds-noirs sont convaincus que le massacre d’Oran a fait près de 5000 morts (voir p. 30). La réalité tient davantage dans les bilans successifs fournis par le secrétaire d’Etat aux Affaires algériennes, d’abord le 19 mars 1962, puis en mars 1963, en novembre de la même année et enfin le 24 novembre 1964. Chacun de ces bilans est modifié pour tenir compte du problème des disparus, dont certains sont libérés ou retrouvés assassinés. Au printemps qui précède l’indépendance, on compte 2788 tués, 7541 blessés et 875 disparus. Deux ans plus tard, sur les 3018 portés disparus, 1245 auront été libérés et la mort de 1165 sera établie ; 1773 ne reviendront jamais. En dix ans, de 1954 à 1964, le nombre total de civils français tués, dits « européens » ou « pieds-noirs », s’établit donc entre 4000 et 4500 morts. Les Algériens ont eux aussi enquêté sur le nombre de leurs combattants morts. Il fallait bien établir une liste alphabétique précise qui permette de verser une pension aux familles endeuillées. En juillet 1974, cette liste révèle que 152863 militaires et civils sont morts au combat, sur des effectifs de 336748 moudjahidine, c’est-à-dire tous ceux, civils ou militaires, qui ont pris le parti de se battre. Le ministère algérien précise même que 53,9% des maquisards ont été tués et 39,8% des civils, soit une moyenne de 45,3%. Conclusion : 153000 moudjahidine, soit près d’un sur deux, sont morts au combat. Les pertes de l’ALN-FLN ont été terribles au sein des maquis de l’intérieur qui ont affronté pendant sept ans l’armée française. Sans oublier les combats fratricides entre MNA-FLN (voir « l’Affaire Bellounis » par Edgar Morin, p. 26) et les purges internes (voir « Comment la « bleuite » a empoisonné le FLN », p.24) qui ont causé la mort de 12000 moudjahidine et ensanglanté une résistance intérieure quasiment à bout de souffle au jour de l’indépendance (voir l’entretien avec Mohammed Harbi, p. 34). Une universitaire de Toulouse a essayé de recenser le tribut payé par les chahidate – femmes martyres – tombées les armes à la main. Sur 1735 femmes-soldats, 314 seront tuées au combat. Et chez les femmes civiles combattantes, 948 mourront sur un effectif total de 10949. Ce chiffre, relativement faible, s’explique par la méfiance des moudjahidine, qui refusaient parfois la présence des femmes, par machisme ou par peur des infiltrations et de la promiscuité sexuelle interdite au maquis. Au sein même de l’armée française, il faut rappeler qu’il y avait 16% de soldats musulmans – 66000 hommes en 1961 –, dont près des deux tiers étaient des appelés. Les services du ministère des Armées évaluent à 3500 – dont 1168 supplétifs – le nombre de ceux qui ont été tués dans les combats contre l’ALN (Armée de Libération nationale) ; un millier d’autres ont été victimes d’accident ou de maladie : soit 4500 soldats musulmans morts pour la France et plus de 600 disparus. D’autres ont préféré déserter, notamment au printemps 1962, peu avant l’indépendance, et leur chiffre total atteindrait près de 15000 hommes. Côté moudjahidine, plus de 6000 combattants de l’ALN se seraient ralliés « avec ou sans armes » à l’armée française. Une des questions, sans doute la plus polémique, porte sur le nombre exact des supplétifs armés – harkis, moghaznis, GMPR devenus GMS ou « assès » (voir le témoignage de l’ancien harki Saïd Ferdi, p. 20) – qui ont été désarmés, abandonnés et massacrés après le 19 mars 1962. Aucun chiffre fiable n’est disponible. On sait que les effectifs des harkis étaient au maximum, en décembre 1961, de 66000 hommes. Certains auteurs parlent de 160000 inscrits durant la guerre. Fin 1962, 20000 supplétifs ont été accueillis dans les camps d’hébergement militaires en France et 3200 se sont engagés dans l’armée française. A la fin du mois de novembre 1963, le ministre des Rapatriés indique que 42000 Français musulmans – qui ne sont pas tous harkis – ont transité dans les centres d’accueil. Et en Algérie ? Les évaluations concernant les harkis exécutés, souvent dans des conditions effroyables, varient selon les sources entre 10000 et… 150000. Les historiens comme Xavier Yacono, Benjamin Stora, Charles-Robert Ageron et d’autres ne croient pas un instant au chiffre maximal de 150000 victimes, à la fois « chiffre magique » qui équilibre le nombre d’Algériens tués par l’armée française, « chiffre incantatoire » puisqu’il répond dans la démesure au « million et demi de martyrs » de la guerre d’indépendance algérienne, et « chiffre totem » parce que son importance stigmatise l’abandon criminel des harkis par les Français aux mains d’un FLN revanchard. Le discuter, c’est s’exposer aussitôt à être accusé de vouloir réduire le « massacre » collectif des harkis à une « anecdote » d’après-guerre. Pourtant, les historiens qui se sont penchés attentivement sur le dossier s’accordent à dire que le bilan des harkis exécutés peut être évalué entre 15000 et 30000 personnes… Un chiffre déjà impressionnant ! Pourtant, au-delà du silence et de la honte qui empoisonnent ce dossier, l’étude demande encore à être précisée. Reste le problème des victimes de la population civile musulmane. En l’absence de chiffres officiels, comment décompter les hommes, femmes, enfants tués dans une mechta, ceux victimes d’opérations armées, de bombardements de l’armée française – qui distinguait mal les « rebelles » civils ou militaires –, ceux exécutés par des hommes de l’ALN ou pris entre deux feux ? On sait par exemple que la véritable guerre que se sont livrée le MNA de Messali et le FLN aurait fait en Algérie 6000 tués et 14000 blessés. Quant à l’OAS, qui s’en est pris particulièrement aux musulmans, elle aurait provoqué la mort de 2400 d’entre eux. Le 9 mars 1962, les autorités militaires françaises évaluaient, dans une note secrète, le « total général des musulmans victimes de la guerre » à 227000 morts. Pour calculer la perte totale dans la population algérienne, la « surmortalité de la guerre », les chercheurs, eux, ont utilisé une méthode classique qui consiste à comparer les divers recensements de population en analysant la pyramide des âges. En 1954, on compte 8400000 Algériens et 275000 émigrés ; ils sont 10 millions en 1962 et 12 millions en 1966. Du calcul des démographes, qui intègrent le déficit des naissances et les taux de croissance estimés, il ressort que les classes d’âge les plus touchées sont celles qui avaient entre 20 et 30 ans en 1960. Plus frappant : les pertes de la population civile musulmane, cruellement éprouvée, sont évaluées entre 50 000 et 100 000 personnes, ce qui correspond à près de la moitié des combattants algériens tués au combat. Au total, le déficit de la population algérienne se situe autour de 250000 morts. L’historien Charles-Robert Ageron fait remarquer que cela représente 2,77% de pertes sur les 9 millions d’habitants algériens. Lors de la Grande Guerre de 1914, le taux de mortalité a été à peine supérieur (3%), ce qui a suffi à couvrir le moindre petit village de France d’un monument aux morts…. 250000 morts algériens, auxquels il faut ajouter environ 30000 civils et soldats français, voilà le vrai bilan. Au-delà des polémiques sur les chiffres, l’imaginaire et le réel se rejoignent sur un point : la guerre d’Algérie a été extraordinairement meurtrière et cruelle.

Jean-Paul Mari

(1) « Premières Données sur le recensement de la population en Algérie (1966) », par André Prenant, dans « Bulletin de l’Association des Géographes français », novembre-décembre 1967. (2) « Les Pertes algériennes de 1954 à 1962 », par Xavier Yacono, dans « Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée », n°34, 1982. (3) « Les Pertes humaines de la guerre d’Algérie », par Charles-Robert Ageron, dans « la France en guerre d’Algérie », BDIC, 1992, pp.170-175.

Semaine du jeudi 28 février 2002 – n°1947 – Dossier 2. VIOLS : UN SI LONG SILENCE

« Vous pouvez violer, mais faites ça discrètement… » Dans les mechtas éloignées ou à Alger, dans les centres d’interrogatoire, les sévices sexuels étaient fréquents. Mais le poids de la honte a longtemps étouffé les témoignages


« Les morts ne font pas de mal… » Voilà ce que répond la vieille dame, ce jour de septembre 1988, à celui qui lui demande pourquoi elle vit là, dans une grotte aménagée au milieu des tombes du cimetière de Sidi Yahia, à Alger. L’homme qui pose la question s’appelle Mohammed Garne, il a 25 ans alors, et c’est la première fois qu’il voit la vieille femme, Kheïra, surnommée « la Louve ». Kheïra est sa mère. Et lui, Mohammed, est né d’un viol collectif commis par des militaires français. En 1959, Kheïra a 15 ans, elle fuit le bombardement du massif de l’Ouarsenis par les troupes du général Challe. Les militaires la découvrent recroquevillée de peur dans un arbre calciné. Ils l’emmènent au camp de regroupement de Theniet-el-Haad au sud-ouest d’Alger. Kheïra est violée à plusieurs reprises. Quand elle tombe enceinte, les gardiens du camp essaient de la faire avorter en la torturant à coups de pied, à l’eau et à l’électricité. En vain, l’enfant naît le 19 avril 1960, il est confié à une nourrice et se retrouve à l’âge d’un an à l’hôpital d’Alger, rachitique et porteur d’une fracture du crâne. Il est adopté par un couple d’intellectuels algériens qui sombrent dans l’alcool. Un jour, son père adoptif lui crie qu’il est le « fils d’une pute ! ». Et Mohammed repart pour dix ans à l’orphelinat. Plus tard, de petits délits en tentatives de suicide, Mohammed dérive jusqu’au jour où il décide de retrouver sa vraie mère. D’abord Kheïra préfère nier : « Tu es le fils d’un héros de l’indépendance. » Mais le père présumé est stérile et elle finit par craquer et se confesser. Ensuite, c’est l’histoire d’une longue bataille juridique. Au terme de laquelle la caisse des pensions finit par reconnaître – oh, du bout des lèvres – les « violences fœtales » subies par Mohammed. Et imputables à l’Etat français. Mohammed Garne, qui a aujourd’hui 41 ans, ne s’est jamais remis des coups reçus par sa mère. On lui attribue une pension de… 945 francs par mois. Peu importe ! Pour la première fois, Mohammed, enfant né d’un viol commis par des militaires français pendant la guerre d’Algérie, est reconnu comme une « victime de guerre ». Et les autres ? Tous les autres… Bien sûr, l’Algérie n’était pas la Bosnie. Le viol n’a pas été une institution ou une politique planifiée. Crime en regard du Code pénal, il est interdit dans l’armée française. Quand des viols sont signalés à l’autorité, leurs auteurs sont déférés devant la justice militaire et sanctionnés (1). Sauf que les cas signalés sont rares. Parce que cette forme de torture est quatre fois tue : par la victime musulmane humiliée, blessée, et qui a « perdu son honneur » ; par l’entourage, la famille, le village, qui considèrent l’outrage comme une honte collective ; par le soldat violeur bien sûr ; et par ses chefs. « Vous pouvez violer, mais faites ça discrètement », dit un chef de commando à ses troupes (2). Même le général Aussaresses, qui reconnaît sans ciller avoir torturé et fait exécuter des centaines de prisonniers, se défend du moindre viol – « jamais ! » –, parce qu’il sait que l’acte rend caduc tout discours sur « ces soldats qui ont accepté de se salir les mains pour sauver des enfants menacés par les terroristes poseurs de bombes ». Avec le viol, le « bourreau d’honneur » n’est plus qu’un simple salaud. Or il suffit de lire les nombreux témoignages des soldats, appelés ou engagés, qui ont raconté leur cauchemar algérien : difficile d’en trouver un où il ne soit pas question de viols. D’abord, dans les mechtas. Rachid Abdelli, un jeune harki kabyle, raconte que sa section investit un village, fait sortir et rassemble la population. Il grimpe sur un toit. Il voit une demi-douzaine de militaires, français et harkis, qui violent une fille dans une cour. La fille lève les yeux et l’aperçoit : « Elle a vu que j’avais la tête d’un enfant, j’avais 17 ans, elle m’a crié : « S’il te plaît, toi, fais quelque chose ! » Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je me suis retourné et je suis parti. Que faire ? Leur dire d’arrêter ? Ils auraient rigolé ! Leur tirer dessus ? C’était mes compagnons… Le dire à l’officier ? Il fermait les yeux. Tout le monde fermait les yeux (3). » Jacques Zéo, grand baroudeur, devance l’appel en 1955 et reste en Algérie jusqu’à la fin ; il confirme la banalité du crime : « On parle de viol, mais ce n’était même plus du viol. Les gars entraient dans un village, les femmes, elles, se couchaient toutes seules tellement elles avaient la frousse, alors… les appelés comme les autres… » On pénètre dans une mechta, on entre dans les maisons, on déshabille pour une fouille au corps et, pour des appelés envoyés trente mois sans femmes au fond d’un djebel, le viol ne devient qu’une effraction de plus. Certaines unités sont particulièrement sauvages, comme le commando de chasse dénommé P16 (partisan 16), harkis dépendant des chasseurs alpins : « Ce commando, c’était les SS en Algérie, raconte toujours Zéo, pourtant endurci. Ils ont violé des gamines de 10, de 11, de 12 ans. On voyait des pères venir nous voir en pleurant : « Ils ont cassé ma fille. » » Dans certains villages, le viol n’est plus un « accident », mais une pratique quasi habituelle, la plaie et la honte d’une région. Mouloud Feraoun, instituteur et écrivain, ami de Roblès et de Camus, assassiné par l’OAS en 1962, a tenu un Journal (4) en Kabylie : « A Aït-Idir, descente des militaires pendant la nuit. Le lendemain, douze femmes seulement consentent à avouer qu’elles ont été violées. A Taourirt-M., les soldats passent trois nuits comme en un bordel gratuit. Dans un village des Béni-Ouacifs, on a compté cinquante-six bâtards. Chez nous, la plupart des jolies femmes ont subi les militaires. Fatma a vu sa fille et sa bru violées devant elle. » On viole avec le consentement des gradés. Mais quand ceux-ci s’y opposent, les appelés obéissent. Tout dépend du chef, de son autorité, de sa morale. Contre-exemple : « Trois infirmières rebelles ont été faites prisonnières. Le colonel fait aussitôt déménager trois de ses officiers […] et aménager leurs chambres pour les trois captives, raconte un militaire, Jean-Yves Alquier. Pendant les cinq jours où ces filles d’une vingtaine d’années furent nos prisonnières, une garde spéciale fut montée devant leurs chambres pour éloigner les « importuns » éventuels (5). » Les djebels, les douars de Kabylie ou des Aurès ne sont pas les seuls endroits où les femmes risquent ce genre de torture. Louisette Ighilahriz est arrêtée le 28 septembre 1957 au cours d’un accrochage. Blessée de plusieurs balles, elle est transférée à la 10e division parachutiste, sur les hauteurs d’Alger, entre les mains d’un certain « Grazziani » : « Il ne pouvait pas me violer, j’étais trop dégueulasse ! En revanche, il m’enfonçait toutes sortes d’accessoires dans le vagin. » On retrouve les mêmes méthodes dans un centre dont le nom est devenu synonyme d’horreur : la célèbre « villa Susini », superbe demeure mauresque sur les hauteurs d’Alger, où un jeune appelé, Henri Pouillot, a vécu dix mois d’enfer quotidien (6). Dans les caves, quinze à vingt cagibis à claire-voie, deux mètres sur deux, contiennent chacun jusqu’à six personnes qui assistent aux tortures ou entendent les cris à côté d’eux : « Les coups n’étaient généralement que les hors-d’œuvre, venaient ensuite les brûlures de cigarette, le viol, l’électricité, l’eau. » Viols de femmes, viols mécaniques : « C’était surtout l’introduction dans l’anus de bâtons (manche à balais par exemple), de canons de pistolet, avec souvent la menace de tirer une balle… » Et aussi viols d’hommes : « Dans ce cas, ils n’étaient généralement pas pratiqués par des militaires ayant habituellement des pratiques homosexuelles, mais seulement pour humilier très profondément le supplicié. » Pour les appelés qui logent à la villa, le viol devient « le moment de distraction de très loin le plus attendu », et il arrive que des soldats d’un autre cantonnement viennent « profiter de ce défoulement ». En dix mois, Henri Pouillot comptera, horrifié, « entre une soixantaine et une centaine de femmes qui ont dû subir ces viols collectifs ». Qu’elles viennent d’un douar ou d’une famille bourgeoise, le traumatisme est énorme pour ces femmes musulmanes dont Mouloud Feraoun dit que « leur honneur était enfoui en dedans du vagin, tel un trésor plus précieux que leur vie ». Quand la mère de Louisette Ighilahriz découvre l’état de sa fille, victime de viol mécanique, elle s’effraie : « Ma fille, ils t’ont violée ! Les salauds… » « En lui disant que je n’avais pas été violée, je ne mentais pas, mais Maman a néanmoins compris le genre de sévices auxquels j’avais eu droit. « Bon, tu gardes tout pour toi, m’a-t-elle dit. Surtout, ne raconte rien à personne. Tu me promets ? » [...] Elle aurait préféré me savoir coupée en morceaux plutôt que torturée à ce point. » Alors, longtemps, très longtemps, Louisette n’a rien dit…

Jean-Paul Mari

(1) Voir l’ouvrage très fouillé de Raphaëlle Branche,« la Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie »,Gallimard. (2) « Les Egorgeurs », par Benoît Rey, Editions de Minuit. (3) « L’Ennemi intime », par Patrick Rotman, Seuil. (4) « Journal : 1955-1962 », par Mouloud Feraoun, Seuil. (5) « Appelés en Algérie, la parole confisquée », par Claire Mauss-Copeaux, Hachette Littératures. (6) « La Villa Susini, tortures en Algérie. Un appelé parle », Editions Tirésias.

3. HARKIS : LA DESCENTE AUX ENFERS

Ils ont choisi la France par idéal, par intérêt ou par haine du FLN.Certains n’ont pas eu le choix, comme Saïd Ferdi, arrêté, torturé et engagé de force à 13 ans dans les tirailleurs algériens.Récit


Je suis né en 1944, à N’Gaous, dans un village au pied de la montagne des Aurès. Mon père travaillait dur chez des riches propriétaires. C’était un homme juste et pieux, exigeant mais très tolérant : un homme merveilleux. Il sacrifia tout confort pour nous envoyer, quatorze garçons et filles, à l’école arabe, moins chère. L’année de mes 9 ans, à l’occasion d’une fête, l’instituteur nous demanda de monter un sketch. Nos poèmes nationalistes firent sensation. Le lendemain, après deux heures d’interrogatoire, le caïd aux ordres des Français nous donna plusieurs gifles et infligea une amende à l’instituteur. Fin 1955, les révolutionnaires avaient tué une trentaine de personnes et brûlé trois fermes de colons. De leur côté, les Français mettaient le feu aux maisons, tuaient ou emprisonnaient les gens. De nombreux villageois avaient pris le maquis. Pour être admis dans le réseau FLN, il fallait commettre un attentat. La moindre erreur était punie de mort. Dans mon village, un des candidats tira sur le gendarme désigné mais le rata. A son retour, les maquisards le fusillèrent. On entendait aussi des histoires de lèvres coupées pour ceux qui fumaient, de nez tranché pour les désobéissants. Le FLN ordonna à tous les villageois de tuer leurs chiens pour éviter qu’ils ne donnent l’alerte sur leur passage. Un villageois avait épargné son chien. Un homme du FLN l’a égorgé devant lui. Le lendemain, le villageois rejoignait le camp des Français. Le mois de janvier 1956 fut très mouvementé. Le 11, une centaine de bérets rouges vinrent s’installer au village pour briser le FLN. Au matin du 15, une dizaine de morts gisaient sur les trottoirs, couverts de traces de torture. Des portes de magasins étaient brisées, des gosses pleuraient dans les rues, cherchant leur père ou leur frère. On compta 85 enlèvements, dont mon cousin, dont on n’entendit plus jamais parler. Moi, j’ai le souvenir d’une grande peur. Ma première peur. Le raid des « léopards » fit basculer le village. Un jour, mon père me dit : « Tes deux frères sont partis avec les révolutionnaires. Ce sont des « djounoud ». Surtout ne dis rien à personne. » Le 3 mars 1958, comme chaque matin, je pris le chemin de l’école, mes livres sous le bras. Au bout d’une cinquantaine de mètres, je m’arrêtai pour me laver dans un ruisseau. Soudain, je reçus un violent coup de crosse derrière la tête. Je restai une dizaine de minutes par terre, à moitié assommé. En reprenant mes esprits, j’aperçus un soldat qui avait ramassé mes livres. Il me posa une question en berbère que je ne compris pas. Il me poussa à coups de pied vers un groupe de cinq hommes, dont un gradé et un interprète. Quelqu’un s’était évadé de la caserne, ils voulaient savoir si j’avais vu quelque chose : « Où vas-tu avec ces livres ? – A l’école. – Quel âge as-tu ? – 13 ans et demi. – Fais voir tes papiers. – Je suis trop jeune pour en avoir. – Alors suis-nous à la caserne. – Pourquoi ? » La gifle fut si violente que mes oreilles en sifflèrent longtemps : « Ta gueule, espèce de chien ! » Il avait parlé en arabe. A la caserne, le chef pointa sa canne sur moi : « Toi, petit fellagha ! » Le gradé me battit à coups de canne sur la tête, d’abord à petits coups, puis de plus en plus fort. Plus tard, à ma grande honte, ils me déshabillèrent. Je me retrouvai nu sur une table, attaché par des sangles. Le gradé avait une boîte d’où sortaient des fils et une manivelle. Il m’enroula l’extrémité d’un fil sur la verge et l’autre sur l’oreille et donna quelques tours de manivelle. La douleur fut telle que je hurlai horriblement. Au bout de vingt minutes, la séance fut interrompue par l’arrivée d’un homme en képi – le capitaine –, visiblement mécontent du traitement qu’on m’infligeait. J’avais la figure pleine de sang et tout mon corps tremblait. Quelques jours plus tard, le capitaine me dit, sans autre explication : « On ne peut plus te relâcher. » On me donna un pistolet sans cartouches et un uniforme retaillé pour moi, avant de m’amener patrouiller dans le village sous le regard des autres. Ce jour-là, ma vie a basculé : j’étais devenu un harki. A la 3e compagnie du 7e régiment des tirailleurs algériens, chaque section d’une trentaine d’hommes comportait une poignée de gradés français et pieds-noirs, les autres étaient des Algériens, engagés ou appelés. Ma première sortie ressemble aux centaines d’autres opérations qui suivirent. Ratissage d’une zone, accrochage d’une katiba (« compagnie de fells ») avant le bombardement aérien : les T6 larguaient des roquettes sur la montagne, les P28 lâchaient du napalm sur les forêts. Sur un piton, j’ai vu une dizaine de cadavres déchiquetés par les balles et carbonisés par le napalm. J’ai vomi. Le manque d’habitude. J’étais très choqué de voir les tirailleurs bondir sur les cadavres pour leur arracher bagues, montres, portefeuilles ou rangers, quand ils en avaient. Parfois, ils éventraient les corps à la baïonnette ou enfonçaient des morceaux de bois dans les corps brûlés, réduits à des tas de charbon. Les blessés étaient achevés d’une rafale. En quatre ans et des centaines d’opérations, je n’ai pas le souvenir d’une sortie sans un vol, un viol ou un assassinat. Tout cela commis le plus souvent à l’insu des gradés. J’ai vu des appelés débarquer, pacifiques, et finir par collectionner des oreilles de fellaghas dans le formol. J’avais un seul ami, Daniel, un appelé jardinier qui aimait les fleurs et parlait doucement. Humain, quoi ! Il me racontait son pays, sa famille, et m’a fait aimer la France. Un jour, il a voulu sortir avec moi, pour une banale opération. On a débusqué une katiba, un fell a rafalé. Daniel est tombé à côté de moi, à plat-ventre, les bras écartés : du sang lui sortait de la bouche. Peu après, le capitaine a libéré deux garçons des cuisines qui voulaient rejoindre leurs familles. Ils ont été enlevés quelques jours plus tard par les fells ; on a retrouvé leurs corps égorgés et suppliciés. Impossible d’échapper à l’enfer. J’avais un copain, surnommé « Amirouche », qui voulait gagner le maquis. Il s’est évadé cinq fois ! Chaque fois, les fells le renvoyaient après l’avoir fait souffrir et menacé de mort. Chaque fois, les militaires le reprenaient et le torturaient. Il serrait les dents mais n’émettait pas une plainte. Hallucinant de courage. Un jour, il a dit : « Je ne sais plus qui je suis. Je suis prisonnier des Français et condamné à mort par les fells. » Et il s’est enfermé dans un silence définitif. Lors d’une opération, un tirailleur de la deuxième section a vu quelqu’un bouger devant lui ; il a lâché une rafale et s’est précipité sur le cadavre pour récupérer l’arme : c’était son père. Il a failli devenir fou. Il a déserté quelques jours plus tard et s’est fait tuer, côté fells, au cours d’un accrochage. Un autre jour, les militaires ont pris l’imam de la mosquée de mon village. Ils l’ont passé à la gégène devant moi. Avant de mourir, il m’a dit : « Je t’ai appelé « mon fils » la première fois que je t’ai vu. » Et il m’a craché au visage. Le 19 mars 1962 au matin, le capitaine nous a dit que le cessez-le-feu était entré en vigueur : « Pour nous, la guerre, c’est fini. » Il nous a expliqué que nous avions le choix entre trois solutions : rejoindre une force locale algérienne sous contrôle français jusqu’à l’indépendance, quitter l’armée et rester en Algérie, ou s’engager et rentrer en France avec l’armée. Personne ne disait mot ; nous étions tous plongés dans la stupeur. L’adjudant insistait pour me faire venir en France. Je me méfiais. L’adjudant André F. était celui qui m’avait cassé les dents et torturé à 13 ans. Chargé du renseignement, il torturait tous les prisonniers avec sadisme, jouissait, lèvres serrées, à la vue du sang et tournait très vite la manivelle jusqu’à la mort. Plus tard, affecté à Epinal, il se montrera un homme respectable, toujours prêt à rendre service. Il finira sa carrière la poitrine couverte de décorations, dont la Légion d’honneur. Avant mon départ, le capitaine, pied-noir d’origine, m’expliqua avec tristesse que vu ma capture et le tour qu’on m’avait joué… il était préférable que je ne reste pas en Algérie, même si la vie en métropole ne serait pas très rose. Sur le quai du port, nous avons croisé des soldats algériens qui rentraient de leur service en France. Ils nous ont traités de « traîtres, vendus » et tout se termina en bagarre générale. Après ? Après, rien… Pendant quinze ans, en France, j’ai vécu mécaniquement. Manger, boire, dormir. Sans aucune notion de bien ou de mal. Sans aucun souvenir. Et puis, un jour, tout est revenu, d’un coup. Mes nuits étaient blanches, pleines de questions et d’affreux cauchemars. Je revoyais tout… Tous les ans, pendant deux à trois mois, je suis allé à l’hôpital psychiatrique de Bercy. Je sortais un peu mieux pour le reste de l’année. Et tout recommençait. J’ai fini par écrire un livre (1). Cela m’a soulagé pendant quelque temps. J’ai eu mes premières relations sexuelles à l’âge de 35 ans. Je me suis marié, j’ai eu une fille : un bonheur. Mais quand elle a eu 8 ans, l’angoisse m’a repris : « Mon Dieu, dans quel monde l’ai-je envoyée ? » En 1982, j’ai essayé, plein d’espoir, de retourner voir l’Algérie, vingt ans après : on m’a refoulé dès mon arrivée à Bône. J’y suis allé en vacances en 1992 ; j’ai vu les islamistes, les troubles… j’ai fui. J’écoute la radio : un geste humanitaire me donne de l’espoir ; une mauvaise information sur une guerre me fait sombrer. J’aurais préféré mourir avec les autres, là-bas. Parfois, j’ai envie d’aller vivre dans la montagne, seul, loin des humains. Je ne vois pas le bout de tout ça. Dites-moi, est-ce moi qui suis fou ? Ou les autres autour de moi ?

Propos recueillis par Jean-Paul Mari

(1) « Un enfant dans la guerre », Points Seuil, 206 p.

4. COMMENT LA BLEUITE A EMPOISONNÉ LE FLN

A la fin des années 50, une opération de manipulation montée par les services français a déclenchéune purge dévastatrice au sein de l’Armée de Libération nationale. Dans son livre « Il faut abattre la Lune », Jean-Paul Mari raconte cet épisode, l’un des plus tordus de la guerre d’Algérie. Extraits


Toute la zone rebelle de la willaya III est intoxiquée par la « bleuite ». Ce nom étrange vient des bleus de chauffe arborés en guise d’uniforme par les spécialistes de la guerre contre-insurrectionnelle dirigée par le capitaine Paul-Alain Léger. L’homme est redoutable : fin, cultivé, brun, un regard noir et perçant, le nez aquilin, les lèvres minces, avec à la fois quelque chose de féminin et de prédateur dans le visage. Parachuté en France en juillet 1944, rompu au combat dans les rizières d’Indochine et les djebels, il n’ignore rien des méthodes des services secrets français, de l’action psychologique et de la manipulation. Quand il débarque à Alger, des bombes viennent d’exploser dans la capitale, dont la Casbah est aux ordres directs du FLN. Le capitaine Léger décide de noyauter l’organisation. Son supérieur hiérarchique, le colonel Godard, lui-même ancien de la Résistance, des troupes du 11e choc et du renseignement en Indochine, approuve son projet. Le GRE (Groupe de Renseignement et d’Exploitation) est né. Le principe de la bleuite est simple et diabolique. Quand un rebelle est identifié et arrêté, il est interrogé, souvent torturé, toujours compromis ou piégé. On lui offre de changer de camp. Brisé, retourné ou acquis à sa nouvelle cause, il rejoint les Bleus. Une fois remis en liberté, il reprend le chemin de sa willaya, où on l’aide en secret à gravir un à un les échelons de l’Armée de Libération nationale. Le jeu est terriblement dangereux. De son bureau à Alger, le capitaine Léger met à profit le moindre renseignement et document saisi, confectionne de faux cachets et rédige des lettres signées des « frères d’Alger » qu’il fait parvenir par des boîtes aux lettres clandestines aux vrais « frères du maquis ». Au fil des mois, ses hommes s’infiltrent, le renseignent et tissent une vaste toile d’araignée. Un soir, quand un de ses émissaires revient de la montagne en lui mettant sous les yeux une lettre officielle surchargée de cachets du FLN, le capitaine Léger se frotte les yeux : « Le porteur de cet ordre de mission est habilité au nom de la willaya III à représenter l’armée et le Front de Libération nationale au sein de la zone autonome d’Alger. » En clair, ce sont désormais les services français qui ont pris la direction politico-militaire de la région d’Alger, toute une partie du maquis. Et c’est le capitaine Léger qui décide du choix des armes et du lieu des attentats antifrançais ! Evidemment, les nuits d’Alger redeviennent calmes et il ne se passe plus grand-chose en dehors d’une voiture brûlée et d’une escarmouche sans conséquences. L’opération « double jeu » va durer six mois, pendant lesquels le FLN se demandera, stupéfait, pourquoi les activités terroristes des « frères d’Alger » sont quasi nulles. Fin 1958, la manipulation se transforme en intoxication meurtrière quand Léger introduit au sein du maquis le virus de la bleuite, qui va progressivement gagner toute la willaya III du redoutable Amirouche. La méthode consiste à déceler un authentique maquisard, rétif, impossible à retourner, et à faire mine de lui proposer de rejoindre les Bleus. Le capitaine Léger lui explique alors à quel point le maquis est infiltré, lui cite les noms des « traîtres », lui fait lire des faux documents et entendre des pseudo-messages radio à destination de ses soi-disant complices de la willaya III. Il suffit ensuite de faire semblant d’envoyer l’homme en mission non loin d’un maquis FLN pour qu’il s’empresse de s’évader et d’alerter ses chefs sur l’étendue des dégâts présumés. Dans la montagne, le doute s’installe, renforcé par la découverte de cadavres algériens tués dans un simulacre bruyant d’embuscade. Sur les corps abandonnés, les vrais fellaghas accourus découvrent de petits papiers soigneusement roulés, faux ordres de mission français cousus dans la doublure des treillis. Le syndrome aigu de paranoïa politico-militaire va gagner, s’étendre en cercles concentriques à toute la willaya et déboucher sur un nettoyage façon Khmers rouges. [...] Dans la willaya III, Amirouche, son chef, est connu comme un homme intraitable, psychorigide et brutal. Puisqu’il est persuadé que le corps de la rébellion est gangrené, il décide de traiter le mal à sa manière. Son lieutenant Hacène Mayhouz fait installer chaque soir un kanoun, sorte de barbecue à même le sol, et suspendre les premiers suspects par les chevilles et les poignets… C’est la technique de l’« hélicoptère », où le supplicié monte et descend le ventre offert aux braises du kanoun. Au petit matin, ceux qui n’ont pas parlé sont morts ; les autres, atrocement brûlés, ont fini par avouer n’importe quoi et à donner d’autres noms. Ils sont exécutés comme le méritent les « traîtres ». Fort de ces renseignements, Amirouche ordonne aussitôt d’élargir le champ des investigations. Et l’« hélicoptère » fonctionne à plein régime. Le 3 août 1958, Amirouche adresse une longue mise en garde aux commandants des autres willayas : « Cher frère, j’ai le devoir de vous informer en priant Dieu pour que ce message vous parvienne à temps de la découverte en notre willaya d’un vaste complot ourdi depuis de longs mois par les services français contre la révolution algérienne. Grâce à Dieu, tout danger est maintenant écarté, car nous avons agi très rapidement et énergiquement. Dès les premiers indices, des mesures draconiennes étaient prises en même temps : arrêt du recrutement et contrôle des personnes déjà recrutées, arrestation des goumiers et soldats « ayant déserté », arrestation de toute personne en provenance d’autres willayas, arrestation de tous les djounoud [soldats] originaires d’Alger, arrestation de tous les suspects, de toutes les personnes dénoncées de quelque grade qu’elles soient et interrogatoire énergique de ceux dont la situation ne paraissait pas très régulière. » On estime à 2000 hommes le nombre de « suspects » suppliciés. Dans sa circulaire, Amirouche précise que les traîtres sont surtout des personnes instruites, intellectuels, étudiants, collégiens, médecins et enseignants. L’« hélicoptère » a sans doute brûlé jusqu’à la mort le ventre d’une partie de l’intelligentsia algérienne.

J.-P. M.

© NIL Editions 2001

5. FLN CONTRE MNA : LA GUERRE DANS LA GUERRE

Par Edgar Morin « L’Affaire Bellounis », publiée en 1998 par un adjoint du chef de guerre messaliste, jette une lumière crue sur les divisions sanglantes du mouvement national algérien


Le Nouvel Observateur. – L’extraordinaire, avec « l’affaire Bellounis », est qu’elle ouvre le dossier méconnu d’une lutte acharnée au sein du nationalisme algérien… Edgar Morin. – Oui. Et dès le début de la guerre d’Algérie. Il y a un conflit entre Messali Hadj, fondateur du nationalisme algérien, et son comité central, qui lui reproche son culte de la personnalité. Un groupe clandestin, le CRUA (Comité révolutionnaire d’Unité et d’Action), futur FLN, décide de réconcilier les uns et les autres… en lançant une insurrection armée, le 1er novembre 1954. Du coup, Messali décide que ses hommes vont prendre le maquis. Et quand le FLN veut absorber ses forces, il refuse. Rapidement, les combattants du FLN attaquent les maquis de Messali et les éliminent. Sauf un, le plus dur, celui que dirige Bellounis. Des officiers français nouent alors des contacts avec Bellounis pour l’utiliser contre ses frères ennemis du FLN. C’est l’année du massacre de Melouza, où des combattants de l’ALN-FLN vont tuer plus de 300 habitants d’un village favorable à Messali. Pris entre deux feux, Bellounis n’a plus le choix. Il est urgent pour lui de conclure un accord de fin des hostilités avec les Français. Il réussit à les bluffer sur l’importance de ses forces, pose ses conditions et réclame des armes et du matériel. Qu’il obtient. En contrepartie, les Français lui demandent de ne plus utiliser le drapeau algérien, de ne pas prélever d’impôt et de ne pas mobiliser. Ce qu’il ne respectera pas. N. O. – Pour Bellounis, cet accord est une trêve armée, en attendant le jour où, une fois liquidé le FLN, il se retournera contre l’« armée colonisatrice » ? E. Morin. – Exactement. D’ailleurs, il écrit à Messali pour lui demander sa caution : « Donnez-moi votre bénédiction… Nous allons libérer l’Algérie ! » Sauf que le vieux leader est persuadé – à tort – qu’il y a des accords secrets entre Bellounis et les Français. Il ne les obtient pas et refuse de reconnaître Bellounis. N. O. – Se bat-il vraiment contre le FLN ? E. Morin. – Pendant toute une année. Son maquis s’étend et ses troupes bien armées, atteignent 8000 hommes ! Au point que les Français finissent par s’en inquiéter. N. O. – Après le 13 mai 1958, les Français lui demandent de se rallier. Il refuse. Le 23 juillet, les commandos du 11e Choc lui tendent un guet-apens… E. Morin. – … et Bellounis est tué. Après sa mort, son état-major est très divisé. Les uns pensent qu’il faut rallier le FLN ; d’autres, qu’il faut continuer seuls le combat. Une partie du maquis se perd dans la nature… N. O. – Comment avez-vous rencontré Chems Ed Din – c’est un pseudonyme –, l’auteur du texte que vous avez préfacé (1) ? E. Morin. – Il faisait partie de l’état-major de Bellounis. A sa mort, il décide de se rendre en bus à Alger. Arrêté à un contrôle, il est interrogé par les Services psychologiques, à qui il dit tout. On le libère et il gagne la France où il trouve un emploi… de vendeur au BHV. J’habitais à côté, rue des Blancs-Manteaux, où j’avais caché un temps un fugitif, un parent à lui. Mis en confiance, il vient me voir avec ce manuscrit : il veut témoigner. N. O. – Qu’est-ce qui vous pousse à accepter ? E. Morin. – Le souvenir de la honte. J’étais scandalisé par la campagne de calomnie contre les messalistes, les faisant passer pour des traîtres, des espions, des collabos de la police. Et j’avais en tête la campagne de diffamation menée pendant la guerre contre les trotskistes accusés d’être des agents de Hitler. A l’époque, j’étais communiste et je n’avais rien dit. Et j’avais honte de m’être tu. En 1955, les amis du FLN, Francis Jeanson et André Mandouze, veulent faire passer l’idée que Messali est le Pierre Laval d’Algérie. Il y a même des gens des « Temps modernes » qui affirment que le FLN est l’avant-garde du prolétariat mondial. Il y a quand même eu, à cette époque, une débauche de conneries exprimées ! N. O. – Evidemment, l’affaire Bellounis est présentée comme la « preuve » de la trahison de Messali… E. Morin. – Pardi ! Sauf que je sais, moi, que Bellounis n’a pas la caution de Messali. Que celui-ci est resté un nationaliste. Contre cette hystérie fanatico-sectaire, je suis prêt à défendre son honneur. N. O. – Pour publier ce texte, vous vous adressez à Jérôme Lindon. Sa réponse ? E. Morin. – « Ce n’est pas le moment ! » Combien de fois ai-je entendu cela dans ma vie ! J’ai donc gardé le manuscrit. N. O. – Pourquoi le faire publier en 1998 ? E. Morin. – J’ai rencontré une jeune femme d’origine algérienne, une actrice, dont le père était militant messaliste. Elle m’a dit qu’elle avait beaucoup souffert de l’étiquette de « traître » accolée à sa mémoire. Alors j’ai envoyé le manuscrit, un peu comme une bouteille à la mer. N. O. – Quelle a été la réaction des critiques ? E. Morin. – Nulle. Pas un mot dans la presse. Les gens n’ont pas compris… Ils n’ont pas lu ! N. O. – Aujourd’hui encore, vous ne pouvez pas dire qui est Chems Ed Din ? E. Morin. – Hé non ! L’auteur est toujours en Algérie, et cette affaire n’est pas encore purgée. La lutte entre le FLN et le MNA, en France et en Algérie, a fait plus de 10000 morts. Ces frères se sont entre-tués. Rien n’est plus horrible. « L’affaire Bellounis » montre ce qu’on a voulu cacher : la complexité de cette guerre. Il y avait plusieurs voies vers l’indépendance. Reste que la liquidation des messalistes est un des péchés originaux du FLN. Qui nous dit que, parmi les massacres actuels, il n’y pas le souvenir de ces villages messalistes et FLN qui ont tellement souffert de cette féroce guerre entre frères ?

Propos recueillis par JEAN-PAUL MARI

(1) « L’Affaire Bellounis », par Chems Ed Din, préface d’Edgar Morin (« Retour sur la guerre d’Algérie »), Editions de l’Aube.

6. LES DISPARUS D’ORAN

Par Benjamin Stora Dans l’inconscient pied-noir, le 5 juillet 1962, jour de l’indépendance, est à jamais lié au souvenir des tueries et enlèvements qui eurent lieu dans la capitale de l’Ouest algérien. Récit


Le 5 juillet 1962, à Alger, c’est la photo que l’on croyait impossible : le drapeau algérien flotte sur le balcon de la préfecture où va s’installer le GPRA (le Gouvernement provisoire de la République algérienne). Les résultats du référendum donnent une majorité écrasante pour l’indépendance et la foule algérienne est en liesse. Mais, à plus de 400kilomètres de là, à Oran, ce jour-là, c’est le drame. Vers 11heures du matin, des milliers de manifestants venant des quartiers musulmans envahissent la ville européenne. Les premiers coups de feu éclatent et jettent une population prise de panique dans toutes les directions. On ignore les causes de la fusillade, on parle d’une provocation des derniers commandos de l’OAS ou de tireurs isolés appartenant à la communauté européenne, exaspérés devant les manifestations de joie pour l’indépendance. Immédiatement apparaissent des civils musulmans dont certains sont munis d’armes blanches, d’autres de pistolets et de fusils-mitrailleurs. Certains appartiennent à la force locale mise en place après le cessez-le-feu du 19mars 1962. Dans les rues soudain vides commence une chasse aux Européens, ceux que l’on appellera plus tard, en France, les « pieds-noirs ». Ils lèvent les bras, tentent de se réfugier dans des écoles, des églises, comme en témoigne Gérard Israël, dans son ouvrage « le Dernier Jour de l’Algérie française » : « On criait partout : « Les Arabes arrivent, ils arrivent en masse vers le centre-ville ! » Des Oranais affolés avaient frappé aux portes du journal, criant leur angoisse, désignant les émeutiers qui se rapprochaient en hurlant. […] Dehors, les hurlements, les coups de feu, les cavalcades de la foule en furie continuent. Personne ne peut voir ce qui se passe à l’extérieur. On entend un hélicoptère. » En l’espace d’une heure, vingt et un Européens sont tués et une cinquantaine d’autres blessés, selon un bilan officiel de l’armée française. Vers midi, la grande poste est envahie, des employés français sont enlevés, d’autres sont tués, certains arrivent à se réfugier au deuxième étage et à envoyer un appel radio demandant du secours. Ils seront entendus par des navires étrangers et parviendront à s’enfuir vers le port deux heures plus tard. Les reporters de « Paris Match » présents sur place, Serge Lentz et le photographe Jean-Pierre Biot, font un récit haletant des événements : « 12h50 : autour de nous, des soldats musulmans embusqués dans les porches tirent à l’aveuglette. 12h55 : nous embouchons le boulevard du 2e-Zouave. Une mitrailleuse lourde se déchaîne, puis une autre. Nous restons paralysés. […] 13h20 : nous avons trouvé refuge dans une caserne de zouaves. On nous offre à manger, mais nous sommes incapables d’avaler quoi que ce soit. Un cadavre est affaissé devant la porte de la caserne. C’est un musulman [NDLR : vraisemblablement un harki] que d’autres civils musulmans ont poursuivis jusqu’ici. Avant même que les zouaves aient le temps d’intervenir, le malheureux a été abattu d’une balle de revolver, puis achevé à coups de crosse et à coups de couteau. Le corps n’a plus rien d’humain. La tête est à moitié arrachée. […] 14heures : vers le quartier Saint-Eugène, un vacarme énorme se déclenche. Mortiers, grenades, mitrailleuses lourdes, tout y passe. […] 15h15 : je vois une longue colonne d’Européens qui remontent la rue ; plus de 400. Les visages sont durs, fermés, certains sont tuméfiés. La colonne est silencieuse. C’est un spectacle poignant. 15h30 : après plus de trois heures de fusillade, les tirs se sont tus. » S’agissaient-ils de tirs d’unités de l’ALN ? De membres de commandos de l’OAS encore présents dans la ville ? Ou encore d’éléments de l’armée française, comme l’affirmera plus tard le général Katz, responsable à l’époque de la ville d’Oran, dans son ouvrage « l’Honneur d’un général » ? Les enquêtes ultérieures ne permettront jamais de l’établir. Vers le boulevard de l’Industrie, des coups de feu sont tirés sur des conducteurs, dont l’un, touché, s’affaisse au volant, tandis que sa voiture s’écrase contre un mur. Sur le boulevard du Front-de-Mer, on aperçoit plusieurs cadavres. Une Européenne qui sort sur son balcon est abattue. Près du cinéma Rex, on peut voir une des victimes européennes de ce massacre pendue à un croc de boucher. Les Français, affolés, se réfugient dans les locaux du journal « l’Echo d’Oran » ou s’enfuient vers la base française de Mers el-Kébir. Pendant ce temps, le général Joseph Katz, que les Français d’Oran n’apprécient guère, déjeune à la base militaire de la Sébia. Averti des événements, il aurait, selon l’historien Claude Paillat, répondu à un officier : « Attendons 17heures pour aviser. » Les troupes françaises restent l’arme au pied – ce que contestera vigoureusement le général Katz. Précisément à 17heures, la fusillade se calme. Dans les jours qui suivent, le FLN reprend progressivement la situation en main. Il procède à l’arrestation et à l’exécution d’émeutiers comme le chef de bande Attou Mouckdem, qui mettait en coupe réglée le quartier du Petit-Lac et celui de Lamur-Medioni. Pourquoi une telle tragédie à Oran ? La ville est majoritairement peuplée d’Européens, même si, après 1945, les quartiers musulmans se sont étendus. Oran possède une vieille tradition d’accueil des militants politiques de toutes sortes, en particulier les républicains espagnols, communistes ou anarchistes opposés au régime de Franco. Les militants de gauche ou syndicalistes y sont également très actifs. L’extrême-droite aussi est bien implantée, notamment depuis les années30, avec le célèbre abbé Lambert, un moment maire de la ville. Mais, dans l’engrenage cruel de la guerre d’Algérie, les différences idéologiques ou sociales s’effacent progressivement, et la majorité de la population européenne va peu à peu basculer en faveur des thèses de l’OAS. Cette Organisation armée secrète, qui entend livrer au nom de l’Algérie française un combat sans merci au général de Gaulle, dispose de nombreuses complicités dans l’ensemble de l’administration. Elle semble agir en toute impunité, multipliant les attentats, les hold-up, les vols d’armes. A l’approche des négociations d’Evian, l’OAS multiplie les actions spectaculaires à Oran afin de creuser un fossé sanglant entre Algériens et pieds-noirs. Le 28février 1962, un véhicule piégé explose en plein cœur de la Ville-Nouvelle, le quartier musulman le plus important d’Oran. L’attentat – le plus meurtrier de la guerre d’Algérie à cette date – fait 35morts et une centaine de blessés. D’autres actions sanglantes se succèdent, comme le 3mars où une vingtaine d’Algériens sont tués. Le 19mars, l’OAS organise une grève générale dans toute l’Algérie pour protester contre les accords d’Evian. Le 25mars, l’arrestation à Oran du général Edmond Jouhaud, l’un des fondateurs de l’OAS, provoque la fureur des activistes de l’Algérie française, bien décidés à transformer Oran, comme Alger, en un « nouveau Budapest ». Mais l’échec du soulèvement de Bab el-Oued, à Alger, au début d’avril, quand l’armée française ouvre le feu et fait donner l’aviation contre le quartier pied-noir insurgé, brise le moral des Européens : ils décident de fuir la ville d’Oran transformée en enfer. Les commandos de l’OAS multiplient alors le harcèlement des gendarmes, des soldats du contingent, et assassinent jusqu’aux femmes de ménage algériennes. Le 2mai, une voiture piégée explose sur le port d’Oran, faisant de nombreuses victimes musulmanes. L’historien algérien Fouad Soufi note que la ville est « tellement coupée en deux qu’aucune inhumation ne peut plus se faire au cimetière chrétien de Tamashouët entre le 2 et le 18mai. Le cimetière est mitoyen du quartier Lamur, fief de la zone4 du FLN ». Oran est submergée par la haine et le désir de vengeance. L’OAS locale, à la différence de la direction d’Alger, rejette les accords passés le 17juin entre le FLN et Jean-Jacques Susini, l’un des principaux dirigeants de l’OAS. La lutte doit être frontale, totale. C’est la politique de la terre brûlée. Le lundi 25juin 1962, en fin de journée, le ciel d’Oran prend des couleurs d’apocalypse. Les réservoirs à mazout de la British Petroleum ont été plastiqués et 50millions de litres de carburant brûlent. Sur toute la surface des installations, tout est carbonisé et tordu. Les flammes s’élèvent à plus de 100mètres au-dessus de la ville. Pendant plusieurs heures, un énorme nuage noir se déploie jusqu’à la base maritime de Mers el-Kébir et recouvre la région d’un voile crépusculaire. L’éclipse durera deux jours. Dans le port, cargos et paquebots appareillent en toute hâte. C’est le dernier épisode de l’opération « terre brûlée » lancée par les commandos de l’OAS. Pendant que les pompiers tentent d’éteindre l’incendie, les derniers « desperados » partisans de l’Algérie française continuent de tirer à la mitrailleuse. Du 19mars au 1erjuillet 1962, on dénombre à Oran comme victimes de l’OAS : 32 membres des forces de l’ordre tués et 143 blessés, 66 civils européens tués et 36 blessés, 410 Algériens tués et 487 blessés. L’historien Charles-Robert Ageron écrira à ce propos : « On comprend dès lors pourquoi le jour de l’indépendance fut ressenti par la population européenne avec terreur. Abandonnée par les commandos de l’OAS, elle redouta à tort un massacre général. » Dans les premiers jours de juillet 1962, les quartiers européens se vident peu à peu, les magasins sont éventrés et les ordures s’amoncellent au milieu des rues. Oran est devenue cette ville de la peste que décrivait Albert Camus. Plus de la moitié des Européens, près de 100000 personnes, ont déjà quitté la ville. Les départs s’intensifient au rythme de 8000 par jour, tandis que de jeunes Algériens, membres du FLN, distribuent des tracts où il est affirmé que le Coran interdit la vengeance… ce qui n’interdira pas le massacre du 5juillet. Son bilan est lourd : 95 personnes dont 20 Européens ont été tuées – 13 à coups de couteau – et 161 blessées, selon les chiffres donnés par le docteur Mostéfa Naït, directeur du centre hospitalier d’Oran. Les Européens racontent des scènes de torture, de pillages et surtout d’enlèvements. Dans son livre « l’Agonie d’Oran », Geneviève de Ternant établira une liste nominale de 144 personnes mortes ou disparues pour la seule journée du 5juillet. Le 8mai 1963, le secrétaire d’Etat aux Affaires algériennes déclare à l’Assemblée nationale qu’il y avait 3080 personnes signalées comme enlevées ou disparues, dont 18 ont été retrouvées, 868 libérées et 257 tuées essentiellement dans l’Oranie. Cette page honteuse de l’histoire française, moment épouvantable de massacres et de disparitions d’Européens, n’a jamais cessé d’habiter l’imaginaire pied-noir dans les douleurs de l’exil, au lendemain de l’indépendance. Comme une marque ineffaçable. Ce souvenir sera aussi mal vécu par de nombreux officiers de l’armée française, déjà hantés par un autre massacre, celui des harkis et de leurs familles. Le 12juillet 1962, Ah-med Ben Bella pénètre dans Oran sous les youyous des femmes musulmanes. Une autre bataille commence, celle pour le pouvoir en Algérie.

Benjamin Stora

(*) Professeur d’histoire du Maghreb à l’Inalco, Paris. Dernier ouvrage paru : « Histoire de la guerre d’Algérie », coll. « Repères », La Découverte, 2001.

A lire Sur la ville : « Oran », par Jean-Jacques Gonzalez, Séguier, 1998. Sur la tragédie : « Oran, 28 février et 5 juillet 1962, deux événements pour l’histoire », par Fouad Soufi, dans « la Guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises », Société française d’Histoire d’Outre-Mer, 2000.

7. ETÉ 62 : ET L’ARMÉE S’EMPARA DU POUVOIR…

Par Mohammed Harbi* Après la liesse de l’indépendance, la bataille continue au sein du FLN. Pour éliminer ses adversaires, Ben Bella s’appuie sur les militaires. Qui finissent par le dévorer

Le Nouvel Observateur. – Nous sommes le 5juillet 1962, jour de l’indépendance, le FLN triomphe. Est-ce l’état de grâce ? Mohammed Harbi. – Non, au contraire, nous sommes en pleine bataille interne ! N’oubliez pas que le FLN s’est constitué à partir de la scission d’un parti. Le FLN est un mouvement de résistance beaucoup plus qu’un parti politique. Au départ, il y avait une direction improvisée. Quand les problèmes concrets se sont posés – pourvoi en armes, alliances, etc. –, il a bien fallu constituer une direction nationale. Au passage, on a éliminé une partie des pères fondateurs – Ben Bella, Aït-Ahmed, Boudiaf –, au profit d’une direction constituée autour de l’Algérois et de la Kabylie. Dès 1956, il existe donc un contentieux entre les dirigeants. N. O. – Un contentieux qui va jusqu’à l’élimination physique ? M. Harbi. – A partir de 1957, Aban Ramdane, libéré des prisons françaises, est marginalisé politiquement puis étranglé dans une ferme au Maroc par des hommes de main de Boussouf. Dès lors, un triumvirat s’impose – Krim Belkacem, Boussouf, Bentobbal –, qui décide de façon consensuelle. A vrai dire, les trois hommes n’ont pas de divergences politiques, mais déjà, à cette époque, un réel problème de partage du pouvoir. N. O. – Qu’est-ce qui, le jour de l’indépendance, oppose les vainqueurs ? M. Harbi. – D’un côté, il y a l’état-major de l’armée extérieure, à Tunis, avec 20000 hommes installés aux frontières. De l’autre, la résistance intérieure, forte autrefois de 30000 combattants et réduite à 9000 hommes très éprouvés par le choc frontal avec l’armée française. Entre les deux, pendant la guerre, les Français ont érigé la « ligne Morice », ligne de défense quasi infranchissable. Ce qui explique le ressentiment de la résistance intérieure, qui a manqué de renforts, d’armes, et qui accuse Tunis de son isolement : « Vous nous avez laissés seuls ! » Mais le nœud du problème est la décision, lors des négociations à Evian, de créer, pendant la période transitoire en Algérie une force locale, une armée de 40000 hommes. Du coup, l’état-major de l’armée extérieure craint d’être mis à l’écart. Dans cette logique de crise, d’autres différends politiques vont se greffer. Mais l’essentiel du conflit est bien là. N. O. – C’est une bataille pour la légitimité ? M. Harbi. – Féroce ! Au sein du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), Krim Belkacem veut même traduire l’état-major extérieur devant un tribunal ! Ceux qui ont mené la guerre de l’intérieur ont une autorité certaine sur les chefs de willaya, qu’ils considèrent comme leurs clients. D’ailleurs, une partie des willayas, la Kabylie et le Nord-Constantinois, se range derrière le GPRA. N. O. – On est loin d’un FLN monolithique et uni dans la victoire. M. Harbi. – Bien loin. Ce sont ces fractures, y compris à l’intérieur des willayas, qui vont apparaître au grand jour au cours de l’été 1962. D’autant que les Français finissent par libérer le groupe de ministres – Ben Bella, Aït-Ahmed, Boudiaf, Khider et Bitat – emprisonnés depuis six ans en France après que leur avion vers la Tunisie eut été détourné. Tout le monde espère alors qu’ils vont régler la crise au sein du FLN. Sauf que Ben Bella et Boudiaf ne s’adressent plus la parole et que chacun, en se greffant sur des forces déjà existantes, va amplifier les divergences ! Le 30 juin 1962, le GPRA démet de ses fonctions l’état-major extérieur. C’est la guerre ouverte et l’armée des frontières, soutenue par Ben Bella, réplique en investissant le terrain. Mais entre la résistance intérieure, quasiment écrasée dans les années 59-60 par le rouleau compresseur de l’armée française, et la force de frappe d’une armée des frontières presque intacte, la lutte est inégale. L’état-major dispose de matériel mécanisé et de blindés. Il casse d’abord militairement le Nord-Constantinois en s’appuyant habilement sur une fracture interne. Il ne touche pas à la Kabylie, par souci tactique, pour ne pas régionaliser le conflit. Mais ses troupes attaquent l’Algérois de front. Après deux à trois jours de combats, qui font entre 200 et un millier de morts, les maquis de l’intérieur sont brisés. N. O. – Nous sommes en septembre 1962, trois mois après l’indépendance… Au même moment éclatent d’autres combats dans la Casbah ! M. Harbi. – Combats dus, là aussi, à des fractures internes… A Alger, les forces de Yacef Saadi s’opposent à celles de la willaya IV. Entre-temps, la population réagit. Spontanément, les habitants des quartiers populaires lancent d’imposantes manifestations aux cris de « Sept ans de guerre, ça suffit ! ». Fin septembre, les adversaires de Ben Bella cèdent, acceptent un bureau politique et la révision des listes électorales d’où tous les opposants sont exclus. La bataille est terminée, Ben Bella et l’armée des frontières ont gagné. Le visage de l’Algérie s’en est trouvé profondément changé. Il existait une « société de contacts », ceux forgés par la colonisation avec une grande partie de l’intelligentsia. Elle a été soit mise sous tutelle, soit éliminée. Tous les ministres, les députés exclus des listes électorales étaient ceux qui avaient négocié les accords d’Evian. Du coup, ces accords – déjà fragiles – vont devenir plus fragiles encore ! A cela s’ajoute l’exode massif des Européens et surtout – entre mars et juin 62 – l’action de l’OAS, qui a cassé toute autorité possible de l’exécutif provisoire, fait voler en éclats un début d’administration et empêché la mise en place de la force locale. Que restait-il, sinon de simples rapports de force ? Et là, c’est l’armée des frontières qui était le mieux placée. Je suis convaincu que sans l’OAS l’armée des frontières n’aurait pas gagné. Et Ben Bella n’aurait été qu’un acteur du pouvoir parmi d’autres. Le gouvernement algérien aurait disposé d’une police, d’une force locale prévue de 40000 hommes, encadrés par des officiers algériens de l’armée française et entraînés par des officiers français… Jamais l’état-major extérieur n’aurait eu cette voie royale. N. O. – Et quelles conséquences sur le futur à long terme de l’Algérie ? M. Harbi. – Le fait militaire, élément déjà hégémonique dans la résistance, va devenir hégémonique dans la société. N. O. – Nous n’aurions pas ce gouvernement au pouvoir aujourd’hui en Algérie ? M. Harbi. – Peut-être pas… Les forces civiles auraient eu un tout autre impact dans la société. D’ailleurs, quand Ben Bella a voulu constituer un parti politique, il n’a pas réussi et s’est heurté d’emblée à l’armée. Ensuite, quand Aït-Ahmed a lancé son insurrection FFS en Kabylie, les militaires ont immédiatement et de nouveau occupé le terrain. L’accord entre Ben Bella et Aït-Ahmed n’est survenu que le 15 juin 1965. Trop tard. Le 19 juin, le coup d’Etat portait Boumediene au pouvoir. N. O. – L’été 62 aurait provoqué la confiscation du pouvoir par les militaires ? M. Harbi. – Cela a été un jalon important dans un long processus. Ben Bella a choisi de s’appuyer sur l’armée pour éliminer ses adversaires de l’intérieur. Et l’armée a fini par le manger.

Propos recueillis par Jean-Paul Mari

(*) Historien, ancien membre du FLN.

La bataille des archives

Après les combats sur le terrain, il y a eu la bataille des chiffres. Combien de morts du côté algérien ? 1,5 million, a dit le FLN. 250 000, disent les historiens

La France officielle a mis près de quarante ans à reconnaître qu’elle avait mené, entre 1954 et 1962, une « guerre » en Algérie. On sait ce que cache cette longue dénégation : un lourd passé, qui a toujours « du mal à passer », et dont l’histoire au jour le jour dort encore, en grande partie, dans les cartons des archives. Comment y accéder ? Ce n’est plus impossible, mais cela reste un parcours du combattant. Les règles du jeu ont été fixées par la loi du 3 janvier 1979 : les archives publiques sont accessibles au bout de trente ans. Pour la guerre d’Algérie, le délai est donc largement dépassé. Mais la loi prévoit deux exceptions de taille : les dossiers contenant des informations sur les individus, et ceux qui touchent aux intérêts de la défense nationale et de la sûreté de l’Etat. Il faut alors respecter des délais allant de soixante à cent ans. Or la plupart des documents concernant la guerre d’Algérie peuvent entrer dans l’une de ces catégories. L’objectif premier du chercheur sera donc d’obtenir des dérogations. La pression de l’opinion publique peut les y aider. Après ce que Benjamin Stora a appelé l’« explosion mémorielle » qui a suivi les témoignages de ces dernières années sur la torture, le gouvernement s’est engagé à faciliter l’accès aux dossiers et à rendre plus démocratique la procédure de dérogation. Voici quelles sont aujourd’hui les principales sources : – Le Service historique de l’Armée de Terre (SHAT), au fort de Vincennes, qui a réalisé un gros travail d’inventaire et de codification des archives de la guerre proprement dite : localisation des unités militaires, rapports, journaux de marche et d’opérations, etc. – Le Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, qui regroupe tous les fonds provenant d’Algérie, depuis le début de la présence française jusqu’en 1962. – Les archives photographiques et cinématographiques des armées (ECPA) réunies au fort d’Ivry. – Les archives de l’Elysée, de Matignon, et surtout celles des trois ministères les plus concernés : l’Intérieur, la Défense et la Justice. Celles-ci sont loin d’être toutes déposées, et encore moins codifiées, donc accessibles aux chercheurs. Mais si certaines armoires s’ouvrent difficilement, le temps du « mensonge organisé et du silence complice » des autorités semble aujourd’hui en grande partie révolu.

François Schlosser

Sous le drapeau français

Le terme a fini par désigner tous les musulmans engagés aux côtés des soldats français. En réalité, harki vient de harka, « mouvement » en arabe, et ne concerne qu’une partie des supplétifs armés lors de la guerre d’Algérie. Au sein de ces forces, on trouvait alors : – Les harkis proprement dits, la majorité des supplétifs armés. Engagés volontaires, ils forment à partir de 1956 des unités, encadrées par des officiers français, qui livrent combat au FLN sur le terrain. Ce sont eux, le plus souvent, qui poursuivent les fellaghas dans les montagnes et ratissent les djebels. Certaines unités, comme le « commando Georges », deviendront célèbres. Un harki est engagé pour la durée d’un contrat renouvelable ; il touche 7,50 francs par jour, plus une indemnité en mission, une autre en cas de blessure (ou sa famille en cas de décès) ; il a droit aux congés payés, mais doit se nourrir à ses frais. Equipés au début de simples fusils de chasse, les harkis recevront ensuite des armes de guerre. En février 1961, au plus fort des effectifs, on en recensera 61600. – Les moghaznis. Créés en 1955 par Jacques Soustelle, recrutés par contrat de six mois renouvelables, ils ont surtout pour tâche de protéger les SAS (sections administratives spécialisées) chargées de maintenir l’ordre et d’assurer des fonctions sociales auprès de la population musulmane. Les moghaznis, regroupés en maghzen, peuvent à l’occasion participer à des opérations militaires. Leurs effectifs atteindront 20000 hommes. – Les GAD. Ce sont des groupes d’autodéfense constitués spontanément, souvent par des anciens combattants, pour défendre leur douar ou leur village, et équipés d’armes diverses distribuées par les Français. En avril 1960, on comptait 47634 membres des GAD, dont 24000 armés (10000 de simples fusils de chasse). Ils ne sont pas rétribués. – Les GMPR, Groupes mobiles de Protection rurale, devenus ensuite les GMS, Groupes mobiles de Sécurité. Ce sont des civils, recrutés par la police et chargés de surveiller essentiellement les zones forestières. On trouve parmi eux des Européens. En tout 8000 à 10000 hommes. – Les assès. Simples sentinelles, ex-territoriaux, au nombre de 2000, ils n’auront pas un rôle essentiel. A la date du 19 mars 1962, jour du cessez-le feu en Algérie, harkis, moghaznis, GAD, GMS et assès représentaient, d’après le ministère de l’Intérieur, 152000 musulmans engagés en armes aux côtés de la France en Algérie. A quoi il faut ajouter 20000 militaires d’active et 40000 appelés du contingent.

J.-P. M.

POUR EN SAVOIR PLUS

« La Guerre d’Algérie », en deux tomes : 1954-1957 et 1958-1962, par Yves Courrière (Fayard, 2001). Un récit complet et passionnant. Une somme réeditée.

« Histoire de la guerre d’Algérie », par Benjamin Stora (La Découverte/Repères, 1992). Récit historique. Parmi les incontournables.

« Histoire de l’Algérie contemporaine : 1830-1968 », par Charles-Robert Ageron (PUF, 1990). La référence. Du même auteur, deux articles à signaler : « Les pertes humaines de la guerre d’Algérie » (dans « la France en guerre d’Algérie », BDIC, 1992) ; et « Complots et purges dans l’armée de libération algérienne, 1958-1961 » (dans « Revue du xxe siècle », juillet-septembre 1998).

« De Gaulle et l’Algérie », par Jean Daniel (Seuil, 1986). Recueil des articles publiés dans « l’Express » entre 1958 et 1962, avec un retour sur les « événements » vingt-cinq ans après.

« Face à la raison d’Etat. Un historien dans la guerre d’Algérie », par Pierre Vidal-Naquet (La Découverte/Essais, 1989). Recueil d’articles rédigés par l’auteur entre 1959 et 1988.

« Pour comprendre la guerre d’Algérie », par Jacques Duquesne (Perrin, 2001). L’ancien envoyé spécial de « la Croix » revisite l’histoire de l’Algérie en guerre. Fort et lucide.

« Une vie debout. Mémoires politiques », tome 1 : 1945-1962, par Mohammed Harbi (La Découverte, 2001). Mémoires d’un ancien militant et responsable FLN devenu historien, qui éclaire l’histoire de son pays.

« La Gangrène et l’Oubli : la mémoire de la guerre d’Algérie », par Benjamin Stora (La Découverte/Poche, 1998). Les mécanismes de fabrication de l’oubli en France comme en Algérie.

« Un journaliste au cœur de la guerre d’Algérie », par Robert Barrat (Editions de l’Aube, 2001). Un reportage inédit, de 1954 à 1962, et une réflexion sur l’engagement. Ouvrage publié après la mort de l’auteur.

« La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », par Raphaëlle Branche (Gallimard, 2001). Une analyse des mécanismes de la torture pendant le conflit algérien. Très fouillé.

« La Question », par Henri Alleg (Editions de Minuit, 1958). Le premier grand témoignage dénonçant la pratique de la torture publié pendant la guerre. Un livre-événement.

« Le Livre blanc de l’armée française en Algérie » (Contretemps, 2001). Manifeste de 510 officiers généraux. Toute l’armée n’a pas eu un comportement inhumain et déshonorant. Un contrepoint utile.

« On a torturé en Algérie », témoignage recueilli par Jean-Pierre Vittori (Ramsay, 2000). Confessions d’un professionnel de la torture en Algérie. Réédition. Inédit à l’époque.

« Appelés en Algérie, la parole confisquée », par Claire Mauss-Copeaux (Hachette Littératures, 1999). Des appelés font face pour la première fois à leur passé douloureux. Témoignages forts.

« Algérienne », par Louisette Ighilahriz, récit recueilli par Anne Nivat (Fayard/Calmann-Lévy, 2001). Récit autobiographique d’une militante pour l’indépendance, son engagement, son arrestation et la torture subie.

« Journal : 1955-1962 », par Mouloud Feraoun (Seuil, 1962). Ami de Camus, l’auteur, instituteur et écrivain, sera assassiné par l’OAS le 15 mars 1962.

« L’Ennemi intime », par Patrick Rotman (Seuil, 2002). Des appelés, harkis et officiers retracent la manière dont ils ont vécu la guerre. Riche en témoignages.

« Un enfant dans la guerre », par Saïd Ferdi (Seuil, 2002). Arrêté et torturé par les Français à l’âge de 13 ans, l’auteur deviendra harki. Poignant.

« Et ils sont devenus harkis », par Mohand Hamoumou (Fayard, 2001). Histoire de ces Français musulmans victimes d’un piège historique. Un plaidoyer.

« Harkis, un crime d’Etat », par Hazni Boussad (Ramsay, 2002). Ou comment la France, à la fin de la guerre, a lâché ceux qu’elle avait compromis.

« Il faut abattre la lune », par Jean-Paul Mari (NiL, 2001). L’auteur, enfant, a grandi dans l’Algérie d’avant l’indépendance, le reporter revient trente ans après dans un pays aux prises avec les islamistes .

« L’Affaire Bellounis, histoire d’un général fellagha », par Chems Ed Din (Editions de l’Aube, 1998). L’extraordinaire aventure d’un chef de maquis du MNA qui avait passé un accord avec l’armée française.

« Services spéciaux, Algérie : 1955-1957 », par Paul Aussaresses (Perrin, 2001). Un général revendique la torture et les exécutions. Controversé et condamné par la justice.

« La Villa Susini, tortures en Algérie. Un appelé parle. Juin 1961-1962 », par Henri Pouillot (Tirésias, 2001). Dix mois dans l’enfer du plus grand centre de tortures d’Alger. Accablant.

Bibliographie établie par Nébia Bendjebbour

28 février 2002

Par jean-paul mari

source:grands-reporters.com

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Ensemble, continuons à œuvrer au compromis politique historique qui commence à voir le jour

Posté par algeriedemocratie le 15 juillet 2009

Ensemble, continuons à œuvrer au compromis politique historique qui commence à voir le jour

Salah-Eddine Sidhoum   

Comme toujours et lorsqu’on aborde la question lancinante du rassemblement des Algériennes et Algériens, toutes tendances confondues, autour d’une plateforme commune de principes et de valeurs, le débat s’anime, ce qui est normal. Mais ce qui nous parait plus que suspect c’est l’apparition des « chargés de mission » qui s’excitent, frisant l’hystérie pour parasiter le débat et le détourner. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec l’article de notre frère Djamaleddine Benchenouf.

Nous avons connu cela à plus grande échelle, un certain janvier 92, lorsque notre brave « ghachi » croyait avoir signifié sa retraite à ce régime honni, en légitimant les 3 Fronts pour diriger le pays. Nous avons tous en mémoire la campagne hystérique menée par les « services » qui avaient mobilisé les médahines et les guezanates de leur « société servile » pour servir de vitrine civile au pronunciamiento des putschistes avec la précieuse collaboration des intégristes « démocrates » et de la frange extrémiste du FIS, pronunciamiento qui allait plonger le pays dans les abysses de la terreur et de l’horreur.

Nous avons également connu cela début 95, lorsque la classe politique représentative de l’époque avait signé le contrat national dit de Rome, sous les auspices de l’association Sant’Egidio. Et nous avons là aussi en mémoire la « mobilisation » des troubadours politiques et les honteuses « marches spontanées » pour dénoncer les « traîtres » et les « complices des égorgeurs » dont le seul crime avait été d’appeler à une véritable réconciliation nationale et à une résolution politique de la crise née de l’arrêt du processus électoral. Les « Maîtres » de l’Algérie n’hésiteront pas à louer les services d’un ‘Alem (ou plutôt un ‘Amil) syrien, un certain El Bouti pour venir traiter ce Contrat National sur Yatima-TV de « Kofr » car réalisé sous les auspices d’une association …..Chrétienne.

Donc nous sommes habitués à ces provocations crasseuses et grossières. Et plus il y a de provocations, plus nous sommes rassurés que nous sommes sur la bonne voie du rassemblement et du changement.

Ces « chargés de mission » viennent se défouler dans l’anonymat derrière l’écran de leur PC pour porter atteinte aux valeurs civilisationnelles de leur Nation, ou à la dignité d’Hommes qui ont le courage de signer de leur nom leurs articles ou commentaires. D’autres, du haut de leur piédestal, avec leur morgue méprisante et hautaine envers celles et ceux qu’ils considèrent comme du « ghachi » viennent doctement nous asséner mordicus leurs « vérités » et parler au nom d’un peuple (ghachi) qu’ils méprisent et qui les méprise. Il n’est pas de plus facile et de plus lâche que de jouer à ce jeu puéril et stérile. Pensent-ils ébranler par leur lâcheté les fortes convictions et la Foi inébranlable d’Hommes et de Femmes Libres qui œuvrent au véritable changement ?

Ils ne sont en réalité qu’une infime minorité mais qui se prend maladivement pour la majorité. C’est pour cette raison que j’invite les sœurs et frères à signer avec leurs noms réels. Ceux qui craignent le Créateur, doivent-ils craindre les voyous névrosés de la police politique ? JAMAIS !

Ce débat nous a confirmé aussi que l’extrémisme n’était pas l’apanage d’une certaine frange « d’islamistes » seulement, mais aussi celui d’une certaine frange de « laïcs » et de « démocrates », ceux que j’ai toujours appelé les démocrates non pratiquants.

Cette parenthèse fermée, je voudrais aborder encore une fois cette épineuse question du rassemblement des Algériens autour de valeurs et de principes dans le cadre d’un compromis politique historique. C’est une idée qui a germé depuis plusieurs années et qui est arrivée au stade de maturation après de très nombreux contacts avec nos compatriotes de divers horizons politiques.

Nous sommes arrivés à la conclusion que la grave crise politique qui secoue le pays depuis près de 18 ans ne pouvait être réglée que politiquement après l’échec cuisant de la politique dite sécuritaire et de son bilan accablant et criminel se chiffrant à des centaines de milliers de morts. Et la liste macabre reste hélas ouverte !

Que ce règlement politique ne peut venir que du peuple guidé par ses véritables élites intellectuelles et politiques. Il est illusoire d’attendre une solution de l’intérieur du système miné par ses propres contradictions et ses luttes claniques. Mais nous n’éliminons pas le ralliement de certaines forces plus ou moins saines au sein du système (qui n’ont pas les mains tâchées de sang de leur propre peuple) pour participer à ce changement radical et pacifique et à cette transition vers un État de Droit.

Ce compromis politique historique pourrait se faire autour de valeurs et de principes intangibles qui sont :

• Les valeurs civilisationnelles de la Nation Algérienne (Islamité, Amazighité et Arabité), fondements de notre ALGERIANITE et socles de notre unité nationale.
• L’égalité de tous devant la loi.
• La sacralité des droits de la personne humaine.
• La souveraineté populaire : le peuple étant la seule source du pouvoir et de légitimité.
• La séparation effective des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
• Les libertés individuelles et collectives.
• L’alternance au pouvoir à travers le suffrage universel.
• Le respect et la promotion des cultures nationales.

Peut-on se proclamer démocrate et refuser de s’entendre sur ces principes fondamentaux ?

Une fois le terrain politique balisé et les principes acceptés et RESPECTES par tous, laissons le peuple choisir librement son projet de société et ses authentiques représentants.

Il est clair aussi que la véritable réconciliation passe par une véritable moussaraha (dialogue franc) où chaque partie doit reconnaître ses erreurs et faire son autocritique, qu’il s’agisse des intellectuels, des politiques, des militaires, des journalistes…. J’avais cité dans un précédent commentaire le courageux travail d’autocritique réalisé par l’institution militaire et la presse chiliennes. Il y a aussi l’exemple de l’Afrique du Sud et tant d’autres pays qui ont connu des conflits internes meurtriers.

Je ne pense pas que la politique d’exclusion soit la meilleure voie pour asseoir une culture démocratique et instaurer un État de Droit. J’avais repris dans l’un de mes articles une citation d’un Homme d’Etat occidental qui disait : « Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ». Or une partie de nos élites semble construire sa « politique » sur du virtuel, sur ses propres souhaits, pour ne pas dire sur ses rêves et ses fantasmes. Déconnectée des réalités nationales, elle pense qu’il suffit d’importer des concepts d’ailleurs (démocratie, laïcité, interdiction du Hidjab …..) et d’exclure un pan socio-politique non négligeable pour régler la crise multidimensionnelle dans laquelle se débat le pays.

L’expérience nous a montré que toute démocratie se construit sur la base des valeurs civilisationnelles de chaque Nation, pour être viable. Comparons les démocraties britannique, allemande, scandinave, américaine. Sont-elles identiques ? Sommes-nous incapables de construire notre démocratie adaptée à nos réalités et à nos valeurs? Ou devons-nous toujours singer aveuglément les autres ?

Il est clair et pour revenir aux réalités du pays qu’il existe trois courants politiques essentiels : nationaliste, islamique et social-démocrate. Penser effacer administrativement et exclure par la force un courant est une grossière erreur politique. Le courant islamique est une réalité. Tous les hommes politiques sages et lucides reconnaissent cette réalité. Le FIS était le plus représentatif de ce courant et était la seule force à l’époque capable de venir à bout du régime. Mais malheureusement ses responsables ont commis des erreurs monumentales. Comptant sur la masse, faisant cavalier seul, sans tenir compte des autres forces en présence et dépourvu de stratégie politique, il tombera dans le piège du régime qui en fera aux yeux des citoyens et plus particulièrement de notre couche moyenne frileuse et khobziste, le bourourou national avant de l’entraîner sur le terrain de la violence politique qui lui sera fatale. Il est important que nos frères qui appartenaient à ce parti puissent s’exprimer sur ce site et nous donner en toute sérénité leur point de vue. Je profite de l’occasion pour répondre à notre cher frère signant sous le pseudo K. Abenceradj. Ni moi, ni Djamaleddine n’avons écrit ou dit que le FIS était un parti démocrate. Il existait cependant des démocrates en son sein mais ils ne représentaient qu’une minorité qui n’avait pratiquement pas droit au chapitre.

Il est important de tirer les leçons de notre drame.

La force et la répression utilisées par le régime n’ont absolument rien réglé, bien au contraire. Elles ont aggravé la situation tant politique que sociale.

La crise éminemment politique ne peut être réglée que politiquement et par tous les acteurs politiques représentatifs.

Il ne peut y avoir de véritable réconciliation nationale (moussalaha) sans moussaraha et sans Vérité et Justice concernant tous les crimes contre l’Humanité commis contre notre peuple sans défense.

Nous devons œuvrer à l’élaboration d’un compromis politique historique autour de principes et de valeurs communes où se reconnaîtront tous les Algériens sans exclusion aucune.

Tous les courants représentatifs, sans exclusion ni exclusive ont leur place pour peu que tous soient respectueux des valeurs civilisationnelles de la Nation et des principes démocratiques de gestion politique et de vie commune.

Le changement radical et pacifique ne peut être réalisé par un seul parti ou un seul courant. C’est l’œuvre de toutes et de tous. Ensemble, transformons ce rêve en réalité. Rappelons-nous de la lumineuse stratégie unificatrice de nos frères aînés Abane et Ben M’Hidi, qui ont eu l’intelligence de rassembler sous la bannière du FLN authentique, tous les partis et associations aux idéologies différentes (MTLD, UDMA, PCA, Oulémas et personnalités diverses) pour libérer le pays.

De très nombreux compatriotes ont développé avec pertinence et sagesse leurs points de vue concernant l’initiative de rassemblement et que je partage pleinement.

Ensemble continuons notre travail de rassemblement que nous avons commencé depuis quelque temps ici en Algérie mais aussi avec nos compatriotes exilé(e)s.

Ensemble continuons à œuvrer au compromis politique historique qui commence à voir le jour grâce à la volonté et au travail inlassable de nombreux frères et sœurs.

Soyons patients et persévérants. Le chemin reste certes long mais « lorsque le peuple veut la vie, force au destin d’y répondre, au jour de se lever et aux chaînes de se rompre ».

Fraternelles et respectueuses salutations.

Salah-Eddine Sidhoum
29 août 2008

Source: www.lequotidienalgerie.com

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Plate-forme de la Soummam

Posté par algeriedemocratie le 14 juillet 2009

Plate-forme de la Soummam

telle qu’elle a été établie au Congrès du 20 aoutet publiée par EL MOUJAHID
EXTRAITS DU PROCÈS-VERBAL DU CONGRÈS
DU 20 AOÛT 1956

 

I) – La plate-forme politique dont on lira plus loin les principaux extraits
à été adoptée à l’unanimité des congressistes.

II) – Organismes de direction:

a) Le Conseil National de la Révolution algérienne (C.N.R.A.) est composé
de 34 membres: 17 membres titulaires et 17 membres suppléants dont les noms suivent[1]:

Membres titulaires:
Aït Ahmed Hocine
Abane Ramdane
Abbas Ferhat
Boudiaf, Mohammed
Ben Boulaid Mostepha
Belkacem, Benkhedda
Ben Bella, Ahmed
Ben M’hidi, Larbi
Bittat, Rabah
Khider, Mohammed
Krim, Belkacem
Lamine-Debaghine,
Mohammed Mokrane,
Ouamrane, Amar
Tawfik, EI Madani
Yazid, M’hammed
Zirout, Youssef

membres suppleants:
Aïssa
Ben Tobbal, Lakhdar, Commandant-adjoint de la Wilaya II
Boussouf, Abdelhafid, Commandant de la Wllaya V
Benyahia, Mohammed, ex-Président de l’U.G.E.M.A.
Dhiles Slimane, Commandant-adjoint de Ia Wilaya IV
Francis, Ahmed
Mohammedi Said, Commandant de la Wilaya III
Mezhoudi, Brahim, Commandant-adjoint de la Wilaya II
Mouloud
Mellah, Ali, Commandant de la Wilaya VI
Mourad
Massas, Ahmed
Mahri, Abdelhamid
Said
Saddek
Thaalbi, Tayeb
Zoubir

b) Le Comité de Coordination et d’Exécution (C.C.E.) est composé de 5 membres
dont les noms sont tenus secrets. lIs ont été choisis parmi les membres du C.N.R.A.
qui se trouvent en Algérie. Leur quartier général est queIque part dans un maquis.

c) Les Commissions.
Les membres des Commissions sont désignés par le C.C.E. et sont responsables devant lui.

III) – Rapport F.L.N.-A.L.N.:
- Primauté du politique sur le militaire.
- Dans les P.C., le Chef politico-militaire devra veiller à maintenir
l’équilibre entre toutes les branches de la Révolution.

IV) – Rapport Interieur-Exterieur:
- Primauté de l’Intérieur sur l’Extérieur.

V) -A.L.N.:
L’Algérie est divisée en six départements (Wilayas); chaque Wilaya est divisée en zones;
chaque Zone est divisée en régions; chaque région est divisée en secteurs.

a) Les P.C. : La direction collective étant érigée en un principe, tous nos organismes
délibérants devront le respecter scrupuleusement. Le P.C. est composé du
chef (Politico-miIitaire) représentant l’autorité centrale du F.L.N. II est entouré d’adjoints et collaborateurs
qui sont des officiers ou des sous-officiers au nombre de trois, s’occupant des branches militaire-politique,
renseignements et liaisons. Il y a les P .C. de Wilaya, Zone, Région et Secteur.

Mutations: La mutation est prononcée par l’organisme immédiatement supérieur à l’organisme auquel
appartient l’élément. Le principe de la mutation à tous les échelons a été admis.

b) Militaire:
Unités: Le groupe (faoudj) est composé de 11 hommes dont un sergent et deux caporaux. Le demi-groupe
comprend 5 hommes dont un caporal.
La section (ferka) est composée de 35 hommes (trois groupes, plus le chef de section et son adjoint).
La compagnie (katiba) comprend 110 hommes (trois sections plus cinq cadres).
Le bataillon (failek) comprend 350 hommes (trois compagnies plus vingt cadres).
Les grades[2] : Les grades usités en Kabylie ont été adoptés, a savoir :
El Djoundi el aouel (caporal) : un V rouge renversé qui se porte sur le bras droit.
El Aarif (sergent): deux V rouges renversés.
El Aarif el aouel (sergent-chef) : trois V rouges renversés.
El Moussaad (adjudant) : un V souligné par un trait blanc.
Moulazem (aspirant): une étoile blanche.
Moulazem etthani (sous-lieutenant): une étoile rouge.
Dhabet el aouel (lieutenant): une etoile rouge, une étoile blanche.
Dhabet etthani (capitaine): deux étoiles rouges.
Sagh el aouel (commandant): deux étoiles rouges, une blanche.
Sagh etthani (colonel): trois étoiles rouges.

Chef de Wilaya : Ce sera un colonel; ses adjoints seront des commandants.
Chef de zone: Ce sera un capitaine. Ses trois adjudants seront des lieutenants.
Chef de region: Ce sera un sous-lieutenant; ses trois adjoints seront des aspirants.
Chef de secteur: Ce sera un adjudant; ses trois adjoints seront des sergents-chefs.

Insignes[3] : Une étoile et un croissant rouges se portent sur le calot (à faire par chaque Wilaya).
Les galons seront faits par la Wilaya numero 3.

Décorations: Le C.C.E. est chargé de l’étude de cette question.

c) Politique:
Les commissaires politiques et leurs attributions : les tâches principales des commissaires politiques seront :
a) – Organisation et éducation du peuple.
b) – La propagande et l’information.
c) – La guerre psychologique (rapports avec le peuple, la minorité européenne, les prisonniers de guerre).
Les commissaires politiques donneront leur avis sur tous les programmes d’action militaire de l’A.L.N.
d) – Finances et ravitaillement.
e) Administration, Assemblées du peuple:
Les assemblées du peuple seront élues. Elles seront composées de 5 membres dont un président,
et s’occuperont de : l’état-civil, des affaires judiciaires et islamiques, des affaires financières
et économiques et de la police.

[1] Les frères Ben Boulaid Mostepha et Zirout Youssef sont tombés au champ d’honneur.
Le fère Ben M’hidi, Larbi a été assassiné par la soldatesque colonialiste de Massu.
Les frères Belkacem, Mokrane, Aissa, Mouloud, Mourad, Said, Saddek et Zoubir sont inconnus des services de police.
[2] Les commissaires politiques auront les mêmes grades que les officiers des organismes auxquels ils appartiennent.
[3] Tous ces grades sont provisoires. À la libération du pays, une commission militaire sera chargée d’étudier chaque
cas et de pourvoir au reclassement de ces grades dans l’Armée Nationale. Le grade de général n’existera pas jusqu’à
la Libération. Les nominations, cassations, et rétrogradations des officiers sont prononcées par Ie C.C.E. sur
proposition des chefs de Wilaya. Les sous-officiers sont nommés, cassés, ou rétrogradés par le chef de la Wilaya.
Les caporaux sont nommés et cassés par le chef de zone.

 

EXTRAITS DE LA PLATE-FORME
Pour assurer le triomphe de la Révolution algérienne
dans la Lutte pour l’indépendance nationale

   Les extraits de la présente plate-forme du Front de Libération Nationale ont pour objet de définir, d’une façon générale, la position du F.L.N. à une étape déterminante de la Révolution algérienne.

  Elle est divisée en trois parties:
  1) La situation politique actuelle.
  2) Les perspectives générales.
  3) Les moyens d’action et de propagande.

 


[2] Les commissaires politiques auront les mêmes grades que les officiers des organismes auxquels ils appartiennent.  
[3]
Tous ces grades sont provisoires. À la libération du pays, une commission militaire sera chargée d’étudier chaque cas et de pourvoir au reclassement de ces grades dans l’Armée Nationale. Le grade de général n’existera pas jusqu’à la Libération. Les nominations, cassations, et rétrogradations des officiers sont prononcées par Ie C.C.E. sur proposition des chefs de Wilaya. Les sous-officiers sont nommés, cassés, ou rétrogradés par le chef de la Wilaya. Les caporaux sont nommés et cassés par le chef de zone. 
 

 

Documents

Plate-forme de la Soummam


I. – SITUATION POLITIQUE ACTUELLE

  A) – L’Essor impétueux de la Révolution algérienne.

  L’Algérie, depuis deux ans, combat avec héroïsme pour l’indépendance nationale.
  La Révolution patriotique et anticolonialiste est en marche.
  Elle force l’admiration de l’opinion publique mondiale.

  a) La Resistance armée.
  En une période relativement courte, l’Armée de Libération Nationale, localisée dans l’Aurès et la Kabylie, a subi avec succès l’épreuve du feu.

  Elle a triomphé de la campagne d’encerclement et d’anéantissement menée par une armée puissante, moderne, au service du régime colonialiste d’un des plus grands États du monde.

  Malgré la pénurie provisoire d’armement, elle a développé les opérations de guerillas, de harcèlement, de sabotage, s’étendant aujourd’hui à l’ensemble du territoire national.

  Elle a consolidé sans cesse ses positions en améliorant sa tactique, sa technique, son efficacité.

  Elle a su passer rapidement de la guerilla au niveau de la guerre partielle.

  Elle a su combiner harmonieusement les méthodes éprouvées des guerres anticolonialistes avec les formes les plus classiques en les adoptant intelligemment aux particularites du pays.

  Elle a déjà fourni la preuve suffisante, maintenant que son organisation militaire est unifiée, qu’elle possède la science de la stratégie d’une guerre englobant l’ensemble de l’Algérie.

  - L’Armée de Libération Nationale se bat pour une cause juste.

  Elle groupe des patriotes, des volontaires, des combattants décidés à lutter avec abnégation jusqu’à la délivrance de la patrie martyre.

  Elle s’est renforcée par le sursaut patriotique d’officiers, de sous-officiers et de soldats de carrière ou du contingent, désertant en masse avec armes et bagages les rangs de l’armée française.

  Pour la première fois dans les annates militaires, la France ne peut plus compter sur le “ loyalisme  “ des troupes algériennes. Elle est obligée de les transférer en France et en Allemagne.

  Les harkas de goumiers, recrutés parmi les chomeurs souvent trompés sur la nature du “ travail “ pour lequel ils étaient appelés, disparaissent dans le maquis. Certaines sont désarmées et dissoutes par les autorités mécontentes.

  Les réserves humaines de l’A.L.N. sont inépuisables. Elle est souvent obligée de refuser l’enrôlement des Algériens jeunes et vieux, des villes et campagnes, impatients de mériter l’honneur d’être soldats de leur “ Armée “.

  Elle bénéficie pleinement de l’amour du peuple algérien, de son soutien enthousiaste, de sa solidarité agissante, morale et matérielle, totale et indéfectible.

  Les officiers supérieurs, les commandants de zones, les commissaries politiques, les cadres et soldats de l’Armée de Libération Nationale sont honorés comme des héros nationaux, glorifiés dans des chants populaires qui ont déjà pénétré aussi bien dans l’humble gourbi que la misérable khaïma, la ghorfa des casbahs comme le salon des villas.

  Telles sont les raisons essentielles du “ miracle algérien “ : l’ A.L.N. tenant en échec la force colossale de l’armée colonialiste française, renforcée par les divisions “ atomiques “ prélevées sur les forces de l’O.T.A.N.

  Voilà pourquoi en dépit des incessants renforts, jugés aussitôt insuffisants, malgré le quadrillage ou autre technique aussi inopérante que les déluges de feu, les généraux français sont obligés de reconnaître que la solution militaire est impossible pour résoudre le problème algérien.

  Nous devons signaler particulièrement la formation de nombreux maquis urbains qui, d’ores et déjà, constituent une seconde armée sans uniforme.

  Les groupes armés dans villes et villages se sont notamment signalés par des attentats contre les commissariats de police, les postes de gendarmerie, les sabotages de bâtiments publics, les incendies, la suppression de grades de la police, de mouchards, de traîtres.

  Cela afIaiblit d’une façon considérable l’armature militaire et policière de l’ennemi colonialiste, augmente la dispersion de ses forces sur l’ensemble du sol national, et accentue la détérioration du moral des troupes, maintenues dans un état d’énervement et de fatigue par la nécéssité de rester sur un qui-vive angoissant.

  C’est un fait indéniable que l’action de l’A.L.N. a bouleversé le climat politique en Algérie.

  Elle a provoqué un choc psychologique qui a libéré le peuple de sa torpeur, de la peur, de son scepticisme.

  Elle a permis au peuple algérien une nouvelle prise de conscience de sa dignité nationale.

  Elle a également déterminé une union psychopolitique de tous les Algériens, cette unanimité nationale qui féconde la lutte armée et rend inéluctable la victoire de la liberté.

b) Une organisation politique efficace.
  Le Front de Libération Nationale, malgré son activité clandestine, est devenu aujourd’hui l’unique organisation véritablement nationale. Son influence est incontestable et incontestée sur tout le territoire algérien.

  En effet, dans un délai extrêmement court, le F.L.N. a réussi le tour de force de supplanter tous les partis politiques existant depuis des dizaines d’années.

  Cela n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat de la réunion des conditions indispensables suivantes:

  1) Le bannissement du pouvoir personnel et l’instauration du principe de la direction collective composée d’hommes propres, honnêtes, impérméables à la corruption, courageux, insensibles au danger, à la prison ou à la peur de la mort.

  2) La doctrine est claire. Le but à atteindre c’est l’indépendance nationale. Le moyen, c’est la révolution par la destruction du régime colonialiste.

  3) L ‘union du peuple est réalisée dans la lutte contre l’ennemi commun, sans sectarisme:

  Le F.L.N. affirmait au début de la Révolution que «la libération de l’Algérie sera l’oeuvre de tous les Algériens et non pas celle d’une fraction du peuple algérien, quelle que soit son importance “. C’est pourquai le F.L.N. tiendra compte dans sa lutte de toutes les forces anti-colonialistes, même si elles échappent encore à son contrôle.

  4) La condamnation définitive du culte de la personnalité, la lutte ouverte contre les aventuriers, les mouchards, les valets de l’administration, indicateurs ou policiers. D’où la capacité du F.L.N. à déjouer les manoeuvres politiques et les traquenards de l’appareil policier français.

  Cela ne saurait signifier que toutes les difficultés soient complètement effacées.

  Notre action politique a été handicapée au depart pour les raisons ci-après :

  - L’insuffisance numérique des cadres et des moyens matériels et financiers;
  - La nécessité d’un long et dur travail de clarification politique, d’explication patiente et persévérante pour surmonter une grave crise de croissance;
  - L’impératif stratégique de subordonner tout au Front de la Lutte Armée.

  Cette faiblesse, normale et inévitable au début, est déjà corrigée. Après la période où il se contentait de lancer uniquement des mots d’ordres de résistance à l’impérialisme, on a assisté ensuite à une réelle apparition du F.L.N. sur le plan de la lutte politique.

  Ce redressement fut marqué par la grève d’anniversaire du 10. novembre 1956, considérée comme l’événement décisif, tant par son aspect spectaculaire et positif que par son caractère profond, preuve de la “ prise en main “ de toutes les couches de la population.

  Jamais, de mémoire d’Algérien, aucune organisation politique n’avait obtenu une grève aussi grandiose dans les villes et villages du pays.

  D’autre part, le succès de la non-coopération politique lancée par le F.L.N. est non moins probant. La cascade de démissions des élus patriotes suivie de celles des élus administratifs ont imposé au gouvernement français la non-prorogation du mandat des députés du Palais Bourbon, la dissolution de I’Assemblée algérienne. Les conseils généraux et municipaux et les djemaas ont disparu, vide accentué et amplifié par la démission de nombreux fonctionnaires et auxiliaires de l’autorité coloniale, caïds, chefs de fraction, gardes champêtres. Faute de candidatures ou de remplaçants, l’administration française est disloquée; son armature considérée comme insuffisante ne trouve aucun appui parmi le peuple; dans presque toutes les régions elle coéxiste avec l’autorité du F.L.N.

  Cette lente mais profonde désagrégation de l’administration française a permis la naissance puis le développement d’une dualité de pouvoir. Déjà fonctionne une administration révolutionnaire avec des djemaas clandestines et des organismes s’occupant du ravitaillement, de la percéption d’impôts, de la justice, du recrutement de moudjahidines, des services de securité et de renseignements. L’administration du F.L.N. prendra un nouveau virage avec l’institution des assemblées du peuple qui seront élues par les populations rurales avant le deuxième anniversaire de notre révolution.

  Le sens politique du F.L.N. s’est vérifié d’une facon éclatante par l’adhésion massive des paysans pour lesquels la conquête de l’indépendance nationale signifie en même temps la réforme agraire qui leur assurera la possession des terres qu’ils fécondent de leur labeur.

  Cela se traduit par l’éclosion d’un climat insurrectionnel qui s’est étendu avec rapidité et une forme variée à tout le pays.

  La présence d’éléments citadins, politiquement mûrs et expérimentés, sous la direction lucide du F.L.N., a permis la politisation des régions retardataires. L’apport des étudiantes et étudiants a été d’une grande utilité, notamment dans les domaines politique, administratif et sanitaire.

  Ce qui est certain, c’est que la Révolution algérienne vient de dépasser avec honneur une première étape historique.

  C’est une réalite vivante ayant triomphé du pari stupide du colonialisme français prétendant la détruire en quelques mois.

  C’est une révolution organisée et non une révolte anarchique.

  C’est une lutte nationale pour détruire le régime anarchique de la colonisation et non une guerre religieuse. C’est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité et non un retour vers le féodalisme.

  C’est enfin la lutte pour la renaissance d’un État algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchic ou d’une théocratie révolues.

b) Une organisation politique efficace.
  Le Front de Libération Nationale, malgré son activité clandestine, est devenu aujourd’hui l’unique organisation véritablement nationale. Son influence est incontestable et incontestée sur tout le territoire algérien.

  En effet, dans un délai extrêmement court, le F.L.N. a réussi le tour de force de supplanter tous les partis politiques existant depuis des dizaines d’années.

  Cela n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat de la réunion des conditions indispensables suivantes:

  1) Le bannissement du pouvoir personnel et l’instauration du principe de la direction collective composée d’hommes propres, honnêtes, impérméables à la corruption, courageux, insensibles au danger, à la prison ou à la peur de la mort.

  2) La doctrine est claire. Le but à atteindre c’est l’indépendance nationale. Le moyen, c’est la révolution par la destruction du régime colonialiste.

  3) L ‘union du peuple est réalisée dans la lutte contre l’ennemi commun, sans sectarisme:

  Le F.L.N. affirmait au début de la Révolution que «la libération de l’Algérie sera l’oeuvre de tous les Algériens et non pas celle d’une fraction du peuple algérien, quelle que soit son importance “. C’est pourquai le F.L.N. tiendra compte dans sa lutte de toutes les forces anti-colonialistes, même si elles échappent encore à son contrôle.

  4) La condamnation définitive du culte de la personnalité, la lutte ouverte contre les aventuriers, les mouchards, les valets de l’administration, indicateurs ou policiers. D’où la capacité du F.L.N. à déjouer les manoeuvres politiques et les traquenards de l’appareil policier français.

  Cela ne saurait signifier que toutes les difficultés soient complètement effacées.

  Notre action politique a été handicapée au depart pour les raisons ci-après :

  - L’insuffisance numérique des cadres et des moyens matériels et financiers;
  - La nécessité d’un long et dur travail de clarification politique, d’explication patiente et persévérante pour surmonter une grave crise de croissance;
  - L’impératif stratégique de subordonner tout au Front de la Lutte Armée.

  Cette faiblesse, normale et inévitable au début, est déjà corrigée. Après la période où il se contentait de lancer uniquement des mots d’ordres de résistance à l’impérialisme, on a assisté ensuite à une réelle apparition du F.L.N. sur le plan de la lutte politique.

  Ce redressement fut marqué par la grève d’anniversaire du 10. novembre 1956, considérée comme l’événement décisif, tant par son aspect spectaculaire et positif que par son caractère profond, preuve de la “ prise en main “ de toutes les couches de la population.

  Jamais, de mémoire d’Algérien, aucune organisation politique n’avait obtenu une grève aussi grandiose dans les villes et villages du pays.

  D’autre part, le succès de la non-coopération politique lancée par le F.L.N. est non moins probant. La cascade de démissions des élus patriotes suivie de celles des élus administratifs ont imposé au gouvernement français la non-prorogation du mandat des députés du Palais Bourbon, la dissolution de I’Assemblée algérienne. Les conseils généraux et municipaux et les djemaas ont disparu, vide accentué et amplifié par la démission de nombreux fonctionnaires et auxiliaires de l’autorité coloniale, caïds, chefs de fraction, gardes champêtres. Faute de candidatures ou de remplaçants, l’administration française est disloquée; son armature considérée comme insuffisante ne trouve aucun appui parmi le peuple; dans presque toutes les régions elle coéxiste avec l’autorité du F.L.N.

  Cette lente mais profonde désagrégation de l’administration française a permis la naissance puis le développement d’une dualité de pouvoir. Déjà fonctionne une administration révolutionnaire avec des djemaas clandestines et des organismes s’occupant du ravitaillement, de la percéption d’impôts, de la justice, du recrutement de moudjahidines, des services de securité et de renseignements. L’administration du F.L.N. prendra un nouveau virage avec l’institution des assemblées du peuple qui seront élues par les populations rurales avant le deuxième anniversaire de notre révolution.

  Le sens politique du F.L.N. s’est vérifié d’une facon éclatante par l’adhésion massive des paysans pour lesquels la conquête de l’indépendance nationale signifie en même temps la réforme agraire qui leur assurera la possession des terres qu’ils fécondent de leur labeur.

  Cela se traduit par l’éclosion d’un climat insurrectionnel qui s’est étendu avec rapidité et une forme variée à tout le pays.

  La présence d’éléments citadins, politiquement mûrs et expérimentés, sous la direction lucide du F.L.N., a permis la politisation des régions retardataires. L’apport des étudiantes et étudiants a été d’une grande utilité, notamment dans les domaines politique, administratif et sanitaire.

  Ce qui est certain, c’est que la Révolution algérienne vient de dépasser avec honneur une première étape historique.

  C’est une réalite vivante ayant triomphé du pari stupide du colonialisme français prétendant la détruire en quelques mois.

  C’est une révolution organisée et non une révolte anarchique.

  C’est une lutte nationale pour détruire le régime anarchique de la colonisation et non une guerre religieuse. C’est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité et non un retour vers le féodalisme.

  C’est enfin la lutte pour la renaissance d’un État algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchic ou d’une théocratie révolues.

 

c) La faillite des anciennes formations politiques.
  La Révolution algérienne a accéléré la maturité politique du peuple algérien. Elle lui a montré, à la lumière de l’expérience décisive du combat libérateur, l’impuissance du réformisme et la stérilité du charlatanisme contre-révolutionnaire.

  La faillite des vieux partis a éclaté au grand jour.

  Les groupements divers ont été disloqués. Les militants de base ont rejoint le F.L.N. L’U.D.M.A. dissoute et les Oulama se sont alignées courageusement sur les positions du F.L.N.; l’U.G.E.M.A. groupant tous les universitaires et lycéens, a proclamé par la voix de son congrès unanime le même sentiment.

  Le Comité central du M. T .L.D. a complètement disparu en tant que regroupement d’ex-dirigants et en tant que tendance politique.

 

- Le messalisme en déroute.

  Le M.N.A., en dépit de la démagogie et de la surenchère, n’a pas réussi à surmonter la crise mortelle du M.T.L.D. Il conservait une assise organique seulement en France du fait de la présence de Messali en exil, de l’ignorance totale des émigres de la réalite algérienne.

  C’est de là que partaient les mots d’ordres, les fonds et les hommes en vue de la création en Algérie de groupes armés ou de maquis dissidents, destinés non à la participation de la lutte contre l’ennemi exécré, le régime colonialiste, son armée et sa police, mais à créer des opérations de provocation et à saboter par le défaitisme, le désordre et l’assassinat, la Révolution algérienne et ses dirigeants militaires et politiques.

  L’activité sporadique et brève du M.N.A. s’était manifestée publiquement, dans les rares villes telle Alger, comme une secte contre-révolutionnaire dans des opérations de diversion et de division (campagne anti-mozabite), de gangstérisme (racket de commerçants), de confusion et de mensonges (Messali, soi-disant créateur et chef de l’Armée de Libération Nationale).

  Le messalisme a perdu sa valeur de courant politique. Il est devenu de plus en plus un état d’âme qui s’étiole chaque jour.

  Il est particulièrement significatif que les derniers admirateurs et défenseurs de Messali soient précisément les joumalistes et intellectuels proches de la présidence du gouvemement français. Ils prétendent dénoncer l’ingratitude du peuple algérien qui ne reconnaîtrait plus “ les mérites exceptionnels de Messali, le créateur, il y a trente ans, du nationalisme algérien “.

  La psychologie de Messali s’apparente à la conviction insensée du coq de la fable qui ne se contente pas de constater l’aurore, mais proclame “ qu’il fait lever le soleil “.

  Le nationalisme algérien dont Messali revendique effrontément l’initiative est un phénomène de caractère universel, résultat d’une évolution naturelle suivie par tous les peuples sortant de leur léthargie.

  Le soleil se lève sans que le coq y soit pour quelque chose, comme la Révolution algérienne triomphe sans que Messali y ait aucun mérite.

  Cette apologie du messalisme dans la presse française était un indice sérieux de la préparation psychologique d’un climat artificiel favorable à une manoeuvre de grande envergure contre la Révolution algérienne.

  C’est la division, arme classique du colonialisme.

  Le gouvernement français a tenté en vain d’opposer au F.L.N. des groupements modérés, voire même le groupe des “ 61”. Ne pouvant plus compter sur les Sayah ou Farès, le béni-oui-ouisme étant discrédité d’une façon définitive et sans retour, le colonialisme français espérait utiliser le chef du M.N.A. dans son ultime manoeuvre diabolique pour tenter de voler au peuple algérien sa victoire.

  Dans cette perspective, Messali représente, en raison de son orgueil et de son manque de scrupules, l’instrument parfait pour la politique impérialiste.

  Ce n’est donc pas par hasard que Jacques Soustelle pouvait affirmer en novembre 1955 au professeur Massignon: “ Messali est ma dernière carte. “

  Le ministre résidant Lacoste ne se gêne pas pour confier a la presse colonialiste algérienne sa satisfaction de voir le M.N.A. s’efforcer uniquement d’affaiblir Ie F.L.N.

  L’hebdomadaire socialiste “ Demain ”, dévoilant les divergences tactiques divisant les gouvernants français, pouvait écrire que certains ministres étaient disposés, pour empêcher le renforcement du F.L.N., à accorder à Messali sa liberté totale, “ le seul problème étant de protéger la vie du leader algérien “.

  Quand on se rappelle que Messali s’est livré à une violente attaque contre les pays arabes, ce qui ne peut que réjouir les Soustelle, Lacoste et Borgeaud, son déplacement d’Angoulême à Belle-Isle justifie la thèse du journal “ Demain “.

  Lorsque la vie de Messali est si précieuse pour le colonialisme français, faut-it s’étonner de le voir glisser vers la trahison consciente ?

- Le communisme absent ?

Le P.C.A. malgré son passage dans l’illégalité et la publicité tapageuse dont la presse colonialiste l’a gratifié pour justifier la collusion imaginaire avec la Résistance algérienne, n’a pas réussi à jouer un rôle qui mériterait d’être signalé. La direction communiste, bureaucratique, sans aucun contact avec le peuple, n’a pas été capable d’analyser correctement la situation révolutionnaire. C’est pourquoi elle a condamné le “ terrorisme “ et ordonné dès les premiers mois de l’insurrection aux militants des Aurès, venus à Alger chercher des directives, de ne pas prendre les armes.

La sujétion au P.C.F. a pris le caractère d’un béni-oui-ouisme avec le silence qui a suivi le vote des pouvoirs spéciaux:

Non seulement les communistes algériens n’ont pas eu suffisamment de courage pour dénoncer cette attitude opportuniste du groupe parlementaire, mais ils n’ont pas soufflé mot sur l’abandon de l’action concrète contre la guerre d’Algérie : manifestations contre les renforts de troupes, grèves de transport, de la marine marchande, des ports et des stocks contre le matériel de guerre.

Le P.C.A. a disparu en tant qu’organisation sérieuse à cause surtout de la prépondérance en son sein d’éléments européens dont l’ébranlement des convictions nationales algériennes artificielles a fait éclater les contradictions face à la résistance armée.

Cette absence d’homogénéité et la politique incohérente qui en résulte ont pour origine fondamentale la confusion et la croyance en l’impossibilité de la libération nationale de l’Algérie avant le triomphe de la révolution prolétarienne en France.

Cette idéologie qui tourne le dos à la réalité est une réminiscence des conceptions de la S.F.I.O., favorable à la politique d’assimilation passive et opportuniste.

Niant le caractère révolutionnaire de la paysannerie et des fellahs algériens en particulier, elle prétend défendre la classe ouvrière algérienne contre le danger problématique de tomber sous la domination directe de la “ bourgeoisie arabe “, comme si l’indépendance nationale de l’Algérie devait suivre forcément le chemin des révolutions manquées, voire même de faire marche arrière vers un quelconque féodalisme.

La C.G.T., subissant l’influence communiste, se trouve dans une situation analogue et tourne à vide sans pouvoir énoncer et appliquer le moindre mot d’ordre d’action.

La passivité générale du mouvement ouvrier organisé, aggravée dans une certaine mesure par l’attitude néfaste des syndicats F.O. et C.F.T.C., n’est pas la conséquence du manque de combativité des travailleurs des villes, mais de l’apathie des cadres syndicaux de l’U.G.S.A. attendant, les bras croisés, les directives de Paris.

Les dockers d’ Alger en ont donné la preuve en participant à la grève politique anniversaire du 18 novembre 1956.

Nombreux furent les travailleurs qui ont compris que cette journée d’action patriotique aurait revêtu un caractère d’unanimité nationale, plus démonstrative, plus dynamique, plus féconde, si les organisations ouvrières avaient été entraînées intelligemment dans la lutte générale par une véritable centrale syndicale nationale. Cette appréciation juste se trouve entièrement confirmée dans le succès complet de la grève générale patriotique du 5 juillet 1956.

Voilà pourquoi les travailleurs algériens ont salué la naissance de l’U.G.T.A., dont le développement continu est irresistible, comme l’expression de leur désir impatient de prendre une part plus active à la destruction du colonialisme, responsable du régime de misère, de chomage, d’émigration et d’indignité humaine.

Cette extension du sentiment national, en même temps que son passage à un niveau qualificatif plus élevé, n’a pas manqué de réduire, comme une peau de chagrin, la base de masse du P.C.A., déjà rétrécie par la perte des éléments européens hésitants et instables.

On assiste cependant à certaines initiatives émanant à titre individuel de certains communistes s’efforçant de s’infiltrer dans les rangs du F.L.N. et de l’A.L.N. II est possible qu’il s’agisse là de sursauts individuels pour retourner à une saine conception de la libération nationale.

II est certain que le P.C.A. essaiera dans l’avenir d’exploiter ces « placements “ dans le but de cacher son isolement total et son absence dans le combat historique de la Révolution algérienne.

B) La stratégie impérialiste française.

  La Révolution algérienne, détruisant impitoyablement tous les pronostics colonialistes et faussement optimistes, continue de se déveloper : avec une vigueur exceptionneIle, dans une phase ascendante de longue portée.

  Elle ébranle et ruine ce qui reste de l’empire colonial français en déclin.

  Les gouvernements successifs de Paris sont en proie à une crise politique sans précédent. Obligés de lâcher les colonies d’Asie, ils croient pouvoir conserver celles d’Afrique. Ne pouvant faire face au « pourrissement ” de l’Afrique du Nord, ils ont laché du lest en Tunisie et au Maroc pour tenter de garder l’Algérie.

a) La leçon des expériences tunisiennes et marocaines.

  Cette politique sans perspectives réalistes s’est traduite notamment par la succession rapide de défaites morales dans tous les secteurs: mécontentement en France, grèves ouvrières, révoltes de commerçants, agitation chez les paysans, déficit budgétaire, inflation, sous-production, marasme économique, question algérienne à I’O.N.U., abandon de la Sarre à l’Allemagne.

  La poussée révolutionnaire nord-africaine, malgré l’absence d’une stratégie politique commune en raison de la faiblesse organique de ce qu’a été le Comité de Libération du Maghreb, a acculé le colonialisme français à improviser une tactique défensive hâtive, boulversant tous les plans de la répression esclavagiste traditionnelle.

  Les conventions franco-tunisiennes qui devaient jouer le rôle de barrage néo-colonialiste ont été depassées sous la pression conjuguée du mécontentement popuIaire et des coups portés à I’impérialisme dans les trois pays frères.

  Le rythme de l’évolution de la crise marocaine, l’entrée en lutte armée des montagnards venant renforcer la résistance citadine, et surtout la pression de la Révolution algérienne ont été parmi les facteurs les plus déterminants du revirement de l’attitude officielle française et de l’indépendance marocaine.

  Le brusque changement de méthode du gouvemement colonialiste abandonnant l’immobilisme pour s’engager dans la recherche d’une solution rapide était dicté d’abord par des raisons de caractere stratégique.

  II s’agissait:

  1) D’empêcher la constitution d’un véritable second front, en mettant fin à l’unification de la lutte armée au Riff et en Algérie.

  2) D’achever de briser l’unité de combat des trois pays d’Afrique du Nord.

  3) D’isoler la Révolution algérienne dont le caractère populaire la rendait nettement plus dangereuse.

  Tous les calculs ont été voués à l’échec. Les négociations menée séparement avaient pour but de tenter de duper ou de corrompre certains dirigeants des pays frères en les poussant à abandoner consciemment ou inconsciemment le terrain réel de la lutte révolutionnaire jusqu’au bout.

  La situation politique nord-africaine est caracterisée par le fait que le problème algérien se trouve encastré dans les problèmes marocain et tunisien pour n’en faire qu’un seul.

   En effet, sans l’indépendance de l’Algérie, celle du Maroc et de la Tunisie est un leurre.

   Les Tunisiens et les Marocains n’ont pas oublié que la conquête de leurs pays respectifs par la France a suivi la conquête de l’Algérie..

  Les peuples du Maghreb sont aujourd’hui convaincus par l’expérience que la lutte en ordre dispersé contre l’ennemi commun n’a pas d’autre issue que la défaite pour tous, chacun pouvant être écrasé séparement.

  C’est une abérration de l’esprit que de croire que le Maroc et la Tunisie puissent jouir d’une indépendance réelle alors que l’Algérie restera sous le joug colonial.

  Les gouvernants colonialistes, experts en hypocrisie diplomatique, reprenant d’une main ce qu’ils cèdent de l’autre, ne manqueront pas de songer à la reconquête de ces pays dès que la conjoncture internationale leur semblera favorable.

  D’ailleurs, il est important de souligner que les leaders marocains et tunisiens formulent dans des déclarations récentes et renouvelées des points de vue rejoignant l’appréciation du F.L.N.

 

b) La politique algérienne du gouvernement.

  Le gouvernement à direction socialiste dès le 6 février, après la manifestation ultra-colonialiste d’Alger, a abandonné les promesses électorales du Front républicain : ramener la paix en Algérie par la négociation, renvoyer dans leurs foyers les soldats du contingent, briser les “ féodalités” administratives et financières, libérer les prisonniers politiques, fermer les camps de concentration.

  Si, avant la démission de Mendès-France, celui-ci représentait au gouvernement la tendance à la négociation face à la tendance opposée, animée furieusement par Bourgès-Maunoury et Lacoste, aujourd’hui c’est la politique Lacoste qui fait l’unanimité. C’est la guerre à outrance qui a pour but chimérique de tenter d’isoler le maquis du peuple par l’extérmination.

  Devant cet objectif accepté par l’unanimité du gouvernement et la presque totalité du parlement français, il ne peut exister aucune divergence, sauf quand cette politique d’extermination dite “ de pacification “ aura échoué. Il est clair que les buts politiques déclarés à nouveau par Guy Mollet ne servent qu’à camoufler l’entreprise réelle qui veut être le nettoyage par le vide, de toutes nos forces vives.

  L ‘offensive militaire est doublée d’une offensive politique condamnée, d’avance, à un échec.

  La “ reconnaissance de la personnalité algérienne “ reste une formule vague sans contenu réel, concret, précis. La solution politique exprimée d’une façon schématique n’avait au début d’autres supports que deux idées-forces : celle de la consultation des Algériens par des élections libres et celle du cessez-le-feu. Les réformes fragmentaires et dérisoires étaient proclamées dans l’indifférence générale: provisoirement pas de représentation parlementaire au Palais Bourbon, dissolution de l’Assemblée algérienne, épuration timide de la police, remplacement de “ trois “ hauts fonctionnaires.augmentation des salaries agricoles, accès des musulmans à la fonction publique et à certains postes de direction, réforme agraire, élection au collège unique. Aujourd’hui le gouvemement Guy Mollet annonce l’existence de 6 ou 7 projets de statuts pour l’Algèrie, dont la ligne générale serait la création de deux assemblées, la première législative, la seconde économique, avec un gouvemement composé de ministres ou de commissaires et présidé d’office par un ministre du gouvernement français.

  Cela démontre d’une part l’évolution, grâce à notre combat, de l’opinion publique en France, et d’autre part le rêve insensé des gouvemants français de croire que nous accepterions un compromis honteux de ce genre.

  La tentative d’isoler les maquis de la solidarité du peuple algérien, préconisée par Naegelen sur le plan intérieur, devait être complétée par la tentative d’isoler la Révolution algérienne de la solidarité des peuples anticoionialistes, engagée par Pineau sur le plan extérieur.

  Le F.L.N. déjouera comme par le passé les plans futurs de l’adversaire.

  Nous mentionnerons l’appréciation sur la situation internationale dans la troisième partie.

b) La politique algérienne du gouvernement.

  Le gouvernement à direction socialiste dès le 6 février, après la manifestation ultra-colonialiste d’Alger, a abandonné les promesses électorales du Front républicain : ramener la paix en Algérie par la négociation, renvoyer dans leurs foyers les soldats du contingent, briser les “ féodalités” administratives et financières, libérer les prisonniers politiques, fermer les camps de concentration.

  Si, avant la démission de Mendès-France, celui-ci représentait au gouvernement la tendance à la négociation face à la tendance opposée, animée furieusement par Bourgès-Maunoury et Lacoste, aujourd’hui c’est la politique Lacoste qui fait l’unanimité. C’est la guerre à outrance qui a pour but chimérique de tenter d’isoler le maquis du peuple par l’extérmination.

  Devant cet objectif accepté par l’unanimité du gouvernement et la presque totalité du parlement français, il ne peut exister aucune divergence, sauf quand cette politique d’extermination dite “ de pacification “ aura échoué. Il est clair que les buts politiques déclarés à nouveau par Guy Mollet ne servent qu’à camoufler l’entreprise réelle qui veut être le nettoyage par le vide, de toutes nos forces vives.

  L ‘offensive militaire est doublée d’une offensive politique condamnée, d’avance, à un échec.

  La “ reconnaissance de la personnalité algérienne “ reste une formule vague sans contenu réel, concret, précis. La solution politique exprimée d’une façon schématique n’avait au début d’autres supports que deux idées-forces : celle de la consultation des Algériens par des élections libres et celle du cessez-le-feu. Les réformes fragmentaires et dérisoires étaient proclamées dans l’indifférence générale: provisoirement pas de représentation parlementaire au Palais Bourbon, dissolution de l’Assemblée algérienne, épuration timide de la police, remplacement de “ trois “ hauts fonctionnaires.augmentation des salaries agricoles, accès des musulmans à la fonction publique et à certains postes de direction, réforme agraire, élection au collège unique. Aujourd’hui le gouvemement Guy Mollet annonce l’existence de 6 ou 7 projets de statuts pour l’Algèrie, dont la ligne générale serait la création de deux assemblées, la première législative, la seconde économique, avec un gouvemement composé de ministres ou de commissaires et présidé d’office par un ministre du gouvernement français.

  Cela démontre d’une part l’évolution, grâce à notre combat, de l’opinion publique en France, et d’autre part le rêve insensé des gouvemants français de croire que nous accepterions un compromis honteux de ce genre.

  La tentative d’isoler les maquis de la solidarité du peuple algérien, préconisée par Naegelen sur le plan intérieur, devait être complétée par la tentative d’isoler la Révolution algérienne de la solidarité des peuples anticoionialistes, engagée par Pineau sur le plan extérieur.

  Le F.L.N. déjouera comme par le passé les plans futurs de l’adversaire.

  Nous mentionnerons l’appréciation sur la situation internationale dans la troisième partie.

II – LES PERSPECTIVES POLITIQUES

  La preuve est faite que la Révolution algérienne n’est pas une révolte de caractère anarchique, localisée, sans coordination, sans direction politique, vouée à l’échec.

  La preuve est faite qu’il s’agit au contraire d’une véritable révolution organisée, nationale et populaire, centralisée, guidée par un état-major capable de la conduire jusqu’à la victoire finale.

  La preuve est faite que le gouvemement français, convaincu de l’impossibilité d’une solution militaire, est obligé de rechercher une solution politique.

  Voilà pourquoi le F.L.N., inversement, doit se pénétrer de ce principe: la négociation suit la lutte à outrance contre un ennemi impitoyable, elle ne la précéde jamais.

  Notre position à cet égard est fonction de trois considérations essentielles pour bénéficier du rapport des forces:

  1) Avoir une doctrine politique claire ;

  2) Développer la lutte armée d’une façon incéssante jusqu’à l’insurrection générale;

  3) Engager une action politique d’une grande envergure.

  A) Pourquoi nous combattons.

  La Révolution algérienne a la mission historique de détruire de façon définitive et sans retour le régime colonial odieux, décadent, obstacle au progrès et à la paix.

 

  I) Les buts de guerre.

  Les buts de guerre, c’est le point final de la guerre à partir duquel se réalisent les buts de paix. Les buts de guerre, c’est la situation à laquelle on accule l’ennemi pour lui faire accepter tous nos buts de paix. Ce peut être la victoire militaire ou bien la recherche d’un cessez-le-feu ou d’un armistice en vue de négociations. Il ressort que, vu notre situation, nos buts de guerre sont politico-militaires. Ce sont:

  1) L’affaiblissement total de l’armée française, pour lui rendre impossible une victoire par les armes;

  2) La détérioration sur une grande echelle de l’économie colonialiste par le sabotage, pour rendre impossible l’administration normale du pays ;

  3) La perturbation au maximum de la situation en France sur le plan économique et social pour rendre impossible la continuation de la guerre ;

  4) L’isolement politique de la France en Algérie et dans le monde ;

  5) Donner à l’insurrection un développement tel qu’il la rende conforme au droit international (personnalisation de l’armée, pouvoir politique reconnaissable, respect des lois de la guerre, administration normale des zones libérées par l’A.L.N.) ;

  6) Soutenir constamment le peuple devant les efforts d’extermination des Français.

 

I) Les buts de guerre.

  Les buts de guerre, c’est le point final de la guerre à partir duquel se réalisent les buts de paix. Les buts de guerre, c’est la situation à laquelle on accule l’ennemi pour lui faire accepter tous nos buts de paix. Ce peut être la victoire militaire ou bien la recherche d’un cessez-le-feu ou d’un armistice en vue de négociations. Il ressort que, vu notre situation, nos buts de guerre sont politico-militaires. Ce sont:

  1) L’affaiblissement total de l’armée française, pour lui rendre impossible une victoire par les armes;

  2) La détérioration sur une grande echelle de l’économie colonialiste par le sabotage, pour rendre impossible l’administration normale du pays ;

  3) La perturbation au maximum de la situation en France sur le plan économique et social pour rendre impossible la continuation de la guerre ;

  4) L’isolement politique de la France en Algérie et dans le monde ;

  5) Donner à l’insurrection un développement tel qu’il la rende conforme au droit international (personnalisation de l’armée, pouvoir politique reconnaissable, respect des lois de la guerre, administration normale des zones libérées par l’A.L.N.) ;

  6) Soutenir constamment le peuple devant les efforts d’extermination des Français.

 

II) Cessez-Ie-feu.

CONDITIONS :

  a) politiques:

 1) Reconnaissance de la Nation algérienne indivisible.

  Cette clause est destinée à faire disparaître la fiction colonialiste de «1′Algérie française “.

  2) Reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie et de sa souveraineté dans tous les domaines, jusque et y compris la défense nationale et la diplomatie.

  3) Libération de tous les Algériens et Algériennes emprisonnés, internés ou exilés en raison de leur activité patriotique avant et après l’insurrection nationale du ler novembre 1954.

  4) Reconnaissance du F.L.N. comme seule organisation représentant le peuple algérien et seule habilitée en vue de toute négociation. En contrepartie, le F.L.N. est garant et responsable du cessez-le-feu au nom du peuple algérien.

  b) militaires:

  Les conditions militaires seront précisées ultérieurement.

III) Négociations pour la paix.

  1) Les conditions sur le cessez-Ie-feu étant remplies, l’interlocuteur valable et exclusif pour l’Algérie demeure le F.L.N. Toutes les questions ayant trait à la représentativité du peuple algérien sont du resort exclusif du F.L.N. (gouvernement, élections, etc.). Aucune ingérence de ce fait de la part du gouvernement français n’est admise.

  2) Les négociations se font sur la base de l’indépendance (diplomatie et défense nationale incluses).

  3) Fixation des points de discussion:

  - Limites du territoire algérien (limites actuelles y compris le Sahara algérien).

  - Minorité française (sur la base de l’option entre citoyenneté algérienne ou étrangère – pas de régime préferentiel – pas de double citoyenneté algérienne et française).

  - Biens français: de l’État français, des citoyens français.

  - Transfert des compétences (administration).

  - Formes d’assistance et de coopération françaises dans les domaines économique, monétaire, social, culturel, etc.

  - Autres points.

  Dans une deuxième phase, les négociations sont menées par un gouvernement chargé de préciser le contenu des têtes de chapitre. Ce gouvernement est issu d’une assemblée constituante, elle-même issue d’élections générales.

 

 III) Négociations pour la paix.

  1) Les conditions sur le cessez-Ie-feu étant remplies, l’interlocuteur valable et exclusif pour l’Algérie demeure le F.L.N. Toutes les questions ayant trait à la représentativité du peuple algérien sont du resort exclusif du F.L.N. (gouvernement, élections, etc.). Aucune ingérence de ce fait de la part du gouvernement français n’est admise.

  2) Les négociations se font sur la base de l’indépendance (diplomatie et défense nationale incluses).

  3) Fixation des points de discussion:

  - Limites du territoire algérien (limites actuelles y compris le Sahara algérien).

  - Minorité française (sur la base de l’option entre citoyenneté algérienne ou étrangère – pas de régime préferentiel – pas de double citoyenneté algérienne et française).

  - Biens français: de l’État français, des citoyens français.

  - Transfert des compétences (administration).

  - Formes d’assistance et de coopération françaises dans les domaines économique, monétaire, social, culturel, etc.

  - Autres points.

  Dans une deuxième phase, les négociations sont menées par un gouvernement chargé de préciser le contenu des têtes de chapitre. Ce gouvernement est issu d’une assemblée constituante, elle-même issue d’élections générales.

 

- La Fédération nord-africaine.

  L’Algérie libre et indépendante, brisant le colonialisme racial fondé sur l’arbitraire colonial, développera sur des bases nouvelles l’unité et la fraternité de la Nation algérienne dont la naissance fera rayonner sa resplendissante originalité.

  Mais les Algériens ne laisseront jamais leur culte de la Patrie, sentiment noble et généreux, dégénérer en un nationalisme chauvin, étroit et aveugle.

  C’est pourquoi ils sont en même temps les Nord-Africains sincères, attachés, avec passion et clairvoyance, à la solidarité naturelle et nécessaire des trois pays du Maghreb.

  L’Afrique du Nord est un tout par : la géographie, l’histoire, la langue, la civilisation, le devenir.

  Cette solidarité doit donc se traduire naturellement dans la création d’une Fédération des trois États nord-africains.

  Les trois peuples frères ont intérêt pour le commencement à organiser une défense commune, une orientation et une action diplomatique communes, la liberté des échanges, un plan commun et rationnel d’équipement et d’industrialisation, une politique monétaire, l’enseignement et l’échange concerté des cadres techniques, les échanges culturels, l’exploitation en commun de nos sous-sols et de nos régions sahariennes respectives.

  Les tâches nouvelles du F.L.N. pour préparer l’insurrection nationale.

  L ‘éventualité de l’ouverture des négociations pour la paix ne doit en aucun cas donner naissance à une griserie du succès, entraînant inévitablement un dangereux relâchement de la vigilance et de la démobilisation des énergies qui pourrait ébranler la cohésion politique du peuple.

  Au contraire le stade actuel de la Révolution algérienne exige la poursuite acharnée de la lutte armée, la consolidation des positions, le développement des forces militaires et politiques de la Résistance.

  L’ouverture des négociations et leur conduite à bonne fin sont conditionnées d’abord par le rapport des forces en présence.

  C’est pourquoi, sans désemparer, il faut travailler avec ensemble et précision pour transformer l’Algérie en un camp retranché, inexpugnable. Telle est la tâche que doivent remplir avec honneur et sans délai Ie F.L.N. et son Armée de Libération nationale.

  Dans ce but, reste valable plus que jamais le mot d’ordre fondamental :

  Tout pour le front de la lutte armée.

  Tout pour obtenir une victoire décisive.

  L’indépendance de l’ Algérie n’est plus la revendication publique, le rêve qui a longtemps bercé le peuple algérien courbé sous le joug de la domination française.

  C’est aujourd’hui un but inmmédiat qui se rapproche à une allure vertigineuse pour devenir, très bientôt, une lumineuse réalité.

  Le F.L.N. marche à pas de géant pour dominer la situation sur le plan militaire, politique et diplomatique.

  Objectifs nouveaux: préparer dès maintenant, d’une façon systématique, l’insurrection générale, inséparable de la libération nationale.

  a) – Affaiblir l’armature militaire, policière, administrative et politique du colonialisme ;

  b) – Porter une grande attention, et d’une manière ininterrompue, aux côtés techniques de la question, notamment l’acheminement du maximum de moyens matériels ;

  c) – Consolider et élever la synchronisation de l’action politico-militaire.

  Faire face aux inévitables manoeuvres de division, de divergence ou d’isolement lancées par l’ennemi, par une contre-offensive intelligente et vigoureuse basée sur l’amélioration et le renforcement de la Révolution populaire libératrice.

  a) – Cimenter l’union nationale anti-impérialiste ;

  b) – S’appuyer d’une façon plus particulière sur les couches sociales les plus nombreuses, les plus pauvres, les plus révolutionnaires, fellahs, ouvriers agricoles ;

  c) – Convaincre avec patience et persévérance les éléments retardataires, encourager les hésitants, les faibles, les modérés, éclairer les inconscients ;

  d) – Isoler les ultra-colonialistes en recherchant l’alliance des éléments libéraux, d’origine européenne ou juive, même si leur action est encore timide ou neutraliste.

  Sur le plan extérieur, rechercher le maximum de soutien matériel, moral, et psychologique.

  a) – Augmenter le soutien de l’opinion publique ;

  b) – Développer l’aide diplomatique en gagnant à la cause algérienne les gouvernements des pays neutralisés par la France ou insuffisamment informés sur le caractère national de la guerre d’Algérie.

 

- La Fédération nord-africaine.

  L’Algérie libre et indépendante, brisant le colonialisme racial fondé sur l’arbitraire colonial, développera sur des bases nouvelles l’unité et la fraternité de la Nation algérienne dont la naissance fera rayonner sa resplendissante originalité.

  Mais les Algériens ne laisseront jamais leur culte de la Patrie, sentiment noble et généreux, dégénérer en un nationalisme chauvin, étroit et aveugle.

  C’est pourquoi ils sont en même temps les Nord-Africains sincères, attachés, avec passion et clairvoyance, à la solidarité naturelle et nécessaire des trois pays du Maghreb.

  L’Afrique du Nord est un tout par : la géographie, l’histoire, la langue, la civilisation, le devenir.

  Cette solidarité doit donc se traduire naturellement dans la création d’une Fédération des trois États nord-africains.

  Les trois peuples frères ont intérêt pour le commencement à organiser une défense commune, une orientation et une action diplomatique communes, la liberté des échanges, un plan commun et rationnel d’équipement et d’industrialisation, une politique monétaire, l’enseignement et l’échange concerté des cadres techniques, les échanges culturels, l’exploitation en commun de nos sous-sols et de nos régions sahariennes respectives.

  Les tâches nouvelles du F.L.N. pour préparer l’insurrection nationale.

  L ‘éventualité de l’ouverture des négociations pour la paix ne doit en aucun cas donner naissance à une griserie du succès, entraînant inévitablement un dangereux relâchement de la vigilance et de la démobilisation des énergies qui pourrait ébranler la cohésion politique du peuple.

  Au contraire le stade actuel de la Révolution algérienne exige la poursuite acharnée de la lutte armée, la consolidation des positions, le développement des forces militaires et politiques de la Résistance.

  L’ouverture des négociations et leur conduite à bonne fin sont conditionnées d’abord par le rapport des forces en présence.

  C’est pourquoi, sans désemparer, il faut travailler avec ensemble et précision pour transformer l’Algérie en un camp retranché, inexpugnable. Telle est la tâche que doivent remplir avec honneur et sans délai Ie F.L.N. et son Armée de Libération nationale.

  Dans ce but, reste valable plus que jamais le mot d’ordre fondamental :

  Tout pour le front de la lutte armée.

  Tout pour obtenir une victoire décisive.

  L’indépendance de l’ Algérie n’est plus la revendication publique, le rêve qui a longtemps bercé le peuple algérien courbé sous le joug de la domination française.

  C’est aujourd’hui un but inmmédiat qui se rapproche à une allure vertigineuse pour devenir, très bientôt, une lumineuse réalité.

  Le F.L.N. marche à pas de géant pour dominer la situation sur le plan militaire, politique et diplomatique.

  Objectifs nouveaux: préparer dès maintenant, d’une façon systématique, l’insurrection générale, inséparable de la libération nationale.

  a) – Affaiblir l’armature militaire, policière, administrative et politique du colonialisme ;

  b) – Porter une grande attention, et d’une manière ininterrompue, aux côtés techniques de la question, notamment l’acheminement du maximum de moyens matériels ;

  c) – Consolider et élever la synchronisation de l’action politico-militaire.

  Faire face aux inévitables manoeuvres de division, de divergence ou d’isolement lancées par l’ennemi, par une contre-offensive intelligente et vigoureuse basée sur l’amélioration et le renforcement de la Révolution populaire libératrice.

  a) – Cimenter l’union nationale anti-impérialiste ;

  b) – S’appuyer d’une façon plus particulière sur les couches sociales les plus nombreuses, les plus pauvres, les plus révolutionnaires, fellahs, ouvriers agricoles ;

  c) – Convaincre avec patience et persévérance les éléments retardataires, encourager les hésitants, les faibles, les modérés, éclairer les inconscients ;

  d) – Isoler les ultra-colonialistes en recherchant l’alliance des éléments libéraux, d’origine européenne ou juive, même si leur action est encore timide ou neutraliste.

  Sur le plan extérieur, rechercher le maximum de soutien matériel, moral, et psychologique.

  a) – Augmenter le soutien de l’opinion publique ;

  b) – Développer l’aide diplomatique en gagnant à la cause algérienne les gouvernements des pays neutralisés par la France ou insuffisamment informés sur le caractère national de la guerre d’Algérie.

 

III. MOYENS D’ACTION ET DE PROPAGANDE

  Les perspectives politiques générales tracées précédemment mettent en relief la valeur et la vérité des moyens d’action que le F.L.N. doit engager pour assurer la victoire complète du noble combat pour l’indépendance de la patrie martyre.

  Nous allons en préciser les grandes lignes sur le plan algérien, français et étranger.

 

1) Comment organiser et diriger des millions d’hommes dans un gigantesque combat

  L’union psycho-politique du peuple algérien forgée et consolidée dans la lutte armée est aujourd’hui une réalité historique.

  Cette union nationale, patriotique, anticolonialiste, constitue la base fondamentale de la principale force politique et militaire de la Résistance.

  Il convient de la maintenir intacte, inentamée, dynamique, en évitant parfois les fautes impardonnables de sectarisme ou d’opportunisme, pouvant favoriser les manoeuvres diaboliques de l’ennemi.

  Le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de maintenir le F.L.N. comme guide unique de la Révolution algérienne; cette condition ne doit pas être interprétée comme un sentiment de vanité égoïste ou un esprit de suffisance aussi dangereux que méprisable.

  C’est l’expression d’un principe révolutionnaire : réaliser l’unité de commandement dans un état-major qui a déjà donné les preuves de sa capacité, de sa clairvoyance, de sa fidélité à la cause du peuple algérien.

  II ne faut jamais oublier que, jusqu’au déclenchement de la Révolution, la force de l’impérialisme français ne résidait pas seulement dans sa puissance militaire et policière, mais aussi dans la faiblesse du pays dominé, divisé, mal préparé à la lutte organisée, et surtout, pendant une longue période, de l’insuffisance politique des dirigeants des diverses fractions du mouvement anticolonialiste.

  L’existence d’un F.L.N. puissant, plongeant ses racines profondes dans toutes les couches du peuple est une des garanties indispensables.

  a) – Installer organiquement le F.L.N. dans tout le pays, dans chaque ville, village, mechta, quartier, entreprise, ferme, université, collège, etc.

  b) – Politiser le maquis.

  c) – Avoir une politique de cadres formés politiquement, éprouvés, veillant au respect de la structure de l’organisation, vigilants, capables d’initiatives.

  d) – Répondre avec rapidité et clarté à tous les mensonges, dénoncer les provocations, populariser les mots d’ordre du F.L.N. en éditant une littérature abondante, variée, touchant les secteurs même les plus restreints.

  Multiplier les centres de propagande avec machines à écrire, papier, ronéo (reproduction des documents nationaux et édition de bulletin ou tracts locaux).

  Éditer brochure sur la Révolution et bulletin intérieur pour directives et conseils aux cadres.

  Bien se pénétrer de ce principe : La propagande n’est pas l’agitation qui se caractérise par la violence verbale, souvent stérile et sans lendemain. En ce moment ou le peuple algérien est mûr pour l’action armée positive et féconde, le langage du F.L.N. doit traduire sa maturité en prenant la forme sérieuse, mesurée et nuancée sans manquer pour cela de la férmeté, de la franchise et de la flamme révolutionnaire.

  Chaque tract, déclaration, interview ou proclamation du F.L.N. a aujourd’hui une résonance intemationale. C’est pourquoi nous devons agir avec un réel esprit de responsabilité qui fasse honneur au prestige mondial de l’Algérie en marche vers la liberté et l’indépendance.

 

1) Comment organiser et diriger des millions d’hommes dans un gigantesque combat

  L’union psycho-politique du peuple algérien forgée et consolidée dans la lutte armée est aujourd’hui une réalité historique.

  Cette union nationale, patriotique, anticolonialiste, constitue la base fondamentale de la principale force politique et militaire de la Résistance.

  Il convient de la maintenir intacte, inentamée, dynamique, en évitant parfois les fautes impardonnables de sectarisme ou d’opportunisme, pouvant favoriser les manoeuvres diaboliques de l’ennemi.

  Le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de maintenir le F.L.N. comme guide unique de la Révolution algérienne; cette condition ne doit pas être interprétée comme un sentiment de vanité égoïste ou un esprit de suffisance aussi dangereux que méprisable.

  C’est l’expression d’un principe révolutionnaire : réaliser l’unité de commandement dans un état-major qui a déjà donné les preuves de sa capacité, de sa clairvoyance, de sa fidélité à la cause du peuple algérien.

  II ne faut jamais oublier que, jusqu’au déclenchement de la Révolution, la force de l’impérialisme français ne résidait pas seulement dans sa puissance militaire et policière, mais aussi dans la faiblesse du pays dominé, divisé, mal préparé à la lutte organisée, et surtout, pendant une longue période, de l’insuffisance politique des dirigeants des diverses fractions du mouvement anticolonialiste.

  L’existence d’un F.L.N. puissant, plongeant ses racines profondes dans toutes les couches du peuple est une des garanties indispensables.

  a) – Installer organiquement le F.L.N. dans tout le pays, dans chaque ville, village, mechta, quartier, entreprise, ferme, université, collège, etc.

  b) – Politiser le maquis.

  c) – Avoir une politique de cadres formés politiquement, éprouvés, veillant au respect de la structure de l’organisation, vigilants, capables d’initiatives.

  d) – Répondre avec rapidité et clarté à tous les mensonges, dénoncer les provocations, populariser les mots d’ordre du F.L.N. en éditant une littérature abondante, variée, touchant les secteurs même les plus restreints.

  Multiplier les centres de propagande avec machines à écrire, papier, ronéo (reproduction des documents nationaux et édition de bulletin ou tracts locaux).

  Éditer brochure sur la Révolution et bulletin intérieur pour directives et conseils aux cadres.

  Bien se pénétrer de ce principe : La propagande n’est pas l’agitation qui se caractérise par la violence verbale, souvent stérile et sans lendemain. En ce moment ou le peuple algérien est mûr pour l’action armée positive et féconde, le langage du F.L.N. doit traduire sa maturité en prenant la forme sérieuse, mesurée et nuancée sans manquer pour cela de la férmeté, de la franchise et de la flamme révolutionnaire.

  Chaque tract, déclaration, interview ou proclamation du F.L.N. a aujourd’hui une résonance intemationale. C’est pourquoi nous devons agir avec un réel esprit de responsabilité qui fasse honneur au prestige mondial de l’Algérie en marche vers la liberté et l’indépendance.

 

2) Clarifier le climat politique

  Pour conserver juste 1′orientation de la Résistance toute entière dressée pour détruire l’ennemi séculaire, nous devons balayer tous les obstacles et tous les écrans placés sur notre chemin par les éléments conscients ou inconscients d’une action néfaste, condamnés par l’expérience.

 

) Transformer le torrent populaire en énergie créatrice

  Le F.L.N. doit être capable de canaliser des immenses vagues qui soulèvent l’enthousiasme patriotique de la nation. La puissance irresistible de la colère populaire ne doit pas se perdre comme la force extraordinaire du torrent qui s’évanouit dans les sables.

  Pour la transformer en énergie créatrice le F.L.N. a entrepris un colossal travail de brassage de millions d’hommes.

  II s’agit d’être présent partout.

  Il faut organiser sous des formes multiples, souvent complexes, toutes les branches de 1′activité humaine :

 

2) Clarifier le climat politique

  Pour conserver juste 1′orientation de la Résistance toute entière dressée pour détruire l’ennemi séculaire, nous devons balayer tous les obstacles et tous les écrans placés sur notre chemin par les éléments conscients ou inconscients d’une action néfaste, condamnés par l’expérience.

3) Transformer le torrent populaire en énergie créatrice

  Le F.L.N. doit être capable de canaliser des immenses vagues qui soulèvent l’enthousiasme patriotique de la nation. La puissance irresistible de la colère populaire ne doit pas se perdre comme la force extraordinaire du torrent qui s’évanouit dans les sables.

  Pour la transformer en énergie créatrice le F.L.N. a entrepris un colossal travail de brassage de millions d’hommes.

  II s’agit d’être présent partout.

  Il faut organiser sous des formes multiples, souvent complexes, toutes les branches de 1′activité humaine

 

a) Le mouvement paysan.

  La participation massive de la population des fellahs, khammes et ouvriers agricoles à la Révolution, la proportion dominante qu’elle représente dans les moudjahidines ou moussebilines de l’Armée de Libération nationale ont profondément marqué le caractère populaire de la Résistance algérienne.

  Pour en mesurer 1′importance exceptionnelle, il suffit d’examiner le revirement spectaculaire de la politique agraire colonialiste.

  Alors que cette politique était basée essentiellement sur le vol des terres (habous, arch, melk) les expropriations s’étant poursuivies jusqu’en 1945-1946, le gouvemement français préconise aujourd’hui la réforme agraire. Il ne recule pas devant la promesse de distribuer une partie des terres d’irrigation, en mettant en application la loi Martin restée lettre morte à la suite du véto personnel d’un haut fonctionnaire au service de la grosse colonisation. Lacoste lui-même ose envisager, dans ce cas, une mesure révolutionnaire : l’expropriation d’une partie des grands domaines.

  Par souci d’équilibre, pour apaiser la furieuse opposition des gros colons, le gouvernement français a décidé la réforme du khammessat. C’est là une mesure trompeuse tendant à faire croire à l’existence d’une rivalité intestine entre fellahs et khammes, alors que le métayage a déjà évolué naturellement vers un processus plus équitable, sans l’intervention officielle, pour se transformer généralement en « chourka benesf » ou l’association par moitié.

  Ce changement de tactique traduit le profond désarroi du colonialisme voulant tenter de tromper la paysannerie pour la détacher de la Révolution.

  Cette manoeuvre grossière de dernière heure ne dupera pas les fellahs qui out déjà mis en échec la vieille chimère des « affaires indigenes » séparant artificiellement les Algériens en Berbères et Arabes hostiles.

  Car la population paysanne est profondément convaincue que sa soif de terre ne pourra être satisfaite que par la victoire de l’indépendance nationale.

  La véritable réforme agraire, solution patriotique de la misère des campagnes, est inséparable de la destruction totale du régime colonial.

  Le F.L.N. doit s’engager à fond dans cette politique juste, légitime et sociale. Elle aura pour conséquence:

  a) – La haine irreductible à l’endroit du colonialisme français, de son administration, de son armée, de sa police et des traîtres collaborateurs ;

  b) – La constitution de réserves humaines inépuisables pour l’A.L.N. et la Résistance ;

  c) – L ‘extension de l’insécurité dans les campagnes (sabotages, incendies de fermes, destruction des tabacoops et des vinicoops, symboles de la présence colonialiste) ;

  d) – La création des conditions pour la consolidation et l’organisation de nouvelles zones libérées.

 

b) Le mouvement ouvrier.

  La classe ouvrière peut et doit apporter une contribution plus dynamique pouvant conditionner l’évolution rapide de la Révolution, sa puissance et son succès final.

  Le F.L.N. salue la création de I’U.G.T.A. comme l’expression d’une saine réaction des travailleurs contre l’influence paralysante des dirigeants de la C.G.T., de F.O. et de la C.F.T.C.

  L’U.G.T.A. aide la population salariée à sortir du brouillard de la confusion et de l’attentisme.

  Le gouvernement socialiste français et la direction néo-colonialiste de F.O. sont inquiets de l’affiliation internationale de l’U.G.T.A. à la C.I.S.L., dont l’aide à I’V.G.T.A. et à la Centrale Marocaine a été positive dans divers domaines nationaux et extérieurs.

  La naissance et le développement de I’U.G.T.A. ont eu en effet un profond retentissement. Son existence a provoqué immédiatement un violent remous au sein de la C.G.T., abandonnée en masse par les travailleurs. Les dirigeants communistes ont essayé vainement de retenir les cadres les plus conscients en essayant de retrouver sous les cendres l’esprit de l’ancienne C.G.T.U. dont le mot d’ordre de l’indépendance de l’Algérie fut enterré au lendemain de l’unité syndicale en 1935.

  Mais pour devenir une Centrale nationale, il ne suffit pas à la filiale de la C.G.T. parisienne de modifier le titre ni de changer la couleur de la carte, ni même de couper un cordon ombilical atrophié.

  Pour s’adapter aux fonctions nouvelles du mouvement ouvrier ayant déjà atteint l’âge adulte, il ne suffisait pas à l’U.G.S.A. de changer de forme ou d’aspect extérieur. Quiconque observe les vélléités communistes ne peut manquer de retrouver le rythme et la méthode colonialistes qui ont présidé à la transformation des délégations financières en la bâtarde Assemblée algérienne.

  L’accession de certains militants à des postes de direction syndicale rappelle singulièrement la promotion symbolique de certains élus administratifs.

  Dans les deux cas, il aurait fallu changer le but, la nature et le contenu du Foyer civique et du Palais Carnot.

  L’incapacité de la direction du P.C.A. sur le plan politique ne pouvait que se traduire sur le plan syndical et entraîner la même faillite.

  L’U.G.T.A. est le reflet de la profonde transformation qui s’est produite dans le mouvement ouvrier, à la suite d’une longue évolution et surtout après le bouleversement révolutionnaire provoqué par la lutte pour l’indépendance nationale.

  La nouvelle centrale algérienne diffère des autres organisations C.G.T., F.O. et C.F.T.C. dans tous les domaines, notamment par l’absence de tutelle, le choix de l’état-major, la structure rationnelle, l’orientation juste et la solidarité fraternelle en Algérie, en Afrique du Nord et dans le monde entier.

  1) Le caractère national se traduit non seulement par une indépendance organique, détruisant les contradictions inhérentes à une tutelle étrangère, mais aussi par une liberté totale dans la défense des travailleurs dont les intérêts vitaux se confondent avec ceux de toute la nation algérienne.

  2) La direction est formée non par des éléments issus d’une minorité ethnique n’ayant jamais subi l’oppression coloniale, toujours enclins au paternalisme, mais par des patriotes dont la conscience nationale aiguise la combativité contre la double pression de l’exploitation sociale et de la haine raciale.

  3) La “colonne vertébrale» est constituée non par une aristocratie ouvrière (fonctionnaires et cheminots) mais par les couches les plus nombreuses et les plus exploitées (dockers, mineurs, ouvriers agricoles, véritables parias jusqu’ici abandonnés honteusement à la merci des seigneurs de la vigne).

  4) Le souffle révolutionnaire purifie le climat syndical non seulement en chassant l’esprit néo-colonialiste et le chauvinisme national qu’il engendre, mais en créant les conditions pour l’épanouissement d’une fraternité ouvrière, impérméable au racisme.

  5) L ‘action syndicale, maintenue longtemps dans le cadre étroit des revendications économiques et sociales, isolée de la perspéctive générale, est devenue non un frein dans la lutte anticolonialiste mais un accélérateur dans le combat pour la liberté et la justice sociale.

  6) La population laborieuse algérienne, jugée jusqu’ici comme mineure ne méritant pas l’émancipation, est appelée, non à occuper un rang subalteme dans le mouvement social français, mais à coopérer brillamment avec le mouvement ouvrier nord-africain et international.

  7) L’U.G.S.A. – C.G.T. se verra inévitablement contrainte de se dissoudre à l’exemple des organisations similaires de Tunisie et du Maroc pour céder entièrement la place à l’U.G.T.A., centrale nationale authentique et unique, groupant tous les travailleurs algériens sans distinction.

  Le F.L.N. ne doit pas négliger le rôle politique qu’il peut jouer pour aider et compléter l’action syndicale indépendante de l’U.G.T.A. en vue de sa consolidation et de son renforcement.

  Les militants F.L.N. doivent être parmi les plus dévoués, les plus actifs, toujours soucieux de respecter les règles démocratiques selon la tradition en honneur dans le mouvement ouvrier libre.

  Pas de schématisme: tenir compte de chaque situation concrète et adapter les formes d’action aux conditions particulières, subjectives de chaque corporation.

  - Développer l’esprit de combativité en organisant sans retard l’action revendicative sous une forme souple et variée selon les conditions concrètes du moment (arrêt de travail, grèves locales, corporatives, de solidarité).

  - Entrainer dans l’action les travailleurs européens.

  - Concrétiser la sympathie pour l’A.L.N. en transformant en action de soutien la résistance: souscriptions, fournitures aux combattants, actes de sabotage, grèves de solidarité, grèves politiques.

 

c) Le mouvement des jeunes

  La jeunesse algérienne a les qualités naturelles de dynamisme, de dévouement et d’héroïsme.

  De plus, elle se caractérise par un fait rare. Très nombreuse, elle représente près de la moitié de la population totale, en raison d’un développement démographique exceptionnel.

  En outre elle possède une qualité originale : la maturité précoce. En raison de la misère, de l’oppression coloniale, elle passe rapidement de l’enfance à l’âge adulte; la période de l’adolescence est singulièrement réduite.

  Elle suit avec passion, avec le mépris de la peur et la mort, l’organisation révolutionnaire qui peut la conduire à la conquête de son pur idéal de liberté.

  La Révolution algérienne, les exploits de l’A.L.N. et l’action clandestine du F.L.N. répondent à sa témérité que nourrit le plus noble sentiment patriotique.

  C’est donc pour le F.L.N. un levier infléxible d’une puissance et d’une résistance formidables.

 

d) Intellectuels et professions libérales

  Le ralliement des intellectuels à la patrie algérienne, le fait que la “francisation” n’a pas réussi à étouffer leur conscience nationale, la rupture avec les positions idéalistes individualistes ou réformistes, sont les preuves d’une saine orientation politique.

  1) Former des comités d’action des intellectuels patriotes.

  a) Propagande: indépendance de l’Algérie.

  b) Contacts avec libéraux français.

  c) Souscriptions.

  Le F.L.N. devra assigner aux étudiants et étudiantes, d’une manière rationnelle, des tâches précises dans les domaines ou ils peuvent rendre le mieux : politique, administratif, culturel, sanitaire, économique, etc.

  2) Organiser des services de santé:

  a) chirurgiens, médecins, pharmaciens en liaison avec les hospitaliers (internes et infirmiers);

  b) soins, médicaments, pansements;

  c) infirmiers de campagne, traîtement des malades et convalescents.


e) Commerçants et artisans

À coté du syndicat commercial algérien, dominé par le monopoleur Schiaffino, maître des Chambres de commerce, et le mouvement Poujade raciste et colonial-fasciste, se trouvait le vide constitué par l’absence d’une véritable Centrale commerciale et artisanale, dirigée par des patriotes pour assurer la défense de l’économie algérienne.

  L’U.G.C.A. prendra donc une place importante à côté de l’organisation ouvrière soeur de l’U.G.T.A.

  Le F.L.N. doit l’aider à se développer rapidement en créant les conditions politiques les plus favorables:

  1) Lutte contre les impôts ;

  2) Boycott des grossistes colonialistes, poujadistes, apportant un soutien actif à la guerre impérialiste.

 

f} Le mouvement des femmes

  D’immenses possibilités existent et sont de plus en plus nombreuses dans ce domaine.

  Nous saluons avec émotion, avec admiration, l’exaltant courage révolutionnaire des jeunes filles et des jeunes femmes, des épouses et des mères; de toutes nos soeurs “ moudjahidates “ qui participent activement, et parfois les armes à la main, à la lutte sacrée pour la libération de la Patrie.

  Chacun sait que les Algériennes ont chaque fois participé activement aux insurrections nombreuses et renouvelées qui ont dressé, depuis 1830, l’Algérie contre l’occupation française.

  Les explosions principales de 1864 des Ouled Sidi Cheikh du Sud Oranais, de 1871 en Kabylie, de 1916 dans les Aurès et la région de Mascara ont illustré à jamais l’ardent patriotisme, allant jusqu’au sacrifice suprême de la femme algérienne.

  Celle-ci est aujourd’hui convaincue que la Révolution actuelle aboutira inéxorablement à la conquête de l’indépendance.

  L’exemple récent de la jeune fille kabyle qui repousse une demande en mariage, parce que n’émanant pas d’un maquisard, illustre d’une façon magnifique le moral sublime qui anime les Algériennes.

 Il est donc possible d’organiser dans ce domaine, avec des méthodes originales propres aux moeurs du pays, un redoutable et efficace moyen de combat :

  a) soutien moral des combattants et des résistants;

  b) renseignements, liaisons, ravitaillement, refuges ;

  c) aide aux familles et enfants de maquisards, de prisonniers ou d’internés.

 

4) La recherche des alliances

  Pour libérer leur patrie enchaînée, les Algériens comptent d’abord sur eux-mêmes.

  L’action politique, comme la science militaire, enseignent qu’il ne faut négliger aucun facteur, même apparemment peu important, pour assurer la victoire.

  C’est pourquoi Ie F.L.N. a entrepris avec succès la mobilisation de toutes les énergies nationales. Mais il ne laissera pas l’ennemi colonialisle s’appuyer sur la totalité de la minorité ethnique en Algérie, dresser contre nous l’opinion en France et nous priver de la solidarité internationale.

 

a) Les libéraux algériens

À la différence de la Tunisie et du Maroc la minorité ethnique d’origine européenne a une importance numérique dont il faut tenir compte. Elle est renforcée par une immigration permanente jouissant d’une aide officielle et fournissant au régime colonial une fraction importante de ses soutiens les plus farouches, les plus obstinés, les plus racistes.

  Mais en raison de ses privileges inégaux, du rôle qu’elle joue dans la hiérarchie économique, administrative et politique du système colonialisle, la population d’origine européenne ne constitue pas un bloc indissoluble autour de la grosse colonisation dirigeante.

  L ‘esprit de race supérieure est général. Mais il se manifeste sous des aspects nuancés, allant de la frénésie du type “ sudiste “ à l’hypocrisie paternaliste.

  Le colonialisme français, maître tout puissant de l’administration algérienne, de la police, du monopole de la presse, de la radio, s’est montré souvent capable d’exercer une pression psychologique pouvant cristalliser l’opinion publique autour d’une idée-force réactionnaire.

  Le départ de Soustelle et la manifestation du 6 février ont été les preuves d’une grande habileté dans l’art de la provocation et du complot.

  Le résultat fut la capitulation du chef du gouvernement français.

  Pour atteindre son but, le colonialisme organisa la panique. Il accusa le gouvemement d’abandonner la minorité ethnique non-musulmane à la « barbarie arabe ”, à la “ guerre sainte ”, à une Saint-Barthélemy plus immonde.

  Le slogan fabriqué par le maître-chanteur Reygass et diffusé par le bourreau Benquet-Crevaux, l’odieuse image: “ la valise ou le cercueil “, semblent aujourd’hui anodins.

  Les anciens partis nationalistes n’ont pas toujours accordé à cette question l’importance qu’elle mérite. Ne prêtant d’attention que pour l’opinion musulmane, its ont négligé souvent de relever comme il convient des déclarations maladroites de certains charlatans ignorés, apportant en fait de l’eau au moulin de l’ennemi principal.

  Actuellement, la contre-offensive est encore faible. La presse libérale de France ne peut enrayer totalement le poison colonialiste. Les moyens d’expression du F.L.N. sont insuffisants.

  Heureusement, la Résistance algérienne n’a pas fait de faute majeure pouvant justifier les calomnies de la presse colonialiste du service psychologique de l’armée colonialiste, convaincu de mensonges flagrants par les témoignages de journalistes français et étrangers.

  Voilà pourquoi le bloc colonialiste et raciste, sans fissure le 6 fevrier, commence à se désagréger. La panique a cédé la place peu a peu à un sentiment plus réaliste. La solution militaire devant rétablir le statu-quo est un mirage évident. La question dominante aujourd’hui, c’est le retour à une paix négociée : quelle est la place qui sera faite à ceux qui considérent l’Algérie comme patrie toujours généreuse, même après la disparition du règne de Borgeaud ?

 

Des tendances diverses apparaîssent:

  1) Le neutralisme est le courant le plus important. Il exprime le souhait de laisser les ultracolonialistes défendre leurs privilèges menacés par les nationalistes “ extrémistes “ ;

  2) Les partisans d’une solution “ intermédiaire “; la négociation pour “ une communauté algérienne à égale distance entre le colonialisme français et le rétrograde impérialisme arabe » par la création d’une double nationalité ;

  3) La tendance la plus audacieuse accepte l’indépendance de l’Algérie et la nationalité algérienne, à la condition de s’opposer à l’ingérence américaine, anglaise et égyptienne.

  Cette analyse est sommaire. EIle n’a d’autre but que de souligner la différenciation qui s’opère dans le large éventail de l’opinion publique européenne.

  Ce serait donc une erreur impardonnable que de mettre dans le “ même sac » tous les Algériens d’origine européenne ou juive.

  Comme it serait impardonnable de nourrir l’illusion de pouvoir les gagner entièrement à la cause de la libération nationale.

  L ‘objectif à atteindre, c’est l’isolement de l’ennemi colonialiste qui opprime le peuple algérien.

  Le F.L.N. doit donc s’efforcer d’accentuer l’évolution de ce phénomene psychologique en neutralisant une fraction importante de la population européenne.

  La Révolution algérienne n’a pas pour but de “ jeter à la mer “ les Algériens d’origine européenne, mais de détruire le joug colonial inhumain.

  La Révolution algérienne n’est pas une guerre civile, ni une guerre de religion.

  La Révolution algérienne veut conquérir l’indépendance nationale pour installer une république démocratique et sociale garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens d’une même patrie, sans discrimination.


a) La minorité juive.

  Ce principe fondamental, admis par la morale universelle, favorise la naissance dans l’opinion israélite d’un espoir dans le maintien d’une cohabitation pacifique millénaire.

  D’abord, la minorité juive a été particulièrement sensible à la campagne de démoralisation du colonialisme. Des représentants de leur communauté ont proclamé au congrès mondial juif de Londres leur attachement à la citoyenneté française, les mettant au-dessus de leurs compatriotes musulmans.

  Mais le déchaînement de la haine antisémite qui a suivi les manifestations colonialo-fascistes a provoqué un trouble profond qui fait place à une saine réaction d’auto-défense.

  Le premier réflexe fut de se préserver du danger d’être pris entre deux feux. Il se manifeste par la condamnation des Juifs, membres du “ 8 Novembre “ et du mouvement poujadiste, dont l’activité trop voyante pouvait engendrer le mécontentement vindicatif contre toute la communauté.

  La correction infléxible de la Résistance algérienne, réservant tous ses coups au colonialisme, apparut aux plus inquiets comme une qualité chevaleresque d’une noble colère des faibles contre les tyrans.

  Des intellectuels, des étudiants, des commerçants prirent l’initiative de susciter un mouvement d’opinion pour se désolidariser des gros colons et des anti-juifs.

  Ceux-la n’avaient pas la mémoire courte. lls n’ont pas oublié l’infame souvenir du régime de Vichy. Pendant quatre ans, 185 lois, decrets ou ordonnances les ont privés de leurs droits, chassés des administrations et des universités, spoliés de leurs immeubles et de leurs fonds de commerce, dépouillés de leurs bijoux.

  Leurs coréligionnaires de France étaient frappés d’une amende collective de un milliard. lls étaient traqués, arrêtés, internés au camp de Drancy et envoyés par wagons plombés en Pologne ou beaucoup périrent dans les fours crématoires.

  Au lendemain de la libération de la France, la communauté juive algérienne retrouva rapidement ses droits et ses biens grâce à l’appui des élus musulmans, malgré l’hostilité de l’administration pétainiste.

  Aura-t-elle la naïveté de croire que la victoire des ultra-colonialistes, qui sont précisement les mêmes qui l’ont persécutée naguère, ne ramènera pas le même malheur?

  Les Algériens d’origine juive n’ont pas encore surmonté leur trouble de conscience, ni choisi de quel côté se diriger.

  Espérons qu’ils suivront en grand nombre le chemin de ceux qui ont répondu à l’appel de la patrie généreuse, donné leur amitié à la Révolution en revendiquant déjà avec fierté, leur nationalité algérienne.

  Cette option est basée sur l’expérience, le bon gens et la clairvoyance.

  En dépit du silence du Grand Rabbin d’Alger, contrastant avec l’attitude réconfortante de I’Archevêque se dressant courageusement et publiquement contre le courant et condamnant l’injustice coloniale, l’immense majorité des Algériens s’est gardée de considérer la communauté juive, comme passée définitivement dans le camp ennemi.

  Le F.L.N. a étouffé dans l’oeuf des provocations nombreuses du gouvernement général. En dehors du châtiment individuel infligé aux policiers et contre-terroristes responsables de crimes contre la population innocente, l’Algérie a été préservée de tout pogrom. Le boycottage des commerçants juifs, devant suivre le boycottage des Mozabites, a été enrayé avant même d’exploser.

  Voila pourquoi, le conflit arabo-israélien n’a pas eu, en Algérie, de repércussions graves, ce qui aurait comblé le voeu des ennemis du peuple algérien.

  Sans puiser dans l’histoire de notre pays les preuves de tolérance religieuse, de collaboration dans les plus hauls postes de l’État, de cohabitation sincère, la Révolution algérienne a montré, par les actes, qu’elle mérite la confiance de la minorité juive pour lui garantir sa part de bonheur dans l’Algérie indépendante.

  En effet, la disparition du régime colonial qui s’est servi de la minorité juive comme tampon pour attenuer les chocs anti-impérialistes, ne signifie pas forcément sa paupérisation.

  C’est une hypothèse absurde que de s’imaginer que «1′Algérie ne serait rien sans la France  “..

  La prospérité économique des peuples affranchis est évidente.

  Le revenu national, plus important, assurera à tous les Algériens une vie plus confortable.

Tenant compte de ce qui précéde, le F.L.N. recommande:

  1) Encourager et aider à la formation de comités et mouvements de libéraux algériens, même ceux ayant au départ des objectifs limités.

  a) Comité d’action contre la guerre d’ Algérie ;

  b) Comité pour la négociation et la paix ;

  c) Comité pour la nationalité algérienne ;

  d) Comité de soutien des victimes de la repression ;

  e) Comite d’études du problème algérien ;

  f) Comité pour la défense des libertés démocratiques ;

  g) Comité pour le désarmement des milices civiles ;

  h) Comité d’aide aux ouvriers agricoles (parrainage des syndicats, soutien des grèves, défense des enfants et des femmes exploités).

  2) Intensifier la propagande auprès des rappelés et des soldats du contingent.

  a) Envoi de livres, revues, journaux, tracts anticolonialistes ;

  b) Comité d’accueil des permissionnaires ;

  c) Théâtre: pièces exaltant la lutte patriotique pour l’indépendance.

  3) Multiplier les comités de femmes de mobilisés pour exiger le rappel de leurs maris.

  c) L’action du F.L.N. en France

1) Développer l’appui de l’opinion libérale.

  L’analyse de l’éventail politique chez les libéraux en Algérie peut être valable pour saisir les nuances de l’opinion publique en France, sujette à des fluctuations rapides en raison de la sensibilité populaire.

  II est certain que le F.L.N. attache une certaine importance à l’aide que peut apporter à la juste cause de la Résistance algérienne la partie éclairée du peuple français, insuffisamment informé des horreurs indicibles pérpétrés en son nom.

  Nous apprécions la contribution des représentants du mouvement libéral français tendant à faire triompher la solution politique pour éviter une effusion de sang inutile.

  La Fédération F.L.N. en France, dont la direction est aujourd’hui renforcée à Paris, a une tache politique de premier plan pour annuler l’effet négatif de la pression réactionnaire et colonialiste.

  a) Contacts politiques avec les organisations, mouvements et comités contre la guerre coloniale ;

  b) Presse, meetings, manifestations et grèves contre le depart des soldats, la manutention et le transport du matériel de guerre ;

  c) Soutien financier par la solidarité aux résistants et aux combattants pour la liberté.

  2) Organiser l’émigration algérienne.

  La population algérienne émigrée en France est un capital précieux en raison de son importance numérique, de son caractère jeune et combatif de son potentiel politique.

  La tâche du F.L.N. est d’autant plus importante pour mobiliser la totalité de ces forces qu’elle nécessite, en même temps, la lutte à outrance contre les tentatives de survivance du messalisme.

  a) Éclairer l’opinion publique française et étrangère en donnant informations, articles de journaux et revues. Grouper à cet effet les militants expérimentés, les intellectuels et les étudiants.

  b) Dénoncer d’une façon infatigable et patiente la faillite du messalisme comme courant politique, sa compromission avec les milieux proches du gouvernement français, ce qui explique l’orientation dirigée non contre le colonialisme, mais contre le F.L.N. et l’A.L.N.

 

 d) La solidarité nord-africaine

    L’intransigence révolutionnaire du F.L.N., la poursuite farouche de la lutte armée par l’A.L.N., l’unanimité nationale du peuple algérien soudée par l’idéal d’indépendance nationale, ont mis en échec les plans colonialistes.

  Les gouvernements tunisien et marocain ont, en particulier (sous la pression des peuples frères), pris nettement position sur le problème qui conditionne l’équilibre nord-africain.

  Le F.L.N. doit encourager :

  1) – La coordination de l’action gouvernementale des deux pays du Maghreb, dans le but de faire pression sur le gouvernement français : action diplomatique.

  2) – L’unification de l’action politique par la création d’un comité de coordination des partis frères nationaux avec le F.L.N.

  a) Création de comités populaires de soutien de la Résistance algérienne ;

  b) Intervention multiforme dans tous les secteurs.

  3) – La liaison permanente avec les Algériens résidant au Maroc et en Tunisie (action concrète auprès de l’opinion publique, de la presse et du gouvernement).

  4) – La solidarité des Centrales ouvrières U.G.T.T., U.M.T., U.G.T.A.

  5) – L ‘entraide des trois unions estudiantines.

  6) – La coordination de l’action des trois centrales économiques.

 

5) L’Algérie devant le Monde

  La diplomatie française a entrepris sur le plan international un travail interne pour obtenir partout où c’est possible, ne serait-ce que très provisoirement, une aide morale et matérielle ou une neutralité bienveillante et passive. Les seuls résultats plus ou moins positifs sont les déclarations gênées, arrachées aux représentants des États-Unis, de l’Angleterre et de l’O.T.A.N.

  Mais la presse mondiale, notamment la presse américaine, condamne impitoyablement les crimes de guerre, plus particulièrement la Légion et les paras, le génocide des vieillards, des femmes, des enfants, le massacre des intellectuels et des civils innocents, la torture des emprisonnés.

  Elle exige du colonialisme français la reconnaissance solennelle du droit du peuple algérien à disposer librement de son sort.

  La lutte gigantesque engagée par l’Armée de Libération Nationale, son invincibilité garantie par l’adhésion unanime de la nation algérienne à l’idéal de liberté, ont sorti le problème algérien du cadre français dans lequel l’impérialisme l’a tenu jusqu’alors prisonnier.

  La conférence de Bandoeng et surtout la X. session de l’O.N.U. ont eu particulièrement le mérite historique de détruire la fiction juridique de “ l’Algérie française ».

  L’invasion et l’occupation d’un pays par une armée étrangère ne sauraient en aucun cas modifier la nationalité de ses habitants. Les Algériens n’ont jamais accepté la “ francisation “, d’autant plus que cette “ etiquette “ ne les a jamais empêchés d’être dans leur patrie moins libres et moins considérés que les étrangers.

  La langue arabe, langue nationale de l’immense majorité, a été systématiquement étouffée. Son enseignement supérieur a disparu dès la conquête par la dispersion des maîtres et des élèves, la fermeture des universités, la destruction des bibliothèques, le vol des donations pieuses.

  La religion islamique est bafouée, son personnel est domestiqué, choisi et paré par l’administration colonialiste.

  L’impérialisme français a combattu le mouvement progressiste des Oulémas pour donner son appui total au maraboutisme, domestiqué par la corruption de certains chefs de confréries.

  Combien apparaît dégradante la malhonnêteté des Bidault, Lacoste, Soustelle et le cardinal Feltin lorsqu’ils tentent de tromper l’opinion publique française et étrangère en définissant la Résistance algérienne comme un mouvement religieux fanatique au service du panislamisme.

  La ligne de démarcation de la Révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l’Algérie, mais entre d’une part, les partisans de la liberté, de la justice, de la dignité humaine et d’autre part, les colonialistes et leurs soutiens, quelle que soit leur religion ou leur condition sociale.

  La meilleure des preuves n’est-elle pas le châtiment suprême infligé à des traîtres officiants du culte, dans l’enceinte même des mosqués ?

  Par contre, grâce à la maturité politique du peuple algérien et la sage et lucide direction du Front de Libération Nationale, les provocations traditionnelles et renouvelées du colonialisme : pogroms, troubles antichrétiens, xénophobie, ont été déjouées et étouffées dans l’oeuf.

  La Révolution algérienne, malgré les calomnies de la propagande colonialiste, est un combat patriotique, dont la base est incontéstablement de caractère national, politique et social.

  Elle n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington.

  Elle s’inscrit dans le cours normal de l’évolution historique de l’humanité qui n’admet plus l’existence de nations captives.

  Voilà pourquoi l’indépendance de l’Algérie martyre est devenue une affaire internationale et le problème-clé de l’Afrique du Nord.

  De nouveau, l’affaire algérienne sera posée devant l’O.N.U. par les pays afro-asiatiques.

  Si, lors de la dernière session de l’Assemblée Générale de l’O.N.U., on constata chez ces pays amis le souci tactique exagérément conciliateur, allant jusqu’à retirer de l’ordre du jour la discussion de l’affaire algérienne, il n’en est pas de même aujourd’hui car les promesses de la France n’ont nullement été tenues.

  Ce manque de hardiesse était déterminé par l’attitude des pays arabes en général et de l’Egypte en particulier. Leur soutien à la lutte du peuple algérien demeurait limité; il était assujetti aux fluctuations de leur diplomatie. La France exercait une pression particulière sur le Moyen-Orient en monnayant son aide économique et militaire et son opposition au Pacte de Bagdad. Elle avait notamment essayé de peser de toutes ses forces pour paralyser les urnes psychologiques et morales dont le F.L.N. dispose.

  L ‘attitude des pays non arabes du bloc afro-asiatique était conditionnée, semble-t-il, par le souci d’une part de ne jamais dépasser celle des pays arabes, par le désir d’autre part de jouer un rôle déterminant dans les problèmes tels que ceux du désarmement et de la coéxistence pacifique.

  Ainsi l’internationalisation du problème algérien dans sa phase actuelle a renforcé la prise de conscience universelle sur l’urgence du réglement d’un conflit armé pouvant affecter le bassin méditerranéen et l’Afrique, le Moyen-Orient et le monde entier.

  Nos contacts avec les dirigeants des pays frères n’ont jamais été autre chose que des contacts d’alliés et non d’instruments.

  Nous devons veiller d’une façon systématique à conserver intacte l’indépendance de la Révolution algérienne. Il convient de réduire à néant la calomnie lancée par le gouvemement français, sa diplomatie, sa grande presse pour nous présenter comme une rebellion artificiellement fomentée de l’étranger, n’ayant pas de racines dans la Nation algérienne captive.

  1) – Provoquer chez les gouvemements du Congrès de Bandoeng, en plus de l’intérvention à l’O.N.U., des pressions diplomatiques, voire économiques directes sur la France.

  2) – Rechercher l’appui des États et des peuples d’Europe, y compris les pays nordiques et les démocraties populaires ainsi que les pays d’Amérique Latine.

   3) – S’appuyer sur l’émigration arabe dans les pays de l’Amérique Latine.

  Dans ce but, le F.L.N. a renforcé la Délégation algérienne en mission à l’extérieur. Il devra avoir:

  a) – Bureau permanent auprès de l’O.N.U. et aux U.S.A.

  b) – Délégation dans les pays d’Asie.

  c) – Délégations itinérantes pour la visite des capitales et la participation aux rassemblements mondiaux culturels, estudiantins, syndicaux, etc.

  d) – Propagande écrite créee par nos propres moyens : bureaux de presse, éditions de rapports, documents par la photo et le film

 

CONCLUSION

  Il y a dix ans, au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une formidable explosion a ébranlé l’impérialisme.

  L’irrésistible mouvement de libération nationale, longtemps comprimé, secoua les peuples captifs. Une réaction en chaîne entraîna les pays colonisés, l’un après l’autre, dans la conquête d’un avenir flamboyant de liberté et de bonheur.

  En cette courte période, dix-huit nations sont sorties des ténébres de l’esclavage colonial et ont pris place au soleil de l’indépendance nationale.

  Les peuples de Syrie et du Liban, du Viet Nam et du Fezzan ont brisé les barreaux de leurs cellules et réussi à quitter l’immense prison du colonialisme français.

  Les trois peuples du Maghreb ont manifesté à leur tour leur volonté et leur capacité de prendre leur place dans le concert des nations libres.

  La Révolution algérienne du 1er novembre 1954 est sur la bonne voie.

  La lutte sera encore difficile, apre, cruelle.

  Mais sous la ferme direction du Front de Libération Nationale, la victoire couronnera la longue lutte armée menée par le peuple algérien indompté.

  La date humiliante du 5 juillet 1830 sera effacée avec la disparition de l’odieux régime colonial.

  Le moment est proche où le peuple algérien recueillera les doux fruits de son douloureux sacrifice et de son courage sublime.

  L’indépendance de la Patrie sur laquelle flottera souverainement le drapeau national algérien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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