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Quand les bravaches de Ghardimaou torturaient et condamnaient les Hommes de Novembre. Témoignage du Commandant Bouregaa.

Posté par algeriedemocratie le 25 octobre 2012

 

 

Témoignage du commandant Lakhdar Bouregaa, de la wilaya IV durant la guerre de libération nationale, arrêté en 1967 par la police du colonel Boukherouba, torturé et condamné à 30 ans de prison.

Quand les bravaches de Ghardimaou torturaient et condamnaient les Hommes de Novembre. Témoignage du Commandant Bouregaa. dans vive l'algerie(128) bouregaa

In http://wilaya4.chez.com

 

Je fus arrêté le 3 juillet 1967, rue Larbi Ben M’Hidi, au cœur d’Alger. Des policiers en civil m’ont encerclé et littéralement séquestré alors que je me rendais chez une de mes connaissances. Ils m’ont passé les menottes devant de nombreux témoins, et embarqué à bord d’une Peugeot 403 noire. Peu après, j’ai été emmené au commissariat du « Cavaignac », à deux pas de la Grande Poste. J’y restai jusqu’aux alentours de minuit. Des hommes de faction se succédaient pour me surveiller. Ils entraient, me regardaient silencieusement, restaient un moment, puis repartaient sans dire un mot.
Je fus ensuite conduit ailleurs, dans une gigantesque bâtisse, où je fus jeté dans une cellule sombre, au sous-sol. J’appris plus tard que d’autres personnes, accusées d’appartenir au mouvement de Krim Belkacem, étaient détenues dans le même bâtiment.
Je fus détenu dans cette cellule pendant un mois, où je subis toutes sortes de tortures, physiques et psychologiques. J’ai été frappé par des tortionnaires qui utilisaient des bâtons ou me piétinaient pendant que j’étais maintenu allongé. J’ai subi la gégène, appliquée sur les parties les plus sensibles. Il n’était pas rare je sois aspergé d’eau sale, dont on me balançait tout un seau sur le corps. La torture variait, selon le tortionnaire. Quand je me sentais défaillir, ou m’évanouissais, ils arrêtaient les sévices, pour reprendre aussitôt que je reprenais conscience.
Je ne pouvais soupçonner l’existence, dans nos services de sécurité, d’hommes aussi haineux, capables de tels actes. Ils poussaient leur horrible tâche jusqu’aux limites du possible. Ils devaient savoir qu’avec le temps, l’organisme s’habitue à la torture, car je commençais, moi-même, à m’habituer aussi bien sur le plan physique que psychologique. Je ne sentais presque plus la douleur. Une sorte de défi m’opposait à des tortionnaires. Ils n’arrivaient pas à me faire plier, pour m’amener à leur dire ce qu’ils voulaient. Et moi, de mon côté, je ne pouvais ni mourir ni me soumettre et passer outre mes principes.
L’affrontement gagnait en violence avec le temps, pour atteindre son paroxysme. Mais je leur répétais continuellement que tout ce que je savais, les services de sécurité le connaissaient parfaitement. Ils continuèrent, misant sur le temps et la douleur pour me faire plier, espérant chaque jour que je m’écroule et les implore. Ce traitement se poursuivit jusqu’au 27 août 1968, date à laquelle je fus transféré, presque inanimé, à la prison de Sid El-Houari, à Oran.
Je ne pus changer de vêtements pendant trois mois de détention. On m’a même empêché de laver ceux que je portais. Et quand arrivé l’heure de m’emmener de ma cellule à Alger vers une autre cellule, à la prison de Sid El-Houari, à Oran, je fus menotté, et attaché avec d’autres prisonniers.
Nous avions tous les yeux bandés. Nous fûmes jetés dans un camion sans aération, dont la seule odeur aurait pu nous étouffer. Nous avons fait plus de quatre cent kilomètres dans ce camion.
Je restai deux mois à la prison de Sid El-Houari, sans que ma famille et mes amis sachent où je me trouvais. Quand mes proches s’en inquiétaient auprès des services de sécurité, on leur répondait qu’eux aussi me recherchaient, et qu’il fallait les aider à me retrouver !
A Sid El-Houari, bien que j’aie les yeux toujours bandés, je compris qu’on me mettait dans les sous-sols. J’entendis de nombreuses portes s’ouvrir et se fermer, ainsi qu’un grand brouhaha. Je fus amené à descendre des escaliers abrupts pour aboutir au sous-sol. Je fus jeté, seul, dans une cellule.
C’était une prison terrible, sinistre. Le froid y était glacial en hiver. La saleté y était repoussante. Il fallait mener une guerre continue contre les moustiques. Les cellules étaient en fait des sortes de puits creusés le long des couloirs. Elles n’étaient pas suffisamment larges pour qu’on je puisse s’y allonger. La mienne ne devait pas faire un mètre sur deux. S’y retrouver donne l’impression d’être avalé par la terre.
Mon plus grand ennemi, dans cette cellule, était le silence. Un silence lourd, pesant, terrifiant. Il donnait un sentiment de solitude absolue. Il était interrompu par de rares bruits tout aussi sinistres, le grincement d’une porte qui s’ouvre, la toux d’un détenu malade, le cri d’un détenu qui se laisse aller au désespoir.
Mon arrivée dans ce monde des ténèbres fut brutale. Mon geôlier m’enleva le bandeau que je portais depuis mon départ d’Alger, et, d’une violente poussée de la crosse de son arme, me désigna ma destination. Je trébuchai, et m’étendis de tout mon long dans la cellule. Je n’avais pas vu la fosse. Il faisait sombre, et mes yeux n’étaient pas encore habitués à l’obscurité, ni d’ailleurs à la lumière, après ces longues heures durant lesquelles je portais une cagoule.
Je tâtonnai, essayant de découvrir ce nouveau monde dans lequel j’atterrissais. Je vis très une faible lueur. Elle provenait du bas de la porte de la cellule. Je devais me mettre à genoux pour arriver à sa hauteur, car la cellule était aménagée à un niveau inférieur d’un mètre environ de celui du couloir.
Il n’y avait pas d’aération. Je dus bientôt faire face à un autre problème : comment faire mes besoins ? Je tâtonnai, mais ne trouvai rien. Il n’y avait même pas la fenêtre aux traditionnels barreaux. Rien que l’obscurité. Pas une anfractuosité. Des murs en terre, fissurés, je le sentais au toucher, avec une odeur tenace. Un toit humide, et des moustiques. Un sol avec des pierres qui me forçaient à changer constamment de place, pour tenter de trouver, en vain, une position confortable. Je regrettais ma cellule d’Alger!
Je désespérais. Je ne voyais pas de solution en vue. J’étais condamné à combattre la mort et la démence dans cet environnement terrifiant. J’y restai trente jours et trente nuits. Je ne pouvais plus faire la différence entre le jour et la nuit, entre le réel et l’illusoire, entre la crainte de la mort dans des conditions dont mes proches ne seraient jamais au courant, et la peur de la démence. Je dépensais l’essentiel de mon énergie à tenter de garder ma lucidité, à conserver mes esprits. Je voyais jusqu’où la barbarie pouvait entraîner les hommes, et de quelle manière elle pouvait les amener à traiter leurs pairs.
Le 27 septembre 1968, à 19 H, la porte s’ouvrit enfin. Mon geôlier m’ordonna de ramper pour sortir. Je pus ramper, difficilement, agrippai le rebord de la cellule, et finis par sortir du trou. Je me retrouvai dans le couloir. J’étais face à un groupe de gardiens. En fait, il s’agissait d’hommes de la sécurité militaire, comme je l’appris plus tard.
Ils me firent sortir, pour m’embarquer dans une voiture et me ramener de nouveau à Alger. Avant de me remettre en prison, ils m’ont bandé les yeux et m’ont fait longuement tourner dans les rues d’Alger, pour que je ne puisse situer l’endroit où on m’emmenait. J’avais envie de vomir, j’étais exténué, mais par dessus tout, j’avais faim et j’étais très affaibli.
La voiture s’est enfin arrêtée. J’étais presque soulagé de me retrouver en prison. Je fus de nouveau emmené vers une cellule. Le plus âgé d’entre mes geôliers me dit :
- Maintenant, tu es entre des mains sûres. Tu es à la sûreté nationale.
Nous t’avons ramené à Alger pour terminer l’interrogatoire. Le premier était insuffisant. Un nouveau round d’interrogatoires débuta alors. Des questions, toujours des questions, mille fois répétées, sous mille formes, jour et nuit, posées par un homme, puis un autre, et un troisième, puis c’est un tout un groupe à la fois qui s’acharne contre moi. Elles variaient, concernaient un sujet puis un autre, sans logique apparente. Elles n’étaient pas rattachées à une seule affaire, mais portaient sur des accusations multiples.
J’étais convaincu que ces hommes étaient des déséquilibrés qui se réjouissaient de la souffrance des autres. Pas un seul sujet concernant ma vie, y compris dans ses aspects privés, n’a été épargné. Ils me demandaient des précisions, revenaient sur des détails infimes.
Je n’avais plus une conscience réelle de ce qu’ils me voulaient. J’étais exténué, j’avais faim et je tombais de sommeil. J’étais éprouvé par la torture et les humiliations qu’ils m’ont fait subir. J’étais convaincu que je mourrais entre leurs mains.
Ils regardaient les traces des blessures que j’avais subies pendant la guerre de libération quand, les poitrines nues, nous combattions ce que je pensais être l’ennemi de l’Algérie, le seul… Ils regardaient bien la cicatrice, sur ma peau, puis y éteignaient leurs cigarettes. Ils le faisaient d’un geste détaché, tout en parlant d’autre chose. L’un d’eux y appliquait un
morceau de fer chauffé à blanc, et demandait avec ironie, à ses compagnons :
- S’agit-il d’une vraie blessure ou d’une morsure de chien ?
Son collègue prenait le relais :
- C’est bien une morsure de chien. Je vois la trace des crocs.
Le troisième ne pouvait être en reste et enchaînait :
- Le moudjahid pouvait-il réellement faire face aux mitrailleuses et à l’aviation française ? On va voir aujourd’hui s’il est vraiment aussi courageux. Et il enfonçait sauvagement ses ongles dans la blessure. Quand mes geôliers se sont rendus compte que ces méthodes ne donnaient pas de résultat, ils en ont adopté d’autres. Ils me suspendaient au plafond par les poignets, à l’aide d’une chaîne, et me laissaient dans cette position pendant plusieurs heures, jusqu’à sentir que mes articulations étaient sur le point de rompre. L’un d’eux se mettait ensuite sur une chaise, au-dessous de moi. Je pouvais alors laisser mon poids reposer sur ses épaules. Je ressentais un énorme soulagement, qui ne durait cependant
que quelques secondes. Car l’homme se retirait brutalement. Tout le poids de mon corps était attiré le vide, pour être retenu par les chaînes que qui me retenaient, suspendu. Les souffrances aux poignets et aux bras étaient atroces.
Mes tortionnaires s’amusaient. Ils avaient établi une sorte de compétition pour voir qui d’entre eux serait le plus inventif sur les moyens de me torturer. Tout au long des séances de torture, ils ne cessaient de me frapper de leurs matraques recouvertes de caoutchouc. La plupart des coups étaient destinés aux parties les plus sensibles. Je n’avais plus de force pour protester, ni pour crier. Je m’évanouissais régulièrement, mais ils me réveillaient en m’aspergeant d’eau.
Plus le temps passait, plus ils se montraient cruels. Je ne savais ce qui suscitait le plus leur colère : est-ce le fait que refusais de parler, ou que je refuse de les supplier ? Ma seule requête, c’était de demander de l’eau.
Dans tout ce que je subissais, il me semblait qu’une gorgée d’eau, une seule, pouvait soulager toutes mes douleurs. Je n’avais jamais imaginé que la douleur provoquée par la soif puisse être plus forte que tout le reste.
Mais mes tortionnaires étaient des professionnels. Eux savaient. Ils opposaient un refus systématique à ma demande. Par contre, ils me plongeaient souvent la tête dans de l’eau sale, que je buvais jusqu’à ce que mon ventre gonfle. Alors, ils m’allongeaient sur le dos et l’un d’eux me marchait sur le ventre, jusqu’à ce que l’eau se mettre à couler de ma bouche,
de mon nez, de mes oreilles et d’autres orifices naturels.
J’ai été soumis à cette torture pendant un mois, après mon retour de la prison d’Oran. Je ne dis pas un mot de plus que ce que j’avais déclaré lors des premiers interrogatoires. Pour une raison simple : je n’avais rien à dire.
Finalement, ils se lassèrent, et me ramenèrent en prison. Je fus embarqué dans un camion, qui tourna longtemps dans les rues d’Alger, pour me donner l’impression qu’on m’éloignait de la capitale. Je fus ensuite ramené à la même prison que j’avais déjà connue avant celle d’Oran. J’avais les yeux bandés, mais je me repérai grâce à la forme des marches que je descendis et aux différents bruits de portes que j’entendais. J’en fus convaincu car peu après mon arrivée, j’entendus un muezzin dont je reconnaissais la voix. Son appel,  » Allah Akbar « , m’a fortement remonté le moral.
Dieu était avec moi.
Je fus rapidement mis en présence d’un officier de la sécurité militaire. J’étais pieds et poings liés, enchaîné à une chaise. L’homme me faisait face.
- Nous avons examiné ton dossier, dit-il. Tu es un homme propre. Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Mais les enquêteurs de la police t’ont beaucoup chargé, après que tu aies reconnu des actes graves, peut-être sous l’effet de la torture. Nous, à la sécurité militaire, nous souhaitons que ton interrogatoire soit concis, précis et définitif, qu’on puisse savoir exactement ce qu’il en est.
- Je vous laisse avec votre conscience, répondis-je aussitôt. Je vous ai dit, à vous et aux policiers, ce que je savais des évènements du 11 décembre 1967. Je n’ai rien à ajouter. Peu importe pour moi de savoir quel est le service responsable de ma torture. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par conviction, de ma propre volonté. Si vous voulez vous-mêmes ajouter quelque chose à mes déclarations, libre à vous. Je suis votre prisonnier.
- Je veux entendre une seule chose, dit-il calmement. Des informations nous sont parvenues selon lesquelles tu as planifié l’assassinat du président Boumediene.
Je ne pus me retenir. J’éclatai d’un rire nerveux. Malgré la douleur, et la situation désespérée dans laquelle je me trouvais, je ne pus me contrôler. Je voyais parfaitement leur démarche. Il se préparait à m’envoyer de nouveau à la torture, pour me contraindre à avouer un acte aussi grave.
L’entretien fut bref. Il ne donna aucun résultat. Je n’avais rien à dire. Je fus donc de nouveau ramené à Oran. C’était le 27 octobre 1968. Le départ eut lieu à quatre heures du matin. Arrivé en fin de matinée, je fus de nouveau jeté dans une autre cellule, où je ne vis pas de lumière pendant trois jours, à l’exception des courts moments durant lesquels le geôlier ouvrait la porte pour glisser un sombre plat de lentilles et une morceau de pain datant de plusieurs jours.
Je n’y restai pas longtemps. Nouveau transfert. Il commença, cette fois encore, par un bruit de clés, puis une voix, celle du geôlier, m’appelant à prendre mes affaires et à sortir. Quelles affaires pouvais-je posséder ? Un seau, pour faire mes besoins, une vieille couverture et une natte.
- Tu as bénéficié d’une amnistie, me dit-il. Le procureur t’attend.
- A quelle occasion cette amnistie a été décidée ? demandai-je.
- Ne sais-tu pas qu’on est à la veille du 1er novembre ? répondit-il, sur un ton qui n’appelait pas de réplique, ni n’admettait de nouvelles questions.
Je quittai ma cellule et m’engageai dans le couloir, mes poignets rattachés à mes pieds par une chaîne. Je marchais au milieu de deux rangées de gardiens, dans un climat fiévreux, avec de nombreux détenus attendant leur libération. Nous entendîmes des youyous et des coups de feu dehors, des parents qui fêtaient l’événement.
Un gardien s’approcha de moi. Il me scrutait attentivement. Il fit plusieurs tours autour de moi, me regardant comme on détaille une bête, au marché, avant de se décider à l’acheter. Il me fit descendre un escalier en pierre, pour aboutir à un couloir. J’y étais à peine arrivé qu’un autre gardien me poussait vers une porte métallique. Un troisième me donna un violent coup de pied, et je me retrouvai à l’intérieur d’une cellule où je faillis perdre mon équilibre. Un froid glacial y régnait.
Je fis connaissance avec la cellule qu’on m’offrait en cadeau à la veille de l’anniversaire du 1er novembre. En fait, il s’agissait d’un petit espace aménagé à côté d’une fosse sceptique. La pièce était un peu plus spacieuse que mon ancienne cellule. Sous la porte, je pouvais voir les chaussures des gardiens quand ils passaient devant ma cellule. Mais au centre, la fosse dégageait une odeur insupportable. J’étais exténué, affaibli. J’avais maigri, et mes anciennes blessures me faisaient souffrir. Mais comment dormir ?
Et où mettre ma tête ? Du côté de la porte, qui laissait passer un froid glacial, ou du côté de la fosse avec son odeur pestilentielle ?
J’avais un compagnon. Un rat. Comme si ma présence le dérangeait, il se présenta peu après mon arrivée, me regardant bien en face. Je voulus le chasser en le menaçant avec le seau, mais j’avais peur de faire tomber cet unique ustensile dans la fosse sceptique. J’utilisai finalement ma abaya pour faire semblant de le menacer. Il s’enfuit, plongeant dans la fosse.
Je pensais m’en être débarrassé, mais je me trompais. Il revint peu après, accompagné de plusieurs autres rats, de tailles différentes. J’avais droit à la visite de toute la famille. Je me mis légèrement en retrait, pour les surveiller. Nous observions une sorte de trêve.
Mon esprit était cependant ailleurs. Nous étions à la veille du 1er novembre. Je me rappelais des moments qui m’étaient chers. Mon village, quand j’étais gamin, lorsque nous allions pêcher dans l’oued. Ou dans la forêt, quand nous allions chasser des oiseaux. Puis la guerre de libération, quand, avec les miens, nous menions le grand combat contre le colonisateur pour libérer notre terre sacrée ; la fraternité et le sens du sacrifice qui avaient marqué cette époque.
Après cette épopée, je me retrouvais prisonnier dans un sous-sol, à côté d’une fosse sceptique, assiégé par les rats, à la veille du 1er novembre. Est-ce là le destin de ceux qui ont aimé leur pays ? J’avais envie de pleurer devant toutes ces injustices, cette persécution, qui me ramenait à une existence quasi-bestiale.
Mais je devais aussi faire face. Je me mis à cultiver le souvenir. J’appris progressivement, dans la douleur, à développer une sorte de mémoire sélective. Je revivais les grands moments d’émotion, je forçais mes pensées à aller vers ce qui était fort, puissant, dans cette épopée qui fut la nôtre. Le bonheur absolu de savoir qu’on vit pour défendre sa liberté ; la terrible douleur d’apprendre qu’on a perdu un frère, un ami, un compagnon ; les larmes d’impuissance quand on voit l’un d’eux tomber, à un mètre, en sachant qu’il a eu droit à la récompense suprême, la chahada.
Mais d’autres pensées réussissaient à revenir, faisaient une intrusion, et finissaient par s’imposer, car ce sont les images du présent ; des images de ces moments de déchéance, quand des hommes, ayant pris le pouvoir de manière illégitime, en abusent au profit de dictateurs sans scrupules.
Pendant que ces pensées contradictoires se bousculaient dans mon esprit, j’entendis des légers coups répétés, tout proches. Je crus que les rats grignotaient quelque chose, ou tentaient de creuser un trou dans le mur. Je compris ensuite que le détenu de la colline voisine voulait me parler. Il attendait que je lui réponde. Je craignais cependant que ce ne soit un piège. Je m’abstins de répondre à ses appels.
Mais il ne s’est pas découragé. Quel drame vivait-il, lui aussi ? Comme moi, il devait avoir un besoin terrible de parler, de communiquer, de se confesser. De trouver un mot de réconfort, d’encouragement. La prudence lui dictait d’éviter tout contact avec les autres détenus. Le châtiment risquait d’être terrible. Mais il avait visiblement dépassé le stade de la peur.
Il finit par m’appeler. Il me semblait que sa voix me parvenait du bout du monde.
- Je suis un détenu comme toi. Ecoute ce que je vais te dire, clama-t-il.
Je gardai le silence. Son audace avait accentué mes doutes. J’étais de plus en plus convaincu que c’était un piège. Mais l’homme continuait à frapper à coups réguliers, tout en m’appelant. Je finis par lui demander qui il était, où il se trouvait, et ce qu’il voulait.
- Je suis détenu comme toi, dit-il. Approche-toi.
Je m’approchai du mur. Il reprit :
- Je les ai entendus ouvrir les portes de la cellule et la refermer sur toi tard dans la nuit. J’ai compris qu’ils amenaient un prisonnier. D’où viens-tu ?
- Pourquoi ?
- Je voudrais savoir d’où tu viens pour te demander des nouvelles de certains de mes amis dont j’ignore le sort, dit-il.
Je le devançai :
- Depuis quand tu es ici ?
- Depuis un mois.
Je mis ses paroles en doute. J’étais de nouveau convaincu que c’était l’un des gardiens qui me tendait un piège. Ou un homme de la sécurité militaire enfermé à côté de moi à cet effet. J’excluais qu’un homme puisse tenir un mois dans ces conditions. J’étais décidé à connaître ses intentions, au moins pour voir clair. Je lui demandai de me décrire sa cellule, et
ce qu’elle contenait.
- J’étais dans ta cellule, où je suis resté plusieurs jours. Ensuite, ils m’ont transféré dans ma cellule actuelle. Elle est meilleure, et moins dangereuse. Suis mes conseils. N’attaque pas les rats. Ne les tue, ils n’en seront que plus nombreux quand ils reviendront. La bouche d’égout qui est dans ta cellule se déverse dans la collecte principale de la ville. Tout ce
que tu peux faire, c’est disposer des petits morceaux de pain au bord de la bouche d’égout. Les rats s’en contenteront et te laisseront tranquille.
Pendant que mon voisin me révélait ces plans de bataille contre les rats, je me rappelai le roman d’Albert Camus, La Peste. Je remerciai mon interlocuteur. Je devais apprendre, plus tard, qu’il faisait partie du mouvement de Krim Belkacem. J’appris donc à combattre les rats, ou plutôt à éviter de les combattre, pour me contenter de les éviter, et d’accepter de cohabiter avec eux. Puis, me vint également à l’esprit l’histoire d’Abou Firas El-Hamadani, ce grand chevalier, détenu par les romains, qui avait une tourterelle pour seule voisine. Il lui chantait :
Que dire avec une tourterelle comme voisine,
Chère voisine, sais-tu ce que j’endure ?
Chère voisine, la vie ne nous a pas gâtés,
Viens partager mes soucis, viens.
Mais mes compagnons à moi sont des rats et des geôliers. Il n’y avait ni Romains ni tourterelle. J’enviais Abou Firas. J’en voulais à ce destin, à l’Histoire, qui me donnait des concitoyens si cruels, et des compagnons si peu agréables. J’étais contraint de partager ma nourriture avec les rats.
Pendant cette période de détention, je pris l’habitude de respecter scrupuleusement les conseils de mon voisin. Je disposais un peu de pain sec au bord de la fosse sceptique, attendant que les rats viennent déjeuner. Je mangeais ensuite le plat, avec un vague goût de lentilles, qu’on me servait invariablement. Je respectais ma part du pacte avec les rats, et ils ne me dérangeaient pas trop. J’avais besoin de compagnie dans ces moments difficiles. Je me surpris à trouver du réconfort à leur présence. Une fois
dépassé le dégoût qu’ils suscitent, ils étaient les seuls êtres vivants que je côtoyais.
Je décidai, un jour, de voir de quoi se composait le plat qu’on m’offrait.
Je le versai dans le seau me servant à faire mes besoins. Je sacrifiais ainsi un repas, rien que pour savoir. Je comptai exactement dix sept lentilles, navigant dans un demi-litre d’eau. C’était ma ration alimentaire.
Après la commémoration de l’anniversaire du 1er novembre, je fus déplacé vers une autre cellule. J’abandonnai le précieux seau. J’étais content de m’en débarrasser, mais il m’avait été très utile. En plus de différents autres usages hygiéniques, si on peut parler d’hygiène quand on est acculé à vivre près d’une fosse sceptique, je l’utilisais, le soir, pour y mettre les pieds. J’avais peur que les rats ne m’attaquent, profitant de mon sommeil.
J’étais convaincu que j’avais atteint le fond, et que je ne pourrais que remonter. Mais le destin m’emmenait sur une autre piste, cruelle. Je fus transféré vers une cellule où avait été détenu mon compagnon d’armes et ami, Mohamed Chaabani, quelques jours avant son assassinat. Il avait gravé son nom sur le mur de la cellule, dans une pratique à laquelle aucun
prisonnier au monde ne peut échapper.
Un autre personnage y avait séjourné. C’est le  » Barbu « , un ressortissant yougoslave arrêté par les autorités françaises après avoir acheminé clandestinement des armes en faveur des maquis de l’ALN à bord de l’Athos, en 1956. Avant de mourir, il avait, lui aussi, gravé son nom, sa date de naissance et son pays sur le mur de la cellule. Il avait creusé le mur
avec ses ongles. Depuis, cette cellule était devenue  » la cellule du Barbu « .
Dans les jours qui suivirent, je peu enfin rencontrer des hommes. Des êtres humains, ou ce qui en restait. Certains faisaient partie de l’organisation de Krim Belkacem, d’autres étaient liés au soulèvement de Tahar Z’Biri. D’autres, enfin, avaient été des officiers de l’ANP. Mais le régime, avec sa vision étroite du nationalisme, avait mis en doute leur nationalité, les considérant comme marocains, et travaillant donc pour les services spéciaux de Rabat. Certains avaient été rapatriés de l’étranger, notamment
d’Egypte, où ils avaient été envoyés en formation par l’armée. Ces officiers nés au Maroc, ou dont l’un des parents était marocain, avaient pourtant été de brillants soldats ou officiers de l’ALN. Beaucoup sont tombés en martyrs, et les autres se retrouvaient suspects et emprisonnés.
Ils auraient pu constituer une base pour renforcer la solidarité entre les pays du Maghreb, et raffermir cette fraternité dans le combat qui avait émergé pendant la guerre de libération. Ils sont devenus des détenus, suspectés de trahison, rejetés par leur propre pays parce soupçonnés de travailler pour le voisin, le frère ! Simple illustration de la dérive monstrueuse que prenaient les régimes en place dans les pays du Maghreb.
Ces hommes ne constituaient qu’une infime partie du drame que recelait la prison d’Oran, devenue un des centres où étaient punis, humiliés, détruits les révolutionnaires. J’ai vu des compagnons mourir de faim, tomber sous la torture ou emportés par la maladie. D’autres ont perdu la raison. D’autres encore ont attrapé la tuberculose, ou ont perdu la vue. A
ma connaissance, personne n’est sorti totalement indemne de cette prison, que nous appelions  » le sous-marin « . On l’appelait ainsi car bien que construite sur un monticule relativement élevé, ses cellules avaient été aménagées dans les sous-sols, que nous atteignions avec toutes les peines du monde. Je n’ai pas vu la lumière pendant une année. Je n’ai pas aperçu le soleil ni la lune pendant toute cette période, et je n’ai pas entendu le cri d’un oiseau ou d’un animal, à l’exception des rats et des aboiements de chiens qui nous menaçaient parfois devant les portes des cellules.
Les visites familiales étaient totalement interdites. Mon épouse et mes enfants sont venus à plusieurs reprises jusqu’à la prison, à Oran, dans des conditions pénibles, mais ils ont été systématiquement empêchés de me voir. Une vieille oranaise, Mme Behiri, les a aperçus une fois, au cours de l’un de ces voyages. Elle fut prise de pitié devant le spectacle de ces enfants, assis à côté de leur mère devant la porte de la prison, attendant vainement une autorisation pour voir leur père. Elle s’approcha d’eux, fit connaissance avec ma femme et de mes enfants, et les invita chez eux.
Elle leur offrit l’hospitalité. Elle est devenue une amie de toute ma famille.

Une drôle de justice

J’ai passé près d’une année dans l’obscurité la plus totale. Je ne quittai s une cellule que pour me rendre dans une autre cellule. Je ne reçus aucune visite. Personne ne m’a appelé par mon nom pendant toute cette période. J’avais perdu tout contact avec l’humanité, à l’exception des gardiens de la prison, si on peut encore parler d’humanité en ce qui les concerne.

J’apercevais parfois leur tenue sombre. La notion de lumière perdait son sens. On m’interdisait de lire et d’écrire. Je fus empêché de me changer pendant quatre mois. Mes vêtements partaient en lambeaux, et tout mon corps en souffrait. Mon état physique se dégradait, du fait des privations et de la torture.
Je fus maintenu dans ces conditions inhumaines jusqu’en juillet 1969.
Alors que j’avais perdu toute notion de temps et de calendrier, un gardien est venu, un jour, ouvrir la porte de ma cellule. Il me fit sortir dans le couloir. Je redécouvrais la lumière. J’étais aveuglé. Je ne pus la supporter. Je m’évanouis. J’avais un handicap visuel, que je n’ai jamais réussi à soigner.
Moi non plus, je ne sortirais pas indemne du  » sous-marin « , si jamais je devais en sortir vivant.
Je fus emmené par des éléments des services de sécurité vers le tribunal militaire d’Oran, appelé  » cour révolutionnaire « . J’y croisai, pour la première fois, le regard de certains des accusés qui, comme moi, avaient séjourné en prison pour les mêmes accusations. C’était un moment pénible, mais émouvant. Je pus lire des regrets, des reproches dans ces
regards, mais aussi beaucoup de respect partagé. Il y avait notamment Ali Mellah, Layachi Amirat, Maammar Kara, ainsi que d’autres, des officiers, des chefs de bataillons, des chefs d’unités, des militants.
J’étais surpris par la composition hétéroclite de la cour. Elle comprenait des officiers, des anciens de l’ALN, mais aussi d’autres, qui provenaient des promotions Lacoste, ces hommes formés par l’ancien gouverneur d’Algérie pour prendre le relais du colonisateur. Je me demandais comment ils pouvaient cohabiter. Mais je me rendais aussi compte à quel
point Boumediene avait réussi à écraser tous ces hommes, pour les mettre à son service.
Certains membres de la cour portaient la robe traditionnelle des magistrats, mais d’autres étaient venus en tenue d’officier, arborant grades et décorations. Je constatai que quelques uns avaient accédé au grade de colonel pendant ma détention. C’était la première promotion de colonels depuis l’indépendance.
La salle du tribunal fut envahie par un public nombreux, composé de proches des accusés et de curieux venus assister à la condamnation de ceux que la presse avait présentés comme de dangereux criminels. Un climat particulier régnait alors. Le pouvoir avait réussi à créer des conditions favorables pour organiser le procès selon sa volonté. Nous fûmes présentés comme des criminels aussi dangereux que des nazis. Une grande campagne avait été orchestrée autour du procès, jusqu’à convaincre l’opinion publique que nous étions le Mal.
Dans l’enceinte du tribunal, le climat était particulièrement tendu. La cour était présidée par Mohamed Benahmed Abdelghani, colonel, futur ministre de l’intérieur, futur chef du gouvernement, le chef d’une équipe de fossoyeurs venus enterrer des victimes déjà détruites par la prison et les sévices. Il était secondé par Ahmed Draïa, futur patron de la police et futur ministre, et Mohamed Touati, futur idéologue du régime.
En pleine séance du tribunal, sont arrivés les responsables de la sécurité militaire. A leur tête, le colonel Kasdi Merbah, patron de la SM, futur ministre, chef du gouvernement, accompagné de Yazid Zerhouni, un de ses adjoints, futur ministre de l’intérieur. Ils s’installèrent sur des sièges au premier rang. Ils avaient des cartables, dont ils tiraient des dossiers, des documents par paquets, qu’ils mirent bien en évidence, face aux magistrats. Ils voulaient visiblement les impressionner, pour les pousser à prononcer les condamnations les plus sévères.
C’était un jeu très curieux. La plupart des membres de la cour étaient considérés comme suspects dans la tentative de coup d’état de Tahar Z’Biri, y compris le président de la cour, Abdelghani. Un des détenus l’a d’ailleurs publiquement accusé d’avoir participé aux préparatifs du putsch.
Cet homme aurait donc pu se retrouver parmi les accusés. Il était leur juge. La simple présence de Kasdi Merbah et Yazid Zerhouni lui rappelait la précarité de sa situation. Il devait donc se montrer d’autant plus zélé, pour prouver à Boumediene sa fidélité. Et le seul moyen de prouver sa loyauté devait l’amener à nous enfoncer.
La dérive a commencé aussitôt après l’ouverture de ce procès marathon. Il était clair qu’il ne serait guère question de justice. Les accusations les plus absurdes s’alignaient contre nous, alors que le vocabulaire utilisé n’avait aucun rapport avec la justice. On entendait beaucoup plus des mots comme  » impérialisme « ,  » réaction « ,  » sionisme « , que ceux supposés être utilisés traditionnellement dans les tribunaux. On ne parlait pas de loi, d’article, de procédure, de code pénal, de preuves, mais de contre-révolution  de suppôts de l’étranger et de déstabilisation. Nous sommes rapidement devenus des agents de l’impérialisme et de la réaction, comme si ces grands mots venaient de trouver la preuve de leur existence en Algérie. La loi, principal fondement des sociétés civilisées, était totalement bafouée.
Le président de la cour a lu un long discours, rédigé par des officiers de la sécurité militaire. Il lisait difficilement, il ânonnait, sans même saisir le sens de ce qu’il disait. Il nous a ensuite appelé à la barre les uns après les autres. Certains ne pouvaient se tenir debout, conséquence de la torture et des sévices subis pendant le long séjour en prison. Personne ne nous a demandé les circonstances de notre arrestation, ni où nous trouvions depuis cette date. Torture, méthodes particulières d’interrogatoire, détention dans les cachots, tout ceci fut occulté.
Quand est arrivé mon tour, je me suis levé, face au président de la cour, Abdelghani. Il a cité les charges retenues contre moi. après une courte pause, il m’a posé une première question :
- Quelle a été ta participation à la guerre de libération ?
- Je souhaiterais être dispensé de répondre à cette question dans les conditions actuelles, répondis-je aussitôt, car le passé ne jouit plus d’aucune considération. Comment allez-vous tenir compte de mon passé militant alors que je suis accusé d’être un agent de l’impérialisme, de la réaction et du sionisme ? Je ne pense pas que mon djihad puisse avoir la moindre crédibilité face à l’ampleur de ces accusations…
Il me coupa sèchement :
- La cour veut, à travers cette question, confirmer que tu es un spécialiste de l’agitation. Tu es le grand opposant, ajouta-t-il ironiquement.
Nous savons que tu es un homme qui a participé à de multiples révolutions. Tu sais ce que je veux dire, comme nous savons à propos de quelles révolutions nous allons t’interroger.
Je voyais où il voulait m’entraîner. Je décidai donc de répondre calmement à toutes ses questions. Mais l’atmosphère changea très rapidement,
quand il m’accusa d’avoir organisé un projet d’attentat contre Houari Boumediene. Je ne pus me contenir :
- Personne, parmi ceux qui me connaissent, ne pourra croire que je suis homme à tremper dans un assassinat. L’assassinat ne fait pas partie de mes principes, et ma morale révolutionnaire le rejette. Quand j’ai vu que la méthode de gouvernement de Houari Boumediene menait le pays à la dérive, je l’ai combattu par les armes, puis au sein du FFS, et enfin après le soulèvement du 11 décembre. Je remercie Dieu d’avoir réussi à sauver Tahar Z’Biri. Tout mon combat contre Boumediene a été public.
Je l’ai mené de ma seule volonté. Quant à l’assassinat, à l’organisation d’attentats et de manière générale, tout ce qui vise à frapper un homme dans
le dos, tout ceci ne fait pas partie de ma morale, ni de mes méthodes d’action. Vous le savez très bien.
Abdelghani m’a interrompu :
- Ne dis pas  » Boumediene « . Il faut dire :  » Monsieur le Président « .
- J’ai pris l’habitude de l’appeler Boumediene. Si vous voulez que j’utilise une formule plus respectueuse devant vous, cela ne me fera aucun
mal.
Tout en fouillant dans le dossier, contenant des centaines de pages, il reprit :
- Ce que tu as dit à l’instruction n’est pas conforme à la réalité. Le tribunal ne fait pas confiance à tes déclarations.
Le président de la cour parlait en français, aussi bien lorsqu’il s’adressait à moi que quand il parlait à ses assistants. Il n’a pas prononcé un mot en arabe.
Je décidai de prendre l’initiative :
- Si je dois répondre à d’autres questions pour permettre d’établir la vérité, je suis prêt.
Il sortit alors une lettre. Il l’étala devant lui, et commença à en lire des extraits :
- Tu as rencontré Krim Belkacem. Vous avez eu de longues discussions sur l’avenir de son organisation. Après une pause, il ajouta :
- N’essaie pas de nier. L’auteur de la lettre est un témoin oculaire.
Il cita le nom de l’auteur : le commandant Azzeddine. C’est l’un des deux hommes qui avaient assisté à ma rencontre avec Krim Belkacem.
Parmi ceux que j’avais vus, c’est lui qui se montrait le plus enthousiaste pour pousser Krim à agir contre Houari Boumediene.
Je ne fus pas surpris d’entendre ce nom. Je le connaissais bien. Je connaissais son aptitude à la trahison et son opportunisme. C’est lui qui avait longuement pleuré Si Lakhdhar, dans l’espoir de le remplacer au sein du Conseil de la Wilaya IV. Il avait fini par y arriver. Il avait saisi toutes les opportunités pour servir les puissants du moment, là où il s’est trouvé.
Mon opinion sur sa moralité et sur le sens de ses engagements se trouvait confirmée.
- Si je dois être jugé par cette cour, je refuse d’être jugé par correspondance, dis-je à mon tour. Je ne pense pas qu’il y ait un seul tribunal au monde qui fonctionne de cette manière. Si vous tenez absolument à présenter cette lettre comme preuve contre moi, pourquoi ne pas évoquer mes contacts avec l’ambassade d’Algérie à Rabat ? Pourquoi refuser
d’en tenir compte, alors qu’ils peuvent constituer des preuves à décharge et influer sur votre jugement ? J’aurais pu rester à l’étranger, mais mon innocence m’a poussé à rentrer dans mon pays et affronter le régime selon d’autres règles. Et puis, s’il faut absolument avoir recours à ce genre de témoignages, pourquoi ne pas ramener le témoin lui-même ? Je suis convaincu qu’il est ici même, à Oran. Peut-être même est-il devant la porte du tribunal, ou dans une pièce à côté…
Le procureur, Ahmed Draïa, a demandé une suspension de séance. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir que trois personnes me menottaient et m’emmenaient hors de la salle. J’étais assailli par le doute. Ne seraient-ils pas tentés de m’exécuter sur le champ ? J’en étais là de mes pensées quand surgit devant moi le procureur, Ahmed Draïa, en compagnie d’un officier, Hassan Merabet. Sur un ton qui m’a surpris, car dépourvu de haine, il m’a demandé :
- Qu’est-ce que tu entendais par cette  » justice par correspondance »?
- Une cour révolutionnaire ne peut tenir compte d’une lettre portant d’aussi graves accusations, répondis-je. Qu’est-ce qui vous prouve qu’elle est authentique ? Vous risquez de prononcer une condamnation à mort sur la base d’un document suspect. Il serait plus juste de convoquer l’auteur de la lettre.
Il ordonna aux gardiens de me ramener dans la salle du tribunal. Je fus invité à me lever pour entendre le verdict prononcé contre moi, après trois jours de procès. La peine était de trente années de prison ferme.
J’étais condamné à vingt années de prison pour avoir participé à la rébellion de Tahar Z’Biri du 11 décembre 1967, et à dix années de détention pour avoir fait partie de l’organisation de Krim Belkacem. La peine prononcée était plus lourde que ce que le procureur avait requis !

La prison, pas la soumission

Je n’étais pas surpris par la sentence. Je m’attendais au pire. Nous vivions sous une junte militaire, qui n’avait aucun respect pour les libertés et les Droits de l’Homme. Au fond de moi, je n’en attendais guère mieux. J’étais même un peu soulagé que ce chapitre prenne fin. Je n’oubliais pas les tortionnaires et les geôliers, avec leurs matraques et leur
gégène, ainsi que ses rats, ses poux, ses puces, et, par dessus tout, l’enfer de l’isolement.
Ma famille et mes amis furent plus frappés que moi par la dureté de la peine. Ils étaient terrifiés. Une consolation, tout de même : mes enfants étaient encore trop jeunes, et ne mesuraient pas la signification de ce qui m’arrivait.
Nous fûmes emmenés hors de la salle du tribunal, pour être transférés en prison. Le jour même, vers minuit, les geôliers nous ordonnèrent de nous regrouper dans une salle. En présence de nombreux policiers et hommes de la sécurité militaire, le directeur de la prison demanda à haute voix aux hommes impliqués dans le soulèvement de Tahar Z’Biri d’écrire une lettre au président du conseil de la révolution Houari Boumediene pour solliciter une mesure de grâce.
Tous les détenus acceptèrent cette proposition. Ils se dispersèrent, cherchant qui un stylo, qui du papier, chacun essayant de trouver la belle formule qui toucherait la sensibilité de Boumediene. Plusieurs d’entre eux durent déchirer la lettre, pour la réécrire, puis la déchirer une seconde fois, ne la trouvant pas assez expressive ni assez touchante pour émouvoir le  chef de l’état.
Je refusai de me plier à cette démarche humiliante. J’ai été arrêté, mis au secret, affreusement torturé, injustement condamné à l’issue d’une parodie de procès. Et maintenant, on me proposait une suprême humiliation, celle de demander au responsable de tous mes malheurs d’avoir pitié de moi !
J’informai mes compagnons de malheur que je refusais d’écrire un seul mot à Boumediene pour demander son pardon. Ils me regardèrent, surpris et apitoyés. Ils me demandèrent de ne pas être trop  » extrémiste « .
Certains murmuraient, entre eux, que je n’y croyais pas, ou que je n’avais plus toute ma tête. Le directeur de la prison me supplia. Il évoqua mes enfants, me demandant de le faire pour eux. Il se proposa pour rédiger lui-même ma demande de grâce. Je n’aurais qu’à la signer. Je rejetai son offre.
Mes co-détenus s’apitoyaient sur mon sort. Mais en fait, c’est moi qui avais pitié d’eux. J’en arrivais presque à les mépriser. La vie ne leur avait décidément pas appris grand chose. Ils n’avaient pas compris la nature de ce système. Ils acceptaient d’être reconnaissants envers leur propre bourreau. Il était, certes, difficile de les condamner, mais je refusais une liberté à n’importe quel prix. En rejoignant l’ALN, j’avais accepté l’idée de mourir pour la liberté. Mais je la refusais si le prix en était l’humiliation.
Tout le monde s’y mettait, essayant de me convaincre de revenir sur ma décision. J’en avais assez de ces sollicitations. Pour y mettre fin, je m’adressai au directeur de la prison :
- S’il faut absolument que je sollicite une mesure de grâce, je demande qu’au préalable, nous soyons transférés dans une autre prison, avec les truands et bandits de grand chemin. Ce sera beaucoup mieux pour nous.
Personne ne saisit la portée de ma déclaration. Tout le monde était occupé à chercher son propre salut, attendant une nouvelle journée qui signifierait peut-être la liberté. Mais quelle liberté ? Je refusais celle à laquelle on accède en demandant pardon à son tortionnaire. Le poids de la soumission me paraissait plus dur à supporter que la prison, malgré ce
que j’avais enduré.
Face à mon attitude intransigeante, le président du tribunal qui m’avait condamné à trente ans de prison, Mohamed Benahmed Abdelghani, a demandé, à son tour, à me rencontrer en tête-à-tête. Il avait déjà rencontré les autres détenus, après avoir reçu leurs demandes de grâce. Je fus introduit auprès de lui. Sa promotion était encore récente, et il montrait
le zèle nécessaire pour la justifier. Il avait une allure soignée, et portait des lunettes à monture dorée.
Le face à face ne manquait pas de piment. La sentence qu’il avait prononcée constituait une barrière définitive entre nous.
- Pourquoi n’as-tu pas fait une demande de grâce comme tes compagnons ? me demanda-t-il
- Pour une raison simple, répondis-je. Le tribunal qui m’a condamné à trente ans de prison peut tout aussi bien prononcer mon acquittement.
Pourquoi une demande de grâce, alors que la sentence avait été décidée avant même l’ouverture du procès ?
Il hésita un moment, puis reprit :
- Ne désespère pas, dit-il. La sentence prononcée constitue une condamnation de principe. Elle n’est pas définitive. A la première fête nationale, tu seras transféré vers une prison à Alger, pour être près des tiens. On attendra un peu, et tu seras ensuite libéré.
Comme s’il parlait pour lui-même, il poursuivit :
- Quelle confiance peut-on accorder à cette vie ? Et qui sait ? Un jour viendra peut-être où je serai le détenu, et toi, tu seras alors un homme
libre, en face de moi. C’est la vie !
Il s’arrêta, comme s’il attendait une réponse de ma part. Je gardai le silence. Je ne voulais pas m’engager avec lui dans une discussion qui m’amènerait à lui révéler le fond de ma pensée. C’est lui qui devait se sentir tourmenté. Peut-être sentait-il que j’étais plus libre, dans ma prison, que lui, dans son uniforme de colonel. Je n’avais rien à solliciter. Je ne voulais montrer aucun regret. J’avais fait des choix, conformes à mes principes, mon éthique et ma morale. J’avais pris des risques pendant le grand djihad, la guerre de libération. J’étais prêt à assumer les souffrances de l’indépendance.
Elles devaient s’avérer particulièrement dures. Je passai encore sept années en prison. J’ai connu la plupart des prisons algériennes. La fraternité avec les autres détenus allégeait partiellement le poids de la détention et du sentiment d’injustice qui ne m’a jamais quitté. La prison m’a appris certaines règles de la sagesse et la patience. J’y nouai des amitiés qui ont survécu pendant des décennies. J’y découvris des hommes libres, et découvris que de nombreux hommes se croyant libres sont en fait des esclaves.
Malgré la durée de la détention, je n’ai jamais perdu espoir. Je préservai ma dignité, malgré les conditions de détention et les traitements inhumains qui y étaient en vigueur. Je m’accrochais à mon pays, je me rappelais le sacrifice des chouhada, et refusais de me laisser entraîner par le désespoir. Dans les moments difficiles, je me rappelais mes compagnons
chouhada, ces immortels, eux que Dieu glorifiait :  » Ne croyez pas que ceux qui sont tombés pour la gloire de Dieu sont morts. Ils sont vivants auprès de Dieu qui pourvoit à leurs besoins « . Cela me suffisait.

source: lequotidiendalgerie.org

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Le choix du successeur de Boumediene : à la recherche d’un homme sans ambition à la tête de l’État.

Posté par algeriedemocratie le 29 décembre 2011

Le choix du successeur de Boumediene : à la recherche d’un homme sans ambition à la tête de l’État. dans vive l'algerie(128) Boukharouba11Par Ait Benali Boubekeur

Les manœuvres, pour désigner le successeur de Boumediene en 1979, donnent lieu, et c’est le moins que l’on puisse dire, à une lutte sans pitié. En effet, la mort prématuré de Houari Boumediene, survenue le 27 décembre 1978, a pris de court la nomenklatura. Pendant son agonie, qui a duré à peu près trois mois, chaque clan essaie de tirer ses marrons du feu. À peine l’oraison funèbre, prononcée par Abdelaziz Bouteflika, est dite que les éventuels successeurs sont prêts à livrer la bataille. Cela dit, bien que les statuts du parti soient en faveur du responsable du FLN, Mohamed Salah Yahiaoui, le chef des services secrets de l’époque, Kasdi Merbah, avait concocté un plan à part. Selon Hocine Malti, dans « Histoire secrète du pétrole algérien » : « On savait que dès qu’ils furent convaincus que Houari Boumediene était condamné, alors même qu’il se trouvait encore à Moscou [hospitalisé du 29 septembre au 14 novembre 1978], les membres du Conseil de la révolution avaient engagé d’intenses tractations en vue de la succession. Deux hommes, représentant deux tendances politico-économiques différentes, s’étaient portés candidats : Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, et Mohamed Salah Yahiaoui, coordinateur du FLN ».

Quoi qu’il en soit, dans cette compétition en dehors du peuple, celui qui est choisi candidat sera forcément élu. En d’autres termes, la désignation d’un candidat implique par ricochet sa victoire lors du prochain scrutin. En effet, une fois les vrais décideurs auront opté pour leur président, et dans le souci de maintenir une démocratie de façade, ils le proposeront enfin à l’approbation du peuple. Du coup, la surenchère pour choisir le candidat, en ce mois de décembre 1978, est à son apogée. Néanmoins, aux deux candidatures déjà citées, il y a une troisième, celle du chef des services secrets, Kasdi Merbah. Bien que ne pouvant pas la déclarer ouvertement, dans la réalité, selon Hocine Malti, il y pense fortement. « Dès le mois de novembre, Kasdi Merbah, patron de la Sécurité militaire depuis 1962, avait pris en effet une initiative qui sera lourde de conséquences. Sans l’avouer ni l’annoncer publiquement, il aurait aimé, lui aussi, succéder à son ancien chef. Il fut néanmoins assez sage pour ne pas tenter d’organiser un coup d’État », écrit-il.

Cependant, pour imposer un homme sans envergure, Kasdi Merbah, avec le concours de son adjoint Nourredine Yazid Zerhouni, élimine de la course les deux candidats potentiels, Bouteflika et Yahiaoui. Bien que leur appartenance au groupe d’Oujda, ayant écarté le GPRA d’assumer les destinées politique du pays en 1962, leur ouvre la voie à la succession, le chef de la sécurité militaire se projette dans l’après premier mandat du futur chef d’État. Il est plus facile, pense-t-il, d’écarter un malléable qu’un homme voulant à tout prix devenir président. Ainsi, sans les manœuvres de Kasdi Merbah, le pouvoir serait revenu à Bouteflika ou à Yahiaoui. Pour le premier candidat cité, sa relation privilégiée avec Boumediene, estime-t-il, est suffisante pour qu’il accède à cette fonction suprême. Il considère, selon Hocine Malti, que « le groupe d’Oujda s’apparentait à une monarchie, au sein de laquelle il était le dauphin naturel auquel le souverain disparu avait laissé le trône en héritage ». Quant à Mohamed Salah Yahiaoui, il revendique son droit de succession en invoquant son statut de membre du Conseil de la révolution et son grade de colonel. En tout cas, pour Hocine Malti, Yahiaoui possède un avantage de taille : « En tant que coordinateur du FLN, il contrôlait non seulement le parti unique, mais aussi toutes les organisations de masse, dont le Syndicat UGTA (Union générale des travailleurs algériens) et l’UNJA (Union nationale de la jeunesse algérienne). Il jouissait donc du soutien de ces organisations, mais aussi de celui des communistes du PASG clandestin, futur MDS ».

Cependant, Kasdi Merbah, dont l’ambition présidentielle ne fait aucun doute et ce, bien qu’elle soit tempérée par son entourage, envisage la succession autrement. Pour garder ces chances intactes pour la prochaine mandature, il opte pour le colonel Chadli Bendjedid. Son calcul est ainsi résumé par Hocine Malti : « Encore fallait-il, dans ce cas-là, que le titulaire du poste qui allait être choisi fût facile à manœuvrer et qu’il puisse être délogé sans difficulté. Or, ni Bouteflika ni Yahiaoui ne correspondaient à ce critère ». En revanche, le colonel Chadli, n’ayant jamais affiché une quelconque ambition pour la fonction, parait un candidat idéal. Pour Hocine Malti, le chef de la 2e région militaire depuis 1964 répond aux critères recherchés par Kasdi Merbah : « Son âge relativement avancé –il avait 49 ans –, son éloignement du centre de décision d’Alger, son ignorance présumée de la chose politique, son indolence et le peu d’ardeur avec laquelle il avait assumé sa responsabilité de chef de région en faisait un candidat idéal ».

Toutefois, pour le placer à la tête de l’État, Kasdi Merbah ne lésine pas sur les moyens à employer. Ainsi, pendant l’agonie de Boumediene, Kasdi Merbah a nommé Chadli Bendjedid, en novembre 1978, coordinateur de l’armée. Pour parer à un éventuel remue-ménage, il invoqua son âge et son ancienneté dans l’armée. Après l’élimination des deux candidats potentiels, Chadli va bénéficier d’un appui important, celui du colonel Abdelghani, chef de la région de Constantine. Partant, celui qui deviendra son futur premier ministre mène une campagne auprès de ses collègues militaires, mais aussi auprès des cadres civils du FLN. Lors du 4e congrès du FLN, le choix de Chadli est quasi total. De toute façon, les dés furent pipés bien avant. La suite consiste à jouer la partition. « En janvier, le choix du congrès se porta effectivement sur le nom de Chadli Bendjedid, qui fut présenté comme unique candidat au suffrage des Algériens. Il fut élu président de la République, le 7 février 1979, avec un score de 94% ». Il va de soi, en somme, que le choix de cette candidature n’a pas obéi aux intérêts de la nation. Cette façon d’isoler le peuple de toutes les décisions concernant son avenir va plonger le pays dans une crise abyssale. Hélas, aujourd’hui encore, l’avenir de l’Algérie se décide sans tenir compte de ce peuple malheureux.

Par Ait Benali Boubekeur

source: lequotidiendalgerie.com

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TAHAR ZBIRI-HOUARI BOUMEDIÈNE

Posté par algeriedemocratie le 13 octobre 2011

Par Mohamed Maârfia, moudjahed
8. L’échec
Les causes objectives de l’échec de Tahar Zbiri n’ont pas d’autres raisons que son option, dès le début sur le dialogue, les appels à la raison et la persuasion. Cette option n’était pas inspirée par la peur d’affronter par la force Boumediène et ses moyens, mais par la crainte de voir le pays replonger dans les déchirements qui ont précédé et suivi le cessez-le-feu de 1962. Il était convaincu que «la table rase du 19 juin» était une bonne chose pourvu que ses promesses soient tenues. C’est cette illusion, nourrie jusqu’au bout, qui le mènera à l’échec.
La meilleure preuve que sa démarche était pacifique est l’ordre qu’il donne au 1er bataillon de chars de quitter la capitale, qu’il tient sous le feu de ses canons, pour un cantonnement à El- Asnam, à 200 km de là. Dès lors qu’il démontre qu’il ne nourrit aucune velléité de prise de pouvoir par la force, il démobilise ceux de ses partisans qui sont prêts à aller plus loin à ses côtés. Il paralyse les mains du plus efficace et du plus déterminé de ses officiers, en l’occurrence le commandant Amar Mellah, lequel ne peut plus élaborer un plan cohérent et une liaison efficace avec les divers éléments de son dispositif, sans heurter de front le parti pris de Zbiri, en l’occurrence la concertation avec les autres chefs militaires et les appels à la raison en direction de Boumediène. Le départ d’Alger du 1er bataillon de chars, pivot central autour duquel doit s’articuler l’intervention des autres unités favorables au mouvement, est compris par les partisans de Zbiri comme la fin de la crise et le début de la solution politique. Zbiri n’a pas d’équipe. Il ne veut pas en constituer. Il ne veut pas apparaître comme quelqu’un qui se présente en alternative à Boumediène avec une sorte de cabinet fantôme. Il décourage ceux qui, plus lucides que lui, le voient courir vers l’abîme. «Je n’ai fait de contrat avec personne et je n’ai demandé à personne de me suivre», jette-til à ceux, parmi ses proches, qui tentent un exposé réaliste des choses. Abdelaziz Zerdani, l’ami des jours difficiles, quand dans l’Aurès, Adjoul tenait d’une poignée sanglante la grande Idara, Abdelaziz Zerdani tant injustement accusé et tant recherché par les services de sécurité n’a jamais prétendu à un rôle national futur. Il s’est borné, une ou deux fois — sans être écouté, hélas — à dire ce qu’il pense des assurances de Saïd Abid. Quelques jours après ces mises en garde, les événements lui donneront raison. Une équipe aurait été utile pour évaluer froidement — tout en convaincant Zbiri de garder ses atouts militaires — chaque proposition, chaque avancée pour transcrire immédiatement dans le concret les engagements du chef du CR. Mais encore une fois, Zbiri n’avait pas d’équipe ! Il n’avait pas d’équipe parce qu’il n’a jamais été question pour lui de faire un coup d’Etat. Zbiri n’a fait aucun effort pour expliquer ses intentions, laissant dans l’incertitude ceux qui, dans l’armée, auraient pu faire une autre lecture que celle qui semblait évidente : un simple «ôtes-toi de là que je m’y mette». Les turbulences de ce mois de décembre 67 semblaient à beaucoup une querelle dont le pays pouvait faire l’économie. Le pouvoir aura beau jeu, une fois l’échec consommé, de travestir la vérité. Ses relais tentent d’accréditer la thèse de «la conjuration d’officiers ignards et ambitieux liés par des liens tribaux». Comme aucun responsable ni au niveau national ni au niveau régional ne s’était déterminé publiquement en faveur des thèses de Zbiri, la configuration régionaliste deviendra crédible. Cherif Mahdi, secrétaire de l’étatmajor général, courageusement, refusera d’avaliser les mensonges officiels et remettra les choses à leur juste place par ses écrits chez les services de sécurité, par ses déclarations lors de l’instruction et par son cri du cœur devant la cour. Quand, écœuré par les dérobades, les défections, les reniements, les lâchetés et les trahisons de certains membres du Conseil de la révolution y compris les militaires, Cherif Mahdi dit les choses telles qu’elles se sont passées, un silence respectueux plane dans la salle. Le commandant Abdelghani qui préside le tribunal, mal à l’aise, essuie les verres de ses lunettes, étrangement embuées. Mais ce qui est arrivé après l’échec est une autre histoire. Revenons à cette soirée du 13 décembre. La rencontre du 13 décembre 1967, au soir, au domicile du chef de la 1re Région militaire, laquelle a réuni autour de ce dernier Mohamed Salah Yahiaoui, le colonel Abbès ainsi que Abderrahmane Bensalem et Zbiri (respectivement chef de la 3e Région militaire, responsable de l’Académie de Cherchell, commandant du quartier général et chef d’état-major) a été provoquée par Saïd Abid pour signifier à Zbiri que Houari Boumediène oppose une fin de non-recevoir à toutes ses demandes. Il conclut qu’ayant, lui, échoué dans sa médiation, il ne peut plus rien tenter. Les chefs militaires présents semblent, par leur silence, partager la position de Saïd Abid. Sont-ils conscients que leur «neutralité» soudaine, affichée au mépris des engagements pris à l’égard du chef d’état-major, livrait ce dernier, pieds et poings liés, à la vindicte de Boumediène ? Zbiri fait — enfin — la seule lecture à faire : Boumediène l’a désarmé par la ruse et les faux-fuyants. Il lit sur le visage fermé de ses vis-à-vis que pour Boumediène l’heure de la curée est arrivée, et que eux s’en accommodent… Il est effondré, il constate — trop tard — qu’il n’a pas mesuré correctement la détermination de son vis-à-vis à ne rien céder sur rien. Il n’a tout simplement pas voulu comprendre que ce dernier avait une démarche et un but en opposition totale avec ceux qu’il voulait, lui, imposer. Il a surévalué «le poids spécifique» et la solidarité des chefs militaires qui s’étaient portés garants de la parole de Boumediène. Il n’a enfin, et jusqu’au bout, jamais douté de la sincérité de Saïd Abid. Ce même Saïd Abid qui, pendant longtemps, bien avant juin 1967, n’avait cessé de pousser à la roue, qui avait incité Zbiri a réagir contre les faits accomplis de Boumediène, Saïd Abid qui a détruit Chabou de réputation et qui, soudain, freine des quatre fers. Pour Zbiri, le chef de la 1re Région militaire est, objectivement, l’homme qui lui ôté des mains tous ses atouts avant de l’enfermer dans l’impasse. Saïd Abid, que certains ont accusé, à tort, d’avoir été un agent provocateur, une créature cynique de Boumediène, était tout simplement un brave homme qui a été audessous de l’enjeu, lorsque les hasards de l’Histoire avaient mis entre ses mains le sort de l’Algérie. Saïd Abid, ancien petit employé de banque, bardé d’un modeste certificat d’études, était venu à la révolution au début de l’année 1957 par le soupirail de Tadjerouine (à l’époque un peu le Kandahar tunisien de la révolution algérienne). Il n’a jamais connu d’autres épreuves que celles que procure le relatif inconfort des bivouacs précaires de la frontière. Il n’avait pas le cumul historique, le substrat des expériences, la solidité des convictions qui font les révolutionnaires matures et qui osent. A l’heure de la décision, il est redevenu tout simplement Abid Saïd pris de vertige par l’accélération du manège qu’il avait imprudemment mis en branle. Placé entre les extrêmes, indécis, hésitant, bousculé par deux impatiences, il a joué le rôle d’un sage de village s’usant à réconcilier deux coqs de quartier séparés par une querelle subalterne. Il payera de sa vie, dans quelques heures, ses entrechats sur le fil du savoir. Devant la nouvelle donne, il ne reste plus à Zbiri que deux alternatives : se soumettre ou réagir. L’ordre qu’il donne de faire converger les unités vers Blida, ordre qui met littéralement Saïd Abid entre les mâchoires de l’étau, est obéi. C’est de cet étau que jailliront les balles qui tueront l’infortuné chef de la 1re Région militaire. Il importe peu de savoir qui a appuyé sur la gâchette. Objectivement, la démarche du chef de la 1re Région militaire était suicidaire. Le deuxième but du chef d’état-major est de provoquer une réunion (même restreinte) des membres du Conseil de la révolution favorables à son option politique et faire prendre conscience à Houari Boumediène de la responsabilité qu’il prendrait en faisant ouvrir le feu sur ses adversaires politiques et sur une partie de l’armée. Les aléas du terrain font que les forces qui s’étaient ébranlées vers le siège de la 1re Région militaire ne pourront jamais atteindre leur objectif. Le maquisard transparent, fidèle à ses idéaux, artisan d’un 19 Juin fondateur, a été vaincu par celui qui était venu de trop loin pour reculer et qui avait réglé le calendrier et l’heure à son propre chiffre.
9. Epilogue
Tahar Zbiri pourra échapper à Houari Boumediène mû par une terrible vindicte. Il lui échappera grâce à la mobilisation des chefs de la Wilaya IV historique dont, surtout, le commandant Lakhdar Bouragâa. D’Alger à Tébessa, des moudjahidine, anciens compagnons d’armes de Zbiri (Lakhdar Gouasmia, Mohamed Elhadi Rezaïmia, Mohamed Haba, etc.), des hommes de cœur (Aïssa Meguellati et ses deux fils Nadir et Djamel, Abdelmalek Boumaïza, Hamou Staïfi, Abdeljalil Ayat, Hamid Chakbouni, le docteur Harmouche et tant d’autres) risqueront leur carrière, leurs biens, leur liberté, leur vie pour le protéger et le guider sur sa route vers l’exil. Tahar Zbiri évoquera-t-il leurs noms un jour ? La secousse sanglante du 14 décembre 67 sera ressentie à tous les niveaux de l’ANP. Beaucoup de cadres en seront traumatisés. Terribles seront les conséquences pour l’Algérie. Le délestage du Conseil de la révolution, d’une manière aussi radicale, permettra à Houari Boumediène d’asseoir définitivement sa dictature sur le radier massif de la police politique pour pouvoir monologuer pendant longtemps, face à son miroir, à mille lieux des réalités de son pays.
M. M.

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Entretien avec Mohend A. Bessaoud ( revue Azar ,avril 1992)

Posté par algeriedemocratie le 13 août 2011

 

Entretien avec Mohend A. Bessaoud ( revue

 Azar

,avril 1992)

Azar : Vous êtes le principal fondateur et l’animateur de l’

 Agraw Imazighen

(AcadémieBerbère). Fondée en à Paris en 1966, c’est-à-dire à un moment de grande répression contretout ce qui est berbère, cette association culturelle, à travers les bulletins qu’elle diffusait, aeut un énorme impact auprès de la jeunesse berbérophones, notamment celle de Kabylie.Pouvez-vous nous retracer en quelques lignes cette épopée ?M.A.Bessaoud

: Vous n’ignorez pas que le berbérisme, en tant que doctrine politique, a été créepar un groupe de jeunes kabyles dont Laïmeche Ali avait été le leader, et ce par opposition àl’arabisme virulent qui veut que l’Algérie, voire l’Afrique du Nord toute entière, soit arabe. Ces jeunes, contrairement à ce que l’on pourrait penser, étaient d’ardents nationalistes algérienspuisqu’ils étaient tous des militants du MTLD, après avoir été, pour les plus âgé d’entres eux, ceuxdu PPA. Malgré cela, les dirigeants de ces partis virent en eux un grand danger…pour lenationalisme arabe dont ils étaient porteurs. D’où leurs attaques virulentes, n’excluant pas laviolence, allant également jusqu’à qualifier ces ardents nationalistes « d’agents de la colonisation »,donc de « traitres ».Ils (les dirigeants des partis) n’ignoraient pas pourtant que les Français les traquaient au même titreque les autres nationalistes, puisqu’ils furent obligés, pour échapper aux arrestations et à la torture,de prendre le maquis où mourut hélas ! Laïmeche Ali, victime de typhus.Les autres jeunes, n’ayant pas pu entrainer la population derrière eux, mirent fin à leur « aventureguerrière » en saisissant la chance d’une amnistie que leur offrit la France, cette nation« magnanime ». Ce qui permit à beaucoup d’entres eux de rallier le FLN à sa naissance. Il n’en futpas de même hélas pour ceux qui hésitèrent, comme ce fut le cas de Ouali Bennaï, Ould HemoudaAmar, Si Moh Benaïssa… car ils furent assassinés par le FLN en 1956, mettant ainsi un terme finalà ce berbérisme qui était devenu la bête noire des tenants de l’arabisme.Cette finale dramatique pour ne pas dire « cet échec », est due au fait que l’idée du berbériste,véhiculée par les jeunes dont nous avons parlé, passait aux yeux de la population, aidée en cela parles propagandistes du MTLD, comme un « facteur de division ». L’heure était donc à l’unité face aucolonialisme français.C’est dire que le nombre de militants berbéristes était minime pour entrainer une mobilisation de la jeunesse kabyle. Il y avait en effet, pour toute la petite Kabylie, deux militants, de qualité il est vrai, je veux nommer le docteur Aïssani et le professeur Mohamed Chérif Sahli.Quand à la basse Kabylie, j’ai beau racler ma mémoire pour allonger la liste, je ne peux cependantvous offrir que les noms suivants : Si Mouh Benaïssa, professeur d’arabe de Mechtras, le professeurAnane Slimane, Aït Amrane Si El Hocine d ighil Bouzerou, Hamiche de Tigzirt s/mer et quelquesautres…Même en autre Kabylie, les militants berbéristes ne couraient pas les rues en dehors bien entendu,des lieux de sa naissance, je peux nommer Tizi Rachid, Mekla et Djemaa Saharidj. On trouve eneffet Ould Hemmouda Amar de Tassaft Ouguemoun, Aït Medri d’Aït Ziri, Ben Younés Mohand àAït Hichem, Si Mohand Amokrane Aydjer d Azazga.Bref le berbérisme, malgré ses chants guerriers, ne pouvait pas mobiliser des compagnies. Mais cet échec me servit personnellement, car il permit de me rendre compte que l’on ne peut pas créer unparti politique berbériste sans qu’il y ait des Berbères. Idée que seul un des anciens berbéristespartagea, je veux parler d’Amara Ouali Tahar et aussi du docteur Younes Bouchek. Je suis d’ailleursabsolument certain que le premier nommé eut été parmi les membres fondateurs si je l’y avaisinvité. De toute façon, il m’aida plus que d’autres à continuer mes activités, au moment où Hanouz Mohend Saïd me déclara la guerre à cause de la «

grammaire berbère » qu’il avait publiée, et que je jugeais «impropre à la consommation».

 

Sans Agraw Imazighen…

Il serait trop long de parler des difficultés que nous avons rencontrées, les jeunes et moi, dans ladiffusion de nos tracts et nos bulletins, donc de nos idées. Insultés souvent, menacés parfois, nousfumes obligés d’ignorer les provocations, proférées trop souvent par des kabyles aux yeux desquelsnous passions pour des « diviseurs », donc des « traitres ». Et en ce qui me concerne, des menacesde mort ne me furent pas épargnées. Savez-vous, par exemple, que j’ai été condamné à mort par leFFS en 1968. Mr Aït Ahmed l’a, lui-même, avoué, par Boumediene à divers reprises, et notammenten 1969 ; en 1970 par Krim Belkacem et en 1977 par Hassane Aneggaru, qui se dit encore le roi duMaroc.« Pourquoi M. Aït Ahmed et Krim Belkazcem adoptèrent-ils cette position » ? diriez-vous. Toutbonnement parce qu’ils étaient convaincus que l’Académie Berbère empêchait développement deleurs partis respectifs. Sur quoi, ils n’avaient pas tort. Ce furent d’anciens militants et sympathisantsde l’Académie Berbère qui permirent à M. Aït Ahmed d’émerger de l’isolement où il se trouvait.En conclusion, n’en déplaise à certains auteurs qui oublient volontairement que le berbérisme estmort en 1956 et enseveli en 1962, sans Agraw Imazighèn (Académie Berbère) ils seraientaujourd’hui citoyens d’un pays qui ne serait plus le leur.

Azar : Qu’elle est la grande manifestation de l’Académie Berbère en France alors queL’Amicale des Algériens en Europe était omniprésente ?

M. A. Bessaoud : Les chanteurs kabyles peuvent aujourd’hui se produire librement sans êtrel’objet d’une attaque de la part de l’Amicale. Ils ignorent cependant que çà n’a pas toujours étéainsi.Tenez, en 1969 par exemple, parce que l’Amicale ne faisait aucune place à nos chants dans les galasqu’elle organisait, nous décidâmes d’en organiser un avec des chanteurs typiquement kabyles.Aussitôt branle-bas de combat au siège de l’Amicale ainsi que du consulat et même del’Ambassade. Ils convoquèrent un à un les chanteurs que nous avions réunis sur notre affiche pourleur dire qu’ils participaient, sans le savoir peut-être, à une entreprise de division.»

L’Académie Berbère, leur dit-on en outre, est crée par la C.I.A. en accord avec Israël ». On leurajouta que « les pères blancs et les pieds noirs n’étaient pas étrangers non plus à cette création

Bref, « chanter c’était trahir le pays ». Comme j’avais offert de grosse sommes d’argent à ces joueurs de guitares et de tam-tam, ils persistèrent dans leur attitude. Alors l’Amicale changea detactique. Ses militants nous déchirèrent en effet presque toutes les affiches (1200) que nous avionscollées dans les cafés et dépêcha, le jour du gala, plus d’un millier de ces militants pour dissuaderles nôtres de venir. Tous les boulevards, de St Michel aux Gobelins en passant par st Germainétaient occupés par eux et des groupe de six ou sept arrêtaient les gens et tentaient de les menaceren cas où… Rien n’y fit. Car le gala fut un immense succès. Ce qui amena l’Amicale, soucieuse degagner du « fric », à organiser des galas dans les principales villes de France, et avec des chanteurskabyles, s’il vous plait. Ce qui lui valut mes félicitations et une féroce « engueulade » de KaïdAhmed.

Azar : Est-ce que les jeunes vous encourageaient ?

 M.A B

: Sans eux, sans leur enthousiasme, il n y aurait pas eu d’Agraw Imazighen, car ce sont euxqui lui ont donné la dimension qu’il fut la sienne quelques années plus tard. Je n’ai pas ménagé mesefforts, bien entendu, car j’ai été de toutes les distributions. Mais le mérite leur appartient. Ils medoivent une certaine formation, je leur dois la réussite, d’autant que la tâche était immense et lesdangers réels. Savez vous par exemple, que j’ai reçus 27.000 lettres venant du Niger, de Lybie, et

 

même du Maroc, sans parler de la Kabylie.

Azar : Avez-vous eu des contacts avec des berbérisants et si oui lesquels ?

M.A.Bessaoud

: Le seul berbérisant que nous avions à cette époque-là, est celui qui était desnôtres, c’est Mouloud Mammeri. Je le connaissais depuis longtemps et nous avions étions mêmeséchangé une correspondance. Ce fut par lui que je sus, en 1967, que « notre cause était perdue »,« Mohend Aarav, m’a t-il dit, j’ai sept étudiants ; deux Hollandais, deux Kabyles et troisarabophones, que je soupçonne d’être de la SM. Les deux Kabyles ne vont plus revenir l’annéeprochaine, et moi non plus, car c’est pour eux que je me sacrifie ». Mammeri ne m’abandonna pasl’année suivante, il eut plus d’étudiants kabyles qu’il n’en espérait, une raison donc de persévérer.Quant aux autres berbérisants, j’ai eu des rapports directs avec Lionel Galland et des rapportsépistolaires avec le père Dallet, un immense bonhomme, et Arsène Roux, le plus engagé desberbérisants.

Azar : C’est quoi pour vous la langue tamazight ?

M.A.B :Les Malais ont un proverbe qui se traduit ainsi : «Qui perd sa langue perd sa race

». Aquoi j’ajoute, je cite de mémoire, la dernière phrase de « La dernière leçon » d’Alphonse Daudet, les Contes du Lundi  , «quand on conserve sa langue, c’est comme si l’on tient la clé de sa prison».Je terminerai ma réponse par cette autre citation, je cite encore de mémoire, «

 Il y a des milliardsd’hommes sur cette terre. Que dire donc de ceux qui veulent tuer une langue ? Car si la mort d’homme n’entraine pas celle du genre humain, celle d’une langue provoque la fin d’unecivilisation

». Charles Nordier.

Azar : Comment expliquez vous le rejet de la question berbère (amazigh) non seulement parles différents gouvernements que le pays a connu mais également par beaucoup d’Algériens,qu’ils soient arabophones ou berbérophones ?

M.A.B

: Je crois avoir dit plus haut que l’arabisme qui est l’ennemi numéro 1 de tout ce qui estberbère, a triomphé en 1962. Il est donc prévisible que la mort de notre langue allait êtreprogrammée par ces messieurs (1), [1] en se sens qu’elle contredit leur assertion. Mais il est peut-être nécessaire de montrer que l’arabisme a été créé par des chrétiens pour diviser et affaiblirl’islam.En 1905, les chrétiens libanais qui se sentaient à l’étroit sous domination turque, firent un appel dupied à « leurs frères musulmans » pour les inciter à se libérer de la tutelle turque, créant ainsi « lenationalisme arabe » ou « l’arabisme ». Cette démarche eût été vaine si elle n’avait eu le soutien dela France et de l’Angleterre, qui se disaient « puissances musulmanes » parce qu’elles occupaientrespectivement l’Afrique du Nord pour l’une, l’Egypte, la Malaisie et l’Inde pour l’autre. Ellesexcitèrent donc nos « frères » arabes par les Laurence « d’Arabie » et les généraux Allembyinterposés, réussissant ainsi à les enrôler par dizaines de milliers dans leurs armées respectives, nonsans leur avoir promis, bien entendu, la liberté et l’indépendance. On sait ce qu’il advint.La Turquie vaincue, la France eut, comme part du partage, le Liban et la Syrie ; l’Angleterre, l’Irak,la Jordanie et la Palestine. Et les Arabes ….eurent la Berbérie, car c’est depuis ce temps là quenaquit l’expression « Maghreb arabe ». Pourquoi la Berbèrie ? Parce que tous les musulmans, lesBerbères, à l’exception des Kabyles et des Touarègues sont les seuls à se considérer inférieurs auxArabes à cause du prophète Mohammed et de l’islam. Cela est si vrai que quand un Arabe est àcourt d’argument, il déclare : « Nnbi Aarbi » (le prophète est arabe). Notons que mêmes lesKabyles, surtout ceux qui vivaient en France après la guerre d’Algérie, avaient fini par renoncer àleur identité pour se proclamer carrément Arabes, d’où les difficultés que nous avons eues à lesconvaincre du contraire, d’autant que le mot « berbère » était, à leurs yeux, chargé de tout le méprisdu monde.

 

(revue Azar 

(édition berbère) en avril 1992)

Entretien avec Mohend A. Bessaoud ( revue   Azar  ,avril 1992) dans tamazight(65) clip_image001

 

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Le pouvoir et le pétrole en Algérie.

Posté par algeriedemocratie le 26 janvier 2011

Le pouvoir et le pétrole en Algérie. dans vive l'algerie(128) corruptioPar Ait Benali Boubekeur.

«A vouloir agir en dehors du peuple, on arrive à des résultats diamétralement opposés aux objectifs socialistes et égalitaires.» Ferhat Abbas (1)

L’Algérie, depuis son indépendance, est soumise à cette sentence de Ferhat Abbas. Actuellement, les inégalités sont tous azimuts. Les émeutes sanglantes de ces derniers jours sont là pour prouver, si besoin est, que la disparité est criante entre la classe dirigeante et le reste de la population. Toutefois, bien que le bilan de ces dernières émeutes ne soit pas aussi lourd que celui d’octobre 1988, il n’en reste pas moins que la propagation des manifestations à l’échelle nationale, telle une trainée de poudre, exprime le marasme profond de la société. Ce qui provoque, de façon inéluctable, une dichotomie entre l’Algérie utile et l’Algérie profonde. Sinon, comment pourrait-on expliquer que 75% de la population a moins de 30 ans, alors que le pouvoir est entre les mains des septuagénaires. Ce faisant, cette lapalissade n’a pas échappé aux jeunes manifestants que la richesse est réservée à une catégorie bien déterminée. En tout cas, c’est ce que note Hocine Malti à juste titre: «Les jeunes Algériens ont bien compris que les richesses en hydrocarbures de leur pays ne leur appartiennent pas, ne servent pas à faire leur bonheur, que dis-je, ne permettent pas leur survie. Et ils ne rêvent que d’une chose: fuir vers l’étranger.» (2) Bien que le sol algérien y regorge des richesses inestimables, les Algériens vivent, cinquante après le recouvrement de l’indépendance, dans la mouise incommensurable.

Cependant, doit-on mettre cela au compte de “la malédiction pétrolière” , comme le croit Hocine Malti? En partie, Oui. D’ailleurs, malgré cette richesse du sous-sol, force est de constater que le pays n’a jamais réussi à vivre en autarcie. Actuellement, l’Algérie dépend, pour ses importations, à 98% des recettes des hydrocarbures. Du coup, la paix sociale fut et est inhérente à la volonté des dirigeants de subventionner des produits de première nécessité, et ce en important des quantités suffisantes. Par conséquent, les fluctuations de la politique algérienne dépendent indubitablement de la variation des cours du pétrole. Ainsi, comprendre la nature de celui-là revient à disséquer l’importance de de celui-ci. Mais, le malheur de l’Algérie vient de la mauvaise exploitation de ses ressources. Aujourd’hui encore, les récompenses sont distribuées aux plus conciliants avec le régime. D’où le constat sévère de Hocine Malti: «L’Algérie de 2010 est doublement malade. La rapine à laquelle se sont livrés -et continuent de se livrer- les hommes du pouvoir est venue aggraver la maladie pétrolière qu’elle avait contractée auparavant.» (3) Toutefois, l’auteur relativise celle-ci en considérant que celle de ses dirigeants est encore plus grave. Voici leurs évolutions.

  1. la découverte du pétrole.

Le pétrole algérien fut découvert en pleine période coloniale. En effet, il y a exactement 55 ans, les pétroliers français découvrirent le gisement d’Edjeleh, à la frontière orientale de l’Algérie avec la Libye. Cette découverte changea du coup entièrement la donne. Elle prolongea, par conséquent, la guerre d’Algérie de six longues années. Car les enjeux énergétiques furent primordiaux. En effet, selon les prévisions françaises, la métropole n’aurait eu à apporter que 60% de sa consommation énergétique en 1960, alors qu’elle était quasi-totale en 1956. Du coup, un homme fut désigné, Pierre Guillaumat en l’occurrence, pour prendre en charge cette question névralgique. Cité par Hocine Malti, Pierre Guillaumat aurait annoncé qu’ «il fallait tout faire pour garantir l’indépendance énergétique de la France. Alors, maintenant que le pétrole était là, et en abondance, on n’allait quand même pas perdre le Sahara! A défaut de garder l’Algérie française, il fallait faire en sorte que le pétrole le soit.» (4)

Cependant, cette politique énergétique fut défendue par tous les gouvernements de la quatrième et de la cinquième République. Par ailleurs, il faut signaler que cette question avait causé, de façon sous-jacente, la chute de la quatrième République et vacillé, à plusieurs reprises, la cinquième République. Mais, sur la question énergétique, tous les gouvernements furent d’accord sur la nécessité de séparer la partie sud de la partie nord de l’Algérie afin qu’ils puissent exploiter cette richesse. En effet, pour distinguer les territoires du Sud du reste de l’Algérie, le gouvernement Guy Mollet créa l’organisation commune des régions sahariennes (OCRS), en janvier 1957. Cependant, sous la cinquième République, de Gaulle fit du pétrole sa priorité primordiale. Pour ce faire, il fit adopter une loi spécifique à la gestion du pétrole algérien, connue sous la formule suivante: «Le code pétrolier saharien (CRS)». Pour Malti, la référence au pétrole ne fit aucune mention de l’Algérie mais plutôt des territoires du Sahara. D’ailleurs, la propension des autorités françaises de séparer les deux territoires ne fut jamais démentie. Pour l’auteur de  » L’histoire secrète du pétrole algérien », «L’idée de faire du Sahara une plaque tournante au sein de l’union française et de l’ériger en tant qu’entité indépendante du reste de l’Algérie fut la ligne politique suivie par le gouvernement français jusqu’à ce 5 septembre 1961 [ soit cinq mois avant le cessez-le-feu], quand le général de Gaulle annonça, au cours d’une conférence de presse, pour la première fois et d’une manière officielle, que les départements sahariens des Oasis et de la Saoura faisaient partie intégrante de l’Algérie.»(5)

Toutefois, l’indépendance, obtenue au forceps, à l’issue d’une longue guerre de sept ans et demi, donna lieu à une immense espérance pour une population meurtrie. Les Algériens pensaient qu’en arrachant le pays à la colonisation, leur vie aurait été bien meilleure. Mais à peine la célébration de l’indépendance fut achevée, la course pour le pouvoir reprit de plus belle. La victoire, imposée par l’armée des frontières, revint au tandem Boumediene-Ben Bella. Ce dernier fut utilisé comme devanture qu’autre chose. A ce propos Hocine Malti note qu’«Au cours de l’été 1962, un homme à peine âgé de 30 ans, Houari Boumediene, colonel par le grade et chef d’État-major par la fonction, réussissait ainsi le premier coup d’État de l’Algérie indépendante. Ce faisant, il avait aussi inauguré le premier régime militaire à visage civil, un système que d’autres après lui amélioreront, jusqu’à en faire une dictature qui ne dit pas son nom prévalant encore dans l’Algérie des années 2000. Dés lors, le pétrole et le gaz, dont le pays est si riche, allaient grandement aider à consolider les pouvoirs qui s’y succéderont.» (6) Mais, en ce début des années soixante, beaucoup de contraintes pesèrent sur le régime algérien pour qu’il n’accède pas directement à ces richesses. Bien que les accords d’Evian aient prévu la dissolutions de l’OCRS, le nouvel organisme, l’OS(Organisme saharien), ne laissa pas le plein droit aux Algériens de jouir pleinement des hydrocarbures. Pour résumer simplement cette transition, on peut dire qu’il y avait eu un véritable transfert de souveraineté, mais sans que l’Algérie ait le pouvoir de gérer ses richesses terriennes. Par ailleurs, du côté algérien, Lamine Khène, ancien secrétaire général du GPRA, représenta les intérêts algériens au sein de l’organisme saharien. Ce dernier fut habilité à fixer la fiscalité inhérente à l’exploitation du pétrole. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle fut avantageuse à la France.

Cependant, les sommes d’argent engrangées furent suffisantes aux dirigeants pour s’imposer politiquement, que ce soit à l’intérieur du pays ou à l’extérieur. Selon Hocine Malti: «Son image de « leader du tiers monde » dans les années 1960 est devenue plus tard un paravent hypocrite pour ses propriétaires, les généraux à la tête de l’armée et de la police politique, la sécurité militaire: Ils ont utilisé en sous-main les milliards de dollars des hydrocarbures afin d’acheter le silence de grandes puissances mondiales sur leurs dérives antidémocratiques.» (7) Ainsi, il suffisait d’avoir une main basse sur ces richesses pour parvenir à brider la société. Peu à peu, le pétrole est devenu un enjeu de pouvoir et non pas une richesse pouvant garantir le bien être des Algériens.

    1. La bataille pour le contrôle du pétrole.

La bataille énergétique opposa d’abord les compagnies françaises au régime incarné par Boumediene-Ben Bella. Pour celles-là, elles continuèrent à fonctionner comme s’il n’y avait pas l’indépendance de l’Algérie. Et dés le départ, la tension fut très vive. La compagnie Trapal proposa, en vue de construire un troisième pipe, une participation algérienne ne dépassant pas les 20% du projet. Du coté algérien, les autorités misèrent sur une participation supérieure. De ce différend naquit, le 31 décembre 1963, la compagnie nationale, la Sonatrach (Société nationale de transport et de commercialisation des hydrocarbures). Or, au sommet, la stabilité ne fut pas au rendez-vous. En effet, Ben Bella voulut s’emparer des portefeuilles ministériels les plus sensibles. Voulut-il agir de la sorte pour contrer le clan de Boumediene (Le clan d’Oujda)? En tout cas, en ces premiers mois de l’année 1965, l’organisation de la conférence des pays du tiers monde allait le consacrer, s’il n’y avait pas eu d’embûches, le chef incontesté de l’Algérie. Selon Hocine Malti, «Alger la blanche doit abriter, au début de l’été, le sommet des pays non alignés… Ahmed Ben Bella a déjà revêtu son costume de star de ce nouveau Bandoeng, au cours du quel il va apparaître en compagnie de Gamal AbdelNasser, Josp Broz Tito, Fidel Castro, Kwane N’krumah et beaucoup d’autres leaders du tiers monde.» (8) Cette conférence n’a pas eu lieu. Et pour cause. Un coup d’État est dûment organisé par Boumediene en vue de déposer son rival. Du coup, une nouvelle période fut inaugurée en Algérie, à sa tête Houari Boumediene. Toutefois, au fil des années, la stature de Boumediene s’imposa à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et ce bien qu’il ait parvenu au pouvoir grâce un coup de force militaire. En tout cas, en cette année 1965, il fut tout bonnement prêt à assumer lui-même le pouvoir. De l’avis de Malti, «Il voulait supprimer le paravent qu’il avait lui-même mis en place trois ans auparavant, car Ben Bella menaçait les membres de son clan, le fameux « groupe d’Oujda » qui avait orchestré le coup d’État de l’été 1962.» (9)

Cependant, sur le plan énergétique , le moins que l’on puisse dire c’est que Boumediene eut beaucoup de chances. Négocié par celui qu’il avait déposé, Boumpediene signa le nouvel accord pétrolier le 29 juillet 1965. En effet, les autorités françaises commencèrent justement à lâcher du lest en associant l’Algérie à l’exploitation des hydrocarbures à hauteur de 50% des résultats. Cet accord stipulait que même les compagnies privées, telle que la CFP (Compagnie française des pétroles), ancêtre de Total, devaient se soumettre aux clauses du présent accord. Mais, pour Hocine Malti, «le fait de fixer dans un accord algéro-français les prix postés des trois terminaux par lesquels était évacué le pétrole produit, tous champs et toutes compagnies confondus, constituait non seulement un autre acte de co-souveraineté, mais équivalait à faire savoir aux compagnies non françaises que le Sahara demeurait une chasse gardée pour la France.» (10) Toutefois, si l’année 1966, les relations entre l’administration algérienne et les compagnies françaises se passaient sans anicroches, l’année suivante connut son premier pic de difficulté. A la volonté de l’administration algérienne d’augmenter l’exploitation du champ minier, la partie française insistait sur un programme concernant les gisements déjà existants. A ce propos, Hocine Malti écrit: «Au printemps 1967, le secteur pétrolier national algérien avait commencé à prendre forme. La Sonatrach était entrée dans sa quatrième année d’existence et avait enregistré ses premiers succès. Le baptême du feu des équipes entièrement algériennes, qui avaient démarré quelques mois auparavant les activités d’exploration et de production, s’était généralement bien déroulé.» (11) Cette expérience réussie incita le gouvernement de Boumediene à franchir un nouveau cap: la nationalisation de la distribution dés le mois de mai 1968. Du coup, à partir de cette année-là, il n’y eut que des stations services à l’enseigne de la Sonatrach, argue Hocine Malti. En revanche, la même année, le chef de l’État algérien mit en place les dispositions sur la gestion du commerce extérieur. Ce monopole créa beaucoup d’entraves à la compétition économique loyale. D’où l’avènement de la corruption, sous forme de commissions. En tout cas, cette mesure handicapa plusieurs entreprises, dont la Sonatrach. Pour Hocine Malti:«Elle [Sonatrach] ne sera d’ailleurs pas l’unique entreprise à souffrir de ces mesures: toute l’économie algérienne en paiera le coût.» (12) Le monopole sur le commerce extérieur fit du régime le seul détenteur de la richesse nationale. Depuis ce temps-là, la Sonatrach devint un enjeu économique et politique important. En effet, Boumediene, pendant les treize années de règne sans partage, orienta seul la politique énergétique du pays. Cette concentration de pouvoir amena le président du conseil à mener une politique parfois incompréhensible. En effet, selon Malti: «Durant les treize années de présence de Houari Boumediene à la tête de l’État algérien, plusieurs centaines de firmes américaines ont ainsi fait d’excellentes affaires en Algérie, alors même que les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rompues durant plus de la moitié de la période.» (13)

Cependant, bien que la corruption ait fait son apparition à ce moment-là, force est de reconnaître que la pratique fut contenue. Car elle fut avant tout contrôlée par le régime. Ou plutôt tolérée. L’exemple de Messaoud Zeghar corrobore si besoin est l’existence de ce phénomène. Il se distingua notamment dans l’affaire Chemico. En tout cas, Zeghar fut connu pour être un proche de Boumediene. En revanche, bien qu’il ait été un dictateur, le nom de ce dernier ne fut pas associé à une quelconque affaire de détournement. Il fut même l’architecte d’une des grandes réalisations économiques du pays: la nationalisation des Hydrocarbures.

  1. La reconquête de la souveraineté nationale.

la négociation de l’accord d’Alger du 29 juillet 1965 fut prévue pour l’année 1969. En effet, les dispositions, notamment fiscales, n’auraient pas dû dépasser une période de quatre ans. Tout naturellement, le conseil de la révolution saisit le gouvernement français, dés le mois d’avril 1969, en vue de discuter sur le nouveau système fiscal. Pour la partie algérienne, celui-ci devait impérativement être aligné à celui de l’OPEP, en vigueur dans plusieurs pays. Toutefois, la réponse française ne vint qu’en juin 1970. Elle contint une proposition consistant à augmenter le prix de référence de l’ordre de 27 centimes de dollar le baril, alors que la partie algérienne en réclamait une augmentation de 57 centimes de dollar. Cet éloignement des deux positions conduisit inéluctablement à une situation inextricable. Et en campant sur sa position , le gouvernement français tablait sur l’usure. Il pensait que le retrait de la France impliquait le blocage de l’exploration. En tout cas, cette attitude vint de l’idée que le gouvernement algérien ne pouvait pas se passer des compagnies françaises. Selon le témoin direct de cet épisode, Hocine Malti, chaque partie voulut imposer sa vision. Il écrit alors: «C’est pourquoi, le 13 juin 1970, le gouvernement français décida de suspendre les négociations. La riposte algérienne vint un mois plus tard: le 20 juillet 1970, le ministre de l’Industrie et de l’Énergie adressa une circulaire aux compagnies pétrolières françaises les informant qu’elles devraient dorénavant payer leurs redevances et leurs impôts sur la base prix posté de 2,85 dollars le baril.» (14) Bien qu’aucun gouvernement n’ait voulu transiger sur sa ligne de principe, un autre round de négociation fut ouvert le mois d’octobre 1970. Les sessions se déroulèrent alternativement à Paris et à Alger. Mais les discussions traînèrent sans qu’aucune solution n’ait été trouvée. Ce qui incita Boumediene à déclarer, cinq mois plus tard, l’accord du 29 juillet 1965 obsolète. Dans le discours sur la nationalisation des hydrocarbures, Boumediene justifia ainsi sa politique: «L’accord du 29 juillet 1965 stipulait que seraient entamées, dés 1969, des négociations en vue de la révision du prix servant de base de calcul de l’impôt. Nous avons négocié sans cesse de 1969 à 1970. Nous avons acquis la certitude que les Français ne souhaitaient pas aboutir à une solution. Nous avons alors fixé un prix et informé qu’il serait à l’avenir de 2,85 dollars le baril et non de 2,08.»(15) A la fin de son discours, Boumediene annonça plusieurs décisions. La principale concernait la participation algérienne à hauteur de 51%, et ce dans toutes les sociétés françaises exerçant en Algérie. Ensuite, il annonça la nationalisation intégrale de tous les gisements de gaz. Enfin, il s’engagea à nationaliser le transport terrestre de toutes les canalisations se trouvant sur le sol national.

En revanche, ces décisions ne furent pas l’objet d’une éventuelle concertation, à en croire Hocine Malti. Surtout, ces annonces furent arrêtées sans que la Sonatrach ait eu le temps de créer le réseau de clients. Pour Hocine Malti: «A Alger, personne n’avait été informé par avance de la décision que venait d’annoncer Houari Boumediene. Nous étions dans le noir le plus complet. Dans l’attente du retour du ministre de l’énergie [ qui se trouva ce jour-là à Tripoli], nous avons néanmoins tenu, le 24 février au soir, une première séance de travail.»(16) Bien que la nationalisation ait été l’une des plus grandes œuvres de Boumediene, l’auteur du livre «L’histoire secrète du pétrole algérien» révèle qu’aucun des appareils de l’État ( Les ministères des Finances, de la Justice et des commerces, les services de douanes, les services de sécurité, les banques) ne fut mis au courant. A vrai dire, Boumediene avait arbitré, seul, entre deux stratégies au sein du gouvernement. La première fut défendue par Belaid Abdesselam consistant à nationaliser, une à une, toutes les sociétés françaises à hauteur de 51%. La seconde fut défendue par Abdelaziz Bouteflika consistant à nationaliser l’ensemble des intérêts français à hauteur de 51%. Dans la seconde proposition, il pouvait y avoir certes une participation algérienne mais sans détenir la majorité des parts. Le choix de Boumediene fut porté sur la première proposition.

Cependant, le tournant de cette affaire survint le 20 avril 1971. Ce jour-là, le premier ministre français, Jacques Chaban Delma, reconnut les droits souverains de l’Algérie et accepta la nationalisation dans le secteur des hydrocarbures. Mais derrière cette acceptation, le premier ministre engagea des mesures de rétorsions. La première mesure fut de diminuer le flux migratoire dont l’Algérie était l’une des exportatrices de main-d’œuvre. Sur un autre niveau, la diplomatie française déploya ses efforts en vue de dissuader certains pays de s’approvisionner du marché algérien des hydrocarbures et notamment du gaz. Finalement, de cette nationalisation, les vainqueurs furent incontestablement les États-Unis. En quelques temps, plusieurs firmes firent leur apparition sur le sol du sud algérien. Toutefois, cette stabilité politique, sous la dictature, ne dura que quelques années. Et une autre période ne tarda pas à laisser place à une anarchie indescriptible.

    4) La période d’inactivité.

La disparition de Boumediene, le 27 décembre 1978, à l’âge de 46 ans, dont treize années passées au pouvoir, suscita un appétit de pouvoir. Le jour de l’enterrement, l’oraison funèbre fut lue par celui qui se considérait comme son successeur naturel, Abdelaziz Bouteflika. D’ailleurs, il ne cacha pas sa volonté de lui succéder. Le second prétendant ne fut autre que Mohamed Salah Yahiaoui, coordinateur du FLN. Mais dans les systèmes totalitaires, la course pour le pouvoir se déroule en dehors des organismes officiels. En effet, le chef de la sécurité militaire, Kasdi Merbah, centre du pouvoir réel en Algérie, décida d’organiser, à sa façon, la succession. Voici la description que fait Malti à ce propos: «Encore fallait-il, dans ce cas là, que le titulaire du poste qui allait être choisi fût facile à manœuvrer et qu’il puisse être délogé sans difficulté. Or, ni Bouteflika ni Yahiaoui ne correspondaient à ce critère. Le seul candidat potentiel qui semblait répondre à ce portrait robot était le colonel Chadli Benjedjid, chef de la 2eme région militaire depuis 1964.» (17) Pour y parvenir à ses fins, Kasdi Merbah avait désigné, lors de la longue agonie de Boumediene en novembre 1978, Chadli comme coordinateur de l’armée, poste équivalent à ce moment-là à l’intérim du ministère de la Défense. Il justifia son choix en invoquant l’ancienneté de Chadli dans les rangs de l’armée. Ce fut le officier le plus ancien dans le grade le plus élevé. Ce choix fut entériné en janvier 1979 par le congrès du parti. Ce dernier choisit alors l’officier le plus ancien comme seul candidat aux élections présidentielles du 7 février 1979. Avec l’appui de toute l’administration, Chadli obtint aux élections un score de 94% de suffrages, le consacrant président de la République. De ce choix irrationnel, Malti écrit: «Aux Tagarins[nom du quartier où est situé le ministère de la Défense], on savait parfaitement qu’il[Chadli] n’était pas esclave du travail et, par conséquent, on exigeait pas beaucoup de lui…De fait, ce sont ses assistants et collaborateurs qui le suppléaient dans l’accomplissement des tâches relevant de sa responsabilité à la tête de la 2eme région militaire. Parmi ces derniers, deux personnages qui joueront des rôles vitaux dans l’Algérie des années 1980, 1990 et 2000: le capitaine Larbi Belkheir, que l’on vit à l’œuvre dés le début et le lieutenant Mohamed Médiène dit «Tewfik», qui apparaitra plus tard.» (18) En effet, les nouveaux conseillers ne tardèrent pas à s’illustrer. En janvier 1980, Chadli créa la cour des comptes. Sa première victime fut l’ancien ministre des Affaires étrangères sous Boumediene. Du coup, Bouteflika décida de s’enfuir à l’étranger. Six mois plus tard, Chadli obtint le départ de Mohamed Salah yahiaoui et son remplacement par Mohamed Chérif Messaadia. Le 15 juillet de la même année, Kasdi Merbah perdit le contrôle de la sécurité militaire. Il fut remplacé par son adjoint Nourredine Yazid Zerhouni. L’ancien responsable de la Sonatrach sous Boumediene, Sid Ahmed Ghozali, fut limogé du ministère de l’hydraulique. Il fut exclu du FLN en décembre 1980. La nouvelle équipe dirigeante parvint ainsi à éloigner les prétendants à la succession. Mais plus spécialement, Chadli et ses conseillers décidèrent de refermer la page de l’époque Boumediene. En effet, selon Malti, «En nommant un premier ministre, il a voulu donner l’impression d’instaurer une plus grande collégialité au sein du pouvoir, le président ne monopolisant plus toutes les fonctions. Mais, plus qu’une option politique, cette décision reflétait plutôt l’incompétence et le caractère indolent de Chadli, qui avait tendance à confier à d’autres les responsabilités qu’il rechignait à assumer.»(19) En tout cas, la rupture avec la période de Boumediene fut totale. Bien que la politique industrielle sous Boumediene n’ait pas atteint ses objectifs, la nouvelle ère fut caractérisée par l’absence de toute politique d’investissement. Le marché national ne tourna que grâce aux importations. Par conséquent, un plan anti-pénurie fut lancé en 1981. Confirmé en 1983, lors du 5eme congrès du FLN, ce plan fut placé sous le slogan «Pour une vie meilleure.» Or, ces plans ne pouvaient être lancés sans une conjoncture favorable: l’envolée des cours des hydrocarbures. Selon Malti: «Ces bouleversements à répétition du marché pétrolier avait fait passer le prix officiel du pétrole saharien à 30 dollars le baril à la fin de 1979, puis à 42 dollars à la fin de 1980. Sachant que, au moment de l’accession de Chadli au pouvoir, il oscillait entre 13 et 14 dollars, les revenus de l’Algérie avaient donc triplé en l’espace de deux années.»(20)

Cependant, cette période faste connut vite le temps de désenchantement lorsque les prix des hydrocarbures baissèrent. En juillet 1986, ils atteignirent 10 dollars le baril. Cette baisse des ressources impliqua la baisse des importations. D’ailleurs, les dirigeants pouvaient-ils en faire autrement? L’abondance du début des années 1980 devint pour les Algériens un souvenir lointain. Cette dégringolade des conditions de vie connut son apogée en 1988. Le pays fut à ce moment-là en situation de cessation de paiement. Ainsi, sans une politique d’investissement ni de politique d’épargne, le pays s’en allait à vau-l’eau. Quelles furent les raisons de ce laxisme? Hocine Malti cite quatre principales raisons: «La conjugaison de ces quatre éléments (dégringolade des prix du pétrole, augmentation exponentielle des dépenses, remboursement de crédits bancaires lourds et absence de tout nouvel investissement productif) fera que l’Algérie mangera son pain blanc en quelques années.»(21) Du coup, la fin de la redistribution sonna le glas du régime en octobre 1988. Cependant, bien que le congrès du FLN ait présenté la seule candidature de Chadli aux élections présidentielles de décembre 1988, la nouvelle situation du pays incita les militaires à exiger son départ avant le terme de son mandat. En effet, avec la perspective de la victoire du FIS, due principalement au rejet de la classe dirigeante, les militaires investirent les principaux centres du pouvoir. Par conséquent, et sans exception, les présidents ultérieurs acceptèrent peu ou prou cette domination.

    5) La revanche de Bouteflika.

La compétition électorale, en Algérie, fut faussée depuis le coup d’État de janvier 1992. En effet, le pays a sombré dans une guerre civile ayant causé la mort de prés de 200000 Algériens. Aujourd’hui, avec un bilan aussi dramatique, il est difficile de croire une velléité des militaires de sauver la démocratie. Selon Hocine Malti: «A la différence de Boumediene lors du coup d’État du 19 juin 1965, les protagonistes de celui du 11 janvier 1992 n’étaient en effet aucunement disposés à en assumer publiquement la responsabilité et encore moins à en endosser les tragiques conséquences. Car leur action était principalement motivée par leur rapacité, effrayés qu’ils étaient par la perspective d’être privés de leurs fortunes par les leaders islamistes promus par les urnes.»(22)

Cependant, plusieurs personnalités furent alors appelées à assumer des responsabilités suprêmes. Abdelaziz Bouteflika fut contacté à deux reprises. La première fois en 1994 et la seconde fois en 1999. En 1999, ce fut Larbi Belkheir qui se chargea de la mission de convaincre Bouteflika. Bien que les discussions aient trainé, les deux hommes arrivèrent à s’entendre sur plusieurs points. Pour Hocine Malti: «Il[Bouteflika] s’engagea même à reprendre à son compte, dés son élection, l’accord passé par le DRS avec l’AIS et de le faire approuver par référendum. L’amnistie ainsi accordée aux combattants islamistes et l’absolution des crimes qu’ils avaient commis serait dés lors attribuées à la volonté populaire.»(23) Cependant, depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, les prix des hydrocarbures, et ce jusqu’à nos jours, connaissent une hausse vertigineuse. Hélas! Concomitamment à ces hausses des hydrocarbures, la corruption s’est propagée dans la même proportion. Et le secteur qui en souffre le plus est incontestablement celui des hydrocarbures. Ce secteur connait une privatisation sans vergogne sous l’ère Bouteflika. En effet, le premier projet d’assistance avec la Banque mondiale fut contracté le 3 mars 2001 par Chekib Khalil, ministre de l’Énergie et des Mines. Ce processus connut une célérité d’exécution incroyable. En septembre 2002, un projet de loi prévoyait «que toute entreprise pétrolière disposant des moyens techniques et financiers requis pourrait engager des travaux de recherche et d’exploitation, dans le cadre d’un contrat à passer avec une agence gouvernementale qui serait créée à cet effet sous la tutelle du ministère de l’Énergie et des Mines, l’agence nationale pour la valorisation des ressources en Hydrocarbures.» Cette disposition remplaçait, écrit Hocine Malti, celle en vigueur jusque-là, selon laquelle la participation de la Sonatrach en pareil cas ne pouvait être inférieure à 51%. Cette disposition remettait en cause de façon simpliste la souveraineté de l’État algérien sur ses richesses du sous-sol. Mais la contestation, ayant provoqué une tempête politico-sociale, retarda l’adoption de la loi. Le premier ministre de l’époque, Ali Benflis, manifesta sa désapprobation en retardant l’examen de la loi par le parlement. Toutefois, à une année et demi des élections présidentielles, Abdelaziz Bouteflika décida de geler la loi. Cependant, le président réélu ne mit pas beaucoup de temps avant de ressortir le projet. Cette fois-ci, le parlement fut saisi en avril 2005. La loi a été adoptée sans difficulté. Mais, à l’étranger, elle souleva une indignation des pays producteurs du pétrole. Lors des différentes réunions de l’OPEP, quelques membres ne se gênèrent pas à traiter l’Algérie d’être un pays à la solde des États-Unis. Le dénouement fut difficile à réaliser. Selon Hocine Malti: «Cette situation dura encore une quinzaine de mois, avant qu’il[Bouteflika] ne décide en juillet 2006 de supprimer du texte de loi tous les articles controversés, ceux qui restauraient le régime de concession. L’Algérie et l’OPEP devaient une fière chandelle au président vénézuélien Hugo Chavez… Il avait réussi, lors d’une visite à Alger spécialement programmée à cet effet en mai 2006, à convaincre son homologue algérien de changer d’avis, compte tenu de l’immense dommage que son initiative causerait à tous les pays producteurs du pétrole.»(24)

Par ailleurs, sur la question de la corruption, depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, le pays se trouve submergé jusqu’au cou. L’accumulation des scandales est la preuve irréfutable de la propagation du phénomène. Elle a même gangrené littéralement la société. On peut citer, pour exemple, l’affaire BRC, l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, le scandale de la Sonatrach, etc. Le drame qui s’ajoute à ces scandale est surement la passivité de la justice. Combien d’affaires ont été portées à la connaissance du public sans qu’aucun haut responsable ne réponde de la dérive de son secteur, s’interroge Hocine Malti. Même quand le ministre des Finances ou le secrétaire général de l’UGTA ont reconnu devant le tribunal avoir participé au scandale du groupe Khalifa, les juges en charge de l’affaire ont fait la sourde oreille, étaie sa thèse l’auteur de «L’histoire secrète du pétrole algérien». Du coup, avec la politique des dernières années, la Sonatrach est plus que fragilisée. L’affaire ébruitée en janvier 2010 montre que la corruption touche toutes les structures de l’entreprise qui finance 98% des importations. Sa maladie se situe au niveau de l’absence de toute politique de transparence au sein de l’entreprise. Mais cette transparence devrait impérativement être extrapolée à tous les secteurs de la société.

Aujourd’hui, les Algériens ne connaissent rien de la situation financière de leur pays. En effet, bien que le baril du pétrole ait atteint parfois des soumets, jusqu’à 150 dollars, la loi de finance est établie à la base d’un baril à 19 dollars. Et le reste échappe à tout contrôle, soit 85% des recettes.

En guise de conclusion, «La maladie hollandaise» fut apparue en Algérie dés les premières années de l’indépendance. En effet, l’irruption de cette richesse a nui considérablement à la compétitivité économique nationale. Bien qu’elle ait pu apporter des périodes d’apaisement, la richesse du sous-sol a causé également des malheurs au peuple algérien. Le point de vue de Ferhat Abbas est à ce titre plus que capital. Il écrit dans «L’indépendance confisquée»: «Certains penseront peut être que Ben Bella comme Boumediene étaient mus par la recherche du bien public et la volonté d’apporter un changement à l’Algérie. Mais en réalité ils n’ont fait, l’un et l’autre, que du paternalisme à bon marché, en s’appuyant sur une «mafia» de «petits copains» prêts à se servir plutôt qu’à servir. Sous leurs régimes, le slogan «Par le peuple et pour le peuple» est devenu selon l’expression employée par Harbi, «Par nous et pour nous.»(25) En effet, dans les années 1960, le régime avait fait de cette richesse un moyen de soigner son image à l’extérieur. Du coup, cette politique de façade entrava considérablement l’épanouissement du pays. Le coup d’État de 19 juin 1965 ferma toute brèche démocratique. Pendant treize années de Boumediene, le régime n’hésita pas à se débarrasser par tous les moyens de ses opposants. Mais, avec la mort de Boumpediene, le pays alla de Charybde en Scylla. Choisi pour son caractère inoffensif, Chadli plongea le pays dans une période noire. Selon Hocine Malti, «Si Chadli Bendjedid avait mis autant d’ardeur à accomplir les tâches relevant de sa fonction de président de la République qu’il en a consacré à se débarrasser de ses opposants, la destinée ultérieure de l’Algérie aurait probablement été meilleure.»(26) Cependant, cela profita surtout aux affairistes. Et la corruption atteignit sous Chadli des proportions alarmantes. Elle a trouvé sa vitesse de croisière dans le commerce extérieure. Ce phénomène s’est exacerbé sous Bouteflika pour atteindre des proportions inédites, selon Hocine Malti. Pour autant, le peuple doit-il baisser les bras. Ceci est une forme de pessimisme à bannir du langage. Car l’espoir doit demeurer intact. Car le jour où ce peuple arrivera à exiger des comptes, le pays réussira le décollage digne des grandes nations.

    Notes de renvoi: 1) et 25) Ferhat Abbas, «L’indépendance confisquée», pages 67 et 20;

    2) à 26) Hocine Malti, «Histoire secrète du pétrole algérien», pages 12, 19, 22, 33, 10, 57, 58, 70, 97, 105, 136, 151, 158, 160, 250, 151, 262, 265, 266, 293, 15, 318, 266.

    source: lequotidienalgerie.com

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La mise à l’écart de la scène politique du plus ancien chef des services de renseignements serait-elle imminente ?

Posté par algeriedemocratie le 25 janvier 2011

La mise à l’écart de la scène politique du plus ancien chef des services de renseignements serait-elle imminente ?

Le général Mohamed « Toufik » Mediène est engagé dans une lutte avec le président Bouteflika.

Septembre 2010 marque le vingtième anniversaire de la prise de fonction du plus ancien « chef des services de renseignement » en poste dans le monde. L’homme en question est le général Mohamed « Toufik » Mediène, directeur du département du renseignement et de la sécurité (DRS) algérien.

Il a été nommé à la tête du DRS en septembre 1990, 15 mois avant que les « généraux algériens  » ou le « Groupe » comme on les appelait à l’époque, et dont Mediène, alors colonel, faisait partie, annulent les élections qui auraient permis de porter au pouvoir le premier gouvernement islamique jamais élu démocratiquement.

Être le chef des services de renseignements et de la sécurité de l’un des régimes les plus impitoyablement répressifs et corrompus au monde pendant 20 ans relève de l’exploit. Felix Dzerzhinsky, le fondateur de la Tcheka qui deviendra plus tard le KGB, a dans les faits « contrôlé » l’Union Soviétique pendant neuf ans (1917-1926) ; Lavrenti Beria, chef du NKVD, l’a terrorisée pendant 15 ans (1938-1953) ; le chef de la police d’Hitler, Heinrich Himmler, s’est suicidé au bout de 11 ans (1934-1945), quant au général Hendrik van den Bergh, il a dirigé le Bureau of State Security (BOSS), les services de renseignement du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, pendant 11 ans (1969-1980). Mediène les a tous surpassés.

Pourquoi alors, juste au moment où Mediène atteint ce jalon extraordinaire, entend-on des rumeurs concernant sa mise à l’écart imminente de la scène politique ?

La réponse tient en quelques mots : lorsque le chef du renseignement et de la sécurité d’un pays fait la une de l’actualité, il y a fort à parier qu’il a fait son temps. Au cours des neuf derniers mois, on a beaucoup parlé de Mediène, principalement à cause de la lutte qui l’oppose à Abdelaziz Bouteflika depuis l’élection de ce dernier pour un troisième mandat présidentiel en avril 2009.

« L’homme fort » de l’Algérie

Pour comprendre cette lutte, il faut revenir quelques années en arrière. Mediène a gravi les échelons de la hiérarchie sur un « tapis rouge » [i] : il a été formé par le KGB en 1961 et soutenu par les chefs du premier service secret algérien.

Pendant les années 90, lorsque l’Algérie était plongée dans sa « sale guerre  » contre les islamistes, l’homme le plus puissant du pays était le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée algérienne. Mais lorsque le pays a renoué avec la paix et que les chars ont regagné les casernes, c’est Mediène qui est devenu «  l’homme fort  » du pays.

La transition de la « guerre » à la « paix » et l’ascension de Mediène ont coïncidé avec la période entourant l’élection de Bouteflika à la présidence de la République en 1999.

Les faiblesses personnelles de ses semblables, telles que la propension à la corruption et les penchants sexuels, ont été des éléments fondamentaux dans la manière dont Mediène a exercé le contrôle. Il n’est donc pas surprenant que l’élément qui a décidé Mediène à accorder son soutien à Bouteflika en 1999 ait été la condamnation de ce dernier en 1983 dans le cadre d’un détournement de fonds des chancelleries algériennes, pour un montant total correspondant à 23 millions de dollars actuels, pendant qu’il était ministre des Affaires étrangères entre 1965 et 1978.

Mediène est devenu « l’homme fort  » incontesté de l’Algérie après les élections présidentielles d’avril 2004 et le limogeage inattendu de Mohamed Lamari qui a eu lieu quatre mois plus tard. Le complot qui a conduit à la mise à l’écart de Lamari comprenait un accord entre Bouteflika et Mediène visant à donner une nouvelle image de l’Algérie en écartant le général le plus haï à cette époque.

Une fois Lamari parti, Bouteflika et Mediène se sont effectivement partagé le pouvoir pendant que le général Smaïn Lamari (aucun lien de parenté avec Mohamed), l’adjoint de Mediène et chef de la Direction du contre-espionnage (DCE) faisait le « sale boulot  ».

Des ambitions grandioses

Mediène est un homme extrêmement secret. Une seule photo de lui a été publiée et quasiment aucune de ses paroles n’ont été enregistrées. On suppose donc que son ambition de prendre le contrôle effectif du pays, si c’est bien de cela dont il s’agit, remonte à l’époque du départ de Lamari.

Il existe toutefois un enregistrement de Mediène qui laisse à penser qu’il avait déjà un sens très développé de sa propre importance et de son pouvoir bien avant le « départ à la retraite  » de Lamari.

C’était en 1999, lorsque Fouad Boulemia a été interrogé et torturé par le DRS qui prétendait qu’il avait assassiné le leader du Front islamique du salut (FIS) Abdelkader Hachani.

Au cours de son procès très controversé qui a duré une journée en avril 2001, Boulemia a rapporté qu’après avoir été torturé par des agents du DRS, Mediène est entré et lui a dit : « C’est moi le patron (ana rabha). Tu vas voir ce que je vais te faire. Si tu avoues que tu as tué Hachani, tu écoperas de 15 ans de prison et tes parents pourront te rendre visite. Si tu n’avoues pas, je vais t’emmener chez ta mère et je vais l’éviscérer sous tes yeux. Je suis le général Toufik, le dieu de l’Algérie (Rab Edzayer). »

En dehors de son pouvoir de vie ou de mort sur de simples mortels, les autres attributs divins de Mediène semblent plus relever de l’aspect matériel que spirituel, comme en témoigne l’ampleur de ses participations et investissements dans les ressources naturelles et le secteur immobilier en Algérie.

Signal d’avertissement

Les difficultés actuelles du « dieu de l’Algérie  » ont commencé avec l’élection de Bouteflika pour un troisième mandat en avril 2009. En effet, un troisième mandat présidentiel exigeait d’amender la Constitution, mesure que le DRS a soutenue à contrecœur.

Mais les conséquences de l’élection n’ont pas été celles que Mediène avait prévues. A peine Bouteflika a-t-il été installé dans le fauteuil de son troisième mandat que son « clan », conscient du mauvais état de santé du président, a commencé à planifier sérieusement sa succession qui devait être assurée par son frère cadet, Said Bouteflika.

Bien que considéré par beaucoup comme un incapable, Said Bouteflika était néanmoins en train d’établir une base de pouvoir politique. Il était devenu le « portier » du président, assurait des fonctions de ministre-sans-portefeuille et rassemblait des soutiens parmi l’élite économique du pays. On parlait même d’un nouveau parti politique qui allait être créé pour lui.

La perspective d’une telle succession dynastique n’était pas exactement ce que le chef des renseignements et de la sécurité avait en tête lorsqu’il avait donné son feu vert au troisième mandat de Bouteflika.

Mediène observait l’avancée de Said sur le devant de la scène avec dégoût. Bien que le DRS se sente tout à fait capable de gérer le « problème de succession », Mediène était conscient du risque que Bouteflika essaye de se débarrasser de lui au cours de son troisième mandat comme il l’avait fait avec Lamari au début de son deuxième mandat. Le signal d’avertissement est parvenu à Mediène lorsque Said Bouteflika s’est adjoint pour sa campagne les services de l’ancien chef de la sécurité, le général Mohamed Betchine.

La corruption comme moyen de contrôle

Bouteflika a été élu président de la République algérienne pour un troisième mandat en 2009

Betchine avait été le chef des services de renseignement du pays et patron de Mediène dans les années 80, avant la création de la DRS en 1990, lorsqu’il a en apparence pris sa retraite.

A la suite de leur coup d’État de janvier 1992, les généraux ont gouverné pendant les deux années suivantes par l’intermédiaire du Haut Comité d’État (HCE). Au moment de la dissolution du HCE en janvier 1994, les généraux ont désigné un de leurs hommes au poste de président, Liamine Zeroual.

Déterminé à ne pas être le pantin des généraux, Zeroual a nommé, en tant que conseillers, les deux généraux Saidi Fodil et Mohamed Betchine.

En 1996, Zeroual avait décidé que Mediène était devenu trop puissant et avait programmé de le remplacer par Fodil. La réaction de Mediène ne s’est pas fait attendre : Fodil meurt dans un « accident de la route ».

Un an plus tard, Zeroual a de nouveau tenté sa chance, en décidant cette fois de nommer Betchine ministre de la Défense afin de se débarrasser de Mediène. Les représailles de Mediène furent de nouveau rapides et catégoriques. Il a organisé des massacres de civils à grande échelle, à Raïs, Bentalha, Beni-Messous et ailleurs, amenant l’horreur et la psychose jusqu’aux portes d’Alger. Au même moment, il a mis la machinerie du DRS en œuvre pour détruire les affaires et la réputation de Betchine, poussant ainsi un homme brisé à la démission. Zeroual a suivi le mouvement.

La réaction de Mediène à la perspective de voir Betchine ramené au pouvoir par Said Bouteflika a été dévastatrice. Sa stratégie a consisté à détruire toutes les personnes liées à Said Bouteflika en utilisant la bonne vielle combinaison « corruption – chantage ». En effet, l’une des raisons qui avait poussé Mediène à soutenir Bouteflika en 1999 et qui a fait que la corruption est devenue si répandue au cours des dix dernières années est que le DRS l’a encouragée et l’utilise comme moyen de contrôle.

Chasse aux sorcières

Mediène a commencé par dévoiler la corruption touchant le projet d’autoroute est-ouest, d’un montant de 12 milliards de dollars, à laquelle furent mêlés le ministère des travaux publics et son ministre Amar Ghoul, un ami de Said Bouteflika. L’avertissement n’a pas été entendu. L’attaque de Mediène, qui rappelle son opération de « destruction » de Betchine en 1998, est donc passée à la vitesse supérieure et s’est dirigée à la fois contre la Sonatrach, le géant du gaz et du pétrole algériens appartenant à l’État et source de 98 % des rentrées de devises de l’Algérie, et contre Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et des Mines, ami proche du président et « symbole » de l’ère Bouteflika.

Le « scandale de la Sonatrach », qui a éclaté en janvier 2010 avec l’arrestation du PDG de la société, de quatre de ses cinq vice-présidents ainsi que d’autres cadres supérieurs a très rapidement conduit l’économie et le gouvernement dans un état de quasi paralysie. Bouteflika n’est presque plus apparu en public tandis que la chasse aux sorcières menée par le DRS, sous couvert de l’enquête sur la corruption au sein de la Sonatrach, a fait perdre le sommeil à de nombreux membres des élites économiques et politiques du pays.

A un moment donné, il a semblé que Bouteflika parviendrait à retourner la situation contre Mediène en désignant une « Commission de sécurité indépendante  » destinée à enquêter sur certains dossiers non résolus datant d’époques antérieures.

La commission a notamment cherché à déterminer le rôle joué par le DRS dans les assassinats de Mohamed Boudiaf, le premier président du HCE, et de Saidi Fodil.

Deux témoins de haut rang, l’un étant membre d’une unité spéciale du DRS impliquée dans les assassinats de Boudiaf et Fodil et l’autre, officier militaire de haut rang qui a confirmé l’existence de cette unité secrète du DRS, ont confirmé dans leurs déclarations que cette unité, sous le commandement des généraux Mediène et Smaïn Lamari, avait organisé « l’accident de voiture  » qui a coûté la vie à Fodil.

Nous ne saurons probablement jamais quels sortilèges ont été jetés sur Bouteflika après la publication de ces témoignages mais il suffit de dire que l’on n’a plus jamais entendu parler de cette commission.

Le remaniement ministériel opéré par Bouteflika en mai 2010 portait en filigrane la trace du scénario vainqueur de Mediène. Chakib Khelil et le ministre de l’Intérieur Nouredine « Yazid » Zerhouni, les deux principaux appuis de Bouteflika au sein du gouvernement, de même que d’autres ministres de moindre importance, ont été limogés. La proposition de donner la succession à Said Bouteflika est devenue de l’histoire ancienne.

Victoire à la Pyrrhus

Le fait que Mediène ait réussi à réduire le troisième mandat de Bouteflika à une présidence factice aurait pu lui procurer une certaine satisfaction personnelle, mais cette victoire est une victoire à la Pyrrhus pour au moins deux raisons.

Premièrement, le scandale de la Sonatrach et l’exposition médiatique qui en a découlé ont coûté très cher à l’économie et à la réputation internationale de l’Algérie. Deuxièmement, un certain nombre d’autres révélations inattendues au cours des deux derniers mois ont été la cause de problèmes particulièrement malvenus pour Mediène.

Ces révélations proviennent essentiellement d’entretiens récents accordés à Quds Press par l’ancien agent du DRS, Karim Moulay. Non seulement Moulay a rappelé aux algériens et au monde entier l’implication des services de sécurité du pays dans les massacres de 1990, mais, pire encore pour Mediène, il a témoigné publiquement que Mediène en personne avait non seulement ordonné le massacre de Beni Messous du 5 septembre 1997, dans lequel quelques 200 personnes vivant dans des baraques de chantier ont été abattues, mais qu’il s’agissait en fait d’une opération « immobilière » visant à récupérer du terrain au profit de sa propre famille.

Moulay a également déclaré que le DRS, sous les ordres de Mediène, a planifié et exécuté l’attaque « terroriste » d’août 1994 contre l’hôtel Asni à Marrakech au Maroc, dans lequel deux touristes espagnols ont trouvé la mort et un troisième a été blessé. Reste à savoir si l’Espagne a prévu de rouvrir le dossier et comment le Maroc réagira.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc risquent de se dégrader encore davantage avec les activités d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le Maroc connaît l’implication du DRS dans l’établissement d’AQMI au Sahara et au Sahel. Maintenant que l’on sait qu’Omar Ahmed Ould Sidi Ould Hama, le ravisseur des trois travailleurs humanitaires espagnols enlevés en Mauritanie en novembre dernier, est un membre du Front Polisario, qui est géré de près par le DRS, les protestations du Maroc affirmant que le Front Polisario est instrumentalisé par l’Algérie, ou du moins par le DRS, à des fins « terroristes » sont soudainement prises au sérieux.

En outre, le nombre croissant d’articles indiquant qu’AQMI au Sahel a été créé de toutes pièces par le DRS suscite un certain malaise à Washington. Là encore, le blâme revient à Mediène.

Sur le plan intérieur, on estime que le DRS est mis sous pression, peut-être par des éléments au sein de l’armée et de ses propres rangs, par le fait que le « terrorisme » dans le nord du pays est susceptible d’empirer, et non de régresser comme le prétend le gouvernement, et que les troubles civils à travers le pays atteignent des niveaux alarmants.

Des rumeurs indiquent que des tierces parties intermédiaires auraient parlé avec Mediène et Bouteflika et conclu un accord selon lequel Mediène « prendrait sa retraite  » suivi de près par Bouteflika pour raisons de santé, et le pays serait gouverné jusqu’aux élections de 2014 par un ou des vice-président(s) nommé(s) quelques temps avant le départ de Bouteflika.

L’Algérie vit au rythme des rumeurs et celle-ci ressemble étrangement à celle du printemps 2001 selon laquelle les troubles berbères mettraient fin à la carrière de Mediène.

Mais en 2001, Mediène a été sauvé, à deux reprises, par les attentats du 11 septembre. La première fois parce qu’en ce jour fatidique, il se trouvait dans la partie du Pentagone qui n’a pas été touchée. La seconde fois parce qu’il est immédiatement devenu un allié incontournable de Washington dans sa « guerre globale contre le terrorisme  ».

Il est peu probable que Washington essaie de lui venir en aide aujourd’hui. Après tout, c’est en grande partie grâce aux erreurs du DRS que nous avons été en mesure de dire que le front du Sahara-Sahel dans la « guerre globale contre le terrorisme » est une création américano-algérienne.

Jeremy Keenan

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Comment Toufik a voulu bloquer Said Bouteflika : L’analyse d’un spécialiste britannique

Posté par algeriedemocratie le 22 janvier 2011

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Anthropologue britannique, professeur et chercheur associé à la “School of Oriental and African Studies” (École des études orientales et africaines) de l’Université de Londres, spécialiste reconnu de la zone sahélienne, Jeremy Keenan raconte dans cet article (dont nous reproduisons des extraits), la guerre qu’a livrée  le DRS du général Médiène, dit Toufik, au clan Bouteflika afin d’empêcher Saïd Bouteflika, le jeune frère du président, d’arracher la succession.

Selon lui, la guerre aurait peut-être débouché sur un accord selon lequel Mediène « prendrait sa retraite » suivi aussitôt  par Bouteflika pour raisons de santé, et le pays serait gouverné jusqu’aux élections de 2014 par un ou des Vice-président(s) nommé(s) quelque temps avant le départ de Bouteflika.

Auteur du livre « The Dark Sahara: Americas War on Terror in Africa » (Sombre Sahara: la guerre de l’Amérique contre le terrorisme en Afrique), Jermy Keenan a notamment affirmé, il y a quelques mois,  que c’est la Sécurité militaire algérienne qui a conduit la France dans le fiasco de son opération militaire du 22 juillet au Mali, destiné à sauver l’otage Michel Germaneau.

…………………………………………………………

Septembre 2010 marque le vingtième anniversaire de la prise de fonction du plus ancien « chef des services de renseignement » en poste dans le monde. L’homme en question est le Général Mohamed « Toufik » Mediène, Directeur du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) algérien.

Il a été nommé à la tête du DRS en septembre 1990, 15 mois avant que les « Généraux algériens » ou le « Groupe » comme on les appelait à l’époque, et dont Mediène, alors colonel, faisait partie, annulent les élections qui auraient permis de porter au pouvoir le premier gouvernement islamique jamais élu démocratiquement.

Être le chef des services de renseignement et de la sécurité de l’un des régimes les plus impitoyablement répressifs et corrompus au monde pendant 20 ans relève de l’exploit. Felix Dzerzhinsky, le fondateur de la Tcheka qui deviendra plus tard le KGB, a dans les faits « contrôlé » l’Union Soviétique pendant neuf ans (1917-1926); Lavrenti Beria, chef du NKVD, l’a terrorisée pendant 15 ans (1938-1953); le chef de la police d’Hitler, Heinrich Himmler, s’est suicidé au bout de 11 ans (1934-1945), quant au Général Hendrik van den Bergh, il a dirigé le Bureau of State Security (BOSS), les services de renseignement du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, pendant 11 ans (1969-1980). Mediène les a tous surpassés.

Pourquoi alors, juste au moment où Mediène atteint ce jalon extraordinaire, entend-on des rumeurs concernant sa mise à l’écart imminente de la scène politique ?La réponse tient en quelques mots : lorsque le chef du renseignement et de la sécurité d’un pays fait la une de l’actualité, il y a fort à parier qu’il a fait son temps. Au cours des neuf derniers mois, on a beaucoup parlé de Mediène, principalement à cause de la lutte qui l’oppose à Abdelaziz Bouteflika depuis l’élection de ce dernier pour un troisième mandat présidentiel en avril 2009. « L’homme fort » de l’Algérie

Pour comprendre cette lutte, il faut revenir quelques années en arrière. Mediène a gravi les échelons de la hiérarchie sur un « tapis rouge »[i] : il a été formé par le KGB en 1961 et soutenu par les chefs du premier service secret algérien.
Pendant les années 90, lorsque l’Algérie était plongée dans sa « sale guerre » contre les islamistes, l’homme le plus puissant du pays était le Général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée algérienne. Mais lorsque le pays a renoué avec la paix et que les chars ont regagné les casernes, c’est Mediène qui est devenu « l’homme fort » du pays.
La transition de la « guerre » à la « paix » et l’ascension de Mediène ont coïncidé avec la période entourant l’élection de Bouteflika à la Présidence de la République en 1999.

Les faiblesses personnelles de ses semblables, telles que la propension à la corruption et les penchants sexuels, ont été des éléments fondamentaux dans la manière dont Mediène a exercé le contrôle. Il n’est donc pas surprenant que l’élément qui a décidé Mediène à accorder son soutien à Bouteflika en 1999 ait été la condamnation de ce dernier en 1983 dans le cadre d’un détournement de fonds des chancelleries algériennes, pour un montant total correspondant à 23 millions de dollars actuels, pendant qu’il était ministre des Affaires étrangères entre 1965 et 1978.

Mediène est devenu « l’homme fort » incontesté de l’Algérie après les élections présidentielles d’avril 2004 et le limogeage inattendu de Mohamed Lamari qui a eu lieu quatre mois plus tard. Le complot qui a conduit à la mise à l’écart de Lamari comprenait un accord entre Bouteflika et Mediène visant à donner une nouvelle image de l’Algérie en écartant le général le plus haï à cette époque. Une fois Lamari parti, Bouteflika et Mediène se sont effectivement partagé le pouvoir pendant que le Général Smaïn Lamari (aucun lien de parenté avec Mohamed), l’adjoint de Mediène et chef de la Direction du contre-espionnage (DCE) faisait le « sale boulot ».

Des ambitions grandioses. Mediène est un homme extrêmement secret. Une seule photo de lui a été publiée et quasiment aucune de ses paroles n’ont été enregistrées. On suppose donc que son ambition de prendre le contrôle effectif du pays, si c’est bien de cela dont il s’agit, remonte à l’époque du départ de Lamari. (…)

Signal d’avertissement

Les difficultés actuelles du « Dieu de l’Algérie » ont commencé avec l’élection de Bouteflika pour un troisième mandat en avril 2009. En effet, un troisième mandat présidentiel exigeait d’amender la Constitution, mesure que le DRS a soutenue à contrecœur.
Mais les conséquences de l’élection n’ont pas été celles que Mediène avait prévues. A peine Bouteflika a-t-il été installé dans le fauteuil de son troisième mandat que son « clan », conscient du mauvais état de santé du Président, a commencé à planifier sérieusement sa succession qui devait être assurée par son frère cadet, Said Bouteflika. Bien que considéré par beaucoup comme un incapable, Said Bouteflika était néanmoins en train d’établir une base de pouvoir politique. Il était devenu le « portier » du Président, assurait des fonctions de ministre-sans-portefeuille et rassemblait des soutiens parmi l’élite économique du pays. On parlait même d’un nouveau parti politique qui allait être créé pour lui.

La perspective d’une telle succession dynastique n’était pas exactement ce que le chef des renseignements et de la sécurité avait en tête lorsqu’il avait donné son feu vert au troisième mandat de Bouteflika.

Mediène observait l’avancée de Said sur le devant de la scène avec dégoût. Bien que le DRS se sente tout à fait capable de gérer le « problème de succession », Mediène était conscient du risque que Bouteflika essaye de se débarrasser de lui au cours de son troisième mandat comme il l’avait fait avec Lamari au début de son deuxième mandat.
Le signal d’avertissement est parvenu à Mediène lorsque Said Bouteflika s’est adjoint pour sa campagne les services de l’ancien chef de la sécurité, le Général Mohamed Betchine.
Betchine avait été le chef des services de renseignement du pays et patron de Mediène dans les années 80, avant la création de la DRS en 1990, lorsqu’il a en apparence pris sa retraite.
A la suite de leur coup d’État de janvier 1992, les Généraux ont gouverné pendant les deux années suivantes par l’intermédiaire du Haut Comité d’État (HCE). Au moment de la dissolution du HCE en janvier 1994, les Généraux ont désigné un de leurs hommes au poste de Président, Liamine Zeroual. Déterminé à ne pas être le pantin des Généraux, Zeroual a nommé, en tant que conseillers, les deux Généraux Saidi Fodil et Mohamed Betchine.
En 1996, Zeroual avait décidé que Mediène était devenu trop puissant et avait programmé de le remplacer par Fodil. La réaction de Mediène ne s’est pas fait attendre : Fodil mourut dans un « accident de la route »(…)
La réaction de Mediène à la perspective de voir Betchine ramené au pouvoir par Said Bouteflika a été dévastatrice. Sa stratégie a consisté à détruire toutes les personnes liées à Said Bouteflika en utilisant la bonne vielle combinaison « corruption – chantage ». En effet, l’une des raisons qui avait poussé Mediène à soutenir Bouteflika en 1999 et qui a fait que la corruption est devenue si répandue au cours des dix dernières années est que le DRS l’a encouragée et l’utilise comme moyen de contrôle.

Chasse aux sorcières

Mediène a commencé par dévoiler la corruption touchant le projet d’autoroute est-ouest, d’un montant de 12 milliards de dollars, à laquelle furent mêlés le ministère des travaux publics et son ministre Amar Ghoul, un ami de Said Bouteflika. L’avertissement n’a pas été entendu. L’attaque de Mediène, qui rappelle son opération de « destruction » de Betchine en 1998, est donc passée à la vitesse supérieure et s’est dirigée à la fois contre la Sonatrach, le géant du gaz et du pétrole algérien appartenant à l’État et source de 98 % des rentrées de devises de l’Algérie, et contre Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et des Mines, ami proche du Président et « symbole » de l’ère Bouteflika.

Le « scandale de la Sonatrach », qui a éclaté en janvier 2010 avec l’arrestation du PDG de la société, de quatre de ses cinq vice-présidents ainsi que d’autres cadres supérieurs a très rapidement conduit l’économie et le gouvernement dans un état de quasi paralysie. Bouteflika n’est presque plus apparu en public tandis que la chasse aux sorcières menée par le DRS, sous couvert de l’enquête sur la corruption au sein de la Sonatrach, a fait perdre le sommeil à de nombreux membres des élites économiques et politiques du pays.

A un moment donné, il a semblé que Bouteflika parviendrait à retourner la situation contre Mediène en désignant une « Commission de sécurité indépendante » destinée à enquêter sur certains dossiers non résolus datant d’époques antérieures.
La commission a notamment cherché à déterminer le rôle joué par le DRS dans les assassinats de Mohamed Boudiaf, le premier Président du HCE, et de Saidi Fodil.
Deux témoins de haut rang, l’un étant membre d’une unité spéciale du DRS impliquée dans les assassinats de Boudiaf et Fodil et l’autre, officier militaire de haut rang qui a confirmé l’existence de cette unité secrète du DRS, ont confirmé dans leurs déclarations que cette unité, sous le commandement des Généraux Mediène et Smaïn Lamari, avait organisé « l’accident de voiture » qui a coûté la vie à Fodil.
Nous ne saurons probablement jamais quels sortilèges ont été jetés sur Bouteflika après la publication de ces témoignages mais il suffit de dire que l’on n’a plus jamais entendu parler de cette commission. Le remaniement ministériel opéré par Bouteflika en mai 2010 portait en filigrane la trace du scénario vainqueur de Mediène. Chakib Khelil et le ministre de l’Intérieur Nouredine « Yazid » Zerhouni, les deux principaux appuis de Bouteflika au sein du gouvernement, de même que d’autres ministres de moindre importance, ont été limogés. La proposition de donner la succession à Said Bouteflika est devenue de l’histoire ancienne.

Victoire à la Pyrrhus

Le fait que Mediène ait réussi à réduire le troisième mandat de Bouteflika à une présidence factice aurait pu lui procurer une certaine satisfaction personnelle, mais cette victoire est une victoire à la Pyrrhus pour au moins deux raisons.
Premièrement, le scandale de la Sonatrach et l’exposition médiatique qui en a découlé ont coûté très cher à l’économie et à la réputation internationale de l’Algérie. Deuxièmement, un certain nombre d’autres révélations inattendues au cours des deux derniers mois ont été la cause de problèmes particulièrement malvenus pour Mediène. Ces révélations proviennent essentiellement d’entretiens récents accordés à Quds Press par l’ancien agent du DRS, Karim Moulay. (…)

En outre, le nombre croissant d’articles indiquant qu’AQMI au Sahel a été créé de toutes pièces par le DRS suscite un certain malaise à Washington. Là encore, le blâme revient à Mediène.

Sur le plan intérieur, on estime que le DRS est mis sous pression, peut-être par des éléments au sein de l’armée et de ses propres rangs, par le fait que le « terrorisme » dans le nord du pays est susceptible d’empirer, et non de régresser comme le prétend le gouvernement, et que les troubles civils à travers le pays atteignent des niveaux alarmants.

Des rumeurs indiquent que des tierces parties intermédiaires auraient parlé avec Mediène et Bouteflika et conclu un accord selon lequel Mediène « prendrait sa retraite » suivi de près par Bouteflika pour raisons de santé, et le pays serait gouverné jusqu’aux élections de 2014 par un ou des Vice-président(s) nommé(s) quelque temps avant le départ de Bouteflika. L’Algérie vit au rythme des rumeurs et celle-ci ressemble étrangement à celle du printemps 2001 selon laquelle les troubles Berbères mettraient fin à la carrière de Mediène.

Mais en 2001, Mediène a été sauvé, à deux reprises, par les attentats du 11 septembre. La première fois parce qu’en ce jour fatidique, il se trouvait dans la partie du Pentagone qui n’a pas été touchée. La seconde fois parce qu’il est immédiatement devenu un allié incontournable de Washington dans sa « guerre globale contre le terrorisme ».

Il est peu probable que Washington essaie de lui venir en aide aujourd’hui. Après tout, c’est en grande partie grâce aux erreurs du DRS que nous avons été en mesure de dire que le front du Sahara-Sahel dans la « guerre globale contre le terrorisme » est une création américano-algérienne.

Jeremy Keenan

Source : Al-Djazira

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L’enjeu Said Bouteflika : 2. Pourquoi Jeremy Keenan a sans doute vu juste

Posté par algeriedemocratie le 22 janvier 2011

Dans son article «’General Toufik: ‘God of Algeria’  », dont nous avons reproduit les principaux extraits, l’anthropologue britannique, Jeremy Keenan, spécialiste reconnu de la zone sahélienne, soutient que la guerre entre le général Médiene et le clan Bouteflika a commencé dès l’élection de Bouteflika pour un troisième mandat en avril 2009, élection dont les conséquences «  n’ont pas été celles que Mediène avait prévues » puisque, «  à peine Bouteflika a-t-il été installé dans le fauteuil de son troisième mandat que son « clan », conscient du mauvais état de santé du Président, a commencé à planifier sérieusement sa succession qui devait être assurée par son frère cadet, Said Bouteflika. »

La perspective d’une telle succession dynastique n’était pas exactement ce que le chef des renseignements et de la sécurité avait en tête lorsqu’il avait donné son feu vert au troisième mandat de Bouteflika.
Jeremy Keenan insiste sur le fait que  Mediène était conscient du risque que Bouteflika essaye de se débarrasser de lui au cours de son troisième mandat comme il l’avait fait avec Lamari au début de son deuxième mandat et observait avec inquiétude l’avancée de Said  en train de se donner « une base de pouvoir politique » et rassemblant « des soutiens parmi l’élite économique du pays » nonobstant  « le nouveau parti politique qui allait être créé pour lui. »

Mais alors, en quoi une telle succession dynastique gênerait-elle le système-DRS ? En quoi la nouvelle « base politique » serait-elle compromettante pour le DRS ?
Keenan confirme, avec son regard extérieur, la nature du vrai problème de pouvoir entre le DRS et le clan Bouteflika, une thèse qui a été développée sur ce site (06 Juin, 2009 ),  il y a deux ans et qui se résume en un point capital : la « nouvelle base politique » de Saïd Bouteflika exclut les partis-Etat (RND et FLN)  et intègre les islamistes.

Autrement dit, elle exclut les bras politiques du système tel qu’il a vécu jusque-là, et les remplace, en partie, par les ennemis déclarés de Toufik.
Pour comprendre cela, il faut un retour sur la stratégie du clan Bouteflika.

« Nouvelle légitimité »

Le calendrier était tout tracé pour Saïd Bouteflika : créer le nouveau parti avant les législatives de 2012 !
Dans la stratégie de Said Bouteflika  les législatives de 2012 marqueront la mort du FLN et du RND, remplacés par le nouveau parti de Said Bouteflika Rassemblement pour la Concorde Nationale, qui deviendrait le nouveau parti-Etat, « reposant sur la société civile ». Les législatives de 2012 seront en même temps la date de (re) naissance du futur parti islamiste qui remplacera le FIS et qui sera l’autre pendant de la coalition.
La société civile d’abord.

L’idée de s’appuyer sur la société civile date de cinq ans et sert de ligne directrice à tous les « héritiers », heureux légataires de «  tawrîth al sulta », l’héritage du pouvoir : ils veulent sauver le système de papa en lui donnant une nouvelle « légitimité » ! Ils ont compris que le monde a changé et que les fausses républiques arabes, les joumloukias archaïques et sclérosée, n’ont plus d’avenir : les sociétés civiles s’organisent et se renforcent alors que le discours et les anciennes structures d’encadrement des joumloukia sombrent dans le ridicule et l’impuissance.
Sans doute, cette démarche bénéficie-t-elle de l’aval américain et européen !
Le chef de file de cette école semble être Seif El Islam Kadhafi, le fils de son père, qui fut le premier à déclarer vouloir « se consacrer désormais au développement de la société civile et de l’économie en  Libye.» , Seif El Islam Kadhafi s’est « retiré » de la vie politique pour revenir avec une « nouvelle légitimité ». Il veut toujours accéder au pouvoir, mais dans une « Lybie démocratique », adaptée à son époque, et avec une nouvelle « légitimité », sans rien devoir au passé !
Il sera chef « légitime » d’une Libye rénovée et non pas l’héritier d’un père putschiste ! C’est pourquoi il s’appuiera sur la « société civile » !
Peu d’entre nous ont prêté attention à la récente visite à Alger,  de Seif El Islam Kadhafi. Dommage ! On se serait bien instruit à la liste des contacts secrets qu’a eus le rejeton promis  à la succession en Libye. De quoi a-t-on parlé ? Mais du pouvoir, pardi ! Du prochain pouvoir, pas celui de papa, non, l’autre, celui qui va s’installer, au Maghreb, sur les décombres de l’ancien et dont il va être la continuité. Ses têtes nouvelles ? Seif El Islam Kadhafi, Gamal Moubarak, Said Bouteflika, congénères de Mohamed VI ! Les nouveaux leaders de la « société civile » !
Bien entendu, tout cela ne sera que duperie. Dans l’esprit des nouveaux maîtres, il s’agit de se servir de la société civile, pas de la libérer. Les rejetons qui vont s’emparer du pouvoir dans les pays arabes, ne changeront rien dans le fond. Ils ne reconnaîtront pas les pouvoirs sociaux, les syndicats, les entrepreneurs, les associations, etc. Ils n’encourageront  pas les libertés pourtant garanties par la Constitution et n’iront pas jusqu’à la séparation des pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Demain comme hier, il n’y a aucun Etat arabe qu’on pourrait qualifier d’Etat de droit. Dans tous les Etats arabes, c’est le pouvoir exécutif qui va continuer à primer.
En Algérie, d’ici 2014, va se déployer un plan de « racolage » de la société civile, dont la pseudo-ouverture de l’ENTV sous l’impulsion de Nacer Mehal, n’est qu’un premier aperçu. D’autres parties d’esbroufes vont suivre.
Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est de se donner, à bon marché, une base politique.
Différente de l’ancienne.
Said Bouteflika ne va donc pas s’appuyer sur les anciennes structures discréditées, le FLN ou le RND, mais sur les forces qui, pense-t-il, vont donner au système une nouvelle « légitimité » : une coalition impliquant la société « civile » et les islamistes !
Les islamistes…
Alors, sur conseil d’Abdelaziz, Said Bouteflika va associer le islamistes à la « construction d’une « société civile forte » capable de participer à la prise de décision et à même de constituer une force de dissuasion à tout dérapage au sommet de l’Etat », une espèce de « contrat social » qui « organisera la vie de tous les citoyens »
Le fondement de la nouvelle « légitimité » du système reposerait ainsi sur la « rénovation » et la paix. La « rénovation » par une nouvelle classe politique qui remplacerait les anciennes structures discréditées et sur lesquelles il n’a pas de prise ; la paix par une concession politique majeure aux islamistes radicaux : le retour sur la scène politique ! Bouteflika veut la « solution finale », comme le disent les chefs du FIS, le retour à 1992. L’unique moyen, selon lui, pour garantir la paix et assurer à son frère Saïd un règne dans la tranquillité.
Selon le plan défini par le grand  frère, Said Bouteflika doit apparaître comme un « homme nouveau », chef de file de la « société civile », délié des contentieux de l’ancien système, et ne doit pas  traîner de casseroles de ce même ancien système.
Ce serait la mort de l’Etat-DRS.
D’où la colère de Toufik.
Ce que, sans doute, Jeremy Keenan a bien vu.

M.B.

source:matin-dz

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Germaneau : la main de l’Algérie dans le fiasco militaire français

Posté par algeriedemocratie le 22 janvier 2011

Germaneau : la main de l’Algérie dans le fiasco militaire français

Selon l’anthropologue spécialiste du Sahel, l’Algérie savait que l’opération du 22 juillet au Mali ne sauverait pas l’otage français.

Une journaliste lit un article sur Michel Germaneau, à la mairie de Marcoussis, le 26 juillet 2010 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

Anthropologue britannique, spécialiste reconnu de la zone sahélienne, Jeremy Keenan affirme dans cet article que c’est la Sécurité militaire algérienne qui a conduit la France dans le fiasco de son opération militaire du 22 juillet au Mali, destiné à sauver l’otage Michel Germaneau.

Selon lui, l’armée algérienne a participé à l’une des deux opérations conduites ce jour-là, tout en sachant que l’otage français ne s’y trouvait pas ou plus.

Les accusations portées par Jeremy Keenan contre la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) d’Algérie rejoignent les doutes exprimés par certains responsables français pour qui Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) « avance au gré des intérêts du pouvoir algérien ». Ce qui n’a pas empêché, selon l’auteur, le gouvernement français de tomber dans un piège lourd de conséquences.

Nous avons traduit cet article, initialement diffusé par le site anglophone d’Al Jazeera, avec son autorisation, car il apporte de nombreux éléments d’information, et pose de sérieuses questions sur une opération toujours entourée de beaucoup de mystère.

Le raid français au Mali, le 22 juillet, en vue de libérer l’otage français capturé dans le nord du Niger en avril, et qui était détenu par Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), a été un désastre absolu. Il est clair, depuis cette date, que la France, la Mauritanie et l’Algérie, ont tout fait pour camoufler ce qui s’est réellement passé.

Après le silence initial de la France, une série de communiqués et d’informations de presse ont donné une version de plus en plus trompeuse de ce qui s’est réellement passé. La version officielle « aseptisée », ou « mauritanisée » des faits ressemble à une œuvre de fiction.

Elle affirme que la Mauritanie a été informée par des services de renseignement occidentaux du fait que l’Aqmi se préparait à une attaque de son territoire le 28 juillet. Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz aurait alors prévenu Paris qu’il préparait une opération au-delà de ses frontières contre l’Aqmi, et il se trouvait à l’Elysée le 13 juillet [à l'occasion d'une rencontre franco-africaine, ndlr] au lendemain d’un ultimatum de l’Aqmi à la France, jurant de tuer Germaneau le 26 juillet si ses demandes (jamais spécifiées) n’étaient pas satisfaites.

Les Mauritaniens, aidés par les Français, affirment avoir découvert un campement jusque-là inconnu d’une cellule de l’Aqmi, dans le désert malien, à 150 km de la frontière mauritanienne. Des sources franco-mauritaniennes affirment que des photos indiquent que Germaneau pourrait s’y trouver. La France décide alors d’envoyer vingt ou trente de ses forces spéciales (commandement des opérations spéciales, COS), y compris des agents du renseignement, pour accompagner les groupes spéciaux d’intervention mauritaniens pendant l’attaque.

Toujours selon cette version, la force franco-mauritanienne serait partie d’une base près de la frontière entre le Mali et la Mauritanie. L’attaque a eu lieu à l’aube, et il n’y avait aucune trace de Germaneau. Six « terroristes » de l’Aqmi ont été tués et l’opération a été conclue.

La version « officielle » souligne qu’il n’y a pas eu d’opération aérienne, que cela ne concernait pas la localité de Tessalit, et qu’aucune assistance américaine en renseignement n’a été apportée comme cela a pu être dit par ailleurs.

Mais, une source mauritanienne fiable m’a indiqué par la suite que le camp attaqué n’était pas une base de l’Aqmi, mais seulement un bivouac de trafiquants.

Un « nuage de fumée » pour une opération politiquement sensible

Que s’est-il réellement passé ? Il devient de plus en plus évident que ce qui s’est passé a non seulement été embelli, mais a servi de leurre à une opération bien plus sérieuse et politiquement sensible près de Tessalit.

De fait, peu après le raid du 22 juillet, une dépêche AFP de Bamako a indiqué que l’opération contre le camp de l’Aqmi dans le nord-ouest du Mali n’était qu’un « nuage de fumée… Quelque part dans le vaste désert, une autre opération est en cours », ajoutant que des forces d’autres pays de la région y participaient.

Les premières informations que j’ai reçues de la région, de sources régionales bien placées, peu après midi le 22 juillet, m’indiquaient qu’il y avait eu une intense activité aérienne autour de Tessalit pendant la nuit et la matinée, et que les Algériens, appuyés par les COS français, avaient conduit une attaque dans les montagnes voisines de Tigharghar en vue de libérer Germaneau.

Tessalit est une ancienne base militaire française modeste de l’époque coloniale. Son aéroport est toujours opérationnel, qui a même été utilisé récemment par les forces spéciales américaines et pour des vols militaires ou privés. Mes sources m’ont indiqué qu’on avait pu entendre des tirs, que six « terroristes » avaient été tués, quatre mis en fuite ou blessés, et que Germaneau pourrait avoir été exécuté par ses ravisseurs au début de l’assaut.

Des sources fiables à Tessalit m’ont confirmé qu’en contradiction avec le récit franco-mauritanien, des avions et des hélicoptères ont bien été actifs sur l’aéroport de Tessalit, et qu’il n’y avait aucun signe de présence mauritanienne.

Le 14 mai, dernière « preuve de vie » de Michel Germaneau

Cette information peut être nuancée de deux manières. L’affirmation selon laquelle les Algériens « conduisaient » l’attaque peut simplement signifier que l’Algérie a fourni les hélicoptères de combat, leurs équipages, et tout le soutien logistique au sol, et pas nécessairement les troupes. […]

La seconde nuance concerne le moment et les circonstances de la mort de Germaneau. Il y a des raisons de croire que l’otage français pourrait ne pas avoir été exécuté comme l’a affirmé l’Aqmi, mais pourrait avoir trouvé la mort plusieurs semaines auparavant. Il avait 78 ans, était fragile et dépendant de médicaments qui ne lui étaient pas fournis. La dernière « preuve de vie » reçue par les autorités françaises date du 14 mai. Selon des sources dans la région, il pourrait avoir trouvé la mort peu de temps après.

Le seul témoignage concernant son exécution provient d’un dignitaire local qui a été impliqué dans des négociations antérieures dans des affaires d’otages, et qui est totalement discrédité. De plus, la nature très vague des demandes qui accompagnaient la menace d’exécuter Germaneau, le 26 juillet, ajoutée au fait qu’aucun négociateur n’a été mobilisé côté malien, comme pour des affaires précédentes, ont dû alerter les autorités françaises sur le doute possible à propos du sort de Germaneau.

Le renseignement algérien « au cœur d’Aqmi »

Cela me ramène à la question de savoir comment la France a eu des renseignements aussi erronés. Il est invraisemblable que les services de renseignement français n’aient pas été en contact avec la Sécurité militaire algérienne, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), à propos de l’opération projetée. Les deux services, français et algérien, ont des relations suivies, et on sait que le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a rencontré le général Mohamed (Toufik) Mediène, le chef du DRS, le 20 juin à Alger.

Des informations fournies par les satellites américains ont pu aider à localiser les bases de l’Aqmi à Tigharghar. Mais les informations sur leur emplacement précis, les environs, les effectifs, ainsi que l’endroit où aurait pu se trouver Germaneau, ne pouvaient venir que du DRS.

La zone frontalière juste au nord de Tigharghar est survolée quotidiennement par les hélicoptères de l’armée algérienne, et régulièrement par deux Beechcraft 1900 de l’armée de l’air algérienne, équipés de matériel de surveillance. De plus, il existe des contacts étroits entre la cellule d’Abdelhamid Abou Zaïd d’Aqmi et le DRS, Zaïd étant lui-même considéré comme un agent du DRS.

Pour cette raison, les habitants de la région, de plus en plus remontés contre les soi-disantes activités d’Al Qaeda, se réfèrent souvent à l’Aqmi comme « Aqmi/DRS ». Ainsi, les derniers mots attribués au colonel Lamana Ould Bou, du service malien de la sécurité d’Etat, peu avant son assassinat à Tombouctou le 10 juin 2009, étaient :

« Au cœur d’Aqmi, il y a le DRS. »

Sarkozy a réuni son conseil de défense le 19 juillet au matin. La décision d’intervenir au Sahel n’a donc pas été prise à la légère, et a très certainement pris en compte une évaluation du point de vue de la Sécurité militaire algérienne.

Si Germaneau était déjà mort, comme cela a été suggéré, le DRS doit l’avoir su. S’il était vivant et détenu ailleurs, il l’aurait également su. S’il avait été vivant et détenu à Tigharghar, alors il faut demander qui a prévenu Zaïd de l’imminence de l’attaque militaire, de telle sorte que Germaneau et lui ne s’y trouvaient pas lors de l’assaut ?

L’Algérie tient la France

Quelles sont les conséquences ? Tout indique que le DRS algérien a conduit Sarkozy et la France au désastre. L’opération n’a pas seulement été un échec militaire dans la mesure où elle n’a pas permis de trouver, et encore moins de libérer, Germaneau, mais elle aura des conséquences à long terme pour la France, pour l’Algérie, et pour le Sahel.

Le silence initial, et la chape de plomb qui a suivi de la part de la France, ne sont donc pas surprenants. Les services de renseignement français sont assurément en état de choc en se demandant comment ils ont pu faire de telles erreurs de calcul, qui plus est dans leur « arrière-cour » traditionnelle.

Ce qui est encore plus dur pour la France, c’est que ses relations particulières avec l’Algérie, et leur niveau actuel particulièrement bas, sont telles qu’elle n’est pas en mesure de répondre. Si l’information devient connue, en particulier en Algérie, que les militaires français et algériens ont collaboré pour tuer des musulmans, et dans un pays tiers, les conséquences politiques pourraient être sérieuses. Pour le moment, l’Algérie et le DRS tiennent la France.

L’Aqmi peut recruter au-delà des « musulmans en colère »

La perception d’une France se comportant comme un cowboy néo-colonial endommagerait sa stature dans la région. Pour Sarkozy, dont la décision de choisir cette option à haut risque était sans doute une manière de contrer l’impact de l’affaire Bettencourt-Woerth, il y a désormais le danger que cette opération puisse être comparée à la tentative de Jimmy Carter en 1980 de libérer les otages en Iran, ou pire, au fiasco de l’opération des services français contre le Rainbow Warrior en 1985.

Pour les pays de la région, cela démontre leur incapacité à détruire Al Qaeda et à assurer leur propre sécurité, tout en démontrant que la seule puissance régionale capable d’assurer ce rôle est l’Algérie. Tout la stratégie du DRS en créant l’Aqmi dans la région sahélienne en 2006, a été de convaincre les Occidentaux, et en particulier les Etats-Unis, du rôle indispensable de l’Algérie comme gendarme régional.

A côté du DRS, l’autre vainqueur est, bien sûr, son complice, l’Aqmi. L’épisode lui a offert une victoire de propagande qui relance son impact dans la région, et sa capacité à recruter au-delà du cercle initial des « musulmans en colère ».

L’insécurité dans la région s’est assurément aggravée. Plusieurs leaders d’Aqmi ont menacé de représailles les intérêts occidentaux, comme l’a clairement indiqué une mise en garde du Département d’Etat américain.

Photo : une journaliste lit un article sur Michel Germaneau, à la mairie de Marcoussis, le 26 juillet 2010 (Gonzalo Fuentes/Reuters)

source:rue89.com

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Le Général Toufik ou le « Dieu de l’Algérie »: Le scandale de la Sonatrach était l’arbre qui cachait la forêt

Posté par algeriedemocratie le 22 janvier 2011

La mise à l’écart de la scène politique du plus ancien chef des services de renseignement au monde serait-elle imminente ?

Jeremy Keenan

Le Général Toufik ou le « Dieu de l’Algérie »: Le scandale de la Sonatrach était l'arbre qui cachait la forêt dans DRS(39) h-20-2323196-1291111572

Le Général Mohamed « Toufik » Mediène est engagé dans une lutte avec le Président Bouteflika. Photo [GALLO/GETTY]
Septembre 2010 marque le vingtième anniversaire de la prise de fonction du plus ancien « chef des services de renseignement » en poste dans le monde. L’homme en question est le Général Mohamed « Toufik » Mediène, Directeur du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) algérien.

Il a été nommé à la tête du DRS en septembre 1990, 15 mois avant que les « Généraux algériens » ou le « Groupe » comme on les appelait à l’époque, et dont Mediène, alors colonel, faisait partie, annulent les élections qui auraient permis de porter au pouvoir le premier gouvernement islamique jamais élu démocratiquement.

Être le chef des services de renseignement et de la sécurité de l’un des régimes les plus impitoyablement répressifs et corrompus au monde pendant 20 ans relève de l’exploit. Felix Dzerzhinsky, le fondateur de la Tcheka qui deviendra plus tard le KGB, a dans les faits « contrôlé » l’Union Soviétique pendant neuf ans (1917-1926); Lavrenti Beria, chef du NKVD, l’a terrorisée pendant 15 ans (1938-1953); le chef de la police d’Hitler, Heinrich Himmler, s’est suicidé au bout de 11 ans (1934-1945), quant au Général Hendrik van den Bergh, il a dirigé le Bureau of State Security (BOSS), les services de renseignement du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, pendant 11 ans (1969-1980). Mediène les a tous surpassés.

Pourquoi alors, juste au moment où Mediène atteint ce jalon extraordinaire, entend-on des rumeurs concernant sa mise à l’écart imminente de la scène politique ?

La réponse tient en quelques mots : lorsque le chef du renseignement et de la sécurité d’un pays fait la une de l’actualité, il y a fort à parier qu’il a fait son temps. Au cours des neuf derniers mois, on a beaucoup parlé de Mediène, principalement à cause de la lutte qui l’oppose à Abdelaziz Bouteflika depuis l’élection de ce dernier pour un troisième mandat présidentiel en avril 2009.

« L’homme fort » de l’Algérie

Pour comprendre cette lutte, il faut revenir quelques années en arrière. Mediène a gravi les échelons de la hiérarchie sur un « tapis rouge »[i] : il a été formé par le KGB en 1961 et soutenu par les chefs du premier service secret algérien.

Pendant les années 90, lorsque l’Algérie était plongée dans sa « sale guerre » contre les islamistes, l’homme le plus puissant du pays était le Général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée algérienne. Mais lorsque le pays a renoué avec la paix et que les chars ont regagné les casernes, c’est Mediène qui est devenu « l’homme fort » du pays.

La transition de la « guerre » à la « paix » et l’ascension de Mediène ont coïncidé avec la période entourant l’élection de Bouteflika à la Présidence de la République en 1999.

Les faiblesses personnelles de ses semblables, telles que la propension à la corruption et les penchants sexuels, ont été des éléments fondamentaux dans la manière dont Mediène a exercé le contrôle. Il n’est donc pas surprenant que l’élément qui a décidé Mediène à accorder son soutien à Bouteflika en 1999 ait été la condamnation de ce dernier en 1983 dans le cadre d’un détournement de fonds des chancelleries algériennes, pour un montant total correspondant à 23 millions de dollars actuels, pendant qu’il était ministre des Affaires étrangères entre 1965 et 1978.

Mediène est devenu « l’homme fort » incontesté de l’Algérie après les élections présidentielles d’avril 2004 et le limogeage inattendu de Mohamed Lamari qui a eu lieu quatre mois plus tard. Le complot qui a conduit à la mise à l’écart de Lamari comprenait un accord entre Bouteflika et Mediène visant à donner une nouvelle image de l’Algérie en écartant le général le plus haï à cette époque.

Une fois Lamari parti, Bouteflika et Mediène se sont effectivement partagé le pouvoir pendant que le Général Smaïn Lamari (aucun lien de parenté avec Mohamed), l’adjoint de Mediène et chef de la Direction du contre-espionnage (DCE) faisait le « sale boulot ».

Des ambitions grandioses

Mediène est un homme extrêmement secret. Une seule photo de lui a été publiée et quasiment aucune de ses paroles n’ont été enregistrées. On suppose donc que son ambition de prendre le contrôle effectif du pays, si c’est bien de cela dont il s’agit, remonte à l’époque du départ de Lamari.

Il existe toutefois un enregistrement de Mediène qui laisse à penser qu’il avait déjà un sens très développé de sa propre importance et de son pouvoir bien avant le « départ à la retraite » de Lamari.

C’était en 1999, lorsque Fouad Boulemia a été interrogé et torturé par le DRS qui prétendait qu’il avait assassiné le leader du Front Islamique du Salut (FIS) Abdelkader Hachani.

Au cours de son procès très controversé qui a duré une journée en avril 2001, Boulemia a rapporté qu’après avoir été torturé par des agents du DRS, Mediène est entré et lui a dit : « C’est moi le patron (ana rabha). Tu vas voir ce que je vais te faire. Si tu avoues que tu as tué Hachani, tu écoperas de 15 ans de prison et tes parents pourront te rendre visite. Si tu n’avoues pas, je vais t’emmener chez ta mère et je vais l’éviscérer sous tes yeux. Je suis le Général Toufik, le Dieu de l’Algérie (Rab Edzayer). »

En dehors de son pouvoir de vie ou de mort sur de simples mortels, les autres attributs divins de Mediène semblent plus relever de l’aspect matériel que spirituel, comme en témoigne l’ampleur de ses participations et investissements dans les ressources naturelles et le secteur immobilier en Algérie.

Signal d’avertissement

Les difficultés actuelles du « Dieu de l’Algérie » ont commencé avec l’élection de Bouteflika pour un troisième mandat en avril 2009. En effet, un troisième mandat présidentiel exigeait d’amender la Constitution, mesure que le DRS a soutenue à contrecœur.

Mais les conséquences de l’élection n’ont pas été celles que Mediène avait prévues. A peine Bouteflika a-t-il été installé dans le fauteuil de son troisième mandat que son « clan », conscient du mauvais état de santé du Président, a commencé à planifier sérieusement sa succession qui devait être assurée par son frère cadet, Said Bouteflika.

Bien que considéré par beaucoup comme un incapable, Said Bouteflika était néanmoins en train d’établir une base de pouvoir politique. Il était devenu le « portier » du Président, assurait des fonctions de ministre-sans-portefeuille et rassemblait des soutiens parmi l’élite économique du pays. On parlait même d’un nouveau parti politique qui allait être créé pour lui.

La perspective d’une telle succession dynastique n’était pas exactement ce que le chef des renseignements et de la sécurité avait en tête lorsqu’il avait donné son feu vert au troisième mandat de Bouteflika.

Mediène observait l’avancée de Said sur le devant de la scène avec dégoût. Bien que le DRS se sente tout à fait capable de gérer le « problème de succession », Mediène était conscient du risque que Bouteflika essaye de se débarrasser de lui au cours de son troisième mandat comme il l’avait fait avec Lamari au début de son deuxième mandat.
Le signal d’avertissement est parvenu à Mediène lorsque Said Bouteflika s’est adjoint pour sa campagne les services de l’ancien chef de la sécurité, le Général Mohamed Betchine.

La corruption comme moyen de contrôle

h-20-2323146-1291109967 dans DRS(39)







Bouteflika a été élu Président de la République algérienne pour un troisième mandat en 2009 [GALLO/GETTY]

Betchine avait été le chef des services de renseignement du pays et patron de Mediène dans les années 80, avant la création de la DRS en 1990, lorsqu’il a en apparence pris sa retraite.

A la suite de leur coup d’État de janvier 1992, les Généraux ont gouverné pendant les deux années suivantes par l’intermédiaire du Haut Comité d’État (HCE). Au moment de la dissolution du HCE en janvier 1994, les Généraux ont désigné un de leurs hommes au poste de Président, Liamine Zeroual.

Déterminé à ne pas être le pantin des Généraux, Zeroual a nommé, en tant que conseillers, les deux Généraux Saidi Fodil et Mohamed Betchine.

En 1996, Zeroual avait décidé que Mediène était devenu trop puissant et avait programmé de le remplacer par Fodil. La réaction de Mediène ne s’est pas fait attendre : Fodil mourut dans un « accident de la route ».

Un an plus tard, Zeroual a de nouveau tenté sa chance, en décidant cette fois de nommer Betchine ministre de la Défense afin de se débarrasser de Mediène. Les représailles de Mediène furent de nouveau rapides et catégoriques. Il a organisé des massacres de civils à grande échelle, à Raïs, Bentalha, Beni-Messous et ailleurs, amenant l’horreur et la psychose jusqu’aux portes d’Alger. Au même moment, il a mis la machinerie du DRS en œuvre pour détruire les affaires et la réputation de Betchine, poussant ainsi un homme brisé à la démission. Zeroual a suivi le mouvement.

La réaction de Mediène à la perspective de voir Betchine ramené au pouvoir par Said Bouteflika a été dévastatrice. Sa stratégie a consisté à détruire toutes les personnes liées à Said Bouteflika en utilisant la bonne vielle combinaison « corruption – chantage ». En effet, l’une des raisons qui avait poussé Mediène à soutenir Bouteflika en 1999 et qui a fait que la corruption est devenue si répandue au cours des dix dernières années est que le DRS l’a encouragée et l’utilise comme moyen de contrôle.


Chasse aux sorcières

Mediène a commencé par dévoiler la corruption touchant le projet d’autoroute est-ouest, d’un montant de 12 milliards de dollars, à laquelle furent mêlés le ministère des travaux publics et son ministre Amar Ghoul, un ami de Said Bouteflika. L’avertissement n’a pas été entendu. L’attaque de Mediène, qui rappelle son opération de « destruction » de Betchine en 1998, est donc passée à la vitesse supérieure et s’est dirigée à la fois contre la Sonatrach, le géant du gaz et du pétrole algérien appartenant à l’État et source de 98 % des rentrées de devises de l’Algérie, et contre Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et des Mines, ami proche du Président et « symbole » de l’ère Bouteflika.

Le « scandale de la Sonatrach », qui a éclaté en janvier 2010 avec l’arrestation du PDG de la société, de quatre de ses cinq vice-présidents ainsi que d’autres cadres supérieurs a très rapidement conduit l’économie et le gouvernement dans un état de quasi paralysie. Bouteflika n’est presque plus apparu en public tandis que la chasse aux sorcières menée par le DRS, sous couvert de l’enquête sur la corruption au sein de la Sonatrach, a fait perdre le sommeil à de nombreux membres des élites économiques et politiques du pays.

A un moment donné, il a semblé que Bouteflika parviendrait à retourner la situation contre Mediène en désignant une « Commission de sécurité indépendante » destinée à enquêter sur certains dossiers non résolus datant d’époques antérieures.

La commission a notamment cherché à déterminer le rôle joué par le DRS dans les assassinats de Mohamed Boudiaf, le premier Président du HCE, et de Saidi Fodil.

Deux témoins de haut rang, l’un étant membre d’une unité spéciale du DRS impliquée dans les assassinats de Boudiaf et Fodil et l’autre, officier militaire de haut rang qui a confirmé l’existence de cette unité secrète du DRS, ont confirmé dans leurs déclarations que cette unité, sous le commandement des Généraux Mediène et Smaïn Lamari, avait organisé « l’accident de voiture » qui a coûté la vie à Fodil.

Nous ne saurons probablement jamais quels sortilèges ont été jetés sur Bouteflika après la publication de ces témoignages mais il suffit de dire que l’on n’a plus jamais entendu parler de cette commission.

Le remaniement ministériel opéré par Bouteflika en mai 2010 portait en filigrane la trace du scénario vainqueur de Mediène. Chakib Khelil et le ministre de l’Intérieur Nouredine « Yazid » Zerhouni, les deux principaux appuis de Bouteflika au sein du gouvernement, de même que d’autres ministres de moindre importance, ont été limogés. La proposition de donner la succession à Said Bouteflika est devenue de l’histoire ancienne.

Victoire à la Pyrrhus

Le fait que Mediène ait réussi à réduire le troisième mandat de Bouteflika à une présidence factice aurait pu lui procurer une certaine satisfaction personnelle, mais cette victoire est une victoire à la Pyrrhus pour au moins deux raisons.

Premièrement, le scandale de la Sonatrach et l’exposition médiatique qui en a découlé ont coûté très cher à l’économie et à la réputation internationale de l’Algérie. Deuxièmement, un certain nombre d’autres révélations inattendues au cours des deux derniers mois ont été la cause de problèmes particulièrement malvenus pour Mediène.

Ces révélations proviennent essentiellement d’entretiens récents accordés à Quds Press par l’ancien agent du DRS, Karim Moulay. Non seulement Moulay a rappelé aux algériens et au monde entier l’implication des services de sécurité du pays dans les massacres de 1990, mais, pire encore pour Mediène, il a témoigné publiquement que Mediène en personne avait non seulement ordonné le massacre de Beni Messous du 5 septembre 1997, dans lequel quelque 200 personnes vivant dans des baraques de chantier ont été abattues, mais qu’il s’agissait en fait d’une opération « immobilière » visant à récupérer du terrain au profit de sa propre famille.

Moulay a également déclaré que le DRS, sous les ordres de Mediène, a planifié et exécuté l’attaque « terroriste » d’août 1994 contre l’hôtel Asni à Marrakech au Maroc, dans lequel deux touristes espagnols ont trouvé la mort et un troisième a été blessé. Reste à savoir si l’Espagne a prévu de rouvrir le dossier et comment le Maroc réagira.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc risquent de se dégrader encore davantage avec les activités d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le Maroc connaît l’implication du DRS dans l’établissement d’AQMI au Sahara et au Sahel. Maintenant que l’on sait qu’Omar Ahmed Ould Sidi Ould Hama, le ravisseur des trois travailleurs humanitaires espagnols enlevés en Mauritanie en novembre dernier, est un membre du Front Polisario, qui est géré de près par le DRS, les protestations du Maroc affirmant que le Front Polisario est instrumentalisé par l’Algérie, ou du moins par le DRS, à des fins « terroristes » sont soudainement prises au sérieux.

En outre, le nombre croissant d’articles indiquant qu’AQMI au Sahel a été créé de toutes pièces par le DRS suscite un certain malaise à Washington. Là encore, le blâme revient à Mediène.

Sur le plan intérieur, on estime que le DRS est mis sous pression, peut-être par des éléments au sein de l’armée et de ses propres rangs, par le fait que le « terrorisme » dans le nord du pays est susceptible d’empirer, et non de régresser comme le prétend le gouvernement, et que les troubles civils à travers le pays atteignent des niveaux alarmants.

Des rumeurs indiquent que des tierces parties intermédiaires auraient parlé avec Mediène et Bouteflika et conclu un accord selon lequel Mediène « prendrait sa retraite » suivi de près par Bouteflika pour raisons de santé, et le pays serait gouverné jusqu’aux élections de 2014 par un ou des Vice-président(s) nommé(s) quelque temps avant le départ de Bouteflika.

L’Algérie vit au rythme des rumeurs et celle-ci ressemble étrangement à celle du printemps 2001 selon laquelle les troubles Berbères mettraient fin à la carrière de Mediène.

Mais en 2001, Mediène a été sauvé, à deux reprises, par les attentats du 11 septembre. La première fois parce qu’en ce jour fatidique, il se trouvait dans la partie du Pentagone qui n’a pas été touchée. La seconde fois parce qu’il est immédiatement devenu un allié incontournable de Washington dans sa « guerre globale contre le terrorisme ».

Il est peu probable que Washington essaie de lui venir en aide aujourd’hui. Après tout, c’est en grande partie grâce aux erreurs du DRS que nous avons été en mesure de dire que le front du Sahara-Sahel dans la « guerre globale contre le terrorisme » est une création américano-algérienne.


Jeremy Keenan est professeur et chercheur associé à la “School of Oriental and African Studies” (École des études orientales et africaines) de l’Université de Londres et auteur du livre « The Dark Sahara: Americas War on Terror in Africa » (Sombre Sahara: la guerre de l’Amérique contre le terrorisme en Afrique).
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale d’Al Jazeera.

source:lepost.fr

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