• Accueil
  • > Recherche : salah eddine sidhoum tlemcen

Résultats de votre recherche

Torture en Algérie : La machine de mort (12)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

X Y Z

X*. Mounir
Y* Ahmed
Yazid Bachir
Ykrelef-Abdesssamad Mazari
Zaoui Said
Zemzoum Nawal

X*. Mounir, 1995

Je m’appelle Mounir, suis né le 14 novembre 1973 et habite la cité Sidi-Moussa, tout près de Bentalha. Depuis le 28 juillet 1997, je me trouve en Allemagne.

Un cousin à moi qui était membre d’un groupe armé a été tué par les forces de sécurité en novembre 1996. Son corps a été exhibé sur la place publique pour montrer à tous le sort réservé aux « terroristes ».

Son ralliement aux groupes armés, ainsi que celui de beaucoup de jeunes de la région, était un fait bien connu, ce qui a conduit à des opérations de ratissage régulières et systématiques au niveau de nos quartiers ainsi qu’à des arrestations arbitraires dans le but de leur extorquer des informations concernant les groupes armés.

La première opération de ratissage que j’ai subie personnellement a eu lieu en janvier 1995. Des unités de la gendarmerie, de la police et de l’armée ont encerclé le quartier et procédé à des arrestations au sein de la population. J’ai été arrêté avec environ vingt autres personnes et emmené à la brigade de Bourouba (El-Harrach). On nous a enfermés dans une cellule située dans le sous-sol. Privés de nourriture, on nous a fait subir des sévices corporels et soumis à des séances d’interrogatoire interminables. On nous a reproché de ne pas avoir pris suffisamment de distance vis-à-vis des terroristes. Après vingt-cinq jours, j’ai été relâché. Pendant toute la période de détention personne ne savait où j’étais et ce qui était advenu de moi. Il ne m’a pas été permis de prendre contact ni avec ma famille ni avec un avocat. La loi prévoit de plus une garde à vue qui ne dépasse pas les douze jours.

Lors d’un deuxième ratissage en février 1995, je fus emmené dans le tristement célèbre centre de torture de Châteauneuf. On m’y a enfermé pendant deux semaines, nu, après m’avoir arraché les habits du corps. Je fus soumis de manière régulière à des séances d’interrogatoire accompagnées de torture. On me fit subir deux méthodes de torture : la méthode du chiffon (un chiffon souillé et nauséabond est introduit dans la bouche du supplicié avant de le faire ingurgiter une grande quantité d’eau qui fait gonfler le ventre et provoque des suffocations et des vomissements. Souvent des produits chimiques sont ajoutés à l’eau) et celle de l’électricité (gégène).

J’ai été témoin de la mort d’un prisonnier à qui on avait serré la tête dans un étau jusqu’à éclatement du crâne.
Une fois de plus, ma famille ne connaissait ni mon sort, ni l’endroit où je me trouvais. Et puis on me relâcha.
Le 20 mars 1995, je fus arrêté une troisième fois, ensemble avec un ami, à un arrêt de bus. On me conduit au commissariat de Badjarah à El-Harrach et me garda à cet endroit pendant deux semaines. J’ai eu à subir les mêmes pratiques d’interrogatoire et de tortures que les deux fois auparavant.

Une quatrième arrestation eut lieu en avril 1995. Cette fois, on m’emmena à la brigade de Baraki. Après trois jours sans nourriture, on me relâcha.
En juin 1995, des éléments de l’armée et de la gendarmerie, environ une vingtaine de membres, ont investi notre maison. Dans cette opération de ratissage, survenue à 4 heures du matin et dont mon arrestation était l’objectif principal, vingt-deux personnes ont été arrêtées. Les forces de sécurité nous ont transportés avec un camion de l’armée vers une caserne, et peu de temps après transférés à la brigade de Baraki. Nous étions accusés de travailler avec des groupes armés. Ils m’ont enfermé pendant dix-sept jours. En guise de nourriture, ils nous donnaient une croûte de pain sec tous les trois jours. Nous étions douze personnes dans une cellule de 3 m sur 2 m. Un à un, on nous sortait pour nous interroger, une fois tous les deux jours. Lorsque c’était mon tour, je devais me déshabiller pour subir des coups et des tortures (chiffon et électricité). Ces séances de tortures duraient entre une heure et une heure et demie. Ils exigeaient des noms de personnes ayant rejoint le maquis.

Après ces dix-sept jours, je fus présenté au juge d’instruction de la cour militaire de Blida qui me fit incarcérer dans la prison d’El-Harrach. J’y suis resté pendant dix mois, sans jugement, seulement sur la base de soupçons quant à ma prétendue appartenance aux groupes armés.
Immédiatement après mon arrivée dans cette prison, je fus rasé et accueilli avec des coups. On m’enferma dans une grande salle avec environ soixante-dix autres détenus qui eux aussi avaient été emprisonnés pour des raisons politiques sans avoir été présentés devant le tribunal. Ce centre n’était apparemment pas destiné à la torture. Pour cette fin, il était fréquent que des détenus, soupçonnés d’être impliqués dans une affaire terroriste, soient transférés dans des centres « spécialisés » pour être traités en conséquence. Ceux qui finissent par être présentés devant la justice et condamnés à plus de vingt ans sont emmenés dans d’autres centres de détention. Certains semblent disparaître parce que leurs familles ne savent pas où ils se trouvent après leur transfert et continuent de les chercher.

Les conditions d’incarcération étaient insupportables. Aux souffrances dues au manque d’hygiène et à la malnutrition, s’ajoutent les états de tourmente et d’angoisse ainsi que les sévices corporels dont font l’objet les détenus au quotidien.

Durant les sorties de cour (chaque salle a sa propre cour), qurante gardiens de prison environ se « divertissent » en nous faisant courir en rond pendant une heure sous les coups de matraque et de tuyau dont ils sont armés.
Je garde des souvenirs horribles de cette période. Après dix mois enfin, je fus présenté au juge qui a ordonné ma libération. Sur le document attestant mon acquittement, il était mentionné que rien n’avait été retenu contre moi.

Pas plus tard que deux semaines après, des gendarmes sont venus m’arrêter. Ne m’ayant pas trouvé chez moi, ils me convoquèrent pour le lendemain au poste de gendarmerie de Baraki. Après m’y être présenté, je fus gardé pendant deux jours. Ils prirent le soin de me soustraire ma carte d’identité nationale. Un mois plus tard environ, je fus contrôlé à une station de bus de Baraki par des patriotes (groupes d’auto-défense armés et payés par l’état). J’attendais le bus qui devait me conduire vers Bentalha : ils demandèrent mes papiers. Comme je n’étais plus en possession de ma carte d’identité, je leur montrai un papier qui certifiait mon exemption du service militaire. Ils reconnurent mon nom qui était identique à celui de mon cousin qui avait rejoint les groupes armés. En réaction, ils m’enfoncèrent un sac sur la tête en me battant à coups de crosse de fusils. Ensuite, ils me poussèrent dans leur véhicule, la tête appuyée vers le sol et m’emmenèrent vers la caserne militaire de Baraki. Après m’avoir présenté à leur commandant, ils m’accusèrent de complicité avec mon cousin.

Pendant une semaine j’ai été isolé dans une cellule d’1,5 m sur 1,5 m. Plusieurs fois ils m’ont sorti pour m’interroger au sujet de mon cousin. Les mauvais traitements physiques me furent cette fois-ci épargnés.
Puis j’ai été conduit au poste de gendarmerie de Baraki où je fus enfermé pendant deux jours. Là par contre, je subis de nouveau les tortures que je connaissais déjà, et ce pendant deux heures le premier jour et 4 heures le second.

Les murs de la cellule où je fus enfermé font état des souffrances endurées par d’anciens détenus : tel détenu témoigne de ses innombrables transferts pendant cinq mois d’une brigade à l’autre, tels autres des périodes de trois ou quatre mois passés dans cette cellule.
Au troisième jour, j’ai été récupéré par quatre patriotes. Au lieu de me conduire vers leur quartier général, comme je l’avais présumé, ils m’emmenèrent dans une forêt. Après m’avoir ligoté les mains derrière le dos, ils s’apprêtèrent en toute quiétude à m’égorger. Je dois mon salut à l’intervention in extremis d’un capitaine de l’armée. Grâce aux efforts de ma mère qui, utilisant ses relations, essaya de me sauver des griffes de la gendarmerie, cet officier de l’armée réussit à trouver ma trace après s’être informé auprès de la brigade. Son apparition subite dans la forêt troubla mes bourreaux qui, pour cacher leur confusion, affirmèrent qu’ils n’avaient nullement eu l’intention de me tuer, leur objectif aurait seulement été de me faire peur. Le capitaine me ramena au poste de gendarmerie. De là, je fus transféré vers la cour de justice militaire de Blida. Après m’avoir interrogé, le juge d’instruction décida de m’envoyer en prison, affirmant que j’y serai mieux protégé des dépassements des patriotes. Je ne pus d’abord croire qu’il voulait par là effectivement m’aider. Pour moi, il était clair que son seul but était de me voir derrière les barreaux. Par la suite et avec un peu de recul, j’ai fini par croire que sa décision avait réellement été motivée par un souci de sécurité pour ma personne.

Après quarante jours de détention, je fus relâché et reçus un certificat attestant mon innocence.
Je me suis alors réfugié dans une chambre d’hôtel et j’ai pris contact avec ma mère. Il n’était plus question pour moi d’envisager de retourner au quartier ou de rester en Algérie. Après avoir récupéré mon passeport et un peu d’argent de chez ma mère, j’ai quitté le pays pour la Libye. J’y ai passé onze mois. Pour subvenir à mes besoins, j’ai du exercer au sein d’une troupe musicale à Tripoli. Mais je ne me sentais pas en sécurité sachant que les services secrets algériens, très actifs en Libye, ont déjà procédé à des arrestations et des déportations de ressortissants algériens. J’en fus personnellement témoin.

En juin 1997, je suis revenu en Algérie. J’ai trouvé refuge chez ma sœur et j’évitais ainsi la maison de mes parents. Après deux semaines de préparation, le plan de ma deuxième tentative de fuite était prêt et je suis parti en Tunisie. Là, j’ai acheté un billet d’avion pour la Thaïlande via Frankfurt. Arrivé à Frankfurt, je me suis caché pendant deux jours dans la salle de transit d’où j’ai pris la fuite. J’ai pris soin d’envoyer mon passeport et mon billet d’avion en Algérie. Ils ne sont jamais arrivés à destination. J’ai déposé ensuite une demande d’asile sans donner de faux nom, comme on me l’avait conseillé. De Frankfurt, on m’envoya vers Wismar, mon nouveau lieu de résidence. Peu de temps après, au mois d’août, je fus informé que ma demande d’asile avait été rejetée. Le récit que j’ai fait aux autorités allemandes n’est de loin pas aussi complet que celui que je viens de faire ici. Je peux me laisser envoyer les deux certificats attestant mon innocence. Je ne peux malheureusement pas fournir de preuves concernant les détentions répétées dont je fus l’objet, vu que les services de sécurité (pour des raisons évidentes) ne délivrent pas de papiers documentant de tels agissements.

Je ne peux, en outre, retourner en Algérie sans avoir en permanence à chercher un refuge pour assurer ma sécurité et sans être — comme je viens de le relater- en permanence sous la menace, la persécution et la tourmente.
Je suis désormais taxé de « terroriste » et cela au mépris des décisions de justice qui par deux fois ont confirmé mon innocence.

Témoignage recueilli en décembre 1997



Y*. Ahmed, 1994

Lundi 19 décembre 1994. Il était 14 heures. Une vingtaine de policiers cagoulés dans trois Nissan firent irruption dans ma boutique située au bas de mon domicile. Ils saccagèrent tout sur leur passage. Ne m’ayant pas trouvé, ils montèrent au domicile où se trouvait mon épouse. Ils la brutalisèrent et la menacèrent de leurs armes. Elle était terrorisée par leurs cagoules, leurs armes et leurs obscénités. Ils lui dirent que si son mari ne réapparaissait pas, ils finiront par le trouver et l’égorger. Ils lui laissèrent en partant, une convocation. Ils prirent avec eux le livret de famille qui est toujours en leur possession jusqu’à ce jour.

À mon retour à la maison, j’ai trouvé mon épouse dans un état de santé déplorable. Pâle et tremblotante, elle n’arrivait pas à articuler les mots. Elle me tendit la convocation. Je pris immédiatement mon épouse à l’hôpital pour tenter de calmer son état de nervosité. Elle fut hospitalisée durant cinq jours.

Le mardi 20 décembre, je me suis rendu, muni de la convocation, au commissariat de Bourouba (Hussein Dey). Dès la présentation de la convocation, je fus jeté sans ménagement ni explications dans une pièce où il y avait cinq citoyens détenus. J’y suis resté huit jours. Au huitième jour, on se rappela de moi. À 23 heures, on m’appela et me monta dans le bureau du commissaire, un certain Boualem. Il me posa la question : « Que fais-tu là ? » Il ne savait même pas qui séjournait dans son commissariat. Je lui répondis calmement : « J’ai répondu à une convocation de la police. » « Tu es courageux », me lança-t-il d’un sourire narquois.
« Pourquoi n’as-tu pas rejoint le maquis », me lança-t-il d’un air menaçant. Son visage se transforma en un quart de tour. Des tics nerveux remplacèrent le sourire cynique du début. Il se mit alors à me donner des coups de pieds et de poings si violents que je me suis retrouvé allongé sur le sol.

Des obscénités énormes indignes de son rang se mirent à sortir de sa bouche grande ouverte. Ses grossières vociférations s’accompagnaient de crachats sur mon visage.
« Je te laisse la nuit pour réfléchir, me dit-il et demain tu viendras dans mon bureau pour me raconter tes activités subversives. Si tu mens ou tu refuses de parler, je détruirais ta maison et je jetterais ta famille dans la rue. »

Dégage ! Me lança-t-il et d’une manière grossière que je ne peux répéter par respect, dans ce témoignage. Il ordonna à de policiers présents de me remettre dans la cellule. Je fus une nouvelle fois oublié durant quatre jours.
Au douzième jour de détention, à 19 heures, des policiers me montèrent au troisième étage dans une salle où se trouvaient quatorze autres personnes dont deux filles qui étaient là depuis une semaine. Nous restâmes là jusqu’à une heure du matin. Puis des policiers nous descendirent à la fameuse cave où nous fûmes gardé cent un jours. Je fus soumis régulièrement à des interrogatoires par quatre policiers qui m’assénaient coups de poing et de pieds. La question qui revenait avec insistance dans leurs interrogatoire était : « Où est l’argent que tu collectes et que tu verses aux terroristes ? »

Je leur répondais, malgré les coups que je ne savais pas de quoi ils parlaient. Le commissaire adjoint ordonna alors à ses sbires de me pratiquer la technique du chiffon.
À sa sortie, l’un des policiers qui avait encore des sentiments humains dira à ses collègues de ne pas m’appliquer le chiffon. Ils se regardèrent et acquiescèrent. On me redescendit dans la cave.

Au troisième jour du Ramadhan, d’autres policiers vinrent me prendre et m’emmenèrent dans une salle près de la cave. C’était la salle de torture. Ils me déshabillèrent et me jetèrent sur le sol cimenté. Je suis resté allongé de 10 heures jusqu’à 17 heures. Puis, à l’approche de la rupture du jeune, ils vinrent me reprendre et me jeter dans la cave après m’avoir remis mes habits. Je n’avais pas été torturé physiquement cette fois-ci mais je souffrais moralement attendant d’un instant à l’autre leur irruption.
Le 15 mars 1995, un policier vint de la direction générale de la sûreté (DGSN) avec quatre dossiers dont le mien. Il appela quatre détenus dont moi et nous fit monter au 2e étage pour remplir des fiches de renseignements. Il nous tendit des feuilles qu’il nous demanda de signer. Terrorisés et sans demander d’explications, nous avons signé sans broncher. Le policier nous dit alors que nous étions libres, sans autres explications après cent un jours de garde à vue. Les policiers refusèrent de me remettre mon livret de famille. Mes habits étaient sales et déchirés. Mes chaussures avaient disparu. Un détenu, que j’ai laissé sur place, m’a remis ses propres chaussures pour sortir et rejoindre mon domicile. Que Dieu le protège.

Y. A, Avril 1995


Yazid Bachir, 1994 Samedi 15 janvier 1994. Je sortais du travail avec mon collègue et nous nous dirigions en voiture vers notre quartier quand soudain un véhicule nous dépassa et nous bloqua en pleine autoroute. Trois hommes armés en sortirent et nous braquèrent. Nous sortîmes du véhicule, les mains en l’air. Ils nous fouillèrent et l’un d’eux qui semblait être leur chef nous intima l’ordre de remonter dans notre véhicule mais à l’arrière sous la surveillance armée de l’un d’eux alors que l’autre conduisait. Nous étions suivis par le troisième policier dans son véhicule.
Après quelques kilomètres, ils nous demandèrent de nous baisser et recouvrèrent nos têtes de nos vestes. On entra dans un local qui s’avéra par la suite être la sûreté de daïra d’Hussein Dey. On nous fouilla et nous enleva nos papiers d’identité ainsi que nos ceintures. On me mit dans un couloir sombre et étroit où je suis resté attaché par des menottes au radiateur pendant 48 heures.

Au troisième jour, on me détacha et me jeta dans une cellule, où l’on allait m’oublier pendant cinq jours. La cellule de 3 m sur 3 m avec une porte à barreaux était exiguë. Elle n’était pas éclairée, le seul éclairage venait du couloir. Dans cette cellule nous étions au nombre de cinq. Durant ces cinq jours aucun repas ne nous a été donné. Seule l’eau était disponible. Pendant les deux premiers jours, on nous a interdit même les toilettes. Durant ces moments j’ai eu à connaître d’une manière indirecte les affres de la torture à travers les récits de mes compagnons de cellule.

Mercredi 19 septembre 1994. Il était 15 heures quand un policier appela du premier étage le gardien de la geôle lui demandant de me monter pour l’interrogatoire. Mes compagnons de détention conscients de ce qui m’attendait me regardèrent avec pitié et prièrent Le Tout Puissant d’alléger mes peines. On me sortit, menottes aux poings et la veste sur le visage. D’après les voix, il me semblait qu’il y avait quatre ou cinq personnes dans cette salle d’interrogatoire.
J’étais debout et dès mon arrivée des questions commençaient à fuser de partout, me demandant en particulier où se trouvait H. Au même moment, je reçus des coups, sans pouvoir les parer car j’avais le visage recouvert par ma veste. Les insultes, les grossièretés accompagnaient chaque question, tout comme les coups. Deux coups de matraque à l’abdomen me firent plier en deux. Non satisfaits de mes réponses, ils passèrent à un degré supérieur dans la bestialité et la sauvagerie. Je n’avais jamais pensé que des Algériens avaient une haine aussi profonde contre d’autres Algériens, moi qui avais échappé à la mort à la suite d’un attentat de l’OAS me visant en 1962. On m’attacha à un banc en bois, les poignets fixés par des menottes et les pieds ligotés par une corde. On éteignit la lumière et on me mit un chiffon sur le visage. Je ne pouvais plus respirer. L’un des tortionnaires me boucha les narines et un autre me versa de l’eau mélangée à du Sanibon (désinfectant) dans la bouche. C’était de l’eau utilisée par les femmes de ménage au commissariat. L’épreuve se répéta à trois reprises. Au même moment d’autres me donnaient des coups de pied et de poing. C’était atroce comme douleurs et je ne pouvais pas bouger pour parer les coups.

Cela dura près d’une heure. Pour moi, cela durait une éternité. Des questions concernant mon appartenance et mes activités politiques me furent posées. Je ne pouvais plus respirer, j’étais asphyxié. Puis on me détacha et on m’enleva le chiffon. J’ai pu happer une bouffée d’oxygène après une heure de calvaire. J’étais trempé d’eau. On me ramena ainsi à la cellule située à l’étage inférieur me demandant de réfléchir. Ils me laissèrent tranquille pendant une semaine. Dans la cellule c’était une véritable torture morale car à chaque fois qu’on entendait frapper où qu’une porte s’ouvrait à l’étage supérieur, chacun pensait que son tour était arrivé.
Lors de la deuxième séance, ils me mirent torse nu et m’assenèrent des coups au dos avec un gros bâton, et ce pendant près d’une demi-heure. J’avais échappé cette fois-ci au supplice du chiffon et à l’asphyxie.

Tendu et endolori par les coups, je vivais aussi le supplice de mes compagnons d’infortune. C’est ainsi que l’un d’eux a été isolé dans un WC, dans le noir, menottes aux poings, et ce pendant deux jours puis a été à plusieurs reprises torturé.
La gégène (électricité) chère à Bigeard a été pratiquée sur plusieurs personnes dans ce centre. Des électrodes étaient placées sur le sexe et les mamelons.
Les tortionnaires de ce centre avaient une sorte de gourdin avec une boule à l’extrémité (qui avait une consistance de bois bien qu’on ne pouvait rien distinguer dans l’obscurité) avec lequel ils frappaient les organes génitaux.

L’un des co-détenus, à la troisième séance, fut déshabillé et ligoté. On l’arrosa avec un tuyau d’eau froide et on ouvrit la porte pour créer un courant d’air et ce pendant près de deux heures. On entendait de notre cellule ses gémissements. Par son poids et la fatigue, les menottes avec lesquelles il était suspendu créèrent une véritable strangulation des poignets. Au bout de deux heures, un tortionnaire vint l’interroger en l’avertissant qu’en cas de réponses non satisfaisantes, il le laisserait ainsi suspendu durant deux jours. Il finit par le relâcher et lui demanda comme pour moi de réfléchir. Il était trempé jusqu’aux os. On le remit dans le W.C., attaché et isolé.
Il est à noter que lors d’une visite impromptue, le chef de sûreté de daïra, un certain Rachid surnommé « Yeux bleus », découvrit le malheureux dans cette position inconfortable et s’écria : « Nous n’avons pas affaire à un sanglier, non ? » Le supplicié ne fut détaché qu’au deuxième jour et ce, malgré les « injonctions » de leur chef. L’un des geôliers lui sécha son linge par pitié.
À sa deuxième séance, après le chiffon, la gégène et les bastonnades, on lui donna un produit à boire. Il nous raconta par la suite, qu’en le buvant, il avait senti une sensation d’anesthésie de ses lèvres et de sa bouche. Il présenta juste après un malaise et s’évanouit. Ce n’est qu’après avoir vomi qu’il se senti relativement soulagé. Cette fois-ci on le mit dans une cellule. Je lui ai donné un peu de lait qui me restait et que mes parents ont pu me ramener avec l’accord tacite du geôlier. Depuis, il n’a plus été torturé jusqu’à sa comparution devant le juge d’instruction.
Il y a aussi un deuxième cas que je voudrais relater pour l’Histoire. Il y avait parmi nous un jeune citoyen de 24 ans qui était là depuis vingt-trois jours. Je l’avais trouvé déjà à mon arrivée. Il était dans un état de délabrement physique et psychique inquiétant. Il présentait une plaie infectée de ses testicules, provoquée par les tortures subies. La plaie non seulement suppurait mais saignait aussi. Il s’agissait d’une véritable castration. On voyait l’un des testicules sortir avec son réseau veineux. L’un de nous, secouriste, a pris son courage à deux mains, a pu lui remonter le testicule et le maintenir avec un chiffon. On lui conseilla de ne pas bouger pour que la cicatrisation puisse s’opérer rapidement. Le soir, une fièvre avec frissons et sueurs le faisait grelotter. On le recouvrait avec nos vestes et nos pulls et on priait pour lui. Tout soin lui était interdit par les tortionnaires. Heureusement qu’il fut après cela, « dispensé » de torture. Il fut incarcéré un mois plus tard à la prison d’ El-Harrach.

Le troisième cas que j’ai vu et que je voudrais porter à la connaissance de l’opinion publique est celui de B. Kamal, 23 ans qui a été arrêté à son domicile situé à Oued Ouchayah le 19 janvier 1994 après que des « nindjas » aient pris d’assaut son domicile tuant son cousin sommairement de deux balles dans la tête. Lui, a été blessé à la main gauche et ramené vers deux heures du matin, pieds nus et sans soins malgré l’hémorragie.

C’est nous-mêmes qui l’avons « soigné » dans la cellule avec les moyens de bord.
Dans la même semaine, malgré sa blessure non traitée et infectée il fut torturé à trois reprises. Son bras était oedématié et cyanosé. Ce n’est que dix jours plus tard que son état commença à s’améliorer, mais sa main restait inutilisable et déformée. Il a été incarcéré à Serkadji le 9 février 1994.
Personnellement j’ai passé 51 jours en garde à vue au même lieu. On m’a fait signer un PV la veste sur la tête et à genoux, en me mettant un stylo entre les doigts et en guidant ma main. J’ai seulement paraphé en écrivant mes initiales.
Lors de mon passage chez le juge d’instruction alors que je m’attendais à être incarcéré, on me dit que j’étais libre !!

Yazid Bachir.
El-Madania le 12 mars 1994



Ykrelef-Abdesssamad Mazari, 1994

En 1978, j’ai été recruté au sein de la police communale d’El-Affroun et en 1984 j’ai été intégré au sein de la sûreté nationale (El-Affroun).
Un certain jour d’avril 1994 le commissaire Daci Nacereddine me demanda d’opérer des arrestations dans certains quartiers de la ville, ville où j’habite et où je suis respecté par mes concitoyens. Cette opération que me demandait le commissaire n’était pas dénuée d’arrière-pensées, car c’était un moyen de se débarrasser de moi. Devant ce danger, je demandais, comme un certain nombre de collègues qui refusaient l’arbitraire, mon congé.
Il me fut refusé. Je pris alors un congé de maladie de dix jours qui fut considéré par le commissaire comme étant un certificat de complaisance.

Je fus suspendu sur le champ. Je suis parti alors avec un collègue au Maroc et on a demandé le statut de réfugié politique auprès du H.C.R. de Casablanca. Non seulement notre demande fut refusée mais aussi nous fûmes expulsés par la police marocaine.
Je me suis alors réfugié à Oran ou j’ai trouvé un emploi de crémier à Aïn-Turk. Puis je suis resté une quinzaine de jours à Tlemcen chez les parents de mon ami Abderrahmane, ex-collègue de travail.

Le 30 juillet 1994, après mon retour depuis quelque temps à El-Affroun, je fus arrêté vers midi par des ex-collègues de police à mon domicile.
Je fus gardé 48 heures au commissariat d’El-Affroun sans boire ni manger. Mes ex-collègues étaient gênés. Puis je fus transféré vers Blida (P.J.) où je fus sauvagement torturé, sans pitié, en me collant des accusations sans fondements ni preuves, et ce durant 11 jours. Je fus ensuite transféré à l’ONRB de Châteauneuf d’Alger dans des conditions difficiles où j’ai passé 7 jours dans une geôle souterraine. On me conduisait à l’interrogatoire, le visage caché par une cagoule et on m’ordonna de signer le P.V., les yeux bandés, sans savoir de quoi j’étais accusé, et sous la menace de me torturer à nouveau en cas de refus.
Je fus présenté au juge d’instruction le 16 août 1994 et je fus incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Ykrelef-Abdesssamad Mazari
Ex-brigadier de police
Prison d’El-Harrach, le 26 août 1994



Zaoui Said, 2001

A 70-year-old former member of a banned Islamist organization has reportedly been tortured while in security force detention. Amnesty International believes that he is at risk of further torture and fears for his safety.
Said Zaoui, a former member of the banned Front islamique du salut (FIS), Islamic Salvation Front, was arrested on 7 February 2001 in Dellys, a coastal town some 100 kilometres east of the capital, Algiers. He was taken to a nearby security force base, where he remains in detention. Other detainees, who were arrested at the same time and later released, have reported that he has been tortured.
Said Zaoui was arrested with about 20 other people following a recent bomb attack against a military unit in the area. All but Said Zaoui were released without charge after two or three days. The security forces apparently used torture to extract information from the detainees, all of whom were reportedly beaten. Some also had electricity applied to their bodies, others were made to swallow dirty water through a cloth placed in their mouths.



Zemzoum Nawal, 1997

Arrêtée à son domicile près d’Alger le 15 octobre 1997 par des hommes en civil qui l’ont conduite dans un véhicule banalise vers une destination inconnue. Sa mère l’a recherchée au commissariat mais sans résultats. Ce n’est que le 10 novembre 1997 qu’elle réapparut. Elle raconte :
Des hommes armés sont venus à mon domicile situé près d’Alger, m’ont embarquée dans une voiture de marque Daewoo. Après plusieurs kilomètres de trajet on est arrivé dans un grand immeuble surveillé par des policiers (pendant tout le trajet il m’était interdit de voir et je gardais constamment la tête entre les genoux).
Ensuite ils m’ont conduit dans un bureau pour me questionner sur mon mari. Comme je persistais à dire que je ne savais rien, deux hommes m’ont couvert les yeux avec un tissu et m’ont emmenée dans une autre salle de torture. Une fois sur place, ils m’ont attachée les mains avec une corde et m’ont versé de l’eau et du savon dans la bouche et dans le nez a plusieurs reprises, et m’empêchaient de respirer en mettant sur la bouche et les narines un chiffon sale qui dégageait une odeur et un goût nauséabonds. Cette manière de torturer vous met dans un état oú vous franchissez la frontière de la mort chaque fois que vous perdez complètement le souffle jusqu’à l’asphyxie totale et votre bourreau joue avec la vie et la mort en mettant et ôtant le chiffon et en déversant des quantités inimaginables d’eau a sa guise.
Devant mon silence à leurs questions dont je ne connaissais pas les réponses, ils me brûlèrent la main gauche avec des cigarettes. Les deux hommes m’injuriaient, me menaçaient de mort et me disaient des mots que je n’oserai raconter. Le lendemain, ils m’ont mis dans une cellule ou je suis restée quatre jours avant d’être présentée à un tribunal. Le juge a refusé d’informer ma famille et je ne sais pour quelle raison on me priva de ma liberté jusqu’au 10 novembre 1997 où j’ai enfin pu voir ma famille et surtout ma fille âgée de deux mois pour laquelle je m’inquiétais car je l’allaitais.

 


Publié dans TORTURE EN ALGERIE(31) | Pas de Commentaires »

Torture en Algérie : La machine de mort (9)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

O R

Ouandjela Abderrahmane
Ouarti Mohamed
Frères Rahmani M’Hand, Mohamed, Ramdane et Samir
Rahouma Abdeslam
Raït Slimane
Ramdani Rédha
Rebaï Mohamed
Redjimi Boualem

Ouandjela Abderrahmane, 1994

Recruté au sein de la sûreté nationale au mois de septembre 1987, après un stage un stage à l’école supérieure de police et à l’institut national des finances de Koléa, je fus nommé officier de police, vérificateur-comptable.
Je fus dans un premier temps affecté à la sûreté de wilaya de Blida puis à l’école supérieure de police comme économe. Au mois d’avril 1993, je fus muté à la sûreté de Daïra d’El-Affroun et plus précisément à la section judiciaire, sous la responsabilité de M. Daci Nacereddine qui deviendra chef de la sûreté de Daïra.

En mars 1994, M. Daci, alors commissaire m’ordonna de réaliser des arrestations au niveau de la population d’El-Affroun avec mes collègues et d’organiser des embuscades, chose que j’ai refusée catégoriquement, ne pouvant arrêter arbitrairement de jeunes citoyens et encore moins tuer des gens. J’ai alors demandé mon congé annuel que j’ai obtenu le 6 avril 1994. Je suis parti au Maroc, à Casablanca plus précisément où je me suis rapproché du bureau du Haut Commissariat aux Réfugiés, là, j’ai déposé un dossier pour obtenir le statut de réfugié politique. Malheureusement, quelque temps après, je fus interpellé par la police marocaine à Rabat et on m’a prié de quitter immédiatement le Maroc, m’expliquant que du fait de ma fonction de policier mon dossier de réfugié fut rejeté par le H.C.R.

Je suis retourné au pays et j’ai repris mon travail à l’expiration de mon congé. Après 15 jours d’exercice, je décidais de remettre mon arme et ma carte professionnelle en refusant de travailler au sein de la sûreté nationale. Le commissaire m’a entendu sur P.V. et j’ai quitté le siège de la sûreté de Daïra. Je suis allé chez ma mère à Tlemcen durant quelque temps puis je revins à ma ville El-Affroun où je fus convoqué au commissariat où on me notifia mon licenciement et ce, en juillet 1994. Vers le 20 du même mois alors que je me préparais à vendre ma maison pour aller chez ma mère à Tlemcen et y vivre paisiblement, des ex-collègues de la sûreté de Daïra m’arrêtèrent à mon domicile, vers 13 heures.

Après un interrogatoire, je fus fouetté à l’aide d’un fil électrique sur diverses parties du corps et notamment sur le dos. On me jeta alors dans une cellule, ligoté durant 48 heures, sans manger ni boire.

Après cela, des éléments de la brigade de répression et du banditisme (BRB) de Blida, sont arrivés et m’ont jeté dans la malle. Je fus transféré sur Blida.
Je fus emmené immédiatement, menottes aux poings dans une salle située au 1er étage de la police judiciaire. Le commissaire, nommé Tigha Mohamed, ordonna à ses hommes de me faire subir l’épreuve du chiffon. Ils me placèrent un chiffon sur le visage et versèrent de l’eau dans ma bouche après l’obstruction de mon nez. Je ne pouvais pas bouger, étant ligoté des mains et des pieds. Quand mon ventre se remplit d’eau au point de vouloir éclater, deux agents et le commissaire se mirent à appuyer dessus avec leurs pieds. J’étais totalement asphyxié par le reflux d’eau venant de l’estomac puis je m’évanouis. À mon réveil, j’étais complètement nu et trempé, assis face au commissaire. Ils m’ont suggéré de tout « avouer » mais je répondis : « au sujet de quoi ? ». Ils me citèrent de nombreux noms et affaires dont j’ignorais tout.

On me ramena, devant mon étonnement, à la salle de torture. Mes poignets saignaient du fait de la traction sur les menottes. Du sang coulait de mes jambes. Malgré mon état, les policiers et ex-collègues répétèrent le même supplice du chiffon. Je voyais la mort devant moi. L’un des agents m’assena un violent coup de poing aux parties génitales. Je m’évanouis de douleurs, c’était atroce. Ils me crachaient sur le visage et me déversaient un flot d’insultes et d’insanités de voyous. Un autre coup de pied à la bouche me fit tomber deux dents du maxillaire supérieur.
Après 12 jours de supplices à Blida je fus transféré à l’Ecole de Châteauneuf où j’ai connu à nouveau la torture avec l’électricité.
Mon seul crime était d’avoir quitté la police. Tout un scénario fut monté contre moi et ils m’ont obligé de signer le P.V., les yeux bandés, sans prendre connaissance de son contenu et sous la menace d’être « exécuté sur le champ ». Je fus présenté devant le juge de la cour spéciale d’Alger le 16 août 1994 et incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Prison d’El-Harrach, le 2 septembre 1994
M. Ouandjela Abderrahmane
Ex-officier de police


Ouarti Mohamed, 1993

C’était le 11 avril 1993. Je bricolais dans notre camion, par un après-midi de printemps ensoleillé. Subitement, des véhicules de gendarmerie surgirent et encerclèrent les lieux. Deux gendarmes, doigt sur la gâchette, s’approchèrent de moi, menaçants, pour vérifier mon identité. L’un d’eux me donna brutalement un coup violent avec la crosse de son arme sur la tête, me faisant tomber à terre. Puis ils me mirent les menottes. D’autres gendarmes perquisitionnaient la maison de mes parents, à la « recherche d’armes ».

On m’embarqua alors à la brigade de gendarmerie de Bab Ezzouar et je fus immédiatement introduit dans une grande salle où m’attendait un groupe de gendarmes, sans cagoules. Cette salle était sombre et il y avait tout un matériel posé sur des tables et accroché aux murs. On se croirait dans un atelier de mécanicien.
La question qui m’était posée avec insistance était : « Qui a tué Karima Belhadj ? » Cette dernière (que Dieu ait son âme) a été tuée quelques jours auparavant par des inconnus aux Eucalyptus.

Ce supplice dura deux jours sans interruption. On utilisa la technique du chiffon avec de l’eau sale des W.C. On utilisa également un appareil qui ressemblait à un poste transistor relié à des fiches qu’on m’a placées sur les lobes d’oreilles et sur le sexe. J’étais au préalable immobilisé sur un banc et ficelé par du fil d’acier.
Sous cette contrainte infernale, « j’avouais » tout. Je leur disais que j’étais l’auteur non seulement de l’assassinat de Karima Belhadj mais aussi de cinq policiers et ce, pour que le supplice cesse.

Au troisième jour, après mes « aveux » on me mit dans une autre salle, où il y avait une longue table rectangulaire, aux murs propres non tachés de sang comme la première. Un gendarme m’arrangea mes habits et boutonna ma chemise. Un capitaine, long et maigre, chauve, ayant un accent de l’Est algérien me présenta une feuille écrite en arabe et me demanda de lire chaque paragraphe après chaque question et à haute voix. J’exécutais sans broncher de peur que le supplice reprenne. Il se mit à me poser des questions et je répondais en lisant ce qui était écrit sur les feuilles. Un autre officier me filmait avec une caméra. Les réponses écrites reprenaient mes « aveux » extorqués sous la torture durant deux jours. et allant dans le sens des voeux de l’officier. Il ajouta sur la feuille, en plus des « aveux », que j’avais également participé au hold-up de la poste, de la société algérienne des assurances et du bureau des impôts des Eucalyptus (?!!).

Je lisais machinalement tout ce qui était écrit, alors qu’un capitaine continuait à me filmer. Tout un scénario avait été préparé par les services de sécurité, et dont j’étais le « héros » malgré moi. Il y avait un jeune citoyen qui ne devait pas avoir plus de 16 ans à côté de moi et que je ne connaissais pas, qui tremblait constamment et pleurait sans arrêt. À lui aussi on imposa un scénario préfabriqué de toutes pièces. Il « avoua » avoir fait le gué à l’arrivée de la victime et que des « terroristes » lui aurait donné 300 dinars (?!). Des histoires à dormir debout. Ces gens étaient près à tout faire. À ce moment, je compris le drame de l’Algérie !

J’ai su, bien après, que j’avais fait des « aveux » télévisés au journal de 20 heures où je reconnaissais avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers et d’ avoir dévalisé la poste, les assurances et les impôts des Eucalyptus ! Rien que cela !
Au cinquième jour, des parachutistes sont venus m’emmener de Bab Ezzouar, les yeux bandés vers un lieu de détention inconnu.

Chez eux également, des méthodes sauvages et bestiales furent utilisées comme moyens de torture. En plus de la classique technique du chiffon, on m’appliqua sur mon thorax et mon dos, un fer à souder. Je hurlais de douleurs. J’avais tout le thorax et le dos qui brûlaient. On me mit à plat ventre, en me ceinturant et en m’attachant, et on appliqua le fer à souder sur mon anus. Je sautais malgré les solides attaches. Je sentais des craquements au niveau des os. C’était horrible et atroce. Je les suppliais d’arrêter, leur promettant de dire tout ce que je savais. Je donnais les noms de tous mes parents, mes amis et voisins…
Ces brûlures me faisaient atrocement mal, je ne pouvais plus marcher ni faire mes besoins naturels.

Puis on m’enferma dans une chambre froide, une sorte de congélateur, comme ce que l’on voit chez les bouchers. Je suis resté à l’intérieur, tout nu, la porte verrouillée, pendant près d’une demi-heure environ, je n’avais plus en réalité de notion de temps.

Devant ces supplices, j’étais obligé de dénoncer arbitrairement un voisin qui n’était pas concerné, que Dieu me pardonne. Je leur avais dit que son domicile servait de cache aux « terroristes ». Les parachutistes attaquèrent le domicile de ce malheureux voisin avec des grenades lacrymogènes et terrorisèrent toute sa famille. Ils ne trouvèrent finalement rien chez lui.
J’ai séjourné quinze jours chez les parachutistes. Je n’ai jamais pu localiser le lieu. J’étais isolé 24 heures sur 24, et enchaîné. Seul un morceau de pain rassis m’était jeté de temps à autre.
Puis je fus transféré un bon matin vers Châteauneuf. La torture commença dès mon arrivée. Après les coups de pieds et de poings… d’accueil, je fus jeté dans un W.C. étroit et attaché par une menotte à mon poignet droit sur une barre métallique située au plafond. Je suis resté accroché par la menotte pendant 12 jours, sans boire ni manger. Je faisais mes besoins sur moi, car je ne pouvais pas bouger, « pendu » ainsi par mon poignet. C’était atroce, indescriptible. Je sentais au début des fourmillements et des douleurs terribles à ma main droite comprimée par la menotte. Au bout de quelques heures je voyais ma main gonfler et devenir cyanosée. Puis, au bout de quelque temps je ne la sentais plus, elle était engourdie. Ce supplice de la traction par la menotte dura douze (12) jours. Au septième jour, je commençais à m’évanouir de plus en plus souvent du fait de l’absence d’alimentation.

J’étais comme un fou, j’essayais de crier mais en vain, je n’avais plus de force. Des gouttelettes de sang et de pus coulaient de mon poignet strangulé par la menotte accrochée au plafond.
Au douzième jour, on se rappela de moi et on vint me détacher. Je ne sentais plus ma main qui était totalement engourdie et paralysée, bleuâtre. Les doigts, rétractés, ne pouvaient plus s’étendre.
Pendant trois jours on m’appliqua à nouveau la technique du chiffon et des flagellations avec un fil d’acier.

Je fus à nouveau transféré vers un lieu inconnu, les yeux bandés. Je devinais seulement qu’il s’agissait d’un commissariat. Il m’était impossible de situer le lieu. J’ai séjourné trois jours puis à nouveau je fus transféré, les yeux toujours bandés, vers un autre lieu. C’était selon les dires d’un gardien des lieux, et qui avait un peu de miséricorde dans son coeur, une caserne de la Sécurité Militaire. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à ce gardien inconnu qui, voyant mon état de délabrement, m’a pris en sympathie et m’a réconforté moralement.
Je suis resté près de deux mois chez eux. Je mangeais correctement. On me donnait même du café, le matin, dans une pièce où il y avait un lit.

Une seule fois, j’ai été mis en présence d’un officier qui était très respectueux, qui s’enquerra de mon état de santé et qui m’interrogea non pas sur les accusations auxquelles je m’attendais mais sur les techniques de torture que j’avais subies. J’étais étonné de cette gentillesse et de cet égard. S’agissait-il d’une action psychologique ou était-il sincère ? Dieu seul le sait.
Il faut reconnaître que durant les deux mois passés dans ce dernier lieu secret qui paraîtrait être le siège de la Sécurité Militaire selon le geôlier, à aucun moment je ne fus brutalisé ni encore moins torturé. Dieu en est témoin.

Je fus ensuite et à nouveau transféré à Châteauneuf où, cette fois-ci on me mit avec d’autres détenus et ce, pendant trois mois.
Le 11 décembre, je fus emmené, dans un véhicule et jeté dans une forêt aux environs de Ben-Aknoun où je fus lâché dans la nature vers 15 heures. Je ne savais plus où j’étais, totalement désorienté.
À aucun moment, je ne fus présenté à un juge. Du mois d’avril au mois de décembre, je vadrouillais d’une brigade de gendarmerie à une caserne de parachutistes, sans oublier la sinistre école de Châteauneuf, le local de la sécurité militaire et le commissariat.
Pourquoi ne pas me traduire en justice alors que j’avais « avoué » devant le peuple à travers la télévision avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers, et avoir dévalisé trois institutions ?

On préféra m’handicaper pour le restant de mes jours avec une main droite totalement paralysée.
A ma libération des médecins m’ont dit que j’avais un syndrome de Volkman sévère avec paralysie médio-cubitale. Je dois subir une intervention chirurgicale mais le chirurgien reste sceptique quant à la récupération fonctionnelle.

Témoignage recueilli le 10 janvier à l’hôpital El-Harrach
Ouarti Mohamed


Frères Rahmani M’Hand, Mohamed, Ramdane et Samir, 1993

Nous, frères Rahmani, M’hand, marié, 4 enfants, mécanicien de profession ; Mohamed, employé, marié, 2 enfants ; Samir, célibataire, étudiant en technologie, et Ramdane, célibataire, avons été arrêtés à notre domicile à Kouba, le 7 novembre 1993 à 1 heure du matin par les « nindjas ». Après avoir défoncé la porte, ils ont occupé la maison, fouillant partout, mettant les affaires sens dessus dessous. M’hand a été frappé et brutalisé. L’un des « nindjas » lui a mis la baïonnette de sa kalachnikov sur le cou et lui a dit : « où est la mitrailleuse » (???). Il a répondu qu’il n’avait rien. On le fouilla et on retira de ses habits qu’il avait mis à la hâte 4 500 dinars qu’ils ne lui ont plus restitués. Il dit au policier qui lui prit l’argent qu’il n’avait pas laissé un sou à la maison, il reçut comme réponse un coup de poing à la figure. On nous fouilla à notre tour et on nous jeta à plat ventre dans un fourgon de type Peugeot J5. On resta dans cette position durant tout le trajet, sous les insultes, les grossièretés et les blasphèmes des « nindjas ». On nous emmena à la sinistre école supérieure de police de Châteauneuf (El Biar) et on nous jeta dans des cachots. Au quatrième jour commença le supplice de la torture.

Témoignage de Rahmani M’hand :
J’ai été bastonné, puis je subis l’épreuve du chiffon. Des coups pleuvaient de toutes parts, certains me brûlaient avec des cigarettes. On m’appliqua un appareil électrique qui envoyait des décharges sur tout le corps. Les fils étaient posés sur les parties sensibles et cela à plusieurs reprises, si bien qu’aujourd’hui, après plus de 2 mois, je constate que j’ai un handicap sexuel (pas d’érection).

Au cours de l’interrogatoire, ils m’ont parlé de personnes que je ne connaissais pas. Ils m’ont accusé de les avoir hébergées, j’ai reconnu les faits, étant arrivé au bout de mes forces, sous l’emprise de la torture horrible.
Je « reconnaissais » également avoir remis un fusil-mitrailleur à Aït Bellouk. Ils voulaient par tous les moyens entendre cela. J’ai fini par leur « avouer » ce qu’ils voulaient. Je ne pouvais plus tenir. J’étais dans un état second sous l’effet de la torture.

On me dressa un procès-verbal que j’ai signé sous la menace et les yeux bandés. Malgré mes « aveux » et la signature du P.V. « reconnaissant » les faits, on me tortura à nouveau. Ils voulaient que je reconnaisse être en possession d’un lance-roquette RPG afin de réaliser un attentat aux Anassers (??). Après plusieurs heures de tortures, on me jeta dans ma cellule.
Nous avons été gardés un mois, ensuite nous fûmes transférés au commissariat central où nous sommes également restés près d’un mois, pour être ensuite présentés devant le juge d’instruction le 10 janvier 1994.

Mes trois frères n’ont pas été inquiétés durant la garde à vue.
Je précise qu’au commissariat central j’ai signé un autre PV dont j’ignore le contenu. La garde à vue a duré 65 jours.



Rahouma Abdeslam, 1995

Né le 18 mai 1971, commerçant, demeurant rue Debbih Chérif, Alger.
Le 31 juillet 1995, à 4 heures du matin, suite à une opération de ratissage dans la Casbah, des militaires se sont présentés à mon domicile. Après avoir vérifié mon identité, ils m’ont demandé de les suivre. Ils m’ont mis un sac sur la tête et le visage pour ne pas reconnaître le lieu de destination. Puis ils revinrent à la maison et arrêtèrent mon frère Rahouma Abdelali né le 18 septembre 1974. On lui banda les yeux.

Ils nous ont embarqués dans un fourgon de type J5. Après une quinzaine de minutes, ils nous firent descendre dans un lieu que nous n’avons pas pu localiser en raison du bandage des yeux et du sac mis sur mon visage. Quelqu’un m’a alors enfermé dans une cellule en me disant qu’il allait revenir pour m’ôter le sac sur le visage. Effectivement, quelques minutes plus tard, il revint et m’enleva le sac. Il portait une tenue noire et était cagoulé. Il me donna un violent coup de poing en me demandant mon nom et celui de mes parents puis s’en alla en refermant la porte de la cellule.

À 8 heures du matin, se présentèrent deux individus cagoulés devant ma cellule qui me donnèrent des coups de pieds puis me mirent une cagoule. Ils m’emmenèrent dans une grande salle où se trouvaient un bureau métallique et des hommes en tenue noire et cagoulés. Un individu assis derrière le bureau me demanda mon nom, mon adresse et ma profession. Il m’interrogea sur les gens que je connaissais à la mosquée. Après un moment de silence, les hommes cagoulés autour de moi se mirent à me tabasser à coups de poings et coups de pieds de manière sauvage. Je fus à nouveau enfermé dans ma cellule. Quinze minutes plus tard, ils me transférèrent vers une autre cellule peinte en noir et dont les murs étaient tachés de sang. Il y avait une chaise en bois et tout autour quatorze individus en tenue noire et cagoulés. Certains avaient de gros bâtons en bois. L’un d’eux me jeta à terre et les autres se mirent à me bastonner sans répit et avec toutes leurs forces et ce, durant près de trente minutes. L’un des bâtons se cassa sur mon dos. Ils essayèrent de me relever mais je retombais lourdement, ne pouvant me tenir debout. « Allons poursuivons notre travail » dit l’un de mes tortionnaires. « Non, répondit l’autre, emmenez-le dans sa cellule, nous continuerons le travail dans quelques instants mais avec d’autres techniques. »

Quinze minutes environ après, deux de mes tortionnaires vinrent à nouveau me chercher dans ma cellule pour m’emmener dans une autre salle. Ils me mirent les menottes et m’allongèrent sur une table en ciment. Ils placèrent des menottes à mes chevilles et m’attachèrent ensuite avec un câble, au niveau des jambes, des cuisses et du tronc. L’un des tortionnaires m’arrosa avec un tuyau d’eau puis m’introduisit ce tuyau dans la bouche en me demandant de boire l’eau. Un autre se mit à me tabasser avec son gros bâton en bois puis m’écrasa ma poitrine et mon ventre avec son pied pour que je rejette l’eau ingurgitée de force. J’étouffais. Je vomissais l’eau.
Puis vint la séance d’électricité. Ils me placèrent des pinces sur les lobes d’oreilles et mirent en marche l’appareil électrique.

Aux environs de 12 heures ils m’enfermèrent à nouveau dans ma cellule.
À 13 heures, deux individus entrèrent dans la cellule et me frappèrent à coups de poings et de pieds.
Ces tortures auront duré sept jours.

Le 7 septembre 1995, soit après 37 jours de séquestration, l’un des tortionnaires me demanda de sortir de ma cellule. Au moment où je sortais, il me frappa violemment au visage. Il m’emmena à la sortie du lieu où j’étais séquestré. Il était 22 heures. Devant le portail de sortie, j’ai trouvé une dizaine d’hommes en tenue noire et portant des lunettes noires en pleine nuit. L’un d’eux s’approcha de moi et me demanda ma filiation avec tous les détails. Il demanda à un autre de me ramener à la cellule et de me chercher des habits et des souliers. Il m’emmena alors dans une grande salle où se trouvaient des vêtements et des souliers. Il s’agissait de vêtements de citoyens qui étaient passés par ce lieu de séquestration et de torture. Après avoir mis des habits, il m’emmena dans la cour où m’attendaient deux voitures banalisées de type Mazda 626 et Golf. Ils attachèrent mes poignets avec un câble et me jetèrent à l’arrière de la voiture pour prendre une direction inconnue. Nous sommes passés près du Palais du gouvernement, puis la voiture prit la direction de Soustara. Ils m’enlevèrent mes attaches aux poignets et me demandèrent de partir sans me retourner, sinon ils allaient m’exécuter. Je descendis la ruelle et j’ai entendu au loin des coups de feu. Ainsi j’ai échappé à la mort. Mais je ne connais à ce jour le sort de mon frère Abdelali, arrêté en même temps que moi et porté disparu.

Janvier 2003



Raït Slimane, 1992

Je, soussigné, dénonce les pratiques scandaleuses de ceux qui oppriment les enfants libres de l’Algérie sous couvert de la loi et au nom de la défense des libertés, des droits et de la sécurité des citoyens. Je m’adresse à tous ceux qui vivent sur cette noble terre d’Algérie pour défendre les droits des citoyens à la liberté et à la dignité.
Moi, Rait Slimane, né en 1963, profession maçon, je menais avec mon épouse et mes trois enfants une vie paisible, jusqu’à la nuit du 18 février 1992.
Cette nuit-là nous avons découvert ma famille et moi le visage sombre de l’Algérie. En effet, les forces d’intervention de la gendarmerie ont investi sauvagement mon domicile, ils étaient plus de soixante. Ils ont semé la terreur parmi mes enfants et mon épouse, et m’ont frappé sous leurs yeux.

Après m’avoir immobilisé contre un mur, ils ont éventré et renversé tout sur leur passage, ils ont démoli l’armoire et cassé la vaisselle et se sont accaparés de sommes d’argent et de mes outils de travail, ainsi que quelques biens immobiliers.
Ils m’ont ensuite conduit au Centre de gendarmerie de Bab Ezzouar où commencèrent les pratiques bestiales envers moi et envers d’autres personnes qui s’y trouvaient.
Ils m’ont mis ensuite dans une cave spécialement aménagée pour la pratique de la torture. Il y régnait une température glaciale, je tremblais de froid et de peur.
Ils m’ont complètement dénudé, j’étais humilié et j’avais honte, je ne trouvais rien pour cacher ma nudité, de plus mon corps était glacé.

Je fus pendu par les mains à l’aide de menottes accrochées à une barre de fer horizontale.
Ils ont enroulé autour de mon corps un câble électrique en serrant très fort au point d’avoir cru que j’allais être dépecé.
Ces hommes de loi se sont ensuite acharnés à me brûler la barbe après avoir tenté de me l’arracher avec leurs « propres » mains.
Ils m’ont ensuite mis sur le visage un chiffon préalablement plongé dans de l’eau d’égoûts pendant une longue durée de manière à m’obliger à boire de cette eau et respirer l’odeur nauséabonde.
L’opération dura toute la nuit jusqu’à ce que je perde connaissance.
Ils se mirent ensuite à me battre à coups de bâtons sur tout le corps : visage, poitrine, ventre, cuisses, parties génitales, fesses…
Les agents tortionnaires se relayaient l’un après l’autre et je porte encore les traces des coups et des menottes.

À l’issue de la torture ils m’ont donné une veste et un slip et m’ont jeté dans une cellule contenant déjà douze personnes sans paillasse, ni couverture, ni eau.
On nous a même privés d’aller aux toilettes, ce qui obligea certains de faire leurs besoins devant tout le monde, dans la cellule.
J’ai passé dans cet endroit vingt-deux jours dans cet état et dans ces conditions.
Durant cette période ils nous ont préparé un PV d’inculpation et nous ont obligés à le signer.
Arrivés au tribunal militaire nous fûmes obligés, sous la menace de tortures, de ne pas changer les propos du PV.

Il reste à préciser que les gendarmes du groupement de Bab Ezzouar ont pratiqué la torture au vu et au su de leurs officiers, certains y ont même assisté.
Mais compte tenu des pratiques barbares déjà citées bon nombre de personnes torturées n’osent pas témoigner par peur de représailles sur leurs personnes ou sur des proches parents.

Rait Slimane
Lundi 22 mars 1992



Ramdani Rédha, 1993

Bachdjarah. 31 août 1993. J’étais chez moi avec mon ami Smaïl Kadi, quand ma mère rentra de Boufarik. Un quart d’heure après son retour, notre maison fut encerclée par des gendarmes et des policiers qui se mirent à frapper violemment à la porte. Au moment où j’allais ouvrir, je fus surpris par la présence de gendarmes devant moi. Ils avaient défoncé la porte. Ma mère me suivit et nous nous retrouvâmes entourés par des gens armés qui nous braquèrent le canon de leurs armes sur nos tempes. Ils m’ordonnèrent de me mettre à plat ventre, chose que je n’ai pas acceptée. On me sortit brutalement dehors en m’insultant et en me demandant si j’hébergeais un blessé à la maison. Je répondis qu’il n’y avait pas de blessé chez moi. Quand ils me jetèrent violemment sur le sol ils me demandèrent à nouveau qui était la personne cachée chez moi. Je répondis qu’il s’agissait d’un ami. « Est-il armé ? » me demanda l’un d’eux ? Non ! Répondis-je. Furieux, ils menacèrent de me tuer sur le champ. Leur chef ordonna à un gendarme de tirer sur moi s’il entendait des coups de feu.

Mon ami sortit pour éviter le pire, craignant le dynamitage de la maison. Ils nous jetèrent ma mère, mon ami et moi dans un fourgon type Peugeot J5, les poings liés.
On me demanda où se trouvait mon frère Samir ? Je leur répondis qu’il était au marché de Boudouaou. Ils jetèrent ma mère et mon ami dans des cellules du commissariat, et m’embarquèrent à la recherche de mon frère au marché. Il n’était pas au marché, et les policiers, furieux, me frappèrent de toutes leurs forces et me traitant de tous les noms. Alors que nous étions au marché à la recherche de Samir, ma mère fut agressée et bastonnée malgré son âge et les interventions chirurgicales qu’elle venait de subir. À notre retour je fus conduit dans une salle de torture. On m’ordonna de m’asseoir, on lia mes pieds à mes poings par-derrière et on passa un gros bâton pour me suspendre ainsi. Des coups pleuvaient de tous les côtés, tout en me demandant qui avait ramené mon ami Smaïl à la maison ? Je leur répondis qu’il était venu seul, comme d’habitude pour me tenir compagnie et discuter. On me plaça un morceau de chiffon mouillé sur le visage. Je n’arrivais plus à respirer et on commença à me verser de l’eau sale dans la bouche. On menaça de me tuer si je persistais à ne pas répondre « correctement » à leurs questions. Devant les affres et les souffrances de la torture que je subissais, je finis par leur « avouer » que c’était mon frère Samir qui avait ramené mon ami Smaïl. On m’interrogea ensuite sur des « terroristes » que je « connaîtrais ». Devant mes réponses négatives, je reçus une floppée de coups. On me menaça de me sodomiser si je continuais à nier les faits. L’un d’eux commença à toucher mon postérieur et l’autre voulut m’introduire un manche à balai dans l’anus. Le soir on me conduisit à mon quartier, Bachdjarah, pour leur montrer le domicile de Mohamed, un ami que j’avais dénoncé sous la torture, sans qu’il n’ait rien fait. Mohamed était absent de son domicile.

Les policiers se mirent alors à me rouer de coups. Je suis resté 16 jours au commissariat du quartier puis nous fûmes transférés, ma mère, mon ami et moi au commissariat central d’Alger. Là, nous sommes restés cinq jours sous les insultes et les menaces permanentes des policiers avant d’être incarcérés à la prison d’El-Harrach le 21 septembre 1993.

Ramdani Rédha et sa mère Boudjema Malika
Prison d’El-Harrach, octobre 1993



Rebaï Mohamed, 1995

Officier de police, in Lettre ouverte de M. Rebai à propos de l’affaire « Taiwan » au président de la République. 2000

Le 2 janvier 1995 vers onze heures et demi environ, et alors que je me trouvais dans mon bureau à la sûreté de Daïra de Bab-El-Oued, j’ai été convoqué par le chef de sûreté de Daïra, le colonel de police Alouani qui m’a demandé de rejoindre monsieur Tifaoui Smail, président du Conseil Populaire de la Ville d’Alger, afin que ce dernier me désigne des agents peintres pour restaurer le siège de la sûreté de Daïra.

Après avoir déjeuné et à 13 h 30 je me suis dirigé, seul, à bord d’un véhicule de service au bureau de monsieur Tifaoui Smail que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer à deux reprises, au début de l’affaire Guendouzi Toufiq comme je l’ai écrit ci-dessus. Après quelques minutes seulement de mon arrivée à son bureau pénétra le colonel de police Bensaid Mohamed, chef de la section de police judiciaire au Service Central de répression du banditisme, accompagné de deux de ses éléments. J’avais déjà travaillé sous ses ordres lorsqu’il était chef du service de police judiciaire de la Wilaya à la sûreté de la Wilaya d’Alger.

Après échange des salutations d’usage, le colonel me demanda de l’accompagner au siège de son service de Châteauneuf pour, selon ses dires, l’aider à identifier un logement dont l’adresse, donnée par un terroriste détenu au service, se trouve aux environs de la Casbah. Je n’y voyais aucun inconvénient, étant un agent de sécurité dont le devoir est d’apporter sa contribution dans ces circonstances, d’autant plus qu’étant originaire de la Casbah, j’en connaissais les ruelles. J’avais d’ailleurs déjà aidé ce service à localiser des adresses communiquées par des personnes arrêtées pour terrorisme.

J’ai donc accompagné ce responsable à son bureau pour me retrouver entouré de plus de dix de ses éléments. Il me demanda de lui remettre mon arme, ce que je fis. Il me demanda ensuite de lui remettre mon portefeuille. Je m’exécutais. Il me dit alors : « Mes éléments veulent te questionner sur un sujet précis. » Puis il quitta la pièce.

Immédiatement après, les enquêteurs me posèrent cette question : « Ecoutes Rebai ! Quelle est ta relation avec le terrorisme ? » J’ai réagi en souriant, pour répondre : « Votre question me surprend, d’autant plus que plusieurs d’entre vous me connaissent très bien pour avoir participé avec la majorité d’entre vous à différentes opérations de lutte contre le terrorisme. » Ils me demandèrent alors de les accompagner au sous-sol dans lequel étaient situées les cellules et les salles de torture.

Là, je dus me déshabiller sur leur ordre ; ils me ligotèrent les mains derrière le dos et m’étalèrent sur un banc en ciment. Puis commença une série sophistiquée de torture.
En réalité, ce que j’ai subi comme torture, coups, insultes, diffamations et atteintes à ma dignité et à mon honneur n’est pas aussi important pour moi. Ce qui m’a gêné et consterné dans cette histoire c’est le fait que tous les tortionnaires qui ont exercé leurs violences sur ma personne à tour de rôle est que leur unique question et argument fut que l’officier de police Touadi Hachemi, le chef de brigade de la police des frontières du port d’Alger, aurait « tout reconnu » et que je devais avouer à mon tour de tous les faits. Je répondais que je ne comprenais absolument pas ce qu’ils voulaient dire par là, et pourquoi ne pas me confronter à cet officier sur les faits qui lui seraient reprochés.

Tout au long des cinquante-six jours de garde à vue, passés dans les cellules de la Brigade de Répression du Banditisme de Châteauneuf, sous la violence de toutes les formes de la torture que les tortionnaires s’ingéniaient à découvrir, puisque j’ai subi des fractures du bras et de quelques côtes — en plus de nombreuses déchirures musculaires de la poitrine et du dos — je fus à chaque fois délaissé dans la cellule sans soins. On s’imagine dans ces conditions que je ne pouvais me préoccuper de mon hygiène ou de mon alimentation surtout que les responsables du service ont donné l’ordre aux gardiens de s’abstenir de m’aider en quoi que ce soit, ni même de me parler.

Dans la nuit du 25 février 1995, et aux environs de dix heures du soir (22 heures), un enquêteur s’est présenté dans ma cellule, porteur d’un procès-verbal d’audition rédigé en mon nom, pour me demander ma signature sur le document. J’avais refusé de signer après avoir lu son contenu puisqu’il comportait des déclarations qui m’étaient attribuées d’autorité. J’avais alors dit à cet enquêteur : je préfère mourir que de reconnaître des faits que vous m’attribuez, surtout après tout ce que j’ai réalisé comme travail pour l’appareil de la sûreté nationale. L’enquêteur quitta la cellule en emportant son procès-verbal.

Le lundi 26 février 1995, soit cinquante-six jours passés dans les cellules du service central de répression du banditisme (SCRB) de Châteauneuf, je fus présenté à justice. La question se pose de savoir pourquoi avoir violé l’article 22 du décret législatif numéro 92-03 du 30 septembre 1992, relatif à la lutte contre la subversion et le terrorisme, applicable à l’époque ? Ce texte prévoit textuellement qu’il est possible de prolonger la garde à vue prévue à l’article 65 du code de procédure pénale sans toutefois que la durée totale ne puisse excéder douze jours. Or, cette durée fut dans mon cas de cinquante-six jours sans parler de l’attention toute « spéciale » dont je fus l’objet.


Redjimi Boualem, 1996

Il a été arrêté le 10 juin 1996 et détenu à Châteauneuf du 10 au 23 juin 1996, date de sa présentation au Parquet d’El-Harrach, à la 3e chambre d’instruction. Il a été incarcéré à la prison d’El-Harrach, écrou n° 82268. Il a été jugé le 6 mai 1997 et condamné à une année de prison avec sursis. Boualem a déclaré à son avocat, Me Khelili, qu’il avait été soumis à un traitement odieux et barbare durant sa détention dans les locaux de la police : torture au chiffon imbibé d’eau sale mélangée à du crésyl, électricité, menaces d’attentat à la pudeur ; ces mauvais traitements ont duré trois jours sans discontinuité.

 


Publié dans TORTURE EN ALGERIE(31) | Pas de Commentaires »

Torture en Algérie : La machine de mort (6)

Posté par algeriedemocratie le 8 juillet 2009

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

K

Kaci Abdelkader
Kaouane Hassen
Kara-Ahmed Abdelkader
Kazi Abdenacer
Kentour Brahim
Kerchouche Mourad
Kerkadi Ahcène
Khechai Abderrachid
Khider Omar
Koudri Abderrezak

Kaci Abdelkader, 1994

Né le 8 février 1964 à Larbaâ (wilaya de Blida), technicien supérieur en électromécanique et commerçant, demeurant à Larbaâ, a été enlevé à son domicile le 15 mars 1992 à 22 h 30 par une vingtaine de policiers et de parachutistes, sans présentation d’un quelconque mandat d’arrêt. Il sera emmené au commissariat de Larbaâ et enfermé dans une cellule du sous-sol. Aux environs de minuit, des policiers et deux parachutistes viendront extraire ce citoyen de sa cellule pour le conduire à la salle de torture.
L’équipe de tortionnaires, composée de cinq personnes était dirigée par un officier parachutiste surnommé « Rouget ».

La victime sera soumise à une panoplie de supplices. Il sera jeté, totalement dévêtu dans une baignoire, en lui immergeant la tête dans l’eau, jusqu’à suffocation. Un parachutiste l’obligera à avaler du tabac de cigarettes qu’il lui introduisait par la force dans sa bouche. Un autre l’obligera à boire de l’urine contenue dans un récipient. Il sera ensuite violemment tabassé sur la tête et dans le dos avec un gros bâton. Sous la violence des coups, il saignera de sa tête et perdit connaissance. Il se réveillera plus tard dans sa cellule, grelottant de froid.

Au deuxième jour de séquestration, il sera à nouveau conduit de nuit dans la salle de torture. Les mêmes tortionnaires s’appliqueront à utiliser les mêmes méthodes de torture que la veille, en ajoutant la classique technique du chiffon. La victime, abattue et exténuée, rejoindra sa cellule en rampant, sous les coups de pieds et de poings de ses tortionnaires. Il restera oublié ainsi dans sa cellule durant quatre jours.

Au septième jour de séquestration, il sera transféré vers la caserne militaire située au lieu-dit « La SAS » situé sur la route Larbaâ-Tablat, près de la brigade de gendarmerie. Il sera pris en charge par l’officier Djamel dit « coupe Haus », connu dans la région pour la pratique des sévices sexuels, et ce, durant trois jours.
Après six semaines de séquestration et de tortures, il sera présenté au juge d’instruction du tribunal de Larbaâ qui ordonna sa libération provisoire. Il sera contraint à se présenter quotidiennement au commissariat de sa ville.
Le 29 juin 1992, alors qu’il se trouvait au commissariat de Larbaâ pour signer le registre de présence, il sera enlevé par des militaires lors d’une rafle et emmené vers une caserne où il sera séquestré durant trois semaines.
En octobre 1992, les forces spéciales l’arrêteront à nouveau avec son frère Rachid, handicapé physique, ainsi que plusieurs autres citoyens. Il sera détenu dans une caserne située près de l’usine dite Profilor, durant trois semaines et subira bastonnades, insultes et menaces de mort.
À sa libération, ce citoyen quittera le pays pour se réfugier en Suède où il poursuit à ce jour un traitement pour les séquelles physiques et psychologiques.



Kaouane Hassen

Après mon arrestation, on m’emmena vers un endroit où j’ai commencé à être torturé. Les tortionnaires me firent entrer dans une pièce, me donnèrent une « Combinaison » et m’ordonnèrent de la mettre. Ils insistèrent pour que je me déshabille devant eux. J’ai considéré cela comme une atteinte à mon honneur. S’en suivirent alors les insultes et les pires grossièretés. La torture commença juste après.
Ils m’ont fait asseoir sur une chaise et m’ont placé les menottes, mains derrière le dos. Ensuite, ils me frappèrent au visage. Le sang giclait de mon nez et un bout de ma langue s’est coupé. À la suite de quoi, je n’ai pas pu ouvrir ma bouche pendant deux jours. Je ne pouvais manger que de la nourriture liquide qu’ils me donnaient dans un bol en plastique. Mais la torture continua quand même.
Ils m’ont mis sur un lit en fer, ont ligoté mes mains et mon pied gauche, et m’ont torturé à l’électricité. Je ne peux décrire l’atrocité de la douleur que j’ai ressentie. C’est une douleur indescriptible. Depuis ce temps je suis complètement horrifié. Je sens que les pulsations de mon coeur ont augmenté, et mon corps me donne l’impression qu’il est rempli d’épines. Mais mon principal souci actuellement concerne mon pied gauche. Je ne sais pas s’il s’agit d’une cassure ou d’un hématome. La blessure, très apparente, me fait horriblement mal.
Je termine ce témoignage en signalant que l’un de mes tortionnaires me menaça de sodomisation.

Kaouane Hassen
(E.M.P.R) — Prison militaire de Blida



Kara-Ahmed Abdelkader, 1995

Enlevé le 26 mars 1995 par trois hommes armés en tenue civile qu’il prit pour des terroristes. Il tenta de fuir ce qui provoqua des tirs de sommation de leur part. Dès qu’il s’arrêta, il fut violemment embarqué à l’arrière d’une 404 bâchée, visage plaqué au sol (plancher) et rué de coups de pieds sur le visage et sur toutes les parties du corps. Il a été piétiné durant tout le trajet qui séparait le lieu d’arrestation et les locaux de détention et de torture (Châteauneuf).
Pendant un mois et cinq jours passés dans la cellule, il fut soumis à des actes de torture affreux et inhumains : coups de poings et de pieds alors qu’il avait les mains menottées derrière le dos avant de subir le chiffon mouillé d’eau sale, et l’électricité. Ces actes de torture étaient accompagnés de gestes et de propos attentatoires à sa dignité : harcèlement et menaces sexuels par un des policiers en état d’ivresse surnommé HAFID (moustachu), menaces de mort par des cris, du genre « tue-le ». Il fut empêché de dormir par des jets d’eau sur le corps et des hurlements atroces venant des cellules voisines. il pense même qu’il y a plusieurs autres victimes, y compris des personnes âgées qui auraient été exécutées de cette manière.
Les sévices commençaient a 8 heures pour s’arrêter a 17 heures Dans sa cellule d’autres suppliciés ont gravé sur le mur « ici Chevalier », ce qui correspond au lieu de détention appelé aussi bien Chevalier ou Châteauneuf. Il portait des traces de menottes sur les poignets lors de la visite de son avocat, Me Khelili, à la prison. Toutes les autorités : présidence, exécutif, judiciaire, ont été saisies sans qu’ils aient donné suite aux requêtes, y compris l’ONDH. Une demande de liberté provisoire du 6 juin 1995 a été rejetée par le magistrat instructeur.

Kara-Ahmed Abdelkader
Ecrou N° 76.576 Prison d’El-Harrach



Kazi Abdenacer, 1992

Le 27 octobre 1992, très tôt le matin, plus précisément à 3 heures, nous sommes réveillés en sursaut par les bruits des coups sauvages assenés à la porte de notre domicile familial, par des hommes en cagoule, munis d’armes automatiques, ils ressemblaient aux terroristes des films policiers.

Un instant après, ma mère d’un âge très avancé ouvre la porte et se trouve nez à nez avec ces hommes étrangers qui lui affirment être de la sûreté nationale.
Dès que j’entendis prononcer mon nom, je me suis présenté à eux, et sans ménagement aucun on me mit les menottes et on me sortit de la maison manu militari, l’espace d’un instant j’oubliais mon sort, lorsque j’entendis les cris déchirant de ma mère, dans le silence de ce début de matinée, qui ne manquèrent pas de réveiller l’ensemble des voisins.
Je fus donc, embarqué dans leur voiture comme un hors la loi, car tout le quartier de la cité des Anassers a été bouclé, comme s’ils venaient arrêter un criminel notoire.
Ensuite, les deux voitures Peugeot 505 et Nissan des forces d’interventions rapide se dirigèrent vers le 4e arrondissement de la Wilaya d’Alger (poste de police de Cavaignac).
À 3 h 20, ma descente de voiture s’effectua avec une volée de coups sur la poitrine et à la tête à l’intérieur, on versa sur mon corps de l’eau froide alors que je me trouvais agenouillé, face contre le mur, sur une grille de ferraille (semblable à celle utilisée pour la construction).
La bastonnade a duré environ deux heures à la suite de laquelle on me fit monter à l’étage supérieur suite aux instructions d’une personne habillée en civil, je fis mon entrée dans le bureau dans un état lamentable, et là aussi une pluie de coups s’abattit sur mon corps déjà mortifié, et ce, à l’aide d’une chaise métallique.

La personne en civil devait être un inspecteur de police âgé d’environ 30 ans, celui-ci, tout en proférant des propos obscènes pointa son revolver sur ma tête pour augmenter ma terreur.
Peu après, on me fit descendre dans une cellule où on me fit subir le supplice du chiffon sur le visage, durant vingt minutes, attaché, à la manière dont on lie un gibier.
La cellule avait une surface qui n’excédait pas 3 m x 3,20 m et servait de lieu détention pour six personnes.

Et, en raison de la violence des coups je ne pus m’endormir, je restais donc ainsi dans cet état sans nourriture ni boisson jusqu’à une heure et demie.
À partir de ce moment-là le supplice augmenta d’un cran, et éveilla en moi le souvenir horrible des scènes de film de guerre. En effet, on enfonça des clous dans mon corps d’une profondeur de 20 mm, alors que ces clous étaient reliés à des fils électriques.
Voyant que l’heure de la vraie torture avait sonné, je priais Dieu, pour mourir et m’éviter ainsi ce supplice.

Le courant traversait tout mon corps comme si j’étais un conducteur électrique.
Cela a duré environ vingt interminables minutes. Comme je commençais à perdre conscience, on me ramena à la cellule encore une fois.
Je tremblais et grelottais de tout mon corps, j’étais entre la vie et la mort.
À 9 heures du matin, c’est le retour au lieu de la torture, après une heure et demi de chiffon, je montais à l’étage supérieur en compagnie de quatre ou cinq civils.
L’interrogatoire était entrecoupé de coups sauvages de la tête contre le mur et des coups avec une barre de fer dans le dos et sur la tête, j’étais ensanglanté, mon sang a coulé pendant une heure et demie environ. Et poussés, par une pulsion démoniaque, ils sont allés jusqu’à éteindre leurs cigarettes dans ma main (« Ta main est mon cendrier », a lâché l’un d’eux).
Ce jeudi à 9 heures du matin, après le supplice du chiffon (une demi-heure), je me retrouve dans le bureau, selon toute apparence, de l’officier de police ou chef de poste de police, celui-ci m’ordonna de comparaître devant lui sur les genoux, en plus de cette humiliation j’ai eu droit à des insultes, si vulgaires qu’elles contrastaient avec l’élégance de la tenue de cet officier.
Il avait un âge qui variait entre 44 et 46 ans, de peau brune, taille 1,75 m et de corpulence moyenne.

Il fit un geste à ses hommes présents dans la salle pour reprendre la bastonnade au moyen d’une barre de fer, si bien que le sang a recommencé à gicler de ma tête, pendant quarante minutes.
À la suite de quoi, on posa mes mains attachées sur le chauffage du couloir, à cet instant je me savais plus qui j’étais ni où j’étais…
On ne me relâcha qu’à la nuit tombante et je me retrouvais dans le couloir menant aux cellules.
Profitant de cette « accalmie » j’ai essayé de m’endormir, mais je fus réveillé en sursaut par un inspecteur de police qui me cracha sur le visage et jeta des propos injurieux et obscènes accompagnés de coups de bâtons.
Je demeurais dans cet état lamentable, toujours sans nourriture ni sommeil jusqu’à la fin de la matinée du vendredi où j’ai pu me reposer un peu.
Le samedi 31 octobre 1992, la veille de la commémoration du 1er novembre 1954, anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution algérienne, et plus exactement à 3 heures de l’après-midi, j’ai reçu la visite d’un civil qui m’a demandé de le suivre à son bureau au 1er étage, il était âgé de 33 ans, blanc de peau, portant une moustache noire, ayant 1,70 m de long environ et mince de corpulence et enfin habillé tout en jeans, selon toute vraisemblance, il devait avoir le grade d’inspecteur de police.

L’interrogatoire débuta par des questions sur des sujets que j’ignorais complètement, je répondais toujours par les mêmes réponses (je ne sais pas, je ne le connais pas). Cela a duré environ 25 minutes, je fus conduit par la suite au couloir dans un état de santé inimaginable, assimilable à un mort vivant. Grâce à Dieu, je fus pris en charge par quelques détenus qui m’ont fourni de la nourriture et de l’eau.
Le mardi 3 novembre 1992, le même scénario se répéta ainsi que le jour suivant. Mais le vendredi, cette personne, en civil, était accompagnée de deux autres détenus habitant le même quartier que moi, il s’agit en fait de Driss Chanane et de Rachid Laadjimi.
Il nous enferma ensemble un moment en nous épiant d’un trou sur la porte.
Peu après, en ouvrant la porte il nous déclare que nous sommes sauvés parce que nous ne sommes pas concernés par l’affaire ? !!!
Nous vous demandons a-t-il dit de nous pardonner, Dieu ne pardonne-t-il pas les erreurs des hommes… ?

L’après-midi on me sortit de la cellule en m’intimant l’ordre (sous la menace d’un CRS) de signer un P.V. Je me suis exécuté sous la contrainte.
La nuit, à 00 heures précises, je fus transféré au Central (poste central de la sûreté de Wilaya). Le lendemain, jeudi, j’ai été traduit devant le tribunal d’Alger (Abane Ramdane), qui a décidé la détention préventive. Je souligne que le Procureur de la République et le juge d’instruction étaient témoins de mon état de mort vivant.
Dieu est témoin de ce que j’avance.

Kazi Abdenacer — détenu
Né le 7 mai 1965 à Alger Centre. Tailleur.



Kentour Brahim, 1994
Ce qui suit est le récit de tristes moments passés dans les geôles du régime dictatorial algérien, tels que je les ai vécus jour après jour… J’ai frôlé la mort à plusieurs reprises. Je n’avais jamais pensé que la barbarie pouvait atteindre un tel stade et que des Algériens pouvaient faire de tels actes de sauvagerie.

Ce qui suit est ce que ma mémoire traumatisée a pu retenir de l’enfer que j’ai passé. Dieu en est témoin.

Chronologie des faits

1er jour (27 mai 1994)

Je revenais en compagnie d’un ami d’un voyage en Europe, via le Maroc. Nous voyagions dans une Audi 100. Il était 10 h 30. Au niveau de la douane, nous avons été surpris par le mauvais accueil des douaniers, leur brutalité et les insultes à notre encontre. Après la fouille du véhicule, nous sommes restés en attente près de quatre heures, sous la garde des agents. Ils nous ont saisi tout ce que nous avions ramené de voyage, comme vêtements, lunettes de vue… Même nos propres habits nous ont été enlevés. Nous sommes restés avec nos pantalons seulement. Personnellement, ils m’ont saisi 5 800 francs français, 1 200 dinars algériens et 200 dirhams marocains. Même la cuisinière ramenée du voyage a été saisie. Les agents de douane travaillaient en collaboration avec les services de sécurité qui ne se sont pas gênés pour nous frapper et à nous humilier.

Nous avons alors été transférés, les yeux bandés, dans un centre de la Sécurité militaire à Maghnia (Tlemcen). L’interrogatoire a commencé sous les coups et les insultes. C’était un véritable entraînement pour eux. Ils s’exerçaient et échauffaient leurs muscles sur nous. L’un des agents de la SM nous donnait des coups de poing, l’autre des coups de pied, un troisième nous bastonnait avec une canne. Ils nous ont posé des questions sur des faits totalement étrangers pour nous et avec lesquels nous n’avions aucune relation. Cette situation a duré deux heures, puis nous avons été transférés dans un véhicule Volkswagen vers un vaste terrain où nous attendait un hélicoptère. Nous avons été pratiquement jetés à l’intérieur, sous les insultes et les menaces de nous jeter par-dessus bord en plein ciel.

L’atterrissage s’est fait quelques minutes plus tard sur un autre terrain. Je pense qu’il s’agissait d’une base militaire d’Oran, le trajet était court et l’accent des militaires était celui de là-bas.

Nous avons été emmenés directement vers une salle spécialement aménagée pour la question, d’après sa disposition et les instruments qui s’y trouvaient. L’enfer d’une torture aveugle et cruelle a commencé. Les questions portaient sur des faits avec lesquels nous n’avions rien à voir. Ils nous ont questionnés sur des personnes que nous ne connaissions pas. Lorsque nos réponses ne leur convenaient pas, ils redoublaient d’efforts dans le supplice.

Ils m’ont fouetté avec un gros câble électrique, puis m’ont frappé avec une barre. Ils sont ensuite passés à la gégène en me plaçant des électrodes sur les lobes des oreilles et sur le sexe. C’était atroce. À la fin, ils m’ont plongé la tête dans un bassin d’eau sale, jusqu’à l’asphyxie. Cette séance a duré de 17 heures à environ minuit. C’était inimaginable. Il faudrait quand même que l’opinion publique sache de quoi ils sont capables.

J’ai du mal à citer, par respect et par pudeur, les autres méthodes utilisées contre moi, qui m’ont humilié et touché à mon honneur. Avec tout le respect que j’ai pour l’opinion publique qui lira peut-être un jour ce témoignage, je dois raconter comment ils m’ont attaché le sexe avec un fil solide et l’ont tiré de toutes leurs forces vers le plafond. Je hurlais de douleur. Je souhaitais que la mort m’emporte pour échapper à cette cruauté barbare. Je me suis évanoui et, selon mon compagnon d’infortune, j’aurais fait alors un arrêt cardiaque. Toujours selon mon ami, les tortionnaires se seraient affolés. Ils auraient fait appel à un médecin militaire qui aurait utilisé un défibrillateur, pour réanimer mon coeur. C’est grâce à Dieu et à Sa miséricorde que je suis encore en vie. En me réveillant quelques heures plus tard, je me suis retrouvé complètement dévêtu, la poitrine brûlante, étourdi… Ce n’était pas un cauchemar, c’était la triste réalité. Malgré mon état de santé extrêmement critique, j’avais les poignets et les chevilles liés.

Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je voyais mon corps endolori couvert de sang. J’avais une soif intense. Pas une seule goutte d’eau ne m’a été donnée. Je n’ai pas fermé les yeux de ce qui restait de cette nuit. Les gardiens frappaient régulièrement à la porte de ma cellule pour m’empêcher de dormir, en me traitant de tous les noms.

2e jour (28 mai 1994)

Dans la matinée, j’ai reçu la visite du médecin militaire. Il m’a demandé si j’allais bien. Je ne savais comment lui répondre. J’étais dans un piteux état.

Une heure après, trois hommes sont venus. Ils ont pénétré dans la cellule et m’ont roué de coups sans me poser une seule question. Quelques instants plus tard, un officier est venu. Il m’a dit textuellement : « Ici il n’y a ni justice, ni droits de l’homme ni Bon Dieu. » Puis il m’a insulté, en proférant des obscénités indignes de son grade. C’était un langage de voyou. Il m’a ensuite dit : « Qu’es-tu venu faire en Algérie, espèce de harki, de traître à la patrie ? » Puis il est parti en fulminant.

En milieu de matinée, on m’a fait sortir en compagnie de mon ami, les yeux mal bandés. On nous a fait monter dans un véhicule qui a démarré en trombe. Nous nous sommes retrouvés sur un aéroport. À travers mon bandeau, j’ai aperçu la piste et le petit avion qui nous attendait.

L’avion s’est posé sur l’aérodrome militaire de Boufarik. Nous étions aux environs de 19 h 30. Le soleil commençait à se coucher. J’ai aperçu, toujours à travers mon bandeau, six à sept agents en civil sur la piste d’atterrissage. Deux d’entre eux avaient des caméras et nous filmaient. Nous avons été conduits vers un véhicule banalisé qui nous attendait. Il nous a menés vers une destination inconnue. Nous avons été jetés dans des cellules d’isolement. Il faisait nuit. J’ai été réveillé en pleine nuit et emmené dans un bureau. J’avais en face de moi un colonel, et à ses côtés un commandant. Ils m’ont précisé d’emblée qu’ils savaient tout sur moi, depuis longtemps, et que je n’avais rien à leur apprendre de nouveau (!). Ils m’ont dit que j’étais surveillé depuis 1965 ! Honnêtement, je pensais qu’ils tentaient de m’intimider. J’ai été surpris quand ils m’ont montré un volumineux dossier portant mon nom. Il y avait tout ce qui concernait mes activités politiques depuis les années 1960, mon opposition à Houari Boumediene, mes activités politiques avec Ben Bella. Le colonel était correct et respectueux.

Puis on m’a sorti du bureau des officiers et on m’a enfermé à nouveau dans ma cellule d’isolement, sans boire ni manger depuis quarante-huit heures.

3e jour (29 mai 1994)

J’ai été transféré d’assez bonne heure dans l’un des bureaux du centre. De nombreuses questions m’ont été posées. La torture a repris, avec, cette fois-ci, la technique du chiffon et la gégène. Ils m’ont cité plusieurs noms et m’ont demandé quelles étaient mes relations avec les personnes citées. Ils m’ont montré plusieurs photos de ces personnes qui m’étaient inconnues. Finalement, ils m’ont confronté avec des personnes que je ne connaissais pas.

4e et 5e jours (30 et 31 mai 1994)

On m’a oublié dans ma cellule et c’était tant mieux. Deux journées sans supplices.

Du 6e au 11e jour (1er au 6 juin 1994)

Je suis resté dans ma cellule. Mon état de santé était précaire. Mes plaies s’étaient infectées. Mon corps était endolori. Je ne pouvais ni m’asseoir, ni marcher, ni dormir.

12e jour (7 juin 1994)

Ce jour-là, on s’est souvenu de moi et on est venu me chercher pour une nouvelle séance de torture qui a été brève.

13e jour (8 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne et isolé dans une cellule… Un officier est venu me voir dans la cellule. Le soir, j’ai été à nouveau ramené au centre de la Sécurité militaire.

14e jour (9 juin 1994)

Mes geôliers m’ont emmené voir un médecin vu que mon état de santé s’était dégradé. Je leur en suis reconnaissant. Malheureusement, cette rahma (miséricorde) n’a pas duré longtemps. Le soir même, j’ai été emmené dans la salle de torture ou j’ai été brutalisé. Ils m’ont questionné sur mes relations avec les fils de Abassi Madani et sur mes relations en France et à Oran. La séance de torture a duré près de deux heures et demie. Ils m’ont questionné sur une organisation dont j’entendais le nom pour la première fois, l’OLTA. Le quotidien Le Matin avait cité cette organisation ainsi que mon nom. J’ai été atrocement torturé pour mon « appartenance » à une organisation fictive et sur dénonciation d’un quotidien. C’était la première fois que j’entendais parler de ce sigle. Ils m’ont ensuite présenté une liste de noms. Ils m’ont confectionné un nouveau dossier et m’ont enfermé dans ma cellule.

15e jour (10 juin 1994)

Rien de particulier à signaler.

16e jour (11 juin 1994)

Une journée sans torture. J’ai été emmené dans un bureau où ils ont complété mon dossier.

17e jour (12 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne des environs d’Alger. Il paraît qu’il s’agissait de Châteauneuf. La nuit, on est venu me sortir de ma cellule et on a pris des renseignements. Un colonel est venu me voir et me questionner sur mes activités au sein du mouvement islamique. Il m’a surpris en me disant qu’il me connaissait depuis fort longtemps. Il m’a interrogé sur mes activités politiques avant que je ne connaisse Ben Bella et m’a dit : « Tu as toujours été un terroriste. » Je n’ai pas répondu à cette provocation.

18e jour (13 juin 1994)

Rien à signaler.

19e jour (14 juin 1994)

J’ai été emmené tôt dans la salle de torture. C’était pour une séance de bastonnade. Les tortionnaires se sont rués sur moi avec des câbles et des barres de fer. Ils ne m’ont posé aucune question. Ils me disaient seulement : « Parle ! Parle ! » Ils ont voulu pratiquer sur moi des actes que la pudeur et le respect m’interdisent de décrire. Les tortionnaires avaient des gueules d’animaux enragés. Aucune retenue ni pitié. Ils n’avaient à aucun moment le comportement d’êtres humains. Un coeur de pierre. C’était désolant.

20e et 21e jours (15 et 16 juin 1994)

Les tortionnaires ont continué à remplir mon dossier. Leur imagination était débordante. Ils pouvaient tout se permettre. Des renseignements sur mes activités, ma vie, mon appartenance politique. Celui qui remplissait le dossier était correct. Les autres me menaçaient, avec leur langage vulgaire.

Du 22e au 32e jour (17 au 27 juin 1994)

Rien à signaler.

33e jour (28 juin 1994)

J’ai été torturé ce jour-là car ils voulaient obtenir des renseignements sur une personne demeurant à Oran et qui aurait été citée par une autre personne torturée. Je ne connaissais pas cette personne.

34e jour (29 juin 1994)

On m’a fait signer sous la contrainte et la menace le procès-verbal que je n’avais pas lu. On m’a forcé à signer le texte. Devant ces barbares, je n’avais pas le choix.

35e et 36e jour (30 juin au 1er juillet 1994)

Rien à signaler.

37e jour (2 juillet 1994)

On m’a interrogé avec brutalité sur une personne qui aurait été arrêtée à… Paris.

Du 38e au 40e jour (3 au 5 juillet 1994)

Durant ces trois jours, je suis resté enfermé dans ma cellule.

41e jour (6 juillet 1994)

J’ai été présenté au tribunal d’exception d’Alger, après quarante jours de séquestration et de tortures. Le juge m’a signifié mon incarcération à la prison d’El-Harrach.

Kentour Brahim.
Prison d’El-Harrach, le 20 août 1994.
(N° d’écrou 72230)



Kerchouche Mourad, 1998

Il a été enlevé le 9 mars 1998 par quatre hommes armés, en tenue civile, en tenue civile, appartenant à la sécurité militaire en poste à Dely Ibrahim, en pleine rue Bouamama, Belfort El-Harrach. Il a été embarqué dans une voiture 306 blanche, la tête enfouie sous les jambes de gorilles qui l’encadraient avec un bandeau sur les yeux pour l’empêcher de voir où il allait être conduit. Introduit par la suite dans des locaux dont il ignorait l’endroit, il a été totalement déshabillé et soumis à une torture aveugle, accompagnée de coups de chaise sur le visage, coups de matraque en bois (batte de base-ball) sur toutes les parties du corps, essentiellement sur les reins, la poitrine et la colonne vertébrale. Puis il est torturé au chiffon trempé dans l’eau sale ingurgitée de force, avec menace d’utilisation de gégène et de chignole.
Son calvaire n’est pas pour autant fini. Il eut droit aux prises de karaté le faisant chuter à terre. Couché sur le dos, les mains et les jambes attachées en croix, des coups de batte de base-ball lui furent assénés jusqu’à perte de connaissance. Il fut réanimé par jet d’eau. Ces actes de torture ont duré jusqu’au quatrième jour le contraignant à dénoncer injustement des voisins à lui. Il a été conduit au parquet dans la malle d’un véhicule de tourisme, couché sur le côté, l’exiguïté de la malle ajoutant à sa souffrance. Il a été contraint de signer un procès-verbal sans le lire. Depuis son arrestation, il s’est vu refuser la délivrance de médicaments, ainsi qu’une visite médicale. Mourad qui a été ainsi supplicié souffre d’une côte cassée au côté gauche et d’une bronchite asthmatiforme pour laquelle il était traité avant son enlèvement.



Kerkadi Ahcène, 1993

Chirurgien dentiste à Meftah. Né le 1er juin 1948, marié, 6 enfants. Ex-1er vice-président de la mairie de Meftah (Blida).
Il va de soi, qu’en ce qui concerne le grand crime dont je suis devenu le pire ennemi est la torture. C’est toujours pénible d’évoquer ces périodes difficiles de la vie, ce qu’on a vécu contre son gré et qui vous marquent à jamais, dans votre corps et dans votre esprit. La torture est la forme d’expression la plus abjecte de l’être humain, dans son état le plus inhumain. Je ne sais pas si c’est du français correct, mais c’est ainsi que je le ressens.
Si je témoigne, ce n’est pas par esprit de vengeance, car cette expérience, je ne la souhaite à personne, même pas à ceux qui m’ont torturé.
C’est surtout par devoir moral envers ceux qui sont morts sous la torture et qui ne sont plus là pour le faire, ainsi qu’envers ceux qui ne peuvent pas le faire car ils n’ont pas cette possibilité qui m’est offerte.

Je me dis que dans les deux cas, si ces personnes étaient à ma place, ils l’auraient sûrement fait. Aussi je le fais pour moi et surtout pour eux.
J’ai été élu en 1990 sur une liste FIS de la commune de Meftah où j’ai occupé le poste de 1er vice-président et rempli mon devoir d’élu jusqu’à la dissolution du FIS et de ses APC.
Vers la mi-janvier 1993, j’ai été inculpé ainsi qu’une dizaine de militants et de sympathisants du FIS sous prétexte de verser de l’argent à une association « terroriste », sur une prétendue dénonciation par trois jeunes collecteurs de fonds. Pour préciser, ces trois jeunes ont été sauvagement torturés jusqu’à ce qu’ils reconnaissent que les individus dont les personnes dont noms figuraient sur une liste présentée par la police, leur avaient versé de l’argent. Devant le juge, ils sont revenus sur leurs aveux extorqués sous la torture. Ils ont quand même été condamnés alors que les autres, dont moi-même, avons été acquittés.
Au mois d’avril de la même année (entre le 4 et le 11), les parachutistes sont venus chez moi, vers minuit trente. Après avoir fracassé la porte principale et perquisitionné dans mon cabinet dentaire puis dans les appartements de mon père et de mes deux oncles, ils ont sonné chez moi. Dès que j’ai ouvert la porte, j’ai été ébloui par la lumière d’une torche. Après vérification orale d’identité et perquisition succincte, je fus accompagné par deux parachutistes au commissariat de police. Les autres militaires ont pris une autre direction. Dans la cellule, j’ai trouvé le maire qui était déjà là ainsi qu’un voisin que je cite Hakim Sellami, que j’ai laissé vivant à ma sortie et qu’on a fait disparaître depuis. Son regard me hante jusqu’à aujourd’hui. On s’est échangé un salut discret avant la séparation. Les autres parachutistes sont allés chercher l’imam de la mosquée centrale. Il y avait aussi un ancien maquisard amené par « erreur » ainsi que son fils et qui ont été libérés le lendemain tôt, sûrement sur intervention. Je peux aussi témoigner aussi que c’est un brave homme authentique. Il s’appelle Ahmed Kessar.
Deux autres personnes ont également été arrêtées mais elles ont passé la nuit dans la caserne des parachutistes sur les hauteurs de Meftah. Ils ont dû passer une très mauvaise nuit car ils ont été emmenés au commissariat dans un piteux état.

Lorsqu’on a tous été réunis au commissariat, le lendemain donc, vers 14 heures, des militaires dépêchés d’Alger sont venus nous chercher. Dès notre sortie de la cellule, les coups ont commencé à pleuvoir, accompagnés d’insultes. Nous avons été cagoulés, ligotés et conduits dans un BTR (transport de troupe) vers leur caserne, à côté de celle de la sécurité militaire à Bouzaréah sur les auteurs d’Alger.
Dès notre arrivée à la caserne, une vingtaine de soldats se sont jetés sur nous, j’allais dire comme des chiens enragés, mais je n’ose pas faire la comparaison, je manquerais de respect au meilleur ami de l’homme. Alors que nous étions encore menottés et cagoulés, ils se sont acharnés sur nous par des coups de poings, de pieds, des manches de pioche et même la gégène (courant électrique). On entendait des cris de partout, des hurlements. Pendant ce temps, qui ne voulait pas se terminer et qui m’a semblé une éternité, ces militaires se sont « défoulés » sur nos corps presque inertes et « auto-anesthésiés » pour ne pas sentir la douleur. Je m’en suis sorti avec une première perforation du tympan gauche et des bleus sur tout le corps.

Dans la même journée nous avons été transférés à la caserne voisine, celle de la sécurité militaire et qui était en fait notre vraie destination. Les militaires qui nous ont transportés, se sont fait « payer » le prix du transport par leur monnaie propre qu’est la torture.
Au niveau de la sécurité militaire, quelques-uns de nous seulement ont été torturés : un jeune avec lequel je partageais la cellule. Une fois, il a reçu tellement de décharges électriques, tout en étant menotté que les menottes ont pénétré dans sa chair au niveau des poignets. Il n’a pas été soigné. Une deuxième fois, on m’a descendu dans la salle de torture, ligoté et cagoulé, en compagnie de Djamel ABBAD. On m’a fait asseoir sur une chaise alors que lui a commencé à être torturé. Il a poussé un cri et je me suis évanoui. Plus tard, j’ai su qu’il avait été brûlé au chalumeau. Les cris des autres suppliciés font plus mal que les coups qu’on reçoit, surtout qu’ils ne disparaissent pas de la mémoire. La torture morale est peut-être plus destructrice que la torture physique.

Une semaine après, nous avons signé nos P.V., sans pouvoir les lire. Nous avons été relâchés dans la nature, qui sur l’autoroute, qui dans un quartier de la périphérie d’Alger, sans inculpation et sans jugement.
Je pensais toujours que c’était une erreur comme la première fois. Personnellement je n’avais absolument rien à me reprocher car je n’ai rien fait de répréhensible au regard de la loi. J’ai repris donc mon travail dans mon cabinet dentaire.
Vers la dernière semaine de novembre 1993, un policier en civil s’est présenté poliment à la consultation et m’a annoncé qu’ils venaient m’arrêter. Sur mon insistance, il m’a exhibé un ordre de mission.
De la même façon, nous avons été conduits un par un, le maire, l’imam et moi dans une camionnette stationnée près du commissariat de police de Meftah. Une fois à l’intérieur, nous avons été menottés et cagoulés. Cette fois-ci., nous avons atterri à la caserne de police de Blida. Dès notre arrivée, nous avons été accueillis par des coups et des gifles.
Il y avait deux sortes de torture :
1. La torture systématique collective pratiquée par les gardiens, soit au moment des repas matin, midi et soir comme des médicaments soit à n’importe quelle occasion d’ouverture de la cellule ; pour faire les besoins, pour l’appel, on avait droit à des coups de poings, des gifles, des coups de manches de pioches.
2. la torture individuelle, ciblée et programmée. L’endroit réservé à cette infâme besogne se situait en fait au bout du couloir séparant les cellules et donnant accès aux toilettes. Là était installé tout le nécessaire : table, dynamos, manches de pioche et tous les autres accessoires.
On pouvait voir ce matériel au moment où on allait aux toilettes. Pendant la torture, on portait un bandeau sur les yeux.

Quand notre tour est arrivé, ils ont commencé par appeler le maire.
Après quelques minutes de silence, nous l’entendions crier de toutes ses forces, les cris étaient amplifiés par l’espace vide. À un certain moment, il les suppliait de le tuer.
Ils lui ont attaché les parties génitales avec une ficelle, ont tiré latéralement et avec une planche lui tapaient dessus.
Au bout d’un moment qui m’a semblé une éternité, la porte de notre cellule s’est ouverte et il s’est laissé tomber par terre. Il avait ses vêtements tout mouillés.
Ce fut ensuite mon tour. On a ouvert la porte de la cellule et balancé un bandeau taillé dans une chambre à air de vélo, que je devais mettre autour des yeux.
J’ai été conduit à l’endroit de la torture. On m’a demandé de me déshabiller complètement puis j’ai été attaché sur la table (très froide, en marbre, je crois) au niveau des poignets et des chevilles de part et d’autre du corps.

J’ai tout de suite senti comme une brûlure sur le bas ventre, que j’ai pu localiser une fois à la maison. Je pense que c’est quelqu’un qui a dû éteindre sa cigarette. Ils ont commencé par me poser des questions : quel grade j’avais et quels sont les noms des personnes de mon groupe ? Devant mon étonnement, les coups et les insultes ont commencé.
Je recevais des coups de pieds partout, même sur le visage, qui m’ont provoqué la deuxième perforation du tympan gauche. D’autres frappaient avec des bâtons sur les bras et les cuisses.
Ensuite, ils sont passés à la torture du chiffon. Tout en étant maintenu ligoté, l’un d’eux m’a couvert les voies respiratoires (nez et bouche) avec un tissu, un autre me tenait la tête tandis qu’on ouvrait le robinet et dirigeait le tuyau sur mon visage. Ils m’avaient dit auparavant que si j’avais quelque chose à dire, je n’ai qu’à secouer la tête pour qu’ils arrêtent.
Au début, bien sûr je commençais à boire, en pensant que j’allais vaincre le débit de l’eau, mais très vite j’ai été submergé. Je me retrouvais dans la situation du noyé : si je fermais la bouche, je suffoquais, si je l’ouvrais, l’eau entrait.

Une fois le ventre plein à éclater et sentant que j’allais perdre connaissance, j’ai secoué la tête. Ils ont arrêté. Pour gagner du temps, j’ai toussé plusieurs fois, mais dès que je leur ai dit que je ne savais rien, ils ont repris de plus belle : coups, insultes et puis de nouveau l’eau et le chiffon.
Au bout de la troisième fois, je leur ai dit, pourquoi vous me torturez ? Dites-moi ce que vous voulez que je vous avoue et je le dirai. L’un d’eux m’a répondu : « Non, nous on te frappe et toi tu parles, sans qu’on te dise ce que tu as à dire. »

Ensuite, ils m’ont demandé, toujours sous la torture, à qui je versais de l’argent. À demi évanoui, je me suis rappelé le nom de TIGHARSI Amar qu’on venait de tuer dans une embuscade. Sur le détail de la somme, j’ai donné un chiffre rond 1 000 DA. Là, je crois qu’ils avaient compris que je ne détenais aucun secret. Ils ont ensuite dirigé l’eau glacée sur tout mon corps, pour me « nettoyer », m’ont défait les liens et m’ont ordonné de me rhabiller.
À ce moment, j’avais tellement froid que je n’arrivais plus à contenir mes petits besoins.
Le tour de l’imam a été rapide. Il a été torturé aussi, mais on n’a pas entendu ses cris car d’après lui, sa bouche s’ouvrait mais il n’avait plus la force d’émettre le moindre son. Il était déjà tellement maigre aussi, qu’une fois déshabillé, peut-être qu’ils n’ont pas osé… bien qu’ils n’aient pas d’état d’âme.

Après, nous n’avons subi que la torture systématique, quotidienne des gardiens, jusqu’à notre libération, une semaine plus tard, sur une petite route, derrière l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon de Blida. Avant notre libération, nous avons signé des procès-verbaux dont nous ignorions le contenu. Leur dernière phrase a été une menace : « vous n’avez pas intérêt à ce qu’on vous ramène ici ».
Devant l’entrée de l’hôpital, les gens pensaient que nous étions des pensionnaires de cet établissement, vu notre état lamentable.
Certaines nuits, dans les cellules, on ne pouvait pas dormir à cause des cris indescriptibles des suppliciés qu’on voulait faire avouer le plus vite possible et par tous les moyens.
Au regard de ce qu’ont subi les autres, je me dis que je m’en suis sorti à bon compte.
N’était-ce le devoir de témoigner pour ceux qui ne peuvent pas le faire et pour ceux qui sont morts sous la torture, la décence m’aurait recommandé de me taire.
Suite à ces événements, la peur aidant et le manque de courage, j’ai pris la décision de quitter l’Algérie.

Kerkadi Ahcène
Décembre 2000



Khechai Abderrachid, 1992

Agé de 32 ans, demeurant à Baraki, enseignant de profession.
Il a été transféré de la prison de Serkadji à la prison d’El-Harrach au mois d’avril 1992. Dès son arrivée, il fut pris en « charge » par le sinistre gardien-tortionnaire Rabah Badjarah qui le tortura pendant dix jours dans une cellule du quartier d’isolement. Ces sévices consistaient essentiellement en des sodomisations par manche à balai et des coups de bâtons sur les organes génitaux. Ces tortures atroces entraînèrent pendant plusieurs jours des rectorragies abondantes ainsi que des troubles sphinctériens. La victime remarqua quelques semaines plus tard une atrophie testiculaire avec troubles de la miction à type de dysurie et de pollakiurie. Il réclama à plusieurs reprises des soins qui lui furent refusés. L’examen clinique pratiqué par un chirurgien emprisonné pour délit d’opinion en juin 1992 montrait un aspect de dilatation pathologique du sphincter anal et une atrophie testiculaire évocatrice d’une CASTRATION suite aux nombreux coups reçus à cette partie du corps. Son état nécessitait une exploration radiologique de son arbre urinaire (urographie intraveineuse) qui ne fut pas réalisée.
25 juin 1992



Khider Omar, 1994

J’adresse à l’opinion publique un rapport détaillé et circonstancié au sujet de mon arrestation et des violences subies durant les quarante-sept jours de ma détention, dans le cadre de la garde à vue dans les geôles du régime, pendant lesquels j’ai subi une panoplie de supplices physiques et moraux, des menaces de mort et des humiliations.

La nuit de mon arrestation
Dimanche 3 avril 1994. Il était 2 heures du matin quand des forces combinées de militaires et de policiers ont encerclé mon domicile. Ils ont perquisitionné partout, en proférant injures et grossièretés. Tous mes livres et cassettes ont été pris. J’ai été ligoté avec un câble électrique et emmené au commissariat de police de Dellys, accompagné de coups de poing et de pied. J’ai été jeté dans une cellule après avoir été dévêtu.

Dimanche 3 avril 1994
J’ai été abandonné dans la cellule durant toute la journée sans manger ni boire. On ne m’a pas interrogé jusqu’à 16 heures. À ce moment, la porte de la cellule s’est ouverte et un officier des services de renseignements m’a mis les menottes et bandé les yeux après avoir vérifié mon identité. On m’a jeté dans la malle d’un véhicule et on m’a emmené vers une base militaire, à l’est de Dellys, située près de la plage. L’officier des renseignements m’a informé qu’il m’avait amené ici pour m’exécuter, en m’insultant et en m’humiliant.
On m’a mis dans un grand hangar servant de garage aux véhicules militaires. Là, a commencé l’interrogatoire. J’étais entouré d’officiers et de policiers en civil. Cet interrogatoire portait sur certains documents trouvés chez moi. On voulait que je reconnaisse d’emblée certains faits et que j’implique des personnes dont ils avaient la liste. J’ai refusé d’admettre des faits fictifs et d’impliquer des gens que je ne connaissais pas, innocentes victimes de leurs machinations. Devant mon refus catégorique, ils ont utilisé la torture. J’ai été totalement déshabillé et ligoté des poignets et des chevilles avec un fil de fer. Puis j’ai été allongé sur le sol. On m’a versé un seau d’eau froide sur le corps. Je grelottais de froid. On s’est mis alors à me fouetter avec des câbles électriques et des cordes. J’ai été blessé sur tout le corps. Du sang coulait de mes plaies. Des questions variées m’étaient posées en même temps. Comme je n’avais pas changé d’un iota mes réponses, ils ont changé de méthode. On m’a jeté dans un bassin et on m’a plongé la tête sous l’eau pour me noyer. J’étouffais et j’avais l’impression que mes oreilles allaient éclater. Ne pouvant plus résister à ces actes barbares, j’ai fini par « reconnaître » ce qu’ils voulaient. La torture a cessé et on m’a alors ramené au commissariat de Dellys dans la malle de leur véhicule. J’ai alors passé une autre nuit dans la cellule sans boire ni manger.

Lundi 4 avril 1994
Les policiers m’ont extrait de la cellule vers 8 heures du matin et m’ont jeté dans la malle de leur véhicule après m’avoir bandé les yeux. Ils m’ont emmené vers une destination inconnue qui s’est avérée être le centre de la Sécurité militaire de Boumerdès. Pendant une bonne heure, j’ai été l’objet d’insultes, de bastonnades et d’humiliations de toutes sortes. J’ai été ensuite transféré au centre de la Sécurité militaire de Blida où on m’a enfermé dans un dépôt de marchandises. Quelque temps plus tard, des militaires sont venus m’interroger, en m’insultant. On m’a demandé de leur indiquer la cache d’un certain Brahim Gharbi qui serait recherché. Je les ai informés de son adresse. Ils m’ont alors laissé en paix.

Mardi 5 avril 1994
À 8 heures, on m’a sorti et emmené vers la capitale. Les éléments de la Sécurité militaire se sont dirigés vers le lieu supposé être le refuge de Brahim Gharbi. Après deux heures d’attente et de recherches, et en l’absence de la personne recherchée, nous avons repris le chemin de Blida et ils m’ont accusé d’avoir menti et d’avoir donné de fausses informations.

Après m’avoir posé une dernière question, on m’a dirigé vers la salle de torture qui était une salle d’eau. On m’a allongé sur une table de bois après m’avoir déshabillé de force et ligoté solidement. Les tortionnaires m’ont mis sous un robinet et ont versé de l’eau. Je grelottais de froid. Ils m’ont roué de coups de poing sur tout le corps. Je ne voyais pas venir les coups car j’avais les yeux bandés. L’un d’eux a utilisé un bâton qui apparemment était en bois, c’est du moins la sensation que j’avais. Tout en me frappant, on me demandait : « Où sont Redjem et Gharbi ? » Mes réponses étaient à chaque fois négatives, car j’ignorais où ils se trouvaient. Les méthodes de tortures sont montées d’un cran dans l’échelle de la barbarie. On a alors utilisé la technique du chiffon, puis l’électricité. On m’a placé deux pinces (électrodes) sur les lobes des oreilles. Je subissais cinq types de tortures à la fois. À la fin de la séance, on a attaché mon sexe à un câble électrique et l’un des tortionnaires est monté sur la table et s’est mis à tirer de toutes ses forces vers le haut. J’ai perdu alors connaissance. À mon réveil et ne pouvant plus résister à ces horribles supplices, j’ai lancé au hasard des noms de personnes demeurant à Dellys.
La torture a alors cessé. On m’a libéré de mes attaches mais je ne pouvais plus me lever de la table. J’étais cloué par la douleur. Mon bras gauche était paralysé. Ma verge était gonflée d’un volumineux oedème et présentait une plaie béante qui saignait abondamment. On m’a descendu de la table et on m’a jeté mes vêtements sur le corps. On m’a ensuite transféré à nouveau à Dellys. Il était environ 16 heures.
À notre arrivée à la base militaire, je suis resté près de deux heures dans le fourgon, ligoté et tremblant de froid. Je ne portais qu’un pantalon et une chemise trempés.
Les militaires m’ont alors conduit dans le bureau du commandant de la base où m’attendaient de nombreux officiers (de l’armée, de la police et de la SM). Une nouvelle série de questions m’ont été posées concernant le domicile d’un citoyen dont j’avais balancé le nom sous la torture. Ils m’ont demandé de plus amples détails sur sa demeure et ses fréquentations. Ils voulaient aussi savoir de moi quel était le meilleur moyen de l’arrêter (?!). Cet interrogatoire s’est déroulé sous les injures et les coups de barre de fer. Ils me menaçaient à chaque fois d’exécution. À la fin de cet interrogatoire, ils m’ont ramené dans le fourgon durant quelques instants, puis sorti à nouveau à l’air libre, près du véhicule, et ils se moquaient de moi, m’humiliaient, me lançaient toutes sortes d’obscénités. Du fait des supplices subis, on m’a transformé en un véritable cadavre ambulant. Les militaires m’ont jeté à nouveau dans le fourgon où j’ai passé la nuit, encore une fois sans manger ni boire.

Mercredi 6 avril 1994
Un officier de la Sécurité militaire est venu de très bonne heure, avant le lever du soleil, m’apprendre qu’on allait au domicile du citoyen que j’avais dénoncé sous la torture pour l’arrêter. Il m’a avisé que toute tentative de fuite se solderait inéluctablement par la mort. Le véhicule a démarré et s’est dirigé vers le domicile d’une autre personne que celle dont j’avais donné l’adresse sous la torture. Il s’agissait de M. Hocine Thamert. À l’arrivée, on m’a fait descendre en me frappant violemment. Ils ont fait irruption avec violence au domicile de ce citoyen. Ils ne l’ont pas trouvé. Ils ont cassé tous les meubles qui étaient à leur portée, en insultant les occupants de la maison. Ils ont pris des documents. Ils étaient fous de rage de ne pas avoir trouvé la personne recherchée. Ils m’ont alors demandé de leur indiquer le domicile de la personne dont j’avais cité le nom, puis on s’est dirigé vers ce lieu. J’ai fait tout le trajet sous les coups de poing des éléments du groupe d’interventions spéciales (GIS). Je ne pouvais plus me mettre debout et encore moins marcher du fait de mon état d’épuisement. Je leur ai indiqué le domicile qu’ils ont envahi de force et sans ménagement. Enragés de n’avoir rien trouvé, ils ont jeté tous les meubles dans la rue.
On s’est dirigé ensuite vers le domicile d’une troisième personne dans un village environnant. Les éléments du GIS ont été surpris par la présence d’un groupe armé, caché dans un dépôt. Ils se sont enfuis pour se cacher et m’ont laissé seul dans le véhicule, ligoté, à la merci des balles qui sifflaient de partout. L’accrochage a duré toute la journée. À chaque fois qu’un élément du GIS était touché, ils le ramenaient dans le véhicule en m’insultant et en me frappant. J’étais devenu leur souffre-douleur. On m’a alors fait sortir du véhicule pour laisser la place à leurs hommes touchés.
À la nuit tombante, on est reparti vers la base militaire, puis vers le commissariat. Là, on m’a demandé des renseignements sur les domiciles de certains citoyens de la ville de Dellys. Les policiers m’ont emmené au centre-ville et ils ont perquisitionné plusieurs habitations. L’opération de recherche a duré près de deux heures. Ils ont arrêté un citoyen nommé Ali Berrached.
De nouveau, on m’a transféré vers la base militaire et on m’a laissé dans le véhicule. J’ai vu les militaires faire sortir deux citoyens dans un état lamentable. Il s’agissait de messieurs Rabah Amiri et Malek Bentouati. Il était environ minuit.

Jeudi 7 avril 1994
À 7 heures du matin, un homme du GIS est venu me réveiller. Il m’a enlevé les menottes et m’a fait sortir dans la cour de la base pour que je me dégourdisse les jambes, avant de me remettre dans le fourgon. Trois autres prisonniers m’ont rejoint. Il s’agissait de Rabah Amiri, Malek Bentouati et Ali Berrached. J’ai remarqué sur leurs visages des traces de torture.

Amiri et Bentouati avaient été arrêtés deux jours avant moi. Ils étaient accusés de travailler avec moi dans plusieurs domaines. Durant tout le trajet en direction du centre de la Sécurité militaire de Boumerdès, je me suis entretenu avec les frères qui m’accompagnaient.

Au centre de la SM de Boumerdès, on m’a isolé de mes compagnons et mis dans un autre véhicule. On nous a transférés sur Blida. On m’a enfermé dans la même pièce que j’avais occupée lors de mon premier séjour, et qui était mitoyenne des salles de torture. J’entendais des cris horribles de frères suppliciés.

Quelques instants après mon arrivée, on m’a introduit dans un bureau alors que mes compagnons étaient emmenés vers la salle de torture. Mon interrogatoire a été bref, il n’a duré que quelques minutes, ce qui m’a d’ailleurs surpris. J’ai passé cette nuit à gémir des souffrances que j’avais endurées les jours précédents, et plus particulièrement des douleurs au dos dues à un coup de crosse.

Vendredi 8 avril 1994
À 8 heures du matin, on m’a sorti de la salle obscure. On m’a passé les menottes et on m’a mis un sac sur la tête pour me couvrir le visage. J’ai grimpé à l’arrière d’un fourgon en compagnie de deux jeunes que je ne connaissais pas. On allait vers une destination inconnue. Après une heure de trajet, les militaires ont déposé les deux jeunes dans une caserne. Ces jeunes habitaient Boufarik. Au bout de quelques instants, on est arrivé dans ce qui semblait être une base militaire. On m’a descendu du fourgon sous une pluie de coups et d’injures. J’étais trimbalé d’une région à l’autre, d’un centre à l’autre. De nouveau, j’ai repris le chemin de Blida. À mon arrivée, j’ai trouvé tout l’état-major des renseignements qui m’attendait et à leur tête le commandant de la caserne.

Un nouvel interrogatoire a commencé, concernant les frères ramenés de Dellys. Là, j’ai compris pourquoi j’avais été éloigné de la base le matin. C’était pour interroger les autres sous la torture. On m’a confronté avec certains frères qui étaient dans un état de délabrement physique inquiétant. C’était le cas de Rabah Benchiha, demeurant à Bordj Ménaïel, qui était atteint d’un cancer du colon. Il a été sauvagement torturé au point de ne plus pouvoir tenir debout, ni articuler correctement une phrase. Après cette confrontation et la prise de renseignements, on m’a remis dans la cellule où j’entendais les cris de mes frères qui étaient torturés.

Samedi 9 avril 1994
J’ai été réveillé ce jour-là par les cris et les supplications des torturés qui subissaient les affres de la barbarie avec des méthodes inhumaines : utilisation du chalumeau et de la gégène. Il y avait près de quinze personnes que je connaissais. Ce supplice a duré plusieurs heures. Moi, de ma cellule, en entendant ces horribles cris de souffrance, je subissais une véritable torture morale.

Le soir, j’ai reçu la visite d’un officier de la Sécurité militaire, venu marchander ma participation à un scénario concocté par ses soins, en échange de quoi j’aurais la vie sauve. Ce scénario consistait à entrer en contact par téléphone avec des amis en Allemagne pour leur soutirer des renseignements. J’ai marché dans la combine et je les ai appelés.

Dimanche 10 avril 1994

Après avoir passé la nuit à entendre les cris des suppliciés, j’ai continué dans la journée à appeler mes amis en Allemagne. Les principales questions qui m’étaient posées par les officiers de la SM tournaient autour de la personnalité de Abderrezak Redjem et de Brahim Gharbi. On m’a aussi demandé des renseignements sur des documents trouvés chez moi. Ce scénario et les interrogatoires ont duré ainsi jusqu’au vingt-quatrième jour de ma détention.

Jeudi 14 avril 1994

J’ai entendu au matin un mouvement anormal. Quelques instants après, on m’a sorti de la cellule et on m’a embarqué dans un véhicule. On m’a annoncé que je devais repartir avec eux sur Dellys, pour leur indiquer le domicile d’un certain Abderrahmani. Je leur ai immédiatement répondu que je ne connaissais pas le domicile de cette personne. Malgré cela, on m’a embarqué de force. J’ai remarqué en cours de route qu’un fourgon nous précédait. À notre arrivée à la base militaire de Tadmaït (Kabylie), vers 15 heures, on m’a bandé les yeux et on m’a abandonné dans le véhicule jusqu’à 0 h 30. De temps à autre, des militaires passaient et m’insultaient.

Vendredi 15 avril 1994

On m’a emmené à 4 heures du matin avec un important renfort militaire en direction du village où devait habiter Abderrahmani. Le fourgon nous accompagnait toujours. J’ai vite pensé qu’il devait y avoir des prisonniers à l’intérieur. À notre arrivée au domicile présumé de Abderrahmani, les militaires ont encerclé la maison et donné l’assaut. Après une fouille minutieuse, ils sont revenus bredouilles.

Les militaires ont alors extrait deux prisonniers du fameux fourgon. Je les ai rapidement reconnus. Il s’agissait de Rabah Benchiha et Ali Berrached qui étaient mes amis. Ils les ont mis près du véhicule où j’étais et ont commencé à tirer sur eux avec leurs pistolets et leurs kalachnikovs, sans aucune pitié ni retenue. Les militaires ont abandonné les deux cadavres dans une mare de sang. J’ai tout vu. Le convoi militaire s’est ébranlé sur quelques dizaines de mètres et s’est arrêté à nouveau. Les militaires ont sorti deux autres prisonniers. Il s’agissait de Rabah Amiri et Malek Bentouati. Les militaires ont déchargé sur eux leurs armes. Ils se sont effondrés à leur tour sur le côté de la route, morts. J’étais bouleversé et choqué à la vue de ces crimes effroyables. Les militaires excités et déchaînés ont redoublé d’insultes à mon encontre. Après avoir accompli leurs basses oeuvres, ils m’ont ramené à la base de Dellys, puis à Blida.

Samedi 16 avril 1994

Ce matin, lors d’un contact téléphonique avec un ami en Allemagne (suivant le scénario de la SM), ce dernier a évoqué le nom d’un ami à lui, demeurant à Benchaabane (Boufarik). À la fin de la communication téléphonique, la SM m’a demandé de les accompagner au domicile de cette personne et d’entrer en contact avec elle.

Du dimanche 17 avril au mardi 10 mai 1994

Après trente-sept jours de détention, j’étais toujours l’objet d’interrogatoires et d’humiliations de la part des tortionnaires. J’entendais quotidiennement les cris et les gémissements des suppliciés.

J’ai assisté durant cette période à la mort sous la torture de trois citoyens. L’odeur de sang et de chair brûlée emplissait ma cellule. Cette situation inimaginable a provoqué chez moi de sérieux troubles psychologiques.

Mardi 10 mai 1994

Ce jour a été mon dernier dans les locaux de la Sécurité militaire. Il était 9 heures du matin, quand mes tortionnaires sont venus me chercher. On m’a introduit dans le sinistre « fourgon de la mort ». Quand il a démarré, j’ai ôté partiellement le bandage de mes yeux et j’ai été surpris de découvrir les frères Gharbi Brahim et Thamert Hocine à mes côtés. J’ai discuté avec eux d’une voix basse et j’ai essayé de connaître la date de leur arrestation et d’autres détails sur les conditions de leur détention. Nous croyions tous les trois qu’ils nous avaient sortis pour nous assassiner comme ils l’avaient fait précédemment avec les quatre autres. Après près d’une heure de trajet, le fourgon a pénétré à l’école de police de Châteauneuf, et les tortionnaires nous ont conduits dans le bâtiment principal pour nous descendre dans le sous-sol. On nous a fait asseoir à même le sol, menottes aux poignets derrière le dos, visage contre le mur et yeux bandés. On nous a laissés dans cette position de 10 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir.

Mercredi 11 mai 1994

C’était le trente-huitième jour de ma séquestration. Le matin, on m’a sorti de la cellule n° 9 et on m’a conduit vers le laboratoire de photographie. Après m’avoir photographié de face et de profil, on a pris mes empreintes digitales. À dix heures, j’ai subi un nouvel interrogatoire en présence de huit policiers. Ils m’ont assené de nombreux coups de poing. Cela a duré deux heures. La même opération s’est répétée le soir vers 21 heures. On a menacé de me tuer sur la table de torture ou par balles.

Jeudi 12 mai 1994

L’interrogatoire s’est poursuivi à partir de 10 h 30 et a duré moins d’un quart d’heure. J’ai passé toute la nuit, comme à Blida, à entendre les cris et les gémissements des suppliciés. L’un des torturés occupait la même cellule que moi. On lui avait cassé des os et incisé la peau avec un couteau. J’ai passé la nuit à lui sécher les plaies avec ma chemise.

Samedi 14 mai 1994

C’était mon quarante et unième jour de séquestration. L’interrogatoire de ce jour s’est déroulé en présence du commissaire principal qui me posait les questions en français. De temps à autre, il traitait mon père de traître, alors que celui-ci représente le symbole du patriotisme et du sacrifice pour la patrie, pour avoir passé dix-sept années dans les geôles de la colonisation française.

L’interrogatoire a continué le soir et on m’a demandé de signer mes « aveux » sans les lire.

Du dimanche 15 mai au mardi 17 mai 1994

Je n’ai pas bougé de ma cellule n° 9, d’où j’entendais les cris des torturés et les insultes des tortionnaires.

Mercredi 18 mai 1994

J’ai été réveillé très tôt. J’ai retrouvé mes amis Gharbi et Thamert dans la cour. J’ai compris qu’on allait peut-être nous présenter à la justice. Lors de mon transfert, on a refusé de me donner mes lunettes de vue et ma carte d’identité. Durant tout le trajet menant au tribunal, nous avons été soumis à des insultes. Même à l’intérieur du palais de justice, et devant le bureau du juge d’instruction, les policiers se sont mis à nous tabasser sans aucune retenue, tout comme durant notre transfert vers la prison.

Nous avons passé trois heures au palais de justice, à plat ventre sur le sol, dans une pièce qui ne dépassait pas 4 m2.

Nous avons été accueillis à la prison d’El-Harrach par des gardiens menaçants qui nous ont frappés violemment. L’un d’eux a mis le canon de son pistolet dans la bouche de Brahim Gharbi, puis l’a frappé violemment à la tête.

Remarques :

1- Mes parents n’ont eu de nouvelles de moi qu’après cinquante-deux jours.
2 — J’ai appris de mes parents que les militaires avaient perquisitionné à deux reprises chez moi après mon arrestation, et que lors de la dernière perquisition ils ont pris tous mes documents et mes diplômes d’informatique et d’anglais. Ils ont volé une somme de 35 000 FF, un magnétoscope, des ouvrages scientifiques et des dossiers médicaux. Ils ont instauré un véritable climat de terreur et provoqué un véritable choc dans ma famille, par leur comportement vulgaire et brutal. Il faut savoir que mon père a quatre-vingt-huit ans et ma mère soixante-treize.

Khider Omar.
Adresse : Bassatine n° 3, Dellys, Boumerdès.
Prison d’El-Harrach, le 1er octobre 1994.


Koudri Abderrezak, 1994Il est né le 12 août 1952, marié et père de huit enfants. Il a été arrêté chez lui le 17 octobre 1994 par la police de Bourouba à 1 h 30 du matin. Séquestré en cellule humide, le sol mouillé et jonché de saletés durant quarante-trois jours, il a été sauvagement torturé. Complètement nu à part le slip sur la peau, il a reçu des coups pendant quatre semaines, il a eu des côtes fêlées, dûment constatées dans le dossier médical. La peau de son corps a été atteinte de maladie infectieuse. Les blessures occasionnées par des coups violents sur les côtes ont entraîné chez lui des douleurs atroces qui le privaient de sommeil.
Une expertise médicale a été demandée et pratiquée sur le prévenu. Les autorités judiciaires, administratives ou politiques, toutes avisées en temps utile n’ont pas réagi. Jugé le 10 novembre 1996, il a été condamné à trois ans de prison. Ecrou n° 74505, prison d’El-Harrach.

Publié dans TORTURE EN ALGERIE(31) | Pas de Commentaires »

Interview Dr Salah-Eddine Sidhoum

Posté par algeriedemocratie le 30 juin 2009

Pour notre dossier consacré aux intellectuels algériens, nous invitons le Dr Salah-Eddine Sidhoum afin d’en débattre et de faire le point sur la situation. Le Dr Sidhoum est chirurgien et défenseur des droits de l’homme en Algérie; vous pouvez biensur poser vos questions et faire vos commentaires en bas de cette même page. Nous remercions infiniment notre invité pour sa disponibilité et invitons nos lecteurs à garder les interventions à la hauteur d’un débat que nous souhaitons constructif et serein.

sidhoum-full1. Que signifie pour vous le mot » intellectuel» , et plus particulièrement comment définiriez-vous l’intellectuel algérien d’aujourd’hui ?

Avant tout, je ne vais pas m’aventurer dans des considérations philosophiques pédantes, incompréhensibles au commun de nos honorables lecteurs ni m’étaler sur des définitions alambiquées.
A mon humble avis, l’intellectuel n’est pas seulement un producteur d’idées, c’est aussi celui qui lutte sur le terrain pour les mettre en pratique et les faire aboutir. Un intellectuel est une personnalité engagée, indépendante à la fois des idéologies et du pouvoir. C’est un défenseur acharné de la dignité humaine et des libertés. C’est un tout. Ce n’est pas ce bardé de diplômes, imbu de sa personne, hautain, donneur de leçons du haut de son piédestal, méprisant envers son peuple et se mettant à plat-ventre et de manière déconcertante devant l’ignorance au pouvoir, comme nous le voyons hélas, dans notre pays. Ce n’est pas le cas de tout le monde certes, mais c’est le cas malheureusement d’une grande partie de nos « alphabètes ».

Deux définitions de l’intellectuel me viennent à l’esprit et que je fais miennes.
L’une est de l’homme politique italien, Leonardo Sciascia qui disait que « l’idée que je me fais du monde intellectuel est si large que celui-ci inclut toute personne en mesure de penser, d’avoir une intelligence de la réalité (….) et que la preuve administrée quotidiennement en est que beaucoup d’auteurs de livres ou d’articles ne sont pas le moins du monde capables de lire la réalité, de la comprendre, de la juger ».

L’autre est d’André Malraux : « un intellectuel n’est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie ».

Et le monde a connu des intellectuels qui ont défendu les principes de liberté, de justice et de démocratie. Je pense à Zola, dans l’affaire Dreyfus. Je pense également aux signataires du Manifeste des 121 durant la guerre de libération, à Mandela, à Vaclav Havel, Kundera, Geremek et tant d’autres. Ils ont défendu El Mebda (le principe), quand d’autres chez nous, sont fiers et heureux de défendre El Khobza (privilèges).
Notre civilisation a connu également des intellectuels de la trempe d’Ibn Khaldoun, Ibn Rochd, Ibn Sina dont l’autonomie de la pensée n’a pu être corrompue ni apprivoisée par les tenants du pouvoir et de l’avoir.

2-On observe un désengagement de la part des intellectuels algériens vis à vis de  la situation en Algérie. Quelles sont, à votre avis, les raisons qui expliquent ce marasme qui frappe nos élites ?

A quelle période de notre histoire contemporaine, nos  intellectuels se sont-ils engagés dans le combat politique pour pouvoir parler aujourd’hui de désengagement ? Et je crois que ce problème remonte à très longtemps. Déjà en 54, la révolution libératrice a démarré sans eux. Certains prendront le train en marche à partir de 56. Quant à la poignée d’intellectuels dignes, certains mourront les armes à la main (Amara Rachid, Benzerdjeb, Farès Yahia, Lotfi, Aït Idir, etc). D’autres enfin seront égorgés par leurs propres frères, suite aux sanglantes purges de la « bleuïte » particulièrement dans les wilayas 3 et 4.

Quant à la majorité, elle préférera suivre la guerre de loin. C’est cette majorité, postée au carrefour des vents, qui se mettra avec zèle, au lendemain de l’indépendance, au service de l’imposture au pouvoir. Nous les retrouveront, à la veille de l’indépendance à Tripoli, mettant leur science (sans conscience) au service des comploteurs des frontières, rédigeant la tristement célèbre Charte de Tripoli qui mettait fin à l’Idéal de Novembre. Nous les apercevrons également, durant l’été 62, papillonnant autour du « groupe de Tlemcen », auteur du coup d’Etat contre le GPRA. Tout comme nous les retrouverons lors du complément de Coup d’Etat de juin 65, puis à l’ère du socialisme « triomphant », de la « charte nationale », du libéralisme débridé des années 80. Ils sont toujours là à tourner et à retourner leurs vestes et à jouer aux « chaouchs » de service.

Nous connaissons tous, l’attitude honteuse d’une certaine « élite » au cours et après le Coup d’Etat de janvier 92 et comment elle a été abjectement utilisée par un quarteron de putschistes qui allaient plonger l’Algérie dans une mer de sang et de larmes, pour sauver leurs privilèges. Des « élites » autoproclamées « démocrates » qui s’opposeront à la volonté populaire exprimée à travers les urnes et qui venait de légitimer les trois Fronts pour diriger le pays. Des « élites » qui avaient brillé, outre par leur démocratie sélective, mais plus grave encore par leur indignation sélective quand des dizaines de milliers d’Algériens étaient torturés, exécutés sommairement ou arbitrairement condamnés par une justice d’exception. Une grande partie de l’opinion publique internationale s’en est émue, alors qu’une partie de notre « élite » applaudissait. C’est triste et ignoble !

Chez certains de nos intellectuels, le dénigrement, l’avanie et l’injure remplacent l’argument et l’idée. Et pour reprendre un ami universitaire « faute de produire, ils citent et récitent ce qu’ont dit d’autres, de préférence d’Outre-Méditerranée ».

Nous n’avons pas de classe intellectuelle au sens noble du terme. Il existe d’admirables et courageuses individualités intellectuelles, mais cela ne suffit pas. Nous ne devons pas cependant, tout rejeter sur ce système. Nos tares y sont pour beaucoup. La boulitique du régime ayant fait le reste. Il ne s’agit pas d’un marasme comme vous le dites, qui frappe nos élites. C’est beaucoup plus grave. Il s’agit d’une trahison historique et je pèse mes mots.
L’Algérie est certes, malade de son régime politique mais elle est surtout malade de ses élites.

3- Pour justifier l’absence de réactivité des intellectuels algériens, il est souvent évoqué le poids de la censure et des pressions exercées par le pouvoir. Pourtant, cela n’a pas empêché des gens comme vous de continuer à lutter. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit, in fine, d’un alibi pour fuir leurs responsabilités ?

Absolument. On n’a pas besoin d’un cadre officiel ou d’une autorisation de son oppresseur pour lutter et se libérer de l’oppression. Vaclav Havel et ses compagnons de la Charte 77 n’avaient pas besoin d’une autorisation du régime totalitaire tchécoslovaque en place dans les années 70, pour mener le combat pour les droits de l’Homme et les libertés démocratiques et affronter par l’idée et l’écrit le « grand camarade » soviétique. Il en est de même des intellectuels Polonais. Ces intellectuels n’ont pas eu peur de perdre leur khobza et d’aller en prison pour leurs idées et leurs idéaux. Et nous savons comment Havel a pu avec ses compagnons, mener sa révolution de velours et assurer de manière pacifique la transition d’un régime totalitaire à un régime démocratique. C’est l’exemple type de l’intellectuel politisé et engagé qui est la hantise des dictatures.

Nous répétons toujours que notre liberté nous la devons aux sacrifices de notre peuple et au million et demi de martyrs. Et nous n’attendrons pas l’autorisation d’ex-sous-chefs de la police politique pour nous exprimer et nous organiser afin de reconstruire notre Algérie détruite par des imposteurs érigés en tuteurs d’un peuple. Cette Algérie appartient à toutes les Algériennes et à tous les Algériens. Et ni la répression, ni la prison, ni même les balles assassines n’arrêteront les fils et petits fils d’Abane, Ben Boulaïd, Ben M’hidi et Didouche, dans leur combat pour le parachèvement de l’œuvre du 1er novembre 54 et l’instauration de l’Etat de Droit dans une Algérie de toutes et de tous.

4-  Vos actions – l’appel du 19 mars pour un changement démocratique en Algérie entre autres- trouvent-elles sur le terrain de l’écho auprès des intellectuels algériens, que ceux-ci soient établis en Algérie ou l’étranger ?

Mais bien sûr. De nombreux véritables intellectuels, de tous bords, arabophones et francophones d’ici et de notre chère diaspora ont adhéré dès les premiers jours à cet Appel fédérateur où se sont reconnus tous les patriotes, de par les principes démocratiques et les valeurs civilisationnelles qu’il véhicule. Nos compatriotes sont impatients de participer à cette œuvre de salut public. Nous l’avons constaté à travers les débats sur l’organe d’information de l’Appel (Le Quotidien d’Algérie), le courrier que nous recevons, les contacts directs que nous avons avec nos compatriotes sur le terrain et les réunions et conférences que nous tenons. Mais comme nous leur disons, il ne faut pas brûler les étapes. Il faut aller lentement mais sûrement et dans la transparence la plus totale et surtout pas d’aventurisme. Bien sûr, et il faut avoir l’honnêteté de le dire, cet Appel au peuple n’a pas plu aux intellectuels de salon et d’officines – ces hautains donneurs de leçons – et aux politicards sans ancrage qui ont peur de l’instauration de la véritable démocratie et de l’Etat de droit. Ils n’ont comme armes que la critique stérile, l’intrigue et les gesticulations politiciennes. Non seulement ils ne produisent rien (en dehors des hurlements et de la gesticulation) mais ils essaient d’empêcher les autres de produire et d’agir.

5- Quelle est votre analyse justement sur la situation de l’opposition en Algérie aujourd’hui ?

A mon humble avis, il n’y a pas de véritable opposition. Tous les partis qui avaient un ancrage populaire ont été neutralisés. Le seul parti autonome et qui reste encore debout est le FFS et ce, malgré les campagnes de déstabilisation dont il fait l’objet depuis plus d’une décennie. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Tout le reste n’est que folklore politique. Un ramassis de troubadours et de marionnettes politiques qu’on sort à l’occasion de carnavals électoraux pour amuser la galerie et garnir cette vitrine pseudo-démocratique dont a besoin le régime, pour essayer de leurrer (vainement) l’opinion publique internationale.
Je crois qu’à l’état actuel, la véritable opposition est à construire (ou à reconstruire).

6-  Dans vos écrits, vous faites souvent appel au rassemblement. Cependant, certains vous reprochent d’encourager le dialogue avec les islamistes, et pas qu’avec les modérés.  Qu’avez-vous à leur répondre ?

Nous disons toujours que devant cette grave crise politique qui perdure depuis 62 et qui réside dans la problématique de la LEGITIMITE DU POUVOIR, ni un zaïm, ni un messie, ni un parti, ni un courant politique à lui seul ne peut résoudre ce problème si complexe. Si nous voulons constituer une véritable force politique qui pourra secouer ce régime et aboutir au véritable changement, il faut rassembler toutes les volontés intellectuelles et politiques, sans exclusion aucune. Il ne peut y avoir de solution efficiente en dehors du rassemblement de toutes les forces politiques réelles. Non seulement, nous avons encouragé le dialogue sans exclusion, mais nous avons, durant près de quatre années, avant la diffusion de l’Appel, dialogué avec des intellectuels et des politiques de tous bords, sans exclusion aucune. De quel droit et au nom de quelle « démocratie » devons-nous exclure des pans politiques qui ont un ancrage populaire ?

La véritable démocratie appelle au dialogue avec toutes les forces politiques réelles et représentatives. Au nom de quelle « démocratie », une minorité atteinte de schizophrénie politique, voudrait s’ériger en majorité et s’arroger le droit de distribuer des brevets de « démocratie » à qui elle veut et d’exclure qui elle veut ?
« Il n’y a de politique qui vaille en dehors des réalités » disait un Homme d’Etat. Voulons-nous construire l’Algérie de demain sur la base des réalités ou voulons-nous nous inscrire dans la stratégie du régime illégitime et continuer à construire sur du virtuel avec des pantins politiques, des partis préfabriqués et des institutions factices ? La question reste posée !

7- Mustapha Farouk Ksentini, président de la Commission Consultative pour la Promotion et la Protection des Droits de l’Homme a fait dernièrement cette déclaration pour le moins audacieuse «  L’Algérie est une démocratie à ciel ouvert, l’Algérie est devenue un véritable État démocratique ». En tant que défenseur des droits de l’homme, comment avez-vous reçu cette déclaration ?

J’aurais voulu répondre à une autre question ayant trait à l’avenir du pays, à l’Etat de Droit à construire demain, après la libération de l’Algérie de cette « voyoucratie« , plutôt que de commenter les inepties nauséeuses de ce fonctionnaire d’El Mouradia.

Contrairement à ce qu’il dit « l’Algérie est une prison à ciel ouvert, l’Algérie est devenue une véritable république bannière  », n’en déplaise aux larbins au service de l’ignorance au pouvoir.

8 – Que pensez-vous du troisième mandat de Bouteflika et du projet politique de son frère Saïd qui projette la création de son propre parti ?

Nous ne nous sommes jamais inscrits dans la stratégie du régime illégitime pour nous intéresser aujourd’hui à sa fuite en avant et à ses gesticulations politiciennes. Nous avons dit il y a quelques mois, lors du carnaval électoral, qu’il s’agissait d’un non-événement. Et effectivement, ce fut un non-événement comme l’a attesté l’abstention massive de la population à ce scrutin à la Kim Il Sung et à la Saddam. Et ce n’est pas la fraude et l’hypertrophie des chiffres dignes de Neagelen, qui tromperont l’opinion nationale et internationale.

Vous parlez d’un 3e mandat, mais en réalité c’est le même et unique mandat d’un système qui perdure depuis 62. Il y a seulement une alternance clanique au gré des rapports de force au sein des gangs du système. Le problème n’est pas celui de tel ou tel individu, c’est celui d’un système politique dégénéré qu’il faudra impérativement changer de manière radicale et pacifique.

Il est clair et pour reprendre le langage populaire, qu’une grande majorité de la population est dans un oued et le pouvoir et sa base sociale sont dans un autre oued. Et nous avons l’honneur et la fierté d’être dans l’oued de notre peuple, comme nous l’avons toujours été durant les moments difficiles.

Hélas, l’absence d’une réelle opposition et face à ce vide politique sidéral, le régime se retrouve seul à mener le bal sur la place. Il fait ce qu’il veut, sans pudeur, ni retenue aucunes. Et malgré qu’il soit dans sa phase descendante, terminale, il perdurera tant qu’il n’a pas en face de lui une véritable opposition représentative des forces politiques réelles et porteuse d’une alternative démocratique crédible.

9- Un mot pour conclure ?

Je tiens avant tout à vous remercier pour votre aimable invitation et à saluer mes compatriotes, lecteurs de votre site, avec lesquels, nous souhaitons enclencher un débat fraternel et serein sur l’avenir de notre pays.

Je pense à mon humble avis que le régime et ses clientèles sont pris à leur propre piège, enfermés eux aussi dans cette impasse dans laquelle ils ont poussé le pays et la société. Le pouvoir, en réalité ne maîtrise plus rien, en dehors de ses services répressifs et ce, malgré les apparences fortement trompeuses. Il se lance dans une fuite en avant extrêmement dangereuse qui peut mener le pays vers ce que nous avons appelé un tsunami populaire et qui risque, à Dieu Ne Plaise, d’emporter le pays.

Face à ce régime, il y a un vide politique sidéral, en l’absence d’une véritable opposition et qu’il faut impérativement combler.
Il existe cependant au sein de la société, un consensus manifeste sur la nécessité d’un changement radical et pacifique du système politique.
Il est de notre devoir, en tant qu’intellectuels et politiques, de présenter à notre peuple une alternative démocratique réaliste et crédible à ce régime dégénéré et moribond.

Le verrouillage politique et la répression, aussi sauvage soit-elle ne doivent pas servir d’alibi ni constituer des obstacles devant la volonté de changement des Hommes Libres.

Notre initiative sincère de rassemblement des volontés intellectuelles et politiques sans exclusion ni exclusive devient une nécessité impérieuse pour créer cette dynamique populaire de changement et redonner espoir à notre peuple el Mahgour.

Nous devons ensemble poser les vrais problèmes et nous défaire des faux clivages. Cette œuvre de salut public n’est pas facile, après tant de drames, de heurs et de malheurs. Mais elle n’est pas impossible. Nos parents en 54 étaient dans la même situation et ont pu déclencher le processus libérateur.

Nous devons impérativement sortir des palabres de chapelles et de clans pour nous investir dans un large dialogue avec la société et réfléchir avec elle sur son avenir et son devenir. Tout comme nous devons sortir de la stratégie diabolique et destructrice du régime et imposer la nôtre, pacifique et constructive.

Œuvrons ensemble sur la base de valeurs et de principes démocratiques et dans le cadre d’un compromis politique historique à rassembler les Algériennes et les Algériens, sans exclusion et sans exclusive (et nous insistons sur cela) dans un Front du Changement National (Djabhat Etaghyir El Watani) pour libérer le pays de ce régime illégitime et construire un Etat de Droit dans une Algérie de toutes et de tous.

Fraternelles et respectueuses salutations à toutes et à tous.

Dr Salah-Eddine Sidhoum

Entretien réalisé par Fayçal Anseur pour Algerie-Focus.com

Publié dans salah-eddine sidhoum(25) | Pas de Commentaires »

 

The Soul of a Slayer |
AHL EL KSAR |
toutelactualite |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Halliburton Manufacturing &...
| Le Tallud 79200
| momema