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La révolution

Posté par algeriedemocratie le 25 janvier 2011

Washington face à la colère du peuple tunisien
par Thierry Meyssan*

Alors que les médias occidentaux célèbrent la « Jasmine Revolution », Thierry Meyssan dévoile le plan US pour tenter de stopper la colère du peuple tunisien et conserver cette discrète base arrière de la CIA et de l’OTAN. Selon lui, le phénomène insurrectionnel n’est pas fini et la vraie Révolution, tant redoutée par les Occidentaux, pourrait rapidement commencer.



23 janvier 2011

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Le général William Ward —ancien responsable de la répression dans les Territoires palestiniens devenu commandant de l’Africom— lors d’une cérémonie en mai 2010. L’armée tunisienne a été réduite au minimum, mais le pays sert de base arrière aux opérations « anti-terroristes » régionales et dispose de ports indispensables au contrôle de la Méditerranée par l’OTAN.

Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie depuis un mois n’échappent pas à cette règle, bien au contraire.

Il est donc pour le moins surprenant que les grands médias internationaux, suppôts indéfectibles du système de domination mondiale, s’enthousiasment soudainement pour la « Révolution du jasmin » et multiplient les enquêtes et reportages sur la fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque là malgré leur luxe tapageur. C’est que les Occidentaux courent après une situation qui leur a glissé des mains et qu’ils voudraient récupérer en la décrivant selon leurs souhaits.

Avant toute chose, il convient de rappeler que le régime de Ben Ali était soutenu par les Etats-Unis et Israël, la France et l’Italie.

Considéré par Washington comme un Etat d’importance mineure, la Tunisie était utilisée au plan sécuritaire, plus qu’économique. En 1987, un coup d’Etat soft est organisé pour déposer le président Habib Bourguiba au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali. Celui-ci est un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird. Selon certains éléments récents, l’Italie et l’Algérie auraient été associés à cette prise de pouvoir [1].

Dès son arrivée au Palais de la République, il met en place une Commission militaire jointe avec le Pentagone. Elle se réunit annuellement, en mai. Ben Ali, qui se méfie de l’armée, la maintient dans un rôle marginal et la sous-équipe, à l’exception du Groupe des Forces spéciales qui s’entraîne avec les militaires US et participe au dispositif « anti-terroriste » régional. Les ports de Bizerte, Sfax, Sousse et Tunis sont ouverts aux navires de l’OTAN et, en 2004, la Tunisie s’insère dans le « Dialogue méditerranéen » de l’Alliance.

Washington n’attendant rien de spécial de ce pays au plan économique, il laisse donc les Ben Ali mettre la Tunisie en coupe réglée. Toute entreprise qui se développe est priée de céder 50 % de son capital et les dividendes qui vont avec. Cependant, les choses virent au vinaigre en 2009, lorsque la famille régnante, passée de la gourmandise à la cupidité, entend soumettre aussi les entrepreneurs états-uniens à son racket.

De son côté, le département d’Etat anticipe sur l’inévitable disparition du président. Le dictateur a soigneusement éliminé ses rivaux et ne dispose pas de successeur. Il faut donc imaginer une relève s’il vient à mourir. Une soixantaine de personnalités susceptibles de jouer un rôle politique ultérieur est recrutée. Chacune reçoit une formation de trois mois à Fort Bragg, puis un salaire mensuel [2]. Le temps passe…

Bien que le président Ben Ali poursuive la rhétorique anti-sioniste en vigueur dans le monde musulman, la Tunisie offre diverses facilités à la colonie juive de Palestine. Les Israéliens d’ascendance tunisienne sont autorisés à voyager et à commercer dans le pays. Ariel Sharon est même invité à Tunis.

La révolte

L’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohamed el-Bouzazi, le 17 décembre 2010, après que sa charrette et ses produits aient été saisis par la police, donne le signal des premières émeutes. Les habitants de Sidi Bouzid se reconnaissent dans ce drame personnel et se soulèvent. Les affrontements s’étendent à plusieurs régions, puis à la capitale. Le syndicat UGTT et un collectif d’avocats manifestent scellant sans en avoir conscience l’alliance entre classes populaire et bourgeoisie autour d’une organisation structurée.

Le 28 décembre, le président Ben Ali tente de reprendre les choses en main. Il se rend au chevet du jeune Mohamed el-Bouazizi et s’adresse le soir à la Nation. Mais son discours télévisé exprime son aveuglement. Il dénonce les manifestants comme des extrémistes et des agitateurs stipendiés et annonce une répression féroce. Loin de calmer le jeu, son intervention transforme la révolte populaire en insurrection. Le peuple tunisien ne conteste plus simplement l’injustice sociale, mais le pouvoir politique.

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Le producteur Tarak Ben Ammar, propriétaire de Nessma TV et associé de Silvio Berlusconi. Il est l’oncle de Yasmina Torjman, épouse du ministre français de l’Industrie, Eric Besson.

A Washington, on constate que « notre agent Ben Ali » ne maitrise plus rien. Le Conseil de sécurité nationale Jeffrey Feltman [3] et Colin Kahl [4] s’accordent à considérer que le moment est venu de lâcher ce dictateur usé et d’organiser sa succession avant que l’insurrection ne se transforme en authentique révolution, c’est-à-dire en contestation du système.

Il est décidé de mobiliser des médias, en Tunisie et dans le monde, pour circonscrire l’insurrection. On focalisera l’attention des Tunisiens sur les questions sociales, la corruption des Ben Ali, et la censure de la presse. Tout, pourvu qu’on ne débatte pas des raisons qui ont conduit Washington à installer le dictateur, 23 ans plus tôt, et à le protéger tandis qu’il s’accaparait l’économie nationale.

Le 30 décembre, la chaîne privée Nessma TV défie le régime en diffusant des reportages sur les émeutes et en organisant un débat sur la nécessaire transition démocratique. Nessma TV appartient au groupe italo-tunisien de Tarak Ben Ammar et Silvio Berlusconi. Le message est parfaitement compris par les indécis : le régime est fissuré.

Simultanément, des experts Etats-uniens (mais aussi Serbes et Allemands) sont envoyés en Tunisie pour canaliser l’insurrection. Ce sont eux qui, surfant sur les émotions collectives, tentent d’imposer des slogans dans les manifestations. Selon la technique des prétendues « révolutions » colorées, élaborée par l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp [5], ils focalisent l’attention sur le dictateur pour éviter tout débat sur l’avenir politique du pays. C’est le mot d’ordre « Ben Ali dégage ! » [6].

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(Capture d’écran) Le 2 janvier 2010, le groupe Anonymous (un paravent de la CIA) hacke le site internet officiel du Premier ministre et place un message de menace en anglais sur la page d’accueil. Le logo est celui du Parti pirate international, dont le membre tunisien Slim Amanou sera propulsé par l’ambassade US secrétaire d’Etat à la Jeunesse et des Sports du « gouvernement d’union nationale ».

Masqué sous le pseudonyme Anonymous, le cyber-escadron de la CIA —déjà utilisé contre le Zimbabwe et l’Iran— hacke des sites officiels tunisiens et y installe un message de menace en anglais.

L’insurrection

Les Tunisiens continuent spontanément à braver le régime, à descendre en masse dans les rues, et à brûler commissariats de police et magasins appartenant aux Ben Ali. Avec courage, certains d’entre eux payent le prix du sang. Pathétique, le dictateur dépassé se crispe sans comprendre.

Le 13 janvier, il ordonne à l’armée de tirer sur la foule, mais le chef d’état-major de l’armée de terre s’y refuse. Le général Rachid Ammar, qui a été contacté par le commandant de l’Africom, le général William Ward, annonce lui-même au président que Washington lui ordonne de fuir.

En France, le gouvernement Sarkozy n’a pas été prévenu de la décision états-unienne et n’a pas analysé les divers retournements de veste. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, se propose de sauver le dictateur en lui dépêchant des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres [7]. Un avion cargo est affrété le vendredi 14. Lorsque les formalités de dédouanement sont finies à Paris, il est trop tard : Ben Ali n’a plus besoin d’aide, il a déjà pris la fuite.

Ses amis d’hier, à Washington et Tel-Aviv, Paris et Rome, lui refusent l’asile. Il échoue à Riyad. Il aurait emporté avec lui 1,5 tonne d’or volée au Trésor public, ce que démentent les autorités encore en place.

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Marketing : le logo de la « Jasmine Revolution » apparaît au moment exact de la fuite de Ben Ali. Au centre, on reconnaît le poing levé, symbole ex-communiste utilisé dans toutes les « révolutions » colorées depuis Otpor en Serbie. Vu de Washington, l’important est d’affirmer que les événements sont finis et qu’ils s’inscrivent dans une dynamique internationale libérale. Aussi, le titre est-il inscrit en anglais et le drapeau tunisien est-il réduit à une simple fioriture sur la lettre R.

Du jasmin pour calmer les Tunisiens

Les conseillers en communication stratégique US tentent alors de siffler la fin de la partie, tandis que le Premier ministre sortant compose un gouvernement de continuité. C’est là que les agences de presse lancent l’appellation « Jasmine Revolution » (en anglais s’il vous plaît). Les Tunisiens assurent-elles viennent de réaliser leur « révolution colorée ». Un gouvernement d’union nationale est constitué. Tout est bien qui finit bien.

L’expression « Jasmine Revolution » laisse un goût amer aux Tunisiens les plus âgés : c’est celle que la CIA avait déjà utilisée pour communiquer lors du coup d’Etat de 1987 qui plaça Ben Ali au pouvoir.

La presse occidentale —désormais mieux contrôlée par l’Empire que la presse tunisienne— découvre la fortune mal acquise des Ben Ali quelle ignorait jusque là. On oublie le satisfecit accordé par le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn aux gestionnaires du pays quelques mois après les émeutes de la faim [8]. Et on oublie le dernier rapport de Transparency International qui affirmait que la Tunisie était moins corrompue que des Etats de l’Union européenne comme l’Italie, la Roumanie et la Grèce [9].

Les miliciens du régime, qui avaient semé la terreur parmi les civils durant les émeutes les obligeant à s’organiser en comités d’auto-défense, disparaissent dans la nuit.

Les Tunisiens que l’on pense dépolitisés et manipulables après des années de dictature s’avèrent fort matures. Ils constatent que le gouvernement de Mohammed Ghannouchi, c’est « du benalisme sans Ben Ali ». Malgré quelques ravalements de façade, les caciques du parti unique (RCD) conservent les ministères régaliens. Les syndicalistes de l’UGTT, refusent de s’associer à la manip états-unienne et démissionnent des postes qu’on leur a attribués.

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Ahmed Néjib Chebbi, un opposant « Made in USA ».

Outre les inamovibles membres du RCD, il reste des gadgets médiatiques et des agents de la CIA. Par la grâce du producteur Tarak Ben Amar (le patron de Nessma TV), la réalisatrice Moufida Tlati devient ministre de la Culture. Moins show-bizz, plus significatif, Ahmed Néjib Chebbi, un pion de la National Endowment for Democracy, devient ministre du Développement régional. Ou encore, l’obscur Slim Amanou, un bloggeur rompu aux méthodes de l’Albert Einstein Institute, devient secrétaire d’Etat à la Jeunesse et des Sports au nom du fantomatique Parti pirate relié à l’auto-proclamé groupe Anonymous.

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Le vrai siège du pouvoir n’est plus au Palais de la République, mais à l’ambassade des Etats-Unis. C’est ici que l’on a composé le gouvernement Ghannouchi. Située hors de Tunis, dans un vaste campus barricadé, l’ambassade est un gigantesque blockhaus hautement sécurisé qui abrite les postes centraux de la CIA et du MEPI pour l’Afrique du Nord et une partie du Levant.

Bien entendu, l’ambassade des Etats-Unis n’a pas sollicité le Parti communiste pour faire partie de ce soi-disant « gouvernement d’union nationale ».

A l’inverse, on prépare le retour de Londres, où il avait obtenu l’asile politique, du leader historique du Parti de la Renaissance (Ennahda), Rached Ghannouchi. Islamiste ex-salafiste, il prêche la compatibilité de l’islam et de la démocratie et prépare depuis longtemps un rapprochement avec le Parti démocrate progressiste de son ami Ahmed Néjib Chebbi, un social-démocrate ex-marxiste. Dans le cas d’un échec du « gouvernement d’union nationale », ce tandem pro-US pourrait fournir une illusion de rechange.

Une nouvelle fois, les Tunisiens se soulèvent, élargissant eux-mêmes le mot d’ordre qu’on leur avait soufflé : « RCD dégage ! ». Dans les communes et les entreprises, ils chassent eux-mêmes les collaborateurs du régime déchu.

Vers la Révolution ?

Contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale, l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencé. Force est de constater que Washington n’a rien canalisé du tout, hormis les journalistes occidentaux. Plus encore aujourd’hui que fin décembre, la situation est hors de contrôle.

 

 Thierry Meyssan

sourcevoltairenet.org

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Les droits linguistiques des berbérophones

Posté par algeriedemocratie le 19 janvier 2011

 Les droits linguistiques des berbérophones dans kabylie(60) algdrap

Algérie

 Les droits linguistiques des berbérophones

1 L’opposition des masses berbérophones

En plus des arabophones, l’Algérie comprend aussi quelque cinq millions de berbérophones, soit 14 % de la population. Les Berbères sont traditionnellement musulmans, mais ont toujours été réfractaires à l’arabisation. Depuis l’indépendance, l’Algérie a maintenu une politique d’occultation ou d’exclusion explicite du berbère (ou tamazight), alors que l’arabisation reste encore le fondement de la politique linguistique du pays, une arabisation qui tend à exclure toute autre langue

berberes-carte2 dans kabylie(60) Depuis 1989, toute une série d’actions de masse spectaculaires ont confirmé l’affirmation identitaire des Berbères d’Algérie: plusieurs grèves générales en Kabylie, des manifestations d’une grande ampleur à Tizi-Ouzou, Bougie et Alger, le boycott scolaire général de septembre 1994. Ainsi, la loi no 05-91 sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe a fait l’effet d’une bombe chez les Berbères d’Algérie, notamment les Kabyles et les Tamazights. En 1991, l’adoption de cette loi a fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de Berbères pour la plus grande manifestation que la capitale ait jamais vue. Leurs mots d’ordre étaient: «Halte à l’intolérance» et «Non au racisme». En Algérie, comme au Maroc et en Tunisie, le pouvoir politique semble tout aussi incapable d’intégrer la dimension berbère dans l’arabité.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, des députés berbères ont même présenté régulièrement des projets de loi visant à faire reconnaître le berbère (en l’occurrence, le tamazight) comme langue nationale au même titre que l’arabe. Évidemment, ces projets de loi n’ont jamais eu une seule chance d’être adoptés, mais le geste demeure significatif. Beaucoup d’opposants au régime accusent le gouvernement de vouloir museler les Berbères en interdisant à leurs partis politiques d’employer les autres «langues du peuple algérien» (dont le berbère et le français). D’ailleurs, les chefs berbères sont convaincus que la loi sur l’arabisation a été conçue avant tout pour faire taire les Berbères et qu’elle n’a rien changé aux prérogatives du français. Les Berbères ont tout fait pour demander l’abrogation de la loi de 1991 sur l’arabisation, en vain. Pour eux, cette loi constitue une attaque contre la diversité culturelle algérienne et contre le droit des citoyens de s’exprimer dans la langue de leur choix et de la manière dont ils le souhaitent.

2 Le Haut-Commissariat à l’amazighité

L’année 1995 marqua cependant un certain assouplissement vis-à-vis de la langue berbère, même si l’arabisation demeurait le fondement de la politique linguistique. À la suite du boycott scolaire de 1994 massivement suivi en Kabylie, le gouvernement algérien engagea, en mars-avril 1995, des négociations avec certains leaders berbères. Un Haut-Commissariat à l’amazighité auprès de la présidence de la République fut créé par le décret du 28/05/1995. Ce nouvel organisme instauré par le «président de l’État», le 7 juin 1995, fut chargé notamment de prendre diverses initiatives et de formuler des propositions en matière d’enseignement du berbère.

On pourrait croire que par ce geste les autorités ont enfin admis la légitimité des demandes des berbérophones, particulièrement au sujet de l’enseignement de cette langue. Toutefois, il ne faut pas oublier que la création du Haut-Commissariat à l’amazighité découle d’une mesure strictement politico-administrative et non d’une reconnaissance de jure, de nature constitutionnelle ou législative. Elle demeure donc fragile et surtout révocable en tout temps.

Dès la rentrée scolaire de 1995, le Haut-Commissariat à l’amazighité avait pris plusieurs initiatives en faveur de l’enseignement du berbère, dont des stages de formation d’enseignants et des cours de berbère dans plusieurs lycées. Mais les autorités algériennes ont continué à ignorer le berbère et ont refusé de reconnaître cette langue comme l’une des langues nationales du pays avec enseignement généralisé dans les régions berbérophones. Dans les faits, l’arabe reste la seule langue officielle, mais le berbère pourra être introduit comme langue d’enseignement dans certains établissements secondaires (les lycées) du pays.

Selon les associations berbères, les activités du Haut-Commissariat à l’amazighité semblent avoir été très limitées, surtout depuis 1997, aussi bien au plan de la réhabilitation que de la promotion de l’amazighité. Certains considèrent que cette institution apparaît comme «une simple façade» destinée à apaiser les revendications berbères avec des «fausses promesses».

3 Les droits linguistiques réels des Berbères

Dans les faits, quels sont les droits linguistiques actuels des Berbères algériens? Il faut bien admettre que ces «droits» ne sont reconnus dans aucune loi et qu’il ne s’agit donc que de pratiques politico-administratives ou des tolérances destinées à calmer les Berbères devant la montée des islamistes. Par exemple, le 4 juillet 1976, l’Algérie a adopté la Déclaration universelle des droits des peuples. Le texte ne mentionne aucune langue en particulier, ni aucun peuple. Les articles 13, 19, 20 et 21 portent précisément sur la langue:

Article 13

Tout peuple a le droit de parler sa langue, de préserver, de développer sa culture, contribuant ainsi à l’enrichissement de la culture de l’humanité.

Article 19

Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de son patrimoine culturel.

Article 20

Les membres de la minorité doivent jouir, sans discrimination, des mêmes droits que les autres ressortissants de l’État et participer avec eux à la vie publique, à égalité.

Article 21

L’exercice de ces droits doit se faire dans le respect des intérêts légitimes de la communauté prise dans son ensemble et ne saurait autoriser une atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité politique de l’État, dès lors que celui-ci se conduit conformément à tous les principes énoncés dans la présente Déclaration.

Une affiche trilingue (arabe, tamazight, français)
Source: Vermondo, Wikipedia

En lisant ces dispositions adoptées sous le régime de Boumédiène, n’importe quel individu normal pourrait croire que le texte fait sûrement référence aux Berbères et à la langue berbère, mais tel n’est pas le cas. Il s’agit là de beaux principes qui ne valent que pour la langue arabe classique. Le «peuple» dont il est question est celui qui parle l’arabe classique, non pas l’arabe algérien ni le berbère.  La «minorité» est ici un concept vide de sens, à moins qu’il ne s’applique qu’à la toute petite minorité arabophone parlant l’arabe classique. Les langues parlées par le «peuple algérien» sont ici complètement ignorées.

Cela étant dit, il demeure possible de communiquer en berbère avec l’administration dans les zones berbérophones, lorsque le fonctionnaire algérien connaît la langue, c’est-à-dire quand il est lui-même berbère. Il est aussi toléré que certaines affiches soient rédigées en tamazight avec l’écriture tifinaghe en plus de l’arabe et du français, notamment dans les wilayas et les établissements d’enseignement, comme l’Université de Tizi-Ouzou.

3.1 Progression de l’enseignement du berbère

L’existence légale d’associations culturelles berbères n’est devenue réalité qu’à la fin de 1988 et au début de 1989, dans la foulée des changements politico-juridiques d’octobre 1988. Depuis, ces associations se sont multipliées et il en existerait aujourd’hui quelques centaines. La plupart d’entre elles ont un caractère strictement local et se consacrent à la promotion d’un élément du patrimoine d’un village ou d’une petite région: poètes, chanteurs nationalistes, sites archéologiques, traditions artisanales particulières, organisation de festivals, de galas, de concerts, de conférences, etc. D’autres associations sont scolaires, pédagogiques et parfois scientifiques: elles essaient généralement d’intervenir dans le domaine de l’édition, de l’enseignement de la langue berbère et de l’organisation de colloques.

D’ailleurs, c’est uniquement grâce à ces associations qu’il y a eu un investissement régulier dans l’enseignement de la langue berbère en Algérie, notamment au moyen de cours d’alphabétisation en berbère. Évidemment, l’enseignement officiel du berbère dans les écoles demeure encore interdit, bien qu’en 1991 un Département de langue et de culture tamazighe (berbère) ait été créé à l’université de Tizi-Ouzou.

3.2 L’absence de prise de position des partis politiques

Il faut reconnaître que les leaders berbères sont en partie responsables de cette situation si anémique de leur langue, le tamazight. Alors qu’ils peuvent compter sur une région, la Kabylie, fortement et durablement mobilisée pour la reconnaissance de sa langue, il n’existe pas vraiment de parti politique berbère formé autour de cette revendication linguistique. Les partis politiques existants, les partis dits «kabyles» comme le Parti de la Révolution socialiste (PRS), le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ou le Front des forces socialistes (FFS), s’en sont parfois fait l’écho, mais ils ont toujours refusé d’en faire l’axe principal de leur action politique. Le seul parti d’opposition à se manifester formellement à propos de la langue berbère fut le PRS, qui critiquait sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.

Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voilà donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d’Algériens. [...] Or, la langue berbère existe. C’est la langue maternelle d’une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis.

Mais le PRS allait éclater lors du «printemps berbère» de 1980. L’un des derniers nés de ces organisations, le RCD fondé en 1989, s’affirme avant tout comme une formation «démocrate et républicaine», «algérienne», non pas comme un «parti berbère» et insiste que son implantation est «nationale». Pourtant, le RCD demeure un parti laïc, anti-islamique et berbériste. Mais tous les partis politiques de l’Opposition craignent de «s’enfermer dans le ghetto kabyle». Autrement dit, la langue n’est pas vraiment devenue un instrument de combat politique pour les Berbères. Dans la «Plate-forme San Egidio» signée à Rome, le 13 janvier 1995, par un ensemble de partis politiques d’opposition, on peut lire ce qui suit:

Les éléments constitutifs de la personnalité algérienne sont l’islam, l’arabité et l’amazighité ; la culture et les deux langues concourant au développement de cette personnalité doivent trouver dans ce cadre unificateur leur place et leur promotion institutionnelle, sans exclusion ni marginalisation.

Il faut rappeler aussi que, avant 1989, aucune association berbère, même culturelle, n’a jamais pu fonctionner légalement en Algérie. Depuis lors, les associations culturelles se sont multipliées : il en existe quelques centaines pour la seule Kabylie. Malheureusement, les résultats concrets demeurent décevants, car la plupart de ces associations ne connaissent qu’une existence éphémère ou cyclique, le temps par exemple d’un gala ou d’un festival annuel. Généralement, ces associations sont très démunies tant matériellement qu’intellectuellement.

La politique linguistique algérienne à l’égard du berbère semble plutôt une politique de temporisation face à la montée islamiste. Étant donné que le gouvernement avait besoin de «calme» en Kabylie, il a compris que certains gestes à l’égard des Berbères lui permettraient peut-être d’atteindre cet objectif. Il faut admettre que, à cause de la conjoncture politique, il y a désormais en Algérie une certaine tolérance, et même un début de prise en charge institutionnelle de la langue et de la culture berbères.

Néanmoins, la situation sociopolitique est tellement dégradée dans ce pays qu’elle ne peut favoriser une solution définitive au problème berbère. À long terme, les droits des minorités berbérophones ne sauraient être garantis sans une réorganisation fondamentale des bases constitutionnelles et institutionnelles de l’État. Avant tout, l’Algérie doit se débarrasser de son idéologie arabo-islamique selon laquelle la diversité linguistique est un danger pour l’unité nationale et un germe de division, et que seul l’unilinguisme peut être garant de cette unité nationale. Autrement dit, la «question berbère» ne sera réglée qu’au prix de la reconnaissance du berbère comme seconde langue officielle du pays le statut de seconde langue nationale ne saurait durer longtemps et de la reconnaissance de la spécificité linguistique des régions berbérophones. Or, compte tenu de l’attachement à l’arabité et de l’anti-berbérisme, tant de la part des autorités politiques que des forces armées, la recherche d’une solution risque d’emprunter la voie de la confrontation plutôt que celle du compromis.

4 Les revendications des berbérophones

Pour l’essentiel, les leaders berbères demandent que la langue berbère, le tamazight, soit reconnue comme la langue propre des régions berbérophones qui le souhaitent (comme en Kabylie), et ce, dans le cadre d’une autonomie linguistique et culturelle. Ils demandent également que la langue tamazight soit reconnue comme «l’une des langues nationales et officielles de l’Algérie», ce qui impliquerait le droit pour tout citoyen d’utiliser la langue berbère, dans toutes les circonstances de la vie publique, y compris hors des régions berbérophones. Depuis 2002, le tamazight est reconnue comme «langue nationale», mais non comme langue officielle, ce qui demeure un statut moindre.

À l’occasion de sa campagne pour le référendum (du 16 septembre 1999) sur «la concorde civile», le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, avait déclaré, le 3 septembre 1999, à Tizi-Ouzou, en Kabylie, que le «tamazight ne sera jamais langue officielle et, si elle devait devenir langue nationale, c’est tout le peuple algérien qui doit se prononcer par voie référendaire». Évidemment, le Congrès mondial amazigh fut «consterné par une telle provocation émanant d’un chef d’État, qui démontre ainsi son irresponsabilité, son arrogance et le mépris qu’il cultive vis-à-vis de son peuple». Depuis son élection en avril 1999, le président algérien a toujours écarté l’éventualité de reconnaître officiellement le berbère, sauf à l’issue d’un référendum national. 

4.1 La reconnaissance du tamazight

Le 4 juillet 1976, l’Algérie avait adopté la Déclaration universelle des droits des peuples. Le texte ne mentionnait aucune langue en particulier, ni aucun peuple. Les articles 13, 19, 20 et 21 portent précisément sur la langue. On peut croire qu’il s’agit sans doute du berbère, puisque les articles 19, 20 et 21 concernent les «Droits des minorités».

Article 13

Tout peuple a le droit de parler sa langue, de préserver, de développer sa culture, contribuant ainsi à l’enrichissement de la culture de l’humanité.

Section VI - Droits des minorités

Article 19

Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de son patrimoine culturel.

Article 20

Les membres de la minorité doivent jouir, sans discrimination, des mêmes droits que les autres ressortissants de l’État et participer avec eux à la vie publique, à égalité.

Article 21

L’exercice de ces droits doit se faire dans le respect des intérêts légitimes de la communauté prise dans son ensemble et ne saurait autoriser une atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité politique de l’État, dès lors que celui-ci se conduit conformément à tous les principes énoncés dans la présente Déclaration.

Ce sont là de beaux principes qui ne valaient que pour la langue arabe classique, car le berbère et ses variétés resteront complètement ignorés. Malgré les proclamations solennelles du régime algérien, l’usage du berbère fut complètement nié. Plus encore: les autorités algériennes ont tout fait pour refouler  et limiter cet usage. Lorsqu’elles parlent du «peuple algérien», les autorités comprennent «arabo-musulman», c’est-à-dire l’ensemble des musulmans d’Algérie et uniquement les arabophones.

En janvier 2002, le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé que la langue tamazight (berbère) allait devenir «langue nationale en Algérie» et qu’une modification de la Constitution allait être nécessaire. Finalement, le 8 avril 2002, le Parlement algérien a reconnu le tamazight «comme langue nationale à côté de l’arabe». Ce fut la loi no 02-03 du 10 avril 2002 proclamant que le tamazight est également langue nationale:

Article 1erIl est ajouté un article 3 bis ainsi conçu :

«Art. 3 bis. – Le tamazight est également langue nationale.

L’État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.»

Sur les 484 parlementaires présents, dont 20 par procuration, 482 ont voté pour la modification constitutionnelle; seuls deux députés ont opté pour l’abstention. Cependant, cette modification constitutionnelle ne consacre pas le tamazight langue comme «nationale et officielle» telle que revendiquée par la coordination interwilayas des comités de villages et des arouch (comités de coordination villageoise). De plus, beaucoup s’interrogent sur le fait que la constitutionnalisation du tamazight était en même temps accompagnée d’une révision du Code électoral accordant au chef de l’État des pouvoirs élargis. Évidemment, la constitutionnalisation du tamazight ne saurait suffire à elle seule sans la mise en place d’un dispositif juridique, institutionnel et financier adéquat afin de garantir sa promotion et sa généralisation. La Constitution reconnait maintenant la langue tamazight, mais la loi 91-05 du 16 janvier 1991 sur l’arabisation interdit son usage, de la même façon qu’elle interdit aussi l’usage des langues étrangères.

Dans un discours prononcé le 4 octobre 2005 à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a encore une fois déçu la Kabylie en déclarant que le tamazight ne sera pas officialisé et que la langue arabe restera seule langue officielle en Algérie: «Il n’y a aucun pays au monde possédant deux langues officielles et ce ne sera jamais le cas en Algérie où la seule langue officielle, consacrée par la Constitution, est l’arabe.» N’en déplaise à M. Bouteflika, qui se trompe lourdement, il existe actuellement 40 États souverains bénéficiant de deux langues officielles (voir le tableau 3), dont seize en Afrique, huit en Asie, sept en Europe, sept en Océanie et deux en Amérique. 

Depuis la modification constitutionnelle de 2002, aucune mesure n’a été prise par les autorités algériennes pour la valorisation du tamazight. En réalité, cette disposition constitutionnelle est devenue une finalité en elle-même, destinée sans doute à calmer les Berbères.

4.2 Pendant ce temps, ailleurs…

Pour sa part, lors de la session du 21 juin 2006, le Parlement espagnol a ratifié avec quelques modifications, un projet de loi sur la reconnaissance de la culture et de la langue de la communauté amazigh de Melilla, cette petite enclave espagnole située sur la côte méditerranéenne du Maroc et rattachée administrativement à la province de Málaga. Le projet de loi se lit comme suit (traduit de l’espagnol):

Article 1erLe Congrès des députés reconnaît l’identité «amazigh», son histoire, sa langue et sa culture comme une partie fondamentale de l’identité des villes autonomes Ceuta et de Melilla.

Article 2

Le Congrès des députés incite le gouvernement espagnol à :

a) reconnaître la nécessité que, dans le cadre des futurs Statuts d’autonomie de Ceuta et de Melilla soient déclarés comme co-officielles les langues tamazight et arabe.

b) développer, par l’action du ministère de l’Éducation, la révision des programmes scolaires à cette fin et introduire l’enseignement des langues tamazight et arabe dans les écoles d’enseignement primaire et dans les instituts d’enseignement moyen.

Cela signifie que l’espagnol, l’arabe et le tamazight seraient les trois langues officielles de Ceuta et Melilla. Est-ce une façon de faire la leçon à l’Algérie et au Maroc? Peut-être bien.

4.3 L’enseignement du tamazight : un début

Cependant, le nouveau statut de «langue nationale» du tamazight ne semble pas lui avoir permis de s’établir de façon convaincante dans les établissements scolaires publics, même là où le tamazight est déjà enseigné. Selon les statistiques en provenance du secrétaire général du Haut Commissariat amazigh (HCA), le nombre des élèves inscrits dans les cours de tamazight est seulement de 150 à Alger, mais atteint les 66 000 à Tizi-Ouzou, ce qui témoigne du déséquilibre dans la répartition de l’enseignement du tamazight confiné dans les régions berbérophones. L’enseignement du tamazight concernait à l’origine 16 wilayas, alors qu’elle n’est enseignée aujourd’hui que seulement dans 10 wilayas. Trois wilayas regroupent à elles seules  96 % des élèves du tamazight : Bouira, Béjaïa et Tizi-Ouzou. Les 4 % des autres élèves sont répartis sur sept autres wilayas. L’un des responsables du HCA, Bilek Hamid, affirme: «La capitale, qui devait être une grande wilaya pilote, dispose seulement de deux enseignants au moment où, de nombreux étudiants licenciés en langue et culture amazighe issus des universités de Béjaïa et de Tizi-Ouzou pataugent dans le chômage.» Selon le HCA, seules les variétés kabyle, chaouïa et touareg sont enseignées. Les autres variantes, telles le chleuh, le chenoui et le mozabit, ne sont pas enseignées. En réalité, le Haut-Commissariat amazigh semble être une coquille vide, sans pouvoirs ni moyens, totalement contrôlé par les autorités algériennes et dont l’action porte demeure plutôt insignifiante.

Dans l’ensemble, les responsables berbérophones ne semblent pas très satisfaits de l’enseignement du tamazight. Des difficultés majeures empêchent la généralisation du tamazight, même dans les régions berbérophones. D’abord, certaines directions d’école tardent à appliquer les rares circulaires ministérielles autorisant l’enseignement du tamazight: la circulaire no 446 du 6 novembre 2006 et la circulaire no 426 de juillet 2007. Ainsi, la circulaire no 446 du 6 novembre 2006 précise que les enseignants en tamazight sont redevables de dix-huit heures par semaine et ne doivent pas donc prendre au-delà de six «divisions pédagogiques». La même circulaire énonce aussi que, pour qu’un poste budgétaire soit ouvert dans un établissement surtout du moyen, il faut que le nombre d’heures supplémentaires soit égal ou plus à dix heures. Pour d’autres matières, telles le français, l’anglais, l’arabe, les mathématiques, etc., les directions d’école font appliquer les programmes officiels, mais pour ce qui est de la discipline du tamazight, ces mêmes responsables ont tendance à «oublier» l’existence des circulaires. C’est que l’ouverture des postes budgétaires destinés à l’enseignement du tamazight semble se faire de manière anarchique et entourée du plus grand secret, comme si prévoir des enseignants pour cette matière relevait d’une affaire d’État.

Des directeurs refusent de refaire les horaires ou les emplois du temps pour tenir compte de l’enseignement du tamazight. Des autorisations parentales sont exigées aux élèves désirant apprendre le tamazight dans des wilayas, alors que des dispenses des cours de tamazight sont acceptées dans certains établissements. C’est ce qui fait dire à M. Bilek Hamid: «Je suis déçu et je regrette le fait que la langue tamazight soit enseignée d’une façon facultative.» De plus, l’enseignement du tamazight ne doit commencer qu’au cycle moyen, alors qu’il faudrait commencer au primaire. Dans les faits, la plage horaire réservé à l’enseignement du tamazight semble insatisfaisante. En effet, le tamazight est dispensé à raison de trois heures par semaine dans les écoles, c’est-à-dire la même tranche horaire que les langues étrangères.

L’un des problèmes réside aussi dans la pénurie d’enseignants bien formés. Le secrétaire général du ministère de l’Éducation, M. Aboubaker Khaldi, évoque ainsi le problème du manque d’enseignants en langue tamazight: «On ne peut pas recruter un enseignant qui parle deux ou trois phrases en kabyle pour enseigner la langue amazighe à nos élèves, ce n’est pas sérieux.» Il ajoute: «Il faut que l’enseignant soit titulaire d’un diplôme universitaire en langue amazighe.»

De plus, l’enseignement du tamazight se fait en Algérie avec l’alphabet latin jugé moins performant que l’alphabet tifinagh utilisé au Maroc. Certains plaident pour écrire la langue berbère en latin, pendant que d’autres veulent qu’elle soit écrit en arabe, mais tous se sont mis d’accord sur la réhabilitation du tifinagh qui est encore en usage chez les Touaregs. Pour tous les Berbères, cet alphabet particulier témoigne de l’enracinement profond de l’identité berbère.

Pour sa part, le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement du tamazight (CNPLET) croit que l’enseignement du tamazight se fait essentiellement sur la base de la maîtrise de la langue (généralement le kabyle), mais sans aménagement préalable de la langue, sans outil didactique adéquat et sans formation des enseignants. Rappelons que la mission du CNPLET est de prendre en charge
toutes les questions liées à la spécificité de la langue tamazight ainsi que les études et les recherches relatives à la formation des enseignants et aux moyens didactiques.

De son côté, le secrétaire général du ministère de l’Éducation, M. Aboubaker Khaldi, a déclaré que l’enseignement de la langue tamazight se faisait graduellement selon les moyens et outils pédagogiques existants. En 2007, le ministre de l’Éducation, Boubekeur Benbouzid, affirmait que que la langue amazighe était enseignée, pour le moment, dans onze wilayas et qu’elle ne pouvait être une matière obligatoire que
lorsque les moyens appropriés et les mécanismes nécessaires à son enseignement seront mis en place.

Bref, de là à penser que tous ces blocages administratifs sont voulus et qu’ils sont destinés à décourager les élèves et parents afin de faire échouer le «stade expérimental, il n’y a qu’un pas vite franchi.

En 2007, le Conseil de gouvernement de l’Algérie a approuvé la création de l’Académie de la langue amazighe et du Conseil supérieur de la langue amazighe. Ces deux institutions ont pour objectif d’encourager la promotion et la recherche sur cette langue. C’est une histoire à suivre.

5 Les médias

La constitutionnalisation de la langue amazighe en avril 2002, en tant que «langue nationale», n’a eu aucune répercussion institutionnelle, notamment dans les médias. Théoriquement, le droit à l’information est garanti en Algérie à tous les citoyens, quelle que soit leur langue d’usage. Dans les faits, les Berbères n’ont droit qu’à fort peu de moyens, car la langue amazighe n’est pas très développée dans les médias électroniques. Elle ne bénéficie pas de nombreuses radios locales. La station Chaîne II, une radio kabyle dont l’existence avait été menacée à plusieurs reprises dans les années soixante-dix, a vu sa place et son rôle fortement élargis et consolidés. Généralement, les nouvelles stations radiophoniques voient le jour en pleine campagne électorale.  La télévision, quant à elle, présente quotidiennement une brève version berbère (en kabyle et en chaoui) du journal télévisé, mais il n’y a pas encore d’émission en langue berbère. Des projets en ce sens dorment sur les tablettes depuis longtemps: on parle d’une «tranche horaire berbère» ou même de la création d’une seconde chaîne de télévision (un projet à l’étude depuis plusieurs années déjà). Cela étant dit, la chanson kabyle «engagée» est censurée en Algérie; plusieurs chanteurs ont été interdits de séjour et même arrêtés. 

Aucune initiative des secteurs publics n’est venue encourager l’écriture de la langue amazighe dans les médias écrits. Depuis 1989, il est possible d’éditer des livres en tamazight sans se faire poursuivre par la police. Mais les incertitudes de la vie politique algérienne n’ont pas vraiment permis à l’édition berbère de prendre son essor. En ce qui a trait à la presse, plusieurs tentatives de création de périodiques ont échoué. Quelques journaux régionaux et nationaux font néanmoins l’expérience d’une «page berbère» dans leur édition régulière. Dans le domaine de la radiodiffusion, l’amélioration de la situation semble plus sensible. C’est en France qu’il existe plusieurs stations de radio et de télévision en berbère.

6 La bataille de l’arabisation

En fait, les deux dernières législations pro-arabisation de 1991 et de 1996 constituent sans nul doute les lois linguistiques les plus importantes de l’histoire de l’Algérie moderne. Il va sans dire que l’intention à l’origine de la mise en forme de la loi, c’est la défense et la promotion de la langue nationale comme l’une des composantes de l’identité algérienne. Nul ne conteste que l’arabe soit la «langue nationale», mais peu d’Algériens maîtrisent cet arabe classique, tant à l’oral qu’à l’écrit. L’enjeu dissimule un choix de société d’une population profondément divisée.

S’il veut se maintenir en Algérie, le pouvoir politique doit restaurer le statut de la langue arabe en tant que langue nationale légitime. C’est la raison fondamentale de l’adoption de la loi sur l’arabisation de 1996. La classe moyenne, celle des petits salariés, des commerçants, des agriculteurs, etc., profite de l’arabisation et appuie ses dirigeants politiques. À l’opposé, la grande bourgeoisie technocratique, c’est-à-dire les industriels, les financiers, les grands propriétaires terriens, l’élite des carrières libérales, et les employés de l’État dont le pouvoir est solidement établi depuis longtemps, tirent profit du bilinguisme franco-arabe; leur pouvoir a même tendance à se renforcer avec la poursuite du développement économique.

L’expérience des vingt dernières années montre que la forte résistance de ces milieux à l’arabisation rapide et totale n’est pas près de s’atténuer, au contraire. D’ailleurs, les fonctionnaires et les cadres supérieurs des entreprises n’entendent pas être relégués aux oubliettes parce qu’ils sont incapables de rédiger un rapport en arabe classique. De grands commis de l’État ont affirmé publiquement qu’ils ne paieraient jamais les amendes prévues et qu’il est impossible de mettre un gendarme derrière chaque fonctionnaire. De nombreux fonctionnaires se disent persuadés que cette «loi stupide» restera inappliquée, comme toutes les précédentes.

Pour leur part, les intégristes musulmans (appelés dérisoirement les barbus par les occidentalistes) promettent aux masses arabophones qu’ils extirperont toute référence à l’ancienne puissance coloniale lorsqu’ils prendront le pouvoir. Pour eux, l’oeuvre d’indépendance n’est pas achevée tant que le français subsiste et, pour qu’elle le soit totalement, il faut que le français soit réduit au rôle d’une simple langue étrangère enseignée comme telle dans les établissements de la République. Assez curieusement, ils proposent aussi de faire de l’anglais la langue seconde de l’Algérie.

La bataille de l’arabisation n’est peut-être pas nouvelle en Algérie, et elle n’est pas près de se terminer non plus. L’intolérance à l’égard du berbère et le nationalisme revendicateur des arabisants trahissent l’incapacité partielle du pouvoir algérien à construire la nation en tenant compte de son triple héritage arabe, berbère et occidental. Les parlers berbères sont en régression parce que les politiques d’arabisation finissent par se transformer en politique de discrimination, d’interdiction et même de répression. Les cinq millions de Berbères, qui avaient accepté le français comme compromis en attendant que l’on décerne à leur langue le statut de langue officielle risquent de se révolter. Étant donné qu’au 5 juillet 1998 (date d’entrée en vigueur de la loi) le gouvernement algérien a refusé la demande des Berbères de geler la nouvelle loi sur l’arabisation et de consacrer le berbère comme langue nationale et officielle au même titre que l’arabe, on peut s’attendre encore à des affrontements majeurs. Les émeutes de juin 2001 sont là pour le prouver.

Dans les faits, le but n’est pas atteint et il n’est pas certain que l’interdiction des autres langues réussira à faire de l’arabe un instrument de promotion sociale et de développement économique. Pour le moment, l’arabisation en Algérie semble davantage un moyen de calmer les frustrations des intégristes islamistes et de réduire l’utilisation du berbère. Enfin, pour certains opposants, l’arabisation est une concession faite au courant islamo-conservateur sur lequel s’appuyait auparavant le régime du président Liamine Zéroual. Pour eux, c’est une décision imposée, qui ne reflète pas la diversité linguistique de l’Algérie, où le français et le tamazight (langue berbère) restent parlés par des millions de personnes. De toute façon, on peut douter du succès véritable des politiques d’arabisation depuis 35 ans. Tous niveaux confondus, la population sachant s’exprimer en français était estimée à 49 % en 1993 (sur un total de 27,3 millions d’habitants). Or, elle est censée passer à 67 % en l’an 2003, sur un total d’environ 47 millions d’habitants.

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En somme, derrière toutes ces lois linguistiques d’arabisation, les dirigeants algériens semblent se servir d’un sentiment anti-français primaire afin de jouer sur le nationalisme de la population arabophone. Si l’Algérie de 1962 était totalement francisée, celle des années 2000 est devenue grandement arabisée, mais par une langue arabe que personne ne parle. Autrement dit, les Algériens se sont toujours fait imposer une politique linguistique: celle de la France avec le français, celle de l’arabe classique après l’indépendance. Pourtant, la société algérienne semble plus multiforme et pluraliste que ne le laissent croire ses dirigeants. Il semble que l’«algérianité» devrait passer davantage par les «véritables langues du peuple», soit l’arabe algérien et le berbère (tamazight), que par l’arabe classique ou le français. Or, l’arabe algérien n’a aucun statut et le berbère vient de se voir reconnaître un statut de «langue nationale», qui risque d’être plus symbolique que réel. La politique linguistique impose l’arabe classique — la langue qu’utilise le pouvoir — à l’exclusion de toute autre langue, que ce soit l’arabe algérien, le berbère (tamazight) ou le français. 

Pour beaucoup d’Algériens, l’arabe algérien, le berbère, l’arabe classique et le français sont des langues faisant toutes partie de leur patrimoine culturel. La grande majorité des Algériens résistent à la politique d’arabisation autoritaire et refusent de changer leurs pratiques linguistiques, mais pour le moment ils restent encore prisonniers d’un régime quelque peu pourri, qui les empêche d’évoluer.

Il reste à espérer que la politique linguistique s’oriente un jour vers une attitude qui reflèterait mieux la pluralité idéologique de la société algérienne, et créerait un espace de tolérance et d’ouverture, qui constitue des bases plus solides de la démocratie. Dans l’état actuel des choses, toutes les langues utilisées depuis longtemps en Algérie portent une connotation négative. L’arabe algérien n’est pas une langue de culture, le berbère n’est qu’une langue de «second plan», l’arabe classique est devenu le symbole de l’échec scolaire et économique, le français demeure la langue colonisatrice. C’est difficile de réussir une politique linguistique dans ces conditions. L’ex-chroniqueur au Quotidien d’Oran, Sid Ahmed Bouhaïk, a raison de conclure ainsi sur la situation linguistique en Algérie: «Si donc, nous nous sommes brouillés avec la culture, c’est que nous nous sommes d’abord brouillés avec nous-mêmes en nous tirant à qui mieux mieux la langue!»

La réconciliation linguistique n’est probablement pas pour demain, mais elle sera nécessaire pour libérer les Algériens d’une voie sans issue. Les faits semblent démontrer que le peuple algérien tient à toutes ses langues et que, contrairement à ses dirigeants, il n’est pas prêt à en sacrifier une seule d’entre elles. Jamais dans l’histoire du pays, les Algériens n’ont-ils parlé autant l’arabe classique et le français. La seule langue avec laquelle tout le monde est d’accord: ajouter l’anglais langue seconde à l’arabe algérien, au berbère, à l’arabe classique et au français. Loin de s’enfoncer dans une voie rectiligne, les Algériens semblent très majoritairement préférer une plus grande ouverture sur le monde.

source: /www.tlfq.ulaval.ca

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Kateb Yacine dérange-t-il 20 ans, après sa mort ?

Posté par algeriedemocratie le 5 novembre 2009

Alors qu’il a été honoré par ses amis et compagnons de combat la semaine passée à BgayetKateb Yacine dérange-t-il 20 ans, après sa mort ? Kateb Yacine dérange-t-il 20 ans, après sa mort ? dans KATEB YACINE(35) 2265_78253

Quoiqu’il en soit, Kateb Yacine a été honoré par ses amis et ses compagnons de combat du 28 au 30 octobre 2009 avec un riche programme à l’initiative de la coopérative Les compagnons de Nedjma de Sétif à la Maison de la culture Taos Amrouche et au Théâtre régional, Abdelmalek Bouguermouh de Bgayet.

Que s’est-il donc passé la semaine passée à Bgayet? Kateb Yacine a été honoré, certes, par ses amis et ses compagnons de combat mais aucun officiel de la capitale des Hammadites n’a daigné se présenter du 28 au 30 octobre 2009.

Il est vrai que l’infatigable militant révolutionnaire qu’était Kateb Yacine n’aimait pas les officiels de son vivant et qu’il était toujours un homme du peuple, qui était d’ailleurs le public auquel il s’adressait. Pourtant, il y a bien longtemps que ce monument de la culture algérienne a disparu et que parler de lui n’est plus un tabou ; bien au contraire. 20 ans déjà ! A moins qu’il continue à déranger encore aujourd’hui par ses idées.

Quoiqu’il en soit, Kateb Yacine a été honoré par ses amis et ses compagnons de combat du 28 au 30 octobre 2009 avec un riche programme à l’initiative de la coopérative Les compagnons de Nedjma de Sétif à la Maison de la culture Taos Amrouche et au Théâtre régional, Abdelmalek Bouguermouh de Bgayet. Le programme prévu n’aura connu en fin de compte que deux imprévus, si l’on évite de parler de  » L’inauguration des activités  » qui devait être suivie d’une… collation, puisqu’il reste encore beaucoup de vivants dont certains sont malades et vivent le calvaire dans l’indifférence totale.

Ainsi, en plus des pièces théâtrales jouées et des projections de films documentaires, les moments forts de cet hommage ont été incontestablement les témoignages sur l’auteur de Nedjma que feront, tour à tour, Mohamed-Saïd Ziad, Zohra Djazouli, Mahfoud Lakroune, Dalila Bouhdid, Smaïl Habbar, Khadidja Hamsi et Marzouk Hamiane qui terminera en beauté la clôture avec le gala de la légendaire troupe Debza. Bouzid Atmaoui, quant à lui, étant malade, n’a pu se déplacer à Bgayet.

L’autre imprévu est relatif à l’absence d’Omar Mokhtar Challal. Par conséquent,  » Kateb Yacine l’Homme Libre  » n’a pas été projeté mais remplacé par un film qui a servi de mémoire de fin d’études à deux étudiantes de l’ITFC et intitulé  » Portrait film de Kateb Yacine ». Enfin, signalons que nombreux sont ceux et celles qui se sont déplacés, parmi le public, de tous les coins de la wilaya de Bgayet pour assister et rendre hommage à Kateb Yacine.

Amastan S.

source: el watan

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BD: Renouveau algérien

Posté par algeriedemocratie le 31 octobre 2009

faïza Ghozali

Renouveau algérien

Unique vignette de Zina sans le voileUnique vignette de Zina sans le voile© SlimLa BD algérienne, qui pleurait depuis plus de vingt ans son âge d’or révolu des années 1960-1970, refait des bulles. Une dizaine d’albums (dont une adaptation d’un roman policier de Yasmina Khadra, Le Dingue au bistouri) ont été publiés cette année, alors qu’aucune création n’avait vu le jour depuis… 1987. Signe annonciateur de ce renouveau : en 2003, l’Enag, maison d’édition publique, avait réédité une quarantaine d’anciens albums (Les Aventures de Sindbad le marin, de Mahfoud Aïder, La Boîte à chique, de Slim…) qui ont fait cet âge d’or.

Ce réveil est en grande partie lié au Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda), qui a vu le jour l’an dernier, et dont la deuxième édition s’est tenue du 14 au 18 octobre. « Nous voulons créer une dynamique et relancer l’industrie de la BD », explique Dalila Nadjem, commissaire de l’événement et directrice de la maison d’édition Dalimen. Surtout, « ce festival veut réconcilier l’ancienne génération avec la nouvelle, très prometteuse ». Les Slim, Haroun, Melouah, Aïder, Le Hic… semblent, en effet, avoir trouvé une relève avec Tahar Aidaoui, Amine Benabdelhamid, alias « Nime » (tous deux lauréats du concours Jeunes talents du Fibda 2009), Samir Toudji, alias « Togui »… Une nouvelle génération qui a été « trop longtemps inexistante », commente Slim, auquel le Fibda a rendu hommage via une exposition de ses dessins, dont une première version, inédite, de l’inénarrable Bouzid et de sa dulcinée Zina.

Pourquoi cette éclipse ? « Il y a des circonstances atténuantes », explique Dalila Nadjem. Façon pudique de désigner la montée de l’islamisme à la fin des années 1980 et la décennie noire qui a ensanglanté ensuite le pays. Du coup, la plupart des signatures reconnues se sont effacées, les unes dans l’exil, les autres abandonnant la partie faute de support. « La diffusion est un gros problème », insiste Slim, qui a d’ailleurs trouvé la parade. Il s’est associé à un éditeur sur Internet, lulu.com, qui lui permet de rééditer ses albums sur commande (pour un prix compris entre 11 et 15 euros).

Trop frileux, les éditeurs algériens ? L’avis fait consensus. Et Slim d’enfoncer le clou : « Ce pays n’aime pas la BD ! » Pourtant, nuance Dalila Nadjem, « les choses bougent. Aujourd’hui, quelques éditeurs prennent des risques et ont plus d’audace ». Et d’autres émergent, comme la jeune maison Z-Link, lancée par Salim Brahimi, qui édite Laabstor, une revue consacrée aux jeux vidéo et… au manga algérien. De son côté, le Fibda publie le numéro zéro d’un fanzine, El Bendir, appelé à devenir mensuel. Des initiatives salutaires et à encourager .

 

BD: Renouveau algérien dans vive l'algerie(128) 029102009175959000000zinacopie2

Vignette extraite de Zid Ya Bouzid, première histoire de Bouzid, de Slim (1969)

source:jeune afrique

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le colonel Houari Boumédiène et tamazight

Posté par algeriedemocratie le 28 octobre 2009

le colonel Houari Boumédiène et tamazight dans histoire(16) Houari%20Boum%C3%A9di%C3%A8ne le colonel Houari Boumédiène,

 

Fervent partisan d’un socialisme autoritaire, le colonel Houari Boumédiène, à la faveur d’un coup d’État le 19 juin 1965, mit en place un pouvoir autocratique avec l’aide de l’armée et de la redoutée Sécurité militaire. Sur le plan intérieur, l’ère Boumédiène fut celle des nationalisations des secteurs importants de l’économie. C’est sous son régime que commencèrent les premières campagnes d’arabisation dans l’«Algérie nouvelle».

Rappelons que Boumédiène avait reçu son instruction presque exclusivement en arabe classique dans les écoles coraniques de la région de Guelma, la médersa El Kettani (Constantine), et dans les universités théologiques de la Zitouna (Tunisie) et d’al-Azhar (Égypte), un haut lieu du fondamentalisme musulman. De ce fait, il n’a jamais pu se libérer de l’emprise de la religion et de l’arabe coranique.

L’arabisation devint l’«option fondamentale de l’Éducation nationale». Le président Boumédiène  avait été très clair sur ce sujet :

« L’enseignement, même s’il est d’un haut niveau, ne peut être réel que lorsqu’il est nationale, la formation fût-elle supérieure, demeure incomplète, si elle n’est pas acquise dans la langue du pays. Il peut même constituer un danger pour l’équilibre de la nation et l’épanouissement de sa personnalité. Il peut également engendrer des déviations qui risquent d’entraver une saine et valable orientation. » Toutefois, «la langue du pays» dont parlait Boumédiène n’était pas l’amazigh, mais l’arabe de la tribu Quraychite d’Arabie saoudite à l’époque du prpophéte que personne ne parlait en Algérie!

 

 Boumédiène avait même déclaré en novembre 1968:

‘ »L’arabisation ne peut être réalisé avec le seul concours de l’État. D’autres efforts doivent émaner également de l’élite arabisée [...]. Les mosquées sont à la disposition de ces élites pour alphabétiser et inculquer l’arabe aux adultes« .

La politique d’arabisation suscita de profondes tensions dans la population. Celles-ci aboutirent à des heurts parfois violents entre les étudiants, comme en mai 1975, à Alger et à Constantine. Des professeurs irakiens vinrent enseigner dans les universités. Mais l’arabisation décidée par le président Boumédiène (dès l’indépendance) continua inlassablement. En 1976, ce fut l’arabisation de l’affichage avec les noms de rues et des plaques d’immatriculation. Puis le vendredi fut déclaré «jour de repos hebdomadaire» à la place du dimanche. Mais les Amazighs furent, parmi les Algériens, ceux qui s’opposèrent le plus à l’arabisation. Leur résistance s’exprima dans l’usage exclusif de l’Amazigh et du français dans tous les lieux publics, que ce soit dans les cafés, les hôtels, les restaurants et les bureaux administratifs. Le 10 décembre 1976, Houari Boumédiène, candidat unique à la présidence, fut réélu avec 99 % des voix.

Par la suite, Boumédiène mit la pédale douce à l’arabisation. Il fit même appel à Mostefa Lacheraf pour sauver l’école algérienne. De culture à la fois arabe et française, cet historien et essayiste était à l’époque un critique presque solitaire (et considéré aujourd’hui comme un visionnaire) d’une «arabisation» forcenée de l’enseignement. Il s’était souvent opposé à Ben Bella et croyait que la religion pourrait éventuellement jouer un rôle néfaste dans la société algérienne:

« Premièrement, l’islam porte en lui le poids des valeurs propres à une civilisation rurale archaïque et son intégration à l’idéologie politique peut servir de frein à la modernisation du pays. Deuxièmement, les forces conservatrices vont s’appuyer sur la religion pour perpétuer des moeurs rétrogrades en ce qui concerne la famille, la condition féminine et les rapport dans la société« .

Trois décennies plus tard, ces prévisions paraissent d’une justesse remarquable, mais à l’époque elles pouvaient bouleverser les dogmes de l’oligarchie algérienne toute orientée sur le panarabisme et le Proche-Orient. Certains prétendirent que le président était plus sensibilisé aux tensions provoquées par l’arabisation, d’autres crurent que des rapports inquiétant sur la qualité de l’éducation lui étaient parvenus. Enfin, il est probable que le président, affaibli par la maladie, n’avait plus la force de soutenir fermement sa politique d’arabisation. Le 27 décembre 1978, la mort de Boumédiène mit un terme à cette «pause» dans l’arabisation. Cela dit, l’ère Boumédiène avait permis à la couche «arabisante» de la population de «profiter» de l’arabisation afin de prendre le contrôle de leviers importants en Algérie, tels que l’éducation et une partie de l’administration.

 

En 1976, Le président Boumédiène confisquera (en 1976) le Fichier Amazigh qui contenait un ensemble de publications sur des recherches Amazighes écrites en alphabet latin


Les années de plomb de Boumédiene

22 Juillet 1969 :
A l’ouverture du premier Festival culturel panafricain à Alger, le président Houari Boumediene dans son discours rappelle aux Africains que « longtemps contraints de nous taire ou de parler la langue du colonisateur, c’était un devoir essentiel et premier que de retrouver nos langues nationales, les mots hérités de nos pères et appris dès l’enfance. » Il reconnaît « qu’il n’y a pas de langue qui, au départ, soit plus apte qu’une autre à être le support de la science et du savoir… »

Le pouvoir de Boumediene interdit à la chanteuse et romancière berbérophone Taos Amrouche ainsi qu’à d’autres chanteurs berbérophones de représenter l’Algérie à ce même festival.

Amère, Taos Amrouche écrira une tribune « en marge du festival » dans le journal le Monde (ce qui vaudra à celui-ci avec les articles sur le procès de Krim Belkacem, près d’une année d’interdiction !). Néanmoins, Taos Amrouche se produira au moins une fois à la fin juin 69 à la Cité Universitaire de Ben Aknoun grâce à l’invitation du « cercle d’études berbères » qui y fonctionna avec plus ou moins de bonheur entre 68 et 70, appuyé par le comité de gestion de la cité.

 

1970 :
Les pressions du gouvernement algérien aboutiront à faire supprimer complètement l’émission en kabyle de Radio-Paris, alors qu’historiquement il n’y a jamais eu autant de berbérophones en France !

A la chaîne kabyle de Radio-Alger, on notera que les reportages sportifs réalisés en direct des stades jusque-là en kabyle seront supprimés et assurés désormais par un relais de la chaîne en arabe. De la même façon on assiste unilatéralement au passage fréquent de disques en arabe sur la chaîne kabyle, alors que la réciproque sur la chaîne arabe ou mieux à la télévision n’est pas assurée (une chanson tous les trois à six mois au plus à la TV !).

15 Janvier 1971 :
Le cercle d’études berbères et l’UNEA (Union Nationale des Étudiants Algériens) sont dissous par le pouvoir de Boumediene après de nombreuses manifestations, grèves et l’arrestation de plusieurs étudiants pour « menées subversives ».

1972 :
La célèbre chorale féminine kabyle du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou (ayant obtenu les premiers prix au Festival de la chanson populaire), se verra contrainte par le proviseur et les autorités locales à chanter une grande partie de son répertoire en langue arabe.

Si Mohamed Baghdadi (directeur des sports) propose une réforme du sport mettant en place « la commune sportive de base » et il prétend aussi lutter contre le régionalisme et pour l’arabisation : il obtient ainsi la transformation de la JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) en JSK (Jamai Sarrii al Kawkabi).

Mai-Juin 1972 :
Un groupe de militants de la cause berbère suggère la création d’un enseignement de la langue berbère à l’Université Paris VIII (Vincennes). Cette initiative donne naissance au Groupe d’Études Berbères (G.E.B). L’enseignement de la langue berbère ne sera effectif qu’à partir du 29 janvier 1973 quand l’Université Paris VIII décide sa création.

1973 – 1974 :
On assiste à la suppression définitive de la chaire de l’université d’Alger. Mammeri ne semble alors mener qu’un vague combat d’arrière-garde. En tout cas, la suppression s’est passée « en douceur ». La discipline « ethnologie » disparaît de l’Université dans le cadre de la RES de 71 mise progressivement en application et l’enseignement du berbère n’est prévu dans le cadre d’aucun des modules des nouvelles licences de lettres ou de langues

La chanson kabyle connaît un essor qualitatif très important et une production intense. Face aux multiples interdictions de l’enseignement et de l’écriture du berbère, il ne reste plus que la chanson comme moyen d’expression et de revendication. Durant cette année des étudiants comme Ferhat Mehenni et tant d’autres créent le groupe « Imazighen Imoula » (Les berbères du nord). A l’initiative d’Amar Mezdad, d’autres étudiants kabyles créent à leur tour le groupe « Lazouq » où se retrouvent Sid Ahmed Abderrahmane, Mokrane Ghozlane, Ali Ouabadi et Idir. Mais c’est ce dernier qui, à travers sa chanson « baba Inouba », donnera un nouveau souffle à la chanson kabyle et lui permettra de s’internationaliser.

Les thèmes de la chanson kabyle de ces débuts des années 1970, sont essentiellement axés sur la revendication identitaire et culturelle berbère, la liberté d’expression et la situation de la femme. On ne chante plus seulement les thèmes de l’amour, l’émigration et la religion. La chanson kabyle désormais « interroge, démontre, critique, propose, dénonce, loue, affronte, polémique et provoque ». La politique d’oppression est le plus important leitmotiv.

Face à son engagement, cette chanson, qui véhicule un discours radical et parfois virulent envers le pouvoir en place, connaîtra la répression et vivra dans la clandestinité. Ses interprètes seront successivement arrêtés ou marginalisés.

Juin 1974 :
La fête des cerises à Larbaa Nait Irathen se termine très mal puisque la police et les gendarmes n’ayant pas suffi à contenir les manifestants, on fera appel à l’armée pour les réprimer durement. La foule était mécontente en raison du remplacement de plusieurs chanteurs kabyles par des improvisations de chanteurs en arabe.

Cette même fête des cerises sera d’ailleurs interdite l’année suivante

Novembre 1974 :
Amar Ouerdane fonde l’Association socio-culturelle berbère de Montréal (Canada) dans le but de faciliter l’adaptation des immigrants algériens berbérophones en milieu québécois et canadien et aussi de diffuser le patrimoine berbère.

1974-1975 :
L’interdiction est faite à l’état civil d’enregistrer les prénoms autres que musulmans, ceux-ci faisant l’objet d’une liste exhaustive. C’est toute une série de prénoms berbères qui en fait les frais.

Juillet 1975 :
Juste après la fin de l’année scolaire, la répression s’abattait sur la Kabylie. Arrestation de plusieurs étudiants lycéens et autres personnes militant pour la culture amazigh.
Dans la région de Larbaâ Nath Irathen, Salah AGAG, Madjid BOUMEKLA, Mohand HAMAZ, Brahim KOLI et Mouloud MOSTEPHAÏ ont été arrêté sous le chef d’inculpation « d’atteinte à la sureté de l’Etat » par la police du Pouvoir dictatorial de Houari BOUMEDIENE et ont purgé 5 mois de prison à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou. Leur défense fut assurée par Maître BOUZIDA. Au premier procès, le tribunal de Larbaâ Nath Irathen déclara son incompétence.
Début Décembre 1975, le même tribunal rejuge l’affaire. Certains inculpés ont écopé de 10 mois de prison dont 6 avec sursis. Le procureur insatisfait du résultat fait appel. Le procès fut rejugé au tribunal de Tizi-Ouzou. La sentence était plus lourde : deux ans de sursis, 1000 dinars algériens d’amende et interdiction de passeport donc de quitter le territoire algérien.

5 Janvier 1976 :
Mohamed Haroun, militant berbériste et fils de chahid est arrêté par la Sécurité militaire à Alger pour avoir posé une bombe au tribunal militaire de Constantine. Cette bombe a été désamorcée à temps.

C’est aussi le cas de Lounès Kaci et de Hocine Cheradi qui ont posé une bombe au siège du quotidien « El-Moudjahid » à Alger et de Mohamed Smaïl Medjeber qui a posé une bombe au tribunal militaire d’Oran le 3 janvier avec la complicité de Daniel Paul, de Salby Jay et d’André Noël Cherid. Le choix des cibles est très significatif : El-Moudjahid connu pour son aversion pour la question de tamazight, les tribunaux militaires où la répression est assez symbolique, (…) la chaîne de télévision un des outils les plus monstrueux de la répression ».

Ces poseurs de bombes sont accusés de trahison, d’atteinte à la sûreté de l’Etat, de complicité, de trafic de devises et de jets d’explosifs. Ils sont condamnés par le tribunal de Médéa le 2 mars 1976. Trois peines capitales, deux condamnations à perpétuité et d’autres peines allant de dix à Vingt ans de prison.

16 Avril 1976 :
« Journée du savoir » – Yaoum El-Ilm. Journée commémorative de la mort en 1940 du cheikh Abdel-hamid Ben-Badis président de l’Association des Oulémas Algériens. Le chef de l’État dans une ordonnance, publiée au JORA le 23 avril 1976, définit l’organisation de l’éducation et de la formation.

Après avoir défini la mission du système éducatif qui s’inscrit dans le cadre « des valeurs arabo-islamiques et de la conscience socialiste », l’enseignement est assuré en langue nationale à tous les niveaux d’éducation et de formation et dans toutes les disciplines.

La mission de l’école fondamentale est de dispenser aux élèves « un enseignement de langue arabe leur permettant une maîtrise totale de l’expression écrite et orale ; cet enseignement, qui est un facteur important de développement de leur personnalité, doit les doter d’un instrument de travail et d’échange pour se pénétrer des différentes disciplines et pour communiquer avec leur milieu ».

L’arabisation porte aussi sur l’enseignement préparatoire qui est dispensé « exclusivement en langue arabe ».

Cette ordonnance met fin d’une manière très claire aux espoirs et aux attentes des berbéristes et des berbérophones. Tamazight est ainsi mise à l’écart et exclue de l’école. Le choix de l’État algérien est désormais fait. L’arabisation est décrétée.

Cette décision des plus hautes instances de l’État engendre un mépris jamais égalé dans les milieux berbérophones et surtout en Kabylie. La revendication se radicalise. Les contestations s’enveniment après la promulgation de la Constitution et de la Charte nationale qui renforcent l’arabisation et la définition de l’Algérie comme nation arabo-islamique. La répression s’abattra aussi sur les berbéristes.

Mai – Juin 1976 :
Lors des débats sur la Charte nationale les étudiants militants berbéristes diffusent un document de 50 pages.

A ces débats, les jeunes militants berbéristes ont pris part en masse. Sept cent vingt (720) prises de parole sont semble-t-il décomptées dans Alger. Ainsi la revendication culturelle et identitaire berbère connaît une ampleur importante. Elle se pose désormais dans des débats publics. Malgré cette « tolérance » le pouvoir utilise la répression.

Après une intervention dans une salle de cinéma à Alger, l’étudiant et chanteur kabyle Ferhat Mehenni est arrêté pour la première fois par la Sécurité militaire. Ces interventions ont sans doute permis aux services de sécurité de mettre à jour leurs fichiers concernant les berbéristes et opposants à la politique culturelle du pouvoir.

27 Juin 1976 :
La Charte nationale est adoptée par référendum. Ce document qui est un texte national fondamental définit l’Algérie comme étant une partie intégrante de la nation arabe.

« Le peuple algérien se rattache à la patrie arabe, dont il est un élément indissociable » (…) » L’Algérie n’est pas une création récente. Déjà sous Massinissa, fondateur du premier État numide, et de Jugurtha, initiateur de la résistance à l’impérialisme romain, s’était dessiné le cadre géographique et commençait à se forger le caractère national ». (…) « A ces deux caractéristiques principales se sont ajoutés progressivement à partir du 7e siècle les autres éléments constitutifs de la Nation Algérienne, à savoir son unité culturelle, linguistique et spirituelle (…) ». On peut affirmer, ajoute le texte de la Charte nationale, « que ces différentes périodes de notre histoire ont constitué un creuset où se sont fondus intimement les brassages ethniques, les apports de toutes sortes, comme les créations nouvelles du génie national, tout cela pour aboutir à une expression originale de la personnalité arabo-musulmane de notre peuple… ».

La politique culturelle s’attellera, selon la Charte, à concrétiser un projet des plus urgents : la généralisation de l’utilisation de la langue arabe qui « est un élément essentiel de l’identité culturelle du peuple algérien. On ne saurait séparer notre personnalité de la langue nationale qui l’exprime. Aussi, l’usage généralisé de la langue arabe, et sa maîtrise en tant qu’instrument fonctionnel, est une des tâches primordiales de la société algérienne au plan de toutes les manifestations de la culture et à celui de l’idéologie socialiste ».

Le choix de la langue arabe est fait. Il est irréversible. « Il ne s’agit nullement de choisir entre la langue nationale et une langue étrangère. Le problème du choix étant dépassé et irréversible, le débat sur l’arabisation ne peut porter, désormais, que sur le contenu, les moyens, les méthodes, les étapes, la conception générale d’une langue ».

Tout en dénonçant l’étouffement de la culture algérienne, l’uniformisation, le totalitarisme culturel, le PRS (Parti de la Révolution Socialiste), pour qui la langue arabe doit être la langue nationale, critique sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.

« Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voila donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d’Algériens. (…) Or la langue berbère existe. C’est la langue maternelle d’une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis. ».

Ainsi le PRS, avec à sa tête Mohamed Boudiaf, est le premier parti politique algérien à se prononcer en faveur de la question berbère.

27 Juin 1976 :
Mohand Cid Ali-Yahia dit Rachid, ancien acteur important dans la crise dite berbériste de 1949, lance le Front Uni de l’Algérie Algérienne (F.U.A.A.) en France. Fidèle à son combat des années 1940 pour l’Algérie algérienne, Rachid Ali-Yahia, par son mouvement d’opposition au régime de Boumediene, renouvelle son combat pour l’identité algérienne et la question linguistique et culturelle.

Ce front n’aura qu’une faible influence en Algérie. Quelques-uns de ses militants seront arrêtés en mars 1980.

Été 1976 :
Pour avoir tiré des textes littéraires en Tifinagh sur ronéo et aussi pour avoir été abonnés au bulletin de l’Académie berbère (Agraw imazighen) de Paris, deux cents (200) jeunes de la région de Larbaa Nath Irathen sont arrêtés et emprisonnés. Ils seront, pour quelques-uns, condamnés jusqu’à 18 et 24 mois de prison.

Afin de porter le coup de grâce à l’édition berbère en Algérie, le Fichier de Documentation Berbère (F.D.B) tenu depuis 1946 par le Père Jean Marie Dallet est mis sous scellés par le pouvoir de Boumediene.

Ce Fichier est considéré comme source exceptionnelle de documents concernant l’étude de l’histoire, de l’ethnographie, de la littérature, de la linguistique des communautés berbérophones de Kabylie, du Mzab et de Ouargla. Ce fichier était au début un périodique mensuel, puis bimestriel, pour devenir à partir de 1955 trimestriel. On y trouve des monographies de villages de Kabylie, des études sur l’Islam, les croyances et superstitions, la sagesse populaire, la vie quotidienne, la zoologie, la botanique et la culture matérielle..

19 Juin 1977 :
Lors du match final de la coupe d’Algérie de football opposant la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) et le Nasr de Hussein-Dey (NAHD), les spectateurs kabyles scandent des slogans hostiles au président Boumediene, présent dans la tribune officielle, et au régime tels que : « JSK imazighen », « la langue berbère vivra », « à bas la dictature », « vive la démocratie »…

La retransmission en direct de cette rencontre à des milliers de téléspectateurs révèle au peuple algérien l’expression d’un mécontentement et d’une contestation ouverte et radicale d’une population d’une région du pays, qui souffre d’une marginalisation identitaire et culturelle…

Septembre 1977 :
A la suite de la manifestation en juin 77 à la finale (remportée par la JSK) de la coupe d’Algérie, une nouvelle réforme du sport est adoptée consacrant définitivement les ASP, c’est-à-dire le sport corporatif avec des joueurs semi-professionnels d’entreprises. La JSK devient Jamaia Electronic Tizi-Ouzou, JET intégrée à la Sonelec.

Le ministère de l’Enseignement supérieur décide de l’ouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou (C.U.T.O.) où se retrouvent les cadres de la région et qui se mêlent au mouvement estudiantin pour la prise en charge de la revendication identitaire. Le C.U.T.O. verra le regroupement des étudiants kabyles jusque là éparpillés sur divers instituts de la capitale.

Ce centre universitaire connaîtra des mouvements de grève non connus à l’époque en Algérie.

L’ouverture du CUTO permettra aussi la circulation d’une documentation dite clandestine tels que les ouvrages de l’historien algérien Mohamed Harbi, les revues berbères de l’ACB et de l’Académie berbère, édités en France et diffusés sous le manteau en Algérie.

On assiste à l’interdiction par le Wali de plusieurs chanteurs comme Idir, à Tizi-Ouzou sous prétexte d’absence de salle suffisante pour contenir les spectateurs et garantir la sécurité.

Novembre 1977 :
La direction du PRS met en place une cellule de réflexion pour étudier le dossier berbère et élaborer des propositions concrètes en direction des groupes berbéristes.

28 Novembre 1978 :
Ait Ahmed, secrétaire général du FFS, dans une déclaration, demande la reconnaissance de la « langue berbère comme langue nationale au même titre que la langue arabe ».

10 Décembre 1978 :
Des armes en provenance du Maroc sont parachutées à Cap-Sigli dans la wilaya de Béjaia en Kabylie, pour un éventuel soulèvement armé contre le régime de Boumediene, dix sept jours avant sa mort. Le groupe initiateur est arrêté par la sécurité militaire, « prouvant » et montrant ainsi l’échec d’une « tentative kabyle » de renversement du régime.

En réalité cette affaire est connue dès le départ par la Sécurité militaire qui avait infiltré le groupe contestataire composé de personnalités historiques, comme Mohamed Benyahia, Ferhat Abbas, Belarbi, Boudjeloud, Ahmed Kadri. Ils seront traduits en justice à l’exception de Ferhat Abbas. Ils seront condamnés par le tribunal militaire de Blida à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison.

Cette affaire est exploitée par le pouvoir pour discréditer les berbéristes, qui n’avaient aucune relation avec celle-ci. Il montre du doigt le « danger berbériste » en des termes à peine voilés, ces « anti-nationalistes, soutiens du Maroc et du néo­colonialisme ».

25 Décembre 1978 :
Ait Ahmed dira à propos de la question berbère, qu’ « il s’agit d’un problème de survie, pour une langue, une culture combattues par le colonialisme et auxquelles l’indépendance n’a pas offert de chance. Ce n’est pas en ignorant le problème qui concerne un Algérien sur trois qu’on le résoudra. Il faut le prendre en charge dans l’intérêt de la collectivité nationale et de son unité ».

Le chanteur populaire kabyle Lounis Ait Menguellet est interdit de se produire à l’Université.

Mars 1979 :
Dans son « Avant-projet de plate-forme politique le FFS se prononce sur la question berbère. Il y est notamment écrit : La langue berbère a droit de cité dans la cité berbère, droit inaliénable que le colonialisme intérieur, pas plus que le colonialisme étranger, ne peut proscrire. Elle doit être officialisée et développée comme langue nationale, elle doit bénéficier de la part de l’état de l’égalité de traitement qui lui permette de rattraper le temps et le terrain perdus depuis l’indépendance.(…) Seuls les apprentis obscurantistes et les larbins mercenaires voudraient encore opposer la langue arabe et la langue berbère.

Interdiction au Centre universitaire de Tizi-Ouzou d’une pièce de théâtre, adaptation en kabyle de la guerre de 2000 ans de Kateb Yacine.

Des demandes successives d’enseignement du berbère à Alger, puis à Tizi-Ouzou, tour à tour, sont rejetées sans aucun motif explicite.

17 Octobre – 13 Novembre 1979 :
Troisième grève des étudiants du CUTO depuis l’inauguration du centre universitaire en 1977. Ils posent notamment le problème de la représentation des étudiants dans l’instance universitaire.

Crédits : © Extraits de « Chronologie du mouvement berbère, un combat et des hommes » de Ali Guenoun paru aux éditions Casbah Alger, 1999

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Chronologie du mouvement berbère d’aprés 1980

Posté par algeriedemocratie le 30 août 2009

Chronologie du mouvement berbère d’aprés 1980

21 juin 2005

addthis_url = location.href; addthis_title = document.title; addthis_pub = ‘sif’; 1 au 31 Août 1980 :

Un grand nombre de militants du Mouvement culturel berbère et de la démocratie, composé de spécialistes en histoire, sociologie, linguistique, cinéma… et de citoyens autodidactes se réunissent, durant un mois, à Yakouren (Azazga) dans un séminaire.

Ce premier séminaire du Mouvement culturel berbère avait pour tâche de préparer un document, devant refléter les revendications et les propositions du mouvement, pour être présenté à la discussion au sein du Comité central du FLN qui préparait un débat général concernant le dossier culturel.

Le séminaire de Yakouren avait pour objet de  » poser (…) clairement le problème de la culture en Algérie afin de dépasser les fausses accusations dont la presse nationale notamment s’est encore récemment faite l’écho, et dont les propos incendiaires ont failli conduire à l’irréparable ».

Ce problème de culture en Algérie s’articule, selon les séminaristes, autour de trois axes principaux : 1- Le problème de l’identité culturelle du peuple algérien. 2- Le problème des libertés d’expression culturelle. 3- Le problème de la culture dans la politique de développement.

Voici quelques propositions de différentes commissions du séminaire

La commission « culture et développement de la société » propose entre autres :
-  La décentralisation des moyens et des pouvoirs de décision : consulter et faire participer les travailleurs et les paysans dans ce domaine.
-  L’équilibre régional économique avec pour critère de base la minimisation des migrations de travail
-  La démocratisation de l’enseignement, son authenticité et sa progression dans le but de former un Algérien capable de répondre aux aspirations des masses Laborieuses au niveau de tous les domaines.
-  Promouvoir l’utilisation et l’enseignement du berbère et de l’Arabe algérien
-  Promouvoir l’épanouissement et la transmission de notre patrimoine culturel dans un cadre moderne et progressiste en fonction de révolution globale de la Société.

La commission « Langues populaires » quand à elle propose entre autres de :
-  Mettre fin a la marginalisation de la culture du peuple algérien, donc de défi­nir la culture nationale en fonction de la culture populaire dans toute Sa diver­sité. Ceci implique la reconnaissance institutionnelle des langues du peuple algérien (arabe algérien et tamazight) en tant que langues nationales.
-  Donner les moyens publics de développement suppose ré-appropriation, enri­chissement et diffusion.

Le rapport de la commission « Libertés d’expression culturelles » propose de
-  Permettre au journaliste de jouer son rôle d’informateur objectif sur le sujet traité, par le droit à la critique et au commentaire ; ceci passe par la levée des entraves de la censure, des blocages au niveau des moyens matériels (locaux, laboratoires, photo etc..).
-  Utiliser les langues du peuple algérien (arabe algérien, berbère) dans le système de l’information, au moins dans un premier temps au niveau de la Radio et de la Télévision, par la suite (…) au niveau de la presse écrite ;
-  Faire du journal télévisé un véritable « télévisé » et non « parlé », par le droit au journaliste à une information contradictoire à celle d’autres organes en lui lais­sant la possibilité de l’argumentation…
-  Décentraliser les moyens de l’information au niveau national…
-  La circulation d’une information objective à tous les niveaux…
-  La synthèse des travaux du Séminaire de Yakouren. In : « Préparation du dos­sier culturel – Séminaire de Yakouren.

14 Septembre 1980 :

Coup d’envoi de l’arabisation des sciences sociales à l’Université.

26 Décembre 1980 :

Un groupe de militants berbéristes dépose à la wilaya de Tizi-Ouzou les statuts d’une associa­tion à caractère culturel dénommée Tiwizi (entraide). Une année après aucune réponse n’a été donnée par les autorités.

Création du Haut Conseil de la Langue Nationale (HCLN) – sous la présidence de Abdelhamid Mehri. Sa mission est d’appliquer la résolution du Comité Central du FLN de juin 1980.

12 Mars 1981 :

Ouverture du débat sur la politique culturelle nationale au sein du parti FLN.

15 Mars 1981 :

Grève générale de 24 heures et meeting à Tizi-Ouzou regroupant des milliers de personnes pour protester contre la ligne officielle lors du débat national sur la culture.

19 et 20 Avril 1981 :

Manifestations à Tizi-Ouzou pour com­mémorer le 1er anniversaire des événements de Kabylie d’avril 1980. Elles répondent à l’appel de la coordination qui a regroupé les étudiants, lycéens, enseignants et travailleurs pour faire du 20 avril une journée anti-répression et pour réaf­firmer les positions du mouvement culturel berbère : « arabe algérien et tamazight = langues nationales ; reconnaissance des libertés démocratiques, libération des prisonniers… ».

Ces manifestations drainent des foules d’environ 10000 personnes. La journée du 20 avril sera commémorée chaque année comme symbole du combat amazigh et aussi un signe de la continuité du Mouvement culturel berbère.

29 Avril 1981 :

Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Salem Chaker, M’hamed Issiakhem, Mohand Idir Ait-Amrane et d’autres universitaires et militants berbéristes déposent, au ministère de l’Intérieur, une demande d’agrément d’une association culturelle dénommée « Amuger ». L’objectif de l’association est de « favoriser l’épanouissement de la culture populaire et de participer à son enrichissement par la promotion du patrimoine culturel national dans toutes ses com­posantes, notamment la langue berbère ».

19 Mai 1981 :

A l’occasion de la journée nationale de l’Étudiant une marche est initiée par des établissements publics et administratifs (lycées, unités économiques et de services) à Béjaïa. Les manifestants scandent des mots d’ordre tels que :
-   »Non au détournement du projet universitaire de Béjaïa.
-  Reconnaissance des langues populaires (arabe algérien et tamazight).
-  Résolution des problèmes de la jeunesse du département.
-  Pour les libertés démocratiques. »
-  Les forces de l’ordre interviennent et l’excitation engendre l’affrontement. Des actes de vandalisme sont enregistrés. Un couvre-feu a, semble-t-il, été instauré à Béjaïa à partir de 18h 30.

Des arrestations massives touchent les membres des col­lectifs et comités culturels de la région de Béjaïa. Trente et un militants sont arrêtés. Les chefs d’inculpation sont :
-  Rassemblement, incitation au rassemblement, partici­pation et distribution de tracts à but de propagande.

Dans une lettre ouverte au président Chadli Bendjedid, envoyée probablement au courant du mois de novembre 1981 de la prison civile de Béjaïa, ces inculpés dénoncent les sévices corporels (coups de pieds, coups de poing, violences au niveau de l’appareil génital…) et autres tortures, morales (attente, intimidation avec armes, menaces…). Ils dénoncent également le non-respect du délai de garde à vue (allant jus­qu’à 120h).

Dans cette lettre, les détenus signalent au Président de la République qu’ils ont été contraints de reconnaître des faits qu’ils n’ont jamais commis et de signer obligatoirement les procès verbaux.

Ces inculpés sont les suivants : Med Cherif Bellache (lycéen), Boukhalfa Bellache (lycéen), Med Larbi Boutrid (lycéen), Salah Taybi (lycéen), Azzedine Madaoui (lycéen), Zaher Chibane (lycéen), Djamel Menguelati (lycéen), Zaher Aouchiche (lycéen), Med Salah Messalti (lycéen), Mokrane Agoun (lycéen), Zoubir Tarki (lycéen), Med Said Belalouache (lycéen), Abdennour Yanat (lycéen), Ali Benamsili (lycéen), Mustapha Brahiti (lycéen), Farid Zadi (lycéen), Med Akli Benalaoua (lycéen), Abdelaziz Merabet (lycéen), Mouloud laichouchene (lycéen). Ali Gharbi (enseignant), Abdelkader Guidjou (enseignant), Ali Dai (enseignant), Salati Moussouni (enseignant), Tayeb Chebi (enseignant), Mohamed-Ourabah Ait Heddad (enseignant). Kamel Merdes (fonctionnaire), Khelil Aizel (fonctionnaire), Moussa Talbi (ouvrier), Mouloud Belal (ouvrier). Hamid Lakhdari (employé). Moussa Cheurfa (agent technique).

19 Mai 1981 :

Seize (16) personnes sont arrêtées à Akbou dans la wilaya de Béjaïa. Ils sont condamnés à des peines allant de quelques mois à quatre ans de prison. Ce sont : Amar Boukedami, Smail Ait Meddour, Belkacem Souagui, Zoubir Chekkar, Mebrouk Hamidouche, Abdesslam Tiar, Smail Maamri, Mokrane Baaziz, Abdennour Benyahia, Abdennour Meldiloufi, Abdelmalek Halfaoui, Abderrahmane Nasroune, Youcef Chilha, Hider Chikhoune, Zoubir Berkani, Amar Idri.

A l’occasion de la journée nationale de Étudiant, des étudiants et travailleurs de l’Université d’Alger, militants du Mouvement culturel berbère et militants démocrates tiennent un meeting d’information dans l’enceinte l’université. Des militants bâathistes interviennent pour briser le meeting et une confrontation violente entre les deux s’ensuit . La police intervient, occupe l’université et fait arrêter les militants berbéristes. Les arrestations ne touchent qu’un seul camp, celui des berbéristes. Les éléments bâa­thistes, après leurs méfaits, sortent sous la protection des ser­vices de police.

23 Mai 1981 :

Vingt-deux étudiants et travailleurs de l’Université d’Alger, membres des collectifs d’étudiants, militants du Mouvement culturel berbère, sont arrêtés par la police à Alger suite à l’incident du 19 mai 1981. Les chefs d’inculpation sont :
-  atteinte à la sûreté de l’État ;
-  atteinte à l’unité nationale ;
-  constitution de collectif à caractère subversif ;
-  complot-rébellion, atteinte à la personnalité nationale -rédaction, détention et diffusion de tracts et de documents séditieux – association de malfaiteurs – port d’armes prohibées – destruction de biens publics et de monuments – attroupement. ».

Lors de l’interrogatoire dans les locaux de la police, les inculpés sont interrogés sur leurs opinions, leur position vis-à-vis de la question berbère, leurs activités au sein du collectif démocratique à l’université et l’incident du 19 mai

Ces vingt-deux détenus sont les suivants : Abdennour Houati, Lakhdar Mames, Meziane Ourad, Rabah Belahouane, Cherif Akeb, Arezki Benramdane, Arezki Ait-Larbi, Mokrane Laksi, Mohamed Ameziane Bencheikh, Mustapha Benkhemmou, Ali Ihadadene, Omar Zeggane, Hachimi Ihadadene, Salah Boukrif, Rachid Bouchenna, Abderrazak Hammouda, Rachid Kaci, Mouloud Fellag, Youcef Ait-Chelouche, Ihsene Elkadi, Messaoud Lahma ; Mustapha Bacha.

3 Août 1981 :

Les forces de l’ordre investissent le centre universitaire de Tizi-Ouzou (C.U.T.O) afin d’empêcher la tenue d’une université d’été dont l’objectif est le débat sur langue et la culture amazigh ainsi que la formation accélérée d’enseignants.

Les forces de l’ordre occuperont l’université jusqu’au 6 septembre 1981.

Rachid Aliche publie le premier roman en berbère chez Fédérop en France. Intitulé « Asfel, il traite de la quête de la berbérité. « Asfel » sera suivi de « Askuti »(Le boy scout) de Saïd Sadi, de « Fafa » de Rachid Aliche de « Id d wass » de Amar Mezdad et d’autres romans tels que « Tafrara » de Salem Zenia.

23 Septembre 1981 :

Le ministre de l’Enseignement supé­rieur, M. Abdelhak Brerhi annonce la création de quatre départements de culture et dialectes populaires dans les uni­versités d’Alger, d’Oran, de Constantine et de Annaba. 6 Octobre 1981 :

Hocine Sadi alias Hend, animateur du Mouvement culturel berbère et enseignant au centre universitaire de Tizi-Ouzou, adresse une « lettre aux citoyens ». Dans cette lettre Hend Sadi dénonce un autre instrument de répression utilisé par le pouvoir, à savoir l’appel qu’il vient de recevoir pour le service national, alors qu’une carte de dispense pour cause de maladie lui a été délivrée par les ser­vices de l’hôpital militaire Maillot en 1977.

reçoit l’ordre d’appel et il est affecté à Batna qu’il refuse de rejoindre. Pour lui il s’agit « de maquiller la répres­sion en la revêtant de l’uniforme militaire. Cela présente éga­lement l’avantage que le tribunal militaire offre plus de pos­sibilités que la justice civile qui a du mal avec les détenus du mouvement culturel d’El-Harrach et de Petite-Kabylie.

12 Octobre 1981 : Par décision du ministère de la Santé publique, le Dr Saïd Sadi, médecin à l’hôpital de Tizi-Ouzou et animateur du Mouvement Culturel Berbère est muté à Khenchela.

Cette mutation est venue après la vague d’arrestations qu’a connue la Kabylie (Tizi-Ouzou et Béjaïa) et Alger, touchant des militants berbéristes, après la fermeture du centre universitaire de Tizi-Ouzou, et aussi après l’appel au service national de Hend Sadi.

Un mouvement de solidarité pour la réintégration du Dr Sadi est initié, particulièrement par le Comité de wilaya de Tizi-Ouzou de l’Union médicale algérienne (U.M.A). Ce comité sera dissout par les autorités locales en 1985.

Au même moment, deux travailleurs de la Sonelec (devenue ENIEM) de Oued-Aissi (Tizi-Ouzou) ainsi que trois autres travailleurs de la Sonitex (Société nationale des industries textiles) de Draa-Ben-Khedda (Tizi-Ouzou) sont mutés en dehors de leur Wilaya.

Moussaoui Khellaf et Berdous Maamar (un des 24 déte­nus d’avril 1980) de la Sonelec ; Rabah Benchikhoune, contremaître à la Sonitex, est muté à EI-Harrach. Brahim Bentaleb, chef de service à la Sonitex, est muté à Alger. Mahmoud Ainouz, acheteur à la Sonitex, est muté à Bab-Ezzouar. Ce dernier a, semble-t-il, été surpris en train de diffuser un tract appelant la population à boycotter l’ensei­gnement et à une grève pour le 28 septembre 1981.

28 Octobre 1981 : Les inculpés du 19 mai 1981 de Béjaïa après cinq mois de détention comparaissent devant la cour correctionnelle de Béjaïa. Ils sont condamnés à des peines allant de 10 mois à 4 ans de prison et 5 années d’interdiction de l’enseignement pour Salah Moussouni, professeur de l’enseignement secondaire (P. E. S) et Tayeb Chebi (P.E.S). Deux sont relaxés.

Dans leur lettre ouverte au Président Bendjedid, que nous avons déjà citée, ils informent ce dernier des conditio­ns judiciaires anormales dans lesquelles s’est déroulé leur procès. Il s’agit notamment de la durée puisque le procès s’est tenu dans une seule journée, pour juger 28 personnes. Ils informent aussi le Président qu’ils n’ont pas bénéficié d’une défense, leurs avocats ayant été exclus de l’audience et aussi que les questions du juge d’instruction ne correspondaient pas aux chefs d’inculpation. Ils rejettent les peines qui « ne reflètent pas les actes dont (ils ont) été accusés ».

Le même jour trois étudiants du centre universitaire de Tizi-Ouzou : Aziz Tari, Djamel Zenati et Idriss Lamari, présents au procès après leur convocation par le juge sont condamnés à quatre années de prison. Tous les détenus jugés et condamnés feront appel.

14 Novembre 1981 :

Vingt cinq des détenus de la prison de Béjaïa entament une grève de la faim pour protester contre leur détention et les conditions de déroulement de leur procès. Ils mettent fin à leur grève le 22 novembre 1981, après avoir obtenu une réponse positive, de voir leur affaire repasser en justice en décembre 1981.

25 Novembre 1981 :

Le tribunal de Tigzirt (Tizi-Ouzou) convoque neuf anciens condamnés d’août 1976, de Ouaguenoun. Ces militants du Mouvement berbère : Ali Yousfi (26 ans, agent d’administration), Mohamed Arezki Bellil (26 ans, agent d’administration), Akli Adjioua (27 ans, journalier), Hassène Messaoudène (29 ans, technicien), Ahmed Chelli (27ans, secrétaire d’administration), Belaïd Serdjane (26 ans, journalier), Rabah Chikhaoui (27 ans, journalier), Mohamed Idiri (26 ans, maçon), Amar Ait-Ali (25 ans, journalier) avaient été condamnés en 1976 à des peines allant de 3 à 12 mois de prison préventive pour déten­tion de l’alphabet Tifinagh, distribué par I’ Académie Agraw Imazighen de Mohand Arab Bessaoud.

13 Avril 1982 :

La communauté universitaire de Tizi-Ouzou appelle, dans un tract, à la commémoration de la journée du 20 avril 1980 journée anti-répression pour « dire ensemble nous n’avons pas oublié » (…) que le 20 avril 1980, le gouvernement a lâché ses chiens sur les étudiants et les travailleurs de la région pour toute réponse à la revendication culturelle pacifique ».

Il est dénoncé, à travers ce tract, la répression qui conti­nue sous d’autres formes, menée par le pouvoir contre la revendication de tamazight et de la liberté d’expression, licenciements, les mutations arbitraires et les exclusions de lycéens sympathisants du Mouvement.

La communauté universitaire de Tizi-Ouzou se solidarise avec toutes les victimes de la répression pour délit d’opinion et revendique la reconnaissance des langue populaires algériennes comme langues nationales (le berbère et l’arabe populaire) et le respect des libertés démocratiques.

Par ailleurs, une semaine culturelle et de solidarité avec les détenus du Mouvement culturel berbère est programmée du 17 au 24 avril 1982. Une table ronde est prévue sur l’histoire du mouvement nationaliste algérien avec les colonels Amar Ouamrane, Slimane Dehiles dit Sadek, Tahar Zbiri et les avocats du collectif. Est prévu aussi le baptême des cités universitaires de M’douha (jeunes filles) et Hasnaoua pour leur attribuer les noms de Taos Amrouche et Belkacem Krim. Ferhat Mehenni, Malika Domrane, le groupe Ichen­wiyen du Chenoua et d’autres doivent animer un gala. Le même jour les responsables de l’université interdisent l’affichage et la tenue d’assemblées générales.

14 Avril 1982

Le préfet de Tizi-Ouzou prend contact avec les comités de cité pour discuter des évérements qui viennent de se dérouler. Il leur signifie que « les baptêmes constituent des actes de rébellion qui appelleraient l’intervention des forces de l’ordre « quitte à reproduire le 20 avril 1980″

15 Avril 1982 :

Par un communiqué signé par le conseil de université (CUTO) et le conseil de la direction du COUS et sur décision ministérielle, les étudiants sont informés de la fermeture de « l’ensemble des infrastructures universitaires à partir du samedi 17 avril 1982 et les infrastructures d’hébergement le 16 avril 1982 à 18h et ce jusqu’à une date ultérieure.

18 Avril 1982 :

Les gendarmes occupent le centre universitaire de Tizi-Ouzou

20 Avril 1982 :

Les lycéens de la région de Tizi-Ouzou déclenchent une grève spontanée. Elle est suivie par la fermeture de leurs lycées.

Un arrêt de travail de protestation d’une durée de deux heures est observé par les travailleurs de l’usine Sonelec de Oued-Aïssi.

Les actes de protestation des lycéens sont considérés par le Secrétaire État à l’Enseignement secondaire et tech­nique dans une circulaire du 3 mai 1982, adressée aux directeurs de l’Education, chefs d’établissements, inspecteurs et enseignants de son secteur et aux associations des parents d’élèves, comme « des tentatives d’agitation » conduites par des « aventuriers » dans le but d’utiliser les élèves à des « fins contraires à l’intérêt de la révolution, en semant le doute, la confusion ». Il y rappelle le rôle de l’éducateur dont la mis­sion est d’orienter l’élève dans la voie qui le préservera de tout extrémisme et déviation, conformément aux principes du FLN et aux options fondamentales de notre peuple ».

L’école doit être, selon le Secrétaire État, une pépinière active du Parti, le FLN. Il invite les directeurs de l’éducation et les chefs d’établissements à informer les services de son secteur de toute perturbation.

7 Juillet 1982 :

Un magister de culture populaire est créé par arrêté et implanté au sein des instituts de langue et de culture arabes d’Alger, d’Oran, de Constantine, et d’Annaba.

2 Novembre 1982 :

Après les événements du 19 mai 1981, provoqués par une agression d’islamo-bâathistes contre des étudiants et travailleurs berbéristes et démocrates, et qui a vu les islamistes prendre le dessus, l’embrigadement des universités et des cités universitaires par les islamistes et les bâathistes commence avec la bénédiction du pouvoir. Les étudiants berbéristes essayent de réoccuper le terrain.

C’est ainsi qu’un groupe d’étudiants de la cité universitaire de Ben-Aknoun dont faisait partie Kamel Amzal, étudiant à l’institut des langues étrangères de l’Université d’Alger et militant berbériste, et après des réunions restreintes, décide d’afficher dans le foyer de la cité un appel à une assemblée générale. A ce moment interviennent des islamo-bâathistes qui déclenchent un affrontement. Il se solde par l’assassinat de Kamel Amzal qui tenait une affiche, avec une arme blanche, par les intégristes islamistes.

28 Janvier 1983 :

Slimane Azem, poète et chanteur kabyle, meurt en exil à Moissac (Tam et Garonne) en France à l’âge de 65 ans, suite à une maladie.

11 Février 1983 :

Salem Chaker, chercheur et militant berbèriste vivant en France est interpellé à son arrivée, de retour au pays, à l’aéroport d’Alger. Il est convoqué et interrogé par la police. Il regagne, le 27 février 1983 la France après plusieurs tracasseries, moyen trouvé par le pouvoir pour intimider les militants berbéristes.

C’est durant cette période que le Président Chadli entame une visite en Kabylie. Elle est boycottée par la population et même par les lycéens de Tizi-Ouzou mobilisés spécialement pour recevoir le Président, montrant ainsi leur mécontentement et leur refus de la politique du pouvoir.

20 Avril 1983 :

Commémoration du troisième anniversaire de la journée du 20 avril. Des conférences, projections de films, galas et présentation de pièces de théâtre sont au programme.

Une conférence axée essentiellement sur le mouvement national algérien et la question berbère est présentée par Maître Mabrouk Belhocine, ancien militant du PPA et du FLN.

Des grèves symboliques et des recueillements sont, par ailleurs, observés par les lycéens, étudiants et travailleurs de la région.

8 Mai 1983 :

Un texte signé par 31 militants du Mouvement Culturel Berbère est envoyé au Président de la République pour réaffirmer que leurs revendications (reconnaissance officielle des langues populaires, tamazight et arabe algérien, Libertés démocratiques), restent entières.

Saïd Sadi publie un roman en berbère intitulé « Askuti » (le boy scout). Il raconte l’histoire d’un jeune lycéen qui a rejoint le maquis en 1956 et qui se retrouve tortionnaire après l’indépendance, dans les locaux de la police, jusqu’en 1980

Début Avril 1984 :

La communauté universitaire de Tizi-Ouzou rend public un tract pour la célébration du 4e anniversaire du Printemps berbère. Dans ce document, les berbéristes mettent l’accent sur leur décision de prendre dorénavant en charge eux-mêmes les problèmes et les reven­dications. Ils proposent :
-   »(La) généralisation de l’enseignement de tamazight aux universités, lycées, entreprises, villages… ;
-  (1’) organisation des comités (de villages, de cités, de quartiers, d’usines… ) pour solutionner les problèmes sociaux et développer des activités culturelles et renforcer la solidarité populaire ;
-  (la) lutte contre les courants passéistes (maraboutisme, intégrisme) qui bloquent le progrès de (la) société ;
-  (le) soutien aux luttes populaires qui visent à réaliser plus de liberté et de justice sociale (lutte des femmes, ouvriers, étudiants, paysans…) ».

12 Avril 1984 :

Un groupe de fils de chouhada militants du Mouvement culturel berbère adresse au wali de Tizi-Ouzou une demande d’agrément d’une association à but non lucratif dénommée « Tighri ». Cette association s’est fixé pour objectifs, entre autres, « la contribution à l’écri­ture et la vulgarisation de l’histoire du mouvement de libération nationale, par des études, enquêtes, sémi­naires… La contribution à la vie culturelle, défense de la mémoire des martyrs et des principes fondamentaux pour lesquels ils se sont sacrifiés… ». Cette demande d’agré­ment leur sera refusée par le wali le 14 juin 1984. Moins d’une année après, une campagne de répression sera lan­cée par le pouvoir. Plusieurs dizaines de fils de martyrs et militants berbéristes seront emprisonnés.

16 Avril 1984 :

Le sous-préfet d’Azazga rejette la demande de passeport du chanteur Ferhat Mehenni. La cause évoquée est « l’avis défavorable des services de sécurité ».

Un autre berbériste, Ramdane Achab, enseignant de mathématiques au CUID et enseignant de tamazight (enseignement non autorisé officiellement) a vu, lui aussi, sa demande de passeport rejetée le 6 août 1984.

20 Avril 1984 :

Commémoration exceptionnelle du 4e anniversaire du 20 avril. Les festivités durent, pour la première fois, six jours. Elles sont variées et nombreuses : projections de films, conférences animées par Mahfoud Kaddache (historien), Rachid Mimouni (écrivain) et Nabil Farès (écrivain), exposition sur les événements d’avril 1980, les détenus du mouvement berbériste, pièces de théâtre en arabe et en kabyle, soirée poétique et gala à Oued-Aïssi.

13 Mai 1984

Les services de police de l’aéroport d’Alger interpellent Saïd Doumane, militant berbériste et enseignant au CUTO, et s’opposent à son départ pour la Pologne où il devait prendre part à un colloque international universitaire, sans lui donner aucune explication.

Juin 1984 :

Mokrane Chemime, militant berbériste et détenu de 1980 est convoqué à Sétif pour, selon Tafsut, « détention préventive ». Il est emprisonné durant cinq jours. il est libéré après avoir entamé une grève de la faim

25 Octobre 1984 :

Arezki Abbout, secrétaire général de la section syndicale du CUTO, militant berbériste et membre de l’Association des fils de chouhada et Ferhat Mehenni, lui aussi membre de la dite association, sont arrêtés à leurs domiciles. Ils sont conduits à Blida où ils subissent des interroga­toires.

7 Février 1985 :

A l’ouverture du Séminaire sur l’histoire de la révolution algérienne en wilaya III (la Kabylie), six membres du comité de wilaya de Tizi-Ouzou des enfants de chouhada (martyrs de la révolution) Noureddine Aït-Hammouda (fils du colonel Amirouche), Mokrane Ait-Larbi (avocat), Nacer Babouche, Rabah Benchikhoune (travailleur licencié de Cotitex de Draa-Ben-Khedda), Amar Fali (médecin) et Ferhat Mehenni (chanteur- Imazighen Imoula), voulant prendre la parole, sont arrêtés par la police.

Dans un appel à la population lancé le 10 février 1985, le comité des enfants de chouhada de la wilaya de Tizi-Ouzou rappelle que le seul crime des prisonniers « a été d’avoir dénoncé publiquement la confiscation et l’exploitation tendancieuse qui est faite de la mémoire des martyrs, par ceux qui veulent légitimer leur domination, et revendiqué le droit à la parole et la dignité pour tous les citoyens »

Ils dénoncent notamment l’arbitraire, la répression, la confiscation de la mémoire des martyrs et la falsification de l’histoire.

9 Février 1985 :

Le Dr Saïd Sadi, un des animateurs du Mouvement culturel berbère, rejoint les inculpés du 7 février. Il est kidnappé en ville (Tizi-Ouzou) pour avoir manifesté sa solidarité avec les détenus en question.

13 Février 1985 : Les six détenus devenus sept sont jugés, en présence de milliers de citoyens mobilisés par le comité des enfants de chouhada, pour « délit de droit commun » par le tribunal de Tizi-Ouzou qui prononce la relaxe.

Dans une déclaration où ils expliquent les causes et les effets de leur arrestation, les relaxés lancent un appel à l’union de tous les Algériens « afin d’imposer un État de droit qui garantisse à tout citoyen la liberté d’expression ».

Ils interpellent le pouvoir pour qu’il  » admette que les problèmes sont posés hors de ses structures et que leurs solutions ne peuvent être que politiques ».

5 Juin 1985

De violents affrontements entre les Mozabites (berbérophones de rite ibadhite) et les M’dabih-Chaambas (arabophones de rite malikite) sont déclenchés à Ghardaïa

Ces affrontements intercommunautaires font deux morts, une cinquantaine de blessés et occasionnent la destruction de plusieurs édifices, magasins, petites unités de production, vitrines et écoles appartenant aux Mozabites.

30 Juin 1985 :

Un groupe de militants des droits de l’homme tous militants du Mouvement culturel berbère, dépose une demande d’agrément et les statuts de la « Ligue algérienne pour les droits de l’homme » (LADH). Ses objectifs sont :

-  La défense des libertés fondamentales individuelles et politiques ;

-  La dénonciation, quelles que soient les motivations, des violations caractérisées des droits de l’homme, et des atteintes à la liberté de pensée, d’expression, d’opinion, de réunion, d’association, culturelle, syndicale, etc. »

La naissance de cette ligue dite « berbériste », par le fait de sa composante humaine, la plupart de ses cadres sont ani­mateurs du Mouvement culturel berbère, est venue suite aux divergences nées entre les militants des droits de l’homme de diverses tendances politiques et idéologiques au sujet des points suivants :

-  La présidence de la ligue, sa relation avec le FLN, son affiliation à la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH).

L’idée de sa création mûrit au courant de l’automne 84, au sein d’un groupe de militants du Mouvement culturel berbère de Tizi-Ouzou et d’un groupe d’avocats d’Alger et de Tizi-Ouzou . Ils envisagent de constituer une « organisation berbère (kabyle) de défense des droits de l’homme ».

Mais le souci de créer une ligue nationale et non locale pousse ce groupe à élargir son champ à d’autres militants appartenant à d’autres régions du pays. C’est ainsi que des contacts sont pris, à la mi-décembre 1984, par l’intermé­diaire de Maître Hocine Zehouane, avec d’autres militants d’Alger : des universitaires marxistes, d’anciens respon­sables du FLN de la wilaya IV, d’anciens maquisards, des éléments d’extrême gauche trotskistes (OST) et des uni­versitaires indépendants. La majorité des militants d’Alger, non berbéristes, choisissent en mars 1985 Maître Omar Menouer pour présider la ligue naissante, écartant ainsi Maître Abdenour Ali-Yahia proche des berbéristes. Ces der­niers, minoritaires, se retirent et fondent leur propre ligue : la LADH.

La LADH ne reçoit pas d’agrément. Ses membres fon­dateurs seront sérieusement réprimés et emprisonnés par le régime. Une campagne de presse est déclenchée contre eux les accusant d’être des « opposants au régime », des « ’anti-nationalistes » et des « berbéristes manipulés ».

« Le recours à la tromperie sous le couvert des « droits de l’Homme », dira le Président Chadli Bendjedid dans un dis­cours en décembre 1985, « n’est en fait qu’un prétexte pour la création d’un parti politique servant les intérêts des enne­mis de l’Algérie. Ce que nous ne pouvons en aucun cas admettre, quelles que soient les circonstances. De même nous n’acceptons aucune leçon de quiconque en matière de respect des droits de l’individu, garantis par les lois du pays. »

5 Juillet 1985 :

En dehors du cadre officiel et des cérémonies organisées par le pouvoir et l’Organisation nationale des moud­jahidine (ONM), un grand nombre de fils de chouhada (martyrs de la révolution) déposent des gerbes de fleurs à la mémoire des martyrs le jour de la fête de l’indépendance, au cimetière d’El-Alia à Alger et dans d’autres villes du pays. Le pouvoir réagit en déclenchant une série d’arrestations. Plusieurs dizaines de personnes sont successivement arrêtées à Tizi-OuZou, Boumerdes, Tipaza, Chlef, Khenchela Parmi eux des militants berbéristes Il s’agit notamment de : Arezki Abbout, Nouredine Ait-Hamouda, Arezki Ait Larbi, Nacer Babouche, Rabah Ben­chikhoune, Mokrane Chemime, Belkacem Adjroud, Hazerchi Bouzid, Ali Faouzi Rebaine, Rachid Fennoune, Kouider Arrous et Ahmed Mekaoucha.

Ils seront tous les douze déférés une semaine après devant la Cour de sûreté de État à Médéa et incarcérés à la prison de Berrouaghia.

Un comité de soutien aux détenus est constitué le même jour (5 juillet 1985) à Tizi-Ouzou . Il est composé de fils de Chouhada et de militants du Mouvement culturel berbère. Ce comité jouera un rôle important dans l’information aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Il contribuera à la Constitution d’un collectif d’avocats pour défendre les détenue­s, distribuera des tracts, des pétitions, fera des démarches auprès des autorités locales (wali, police…), organisera des quêtes en faveur des familles des détenus…

Dans son premier bulletin d’information daté du 5 juillet 85, et après avoir annoncé les arrestations, ce comité invite à la mobilisation et à la vigilance. Il déclare son refus de l’oppression : « non au règne de la répression et de l’arbitraire policier ». Il demande la libération des détenus, le respect de la mémoire des martyrs et le respect des libertés démocratiques et des droits de l’homme.

9 Juillet 1985 :

A 19 heures, à la sortie de son bureau, dans le centre d’Alger ; Maître Abdenour Ali-Yahia, avocat au barreau d’Alger, ancien ministre, membre du Comité central du FLN (1964) et co-fondateur de l’UGTA, président de la LADH et avocat des détenus du 5 juillet 1985, est appré­hende. Il est transféré à la prison de Berrouaghia (Médéa). Il venait de protester, dans un télégramme au Président Chadli contre les arrestations des enfants de Chouhada.

17 Juillet 1985 :

Les forces de l’ordre encerclent à Azazga (Tizi-Ouzou ) le bâtiment où réside le chanteur Ferhat M’henni, fondateur du groupe Imazighen Imoula en 1973, arrêté à plusieurs reprises par les forces de sécurité, membre Comité des fils de chouhada, du Comité directeur de la LADH et militant du Mouvement culturel berbère. Il est arrêté à six heures du matin. Il est transféré à Alger pour rejoindre ensuite ses amis à la prison de Berrouaghia. Il sera Conduit à son arrivée dans le quartier des condamnés à mort.

Il est transféré plus tard à la prison de Médéa puis le 20 août 1985 à celle de Blida.

Le même jour ; un communiqué du Comité des fils de chouhada de la wilaya de Tizi-Ouzou informe la population des arrestations, de leurs conditions et de leurs suites. Les enfants de martyrs attirent l’attention des citoyens sur les rumeurs répandues par les services de répression, qui ten­dent à laisser croire que l’association des fils de chouhada « revendique un statut particulier pour ses membres, des avantages socio-économiques ; (…) ces rumeurs ne visent qu’à dénaturer notre mouvement, à nous isoler de la popula­tion, et à empêcher l’émergence de solidarités au sein de notre société (….) Les camions, les appartements et les postes de responsabilité, ce sont les militants du FLN qui les accumulent et non pas les détenus de Berrouaghia ! ».

30 Juillet 1985 :

Les quatorze détenus de la prison de Berouaghia observent une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention et dénoncer les abus des services de police et de l’administration pénitentiaire notamment le sort du chanteur Ferhat M’henni. Ils réclament le statut de prisonniers politiques. Ils seront séparés et mis dans trois prisons différentes (Berrouaghia, Ksar El-Boukhari et Médéa).

Cette grève de la faim prendra fin le 10 août après l’amélioration de leurs conditions de détention.

21 Août 1985 :

Saïd Sadi, militant du Mouvement culturel berbère et membre de la LADH, Me Mokrane Ait-Larbi avocat et vice-président de la LADH et Said Douman enseignant au centre universitaire de Tizi Ouzou et membre de la LADH, sont arrêtés à l’hôpital de Tiizi-Ouzou pour premier, et à leur domicile respectif pour le second et le Lier Les chefs d’inculpation sont :
-  atteinte à l’autorité de État, distribution de tracts et constitution d’association illégale.

Trois membres du Comité des fils de chouhada d’Alger sont arrêtés le même jour. Il s’agit de : Mohamed Ferhi, Amar Mokrani (Ouadhia) et Boudjemaa Iguernelala (Tigzirt).

Le tribunal de Bordj-Menaiel condamne six militants fils de chouhada de Naciria, incarcérés durant le mois de juillet, à six mois de prison avec sursis.

5 Septembre 1985 :

Le poète et chanteur kabyle Lounis Ait-Menguellet est arrêté chez lui à Ighil-bbwammas.

7 Septembre 1985 :

Une décision du conseil de wilaya de Tizi-Ouzou dissout la section de wilaya de l’Union médicale algérienne (UMA) suite à ses activités en faveur Said Sadi et des détenus de l’été 1985.

Même période : Lors du débat sur l’enrichissement de la Charte nationale, des membres du groupe « Les Berbères » d’Oum-El-Bouaghi, région chaouia, sont arrêtés les forces de sécurité.

16 Septembre 1985 :

Le Dr Hachemi Nait-Djoudi, secré­taire adjoint de la LADH est arrêté. Il est transféré à la prison de Berrouaghia.

29 Octobre 1985 :

Le poète et chanteur Lounis Ait-Menguellet est condamné par le tribunal correctionnel d’Alger à trois ans de prison et à une amende douanière. Le chef d’inculpation, selon l’APS, est la détention illégale d’armes de chasse et de guerre.

1 Novembre 1985 :

Une centaine de personnes environ, sont condamnés à des peines allant de 6 à 24 mois de prison suite à des manifestations en Kabylie.

2 Novembre 1985

Le bureau international de la FIDH émet un avis favorable d’affiliation de la LADH.

19 Décembre 1985 :

La Cour de sûreté de État de Médéa rend le verdict de l’affaire dite « affaire Rébaine Ali Faouzi », procès des détenus de l’été 1985, militants de la LADH, de l’association des enfants de chouhada et militants du Mouvement culturel berbère : Ali Faouzi Rébaine (3 ans de prison), Arezki Ait-Larbi (3 ans de prison), Arezki Abbout (3 ans de prison), Ferhat M’henni (3 ans de prison), Saïd Saad (3 ans de prison), Saïd Doumene (3 ans de prison). Rachid Fennoun (2 ans de prison), Kadour Arrous (2 ans de prison), Hachemi Nait Djoudi (2 ans de prison). Belkacem Adjroud (18 mois de prison). Mâamar Benaoucha (1 année de prison). Nouredine Ait-Hamouda (11 mois de prison), Rabah Benchikhoune (11 mois de prison), Nacer Babouche (11 mois de prison), Abdenour Ali-Yahia (11 mois de prison), Mokrane Ait-Larbi (11 mois de prison). Ahmed Mekaoucha (10 mois de prison), Hazerchi Bouzid (10 mois de prison), Fetouma Ouzegane (10 mois de prison). Amar Mokrani (6 mois de prison), Boudjemâa Iguernelala (6 mois de prison), Mohand Ferhi (6 mois de prison). Mokrane Chemime (acquitté).

Ces 23 inculpés ont été jugés pour les chefs d’inculpation suivants :

-  Atteinte à l’autorité de État par incitation au changement du régime (ce seul chef d’inculpation est passible de peine de mort), élaboration et diffusion de tracts pouvant porter atteinte à l’intérêt suprême du pays, création d’associations illégales et attroupements non armés.

Suite à la campagne menée en faveur des détenus par la presse internationale, les organisations et ligues des droits de l’homme (Amnesty international, Ligue tunisienne des droits de l’homme, Association des avocats arabes, Association des avocats africains…) et à l’intérieur du pays, ainsi que la présence d’avocats mandatés par la FIDH à laquelle la LADH avait adhéré, la cour de sûreté de État est contrainte à ne pas retenir le premier chef d’inculpation.

Afin de discréditer ces militants, le Président Chadli Bendjedid dans un discours devant le congrès extraordinaire du FLN de décembre 1985 déclare : « D’autres groupes se font les champions du berbérisme et là, je me demande qui est berbère et qui ne l’est pas dans ce pays. Nous rejetons catégoriquement ce terme qui nous a été accolé autrefois. Cette rengaine procède en réalité de mentalités rétrogrades, exacerbées par le colonia­lisme, au moyen de la politique de « diviser pour régner ». L’Algérie est une, et il m’a déjà été donné de dire que je suis un Algérien que l’Islam a arabisé, j’y crois et j’en suis fier (…) L’objectif recherché est donc de tenter de diviser la Nation… »

19 Août 1986 :

L’Académie algérienne de langue arabe est créée par décret. Elle est placée sous le haut patronage du Président de la République.

Cette Académie, qui est une institution nationale à caractère scientifique et culturel, a pour objectifs de :
-   »Servir la langue nationale en oeuvrant à son enrichis­sement, sa promotion et son développement ;
-  Préserver sa pureté et veiller à l’adapter aux réalités contemporaines en tant que véhicule d’invention scienti­fique et technologique ;
-  Concourir à son rayonnement en tant qu’outil de création dans les domaines des lettres, des arts et des sciences ».

Février 1987 :

Ouverture d’un Institut national supérieur de Culture populaire à Tlemcen. Il a pour vocation de « contribuer à la préservation du patrimoine culturel populaire algérien : traditions, coutumes, médecine traditionnelle, arts populaires, chants et poésies ».

5 Juillet 1987 :

A l’occasion du 25e anniversaire de l’indépendance, l’un des « poseurs de bombes », Mohamed Haroun est libéré de la prison de Lambèse après onze années de détention, bénéficiant d’une grâce présidentielle.

20 Avril 1988 :

Une table ronde réunit des militants berbéristes à Tizi-Ouzou. Des divergences apparaissent.

Août 1988 :

Une importante réunion de militants du Mouvement culturel berbère a lieu près d’Azeffoun (Tizi-Ouzou ). Elle déclare l’urgence de créer une organisation politique du MCB.

5 Octobre 1988 :

Des manifestations populaires éclatent à Alger pour manifester le ras-le-bol populaire contre 1e régime de Chadli Bendjedid. Ces manifestations se propagent à plusieurs régions du pays sauf en Kabylie où règne un calme relatif. C’est une secousse qui ébranle et accélère l’évolution du champ politique en Algérie. Les jours qui sui­vent ces événements d’octobre voient l’ouverture du régime vers un pluralisme politique rendu jusque là impossible par le parti unique depuis 1962.

Lors des émeutes d’octobre, Matoub Lounés, chanteur et militant du mouvement berbériste est atteint de plusieurs balles tirées par des gendarmes qui avaient dressé un barrage sur la route de Ain-El-Hammam.. Matoub selon certaines sources, détenait des tracts appelant la population de Kabylie au calme.

9 Novembre 1988 :

Un mois après les événements d’octobre 1988, le Dr Saïd Sadi, Maître Mokrane Ait-Larbi, Mustapha Bacha et Ferhat M’henni tiennent une conférence de presse au campus de Tizi-Ouzou . Ils déclarent que le Mouvement culturel berbère à travers sa lutte, « s’est toujours inscrit dans la perspective d’une dynamique du pays… (…), l’expres­sion des axes stratégiques prioritaires qu’il s’est définis, reconnaissance et prise en charge de la langue et de la cul­ture berbères, libertés démocratique notamment, trouvent une solution naturelle dans une vie publique libre et tolérante ».

« (…)Seule, continuent-ils, une société régie par des politiques dignement représentatives (…) peut

mettre aux différents cadres de représentation socio-politique (…) de jouer pleinement et efficacement leur rôle ».

Ils appellent à la tenue des premières assises du mouvement.

25 Novembre 1988

Un meeting initié par le comité de cité de l’université de Tizi-Ouzou se tient au stade Oukil Ramdane. Il regroupe plusieurs personnalités et militants du MCB. L’intervention du Dr Sadi, ajoutée à son initiative, lancée avec trois de ses camarades d’appeler à une conférence de presse, fait réagir d’autres militants du MCB. Dans une « lettre à la population », ils accusent nommément le Dr Sadi de prôner une ligne non revendicatrice (des propositions ont été avancées) contraire aux principes du mouvement.

« Nous sommes », écrivent-ils, « en droit de nous interroger sur d’éventuels engagements pris avec le pouvoir dans le cadre des réformes politiques annoncées. Quelle satisfaction avon-nous obtenue pour passer du stade revendicatif au stade de la proposition ? ».

Ils dénoncent la mainmise des quatre militants (Sadi, M’henni, Bacha, Mokrane Ait-Larbi) sur le mouvement ­berbère et parlent d’une rupture « effectivement et publiquement consommée ».

Ils appellent à l’esprit de responsabilité des militants pour « déjouer toute tentative de récupération de cette scission ».

17 Décembre 1988 :

Dans un autre document daté du 17 décembre 1988 et intitulé « pourquoi des assises », ses auteurs parlent de la « nécessité de l’option d’une organisa­tion pitico-culturelle indépendante, libre, représentative et ce » qui permettra à leur mouvement de franchir « un saut qualitatif en rapport avec la situation et les exigences socio-culturelles actuelles, à l’instar des autres courants de pensée dans le pays ».

3 Janvier 1989 :

Le comité préparatoire, dans « Éléments de réflexion pour les assises », dresse un bilan de huit années de lutte. Le Printemps berbère a, selon le document, « permis aux berbérophones d’exprimer massivement leur attachement à leur langue et à leur culture, interpellé leurs compatriotes sur la nécessaire d’une discussion autour de l’identité nationale ». Mais « la terreur » et les « traditions de lutte insuffisantes, la perte de la notion de l’effort permanent »et « la fermeture des autorités en la matière, ont amené les militants à concevoir leur combat dans des regroupements informels où le fonctionnement était plus déterminé par les rapports individuels que par les exigences structurelles de la lutte ».

Pour ces causes, « des potentialités humaines et matérielles considérables n’ont pu être rentabilisées, occasionnant ainsi de sérieux dommages à l’épanouissement culturel berbère ».

Ils sont convaincus que cette situation « doit cesser car inefficace et dangereuse ». Ils proposent « un définitif de l’improvisation qui a prévalu jusque là, de créer, « un cadre structurel suffisamment efficient et fonctionnel qui n’en réduise pas l’envergure sociologique » et « trouver la meilleure voie par laquelle l’intégration nationale et maghrébine de (leur) lutte peut se faire ».

Ces assises qui se tiendront les 9 et 10 février 1989, donneront naissance au parti politique « Le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) ».

16 au 24 Juillet 1989 :

Neuf années après la tenue du 1er séminaire de Yakouren et après plusieurs années de clandestinité, le Mouvement culturel berbère tient son 2eme séminaire à Tizi-Ouzou. Il a pour objectif de faire le bilan qualitatif de la trajectoire qu’il a connue et définir ses contours actuels, les perspectives sur les plans de l’organisation et du programme de travail. Dans sa plate-forme, le MCB se défi­nit comme « un mouvement de revendication rassembleur et autour de la question identitaire, culturelle et linguistique ­ »Le MCB, mouvement à caractère pacifique, non violant est « une force sociale et politique, démocratique… » qui inscrit son combat dans le cadre du mouvement démocratique de tout le peuple algérien ».

Il lutte et combat pour :
-  La reconnaissance constitutionnelle de la dimension amazigh comme partie intégrante et inaliénable de l’identité du peuple algérien ;
-  La récupération et la promotion des cultures populaires algériennes en général et du patrimoine amazigh en particulier
-  La reconnaissance de la langue tamazight, tangue nationale et officielle aux côtés de l’arabe ;
-  Le développement et la promotion de la production culturelle en langue tamazight ;
-  Le développement et la généralisation progressive de l’enseignement de cette langue ainsi que sa prise en charge par les médias, l’administration, etc.

Le Mouvement Culturel Berbère se dit « partisan de l’ou­verture sur les autres dimensions de la culture nationale et l’universalité ».  » Il n’est ni chauvin ni passéiste ». il est ouvert à toute personne militante ou non dans un parti politique, le MCB se défend d’être partisan d’un parti politique. Il n’est ni un parti politique, ni un relais de partis. « Il n’a pas vocation à prendre le pouvoir ». Le MCB, mouvement reven­dicatif se dit « autonome vis-à-vis de l’ensemble des partis politiques, ainsi que de État ».

5 Janvier 1990 :

Un tract signé Mouvement culturel amazigh invite tous les militants berbères (individus, associations cul­turelles, partis politiques) à un rassemblement devant le Premier ministère le 25 janvier à 13 h. Cela en « vue, selon le document, d’exiger l’intégration de la langue et de la culture tamazight au sein de l’Université, c’est-à-dire la création d’instituts d’enseignement et de recherche en tamazight.

L’organisation de ce rassemblement suscite une polémique au sein des militants du MCB.

16 Janvier 1990 :

Le Rassemblement pour la culture e la démocratie (RCD) s’oppose à l’appel du MCB pour 1e rassemblement devant le Premier ministère prévu pour 25 janvier 1990. Dans une déclaration intitulée « question amazigh : dépasser la confusion et prévenir les dérapages » le RCD qualifie l’appel d’anonyme puisqu’il ne porte aucune signature. Il se demande : « qui est effectivement derrière cet appel ? Un parti, plusieurs partis, une association ou des individus ? Comment s’appellent-ils ? Qui va prendre la parole ? Pour dire quoi ? ».

Pour le RCD, il y a « trop de doutes, trop de manœuvres trop d’anonymat, trop de confusion » qui « accompagne l’action du 25 janvier ».

18 Janvier 1990 :

Les auteurs de l’appel du 25 janvier répondent individuellement à la déclaration du RCD par une autre déclaration signée MCB. Cette déclaration vient comme pour donner l’identification réelle des auteurs de l’appel du MCB au rassemblement. Ce sont les représentant des Commissions de wilaya issues de son 2e séminaire, des représentants de plusieurs associations culturelles ou civiles.

La déclaration précise que le MCB « ne donne aucune signification politicienne quant au choix du lieu de rassemblement ».

22 Janvier 1990

Une déclaration signée « Étudiants réunis en A.G. de l’université de Tizi-Ouzou » qui se réclament partie prenante du MCB, critique sévèrement l’attitude du RCD vis-à-vis du rassemblement prévu pour le 25 janvier 1990. Ces étudiants se disent « profondément indignés par l’attitude malhonnête, criminelle et calculatrice du RCD ».

Ils appellent tous les militants sincères à « dénoncer énergiquement ce parti qui prétend détenir la paternité de la revendication tamazight ».

A trois jours du rassemblement prévu par le MCB à Alger ; le ministre délégué aux Universités annonce la création d’un département autonome de la langue et culture tamazight

23 Janvier 1990 :

Un groupe de dix enseignants de la langue et militants du MCB (Abdennour Abdeslam, Arezki Graine, Hakim Saheb, Mourad Bounab, Amar Amireche et Khaled Bouredine) rendent public une déclaration intitulée « la raison et l’instinct ». Dans cette déclaration, ils s’opposent et se démarquent de l’appel au rassemblement du 25 Janvier et appellent les militants à un maximum de vigilance. Ils se posent les questions suivantes : « Puisque l’institut est acquis, pourquoi ce rassemblement ?
-  Aller au siège du gouvernement pour dire quoi ?
-  Quel est l’objectif réel de ce rassemblement ?
-  A qui profite ce rassemblement : est-ce à tamazight ou à des formations politiques ? Lesquelles ? Quelle est leur position (dans leur programme) sur tamazight ? ».

25 Janvier 1990 :

Des centaines de milliers de manifestants répondent à l’appel du MCB en prenant part au rassemblement devant l’APN (Assemblée Populaire Nationale) à Alger. Ils sont venus de plusieurs départements du pays, « infli­geant ainsi un cinglant démenti à ceux qui voulaient régionaliser le mouvement ».

Cette marche, prévue lors du deuxième séminaire du MCB (Commissions nationales) et dont le mot d’ordre était la réalisation d’un institut ou département de la Thamazight à Tizi-Ouzou, a confirmé l’enracinement du mou­vement berbériste au sein de la population alors qu’on pen­sait « que derrière les trois initiales se cachait un mouvement d’élites restreint à l’université ».

La réussite de la marche a malheureusement suscité, selon le rapport du MCB « des appétits politiques divers ». côté du pouvoir d’abord, puis des forces politiques qui voulaient le récupérer et enfin de l’intérieur du mouvement, qui le plongent dans une crise dangereuse. La crise éclatera a grand jour le 20 avril 1990, au campus de Oued-Aïssi lors du gala de la commémoration du 10 e anniversaire du printemps berbère.

Cette crise provoque un schisme et divise le mouvement culturel berbère d’une manière claire en deux ailes diamétralement opposées : les Commissions nationales du FFS d’Aït-Ahmed et la Coordination nationale proche du RCD de Sadi. Les événements (notamment les élection, que connaîtra, plus tard, l’Algérie vont accentuer les divergences et feront réagir des militants berbéristes. Angoissé ils s’insurgent contre les manœuvres de division du mouvement à tel point que l’un d’eux, Mokrane Chemime, détenu d’avril 1980 et linguiste écrit dans les colonnes de presse en mai 1994 ce qui suit :

« Alors, dans la rue, des gens (…)se posent l’inévitable question : pourquoi deux MCB pour défendre une seule et même cause ? Existe-t-il des divergences de fond entre les deux « adversaires », ces « frères ennemis » sur la question de l’identité de la langue et de la culture ? L’absence de débats francs et sereins entre la sensibilité RCD et la sensibilité FFS sème davantage la confusion, jette encore plus d’obscurité sur la démarche et surtout les desseins des uns et des autres. Que veulent-ils exactement et où veulent-ils en venir ? (… Les véritables divergences sont d’ordre politique ou, comme disent certains, une question de leadership ».

« (…)Ayez pitié de nous, démocrates des deux MCB, jouez cartes sur table, parlez-nous franchement. Si non, nous, qui nous mobilisons pour la cause Thamazight mais jamais pour vous, par le cœur et par la raison, risquent de vous « lâcher » au milieu du chemin »

Même période : Un cercle d’études berbères est mis sur pied à Ghardaïa autour de Abderrahmane Houache, pionnier berbérisant du M’zab, regroupant d’autres mili­tants tels que : Salah Tirichine, Abdelwahab Fekhar…….

Ce premier cercle du genre, au M’zab, entreprend des projets ambitieux dans le domaine de la langue, de la culture et de la prise de conscience identitaire chez les jeunes Mozabites. Ces initiateurs entament la révision et le déve­loppement d’un dictionnaire complet mozabite-français. Ils créent plusieurs centaines de néologismes et amorcent la ration de l’école Thamazight. Ils créent un vocabulaire propre à la région, une modalité de transcription en caractères arabes, des publications dans le domaine de la grammaire et de la poésie.

Extraits de « Chronologie du mouvement berbère, un combat et des hommes » de Ali Guenoun paru aux éditions Casbah Alger, 1999

source:afrique-du-nord.com

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Ahmed Ait-Bachir : « le MAK doit cesser de donner l’image d’un mouvement extrêmiste et xénophobe »

Posté par algeriedemocratie le 11 juillet 2009

Afin d’informer les kabyles de France de la genèse de la pensée autonomiste, nous avons rencontré Mr Ahmed AIT-BACHIR, qui a bien voulu répondre à nos questions, sans concession. Dans un soucis de pédagogie et sans langue de bois.
Ahmed AIT-BACHIR est né dans le village d’Ath l’vachir, dans l’arch des Ath-Itsouragh (ex-commune mixte du Djurdjura-Michelet).
Grâce à des rencontres avec des militants de la première heure, pour le combat identitaire, il a vite pris conscience à son tour de la lutte qu’il fallait mener pour la reconnaissance de l’identité amazighe de l’Algérie.
Depuis, il a été un militant infatigable de cette juste cause, ce qui l’a amené à participer à la création du RCD en 1989 et devenir le premier président du conseil régional RCD de Tizi-Ouzou. Parti qu’il quittera deux années plus tard (1991) avec d’autres militants : Mokrane Ait-Larbi, Akli Berkani, Hamou Boumedine, Mahiou Faredj, Mehdi Siam, Idir Ounoughene, Malek Amrani, Idir Ahcène, Hamid Lefgoun, Salah Chaballah, Arezki Ait-Larbi et beaucoup d’autres…
En 2001, on le retrouve membre fondateur du mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), représentant du mouvement en Kabylie jusqu’en 2007, ou il fut contraint de quitter l’Algérie pour s’installer à l’étranger.
Le connaissant, militant de conviction, désintéressé et discret, nous avons voulu le faire parler de son parcours de militant et de son passage d’un parti nationaliste à un mouvement autonomiste régional mais aussi pour nous expliquer comment l’idée d’autonomie à émergé.

Ahmed Ait-Bachir :

Arezki Bakir : Qu’est-ce qui a précipité ton départ du RCD en 1991 ?
Ahmed Ait-Bachir : On s’est investi corps et âme dans ce parti, on en a fait plus qu’un parti, pour nous, c’était une seconde famille. Mais, au fur et à mesure que nous avancions, on s’est aperçu que l’espace du débat démocratique se réduisait davantage, le pouvoir décisionnel nous échappait complètement.
Cela nous a conduit à initier une pétition interne réclamant plus de clarté dans la gestion du parti. La direction, au lieu de provoquer un débat dans ce sens, a fait une toute autre lecture et mené une campagne de désinformation concernant notre initiative :
- « que nous n’étions qu’un petit groupe de Michelet, mené par Mokrane Ait-Larbi pour prendre la tête du RCD »,
- « que notre place n’était naturellement qu’au FFS et non au RCD compte-tenu du fait que nous étions majoritairement originaires de Michelet »…
Je voudrais rajouter qu’avant nous, deux secrétaires nationaux ont quitté le parti pour les mêmes raisons. Ce sont le Docteur Malika Baraka et Youcef Ait-Chellouche.


Le RCD défend des thèses nationales. Comment en es-tu venu à défendre des thèses autonomistes en faveur de la Kabylie ?

Lorsqu’on a crée le RCD, nous avons sincèrement cru pouvoir changer le cours des choses en Algérie. D’autant plus que, dans les années 1989-1990, il y avait une petite « récréation », le pouvoir nous ayant fait croire qu’il avait changé. Une petite porte s’était ouverte à la télévision pour les partis d’opposition, une presse écrite en apparence trés libre, des meetings et des conférences organisées par l’opposition un peu partout dans le pays. Comme tous les partis, le RCD s’est donc mis à organiser des meetings et conférences à travers le territoire national.
En dehors de la Kabylie, notre discours ne passait pas, bien que notre projet était plutôt bien perçu, moderne et progressiste. Mais le fait qu’il soit porté par des kabyles posait problème…
Dans beaucoup d’endroits, on nous signifiait clairement que nous n’étions pas les bienvenus.
Ajoutez à cela le boycott scolaire, l’assassinat de Lounès Matoub et une analyse sur le mouvement national, construit et porté par les kabyles, qui ont vu la nation algérienne se bâtir sans eux et contre eux. Cela nous a amené à penser que seule une solution régionale pouvait convenir à la Kabylie.

Nafa Kireche : C’est à ce moment là que vous décidez de créer le mouvement autonomiste kabyle (MAK) ?
Avant la création du MAK, je dois dire que beaucoup de personnes ont pensé et théorisé sur l’autonomie, le fédéralisme ou la régionalisation.
En 1978, le FFS, dans sa plate-forme politique a inscrit dans son programme l’autonomie des régions.
En 1992, Mr Hocine Ait-Ahmed est revenu à la charge en parlant de fédéralisme mais il a rapidement été pris à partie par les islamistes et les arabo-baathistes, qui criaient au séparatisme.
Abdenour Abdeslam, dans une longue réflexion dans les colonnes du journal « Liberté », a dessiné les contours du fédéralisme.
Après l’assassinat de Lounès Matoub en 1998, le professeur Salem Chaker, le Docteur Malika Baraka, Saïd Doumane et Rachid Behlil ont initié une pétition demandant l’autonomie linguistique de la Kabylie. Cette pétition a été signée par des personnalités comme Idir, Ait-Menguellet, Ferhat, Hassan Hirèche, Ali Sayad et beaucoup d’autres.
Mohamed Talmatine, Akli Kebaili, Kamel Nait-Zerrad, Hassan Hireche ont, chacun, par leurs différents écrits, contribué à alimenter l’idée de l’autonomie de la Kabylie.

Arezki Bakir : Revenons au MAK…
Ahmed Ait-Bachir : C’est en plein milieu des évènements dramatiques d’avril 2001 qu’a connu notre région, ou la peur et la terreur se sont installées, le terrain déserté par les politiques que, avec des amis militants, notamment Abdenour Abdeslam, Hamou Boumedine, Malek Amrani, nous nous sommes réunis  le 24 avril 2001 pour discuter de la manière de répondre à l’urgence et combler le vide politique ou était plongé la Kabylie. Une période ou l’on assistait, impuissants, à l’assassinat de nos enfants.
C’est ainsi que nous avons décidé de créer le Mouvement  pour la Kabylie Libre (MKL), dont le premier tract, « appel au peuple kabyle », est sorti le lendemain, le 25/04/2001, diffusé et distribué dans toute la Kabylie.
Trés vite, d’autres militants nous ont rejoint. Parmi eux, Akli Berkani, Farid Hamladji, Mourad Bouzidi, Mohamed Dellah, Yacine Belabes, Achour Bensalem et beaucoup d’autres.
En 2001, Ferhat Mehenni, alors président du MCB-Rassemblement National, voulait lancer un mouvement autonomiste et a donc pris contact avec Abdenour Abdeslam, qui nous a fait part du projet de Ferhat et de son souhait de nous unir afin d’éviter qu’il y ait plusieurs mouvements autonomistes.
Après avoir rencontré Ferhat il a été convenu ce qui suit : de notre côté, nous nous engagions à dissoudre le MKL, et de son côté, Ferhat faisait de même avec le MCB-RN.
Le 5 juin 2001, Ferhat a donné une conférence de presse à la maison des droits de l’homme à Tizi-Ouzou, conférence au cours de laquelle il a rendu public le projet autonomiste pour la Kabylie, en ma présence et celle d’Abdenour Abdeslam. Le dernier tract du MKL a donc été tiré le 20 juin 2001.
C’est ainsi que nous avons initié la première pétition « pour l’autonomie de la Kabylie », dans la perspective d’un état fédéral, pétition qui a recueilli des dizaine de milliers de signatures.
Quant au sigle « M.A.K. », c’est au cours d’un meeting à Makouda qu’un jeune dans la salle scandait « MAK, MAK, MAK ! »… Ce jeune a été applaudi par l’assistance et les responsables du mouvement présents (Ferhat, Abdenour Abdeslam, Hamou Boumedine, Salah Hassan…) ont adopté et approuvé ce sigle sur le champ ! Le lendemain, cet épisode faisait la une de certains journaux.

Nafa Kireche : Donc on peut dire que le MKL est l’ancêtre du MAK ?
Ferhat l’a trés bien résumé dans son livre en disant que : « Le MAK est né des cendres du MKL et du MCB-Rassemblement National ».

Arezki Bakir : Ahmed, tu es acteur du mouvement autonomiste depuis sa gestation. Peux-tu nous dresser un tableau objectif de l’avancement du projet autonomiste, mené par le MAK ?
Tout d’abord, je dois dire que le MAK a le mérite d’avoir brisé un tabou. Parler et revendiquer l’autonomie l’autonomie de la Kabylie dans une Algérie « une et indivisible » est un sacré courage. Il faut rendre hommage à tous ces militants qui ont bravé cet interdit et qui l’ont payé trés cher pour certains d’entre eux. Nous avons réussis à instaurer un débat quasi quotidien autour de cette question et je peux dire que le MAK, sans prétention aucune, a fait un sacré bon bout de chemin en solo.
Maintenant, je pense que le MAK est arrivé à la croisée des chemins : pour aller de l’avant, il doit se défaire de ses éléments qui confondent :
- l’islam et l’islamisme,
- l’arabe et l’arabisme,
- l’autonomie et l’indépendance.
En un mot, il doit cesser de donner l’image d’un mouvement extrêmiste et xénophobe.
Le MAK doit faire des rapprochements et prendre langue avec tous ceux qui partagent l’idée régionale de la Kabylie avec tous les autonomistes libres, y compris ceux qui défendent une Algérie Fédérale, une régionalisation modulable ou positive. Car en décortiquant tous ces projets, nous nous apercevons vite que nous voulons la même chose pour la Kabylie : son bien !
L’autonomie, la régionalisation, le fédéralisme, ne peuvent être l’oeuvre d’une personne ou d’un parti : cela ne peut être que le résultat d’un consensus et d’une majorité de kabyles. Et ce n’est que dans une action unie que le pouvoir algérien prendra peur et se pliera à nos revendications.

Arezki Bakir : j’ai l’impression que tu rêves un peu… non ?
Ca peut te sembler effectivement ainsi et certains de vos lecteurs le penseront certainement mais, pour ma part, je reste convaincu que c’est la solution, il suffit pour cela que chacun d’entre nous laisse son égo de côté pour que cela se réalise.

Nafa Kireche : le mot de la fin ?
Ce sera pas un mot mais des mots.
Tout d’abord je vous remercie de m’avoir fait parler. Je voudrais dire, que si j’ai accepté de parler de mon départ du RCD, je n’ai aucune rancune, ni animosité envers ce parti et toute sa composante, et surtout pas en ce moment ou il traverse une crise interne. Bien au contraire, le RCD a été pour moi une véritable école, j’y ai passé d’excellents moments et j’en garde un trés bon souvenir. Si j’ai tenu à répondre à votre question sur cette période, c’est pour que le MAK en tire les leçons et les enseignements et ne sombre pas dans ces pratiques, qui commencent à le ronger et doit évacuer trés rapidement l’esprit de complotite et de flicomanie qui commence à faire des « saignées » dans ses rangs.
Et puis nous sommes en pleine commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. Je voudrais rendre hommage à l’un de ses compagnons, présent à ses côtés lorsque les gendarmes de Michelet l’ont mitraillé et qui a passé des moments pénibles dans les géoles de la SM à Bouzareah. Ce grand militant s’appelle Mehdi SIAM, qu’un cancer du colon a terrassé et l’a ravi aux siens quelques mois après l’assassinat de Lounès. Il a laissé une femme et trois petites filles. Que tous ceux qui l’ont connu aient une pensée pour lui.

Entrevue réalisée par Arezki Bakir et Nafa Kireche de l’Association des kabyles de France : www askaf.fr

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TAHAR DJAOUT, MANIÈRES DE TUER LE TEMPS

Posté par algeriedemocratie le 11 juillet 2009

TAHAR DJAOUT, MANIÈRES DE TUER LE TEMPS 

Par Ali Chibani 

 

                                                        

 

« J’ATTENDS JUSTE LE MOMENT PROPICE POUR FLINGUER LE DESTIN. »

Tahar Djaout, L’Exproprié.

 

 

            «Le silence c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs».  Tahar Djaout est de ces écrivains qui savent que la littérature ne peut pas changer le monde, mais qui n’ignorent pas la force de la parole. « La parole est comme une balle. Une fois sortie, elle ne revient plus », dit le proverbe de Kabylie où Djaout a vu le jour, le 11 janvier 1954, et plus précisément au village Oulkhou de la ville maritime Azzefoun. Mais il a vécu dès son enfance à la Casbah d’Alger. Licencié en mathématiques à la faculté de la capitale algérienne, il obtient par la suite un DEA en Sciences de l’information et de la communication préparé à l’université Paris II.

            Tahar Djaout a été l’un des plus grands journalistes algériens. Il écrit pour El-Moudjahid avant d’intégrer la rubrique culturelle de l’hebdomadaire Algérie-Actualité. Entre ces deux titres, il avait travaillé pour Actualité de l’émigration où il signait ses articles sous le pseudonyme de Tayeb S. Pour ce qui est de ses critiques littéraires ou, plus généralement, artistiques, Djaout avouait qu’elles étaient le druit d’une lecture personnelle

            Son parcours d’écrivain, Djaout l’a commencé par la publication de poésies, d’un recueil de nouvelles et, enfin, ce qui est communément appelé des romans[1] et qu’il convient de considérer comme des fables. Farouchement opposé à l’Etat algérien et aux intégristes islamistes, farouche défenseur de l’identité amazighe, Tahar Djaout est visé dans un attentat le 28 mai 1993. Touché de trois balles à la tête, il perd la vie le 03 juin 1993.


L’Iconoclaste. Les poésies de Tahar Djaout sont le lieu où toute forme d’autorité (divine, religieuse, politique ou sociale) est rejetée. Le jeune poète se choisit comme figure tutélaire Nabile Farès et Mohamed Kheïr-Eddine, notamment en ce qui a trait à la quête des origines et de l’Histoire nord-africaine. L’Exproprié est son premier roman. Il est question d’un train-tribunal qui transporte des inculpés devant descendre à la gare que leur assigne le verdict des « Représentants » de l’Algérie. Le narrateur fouille dans sa mémoire. Il comprend rapidement qu’il est dépossédé de son espace natal, de son histoire et de sa mémoire. Il déclare : « On m’a truqué les yeux et la mémoire. » (p. 21) La remontée du cours du temps, qui devrait se faire parallèlement à l’avancée dans l’espace-livre, aboutit à un échec. En effet, le personnage-narrateur ne retrouve pas le père fondateur : « Le vrai problème, c’était avec le père. Aucune passerelle entre nous deux. Mon père est une impasse irrémédiable ; il ne conduit nulle part : ni vers lui-même, ni vers les autres (…). Sa vue pour moi était liée à un spectacle de ruine. » (p. 101) « Spectacle de ruine », le texte l’est aussi. Déstructuré, il se caractérise par ses nombreuses analepses et prolepses qui éprouvent la mémoire du lecteur. D’entrée de jeu, il déclare : « Ma tête est plus attrayante (plus facile à manier aussi) dans sa nouvelle gracilité, sa nouvelle forme segmentaire. L’impression d’enchâsser quelques sensations et quelques souvenirs dans un coffret gigogne étirable à l’infini. » Dans cet ouvrage, Djaout se présente déjà comme un iconoclaste en se rapprochant de la Kahéna et d’Agadir de Mohamed Kheïr-Eddine : 

 

Ici,

à l’ombre de la 

Kahéna, seule iconoclaste de notre histoire 

 je dis mon anti-manifeste

et rends hommage à M.K.E, qui, le premier,

décida de jeter son sang aux latrines

et de faire peau neuve.  

 

Si l’Histoire est introuvable, le narrateur l’invente. En effet, il se sert d’Al-Moqrani, le dirigeant de la grande révolte de 1871 en Kabylie contre le colonisateur français. Dans le roman, ce personnage historique devient une légende allégorique à double titre. Il est d’abord celui dont le nom propre est transformé de nom kabyle en nom arabe et, par la suite, le rebelle qui est sorti des mémoires : « Ne reste de (et sur) Ali Amoqrane (=? Mohand Ath Moqran  è El-Moqrani) qu’un poème équivoque… » (p. 15) C’est ce qui lui permet la création d’une nouvelle histoire, en l’occurrence celle qui fait du martyre un bandit de grand chemin.

 

« Le temps c’est Dieu ». La quête de l’Histoire est le sujet de L’Invention du désert. Dans ce récit, d’une rare beauté, deux déserts se font écho : le désert froid qu’est la ville parisienne et le désert algérien puis d’Arabie. Dans cette œuvre, Djaout vise le meurtre du Temps, et par là le meurtre de Dieu. La parole se place ainsi en opposant fertile à la Parole du Texte coranique contre toute autre forme de création : « Ne blâmez pas le temps, car le temps c’est Dieu. », dit le hadith (la parole du prophète Mohamed). Or l’objectif du poète est d’évincer le temps, donc Dieu, qui est l’Image, l’Etre révélé dans le désert et le Signe qui se veut unique. Pourquoi ne pas l’y tuer ? Mais dans ce cas précis, ce qui tue Dieu, c’est un autre temps, celui de l’Impérialisme capitaliste, qui s’impose en nouveau dieu mondial. Il a fait du désert l’être vide, comblé par des signes étrangers. Le signe de la Foi est vidé de sa substance à l’image des paradigmes souvent sans verbes, sans colonnes vertébrales, qui parsèment le parcours de lecture. Le verbe, comme le Verbe, s’est fourvoyé : « Sanyo. Mercedes. Parasols multicolores des pèlerins. Sermon abrupt de Arafat. Miracle contre microprocesseurs : combat perdu d’avance par Dieu qui doit errer [à l’image du narrateur] quelque part, dans l’informulé du désert. » (pp. 61-62)

 

L’Invention, comme l’ensemble des écrits de Djaout, se distingue par le procédé du télescopage qui permet de créer un semblant d’unité dans une œuvre morcelée, fruit du délire de l’auteur-narrateur. L’Invention est le récit des espaces. L’espace-texte correspond à des espaces extérieurs. Il y a dans ce roman quatre parties. Chacune d’elles se déroule dans un espace précis, et toutes racontent une histoire unique : la violence de l’Histoire. La première partie se déroule à Paris, la seconde dans le désert maghrébin, la troisième en Arabie et la dernière en Kabylie ; bien que ces quatre espaces se télescopent dans la totalité du texte. Le lien métonymique c’est l’Histoire et l’échec de sa quête, le désert aride. La dernière partie cherche un moyen de dire ce désert sans dévaloriser la vie. D’où l’humour déployé : « Ce n’est que lorsque la nuit devenait entière, que lorsque le mouvement risquait de provoquer une catastrophe d’ustensiles que ma mère tendait le bras vers le quinquet. » (p. 155)

 

C’est un éditeur parisien qui commande de ce dernier une histoire de la dynastie des Al-Moravides. L’auteur-narrateur va finalement écrire sur Ibn Toumert, le fondateur à titre posthume de la dynastie des Al-Mohades et l’un des rares à avoir pu unifier l’ensemble du Maghreb. Ce sera, comme dans L’Exproprié, une course derrière l’impossible. Le vide qui s’en produira, l’auteur-personnage-narrateur tâchera de le combler grâce à son histoire personnelle. C’est le sens à donner au récit autobiographique qui occupe une partie importante du récit. Tahar Djaout déclare : « …je donne une vision de l’histoire qui privilégie l’histoire individuelle au détriment de l’histoire collective, cette dernière étant souvent oppressive et falsifiée[2] Nous relèverons d’ailleurs la lutte ouverte entre deux temps imposant leurs sceaux au style de l’auteur : l’écriture-atelier, reflet d’un temps individuel et dont la chambre en forme de parallélépipède et les feuilles amalgamées sont la métaphore principale, et l’écriture-chantier, incarnée par des dunes qui s’enjambent et s’avalent. Les deux écritures mènent vers le non-temps ; on est sur le seuil de l’être et du non-être : « Quand la voiture est lancée à 130km/h sans pour autant parvenir à vaincre la distension des dunes, on sent se réduire la distance entre vivre et mourir, entre la plénitude et le vide… » (p. 28)


L’ascète. Pour Djaout, il n’y a pas de rupture entre ses œuvres. Il est vrai que les mêmes procédés sont reproduits, et développés, dans tous ses écrits. De manière complètement arbitraire, nous réfèrerons au travaille sur le signe et sur le personnage. Le signe se divise en signifiant et en signifié. Or  Djaout, en quête de pureté et d’ascèse[3], ce qui explique la présence d’un espace décharné et abrupte (désert, pierres…), construit des œuvres autour d’un signifié mais avec des signifiants diversifiés. La mobilité du texte et le sens ne sont que des mirages comme l’eau dans le désert.

 

Le héros, lui, n’est ni parfaitement bon, ni parfaitement mauvais. Disons qu’il est humain. C’est le cas des deux personnages centraux dans Les Vigiles. Cette fable politique relate les mésaventures d’un jeune inventeur qui vient d’améliorer un métier à tisser ancestral pour l’adapter aux exigences des temps présents. Il est d’abord suspecté d’être un terroriste, avant de subir la rétension de son passeport pour l’empêcher de se rendre à la foire des inventeurs à Heidelberg (ce dernier fait est également autobiographique). Néanmoins, Mahfoud Lemdjad réussit à présenter son invention et gagne le prix des inventeurs. A son retour en Algérie, les autorités locales, qui étaient à l’origine de toutes les embûches qu’il a rencontrées, lui offrent un terrain qu’il accepte. Ce cadeau est signalé dans un court chapitre d’un paragraphe. Parallèlement au parcours de l’inventeur, Menouar Ziada, un combattant ayant rejoint l’armée de libération par lâcheté et parce qu’il n’a rien à perdre, est le premier à remarquer la présence suspecte de Mahfoud Lemdjad. Il trouve là l’occasion de se rattraper de son passé peu glorieux et le dénonce à son ami Messaoud Mezayer. Après la victoire de Mahfoud Lemdjad, « ceux qui font l’histoire de Sidi-Mebouk », ville-microcosme où se passe l’histoire, le contraignent à se suicider sous peine de dévoiler son passé au grand public. Nous comprenons ici que l’œuvre est construite en forme de delta. Partant de deux points séparés, le sens culmine dans la mort symbolique de l’inventeur et dans le suicide de Menouar Ziada. Accepter un terrain offert par des dirigeants corrompus prouve que la lucidité des démocrates et des intellectuels n’est pas un paravent à leur corruption. Accepter de se suicider pour protéger sa dignité et par amour de sa patrie prouve que la lâcheté de Menouar Ziada ne signifie nullement sa malhonnêteté. Enfin, remarquons que la poésie s’impose comme hiatus, offrant une courte halte, après l’essoufflement de la prose engagée dans une description fidèle de la réalité et du quotidien des Algériens. Ne confondons pas ces passages avec le second chapitre des Chercheurs d’os. Bien que dans cette dernière fable, le hiatus revienne sur la première enfance du narrateur et sur la vie du frère mort pendant la guerre, il n’est nulle question de repos. Il s’agit, au contraire, d’une ré-écriture de l’entièreté de l’œuvre mais en portant son regard sur la période coloniale, afin de démontrer l’inscription de l’Histoire algérienne dans un temps cyclique ayant pour point de départ et pour point d’arrivée la violence.

Littérature et engagement. L’engagement de Djaout dans l’Histoire socio-politique algérienne à travers ses œuvres est rapidement suivi d’un désengagement en limitant son objectif à vouloir susciter l’interrogation, qui est au centre de ses préoccupations dans
Le Dernier été de la raison. Aux certitudes fichées des islamistes, il oppose la question. D’après Roland Barthes, cité par Benoît Denis,
« …la littérature  parle obliquement, dit les choses à demi-mots, maintenant une ambiguïté ou un flottement du sens qui en fait une machine à interroger indéfiniment le monde et les signes, ce questionnement incessant constituant la seule prise que l’écrivain possède sur le donné.[4] » Le travail stylistique et esthétique participe également à l’atténuation de cet engagement que l’écrivain exprime pleinement dans ses chroniques. Il faut dire que Djaout partage la conception qu’a le chanteur-poète kabyle Lounis Aït Menguellet de l’engagement : « C’est d’être efficace à son poste. [5] » Cela implique que chaque citoyen est engagé dans l’amélioration de son quotidien. C’est ce qui ressort de cette déclaration de l’écrivain :

 

 

Je pense que les livres de Boudjedra et de Mimouni [Fis de la haine et De la barbarie en générale et de l’intégrisme en particulier] sont tout à fait les bienvenues (sic), quelle qu’en soit la teneur. Ce sont deux actes militants courageux. (…) Ce qui me paraît par contre, un peu injuste, c’est de faire de ces écrivains, parce qu’ils sont très médiatisés, les initiateurs de ce genres (sic) de combat, alors que des citoyens (journalistes, universitaires, artistes, hommes de la rue…) ont mené, dès l’apparition de l’intégrisme, une lutte au prix de leur vie[6].  

 

 

En parlant, dans Les Vigiles, de « débat esthético-politique », l’écrivain francophone algérien met en relief son souci de l’intransitivité de son écriture ; intransitivité indéniablement assurée.

 

En guise de conclusion, nous évoquerons quelques thèmes intéressants pour la recherche sur les œuvres de Tahar Djaout. Nous commencerons par la langue kabyle qui est au centre de son écriture. En fait, Djaout traduit souvent du kabyle au français. C’est le cas pour « L’étoile dans l’œil », chapitre poétique dans Les Vigiles, qui est une reprise littérale de l’expression kabyle désignant « les taies ». Il est aussi important de remarquer l’engagement de Djaout à proposer un monde où les relations entre hommes soient d’ordre horizontal et non vertical, abolissant ainsi toute conversation fondée sur la domination. Autre thème de recherche, les rencontres « bizarres » entre les sèmes auxquels Djaout fait des rencontres inhabituelles. Enfin il ne serait pas vain de dégager les indices autobiographiques pour constater leur poids dans le travail effectué par l’auteur sur l’Histoire collective.

[1] Solstice Barbelé (poésie), Sherbrouk, Canada, éd. Naaman, 1975.

L’Exproprié (roman), (édition revue et corrigée), Paris, François Marjault, 1991.

Les Chercheurs d’os (roman), Paris, Édition du Seuil, 1984. 

L’Invention du Désert (roman), Paris, Édition du Seuil, 1987. 

Mouloud Mammeri, « Entretien avec Tahar Djaout », Alger, éd La Phomic, 1987. 

Les Vigiles (roman), Paris, Éditions du Seuil, 1991. 

Pérennes (poésie), Paris, éd Europe/Poésie, Le Temps des cerises, 1996. 

Le Dernier été de la raison (roman), Édition du Seuil, Paris, 1999. 

[2] Entretien paru dans le quotidien Horizons, 07 mars 1988.

[3] La quête de la pureté n’est rien d’autre qu’une quête de soi, « Tahar », en arabe, voulant dire « le pur ». 

[4] Littérature et engagement, « de Pascal à Sartre », Paris, éd. du Seuil, coll. Points, 2000, p. 67. 

[5] www.i.france.com /menguellet/interview%201.htm, « Lounis Aït Menguellet, “Je n’ai jamais voulu être un symbole de quoi que ce soit” », Alger-Républicain, entretien réalisé par Zahir Mahdaoui.

[6] Entretien réalisé par Ratiba Benbouzid, El Watan, le 15/10/92.

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DJILALI HADJADJ AU FORUM DU MATIN 2

Posté par algeriedemocratie le 25 décembre 2008

Deuxième partie du Forum. Suite des réponses de Djilali Hadjadj, porte-parole de l’Association algérienne de lutte contre la corruption (AACC) et représentant de Transparency International en Algérie, aux lecteurs du Matin. Devant l’afflux des questions, il a fallu prolonger en une troisième partie qui sera publiée demain.

Chawki Amari : Bonjour à Djilali et longue vie, à l’abri des coups tordus et de la corruption!
Question 1 : Si l’on admet que la corruption s’est largement démocratisée, peut-on estimer que la corruption autonome (de petits groupes organisés à l’intérieur de l’Etat comme des GIA) est supérieure à la corruption de clans (têtes de réseaux pyramidaux)?
Question 2 : Que deviennent les organisations (observatoires, …) mises en place pour lutter contre la corruption ? Bouteflika les as-t-elles gelées et a-t-il le projet d’en créer une ?
Question 3 : Qu’est ce qui fait le plus mal à l’Algérie ? La corruption ou l’incompétence, par dilapidation des ressources jetées sans stratégie ni études ?

Réponse de Djilali Hadjadj : Merci pour les vœux de longue vie ! Nous en avons tous bien besoin. Les « GIA » de la corruption à l’intérieur de l’Etat ont effectivement une certaine autonomie mais pas uniquement pour leur propre compte, une bonne partie de leurs commanditaires et de leurs parrains animant les « réseaux pyramidaux », mais ils n’ont pas une durée de vie très longue en tant que tels : ce sont des opérationnels de l’embuscade et des « faux barrages » quand une bonne opportunité de corruption se présente. Tout est fait par les parrains des réseaux pyramidaux– style maffias en exercice sous d’autres cieux -, pour qu’ils ne se fassent pas doubler par ces « GIA » de la corruption. Terrible parallèle avec un autre type d’activités criminelles !Il y a eu un Observatoire national de surveillance et de prévention de la corruption (ONSPC, intitulé officiel) du temps du président Zéroual en 1997, installé du côté du Chemin des 4 canons (sic), sur les hauteurs d’Alger, mais aucun boulet ne fut tiré en 3 petites années d’existence où les 9 permanents de cet ONSPC ont commencé par s’acheter des voitures et puis, plus rien, jusqu’à la dissolution de cet observatoire en 2000 par Bouteflika. Ce dernier a préféré se débarrasser de ce qui pouvait l’observer de trop près.La corruption faut beaucoup plus mal que l’incompétence : la solution pour se débarrasser de la première est beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que pour la seconde.

Lecteur Rafik Belolo : A Monsieur Djilali Hadjadj et à toute la rédaction du Matin, bonjour. D’abord, je tiens à remercier la rédaction du Matin pour cet espace de liberté que vous nous offrez. Je remercie également Monsieur Hadjadj de bien vouloir répondre aux questions des lecteurs. Deuxièmement, je tiens à préciser que je ne suis partisan d’aucun parti politique et je suis encore moins partisan du qui-tu-qui. Ma question est la suivante: Quel est le rôle qu’ont joué des gens haut placés dans la hiérarchie militaire et précisément dans les services secrets dans la corruption quasi générale qui gangrène notre pays ? Peut-on espérer voir un jour nos services remplir leur mission constitutionnelle et protéger les intérêts nationaux comme c’était le cas, il ya quelques mois, des services allemands qui ont réussi à avoir une liste d’operateurs économiques fraudant le fisc en transférant des capitaux vers le Lichtenstein ? Merci.

Réponse de Djilali Hadjadj : Aucune institution en Algérie, sans exception, n’est épargnée par la corruption. Tous ceux qui ont un peu de pouvoir, ont tendance à en abuser, et à se servir allègrement. Les services que vous évoquez, ne joueront un jour leur rôle constitutionnel (et encore la Constitution actuelle est lacunaire à ce sujet), que lorsque la démocratie et les libertés seront effectives en Algérie, ce qui est encore loin d’être le cas : ce jour là, les Algériens pourront par exemple connaître les budgets alloués aux services secrets, et ces derniers devront rendre des comptes aux parlementaires élus démocratiquement par le peuple. L’exemple allemand que vous évoquez illustre on ne peut mieux la marge de manœuvre assez marge de la justice de ce pays pour enquêter assez librement, tout en précisant que c’est la presse allemande qui a été la première à révéler ce scandale : la justice a été obligée de suivre.

Boualem Bonatéro : Quelles solutions pour éradiquer la corruption ? Il me semble que vous combattez contre les moulins à vent. Le ver est dans le fruit. Toutes les institutions, sans exception, sont corrompues. Alors qui va contrôler qui? ….. Mais que faire face à cette situation qui est devenue banale et résister à la tentation ?

Réponse de Djilali Hadjadj :Les solutions existent et sont connues. C’est comment et avec qui les mettre en œuvre qui pose problème. Dans chaque homme épris de justice, il y a un peu de « Don Quichotte » et pas mal de moulins à vent en perspective, ce qui n’est pas forcément négatif en soi. Il faut agir sans cesse, ne pas baisser les bras, élargir le front, ne pas se taire, s’inscrire sur la durée, gagner en crédibilité, préserver son autonomie et son indépendance, être le plus unitaire possible : aucune révolution ne s’est faite en un jour. Ce qui est sûr, c’est qu’un pouvoir corrompu « jusqu’à l’os » est totalement inapte à se contrôler. Les citoyens intègres doivent s’organiser pour imposer de plus en plus – et apprendre à s’exercer dans ce sens -, leur contrôle sur les institutions à tous les niveaux. La dénonciation systématique de cas avérés de corruption, ou de pratiques pouvant favoriser la corruption, peut être un des instruments de ce contrôle populaire. C’est ce que l’AACC fait de plus en plus, avec nombre de ses partenaires et tout un réseau de donneurs d’alerte.

Nedjari Aïssa : La corruption n’est-elle pas liée à la nature du régime politique algérien ?

Djilali Hadjadj : Tout à fait. Régime policier, autoritaire, anti-démocratique – et fascisant quand il se sent menacé-, fonctionnant plus que jamais selon le système du parti unique et en violation des droits de l’homme et des libertés : le tout faisant le lit d’une corruption qui est l’essence même de ce pouvoir, pouvoir prédateur.

Wlido : Est-ce que vous pouvez nous dire quelque chose sur la Cour des Comptes algérienne. Pourquoi a-t-on suspendu ses activités à votre avis ?

Réponse de Djilali Hadjadj : Face au pouvoir en place, il ne peut pas y avoir une Cour des comptes (CDC) conforme à la Constitution en vigueur. Historiquement, quand elle a été créée en 1980, c’était pour des règlements de compte au sein du pouvoir dans la suite de la disparition de Boumédienne. J’observe le fonctionnement – ou plutôt le non fonctionnement – de la CDC depuis plus près d’une quinzaine d’années. Parce qu’il a été « victime » de cette instrumentalisation de la CDC, Bouteflika, dès son arrivée au pouvoir en 1999, a totalement boudée la CDC : d’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si depuis une dizaine d’années, aucune mesure positive n’a été prise par le pouvoir au profit de la CDC, ni en moyens ni en renforcement de ses ressources humaines. Même son Rapport annuel n’a été publiée que 2 fois en 28 ans d’existence : pourtant cette publicité est une obligation légale. Si la CDC n’était pas inscrite dans la Constitution, Bouteflika n’aurait pas hésité à la dissoudre, alors que c’est une juridiction qui aurait pu jouer un grand rôle dans la prévention et la lutte contre la corruption. Elle est gelée de fait pour le grand bonheur des réseaux de la corruption qui ont pris en otage les institutions de l’Etat. La CDC est à l’image de son site Internet : vide, poussiéreux et à l’arrêt depuis des années. Ce n’est pas un hasard non plus si les magistrats intègres de la CDC, sont marginalisés, « oubliés » statutairement et régulièrement réprimés.

Boualem Chiba : Ne pensez-vous pas que la corruption est la conséquence directe de la dépendance de la justice du pouvoir politique. Certes même en Europe il y a de la corruption, mais l’efficacité de la justice empêche sa propagation. Thadarth.

Réponse de Djilali Hadjadj : La corruption de la justice et sa dépendance totale du pouvoir sont les 2 raisons essentielles qui expliquent l’inertie de cette institution et sa complicité dans l’explosion de ce fléau : nombre de faits le démontrent quotidiennement. En Europe, dans nombre de pays, la justice qui enquête sur la corruption subit de plus en plus de pressions du pouvoir en place.

Belaidi Mohamed : Vu que la corruption est devenue un phénomène de société en Algérie. Ma question est la suivante : ne pensez vous pas que la corruption est désormais devenu une culture dans notre pays et qu’il est hypothétique, voire illusoire de vouloir lutter contre ce phénomène? Du moins pour les 2 ou 3 siècles à venir…

Djilali Hadjadj : Plus il y aura de démocratie et de libertés, moins il y aura de corruption. Mais pour y parvenir, les luttes citoyennes multiples et diverses doivent s’intensifier. Cela demandera beaucoup de temps et beaucoup de persévérance.

Lecteur : En parler c’est déjà bien, la corruption est le cancer qui ronge le pays. Il est même presque en phase terminale. Si un traitement de choc n’est pas administré. Adieu l’ALGERIE.

Djilali Hadjadj : La lutte contre la corruption ne peut pas faire de progrès par des traitements de choc. Nous ne faisons pas le même diagnostic de l’état de santé de l’Algérie : notre pays ne peut pas être comparé à un cancer en phase terminale et irréversible.

Jugurtha Azma : Peut-on connaitre les avoirs de Bouteflika et de tous les gens du systeme en Algerie et a l’etranger? Comment peut-on faire une telle enquete et rendre publique ses resultats sans subir le sort de Boudiaf? Y a-t-il des organismes internationaux incorruptibles et capables de travailler avec l’aacc pour que l’argent des Algeriens ne soit plus vole par les pillards du pouvoir central. Si oui, pourquoi personne n’ose mener ce travail? Ou se situent les obstacles? Merci monsieur Djilali Hadjadj,

Djilali Hadjadj : A la veille des élections présidentielles de 1999 en Algérien, le célèbre quotidien britannique « The Gardian » avait évoqué cette possibilité d’avoirs de Bouteflika, en Suisse notamment. Pour en savoir plus sur les avoirs détournés à l’étranger, il existe des instruments internationaux, la Convention des Nations Unies de 2003 contre la corruption, par exemple, qui évoquent avec insistance la question et les mécanismes du recouvrement de ces avoirs. Ce recouvrement est avant tout une affaire de volonté politique : ce n’est donc pas le pouvoir actuel en Algérie qui pourrait agir dans ce sens. Des pays « victimes » de ces détournements ont commencé à agir avec un certain succès, à l’image du Nigéria. Des pays dont les banques abritent ces avoirs acceptent de coopérer avec les pays demandeurs : cela demande du temps et les procédures sont ardues, mais il y a des précédents positifs. Nombre de pays « récepteurs » de ces avoirs et des fuites de capitaux, ont une idée assez précise des bénéficiaires de ces détournements, et ont même des législations qui les protègent, surtout lorsque ces bénéficiaires sont encore au pouvoir. D’ailleurs, les « enquêteurs » envoyés en France par feu Boudiaf pour en savoir plus sur ces avoirs et leurs auteurs, ont été dénoncés… par les services secrets français à leurs « amis » en Algérie. La lutte contre la corruption au niveau international est surtout et avant tout affaire de coopérations multiformes pour peu qu’il y ait une volonté politique entre les pays concernés.

Lecteur : Mr le porte-parole de l’AACC .Où se trouve votre siège ? Peut-on être reçu facilement ? Comment dénoncer la malversation ? La procédure à accomplir pour être adhérent : les critères.

Djilali Hadjadj : Notre siège principal se trouve à Ben Aknoun et il est ouvert à tous. Il est cependant préférable, pour des raisons que vous comprendrez, de prendre contact d’abord avec l’AACC par téléphone (07 71 43 97 08) ou par Internet (< aaccalgerie@yahoo.fr >), pour pouvoir être reçu dans les meilleures conditions et où toutes les informations pour une éventuelle adhésion vous seront communiquées. Depuis quelques années maintenant, l’AACC a décidé de « prendre en compte » les dénonciations de cas avérés de corruption et d’accompagner les dénonciateurs dans leurs démarches, malgré les obstacles et les difficultés.

Bouzid : Tout d`abord pouvez-vous nous donner les noms des personnes qui sont impliquées dans la corruption? Dans le cas ou vous arrivez à identifier les coupables de dissimulation de vérité au niveau de la Sonatrach, existe-t-il un moyen de les différer dans une Cour pénale internationale ? Cu bien votre rôle consiste-t-il uniquement à dénoncer sans qu`il y ait de poursuites?

Djilali Hadjadj : Tous les cas avérés de corruption, en possession de l’AACC peuvent tout à fait être rendus publics : c’est que nous ne cessons de faire depuis des années à travers nos rapports, nos communiqués, lors de conférences de presse ou même lors d’émissions de radio ! Il arrive que certaines dénonciations soient « prises en charge » et solutionnées partiellement par les pouvoirs publics concernés, qui n’acceptent pas que ces alertes viennent de la société civile et des médias. Malheureusement les « dénonciateurs » subissent encore systématiquement des représailles même lorsque la justice est en leur faveur. Il n’y a pas encore de Cour pénale internationale qui pourrait traiter d’affaires de grande corruption, mais il ne faut pas désespérer qu’il y en ait une un jour. L’AACC n’est pas habilitée elle-même à être une des parties civiles dans des affaires de corruption, la loi algérienne en vigueur ne le permet pas, ce que nous regrettons d’ailleurs.

Fouad : Les opposants algériens se plaisent à mettre en avant le déficit démocratique en Algérie et la corruption qui gangrènerait ce pays. Mais le fait que vous écriviez un livre sur le sujet et qui soit accessible à la population algérienne, n’est-il pas le signe d’une exagération dont font preuve ces opposants – notamment Le Matin ?

Djilali Hadjadj : L’AACC est une association non partisane et n’est pas une opposition politique. Elle ambitionne de devenir un contre-pouvoir et n’a pas pour objectif d’être contre le pouvoir. Nous ne cessons d’ailleurs depuis la création de l’AACC en 1999 de lancer des appels aux pouvoirs publics pour essayer de mettre en place des partenariats dans le domaine de la prévention, dans le respect de notre indépendance : il n’y a jamais eu de réponse !

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